Dictionnaire philosophique/La Raison par alphabet - 6e ed. - Cramer (1769)/Index alphabétique/A

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Cramer (Tome 1p. 9-71).
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ABBÉ[modifier]

Où allez-vous, monsieur l’Abbé ? &c. Savez-vous bien qu’Abbé signifie père ? Si vous le devenez, vous rendez service à l’État ; vous faites la meilleure œuvre sans doute que puisse faire un homme ; il naîtra de vous un être pensant. Il y a dans cette action quelque chose de divin.

Mais si vous n’êtes Monsieur l’Abbé que pour avoir été tonsuré, pour porter un petit collet, & un manteau court, & pour attendre un bénéfice simple, vous ne méritez pas le nom d’Abbé.

Les anciens moines donnèrent ce nom au supérieur qu’ils élisaient. L’Abbé était leur père spirituel. Que les mêmes noms signifient avec le tems des choses différentes ! L’Abbé spirituel était un pauvre à la tête de plusieurs autres pauvres. Mais les pauvres pères spirituels ont eu depuis, deux cents, quatre cents mille livres de rente ; & il y a aujourd’hui des pauvres pères spirituels en Allemagne qui ont un régiment des gardes.

Un pauvre qui a fait serment d’être pauvre, & qui en conséquence est souverain ! on l’a déjà dit, il faut le redire mille fois, cela est intolérable. Les loix réclament contre cet abus, la religion s’en indigne, & les véritables pauvres sans vêtement & sans nourriture poussent des cris au ciel à la porte de M. l’Abbé.

Mais j’entends Messieurs les Abbés d’Italie, d’Allemagne, de Flandre, de Bourgogne, qui disent, Pourquoi n’accumulerons-nous pas des biens & des honneurs ? pourquoi ne serons-nous pas princes ? les évêques le sont bien. Ils étaient originairement pauvres comme nous, ils se sont enrichis, ils se sont élevés ; l’un d’eux est devenu supérieur aux rois : laissez-nous les imiter autant que nous pourrons.

Vous avez raison, Messieurs, envahissez la terre ; elle appartient au fort ou à l’habile qui s’en empare ; vous avez profité des tems d’ignorance, de superstition, de démence, pour nous dépouiller de nos héritages & pour nous fouler à vos pieds, pour vous engraisser de la substance des malheureux ; tremblez que le jour de la raison n’arrive.

ABRAHAM.[modifier]

Abraham est un de ces noms célèbres dans l’Asie mineure, & dans l’Arabie, comme Thaut chez les Égyptiens, le premier Zoroastre dans la Perse, Hercule en Grèce, Orphée dans la Thrace, Odin chez les nations septentrionales, & tant d’autres plus connus par leur célébrité, que par une histoire bien avérée. Je ne parle ici que de l’histoire profâne ; car pour celle des Juifs nos maîtres & nos ennemis, que nous croyons & que nous détestons, comme l’histoire de ce peuple a été visiblement écrite par le Saint-Esprit lui-même, nous avons pour elle les sentimens que nous devons avoir. Nous ne nous adressons ici qu’aux Arabes ; ils se vantent de descendre d’Abraham par Ismaël ; ils croient que ce patriarche bâtit la Mecque, & qu’il mourut dans cette ville. Le fait est que la race d’Ismaël a été infiniment plus favorisée de Dieu que la race de Jacob. L’une & l’autre race a produit à la vérité des voleurs ; mais les voleurs Arabes ont été prodigieusement supérieurs aux voleurs Juifs. Les descendants de Jacob ne conquirent qu’un très petit pays qu’ils ont perdu ; & les descendants d’Ismaël ont conquis une partie de l’Asie, de l’Europe & de l’Afrique, ont établi un empire plus vaste que celui des Romains, & ont chassé les Juifs de leurs cavernes, qu’ils appellaient la terre de promission.

À ne juger des choses que par les exemples de nos histoires modernes, il serait assez difficile qu’Abraham eût été le père de deux nations si différentes ; on nous dit qu’il était né en Caldée, & qu’il était fils d’un pauvre potier, qui gagnait sa vie à faire des petites idoles de terre. Il n’est guère vraisemblable que le fils de ce potier soit allé fonder la Mecque à quatre cents lieuës de là sous le tropique, en passant par des déserts impraticables. S’il fut un conquérant, il s’adressa sans doute au beau pays de l’Assyrie ; & s’il ne fut qu’un pauvre homme, comme on nous le dépeint, il n’a pas fondé des royaumes hors de chez lui.

La Genèse rapporte qu’il avait soixante & quinze ans lorsqu’il sortit du pays d’Aran après la mort de son père Tharé le potier. Mais la même Genèse dit aussi que Tharé ayant engendré Abraham à soixante & dix ans, ce Tharé vécut jusqu’à deux cent cinq ans, & qu’Abraham ne partit d’Aran qu’après la mort de son père. À ce compte il est clair par la Genèse même qu’Abraham était âgé de cent trente-cinq ans quand il quitta la Mésopotamie. Il alla d’un pays qu’on nomme idolâtre dans un autre pays idolâtre nommé Sichem en Palestine. Pourquoi y alla-t-il ? Pourquoi quitta-t-il les bords fertiles de l’Euphrate pour une contrée aussi éloignée, aussi stérile & pierreuse que celle de Sichem ? La langue Caldéenne devait être fort différente de celle de Sichem, ce n’était point un lieu de commerce ; Sichem est éloigné de la Caldée de plus de cent lieuës : il faut passer des déserts pour y arriver : mais Dieu voulait qu’il fît ce voyage ; il voulait lui montrer la terre que devaient occuper ses descendants plusieurs siècles après lui. L’esprit humain comprend avec peine les raisons d’un tel voyage.

À peine est-il arrivé dans le petit pays montagneux de Sichem, que la famine l’en fait sortir. Il va en Égypte avec sa femme chercher de quoi vivre. Il y a deux cents lieuës de Sichem à Memphis ; est-il naturel qu’on aille demander du blé si loin & dans un pays dont on n’entend point la langue ? voilà d’étranges voyages entrepris à l’âge de près de cent quarante années.

Il amène à Memphis sa femme Sara, qui était extrêmement jeune & presque enfant en comparaison de lui, car elle n’avait que soixante-cinq ans. Comme elle était très belle, il résolut de tirer parti de sa beauté ; Feignez que vous êtes ma sœur, lui dit-il, afin qu’on me fasse du bien à cause de vous. Il devait bien plutôt lui dire, Feignez que vous êtes ma fille. Le roi devint amoureux de la jeune Sara, & donna au prétendu frère beaucoup de brebis, de bœufs, d’ânes, d’ânesses, de chameaux, de serviteurs, de servantes : ce qui prouve que l’Égypte dès lors était un royaume très puissant & très policé, par conséquent très ancien, & qu’on récompensait magnifiquement les frères qui venaient offrir leurs sœurs aux rois de Memphis.

La jeune Sara avait quatre-vingt-dix ans quand Dieu lui promit qu’Abraham, qui en avait alors cent soixante, lui ferait un enfant dans l’année.

Abraham, qui aimait à voyager, alla dans le désert horrible de Cadés avec sa femme grosse, toûjours jeune & toûjours jolie. Un roi de ce désert ne manqua pas d’être amoureux de Sara comme le roi d’Égypte l’avait été. Le père des croyants fit le même mensonge qu’en Égypte : il donna sa femme pour sa sœur, & eut encor de cette affaire des brebis, des bœufs, des serviteurs & des servantes. On peut dire que cet Abraham devint fort riche du chef de sa femme. Les commentateurs ont fait un nombre prodigieux de volumes pour justifier la conduite d’Abraham, & pour concilier la chronologie. Il faut donc renvoyer le lecteur à ces commentaires. Ils sont tous composés par des esprits fins & délicats, excellents métaphysiciens, gens sans préjugé, & point du tout pédants.

Au reste ce nom Bram, Abram, était fameux dans l’Inde & dans la Perse : plusieurs doctes prétendent même que c’était le même législateur que les Grecs appelèrent Zoroastre. D’autres disent que c’était le Brama des Indiens : ce qui n’est pas démontré.

Mais ce qui paraît fort raisonnable à beaucoup de savants, c’est que cet Abraham était Caldéen ou Persan : les Juifs dans la suite des tems se vantèrent d’en être descendus, comme les Francs descendent d’Hector, & les Bretons de Tubal. Il est constant que la nation Juive était une horde très moderne ; qu’elle ne s’établit vers la Phénicie que très tard ; qu’elle était entourée de peuples anciens ; qu’elle adopta leur langue ; qu’elle prit d’eux jusqu’au nom d’Israël, lequel est Caldéen, suivant le témoignage même du Juif Flavien Joseph. On sait qu’elle prit jusqu’aux noms des anges chez les Babyloniens ; qu’enfin elle n’appela Dieu du nom d’Éloï, ou Éloa, d’Adonaï, de Jehova ou Hiao que d’après les Phéniciens.

Elle ne connut probablement le nom d’Abraham ou d’Ibrahim que par les Babyloniens ; car l’ancienne religion de toutes les contrées depuis l’Euphrate jusqu’à l’Oxus était appelée Kish Ibrahim, Millat Ibrahim. C’est ce que toutes les recherches faites sur les lieux par le savant Hide nous confirment.

Les Juifs firent donc de l’histoire & de la fable ancienne, ce que leurs fripiers font de leurs vieux habits, ils les retournent & les vendent comme neufs le plus chèrement qu’ils peuvent.

C’est un singulier exemple de la stupidité humaine que nous ayons si longtems regardé les Juifs comme une nation qui avait tout enseigné aux autres, tandis que leur historien Joseph avoue lui-même le contraire.

Il est difficile de percer dans les ténèbres de l’antiquité ; mais il est évident que tous les royaumes de l’Asie étaient très florissants avant que la horde vagabonde des Arabes appelés Juifs, possédât un petit coin de terre en propre, avant qu’elle eût une ville, des loix & une religion fixe. Lors donc qu’on voit un ancien rite, une ancienne opinion établie en Égypte ou en Asie, & chez les Juifs, il est bien naturel de penser que le petit peuple nouveau, ignorant, grossier, toûjours privé des arts, a copié, comme il a pu, la nation antique, florissante & industrieuse.

C’est sur ce principe qu’il faut juger la Judée, la Biscaye, Cornouailles, Bergame, le pays d’Arlequin &c. : certainement la triomphante Rome n’imita rien de la Biscaye, de Cornouailles, ni de Bergame ; & il faut être ou un grand ignorant, ou un grand fripon, pour dire que les Juifs enseignèrent les Grecs.

(Article tiré de Mr. Freret.)





ADAM.[modifier]

La pieuse Madame Bourignon était sûre qu’Adam avait été hermaphrodite, comme les premiers hommes du divin Platon. Dieu lui avait révélé ce grand secret ; mais comme je n’ai pas eu les mêmes révélations, je n’en parlerai point. Les rabbins Juifs ont lû les livres d’Adam ; ils savent le nom de son précepteur & de sa seconde femme ; mais comme je n’ai point lû ces livres de notre premier père, je n’en dirai mot. Quelques esprits creux, très savans, sont tout étonnés quand ils lisent le Veidam des anciens brachmanes de trouver que le premier homme fut créé aux Indes, &c. qu’il s’appelait Adimo qui signifie l’engendreur, & que sa femme s’appelait Procriti qui signifie la vie. Ils disent que la secte des Brachmanes est incontestablement plus ancienne que celle des Juifs, que les Juifs ne purent écrire que très tard dans la langue Cananéenne, puisqu’ils ne s’établirent que très tard dans le petit pays de Canaan ; ils disent que les Indiens furent toûjours inventeurs, & les Juifs toûjours imitateurs, les Indiens toûjours ingénieux, & les Juifs toûjours grossiers ; ils disent qu’il est bien difficile qu’Adam qui était roux, & qui avait des cheveux, soit le père des nègres qui sont noirs comme de l’encre, & qui ont de la laine noire sur la tête. Que ne disent-ils point ? pour moi je ne dis mot ; j’abandonne ces recherches au révérend père Berruyer de la Société de Jésus ; c’est le plus grand innocent que j’aie jamais connu. On a brûlé son livre comme celui d’un homme qui voulait tourner la Bible en ridicule : mais je puis assurer qu’il n’y entendait pas finesse.

(Tiré d’une lettre du chevalier de R**.)


AME.[modifier]

Ce serait une belle chose de voir son ame. Connais-toi toi-même, est un excellent précepte, mais il n’appartient qu’à Dieu de le mettre en pratique : quel autre que lui peut connaître son essence ?

Nous appelons ame, ce qui anime. Nous n’en savons guères davantage, grace aux bornes de notre intelligence. Les trois quarts du genre humain ne vont pas plus loin, & ne s’embarrassent pas de l’être pensant ; l’autre quart cherche, personne n’a trouvé ni ne trouvera.

Pauvre pédant, tu vois une plante qui végète, & tu dis végétation, ou même, ame végétative. Tu remarques que les corps ont & donnent du mouvement, & tu dis Force ; tu vois ton chien de chasse apprendre sous toi son métier, & tu cries, instinct, ame sensitive : tu as des idées combinées, & tu dis Esprit.

Mais de grace, qu’entends-tu par ces mots, Cette fleur végète ? mais y a-t-il un être réel qui s’appelle végétation, ce corps en pousse un autre, mais possède-t-il en soi un être distinct qui s’appelle force ? ce chien te rapporte une perdrix, mais y a-t-il un être qui s’appelle instinct ? ne rirais-tu pas d’un raisonneur, (eût-il été précepteur d’Alexandre) qui te dirait, Tous les animaux vivent, donc il y a dans eux un être, une forme substantielle qui est la vie ?

Si une tulippe pouvait parler, & qu’elle te dit, Ma végétation & moi, nous sommes deux êtres joints évidemment ensemble, ne te moquerais-tu pas de la tulippe ?

Voyons d’abord ce que tu sais, & de quoi tu es certain ; que tu marches avec tes pieds, que tu digères par ton estomach, que tu sens par tout ton corps, & que tu penses par ta tête. Voyons si ta seule raison a pu te donner assez de lumières, pour conclure sans un secours surnaturel que tu as une ame ?

Les premiers philosophes, soit Caldéens, soit Égyptiens, dirent, Il faut qu’il y ait en nous quelque chose qui produise nos pensées ; ce quelque chose doit être très subtil, c’est un souffle, c’est du feu, c’est de l’éther, c’est une quintessence, c’est un simulacre léger, c’est une entéléchie, c’est un nombre, c’est une harmonie. Enfin, selon le divin Platon, c’est un composé du même, & de l’autre ; ce sont des atômes qui pensent en nous, a dit Épicure après Démocrite. Mais, mon ami, comment un atôme pense-t-il ? avoue que tu n’en sais rien.

L’opinion à laquelle on doit s’attacher sans doute, c’est que l’ame est un être immatériel. Mais certainement, vous ne concevez pas ce que c’est que cet être immatériel ? Non, répondent les savants ; mais nous savons que sa nature est de penser. Et d’où le savez-vous ? Nous le savons, parce qu’il pense. Ô savants ! j’ai bien peur que vous ne soyez aussi ignorans qu’Épicure ; la nature d’une pierre est de tomber, parce qu’elle tombe ; mais je vous demande, qui la fait tomber ?

Nous savons, poursuivent-ils, qu’une pierre n’a point d’ame ; d’accord je le crois comme vous. Nous savons qu’une négation, & une affirmation ne sont point divisibles, ne sont point des parties de la matière ; je suis de votre avis. Mais la matière, à nous d’ailleurs inconnue, possède des qualités qui ne sont pas matérielles, qui ne sont pas divisibles ; elle a la gravitation vers un centre que Dieu lui a donnée. Or cette gravitation n’a point de parties, n’est point divisible. La force motrice des corps n’est pas un être composé de parties. La végétation des corps organisés, leur vie, leur instinct, ne sont pas non plus des êtres à part, des êtres divisibles, vous ne pouvez pas plus couper en deux la végétation d’une rose, la vie d’un cheval, l’instinct d’un chien, que vous ne pourrez couper en deux une sensation, une négation, une affirmation. Votre bel argument tiré de l’indivisibilité de la pensée ne prouve donc rien du tout.

Qu’appelez-vous donc votre ame ? quelle idée en avez-vous ? Vous ne pouvez par vous-même, sans révélation, admettre autre chose en vous, qu’un pouvoir à vous inconnu, de sentir, de penser.

À présent, dites-moi de bonne foi, Ce pouvoir de sentir & de penser, est-il le même que celui qui vous fait digérer & marcher ? vous m’avouez que non, car votre entendement aurait beau dire à votre estomach, digère, il n’en fera rien s’il est malade ; en vain votre être immatériel ordonnerait à vos pieds de marcher, ils resteront là, s’ils ont la goutte.

Les Grecs ont bien senti que la pensée n’avait souvent rien à faire avec le jeu de nos organes ; ils ont admis pour ces organes une ame animale, & pour les pensées une ame plus fine, plus subtile, un nous.

Mais voilà cette ame de la pensée, qui en mille occasions a l’intendance sur l’ame animale. L’ame pensante commande à ses mains de prendre, & elles prennent. Elle ne dit point à son cœur de battre, à son sang de couler, à son chile de se former, tout cela se fait sans elle : voilà deux ames bien embarrassées, & bien peu maîtresses à la maison.

Or cette première ame animale n’existe certainement point, elle n’est autre chose que le mouvement de vos organes. Prends garde, ô homme ! que tu n’as pas plus de preuve par ta faible raison que l’autre ame existe. Tu ne peux le savoir que par la foi. Tu es né, tu vis, tu agis, tu penses, tu veilles, tu dors sans savoir comment. Dieu t’a donné la faculté de penser comme il t’a donné tout le reste, & s’il n’était pas venu t’apprendre dans les tems marqués par sa providence que tu as une ame immatérielle & immortelle, tu n’en aurais aucune preuve.

Voyons les beaux systêmes que ta philosophie a fabriqués sur ces ames.

L’un dit que l’ame de l’homme est partie de la substance de Dieu même, l’autre qu’elle est partie du grand tout, un troisième qu’elle est créée de toute éternité, un quatrième qu’elle est faite, & non créée ; d’autres assurent que Dieu les forme à mesure qu’on en a besoin, & qu’elles arrivent à l’instant de la copulation ; « Elles se logent dans les animalcules séminaux, crie celui-ci : Non, dit celui-là, elles vont habiter dans les trompes de Fallope. Vous avez tous tort, dit un survenant, l’ame attend six semaines que le fœtus soit formé, & alors elle prend possession de la glande pinéale ; mais [si] elle trouve un faux germe, elle s’en retourne, en attendant une meilleure occasion. La dernière opinion est que sa demeure est dans le corps calleux, c’est le poste que lui assigne La Peironie ; il fallait être premier chirurgien du roi de France pour disposer ainsi du logement de l’ame. Cependant, son corps calleux n’a pas fait la même fortune que ce chirurgien avait faite.

St. Thomas dans sa question 75e & suivantes, dit que l’ame est une forme subsistante, per se, qu’elle est toute en tout, que son essence diffère de sa puissance, qu’il y a trois ames végétatives, savoir, la nutritive, l’augmentative, la générative ; que la mémoire des choses spirituelles est spirituelle, & la mémoire des corporelles est corporelle ; que l’ame raisonnable est une forme immatérielle quant aux opérations, & matérielle quant à l’être. St. Thomas a écrit deux mille pages de cette force & de cette clarté ; aussi est-il l’ange de l’école.

On n’a pas fait moins de systêmes sur la manière dont cette ame sentira quand elle aura quitté son corps avec lequel elle sentait, comment elle entendra sans oreilles, flairera sans nez, & touchera sans mains ; quel corps ensuite elle reprendra, si c’est celui qu’elle avait à deux ans, ou à quatre-vingts ; comment le moi, l’identité de la même personne subsistera, comment l’ame d’un homme devenu imbécille à l’âge de quinze ans, & mort imbécille à l’âge de soixante & dix, reprendra le fil des idées qu’elle avait dans son âge de puberté ; par quel tour d’adresse une ame dont la jambe aura été coupée en Europe, & qui aura perdu un bras en Amérique, retrouvera cette jambe & ce bras, lesquels ayant été transformés en légumes, auront passé dans le sang de quelque autre animal. On ne finirait point si on voulait rendre compte de toutes les extravagances que cette pauvre ame humaine a imaginées sur elle-même.

Ce qui est très singulier, c’est que dans les loix du peuple de Dieu, il n’est pas dit un mot de la spiritualité & de l’immortalité de l’ame, rien dans le Décalogue, rien dans le Lévitique ni dans le Deutéronome.

Il est très certain, il est indubitable, que Moïse en aucun endroit ne propose aux Juifs des récompenses & des peines dans une autre vie, qu’il ne leur parle jamais de l’immortalité de leurs ames, qu’il ne leur fait point espérer le ciel, qu’il ne les menace point des enfers, tout est temporel.

Il leur dit avant de mourir, dans son Deutéronome : « Si après avoir eu des enfans & des petits-enfans, vous prévariquez, vous serez exterminés du pays, & réduits à un petit nombre dans les nations.

« Je suis un Dieu jaloux, qui punis l’iniquité des pères jusqu’à la troisième & quatrième génération.

« Honorez père & mère afin que vous viviez longtems.

« Vous aurez de quoi manger sans en manquer jamais.

« Si vous suivez des dieux étrangers, vous serez détruits…..

« Si vous obéissez, vous aurez de la pluie au printems ; & en automne, du froment, de l’huile, du vin, du foin pour vos bêtes, afin que vous mangiez, & que vous soyez saouls.

« Mettez ces paroles dans vos cœurs, dans vos mains, entre vos yeux, écrivez-les sur vos portes, afin que vos jours se multiplient.

« Faites ce que je vous ordonne, sans y rien ajouter, ni retrancher.

« S’il s’élève un prophête qui prédise des choses prodigieuses, si sa prédiction est véritable, & si ce qu’il a dit arrive, & s’il vous dit, Allons, suivons des dieux étrangers….. tuez-le aussitôt, & que tout le peuple frappe après vous.

« Lorsque le Seigneur vous aura livré les nations, égorgez tout sans épargner un seul homme, & n’ayez aucune pitié de personne.

« Ne mangez point des oiseaux impurs, comme l’aigle, le griffon, l’ixion, &c.

« Ne mangez point des animaux qui ruminent & dont l’ongle n’est point fendu ; comme chameau, lièvre, porc-épic, &c.

« En observant toutes les ordonnances, vous serez bénis dans la ville & dans les champs, les fruits de votre ventre, de votre terre, de vos bestiaux seront bénis…

« Si vous ne gardez pas toutes les ordonnances & toutes les cérémonies, vous serez maudits dans la ville & dans les champs….. « vous éprouverez la famine, la pauvreté, vous mourrez de misère, de froid, de pauvreté, de fièvre ; vous aurez la rogne, la gale, la fistule….. vous aurez des ulcères dans les genoux, & dans les gras de jambes.

« L’étranger vous prêtera à usure, & vous ne lui prêterez point à usure… parce que vous n’aurez pas servi le Seigneur.

« Et vous mangerez le fruit de votre ventre, & la chair de vos fils & de vos filles, &c.  »

Il est évident que dans toutes ces promesses & dans toutes ces menaces il n’y a rien que de temporel, & qu’on ne trouve pas un mot sur l’immortalité de l’ame, & sur la vie future.

Plusieurs commentateurs illustres ont cru que Moïse était parfaitement instruit de ces deux grands dogmes ; & ils le prouvent par les paroles de Jacob, qui croyant que son fils avait été dévoré par les bêtes, disait dans sa douleur : Je descendrai avec mon fils dans la fosse, in infernum, dans l’enfer ; c’est-à-dire, je mourrai, puisque mon fils est mort.

Ils le prouvent encor par des passages d’Isaïe & d’Ézéchiel ; mais les Hébreux auxquels parlait Moïse, ne pouvaient avoir lû ni Ézéchiel, ni Isaïe, qui ne vinrent que plusieurs siècles après.

Il est très inutile de disputer sur les sentimens secrets de Moïse. Le fait est que dans les loix publiques, il n’a jamais parlé d’une vie à venir, qu’il borne tous les châtimens & toutes les récompenses au tems présent. S’il connaissait la vie future, pourquoi n’a-t-il pas expressément étalé ce grand dogme ? & s’il ne l’a pas connu, quel était l’objet de sa mission ? C’est une question que font plusieurs grands personnages ; ils répondent que le maître de Moïse & de tous les hommes, se réservait le droit d’expliquer dans son temps aux Juifs une doctrine qu’ils n’étaient pas en état d’entendre lorsqu’ils étaient dans le désert.

Si Moïse avait annoncé le dogme de l’immortalité de l’ame, une grande école des Juifs ne l’aurait pas toûjours combattue. Cette grande école des saducéens n’aurait pas été autorisée dans l’État : Les saducéens n’auraient pas occupé les premières charges, on n’aurait pas tiré de grands pontifes de leur corps.

Il paraît que ce ne fut qu’après la fondation d’Alexandrie, que les Juifs se partagèrent en trois sectes ; les pharisiens, les saducéens & les esséniens. L’historien Joseph, qui était pharisien, nous apprend au livre treize de ses antiquités, que les pharisiens croyaient la métempsicose. Les saducéens croyaient que l’ame périssait avec le corps. Les esséniens, dit encor Joseph, tenaient les ames immortelles ; les ames, selon eux, descendaient en forme aërienne dans les corps, de la plus haute région de l’air ; elles y sont reportées par un attrait violent, & après la mort celles qui ont appartenu à des gens de bien, demeurent au-delà de l’océan, dans un pays où il n’y a ni chaud ni froid, ni vent ni pluie. Les ames des méchants vont dans un climat tout contraire. Telle était la théologie des Juifs.

Celui qui seul devait instruire tous les hommes, vint condamner ces trois sectes ; mais sans lui, nous n’aurions jamais pû rien connaître de notre ame, puisque les philosophes n’en ont jamais eu aucune idée déterminée, & que Moïse, seul vrai législateur du monde avant le nôtre, Moïse qui parlait à Dieu face à face a laissé les hommes dans une ignorance profonde sur ce grand article. Ce n’est donc que depuis dix-sept cents ans qu’on est certain de l’existence de l’ame, & de son immortalité.

Ciceron n’avait que des doutes ; son petit-fils & sa petite-fille purent apprendre la vérité des premiers Galiléens qui vinrent à Rome.

Mais avant ce tems-là, & depuis dans tout le reste de la terre où les apôtres ne pénétrèrent pas, chacun devait dire à son ame, Qui es-tu ? d’où viens-tu ? que fais-tu ? où vas-tu ? Tu es je ne sais quoi, pensant & sentant, & quand tu sentirais & penserais cent mille millions d’années tu n’en sauras jamais davantage par tes propres lumières, sans le secours d’un Dieu.

Ô homme ! ce Dieu t’a donné l’entendement pour te bien conduire, & non pour pénétrer dans l’essence des choses qu’il a créées.

C’est ainsi qu’a pensé Loke, & avant Loke Gassendi, & avant Gassendi une foule de sages ; mais nous avons des bacheliers qui savent tout ce que ces grands-hommes ignoraient.

De cruels ennemis de la raison ont osé s’élever contre ces vérités reconnues par tous les sages. Ils ont porté la mauvaise foi & l’impudence jusqu’à imputer aux auteurs de cet ouvrage, d’avoir assuré que l’ame est matière. Vous savez bien, persécuteurs de l’innocence, que nous avons dit tout le contraire. Vous avez dû lire ces propres mots contre Épicure, Démocrite & Lucrèce, mon ami, comment un atôme pense-t-il ? avoue que tu n’en sais rien. Vous êtes donc évidemment des calomniateurs.

Personne ne sait ce que c’est que l’Être appelé esprit, auquel même vous donnez ce nom matériel d’esprit qui signifie vent. Tous les premiers Pères de l’Église ont cru l’ame corporelle. Il est impossible à nous autres êtres bornés de savoir si notre intelligence est substance ou faculté : nous ne pouvons connaître à fond ni l’être étendu, ni l’être pensant, ou le mécanisme de la pensée.

On vous crie, avec les respectables Gassendi & Loke, que nous ne savons rien par nous-mêmes des secrets du Créateur. Êtes-vous donc des dieux qui savez tout ? On vous répète que nous ne pouvons connaître la nature & la destination de l’ame que par la révélation. Quoi ! cette révélation ne vous suffit-elle pas ? Il faut bien que vous soyez ennemis de cette révélation que nous réclamons, puisque vous persécutez ceux qui attendent tout d’elle, & qui ne croient qu’en elle.

Nous nous en rapportons, disons-nous, à la parole de Dieu ; & vous, ennemis de la raison & de Dieu, vous qui blasphémez l’un & l’autre, vous traitez l’humble doute, & l’humble soumission du philosophe, comme le loup traita l’agneau dans les fables d’Ésope ; vous lui dites, Tu médis de moi l’an passé, il faut que je suce ton sang. La philosophie ne se venge point ; elle rit en paix de vos vains efforts ; elle éclaire doucement les hommes que vous voulez abrutir pour les rendre semblables à vous.


AMITIÉ.[modifier]

C’est le mariage de l’ame ; c’est un contrat tacite entre deux personnes sensibles & vertueuses. Je dis sensibles ; car un moine, un solitaire peut n’être point méchant, & vivre sans connaître l’amitié. Je dis vertueuses ; car les méchants n’ont que des complices ; les voluptueux ont des compagnons de débauches ; les intéressés ont des associés, les politiques assemblent des factieux, le commun des hommes oisifs a des liaisons, les princes ont des courtisans, les hommes vertueux ont seuls des amis. Céthégus était le complice de Catilina, & Mécène le courtisan d’Octave ; mais Cicéron était l’ami d’Atticus.

Que porte ce contrat entre deux ames tendres & honnêtes ? Les obligations en sont plus fortes & plus faibles, selon leur degré de sensibilité, & le nombre des services rendus, &c.

L’enthousiasme de l’amitié a été plus fort chez les Grecs & chez les Arabes, que chez nous. Les contes que ces peuples ont imaginés sur l’amitié sont admirables ; nous n’en avons point de pareils, nous sommes un peu secs en tout.

L’amitié était un point de religion & de législation chez les Grecs. Les Thébains avaient le régiment des amans. Beau régiment ! Quelques-uns l’ont pris pour un régiment de sodomites ; ils se trompent, c’est prendre l’accessoire pour le principal. L’amitié chez les Grecs était prescrite par la loi & la religion. La pédérastie était malheureusement tolérée par les mœurs ; il ne faut pas imputer à la loi des abus honteux. Nous en parlerons encor.


AMOUR.[modifier]

Amor omnibus idem. Il faut ici recourir au physique, c’est l’étoffe de la nature que l’imagination a brodée. Veux-tu avoir une idée de l’amour ? Vois les moineaux de ton jardin, vois tes pigeons, contemple le taureau qu’on amène à ta genisse, regarde ce fier cheval que deux de ses valets conduisent à la cavale paisible qui l’attend & qui détourne sa queuë pour le recevoir, vois comme ses yeux étincellent, entends ses hennissements, contemple ces sauts, ces courbettes, ces oreilles dressées, cette bouche qui s’ouvre avec de petites convulsions, ces narines qui s’enflent, ce souffle enflammé qui en sort, ces crins qui se relèvent & qui flottent, ce mouvement impétueux dont il s’élance sur l’objet que la nature lui a destiné ; mais ne sois point jaloux, & songe aux avantages de l’espèce humaine ; ils compensent en amour tous ceux que la nature a donnés aux animaux, force, beauté, légèreté, rapidité.

Il y a même des animaux qui ne connaissent point la jouïssance. Les poissons écaillés sont privés de cette douceur ; la femelle jette sur la vase des millions d’œufs ; le mâle qui les rencontre, passe sur eux & les féconde par sa semence, sans se mettre en peine à quelle femelle ils appartiennent.

La plûpart des animaux qui s’accouplent ne goûtent de plaisir que par un seul sens, & dès que cet appétit est satisfait, tout est éteint. Aucun animal, hors toi, ne connaît les embrassemens ; tout ton corps est sensible ; tes lèvres surtout jouïssent d’une volupté que rien ne lasse, & ce plaisir n’appartient qu’à ton espèce ; enfin, tu peux dans tous les tems te livrer à l’amour, & les animaux n’ont qu’un tems marqué. Si tu réfléchis sur ces prééminences, tu diras avec le comte de Rochester, L’amour dans un pays d’athées, ferait adorer la Divinité.

Comme les hommes ont reçu le don de perfectionner tout ce que la nature leur accorde, ils ont perfectionné l’amour. La propreté, le soin de soi-même, en rendant la peau plus délicate, augmente le plaisir du tact, & l’attention sur sa santé rend les organes de la volupté plus sensibles.

Tous les autres sentimens entrent ensuite dans celui de l’amour, comme des métaux qui s’amalgament avec l’or : l’amitié, l’estime viennent au secours ; les talents du corps & de l’esprit sont encor de nouvelles chaînes.

Nam facit ipsa suis interdum foemina factis,
Morigerisque modis & mundo corpore cultu
Ut facile insuescat secum vir degere vitam.

(Lucrèce Liv. V.)

L’amour-propre surtout resserre tous ces liens. On s’applaudit de son choix, & les illusions en foule sont les ornements de cet ouvrage dont la nature a posé les fondements.

Voilà ce que tu as au-dessus des animaux ; mais si tu goûtes tant de plaisirs qu’ils ignorent, que de chagrins aussi, dont les bêtes n’ont point d’idée ! Ce qu’il y a d’affreux pour toi, c’est que la nature a empoisonné dans les trois quarts de la terre les plaisirs de l’amour, & les sources de la vie, par une maladie épouvantable, à laquelle l’homme seul est sujet, & qui n’infecte que chez lui les organes de la génération.

Il n’en est point de cette peste comme de tant d’autres maladies qui sont la suite de nos excès. Ce n’est point la débauche qui l’a introduite dans le monde. Les Phriné, les Laïs, les Flora, les Messalines n’en furent point attaquées, elle est née dans des îles où les hommes vivaient dans l’innocence, & de là elle s’est répanduë dans l’ancien monde.

Si jamais on a pu accuser la nature de mépriser son ouvrage, de contredire son plan, d’agir contre ses vuës, c’est dans cette occasion. Est-ce là le meilleur des mondes possibles ? Eh quoi, si César, Antoine, Octave, n’ont point eu cette maladie, n’était-il pas possible qu’elle ne fît point mourir François I. ? Non, dit-on, les choses étaient ainsi ordonnées pour le mieux ; je le veux croire, mais cela est triste pour ceux à qui Rabelais a dédié son livre.


AMOUR

NOMMÉ SOCRATIQUE.
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Comment s’est-il pu faire qu’un vice, destructeur du genre-humain s’il était général, qu’un attentat infâme contre la nature, soit pourtant si naturel ? il paraît être le dernier degré de la corruption réfléchie, & cependant il est le partage ordinaire de ceux qui n’ont pas eu encor le tems d’être corrompus. Il est entré dans des cœurs tout neufs, qui n’ont connu encor ni l’ambition, ni la fraude, ni la soif des richesses ; c’est la jeunesse aveugle, qui par un instinct mal démêlé se précipite dans ce désordre au sortir de l’enfance.

Le penchant des deux sexes l’un pour l’autre se déclare de bonne heure ; mais quoi qu’on ait dit des Africaines & des femmes de l’Asie méridionale, ce penchant est généralement plus fort dans l’homme que dans la femme, c’est une loi que la nature a établie pour tous les animaux. C’est toûjours le mâle qui attaque la femelle.

Les jeunes mâles de notre espèce, élevés ensemble, sentant cette force que la nature commence à déployer en eux, & ne trouvant point l’objet naturel de leur instinct, se rejettent sur ce qui lui ressemble. Souvent un jeune garçon par la fraîcheur de son teint, par l’éclat de ses couleurs, & par la douceur de ses yeux, ressemble pendant deux ou trois ans à une belle fille ; si on l’aime, c’est parce que la nature se méprend ; on rend hommage au sexe en s’attachant à ce qui en a les beautés, & quand l’âge a fait évanouïr cette ressemblance, la méprise cesse.

Citraque juventam
Ætatis breve ver & primos carpere flores.

On sait assez que cette méprise de la nature est beaucoup plus commune dans les climats doux que dans les glaces du septentrion, parce que le sang y est plus allumé, & l’occasion plus fréquente ; aussi, ce qui ne paraît qu’une faiblesse dans le jeune Alcibiade, est une abomination dégoûtante dans un matelot Hollandais, & dans un vivandier Moscovite.

Je ne peux souffrir qu’on prétende que les Grecs ont autorisé cette licence. On cite le législateur Solon, parce qu’il a dit en deux mauvais vers,

Tu chériras un beau garçon,
Tant qu’il n’aura barbe au menton.

Mais en bonne foi, Solon était-il législateur quand il fit ces deux vers ridicules ? il était jeune alors, & quand le débauché fut devenu sage, il ne mit point une telle infamie parmi les loix de sa république ; c’est comme si on accusait Théodore de Bèze d’avoir prêché la pédérastie dans son église, parce que dans sa jeunesse il fit des vers pour le jeune Candide, & qu’il dit :

Amplector hunc & illam.

On abuse du texte de Plutarque, qui dans ses bavarderies, au Dialogue de l’amour, fait dire à un interlocuteur que les femmes ne sont pas dignes du véritable amour ; mais un autre interlocuteur soutient le parti des femmes comme il le doit. Montesquieu s’est bien trompé.

Il est certain, autant que la science de l’antiquité peut l’être, que l’amour socratique n’était point un amour infâme. C’est ce nom d’amour qui a trompé. Ce qu’on appelait les amants d’un jeune homme, étaient précisément ce que sont parmi nous les menins de nos princes ; ce qu’étaient les enfans d’honneur, des jeunes gens attachés à l’éducation d’un enfant distingué, partageant les mêmes études, les mêmes travaux militaires ; institution guerrière & sainte dont on abusa, comme des fêtes nocturnes, & des Orgies.

La troupe des amants institués par Laïus était une troupe invincible de jeunes guerriers, engagés par serment à donner leur vie les uns pour les autres ; & c’est ce que la discipline antique a jamais eu de plus beau.

Sextus Empiricus & d’autres, ont beau dire que la pédérastie était recommandée par les loix de la Perse ; qu’ils citent le texte de la loi, qu’ils montrent le code des Persans ; & s’ils le montrent, je ne le croirai pas encor, je dirai que la chose n’est pas vraie, par la raison qu’elle est impossible ; non, il n’est pas dans la nature humaine de faire une loi qui contredit, & qui outrage la nature, une loi qui anéantirait le genre humain si elle était observée à la lettre. Que de gens ont pris des usages honteux & tolérés dans un pays pour les loix du pays ! Sextus Empiricus qui doutait de tout, devait bien douter de cette jurisprudence. S’il vivait de nos jours, & qu’il vît deux ou trois jeunes jésuites abuser de quelques écoliers, aurait-il droit de dire que ce jeu leur est permis par les constitutions d’Ignace de Loyola ?

L’amour des garçons était si commun à Rome qu’on ne s’avisait pas de punir cette fadaise dans laquelle tout le monde donnait tête baissée. Octave-Auguste, ce meurtrier débauché & poltron qui osa exiler Ovide, trouve très bon que Virgile chantât Alexis, & qu’Horace fît de petites odes pour Ligurinus ; mais l’ancienne loi Scantinia qui défend la pédérastie subsista toûjours : l’Empereur Philippe la remit en vigueur & chassa de Rome les petits garçons qui faisaient le métier. Enfin je ne crois pas qu’il y ait jamais eu aucune nation policée qui ait fait des loix contre les mœurs.[1]


AMOUR-PROPRE[modifier]

Un gueux des environs de Madrid demandait noblement l’aumône. Un passant lui dit, N’êtes-vous pas honteux de faire ce métier infâme quand vous pouvez travailler ? Monsieur, répondit le mendiant, je vous demande de l’argent & non pas des conseils ; puis il lui tourna le dos en conservant toute la dignité Castillane. C’était un fier gueux que ce Seigneur, sa vanité était blessée pour peu de chose. Il demandait l’aumône par amour de soi-même, & ne souffrait pas la réprimande par un autre amour de soi-même.

Un missionnaire voyageant dans l’Inde, rencontra un faquir chargé de chaînes, nud comme un singe, couché sur le ventre, & se faisant fouetter pour les péchés de ses compatriotes les Indiens, qui lui donnaient quelques liards du pays. Quel renoncement à soi-même ! disait un des spectateurs. Renoncement à moi-même ? reprit le faquir, Apprenez que je ne me fais fesser dans ce monde que pour vous le rendre dans l’autre, quand vous serez chevaux & moi cavalier.

Ceux qui ont dit que l’amour de nous-mêmes est la base de tous nos sentimens & de toutes nos actions, ont donc eu grande raison dans l’Inde, en Espagne, & dans toute la terre habitable, & comme on n’écrit point pour prouver aux hommes qu’ils ont un visage, il n’est pas besoin de leur prouver qu’ils ont de l’amour-propre. Cet amour-propre est l’instrument de notre conservation, il ressemble à l’instrument de la perpétuité de l’espèce ; il est nécessaire, il nous est cher, il nous fait plaisir, & il faut le cacher.

ANGE[modifier]

Ange, en grec, Envoyé, on n’en sera guère plus instruit quand on saura que les Perses avaient des Peris, les Hébreux des Malakim, les Grecs leurs Demonoi.

Mais ce qui nous instruira peut-être davantage, ce sera qu’une des premières idées des hommes a toûjours été de placer des êtres intermédiaires entre la Divinité & nous ; ce sont ces démons, ces génies que l’antiquité inventa ; l’homme fit toûjours les Dieux à son image. On voyait les princes signifier leurs ordres par des messagers, donc la Divinité envoie aussi ses courriers, Mercure, Iris, étaient des courriers, des messagers.

Les Hébreux, ce seul peuple conduit par la Divinité même, ne donnèrent point d’abord de noms aux Anges que Dieu daignait enfin leur envoyer ; ils empruntèrent les noms que leur donnaient les Caldéens, quand la nation Juive fut captive dans la Babilonie ; Michel & Gabriel, sont nommés pour la première fois par Daniel, esclave chez ces peuples. Le Juif Tobie qui vivait à Ninive, connut l’Ange Raphaël qui voyagea avec son fils pour l’aider à retirer de l’argent que lui devait le Juif Gabaël.

Dans les loix des Juifs, c’est-à-dire, dans le Lévitique & le Deutéronome, il n’est pas fait la moindre mention de l’existence des Anges, à plus forte raison de leur culte ; aussi, les saducéens ne croyaient-ils point aux anges.

Mais dans les histoires des Juifs, il en est beaucoup parlé. Ces Anges étaient corporels, ils avaient des aîles au dos, comme les gentils feignirent que Mercure en avait aux talons ; quelquefois ils cachaient leurs aîles sous leurs vêtements. Comment n’auraient-ils pas eu de corps, puisqu’ils buvaient & mangeaient, & que les habitans de Sodome, voulurent commettre le péché de la pédérastie avec les anges qui allèrent chez Loth.

L’ancienne tradition Juive, selon Ben Maimon, admet dix degrés, dix ordres d’anges. 1. Les Chaios Acodesh, purs, saints. 2. Les Ofamins, rapides. 3. Les Oralim, les forts. 4. Les Chasmalim, les flammes. 5. Les Séraphim, étincelles. 6. Les Malachim, anges, messagers, députés. 7. Les Eloim, les dieux ou juges. 8. Les Ben Eloim, enfans des dieux. 9. Chérubim, images. 10. Ychim, les animés.

L’histoire de la chûte des anges ne se trouve point dans les livres de Moïse ; le premier témoignage qu’on en rapporte est celui du prophète Isaïe, qui apostrophant le Roi de Babilone, s’écrie, Qu’est devenu l’exacteur des tributs ! les sapins & les cèdres se réjouissent de sa chute, comment es-tu tombée du ciel, ô Helel, étoile du matin ? on a traduit cet Helel par le mot latin Lucifer ; & ensuite par un sens allégorique on a donné le nom de Lucifer au prince des Anges qui firent la guerre dans le ciel ; & enfin ce nom qui signifie phosphère & aurore, est devenu le nom du diable.

La religion chrétienne est fondée sur la chûte des Anges. Ceux qui se révoltèrent furent précipités des sphères qu’ils habitaient dans l’enfer au centre de la terre, & devinrent diables. Un diable tenta Ève sous la figure du serpent & damna le genre humain. Jésus vint racheter le genre humain & triompher du diable qui nous tente encor. Cependant cette tradition fondamentale ne se trouve que dans le livre apocryphe d’Énoch, & encor y est-elle d’une manière toute différente de la tradition reçue.

St. Augustin dans sa 109e lettre, ne fait nulle difficulté d’attribuer des corps déliés & agiles aux bons & aux mauvais Anges. Le pape Grégoire second a réduit à neuf chœurs, à neuf hiérarchies ou ordres, les dix chœurs des Anges reconnus par les Juifs ; ce sont les séraphins, les chérubins, les trônes, les dominations, les vertus, les puissances, les principautés, les archanges, & enfin les Anges qui donnent le nom aux huit autres hiérarchies.

Les Juifs avaient dans le temple deux chérubins ayant chacun deux têtes, l’une de bœuf & l’autre d’aigle, avec six ailes. Nous les peignons aujourd’hui sous l’image d’une tête volante, ayant deux petites ailes au-dessous des oreilles. Nous peignons les Anges & les archanges sous la figure de jeunes gens, ayant deux aîles au dos. À l’égard des trônes & des dominations, on ne s’est pas encor avisé de les peindre.

Saint Thomas, à la question 108, article second, dit que les trônes sont aussi près de Dieu que les chérubins & les séraphins, parce que c’est sur eux que Dieu est assis. Scot a compté mille millions d’Anges. L’ancienne mythologie des bons & des mauvais génies ayant passé de l’Orient en Grèce, & à Rome, nous consacrames cette opinion, en admettant pour chaque homme un bon & un mauvais Ange, dont l’un l’assiste, & l’autre lui nuit depuis sa naissance jusqu’à sa mort ; mais on ne sait pas encor si ces bons & mauvais Anges passent continuellement de leur poste à un autre, ou s’ils sont relevés par d’autres. Consultez sur cet article la somme de St. Thomas.

On ne sait pas précisément où les Anges se tiennent, si c’est dans l’air, dans le vide, dans les planètes ; Dieu n’a pas voulu que nous en fussions instruits.


ANTITRINITAIRES[modifier]

Pour faire connaître leurs sentimens, il suffit de dire qu’ils soutiennent que rien n’est plus contraire à la droite raison que ce que l’on enseigne parmi les chrétiens touchant la trinité des personnes dans une seule essence divine, dont la seconde est engendrée par la première & la troisième procède des deux autres.

Que cette doctrine inintelligible ne se trouve dans aucun endroit de l’écriture.

Qu’on ne peut produire aucun passage qui l’autorise, & auquel on ne puisse, sans s’écarter en aucune façon de l’esprit du texte, donner un sens plus clair, plus naturel, plus conforme aux notions communes & aux vérités primitives & immuables.

Que soutenir, comme font leurs adversaires, qu’il y a plusieurs personnes distinctes dans l’essence divine, & que ce n’est pas l’Éternel qui est le seul vrai Dieu, mais qu’il y faut joindre le fils & le St. Esprit, c’est introduire dans l’église de Jésus-Christ l’erreur la plus grossière & la plus dangereuse ; puisque c’est favoriser ouvertement le polythéïsme.

Qu’il implique contradiction de dire qu’il n’y a qu’un Dieu & que néanmoins il y a trois personnes, chacune desquelles est véritablement Dieu.

Que cette distinction, un en essence & trois en personnes, n’a jamais été dans l’écriture.

Qu’elle est manifestement fausse, puisqu’il est certain qu’il n’y a pas moins d’essences que de personnes, & de personnes que d’essences.

Que les trois personnes de la trinité sont ou trois substances différentes, ou des accidents de l’essence divine, ou cette essence même sans distinction.

Que dans le premier cas on fait trois Dieux.

Que dans le second on fait Dieu composé d’accidens, on adore des accidens, & on métamorphose des accidens en des personnes.

Que dans le troisième, c’est inutilement & sans fondement qu’on divise un sujet indivisible et qu’on distingue en trois ce qui n’est point distingué en soi.

Que si on dit que les trois personnalités ne sont ni des substances différentes dans l’essence divine, ni des accidens de cette essence, on aura de la peine à se persuader qu’elles soient quelque chose.

Qu’il ne faut pas croire que les trinitaires les plus rigides & les plus décidés, aient eux-mêmes quelque idée claire de la manière dont les trois hypostases subsistent en Dieu, sans diviser sa substance & par conséquent sans la multiplier.

Que Saint Augustin lui-même, après avoir avancé sur ce sujet mille raisonnements aussi faux que ténébreux, a été forcé d’avouer qu’on ne pouvait rien dire sur cela d’intelligible.

Ils rapportent ensuite le passage de ce Père qui en effet est très singulier. « Quand on demande, dit-il, ce que c’est que les trois, le langage des hommes se trouve court, & l’on manque de termes pour les exprimer : on a pourtant dit trois personnes, non pas pour dire quelque chose ; mais parce qu’il faut parler & ne pas demeurer muet. » Dictum est tres personæ, non ut aliquid diceretur, sed ne taceretur, de trinit. Luc. V. Chap. IX.

Que les théologiens modernes n’ont pas mieux éclairci cette matière.

Que quand on leur demande ce qu’ils entendent par ce mot de personne, ils ne l’expliquent qu’en disant que c’est une certaine distinction incompréhensible, qui fait que l’on distingue dans une nature unique en nombre, un Père, un Fils & un St. Esprit.

Que l’explication qu’ils donnent des termes d’engendrer & de procéder n’est pas plus satisfaisante ; puisqu’elle se réduit à dire que ces termes marquent certaines relations incompréhensibles qui sont entre les trois personnes de la trinité.

Que l’on peut recueillir de-là que l’état de la question entre les orthodoxes & eux, consiste à savoir, s’il y a en Dieu trois distinctions dont on n’a aucune idée, & entre lesquelles il y a certaines relations dont on n’a point d’idées non plus.

De tout cela ils concluent qu’il serait plus sage de s’en tenir à l’autorité des Apôtres qui n’ont jamais parlé de la trinité, & de bannir à jamais de la religion tous les termes qui ne sont pas dans l’écriture, comme ceux de trinité, de personne, d’essence, d’hypostase, d’union hypostatique & personnelle, d’incarnation, de génération, de procession, & tant d’autres semblables qui étant absolument vides de sens, puisqu’ils n’ont dans la nature aucun être réel représentatif, ne peuvent exciter dans l’entendement que des notions fausses, vagues, obscures & incomplètes.

(Tiré en grande partie de l’article Unitaires de l’Encyclopédie, lequel article est de l’abbé de Bragelogne.)

Ajoutons à cet article ce que dit dom Calmet dans sa dissertation sur le passage de l’épitre de Jean l’Évangéliste, il y en a trois qui donnent témoignage en terre, l’Esprit, l’eau & le sang, & ces trois sont un. Il y en a trois qui donnent témoignage au Ciel, le Père, le verbe & l’esprit, & ces trois sont un. Dom Calmet avoue que ces deux passages ne sont dans aucune Bible ancienne, & il serait en effet bien étrange que St. Jean eût parlé de la Trinité dans une lettre, & n’en eût pas dit un seul mot dans son Évangile. On ne voit nulle trace de ce dogme ni dans les Évangiles canoniques, ni dans les apocryphes. Toutes ces raisons & beaucoup d’autres pourraient excuser les Antitrinitaires, si les Conciles n’avaient pas décidé. Mais comme les hérétiques ne font nul cas des Conciles, on ne sait plus comment s’y prendre pour les confondre.


ANTROPOFAGES[modifier]

Nous avons parlé de l’amour. Il est dur de passer de gens qui se baisent, à gens qui se mangent. Il n’est que trop vrai qu’il y a eu des anthropofages ; nous en avons trouvé en Amérique, il y en a peut-être encor ; & les Cyclopes n’étaient pas les seuls dans l’antiquité qui se nourrissent quelquefois de chair humaine. Juvénal rapporte que chez les Égyptiens, ce peuple si sage, si renommé pour ses loix, ce peuple si pieux qui adorait des crocodiles & des oignons, les Tintirites mangèrent un de leurs ennemis tombé entre leurs mains ; il ne fait pas ce conte sur un ouï-dire, ce crime fut commis presque sous ses yeux, il était alors en Égypte, & à peu de distance de Tintire. Il cite à cette occasion les Gascons & les Saguntins qui se nourrirent autrefois de la chair de leurs compatriotes.

En 1725 on amena quatre sauvages du Mississippi à Fontainebleau, j’eus l’honneur de les entretenir ; il y avait parmi eux une Dame du pays, à qui je demandai si elle avait mangé des hommes, elle me répondit très naïvement qu’elle en avait mangé. Je parus un peu scandalisé ; elle s’excusa en disant qu’il valait mieux manger son ennemi mort que de le laisser dévorer aux bêtes, & que les vainqueurs méritaient d’avoir la préférence. Nous tuons en bataille rangée, ou non rangée, nos voisins, & pour la plus vile récompense nous travaillons à la cuisine des corbeaux & des vers. C’est là qu’est l’horreur, c’est là qu’est le crime ; qu’importe quand on est tué d’être mangé par un soldat, ou par un corbeau & un chien ?

Nous respectons plus les morts que les vivans. Il aurait fallu respecter les uns & les autres. Les nations qu’on nomme policées ont eu raison de ne pas mettre leurs ennemis vaincus à la broche ; car s’il était permis de manger ses voisins, on mangerait bientôt ses compatriotes ; ce qui serait un grand inconvénient pour les vertus sociales. Mais les nations policées ne l’ont pas toûjours été ; toutes ont été longtems sauvages ; & dans le nombre infini de révolutions que ce globe a éprouvées, le genre humain a été tantôt nombreux, tantôt très rare. Il est arrivé aux hommes ce qui arrive aujourd’hui aux éléphans, aux lions, aux tigres, dont l’espèce a beaucoup diminué. Dans les tems où une contrée était peu peuplée d’hommes, ils avaient peu d’arts, ils étaient chasseurs. L’habitude de se nourrir de ce qu’ils avaient tué, fit aisément qu’ils traitèrent leurs ennemis comme leurs cerfs & leurs sangliers. C’est la superstition qui a fait immoler des victimes humaines, c’est la nécessité qui les a fait manger.

Quel est le plus grand crime ou de s’assembler pieusement pour plonger un couteau dans le cœur d’une jeune fille ornée de bandelettes, à l’honneur de la Divinité, ou de manger un vilain homme qu’on a tué à son corps défendant ?

Cependant, nous avons beaucoup plus d’exemples de filles & de garçons sacrifiés, que de filles & de garçons mangés ; presque toutes les nations connuës ont sacrifié des garçons & des filles. Les Juifs en immolaient. Cela s’appelait l’anathème ; c’était un véritable sacrifice, & il est ordonné au 29e chap. du Lévitique, de ne point épargner les ames vivantes qu’on aura voüées ; mais il ne leur est prescrit en aucun endroit d’en manger, on les en menace seulement ; & Moïse, comme nous avons vu, dit aux Juifs ; que s’ils n’observent pas ses cérémonies, non-seulement ils auront la galle, mais que les mères mangeront leurs enfans. Il est vrai que du tems d’Ézéchiel les Juifs devaient être dans l’usage de manger de la chair humaine, car il leur prédit au Chapitre 39 que Dieu les fera manger non-seulement les chevaux de leurs ennemis, mais encor les cavaliers & les autres guerriers. Cela est positif. Et en effet pourquoi les Juifs n’auraient-ils pas été antropofages ? c’eût été la seule chose qui eût manqué au peuple de Dieu pour être le plus abominable peuple de la terre.

J’ai lu dans des anecdotes de l’histoire d’Angleterre du tems de Cromwell, qu’une chandelière de Dublin vendait d’excellentes chandèles faites avec de la graisse d’Anglais. Quelque tems après un de ses chalans se plaignit à elle de ce que sa chandelle n’était plus si bonne ; Hélas ! dit-elle, c’est que les Anglais nous ont manqué ce mois-ci. Je demande qui était le plus coupable, ou ceux qui égorgeaient des Anglais, ou cette femme qui faisait des chandelles avec leur suif ?


APIS[modifier]

Le bœuf Apis était-il adoré à Memphis comme dieu, comme symbole, ou comme bœuf ? Il est à croire que les fanatiques voyaient en lui un dieu, les sages un simple symbole, & que le sot peuple adorait le bœuf. Cambyse fit-il bien quand il eut conquis l’Égypte, de tuer ce bœuf de sa main ? Pourquoi non ? Il faisait voir aux imbécilles qu’on pouvait mettre leur dieu à la broche, sans que la nature s’armât pour venger ce sacrilège. On a fort vanté les Égyptiens. Je ne connais guère de peuple plus méprisable ; il faut qu’il y ait toûjours eu dans leur caractère, & dans leur gouvernement un vice radical, qui en a toûjours fait de vils esclaves. Je consens que dans les tems presqu’inconnus, ils aient conquis la terre ; mais dans les tems de l’histoire ils ont été subjugués par tous ceux qui s’en sont voulu donner la peine, par les Assyriens, par les Grecs, par les Romains, par les Arabes, par les Mamelus, par les Turcs, enfin par tout le monde, excepté par nos croisés, attendu que ceux-ci étaient plus mal avisés que les Égyptiens n’étaient lâches. Ce fut la milice des Mamelus qui battit les Français. Il n’y a peut-être que deux choses passables dans cette nation ; la première, que ceux qui adoraient un bœuf ne voulurent jamais contraindre ceux qui adoraient un singe, à changer de religion ; la seconde, qu’ils ont fait toûjours éclore des poulets dans des fours.

On vante leurs pyramides ; mais ce sont des monumens d’un peuple esclave. Il faut bien qu’on y ait fait travailler toute la nation, sans quoi on n’aurait pu venir à bout d’élever ces vilaines masses. À quoi servaient-elles ? À conserver dans une petite chambre la momie de quelque prince ou de quelque gouverneur, ou de quelque intendant que son ame devait ranimer au bout de mille ans. Mais s’ils espéraient cette résurrection des corps, pourquoi leur ôter la cervelle avant de les embaumer ? Les Égyptiens devaient-ils ressusciter sans cervelle ?


APOCALYPSE[modifier]

Justin le Martyr, qui écrivait vers l’an 270 de notre ère, est le premier qui ait parlé de l’Apocalypse ; il l’attribue à l’apôtre Jean l’Évangéliste, dans son Dialogue avec Triphon ; ce Juif lui demande s’il ne croit pas que Jérusalem doit être rétablie un jour ? Justin lui répond qu’il le croit ainsi avec tous les chrétiens qui pensent juste. Il y a eu, dit-il, parmi nous un certain personnage nommé Jean, l’un des douze apôtres de Jésus ; il a prédit que les fidèles passeront mille ans dans Jérusalem.

Ce fut une opinion longtems reçue parmi les chrétiens, que ce règne de mille ans. Cette période était en grand crédit chez les Gentils. Les ames des Égyptiens reprenaient leurs corps au bout de mille années ; les ames du purgatoire chez Virgile, étaient exercées pendant ce même espace de tems, & mille per annos. La nouvelle Jérusalem de mille années devait avoir douze portes, en mémoire des douze apôtres ; sa forme devait être quarrée ; sa longueur, sa largeur & sa hauteur devaient être de douze mille stades, c’est-à-dire, cinq cents lieuës, de façon que les maisons devaient avoir aussi cinq cent lieues de haut. Il eût été assez désagréable de demeurer au dernier étage ; mais enfin, c’est ce que dit l’Apocalypse au chap. 21.

Si Justin est le premier qui attribue l’Apocalypse à St. Jean, quelques personnes ont récusé son témoignage, attendu que dans ce même dialogue avec le Juif Triphon, il dit que selon le récit des apôtres, Jésus-Christ en descendant dans le Jourdain, fit bouillir les eaux de ce fleuve, & les enflamma, ce qui pourtant ne se trouve dans aucun écrit des apôtres.

Le même St. Justin cite avec confiance les oracles des Sibylles ; de plus, il prétend avoir vu les restes des petites maisons où furent enfermés les soixante & douze Interprètes dans le phare d’Égypte du tems d’Hérode. Le témoignage d’un homme qui a eu le malheur de voir ces petites maisons, semble indiquer que l’auteur devait y être renfermé.

Saint Irénée qui vient après, & qui croyait aussi le règne de mille ans, dit qu’il a appris d’un vieillard, que St. Jean avait fait l’Apocalypse. Mais on a reproché à St. Irénée d’avoir écrit qu’il ne doit y avoir que quatre Évangiles, parce qu’il n’y a que quatre parties du monde, & quatre vents cardinaux, & qu’Ézéchiel n’a vû que quatre animaux. Il appelle ce raisonnement une démonstration. Il faut avouer que la manière dont Irénée démontre, vaut bien celle dont Justin a vu.

Clément d’Alexandrie ne parle dans ses Electa, que d’une Apocalypse de St. Pierre dont on faisait très grand cas. Tertullien, l’un des grands partisans du règne de mille ans, non-seulement assure que St. Jean a prédit cette résurrection, & ce règne de mille ans dans la ville de Jérusalem, mais il prétend que cette Jérusalem commençait déjà à se former dans l’air, que tous les chrétiens de la Palestine, & même les payens, l’avaient vuë pendant quarante jours de suite à la fin de la nuit : mais malheureusement la ville disparaissait dès qu’il était jour.

Origène, dans sa préface sur l’Évangile de St. Jean, & dans ses Homélies, cite les oracles de l’Apocalypse, mais il cite également les oracles des Sibylles. Cependant St. Denys d’Alexandrie, qui écrivait vers le milieu du troisième siècle, dit dans un de ses fragments, conservés par Eusèbe, que presque tous les docteurs rejetaient l’Apocalypse, comme un livre destitué de raison ; que ce livre n’a point été composé par St. Jean, mais par un nommé Cérinthe, lequel s’était servi d’un grand nom, pour donner plus de poids à ses rêveries.

Le concile de Laodicée, tenu en 360, ne compta point l’Apocalypse parmi les livres canoniques. Il était bien singulier que Laodicée, qui était une Église à qui l’Apocalypse était adressée, rejetât un trésor destiné pour elle ; & que l’évêque d’Éphèse qui assistait au concile, rejetât aussi ce livre de St. Jean, enterré dans Éphèse.

Il était visible à tous les yeux, que St. Jean se remuait toûjours dans sa fosse ; & faisait continuellement hausser & baisser la terre. Cependant, les mêmes personnages qui étaient sûrs que St. Jean n’était pas bien mort, étaient sûrs aussi qu’il n’avait pas fait l’Apocalypse. Mais ceux qui tenaient pour le règne de mille ans, furent inébranlables dans leurs opinions. Sulpice Sévère, dans son histoire sacrée liv. 9, traite d’insensés & d’impies, ceux qui ne recevaient pas l’Apocalypse. Enfin, après bien des doutes, après des oppositions de Concile à Concile, l’opinion de Sulpice Sévère a prévalu. La matière ayant été éclaircie, l’Église a décidé que l’Apocalypse est incontestablement de St. Jean ; ainsi il n’y a pas d’appel.

Chaque communion chrétienne s’est attribué les prophéties contenuës dans ce livre ; les Anglais y ont trouvé les révolutions de la Grande-Bretagne ; les Luthériens les troubles d’Allemagne ; les Réformés de France le règne de Charles IX. & la régence de Catherine de Médicis : ils ont tous également raison. Bossuet & Newton ont commenté tous deux l’Apocalypse ; mais à tout prendre, les déclamations éloquentes de l’un, & les sublimes découvertes de l’autre, leur ont fait plus d’honneur que leurs commentaires.


ARIUS[modifier]

Voici une question incompréhensible qui a exercé depuis plus de seize cents ans la curiosité, la subtilité sophistique, l’aigreur, l’esprit de cabale, la fureur de dominer, la rage de persécuter, le fanatisme aveugle & sanguinaire, la crédulité barbare ; & qui a produit plus d’horreurs que l’ambition des princes qui pourtant en a produit beaucoup. Jésus est-il verbe ? S’il est verbe est-il émané de Dieu dans le tems ou avant le tems ? S’il est émané de Dieu est-il coéternel & consubstantiel avec lui ? Ou est-il d’une substance semblable ? Est-il distinct de lui ou ne l’est-il pas ? Est-il fait ou engendré ? Peut-il engendrer à son tour ? A-t-il la paternité ou la vertu productive sans paternité ? Le St. Esprit est-il fait, ou engendré, ou produit, ou procédant du père, ou procédant du fils, ou procédant de tous les deux ? Peut-il engendrer, peut-il produire ? Son hypostase est-elle consubstantielle avec l’hypostase du père & du fils ? Et comment ayant précisément la même nature, la même essence que le père & le fils peut-il ne pas faire les mêmes choses que ces deux personnes qui sont lui-même.

Je n’y comprends rien assurément ; personne n’y a jamais rien compris ; & c’est la raison pour laquelle on s’est égorgé.

On sophistiquait, on ergotait, on se haïssait, on s’excommuniait chez les chrétiens pour quelques-uns de ces dogmes inaccessibles à l’esprit humain avant les tems d’Arius & d’Athanase. Les grecs Égyptiens étaient d’habiles gens, ils coupaient un cheveu en quatre, mais cette fois-ci ils ne le coupèrent qu’en trois. Alexandros Évêque d’Alexandrie s’avise de prêcher que Dieu étant nécessairement individuel, simple, une monade dans toute la rigueur du mot, cette monade est trine.

Le prêtre Arios ou Arious, que nous nommons Arius est tout scandalisé de la monade d’Alexandros ; il explique la chose différemment, il ergote en partie comme le prêtre Sabellious, qui avait ergoté comme le phrygien Praxeas grand ergoteur. Alexandros assemble vite un petit concile de gens de son opinion, & excommunie son prêtre. Eusébios évêque de Nicomédie prend le parti d’Arios, voilà toute l’Église en feu.

L’Empereur Constantin était un scélérat, je l’avoue, un parricide qui avait étouffé sa femme dans un bain, égorgé son fils, assassiné son beau-père, son beau-frère & son neveu, je ne le nie pas ; un homme bouffi d’orgueil & plongé dans les plaisirs, je l’accorde ; un détestable tyran ainsi que ses enfans, transeat : mais il avait du bon sens. On ne parvient point à l’empire, on ne subjugue pas tous ses rivaux sans avoir raisonné juste.

Quand il vit la guerre civile des cervelles scholastiques allumée, il envoya le célèbre évêque Ozius avec des lettres déhortatoires aux deux parties belligérantes. Vous êtes de grands fous, (leur dit-il expressément dans sa lettre) de vous quereller pour des choses que vous n’entendez pas. Il est indigne de la gravité de vos ministères, de faire tant de bruit sur un sujet si mince.

Constantin n’entendait pas par mince sujet ce qui regarde la Divinité ; mais la manière incompréhensible dont on s’efforçait d’expliquer la nature de la Divinité. Le patriarche Arabe qui a écrit l’Histoire de l’Église d’Alexandrie fait parler ainsi Ozius en présentant la lettre de l’Empereur.

« Mes frères, le christianisme commence à peine à jouir de la paix, & vous allez le plonger dans une discorde éternelle. L’Empereur n’a que trop raison de vous dire que vous vous querellez pour un sujet fort mince. Certainement si l’objet de la dispute était essentiel, Jésus-Christ que nous reconnaissons tous pour notre législateur en aurait parlé ; Dieu n’aurait pas envoyé son fils sur la terre pour ne nous pas apprendre notre catéchisme. Tout ce qu’il ne nous a pas dit expressément est l’ouvrage des hommes, & l’erreur est leur partage. Jésus vous a commandé de vous aimer, & vous commencez par lui désobéir en vous haïssant, en excitant la discorde dans l’Empire. L’orgueil seul fait naître les disputes, & Jésus votre maître vous a ordonné d’être humbles. Personne de vous ne peut savoir si Jésus est fait ou engendré. Et que vous importe sa nature pourvu que la vôtre soit d’être justes & raisonnables ? qu’a de commun une vaine science de mots avec la morale qui doit conduire vos actions ? Vous chargez la doctrine de mystères, vous qui n’êtes faits que pour affermir la religion par la vertu. Voulez-vous que la religion chrétienne ne soit qu’un amas de sophismes ? est-ce pour cela que le Christ est venu ? Cessez de disputer, adorez, édifiez, humiliez-vous, nourrissez les pauvres, apaisez les querelles des familles au lieu de scandaliser l’Empire entier par vos discordes. »

Ozius parlait à des opiniâtres. On assembla le concile de Nicée, & il y eut une guerre civile dans l’Empire Romain. Cette guerre en amena d’autres, & de siècle en siècle on s’est persécuté mutuellement jusqu’à nos jours.


ATHÉE, ATHÉISME[modifier]

Section première.


Autrefois quiconque avait un secret dans un art, courait risque de passer pour un sorcier ; toute nouvelle secte était accusée d’égorger des enfans dans ses mystères ; & tout philosophe qui s’écartait du jargon de l’école, était accusé d’athéisme par les fanatiques & par les fripons, & condamné par les sots.

Anaxagore ose-t-il prétendre que le soleil n’est point conduit par Apollon, monté sur un quadrige ? on l’appelle athée, & il est contraint de fuir.

Aristote est accusé d’Athéisme par un prêtre, & ne pouvant faire punir son accusateur, il se retire à Calcis. Mais la mort de Socrate est ce que l’histoire de la Grèce a de plus odieux.

Aristophane, (cet homme que les commentateurs admirent, parce qu’il était Grec, ne songeant pas que Socrate était Grec aussi) Aristophane fut le premier qui accoutuma les Athéniens à regarder Socrate comme un athée.

Ce poëte comique, qui n’est ni comique ni poëte, n’aurait pas été admis parmi nous à donner ses farces à la foire St. Laurent ; il me paraît beaucoup plus bas & plus méprisable que Plutarque ne le dépeint. Voici ce que le sage Plutarque dit de ce farceur : « Le langage d’Aristophane sent son misérable charlatan ; ce sont les pointes les plus basses & les plus dégoûtantes ; il n’est pas même plaisant pour le peuple, & il est insupportable aux gens de jugement & d’honneur ; on ne peut souffrir son arrogance, & les gens de bien détestent sa malignité. »

C’est donc là, pour le dire en passant, le Tabarin que madame Dacier admiratrice de Socrate, ose admirer : Voilà l’homme qui prépara de loin le poison, dont des juges infâmes firent périr l’homme le plus vertueux de la Grèce.

Les tanneurs, les cordonniers & les couturières d’Athènes applaudirent à une farce dans laquelle on représentait Socrate élevé en l’air dans un panier, annonçant qu’il n’y avait point de Dieu, & se vantant d’avoir volé un manteau en enseignant la philosophie. Un peuple entier, dont le mauvais gouvernement autorisait de si infâmes licences, méritait bien ce qui lui est arrivé, de devenir l’esclave des Romains, & de l’être aujourd’hui des Turcs.

Franchissons tout l’espace des tems entre la république Romaine & nous. Les Romains bien plus sages que les Grecs, n’ont jamais persécuté aucun philosophe pour ses opinions. Il n’en est pas ainsi chez les peuples barbares qui ont succédé à l’Empire Romain. Dès que l’Empereur Frédéric II. a des querelles avec les papes, on l’accuse d’être athée, & d’être l’auteur du livre des trois imposteurs, conjointement avec son chancelier de Vineis.

Notre grand chancelier de l’Hôpital se déclare-t-il contre les persécutions ; on l’accuse aussitôt d’athéisme.[2] Homo doctus, sed verus atheos. Un jésuite, autant au-dessous d’Aristophane, qu’Aristophane est au-dessous d’Homère ; un malheureux dont le nom est devenu ridicule parmi les fanatiques mêmes, le jésuite Garasse, en un mot, trouve partout des athéïstes ; c’est ainsi qu’il nomme tous ceux contre lesquels il se déchaîne. Il appelle Théodore de Bèze athéiste ; c’est lui qui a induit le public en erreur sur Vanini.

La fin malheureuse de Vanini ne nous émeut point d’indignation & de pitié comme celle de Socrate ; parce que Vanini n’était qu’un pédant étranger sans mérite ; mais enfin, Vanini n’était point athée, comme on l’a prétendu ; il était précisément tout le contraire.

C’était un pauvre prêtre napolitain, prédicateur & théologien de son métier ; disputeur à outrance sur les quiddités, & sur les universaux & utrum chimera bombinans in vacuo possit comedere secundas intentiones. Mais d’ailleurs, il n’y avait en lui veine qui tendît à l’Athéïsme. Sa notion de Dieu est de la théologie la plus saine, & la plus approuvée ; « Dieu est son principe & sa fin, père de l’une & de l’autre, & n’ayant besoin ni de l’une, ni de l’autre ; éternel sans être dans le tems ; présent partout sans être en aucun lieu. Il n’y a pour lui ni passé, ni futur ; il est partout, & hors de tout ; gouvernant tout, & ayant tout créé ; immuable, infini sans parties ; son pouvoir est sa volonté &c. »

Vanini se piquait de renouveler ce beau sentiment de Platon, embrassé par Averroës, que Dieu avait créé une chaîne d’êtres depuis le plus petit jusqu’au plus grand, dont le dernier chaînon est attaché à son trône éternel ; idée, à la vérité, plus sublime que vraie, mais qui est aussi éloignée de l’athéïsme, que l’être du néant.

Il voyagea pour faire fortune & pour disputer ; mais malheureusement la dispute est le chemin opposé à la fortune ; on se fait autant d’ennemis irréconciliables qu’on trouve de savants ou de pédans, contre lesquels on argumente. Il n’y eut point d’autre source du malheur de Vanini ; sa chaleur & sa grossièreté dans la dispute lui valut la haine de quelques théologiens ; & ayant eu une querelle avec un nommé Francon ou Franconi, ce Francon ami de ses ennemis, ne manqua pas de l’accuser d’être athée enseignant l’Athéïsme.

Ce Francon, ou Franconi, aidé de quelques témoins, eut la barbarie de soutenir à la confrontation, ce qu’il avait avancé. Vanini, sur la sellette, interrogé sur ce qu’il pensait de l’existence de Dieu, répondit qu’il adorait avec l’Église un Dieu en trois personnes. Ayant pris à terre une paille, Il suffit de ce fétu, dit-il, pour prouver qu’il y a un créateur. Alors il prononça un très beau discours sur la végétation & le mouvement, & sur [la] nécessité d’un Être suprême, sans lequel il n’y aurait ni mouvement ni végétation.

Le Président Grammont qui était alors à Toulouse, rapporte ce discours dans son histoire de France, aujourd’hui si oubliée, & ce même Grammont, par un préjugé inconcevable, prétend que Vanini disait tout cela par vanité, ou par crainte, plutôt que par une persuasion intérieure.

Sur quoi peut être fondé ce jugement téméraire & atroce du président Grammont ? Il est évident que sur la réponse de Vanini, on devait l’absoudre de l’accusation d’Athéïsme. Mais qu’arriva-t-il ? Ce malheureux prêtre étranger se mêlait aussi de médecine ; on trouva un gros crapaud vivant, qu’il conservait chez lui dans un vase plein d’eau ; on ne manqua pas de l’accuser d’être sorcier. On soutint que ce crapaud était le Dieu qu’il adorait, on donna un sens impie à plusieurs passages de ses livres, ce qui est très aisé & très commun, en prenant les objections pour les réponses, en interprétant avec malignité quelque phrase louche, en empoisonnant une expression innocente. Enfin la faction qui l’opprimait, arracha des juges l’arrêt qui condamna ce malheureux à la mort.

Pour justifier cette mort il fallait bien accuser cet infortuné de ce qu’il y avait de plus affreux. Le minime & très minime Mersenne a poussé la démence jusqu’à imprimer que Vanini était parti de Naples avec douze de ses apôtres, pour aller convertir toutes les nations à l’Athéïsme. Quelle pitié ! Comment un pauvre prêtre aurait-il pu avoir douze hommes à ses gages ? comment aurait-il pu persuader douze Napolitains de voyager à grands frais pour répandre partout cette abominable & révoltante doctrine au péril de leur vie ? Un roi serait-il assez puissant pour payer douze prédicateurs d’Athéïsme ? Personne, avant le père Mersenne, n’avait avancé une si énorme absurdité. Mais après lui on l’a répétée, on en a infecté les journaux, les dictionnaires historiques ; & le monde qui aime l’extraordinaire, a cru sans examen cette fable.

Bayle lui-même, dans ses pensées diverses, parle de Vanini comme d’un athée : il se sert de cet exemple pour appuyer son paradoxe qu’une société d’athées peut subsister ; il assure que Vanini était un homme de mœurs très réglées, & qu’il fut le martyr de son opinion philosophique. Il se trompe également sur ces deux points. Le prêtre Vanini nous apprend dans ses dialogues faits à l’imitation d’Érasme, qu’il avait eu une maîtresse nommée Isabelle. Il était libre dans ses écrits comme dans sa conduite ; mais il n’était point athée.

Un siècle après sa mort, le savant La Croze, & celui qui a pris le nom de Philalète, ont voulu le justifier ; mais comme personne ne s’intéresse à la mémoire d’un malheureux Napolitain, très mauvais auteur, presque personne ne lit ces apologies.

Le jésuite Hardouin, plus savant que Garasse, & non moins téméraire, accuse d’Athéïsme, dans son livre Athei detecti, les Descartes, les Arnaulds, les Pascals, les Nicoles, les Mallebranches ; heureusement ils n’ont pas eu le sort de Vanini.

De tous ces faits, je passe à la question de morale agitée par Bayle, savoir, si une société d’athées pourrait subsister ? Remarquons d’abord sur cet article, quelle est l’énorme contradiction des hommes dans la dispute ; ceux qui se sont élevés contre l’opinion de Bayle avec le plus d’emportement, ceux qui lui ont nié, avec le plus d’injures, la possibilité d’une société d’athées, ont soutenu depuis avec la même intrépidité que l’Athéïsme est la religion du gouvernement de la Chine.

Ils se sont assurément bien trompés sur le gouvernement Chinois ; ils n’avaient qu’à lire les édits des empereurs de ce vaste pays, ils auraient vu que ces édits sont des sermons, & que partout il y est parlé de l’Être suprême, gouverneur, vengeur, & rémunérateur.

Mais en même tems ils ne se sont pas moins trompés sur l’impossibilité d’une société d’athées ; & je ne sais comment M. Bayle a pû oublier un exemple frappant qui aurait pu rendre sa cause victorieuse.

En quoi une société d’athées paraît-elle impossible ? C’est qu’on juge que des hommes qui n’auraient pas de frein, ne pourraient jamais vivre ensemble, que les loix ne peuvent rien contre les crimes secrets, qu’il faut un Dieu vengeur qui punisse dans ce monde-ci ou dans l’autre les méchants échappés à la justice humaine.

Les loix de Moïse, il est vrai, n’enseignaient point une vie à venir, ne menaçaient point des châtiments après la mort, n’enseignaient point aux premiers Juifs l’immortalité de l’ame ; mais les Juifs, loin d’être athées, loin de croire se soustraire à la vengeance divine, étaient les plus religieux de tous les hommes. Non seulement ils croyaient l’existence d’un Dieu éternel : mais ils le croyaient toûjours présent parmi eux ; ils tremblaient d’être punis dans eux-mêmes, dans leurs femmes, dans leurs enfans, dans leur postérité, jusqu’à la quatrième génération ; & ce frein était très puissant.

Mais, chez les gentils, plusieurs sectes n’avaient aucun frein ; les sceptiques doutaient de tout ; les académiciens suspendaient leur jugement sur tout ; les Épicuriens étaient persuadés que la Divinité ne pourrait se mêler des affaires des hommes ; & dans le fond, ils n’admettaient aucune divinité. Ils étaient convaincus que l’ame n’est point une substance, mais une faculté qui naît & qui périt avec le corps, par conséquent ils n’avaient aucun joug que celui de la morale & de l’honneur. Les sénateurs & les chevaliers Romains étaient de véritables athées, car les dieux n’existaient pas pour des hommes qui ne craignaient ni n’espéraient rien d’eux. Le sénat Romain était donc réellement une assemblée d’athées du tems de César & de Cicéron.

Ce grand orateur dans sa harangue pour Cluentius, dit à tout le sénat assemblé, quel mal lui fait la mort ? nous rejetons toutes les fables ineptes des enfers, qu’est-ce donc que la mort lui a ôté ? Rien que le sentiment des douleurs.

César, l’ami de Catilina, voulant sauver la vie de son ami, contre ce même Cicéron, ne lui objecte-t-il pas que ce n’est point punir un criminel que de le faire mourir, que la mort n’est rien, que c’est seulement la fin de nos maux, que c’est un moment plus heureux que fatal ? Cicéron, & tout le sénat ne se rendent-ils pas à ces raisons ? Les vainqueurs & les législateurs de l’univers connu, formaient donc visiblement une société d’hommes qui ne craignaient rien des dieux, qui étaient de véritables athées ?

Bayle examine ensuite si l’idolâtrie est plus dangereuse que l’Athéïsme, si c’est un crime plus grand de ne point croire à la Divinité que d’avoir d’elle des opinions indignes ; il est en cela du sentiment de Plutarque ; il croit qu’il vaut mieux n’avoir nulle opinion, qu’une mauvaise opinion ; mais, n’en déplaise à Plutarque, il est évident qu’il valait infiniment mieux pour les Grecs de craindre Cérès, Neptune & Jupiter, que de ne rien craindre du tout ; il est clair que la sainteté des serments est nécessaire, et qu’on doit se fier davantage à ceux qui pensent qu’un faux serment sera puni, qu’à ceux qui pensent qu’ils peuvent faire un faux serment avec impunité. Il est indubitable que dans une ville policée, il est infiniment plus utile d’avoir une religion (même mauvaise) que de n’en avoir point du tout.

Il paraît donc que Bayle devait plutôt examiner quel est le plus dangereux, du fanatisme, ou de l’Athéïsme. Le fanatisme est certainement mille fois plus funeste ; car l’Athéïsme n’inspire point de passion sanguinaire, mais le fanatisme en inspire : l’Athéïsme ne s’oppose pas aux crimes, mais le fanatisme les fait commettre. Supposons avec l’auteur du Commentarium rerum Gallicarum, que le chancelier de l’Hôpital fût athée, il n’a fait que de sages loix, & n’a conseillé que la modération & la concorde. Les fanatiques commirent les massacres de la St. Barthélemi. Hobbes passa pour un athée, il mena une vie tranquille & innocente. Les fanatiques de son tems inondèrent de sang l’Angleterre, l’Écosse & l’Irlande. Spinosa était non seulement athée, mais il enseigna l’Athéïsme ; ce ne fut pas lui assurément qui eut part à l’assassinat juridique de Barneveldt, ce ne fut pas lui qui déchira les deux frères de Witt en morceaux, & qui les mangea sur le gril.

Les athées sont pour la plupart des savants hardis & égarés qui raisonnent mal, & qui ne pouvant comprendre la création, l’origine du mal & d’autres difficultés, ont recours à l’hypothèse de l’éternité des choses, & de la nécessité.

Les ambitieux, les voluptueux n’ont guère le tems de raisonner, & d’embrasser un mauvais systême ; ils ont autre chose à faire qu’à comparer Lucrèce avec Socrate. C’est ainsi que vont les choses parmi nous.

Il n’en était pas ainsi du sénat de Rome qui était presque tout composé d’athées de théorie & de pratique, c’est-à-dire qui ne croyaient ni à la providence ni à la vie future ; ce sénat était une assemblée de philosophes, de voluptueux & d’ambitieux, tous très dangereux, & qui perdirent la république. L’Épicuréïsme subsista sous les empereurs : les athées du sénat avaient été des factieux dans les tems de Sylla & de César ; ils furent sous Auguste & Tibère des athées esclaves.

Je ne voudrais pas avoir à faire à un prince athée, qui trouverait son intérêt à me faire piler dans un mortier ; je suis bien sûr que je serais pilé. Je ne voudrais pas, si j’étais souverain, avoir à faire à des courtisans athées, dont l’intérêt serait de m’empoisonner ; il me faudrait prendre au hasard du contrepoison tous les jours. Il est donc absolument nécessaire pour les princes & pour les peuples, que l’idée d’un Être suprême créateur, gouverneur, rémunérateur & vengeur soit profondément gravée dans les esprits.

Il y a des peuples athées, dit Bayle dans ses pensées sur les comètes. Les Caffres, les Hottentots, les Topinamboux, & beaucoup d’ autres petites nations, n’ont point de Dieu ; ils ne le nient ni ne l’affirment, ils n’en ont jamais entendu parler ; dites-leur qu’il y en a un, ils le croiront aisément ; dites-leur que tout se fait par la nature des choses, ils vous croiront de même. Prétendre qu’ils sont athées est la même imputation que si l’on disait qu’ils sont anti-Cartésiens, ils ne sont ni pour, ni contre Descartes. Ce sont de vrais enfans ; un enfant n’est ni athée, ni déïste, il n’est rien.

Quelle conclusion tirerons-nous de tout ceci ? Que l’Athéïsme est un monstre très pernicieux dans ceux qui gouvernent, qu’il l’est aussi dans les gens de cabinet, quoique leur vie soit innocente, parce que de leur cabinet ils peuvent percer jusqu’à ceux qui sont en place ; que s’il n’est pas si funeste que le fanatisme, il est presque toûjours fatal à la vertu. Ajoutons surtout qu’il y a moins d’athées aujourd’hui que jamais, depuis que les philosophes ont reconnu qu’il n’y a aucun être végétant sans germe, aucun germe sans dessein, &c. & que le bled ne vient point de pourriture.

Des géomètres non philosophes ont rejeté les causes finales, mais les vrais philosophes les admettent ; et, comme l’a dit un auteur connu, un catéchiste annonce Dieu aux enfans, & Newton le démontre aux sages.

ATHÉE, ATHÉISME[modifier]

Section seconde


S’il y a des athées, à qui doit-on s’en prendre, sinon aux tyrans mercenaires des ames qui en nous révoltant contre leurs fourberies, forcent quelques esprits faibles à nier le Dieu que ces monstres déshonorent ? Combien de fois les sangsuës du peuple ont-elles porté les citoyens accablés jusqu’à se révolter contre le Roi ! (Voyez Fraude.)

Des hommes engraissés de notre substance nous crient : Soyez persuadés qu’une ânesse a parlé ; croyez qu’un poisson a avalé un homme & l’a rendu au bout de trois jours sain & gaillard sur le rivage ; ne doutez pas que le Dieu de l’univers n’ait ordonné à un prophète juif de manger de la merde, (Ézéchiel) & à un autre prophète d’acheter deux putains, & de leur faire des fils de putains. (Osée) Ce sont les mots qu’on fait prononcer au Dieu de vérité & de pureté ; croyez cent choses ou visiblement abominables ou mathématiquement impossibles ; sinon le Dieu de miséricorde vous brûlera non seulement pendant des millions de milliards de siècles au feu d’enfer, mais pendant toute l’éternité, soit que vous ayez un corps, soit que vous n’en ayez pas.

Ces inconcevables bêtises révoltent des esprits faibles & téméraires aussi bien que des esprits fermes et sages. Ils disent : Si nos maîtres nous peignent Dieu comme le plus insensé & comme le plus barbare de tous les êtres, donc il n’y a point de Dieu ; mais ils devraient dire ; donc nos maîtres attribuent à Dieu leurs absurdités & leurs fureurs, donc Dieu est le contraire de ce qu’ils annoncent, donc Dieu est aussi sage & aussi bon qu’ils le disent fou & méchant. C’est ainsi que s’expliquent les sages. Mais si un fanatique les entend il les dénonce à un Magistrat sergent de prêtres, & ce sergent les fait brûler à petit feu, croyant venger & imiter la majesté divine qu’il outrage.



  1. On devrait condamner messieurs les … à présenter tous les ans à la police un enfant de leur façon ; l’abbé des Fontaines fut sur le point d’être cuit en place de Grêve ; des protecteurs le sauvèrent. Il fallait une victime, on cuisit des Chaufours à sa place : cela est trop fort ; est modus in rebus : on doit proportionner les peines aux délits : qu’auraient dit César, Alcibiade, le roi de Bythinie Nicomède, le roi de France Henri III, & tant d’autres rois ? Quand on brûla des Chaufours, on se fonda sur les Établissements de saint Louis, mis en français au quinzième siècle. Si aucun est soupçonné de …… doit être mené à l’évêque ; & se, il en étoit prouvé, l’en le doit ardoir, & tuit li mueble sont au baron. &c. Mais St Louis ne dit pas ce qu’il faut faire au baron, si le baron est soupçonné de …… St Louis entend les hérétiques, qu’on n’appelait point alors d’un autre nom. Un équivoque fit brûler à Paris des Chaufours gentilhomme lorrain. Despréaux eut bien raison de faire une satire contre l’équivoque, elle a causé bien plus de mal qu’on ne croit.
  2. Commentarium rerum Gallicarum, L. 28.