Dictionnaire philosophique/La Raison par alphabet - 6e ed. - Cramer (1769)/Maître

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Cramer (Tome 2p. 30-32).
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MAÎTRE.



Comment un homme a-t-il pu devenir le maître d’un autre homme, & par quelle espèce de magie incompréhensible a-t-il pu devenir le maître de plusieurs autres hommes ? On a écrit sur ce phénomène un grand nombre de bons volumes ; mais je donne la préférence à une fable indienne parce qu’elle est courte, & que les fables ont tout dit.

Adimo, le père de tous les Indiens, eut deux fils & deux filles de sa femme Procriti. L’aîné était un géant vigoureux, le cadet était un petit bossu, les deux filles étaient jolies. Dès que le géant sentit sa force, il coucha avec ses deux sœurs, & se fit servir par le petit bossu. De ses deux sœurs, l’une fut sa cuisinière, l’autre sa jardinière. Quand le géant voulait dormir il commençait par enchaîner à un arbre son petit frère le bossu, & lorsque celui-ci s’enfuyait, il le rattrapait en quatre enjambées, & lui donnait vingt coups de nerf de bœufs.

Le bossu devint soumis, & le meilleur sujet du monde. Le géant satisfait de le voir remplir ses devoirs de sujet, lui permit de coucher avec une de ses sœurs dont il était dégoûté. Les enfans qui vinrent de ce mariage ne furent pas tout à fait bossus ; mais ils eurent la taille assez contrefaite. Ils furent élevés dans la crainte de Dieu & du géant. Ils reçurent une excellente éducation ; on leur apprit que leur grand-oncle était géant de droit divin, qu’il pouvait faire de toute sa famille ce qui lui plaisait ; que s’il avait quelque jolie nièce, ou arrière-nièce, c’était pour lui seul sans difficulté, & que personne ne pouvait coucher avec elle que quand il n’en voudrait plus.

Le géant étant mort, son fils qui n’était pas à beaucoup près si fort ni si grand que lui, crut cependant être géant comme son père de droit divin. Il prétendit faire travailler pour lui tous les hommes, & coucher avec toutes les filles. La famille se ligua contre lui, il fut assommé, & on se mit en république.

Les Siamois au contraire prétendaient que la famille avait commencé par être républicaine, & que le géant n’était venu qu’après un grand nombre d’années & de dissensions ; mais tous les auteurs de Benarès & de Siam conviennent que les hommes vécurent une infinité de siècles avant d’avoir l’esprit de faire des loix ; & ils le prouvent par une raison sans réplique, c’est qu’aujourd’hui même où tout le monde se pique d’avoir de l’esprit, on n’a pas trouvé encor le moyen de faire une vingtaine de loix passablement bonnes.

C’est encor, par exemple, une question insoluble dans l’Inde, si les Républiques ont été établies avant ou après les Monarchies, si la confusion a dû paraître aux hommes plus horrible que le despotisme. J’ignore ce qui est arrivé dans l’ordre des tems ; mais dans celui de la nature il faut convenir que les hommes naissant tous égaux, la violence & l’habileté, ont fait les premiers maîtres ; les loix ont fait les derniers.