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Dictionnaire philosophique/portatif - 6e ed. - Londres (1767)/Chaîne des événemens

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CHAINE.
DES ÉVÉNEMENTS.


Il y a longtemps qu’on a prétendu que tous les événements sont enchaînés les uns aux autres, par une fatalité invincible ; c’est le destin qui dans Homère est supérieur à Jupiter même. Ce maître des dieux & des hommes, déclare net, qu’il ne peut empêcher Sarpédon son fils de mourir dans le temps marqué. Sarpédon était né dans le moment qu’il fallait qu’il nâquît, & ne pouvait pas naître dans un autre ; il ne pouvait mourir ailleurs que devant Troye ; il ne pouvait être enterré ailleurs qu’en Lycie ; son corps devait dans le temps marqué produire des légumes qui devaient se changer dans la substance de quelques Lyciens ; ses héritiers devaient établir un nouvel ordre dans ses états ; ce nouvel ordre devait influer sur les royaumes voisins ; il en résultait un nouvel arrangement de guerre & de paix avec les voisins des voisins de la Lycie : ainsi de proche en proche la destinée de toute la terre a dépendu de la mort de Sarpédon, laquelle dépendait d’un autre événement, lequel était lié par d’autres à l’origine des choses.

Si un seul de ces faits avait été arrangé différemment, il en aurait résulté un autre univers : or il n’était pas possible que l’univers actuel n’existât pas, donc il n’était pas possible à Jupiter de sauver la vie à son fils, tout Jupiter qu’il était.

Ce systême de la nécessité & de la fatalité, a été inventé de nos jours par Leibnitz, à ce qu’il dit, sous le nom de raison suffisante ; il est pourtant fort ancien ; ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il n’y a point d’effet sans cause, & que souvent la plus petite cause produit les plus grands effets.

Mylord Bolingbroke avouë que les petites querelles de Made. Marlborough, & de Made. Masham, lui firent naître l’occasion de faire le traité particulier de la reine Anne avec Louïs XIV : ce traité amena la paix d’Utrecht ; cette paix d’Utrecht affermit Philippe V. sur le trône d’Espagne. Philippe V. prit Naples & la Sicile sur la maison d’Autriche ; le Prince Espagnol qui est aujourd’hui Roi de Naples, doit évidemment son Royaume à Mylady Masham, & il ne l’aurait pas eu, il ne serait peut-être même pas né, si la duchesse de Marlborough avait été plus complaisante envers la reine d’Angleterre ; son existence à Naples dépendait d’une sotise de plus ou de moins à la cour de Londres. Examinez les situations de tous les peuples de l’univers, elles sont ainsi établies sur une suite de faits qui paraissent ne tenir à rien, & qui tiennent à tout. Tout est rouage, poulie, corde, ressort dans cette immense machine.

Il en est de même dans l’ordre physique. Un vent qui soufle du fond de l’Afrique & des mers australes, amène une partie de l’atmosphère africaine, qui retombe en pluie dans les vallées des Alpes ; ces pluies fécondent nos terres ; notre vent du nord à son tour envoie nos vapeurs chez les négres ; nous faisons du bien à la Guinée, & la Guinée nous en fait à son tour. La chaîne s’étend d’un bout de l’univers à l’autre.

Mais il me semble qu’on abuse étrangement de la vérité de ce principe. On en conclut qu’il n’y a si petit atôme dont le mouvement n’ait influé dans l’arrangement actuel du monde entier ; qu’il n’y a si petit accident, soit parmi les hommes, soit parmi les animaux, qui ne soit un chaînon essentiel de la grande chaîne du destin.

Entendons nous : tout effet a évidemment sa cause, à remonter de cause en cause dans l’abime de l’éternité ; mais toute cause n’a pas son effet, à descendre jusqu’à la fin des siècles. Tous les événements sont produits les uns par les autres, je l’avoüe ; si le passé est accouché du présent, le présent accouche du futur ; tout a des pères, mais tout n’a pas toujours des enfans. Il en est ici précisément comme d’un arbre généalogique ; chaque maison remonte, comme on sait, à Adam, mais dans la famille il y a bien des gens qui sont morts sans laisser de postérité.

Il y a un arbre généalogique des événements de ce monde. Il est incontestable que les habitans des Gaules & de l’Espagne descendent de Gomer ; & les Russes de Magog son frère cadet : on trouve cette généalogie dans tant de gros livres ! sur ce pied là, on ne peut nier que nous ne devions à Magog les soixante mille Russes qui sont aujourd’hui en armes devers la Poméranie, & les soixante mille Français qui sont vers Francfort ; mais que Magog ait craché à droite ou à gauche, auprès du mont Caucase, & qu’il ait fait deux ronds dans un puits ou trois, qu’il ait dormi sur le côté gauche ou sur le côté droit ; je ne vois pas que cela ait influé beaucoup sur la résolution prise par l’Impératrice de Russie Elisabeth, d’envoyer une armée au secours de l’Impératrice des Romains Marie Thèrese. Que mon chien rêve ou ne rêve pas en dormant, je n’aperçois pas le raport que cette importante affaire peut avoir avec celle du grand Mogol.

Il faut songer que tout n’est pas plein dans la nature, & que tout mouvement ne se communique pas de proche en proche, jusqu’à faire le tour du monde. Jettez dans l’eau un corps de pareille densité, vous calculez aisément qu’au bout de quelque temps le mouvement de ce corps, & celui qu’il a communiqué à l’eau, sont anéantis ; le mouvement se perd & se répare ; donc le mouvement que put produire Magog en crachant dans un puits, ne peut avoir influé sur ce qui se passe aujourd’hui en Russie & en Prusse. Donc, les événements présents ne sont pas les enfans de tous les évéments passés ; ils ont leurs lignes directes ; mais mille petites lignes collatérales ne leur servent à rien. Encor une fois, tout être a son père, mais tout être n’a pas des enfans : nous en dirons peut être davantage quand nous parlerons de la destinée.