Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle/Bénitier

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BÉNITIER, s. m. Benoistier. Petite cuve dans laquelle on laisse séjourner l’eau bénite pour l’usage des fidèles, à l’entrée ou à la sortie des églises. Il y a deux sortes de bénitiers : les bénitiers portatifs et les bénitiers fixes. Nous ne nous occuperons que de ces derniers, les premiers faisant partie des ustensiles à l’usage du culte. Il nous serait difficile de dire à quelle époque les bénitiers fixes furent posés à la porte des églises. Nous connaissons quelques bénitiers informes qui paraissent avoir été très-anciennement scellés dans les piédroits des portes d’églises d’une date reculée ; mais il nous paraît difficile de dire si ces bénitiers appartiennent à l’époque de la construction de ces édifices, ou s’ils ont été placés après coup. Ces bénitiers, en tant qu’ils soient primitifs, ne sont guère que de très-petites cuves en pierre et en forme d’une demi-sphère. Nous serions tenté de croire (bien que nous ne puissions appuyer notre opinion sur aucune preuve certaine) que, dans les églises antérieures au XIIe siècle, le bénitier était un vase de métal que l’on plaçait près de l’entrée des églises lorsque les portes étaient ouvertes. Cette conjecture n’est basée que sur l’absence de toute disposition indiquant la place de cet accessoire. Sous le porche des églises primitives de l’ordre de Cluny, il y avait presque toujours une table de pierre d’une dimension médiocre posée près de la porte. Cette table était-elle destinée à recevoir un bénitier portatif ? C’est ce que nous n’oserions affirmer. Était-elle, comme semblent le croire quelques auteurs, entre autres Mabillon, un autel ? L’absence de monuments existant aujourd’hui nous laisse à cet égard dans le doute.

Une gravure donnée par Dom. Plancher[1], dans son Histoire de Bourgogne, et représentant le porche de l’église abbatiale de Moutier-Saint-Jean, montre un bénitier fort important placé devant le trumeau de la porte centrale. La façade de cette église avait été élevée vers 1130, et le bénitier semble appartenir à la même époque ; autant qu’on peut en juger par la gravure, fort grossièrement exécutée, ce bénitier paraît être en bronze et posé immédiatement sous les pieds de la statue de la Vierge qui fait partie du trumeau. Nous donnons ici (1) une copie de ce bénitier avec son entourage[2]. Il était porté sur une colonne dont l’excessive maigreur nous fait supposer qu’elle était en métal.

L’absence des bénitiers d’une époque ancienne dans nos églises n’aurait pas lieu de surprendre, s’il était constaté qu’ils eussent été généralement exécutés en bronze. En effet, les bénitiers en pierre, que nous trouvons tenant à des monuments des XIIe et XIIIe siècles, sont d’une extrême simplicité, et nous ne les rencontrons que dans des églises pauvres. On peut donc supposer avec assez de raison que les bénitiers des églises riches, étant en bronze, ont été volés, détruits et fondus à l’époque des guerres religieuses. Dans les petites églises du Soissonnais, de l’Oise, construites à la fin du XIIe siècle et au commencement du XIIIe, il existe un grand nombre de bénitiers taillés comme l’indique la fig. 1 bis.[3].

Benitier.Moutier.Saint.Jean.png

Mais les architectes du XIIIe siècle aimaient à faire tenir aux édifices tous les accessoires nécessaires ; ils étaient portés à prévoir, dans la construction, des objets qui jusqu’alors avaient été regardés comme des meubles ; ils durent disposer des bénitiers faisant partie de l’édifice, près des portes, de même qu’ils accusaient franchement les piscines, les crédences. Ces accessoires devenaient pour eux autant de motifs de décoration. Près de la porte méridionale de l’église de Villeneuve-le-Roi, on voit encore un bénitier tenant au pilier de droite ; ce bénitier est combiné avec la construction (2).

Benitier.Villeneuve.le.Roi.png
Ses assises règnent avec les assises du pilier ; ce n’est pas un accessoire rapporté après coup : il est prévu en bâtissant. La cuve polygonale est surmontée d’un dais finement taillé. Cet édicule, comme la construction à laquelle il tient, date de la première moitié du XIIIe siècle[4].

Plus tard, pendant les XIVe et XVe siècles, les bénitiers reprennent leur apparence de meubles, et se composent presque toujours d’une cuve polygonale ou circulaire portée sur une colonne ; ils ne font plus partie de l’édifice. Quelquefois les sculpteurs se sont plu à figurer, au fond des cuves des bénitiers, des serpents, des grenouilles, des poissons, puérilités d’assez mauvais goût et qui font l’admiration de beaucoup de gens. Si ces fantaisies avaient pour but de rappeler aux fidèles qu’ils doivent prendre de l’eau bénite en entrant dans l’église, il faut avouer que cette singulière façon d’attirer l’attention eut un plein succès. À l’époque où le zèle religieux se refroidissait, les artistes s’ingéniaient souvent à exciter la curiosité, à défaut d’autre sentiment. Nous pensons qu’il faut classer ces sculptures d’animaux au fond des cuves des bénitiers parmi les fantaisies, parfois burlesques, des sculpteurs du XVe siècle, quoiqu’on ait voulu trouver à ces figures un sens symbolique.

Au pied des tombes, dans les cimetières, il était d’usage de placer ou de creuser dans la pierre même recouvrant la sépulture de petits bénitiers ; on en voit encore un grand nombre en Bretagne, dans le Poitou et le Maine, où cet usage s’est conservé jusqu’à nos jours. Ces petits bénitiers étaient quelquefois en métal, en fer ou en bronze, accompagnés d’un goupillon attaché à la cuve avec une chaînette.

Le siècle de la renaissance sculpta des bénitiers en marbre d’une grande richesse, supportés par des figures. Mais malheureusement les guerres religieuses détruisirent en France ces petits monuments. L’Italie et l’Espagne nous en ont conservé un grand nombre d’exemples.

  1. Hist. génér. et partic. de Bourgogne. Dijon, 1739 ; t. I, p. 517.
  2. Nous nous sommes permis, tout en conservant aussi fidèlement que possible les formes indiquées par la gravure, de rapprocher notre dessin du style du XIIe siècle, la gravure étant complètement dépourvue de caractère.
  3. Ce bénitier provient de l’église de Saint-Jean-aux-Bois, près Compiègne.
  4. Le dessin de ce bénitier nous a été communiqué par M. Millet, architecte, à qui nous devons déjà de précieux renseignements.