Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque carlovingienne à la Renaissance/Ailette

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Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque carlovingienne à la Renaissance
VE A. MOREL ET CIE, ÉDITEURS (tome 5p. 14-20).

AILETTE, s. f. On désigne ainsi une pièce d’armure qui, vers la seconde moitié du xiiie siècle, fut posée sur les épaules de l’homme d’armes, afin de garantir cette partie du corps contre les coups de masse que le camail et la cotte de mailles ne protégeaient pas suffisamment. Les flèches et carreaux, les coups d’épée, ne pouvaient percer ou entamer une bonne maille posée sur un haubergeon rembourré. Les hommes d’armes prirent donc, pour en venir aux mains, outre l’épée, comme arme offensive dans la mêlée, des masses de fer, de plomb ou de bronze, des haches à longs manches. Lorsqu’un bras vigoureux faisait tomber le poids de ces armes sur le heaume ou le bacinet, il arrivait, le plus souvent, que le coup déviait et tombait sur l’une des épaules, qu’il brisait ou contusionnait fortement, malgré l’épaisseur du haubert et la maille. On attacha donc des plaques de fer sur les deux, épaules afin de parer ces coups déviés. Les heaumes étant alors très-larges, ces plaques de fer ou ailettes formaient des deux côtés, au-dessous du heaume, deux plans inclinés qui faisaient glisser le coup de masse. Il était naturel de donner alors à ces ailettes la forme rectangulaire. Les ailettes ont, dans l’histoire de l'adoubement de l’homme d’armes, une importance particulière ; elles sont la première pièce
d’armure de fer ou d’acier qui apparaît sur la maille, indépendamment du heaume, et elles conduisent peu à peu l’homme d’armes à plaquer un grand nombre de pièces de fer détachées sur la cotte de mailles, jusqu’au moment où celle-ci disparaît entièrement pour faire place à l’armure de plates. Souvent voit-on figurées, sur des pierres tombales de 1260 à 1300, des ailettes développées sur les deux épaules du personnage gravé sur la pierre, et l’on ne s’explique guère ainsi l’usage de ces plaques de métal. De fait, ces plaques n’étaient utiles qu’au moment du combat, lorsque le heaume était lacé. Alors on ramenait la partie supérieure des ailettes vers le cou ; elles formaient ainsi comme un toit couvrant les épaules et prolongeant les côtés du heaume. Cette disposition est clairement exprimée dans les vignettes des manuscrits de cette époque. Des cavaliers armés (fig. 1) n’ont pas la tète couverte du heaume, et les ailettes attachées, soit par une courroie sous les aisselles, soit par des aiguillettes passant à travers la plaque, formaient deux gardes verticales
plus gênantes qu’utiles en apparence. Mais si le heaume est lacé,
c’est-à-dire posé sur le camail de mailles, ces ailettes sont rapprochées du heaume vers leur partie supérieure et forment une couverture sur les épaules[1]. Cela est parfaitement apparent dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale de 1260 environ (fig. 2[2]). Ici l’ailette s’incline, à sa partie supérieure, vers la base du heaume, de manière à présenter la défense qu’indique la figure 3. Il est évident que le coup de masse ou de hache, tombant sur le heaume
et glissant, rencontrait ces plaques et n’atteignait pas les épaules. Mais si le bras de l’homme d’armes était levé ou étendu, alors le coup pouvait briser l’humérus. On ajouta donc, à la fin du xiiie siècle, d’abord une plaque couvrant la partie externe de l’arrière-bras, puis forcément une cubitière, c’est-à-dire une rondelle quelque peu pliée, garnissant le coude (fig.4[3]). Ces pièces n’empêchaient point de conserver le haubergeon, la cotte de mailles et la cotte d’armes, mais alourdissaient d’autant l’adoubement. Ces ailettes étaient alors peintes comme les écus, aux armes du personnage. La figure 3 fait voir comment, au moment, de charger, les ailettes étaient attachées l’une à l’autre à leur paille supérieure par des courroies passant
devant et derrière le cou, afin de les incliner en forme de toit vers le heaume, et de les empêcher de dévier ou de ballotter. Lorsqu’on ôtait le heaume, — ce que les hommes d’armes s’empressaient de faire dès que l’on ne combattait pas, — on débouclait en même temps les courroies supérieures des ailettes, et celles-ci reprenaient leur position verticale le long des épaules. Ces ailettes rectangulaires devaient être fort gênantes et avaient l’inconvénient de donner une prise aux coups de lance, aussi les hommes d’armes ne les conservèrent-ils pas longtemps. On n’en trouve plus de traces à dater de 1325 ; mais alors elles sont souvent remplacées par des rondelles de fer attachées aux épaules (fig. 5[4]). Ces rondelles ont de 0m,20 à 0m,30 de diamètre ; elles sont attachées sous les aisselles au moyen d’une courroie, ou à la cotte d’armes à l’aide de lacets et d’aiguillettes, et sont au besoin ramenées vers le bacinet ou le heaume, comme dans l’exemple figure 3. Dans la figure 5, la cotte
de mailles ne couvre plus les bras et est remplacée par les manches rembourrées et piquées du haubergeon ; une cubitière garantit le coude. À la cathédrale de Bâle, la statue tombale de Rodolphe de Thierstein, qui date de 1318, possède des ailettes rectangulaires de 0m,29 de longueur, avec petite frange au bas et armoyées aux armes du comte ; ces ailettes sont posées devant les épaules. Sur la pierre tombale gravée de Thibaut de Pomollain, déposée dans l’église Saint-Denis de Coulommiers, et qui date de 1325, sont figurées également des ailettes rectangulaires allongées, armoyées et posées devant les épaules[5] ; tandis que sur l'un des petits bas-reliefs de la cathédrale de Lyon[6], on voit un chevalier qui reçoit des mains de sa dame le heaume et l'écu, et dont l'ailette est rejetée en arrière de l’épaule (fig. 6[7]). Ces exemples, et d’autres encore qu'il serait trop long de citer, montrent que les ailettes étaient généralement attachées sous les aisselles avec des courroies, qu’elles pouvaient être portées en avant ou en arrière suivant le besoin, présenter ainsi des targes mobiles ; et qu’enfin, lorsque le heaume était lacé, on ramenait leur extrémité supérieure vers la base de l’habillement de tète. Dans l’adoubement de la chevalerie anglaise, les ailettes sont extrêmement rares. Nous avons l’occasion de revenir sur cette première pièce d’armure de fer à l’article Armure.

  1. L’exemple A est tiré du manuscrit de Tristan, Biblioth. nation., français (1250 environ). L’exemple B est extrait du manuscrit li Roumans d’Alixandre, Biblioth. nation., français (1230 environ). Dans l’exemple A, provenant d’un manuscrit dont les vignettes sont remarquables comme exécution, l’ailette est bien indiquée à sa vraie place, la tête du cavalier n'étant pas couverte du heaume. Dans l’exemple B, exécuté par une main moins habile, l'artiste n’a su comment placer l’ailette, qui devrait se présenter suivant une inclinaison ; mais on va voir que l’indication est précise dans d’autres manuscrits d’une époque un peu postérieure.
  2. Hist. du roi Artus, Biblioth. nation., français, n°342.
  3. Manuscr. de Godefoiy de Bouillon, Biblioth. nation., français. Sur les pierres tombales gravées on voit souvent figurées les courroies détachées qui bridaient les ailettes contre le heaume.
  4. Manuscr. de Lancelot du Lac, Biblioth. nation., français, t. II (1320 à 1330).
  5. Cette pierre tombale a été fort bien reproduite dans l'ouvrage de MM. Aufauve et Fichot, les Monuments de Seine-et-Marne.
  6. Porte centrale, pied-droit de gauche (1300 environ).
  7. Voyez aussi l’une des figures du bahut de 1300 environ, déposé aujourd’hui au musée de Cluny (Mobilier, t. I, p. 27).