Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque carlovingienne à la Renaissance/Bavière

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BAVIÈRE, s. f. Pièce d’armure qui apparaît vers le milieu du xive siècle, lorsque les plates commencent à être adoptées dans l’adoubement de l’homme d’armes, presque en même temps que le bacinet (voy. Bacinet, fig. 3 et 4). L’ancien heaume français des xii- siècle et xiiie siècle ne se posait sur la tête qu’au moment de combattre. Il était extrêmement lourd, garantissait parfaitement la tête, mais couvrait mal la gorge, au-dessous du menton. Bien qu’il reposât sur une sorte de mortier d’étoffe ou de peau en façon de turban qui entourait le crâne, sa partie inférieure était libre, et les coups portés sur cette partie le faisaient dévier, ou échappaient et venaient frapper la naissance du cou au-dessus des clavicules. Lorsque, vers 1350, on remplaça le heaume à la guerre par le bacinet, les chapels de fer et salades, on voulut mieux préserver la partie inférieure du visage, et surtout éviter le coup dangereux de la lance porté à la hauteur de la gorge. Une plaque d’acier fut alors adaptée à la cervelère de peau, de mailles ou de fer (barbute), qui était posée sous le chapel de fer.

La figure 1 montre comment fut attachée la bavière primitive[1]. Sur le camail de mailles était posée une barbute ou cervelière de fer garantissant la nuque. A ce casque, au moyen de deux pivots, était fixée la bavière, qu’on pouvait ainsi relever un peu pour passer la
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tête. Souvent, sur cette barbute de fer, on mettait un chapel de Montauban, lequel était doublé de peau rembourrée. Deux œils pratiqués latéralement dans cette doublure entraient dans deux boutons de fer fixés à la barbute, et permettaient d’incliner plus ou moins le chapel, ainsi qu’on le voit en A. En B, est montré cet habillement de tête.

Plus tard, indépendamment de son adjonction au bacinet, la bavière, large, enveloppe le bas de la barbute, casque sans viaire, et s’attache par deux courroies devant et derrière le corselet. Elle tient lieu ainsi d’un colletin non articulé, mais préservant entièrement le cou (fig. 2[2]).

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Dès le règne de Charles V, on adopta un habillement de tète qui n’est ni la barbute ni le bacinet, et qui devint bientôt la salade. Ce casque consistait alors en une bombe enveloppant complètement le crâne, était conique, aplati, tombant par devant jusqu’à la base du nez, percé de fentes pour la vue et muni d’un couvre-nuque. A ce casque était adaptée une bavière à pivots tombant sur le camail de mailles et pouvant être relevée de manière à atteindre le niveau de la vue (fig. 3[3]). En A, ce casque est tracé la bavière relevée ou abaissée ; en B, la bavière abaissée. Les deux pivots étaient assez serrés pour que, par le frottement, cette bavière pût se tenir relevée sans attache. Cet habillement de tète ne persista pas longtemps ; et, en effet, il n’était pas très-pratique. La bavière tendait naturellement à s’abaisser d’elle-même par le mouvement du cheval ou de la marche ; les chocs devaient facilement la déranger. Il est vrai qu’en baissant la tète pour charger, la vue venait joindre le bord supérieur de la bavière ouverte, appuyée sur le camail, mais le moindre mouvement découvrait les joues et la bouche. Cet essai n’en est pas moins intéressant à constater, parce qu’il montre l’origine de la salade, qui fut si fort usitée pendant le cours du xve siècle.

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L’auteur anonyme du manuscrit sur le Costume militaire des français en 1446[4], dit un mot de la bavière : « Et premièrement, les diz homes darmes sont armez voulentiers, quant ilz vont en la guerre, de tout harnois blanc : c’est assavoir curasse close, avant-braz, grans garde-braz, harnois de jambes, gantelez, salade à visière et une petite baviere qui ne couvre que le menton. » La figure 4[5] reproduit exactement la description donnée par l’auteur anonyme. La bavière est vissée au corselet, recouvert, sous la pansière, d’une étoffe marouflée et diaprée.

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Dans l’habillement militaire français, cette bavière n’est jamais très-développée, tandis qu’elle prend des proportions énormes en Allemagne. Lorsqu’on chargeait, on abaissait la visière de la salade joignant la bavière, mais elle ne s’y attachait pas, puisque la bavière était vissée au corselet et que la salade suivait les mouvements de la tête. Il en résultait un défaut. Un fer de lance bien dirigé pouvait ainsi passer entre la bavière et la visière de la salade. C’est ce qui fit qu’on abandonna la salade pour l’armet (voy. ce mot). Cependant la salade fut adoptée pour les joutes jusqu'au xvie siècle (voy. Joute, tome ii), mais on vissait alors au corselet une bavière beaucoup plus haute que celle qui servait dans les combats, et l’appelait-on bavière allemande.

On adopta aussi en France, vers 1440, une bavière-colletin qui passait sous le couvre-nuque de la grande salade, alors la visière de celle-ci recouvrait la bavière au lieu de la joindre simplement (fig. 5[6]). Ces sortes de bavières françaises ne faisaient point saillie sur le menton, mais en suivaient exactement le contour.

On voit encore des bavières très-fortes et puissantes vissées, pour jouter, au corselet, avec l’armet du xvie siècle, afin de préserver le colletin.

  1. Manuscr. Biblioth. nation., Tite-Live, trad. française (1350 environ).
  2. Manuscr. Biblioth. nation., le Livre des histoires du commencement du monde, français (1390 environ).
  3. Manuscr. Biblioth. nation., Œuvres de Guillaume de Machau (1375 environ).
  4. Publ. par M. René de Belleval.
  5. Manuscr. Biblioth. nation., Boccace, français (1420 environ).
  6. Manuscr. Biblioth. nation., Froissart, français (1440 environ).