Dictionnaire topographique, historique et statistique de la Sarthe/Précis historique/V/III/A

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Julien Remy Pesche
(Tome 1p. CCXC-CCCLXXIII).
§ III. Depuis la fondation de la République jusqu’à l’établissement du régime impérial.


A. Convention nationale.


1792 — 1795. — La chute du trône au 10 août 1792, et la réclusion de Louis XVI au Temple, en détruisant le pouvoir exécutif, forcèrent l’assemblée législative à y suppléer : elle nomma, à cet effet, par un décret du 11, un conseil de six ministres, chargé de ce pouvoir, indispensable à la marche du gouvernement.

Une Convention nationale est décrétée, pour prononcer sur le sort de la patrie et du monarque. Les assemblées primaires se réuniront dès le 16 août, afin de choisir des électeurs, chargés de nommer les députés à cette troisième législature : ces assemblées « sont invitées à revêtir leurs représentans d’une confiance illimitée. » Il suffira, pour être éligible, comme électeur et comme député, d’être âgé de vingt-cinq ans. La Convention nationale se compose de sept cent cinquante membres : la Législative n’en comptait que sept cent quarante cinq ; mais, depuis quelques jours, la France s’est accrue de la Savoie, formant un 84.e département, sous le nom du Mont-Blanc. Dans ce nombre de députés, le département de la Sarthe en enverra dix, comme à l’assemblée précédente. L’assemblée électorale de ce département est convoquée et s’assemble à Saint-Calais, chef-lieu de district : elle forme son bureau le 3 septembre, au soir. Philippeaux en est nommé président ; René Levasseur, chirurgien au Mans, secrétaire. On a écrit récemment[1], que « cette assemblée fut glacée de terreur ; qu’on y entendit prononcer ce cri de tyrannie anarchique que celui qui votera pour un aristocrate, sera livré à la vindicte publique ! et que ce fut d’une telle assemblée, dominée par quelques énergumènes, que sortit, comme la foudre du sein de l’orage, le nom du trop célèbre Levasseur. » Certes voilà une phrase bien ronflante ; mais qui n’en est pas plus près de la vérité. Jamais terreur ne fut plus bénigne que celle qui régna dans cette assemblée électorale ; et, il le faut dire à l’honneur du département de la Sarthe, la terreur s’y fit peu sentir généralement. Si le cri dont on parle fut prononcé, il ne fut que l’expression de l’opinion exagérée, mais fort peu importante, d’un seul ou d’un petit nombre d’individus[2]. Quelques-uns des députés qu’élirent les électeurs de la Sarthe à la Convention nationale, sont devenus célèbres : Philippeaux et Levasseur, dans le cours de leur carrière conventionnelle ; le dernier encore, par la publication récente de ses mémoires ; Richard, par les emplois et les titres qu’il obtint sous l’empire : Condorcet et Sieyes l’étaient déjà[3].

Une circonstance assez remarquable, et qui démontre à quel degré d’exaltation était porté alors le patriotisme, signala cette assemblée électorale. Un de ses membres fit la proposition que tous les électeurs prêtassent le serment de voler à la défense de la patrie et qu’un registre fut ouvert pour l’inscription de ceux que leur civisme y conduirait. Cette proposition fut adoptée avec l’applaudissement général de l’assemblée, et mise de suite à exécution. Plusieurs électeurs, en effet, s’inscrivirent, voulurent partir et partirent à leurs frais, afin de soulager la patrie du traitement accordé aux volontaires ; mais plusieurs des inscrits furent trouvés trop âgés ou trop faibles, pour pouvoir exécuter leur généreuse résolution.

Le 5 octobre 1793, la Convention décrète une nouvelle ère pour la France. Déjà on s’était servi de celle de la Liberté, dont on faisait commencer l’époque au 14 juillet 1789, en adaptant cette ère à l’année grégorienne. Ici la réforme est plus complète et donne naissance à un nouveau calendrier. L’ère vulgaire est supprimée ; l’année républicaine compte du 22 septembre, lendemain du jour où la royauté fut abolie et la république décrétée : elle commence à minuit qui précède le jour où tombe l’équinoxe vrai d’automne pour l’observatoire de Paris, par conséquent, la première année a commencé à minuit de la nuit du 21 au 22 septembre 1792, et a fini à minuit du 31 septembre suivant. Cet ordre de choses cesse en vertu d’un Sénatus-Consulle du 9 septembre 18o5, qui fixe au 1.er janvier 1806, le rétablissement du calendrier grégorien. L’ère républicaine compte treize années et cent jours d’existence, ou treize ans, trois mois et dix jours.

Cependant, les embarras toujours croissans, occasionnés par la pénurie des subsistances, entretenaient en France, et particulièrement dans la Sarthe, un état continuel d’agitation. Les lois sur la libre circulation des grains, étaient partout méconnues dans ce département, où les vrais principes sur la matière ne sont pas encore généralement compris. Dès le mois de mars 1792, les blés voiturés étaient arrêtés par des attroupemens populaires, dans lesquels les femmes étaient presque toujours aux premiers rangs : il fallut diriger plus d’une fois contre eux des détachemens de gardes nationales, soit du chef-lieu de département, soit des autres villes à proximité desquelles avaient lieu ces attroupemens. C’est ainsi que le Mans fournit, à cette époque, de forts détachemens pour des expéditions de ce genre, dirigées sur Connerré, sur Courcemont, et sur plusieurs autres lieux. Une loi du 5 février 1792, relative à la circulation maritime des grains, occasionna une erreur bien singulière, qui semblait motiver ces sortes d’événemens. Cette loi prescrivait que le chargement et le déchargement des navires ne pourraient se faire avant ni après le lever du soleil. Les moteurs de ces émeutes, ne s’attachant ou feignant de ne s’attacher qu’à l’article 7 de cette loi, dans lequel le mot navire ne se trouvait pas écrit, parce que cet article n’était que le corollaire des précédens où il se rencontrait, appliquaient cette disposition aux chargemens des voitures auxquels ils s’opposaient, quand l’heure de ces chargemens leur en offrait le prétexte.

Cet état de choses qui s’était prolongé depuis cette époque, à partir des premiers jours de la révolution, avec des caractères plus ou moins graves, devenait plus allarmant de jour en jour. L’établissement du maximum, appliqué au prix des grains, et la dépréciation du papier-monnaie, aggravèrent encore cette situation fâcheuse, en faisant resserrer davantage une denrée indispensable, dont le cultivateur, soit qu’il en manquât réellement, soit qu’il ne voulût pas la vendre pour des assignats, dont la valeur relative n’était plus en proportion avec la valeur réelle de la marchandise, n’approvisionnait plus les marchés. Pour l’y contraindre, il fallut avoir recours à la force : des récensemens furent ordonnés, puis, d’après leur résultat, chaque cultivateur fut taxé à approvisionner chaque semaine le marché le plus voisin, d’une certaine quantité des grains qu’il possédait. Alors, les hommes et surtout les femmes du peuple, se portaient sur les chemins d’arrivages des campagnes, entouraient les grains amenés aux marchés, non sans querelles et sans rixes ; le cultivateur en était souvent la victime, ce qui ne faisait qu’augmenter sa répugnance à se rendre à ces marchés, qui devinrent déserts et dépourvus de toute espèce de provisions. Enfin, il fallut que les villes et les autres communes populeuses, envoyassent des commissaires, soit à Paris, où se trouvaient encore quelques dépôts de subsistances, qu’y avait fait arriver la commission chargée par la Convention de l’approvisionnement de la capitale, soit dans les ports de mer, pour y acheter des grains venant de l’étranger.

« La cherté, la disette des subsistances, dit M. Alphonse de Beauchamp[4], furent la cause d’une rébellion d’un caractère mixte, et qui, par cela même, ne causa qu’une émotion instantanée, mais tellement vive, qu’elle mérite d’être consignée ici. Elle eut lieu dans l’intervalle de la révolte de Bressuire et de l’explosion générale de la Vendée. Ce soulèvement, qui avait pour objet la demande de la taxation des denrées au maximum, prit naissance en novembre 1792, à Saint-Calais, dans la Sarthe, et se propagea promptement dans Loir-et-Cher, Eure-et-Loir et Indre-et-Loire. Les habitans de Saint-Calais, rassemblés en tumulte, marchèrent sur Vendôme, avec de la cavalerie : ils entraînaient sur leur passage, habitans et magistrats, et taxaient les grains à bas prix. Égarés par des scélérats, ils massacraient tout ce qui opposait de la résistance. Malheureusement la disette était en même temps réelle et factice… La révolte se propagea et s’étendit bientôt jusqu’à Chartres ; les insurgés s’étant dirigés sur Tours ? ils y furent repoussés, battus, et se dispersèrent en un instant. » Ce récit d’un historien étranger au pays, qui a cependant quelque connaissance des localités, s’il est vrai, comme on l’assure, qu’il ait composé un ou plusieurs de ses ouvrages dans notre département, s’éloigne peu de l’exactitude, à l’exagération des massacres près ; mais demande néanmoins quelques développemens.

Ce furent les ouvriers employés dans les forêts de Montmirail et de Vibraye, et aux usines (verrerie et forge) qui y sont situées, qui formèrent le noyau et donnèrent le mouvement à ces rassemblemens insurrectionnels. Ils se portèrent d’abord aux marchés de Vibraye et de Saint-Calais, entraînant la populace de ces villes avec eux, et même des citoyens honnêtes et paisibles, qu’ils y contraignirent par des menaces, et y établirent la taxe des grains. De-là, se divisant en deux bandes, ils se dirigèrent, d’un côté sur Vendôme, et, se grossissant comme la pelote de neige, opérèrent la même taxation dans Loir-et-Cher et dans Indre-et-Loire ; tandis que, de l’autre côté, la seconde bande se rendit à la Ferté-Bernard, pénétra dans Eure-et-Loir, par Nogent-le-Rotrou. Le mouvement se communiquant ainsi de proche en proche, la même violence eut lieu dans tous les marchés du pays. Ainsi, un attroupement parti du Mans, le matin du 27 novembre, se porta sur la Flèche, dont la garde nationale opposa une sage résistance, en maintenant la tranquillité publique : il en fut de même à Sablé, où un attroupement insurrectionnel se présenta également.

La Convention informée de ces troubles, envoya en mission dans les départemens de la Sarthe, d’Eure-et-Loir et circonvoisins, trois de ses membres, Lehardy, Couppé et Mathieu, à l’effet d’y rétablir l’ordre. Arrivés au Mans le 28 au soir, ces députés y publièrent le 30, une proclamation fort sage, mais qui n’était point à la hauteur d’énergie que commençait à développer la Convention. Cependant, le mouvement s’étant bientôt appaisé dans la Sarthe, les commissaires se rendirent à Chartres où il était dans toute son intensité. S’étant trouvés dans cette ville en danger de perdre la vie, ils crurent devoir souscrire une formule de taxe des denrées que leur présentèrent les insurgés, de même que l’administration du département de la Sarthe avait cru devoir prendre un arrêté pour établir la taxe, afin de calmer l’irritation populaire.

Rentrés au sein de la Convention, à laquelle ils rendirent compte de leur mission, ces commissaires y furent sévèrement blâmés de leur faiblesse. « Placés entre la vie et la mort, que fallait-il faire contre la force, demandèrent-ils ? ils reçurent pour réponse le qu’il mourut ! du vieil Horace ; et la Convention décréta la mention honorable de la conduite des administrateurs et de la force publique de Chartres, ainsi que l’envoi aux 84 départemens, de la lettre où ils peignaient la manière dont ils avaient repoussé les attroupés. Elle décréta également la mention honorable du zèle des gardes nationales de la Flèche, de Sablé, et de toutes celles qui ont donné secours à la loi ; et renvoya les arrétés illégaux pris par les administrateurs de la Sarthe, sur la taxe des denrées, au conseil exécutif, pour être statué aux termes de la loi. »

Le jugement et la condamnation de Louis XVI, par la Convention nationale, ayant déterminé l’insurrection générale de la Vendée, dont les premiers mouvemens eurent lieu à l’occasion de la levée des trois cent mille hommes, nous devons dire la part que prirent les députés de la Sarthe à ce jugement, avant d’entamer la partie de l’histoire de la guerre de la Vendée, dont l’événement le plus mémorable arriva au Mans. L’appel nominal sur le prononcé du jugement de Louis XVI, eut lieu le 17 janvier 1793. — sur la 1.re question : Louis est-il coupable ? oui ou non ? l’assemblée se composant de 749 membres, dont 719 présens, l’affirmative est prononcée par une majorité de 683 voix. — Sur la 2.e question : Le jugement qui sera rendu, sera-t-il soumis à la sanction du peuple ? oui ou non. L’assemblée se compose du même nombre de membres : 25 sont absens par maladie ou par mission ; 6 refusent de voter ; 4 spécifient les cas d’appel au peuple ; 286 votent pour cet appel, purement et simplement ; 424 s ’y opposent. Voici sur cette seconde question, le vote des conventionnels de la Sarthe : Chevalier, ouiRichard, François-Primaudière, Salmon, Froger, Sieyes, Letourneur, non. — Philippeaux: j’ai proposé moi-même au comité de législation le recours au peuple. Je croyais y apercevoir une tranquillité morale et politique : depuis, la discussion m’a éclairé sur les dangers de cette mesure. J’ai reconnu qu’elle est capable d’anéantir plutôt que d’affermir la souveraineté du peuple ; je dis non. — Boutroue : comme membre d’une autorité révolutionnaire, je dis non. — Levasseur : comme homme d’état, je ne puis renvoyer aux assemblées primaires, qui ne sont en général composées que de cultivateurs, d’artisans, qui ne peuvent avoir de connaissances politiques ; je dis non. — Sur la 3.e question : Quelle peine Louis a-t’il encourue ? Même nombre de membres : l’appel nominal dure vingt-cinq minutes ; 23 sont absens ; 5 s’abstiennent de voter ; reste 721 votans. Votent pour les fers, 2 ; pour la détention et le bannissement immédiat, ou pour la réclusion, et quelques-uns y ajoutent la peine de mort, dans le cas d’envahissement du territoire, 286 ; pour la mort avec sursis, soit après l’expulsion des Bourbons, soit à la paix, soit à la ratification de la constitution, 46 ; pour la mort, sans condition, 361 ; pour la mort, en demandant une discussion sur la question de savoir s’il conviendrait ou non à l’intérêt public qu’elle fût ou non différée, et en déclarant leur vœu indépendant de cette demande, 26 ; ce qui donne pour la mort, sans condition, 387. — Sur cette 3.e question, voici quel fut le vote des mêmes députés : Richard, François-Primaudière, Froger, Sieyes, Letourneur, Boutroue, Levasseur, la mort. Suivant Montgaillard, Sieyes, faisant la critique du vote longuement motivé de quelques membres de l’assemblée, aurait voté : la mort, sans phrases. — Philippeaux, la mort, exécution prompte. — Chevalier, la détention, le bannissement à la paix. — Salmon, la réclusion, l’expulsion à la paix et après raffermissement de la constitution. — Enfin, un 4.e appel nominal a lieu sur cette question : Sera-t-il sursis à l’exécution du jugement ? oui ou non ; donne ce résultat : nombre de votans, 690 ; majorité, 346 : contre le sursis, 380 voix ; pour, 310 ; majorité, 70. Ce résultat est proclamé le 20 janvier, à 3 heures du matin. Sur cette dernière question, voici les votes des mêmes : Chevalier, Salmon, oui. — Richard, François-Primaudière, Froger, Sieyes, Letourneur, Philippeaux, Boutroue, Levasseur, non.

Ainsi que nous l’avons dit plus haut, une levée de trois cents mille hommes, ordonnée par un décret du 24 février 1793, fut la cause ou le prétexte[5] déterminant de l’insurrection vendéenne. Il s’en fallut peu qu’elle ne produisit le même effet dans la Sarthe. Déjà les contre-révolutionnaires, prenant quelqu’assurance et une attitude active qu’ils n’avaient pas eue jusqu’alors, commençaient à apporter des entraves réelles à la marche des affaires publiques : c’est dans cette occasion que leurs efforts se manifestèrent d’une manière évidente. Des lettres furent répandues dans les campagnes, qui annonçaient qu’on allait forcer les jeunes gens à fournir par la voie du sort, le contingent demandé ; et le peu d’empressement qui fut mis à aller s’inscrire volontairement, sur les registres ouverts à cet effet, semblait justifier cette nécessité. « La liberté est anéantie, disaient les excitateurs, du moment où l’on agit par la force, en employant les moyens dont faisaient usage les tyrans. » On invitait la jeunesse des campagnes à se joindre à celle des villes, à celle du chef-lieu, particulièrement, pour repousser ce despotisme odieux. Ces lettres incendiaires produisirent leur effet : le matin du 11 mars, jour où la jeunesse du Mans devait se réunir pour aviser au mode à employer pour fournir son contingent, des troupes de gens armés se montrèrent, au nombre de cinq à six cents, sur les différentes routes qui aboutissent à cette ville, et s’avancèrent même jusqu’à l’un de ses faubourgs ; mais l’attitude de la garde nationale, la surveillance des autorités, et le patriotisme de la jeunesse mancelle, firent avorter ces tentatives d’insurrection, et le contingent se compléta volontairement[6].

Cependant, l’insurrection Vendéenne prenait de la consistance ; une lettre des administrateurs du département des Deux-Sèvres, du 15 mars 1793, annonce que ce département et celui de la Vendée sont en proie à un grand nombre de brigands contre-révolutionnaires ; que Chollet est en cendres ; que les succès des séditieux sont rapides, et les patriotes sans armes et sans munitions. A cette époque, toutes les frontières de la France sont envahies ou menacées ; la Convention a déjà organisé huit armées ; bientôt elle en aura sur pied quatorze ; mais il y a peu de troupes disponibles pour l’intérieur : il faut donc avoir recours aux gardes nationales pour y suppléer, à l’effet de détruire ou de comprimer l’insurrection. Celles des départemens les plus voisins sont prêtes à marcher les premières, et la garde nationale de la Sarthe n’est pas en arrière, pour envoyer son contingent. Chaque petite ville, chaque canton, fournit son escouade, sa compagnie, bien habillée, bien équipée ; et dans le bataillon Sarthois qui se forme au Mans, on remarque entre autres, un détachement de gardes nationaux d’une petite commune, le Luard, que l’ancien seigneur, le marquis le Gras, a organisés, armés et équipés ; et c’est, encouragé par ce gentilhomme, que la manie de l’émigration n’a pu séduire, que le précepteur de son fils, marche à la tète de ce détachement. Le service de ce bataillon, dans la Vendée, y fut de plusieurs semaines : un second, formé de la même manière, le remplaça ensuite, jusqu’à ce que des troupes de ligne, envoyées dans les départemens insurgés en assez grand nombre, permissent de faire rentrer dans leurs foyers, des pères de famille, artisans, négocians, cultivateurs, dont les affaires souffraient nécessairement d’un éloignement aussi prolongé : plusieurs d’entre eux, on le devine, ne revirent ni le toît paternel, ni le toît conjugal.

Mais, tandis que les pères s’expatrient pour aller combattre contre des Français, et que bientôt il leur faudra défendre chez eux le foyer domestique, qu’ils ne pourront préserver de l’invasion vendéenne, les fils s’illustraient à la frontière, contre l’ennemi extérieur. On les trouve à Jemmapes, à Fleurus, toujours aux rangs des plus intrépides. Le député R. Levasseur, leur compatriote, envoyé en mission à l’armée, les rencontre à la bataille de Honscoothe : « J’avance, dit-il, vers Turcoing, dont on faisait le siège ; je rencontre sur mon chemin un bataillon qui échangeait quelques coups de fusil contre des tirailleurs ennemis : il n’avait point encore reçu l’ordre de battre en retraite, qu’avait donné Houchard, par ignorance ou par trahison. — Où est le commandant ? demandai-je. — Me voilà. — Il faut cesser le feu, battre la charge, entrer la baïonnette en avant dans Turcoing. — Vous allez voir comment les Manceaux se battent. — Est-ce que vous êtes de la Sarthe ? — Oui. — Comment vous appelez-vous ? — Jonneau. — Comment, c’est vous, brave Jonneau ! Turcoing est à nous ; marchons ! Charmé de reconnaître en moi un compatriote, ce brave chef dispose à l’instant son bataillon en colonne, envoie quelques éclaireurs en avant, et bientôt toute la troupe est en mouvement[7]. »

Pendant que les volontaires de la Sarthe marchent gaiement à la victoire, un de leurs compatriotes, le physicien-chimiste Coutelle, en planant dans les nuages, au-dessus des champs de Fleurus, éclaire et dirige les mouvemens de l’armée ; un autre encore, Chappe, transmet à travers les airs, la rapide nouvelle de la victoire, à cette Convention nationale, qui déjà ne sait que vouloir, qui commande de vaincre, et qui ne verra plus qu’un traître dans tout général qui aura le malheur d’être battu[8].

L’enfance même rivalise d’ardeur patriotique avec la jeunesse et l’âge mur. « Le citoyen Boyer, professeur au collége du Mans, annonce à la Convention[9], que l’instruction publique n’a point été paralysée dans cette ville. « Ses collègues et lui, sourds aux clameurs du fanatisme et de l’aristocratie, ont interprété le vœu national pour opérer les réformes les plus salutaires dans l’établissement confié à leurs soins. La philosophie et la rhétorique enseignées en français ; un cours d’une morale saine, substitué à l’enseignement des opinions religieuses ; la suppression de deux classes de latinité, plus utilement remplacées par deux écoles civiques, où les enfans reçoivent les notions indispensables pour exercer les droits de citoyens ; ont maintenu le collège du Mans dans un état florissant. Le citoyen Boyer fait hommage à la Convention d’une Pastorale, en deux actes et en vers, sur la victoire remportée auprès de Nantes, sur les Brigands, représentée sur le théâtre du même collège, dans l’acte public de la distribution des prix. Il annonce encore que les élèves, partageant les sentimens républicains de leurs instituteurs, ont offert en don patriotique leurs croix d’argent sur l’autel de la patrie, le jour de la fédération du 10 août. » La lettre du citoyen Boyer obtient les honneurs de la Mention honorable.

Un dernier trait complétera ce tableau de l’état de l’esprit public dans la Sarthe, jusqu’à la fin de l’année 1792, et pendant les trois premiers mois de la suivante. A la nouvelle de la déclaration de la guerre, de tous les points de la France, des dons patriotiques pour y subvenir sont déposés sur l’autel de la patrie. Les citoyens du Mans n’hésitent pas à suivre cet exemple : un registre est ouvert à la municipalité de cette ville, dès le 7 mai, pour recevoir ces sortes de dons, et le 17, une première liste est publiée, qui annonce que ces offrandes s’élèvent à près de mille écus : cette publication est accompagnée de l’avis suivant, qui fait connaître le civisme de l’époque. « Nous avons vu dans différens journaux des départemens du royaume, l’énumération des dons patriotiques et des soumissions volontaires, faits pour subvenir aux frais de la guerre. Ce nombreux concours, ce louable désintéressement des bons citoyens, à employer tous les moyens qui existent en eux pour arracher des fers du despotisme leurs frères qui n’ont pas les mêmes ressources, prouvent jusqu’à quel degré de philosophie notre sublime Constitution a élevé le cœur des français. Notre ville, non moins jalouse que les autres de concourir au bonheur de ses concitoyens, offre déjà une liste nombreuse de citoyens qui ont fait au secrétariat de la municipalité de pareils dons et soumissions. » Il est fait mention de ce premier envol dans le bulletin des séances de la Convention nationale, du mercredi 30 mai. De toutes les autres parties du département, on imite le chef-lieu : bientôt on voit les citoyens donner leurs uniformes de gardes nationales et leurs armes, pour en équiper les volontaires qui se rendent à la frontière ; on les verra ensuite voter l’envoi de cavaliers recrutés, montés, armés et équipés à leurs frais ; et, plus tard encore, faire construire des vaisseaux, des bateaux plats pour la descente en Angleterre, de même que sept siècles auparavant, ils en fournirent pour l’expédition de Guillaume-le-Conquérant.

Cet état de choses, c’est-à-dire, les premières années de la révolution française, pendant lesquelles la régénération politique parut à chacun de ses partisans devoir assurer la liberté, la gloire et la prospérité de la France, et satisfaire aux vœux presque unanimes de ses citoyens, a trouvé son terme dans le département de la Sarthe, à la fin du mois de mars 1793, à l’époque de la levée des trois cents mille hommes, dont nous avons parlé plus haut. Jusques-là, l’opinion contre-révolutionnaire y était demeurée individuelle et isolée, sans consistance et sans pouvoir. Le 11 de mars, elle s’est montrée en armes et attroupée ; elle a formé un corps, est devenue agissante ; et nous la verrons désormais puissante et redoutable, semant sans cesse les allarmes, opposant une résistance active à l’action des lois et de l’autorité ; enfin, armant sans cesse les uns contre les autres, au moral comme au physique, ses malheureux citoyens.

La désunion, il le faut dire, puisa son premier germe dans le serment exigé des ecclésiastiques, par la constitution civile du clergé. Ce serment avait allarmé les consciences, avait ouvert le champ des persécutions contre les réfractaires ; et, dans la plupart des esprits où la religion avait conservé toute son influence, où les lumières n’étaient point assez vives pour permettre de juger sainement la polémique qui dût s’élever et s’éleva en effet sur cette matière, l’inquiétude sur le sort de la religion en elle-même, et sur l’influence du nouvel état de choses, relativement à la conscience religieuse individuelle, disposa un grand nombre d’esprits craintifs et timides à prendre secrètement parti pour les ecclésiastiques réfractaires, et à se placer, tacitement d’abord, puis ostensiblement, dans les rangs de la contre-révolution.

La condamnation de Louis XVI et son supplice, ajoutèrent à ces fâcheuses dispositions. Beaucoup d’individus qui avaient adopté dans l’origine, les couleurs du patriotisme, n’avaient point songé à la possibilité d’un bouleversement politique tel que le renversement du trône et l’établissement d’une république, pussent devenir la conséquence de leur adhésion aux principes qui avaient nécessité la révolution de 1789. Tel encore, qui aurait pu se résigner à cette conséquence rigoureuse de son adhésion à ces principes, ne pouvait adopter cette sévère maxime que l’arbre de la liberté eût besoin, pour pousser une cime vigoureuse, d’être arrosé du sang des rois, de celui de Louis XVI surtout, dont les qualités individuelles, quelles que fussent les idées qu’on eut de ses principes et de sa conduite politique, offraient généralement à l’esprit, le type de la bonté, de la probité, de la vertu, des intentions pures et bienfaisantes, et de l’amour pour son peuple. Cette opinion juste des qualités personnelles de l’illustre victime, n’était pas partagée seulement par ceux qui tirèrent occasion de l’événement pour arborer les bannières de l’opposition royaliste ; elle l’était encore par la majeure partie des français, surtout par ceux de la classe intermédiaire de la nation, de celle des habitans des campagnes particulièrement, hommes simples, qui, depuis un grand nombre d’années, étaient accoutumés à un respect traditionnel, ressemblant en quelque sorte à un culte, pour la personne du monarque, et à entendre exalter les vertus personnelles de Louis XVI ; que les mots despotisme et tyrannie, et les abus vexatoires de l’ancien régime, dont ils étaient les premières victimes, avaient disposé en faveur du nouvel ordre de choses, mais qui n’en déploraient pas moins, dans le fond de leur âme et dans le secret de l’intérieur domestique, la fâcheuse destinée d’un prince qui avait été si long-temps l’objet de leur amour.

Cette exposition de l’état réel de l’opinion publique dans la Sarthe, à l’époque dont nous traitons, nous semble propre à expliquer, d’une manière claire et satisfaisante, le rôle que jouèrent les habitans des campagnes, dans le drame sanglant de la guerre civile que nous allons incessamment retracer, et qui affligea si long-temps ce malheureux pays. L’exposé qui suit ne nous semble pas moins digne d’intérêt et propre à cette explication.

Un décret du 23 août 1793 portait : « Tous les Français sont en réquisition permanente pour le service des armées. — Tandis que les jeunes gens iront combattre, les hommes mariés transporteront les subsistances ou forgeront les armes ; les femmes feront des habits, serviront dans les hôpitaux ; les enfans feront de la charpie ; les vieillards harangueront sur les places publiques, afin d’exciter le courage des défenseurs de la liberté, la haine des rois et de célébrer l’indivisibilité de la république. — Les édifices nationaux deviendront des casernes, les places publiques, des ateliers d’armes. Les caves seront lessivées pour l’extraction du salpêtre ; les armes de calibre serviront à ceux qui seront en présence de l’ennemi ; les fusils de chasse seront réservés pour le service intérieur, contre les ennemis de la révolution. — Il y aura une fabrication d’armes de tout genre. Il sera frappé des contributions en nature, pour former de grands approvisionnemens. Il y aura une réquisition illimitée de chevaux ; » enfin, dans cette mise à la disposition de l’état, de toutes les existences, une première réquisition est mobilisée, laquelle se compose de tous les hommes non-mariés, en état de porter les armes, de l’âge de dix-huit à vingt-cinq ans.

Depuis un an, la patrie avait été déclarée en danger (le 11 juillet 1792). Une telle situation exige de grandes mesures, oblige une nation à de grands sacrifices ; mais le décret du 23 août faisait véritablement de la France un camp arabe ou tartare, et un semblable état de choses ne pouvait convenir à l’état de civilisation de la nation française. Chez les cœurs généreux, parmi les esprits élevés, le malheur, les grandes catastrophes, les périls imminens, redoublent l’énergie ; et dans une assemblée d’hommes telle qu’était la Convention, où l’on a pris la résolution de surmonter tous les obstacles, où l’on s’est placé dans une situation qui ne permet plus la retraite ; rien ne doit coûter pour vaincre, puisque la seule alternative qui reste est de mourir. Mais il n’est pas aussi facile d’inspirer une semblable énergie à l’homme isolé, dépourvu de l’un des stimulans dont il vient d’être parlé, pour qui les revers de la patrie, le changement de tel ou tel ordre de choses, sont de peu d’importance dans son esprit ; qui ne connaît point encore les inconvéniens, les calamités qu’amène avec elle l’invasion étrangère, et qui, surtout, n’a rien ou que peu de chose à redouter des réactions. Les malheurs présens sont tout pour lui ; et une situation d’où résulte l’éloignement de ses fils de la charrue nourricière ; l’enlèvement de ses herbages, des élèves qu’il y a vu croître à grands frais ; la nécessité de livrer ses denrées, pour un papier monnaie sans valeur réelle, et dont la valeur conventionnelle s’affaiblit chaque jour entre ses mains ; un état de choses, enfin, qui nécessite chaque jour des sacrifices d’un nouveau genre, ne peut, certes, avoir d’attraits pour lui. Quelque soit le résultat futur de cette régénération politique qu’on lui a tant vantée, dont les bienfaits se font tant attendre, tandis que sa situation présente s’empire de jour en jour ; il aimera mieux renoncer à des espérances qui ne lui semblent plus que des chimères, et voir cesser une situation actuelle si pénible, plutôt que d’attendre plus long-temps une félicité idéale à laquelle il ne croit plus. Que lui importe le retour de l’ancien régime, si le régime actuel est dix fois plus fâcheux ? Ceux qui rétabliront cet ancien régime, quelque soit la couleur de leurs bannières, s’ils font cesser les calamités présentes, seront pour lui des bienfaiteurs ; et ceux qui travaillaient au succès de la cause contre-révolutionnaire n’étaient point avares de promesses à cet égard.

Telle était la disposition des esprits dans la Sarthe à l’époque de l’invasion de l’armée vendéenne, et lorsqu’ensuite la chouannerie y fit flotter ses étendards ; telle est aussi, joint à la situation topographique et à la nature du sol de cette contrée, la cause du succès qu’y obtint cette dernière guerre, bien plus que des sentimens, des principes politiques contre-révolutionnaires naturels, arrêtés d’avance par ses habitans, en haine de la révolution.

Ce fut au moment même où les conventionnels envoyés en mission dans la Vendée, près l’Armée des côtes de la Rochelle, prenaient des mesures qu’ils croyaient devoir étouffer les germes d’insurrection qui, depuis six mois, désolaient cette contrée, que l’étendard de la révolte se déploya à l’ouest du département de la Sarthe. Un arrêté de ces représentans daté de Saumur, le 7 septembre, « Ordonne : qu’un tocsin général sonnera le 12 du même mois dans tous les districts d’Angers, Saumur, Baugé, Ségré, Château-Neuf (Maine-et-Loire) ; Châteaugontier (Mayenne) ; la Flèche, Sablé (Sarthe) ; Bourgueil et Chinon (Indre-et-Loire) ; pour appeler à la défense de la patrie, tous les citoyens en état de porter les armes. — Les citoyens ainsi appelés par le tocsin, seront tenus, sous peine d’être emprisonnés comme suspects, de se rendre le lendemain 13, tant à Saumur qu’à Angers, sous la conduite d’un seul chef par commune, pour s’y réunir à l’armée de la république : ils s’armeront de fusils, de piques, de fourches, de brocs, de faulx à revers, et généralement de toutes les armes qu’ils pourront trouver. — Chaque citoyen sera tenu de porter avec lui du pain pour quatre jours ; etc. » A peine les deux bataillons de cette levée en masse que fournit le département de la Sarthe, étaient-ils en route, qu’il fallut les rappeler. Un officier municipal de la Flèche, M. Estourneau, fut envoyé à cet effet à Saumur, près des réprésentans du peuple, qui le présentèrent au fameux Rossignol, général en chef de l’armée républicaine. Sans s’occuper du danger de l’insurrection qui venait de se déclarer dans la Sarthe, on l’accusa de vouloir désorganiser l’armée ; l’hébertiste Momoro, qui peu après monta sur l’échafaud avec son chef de parti, et qui se trouvait à Saumur à la suite de Rossignol, proposa de le faire arrêter. Cependant ce généreux citoyen, à force de persévérance et de courage, parvint à ramener des Ponts-de-Cé, deux bataillons dont l’utilité dans le pays était incontestable, dans la circonstance, d’autant mieux que celui fourni par la ville de la Flèche, était parfaitement exercé.

Richard de la Flèche, l’un des réprésentans en mission près de l’armée des Côtes de la Rochelle, adressa le 15 septembre, une proclamation aux Habitans de Précigné, Auvers, Avessé, Chevillé, Mareil- en-Champagne, Brûlon et autres communes insurgées du département de la Sarthe. Leur compatriote, en quelque sorte, et connu d’un grand nombre d’entre eux, il dut croire que sa voix en serait entendue : « Nous vous comptions au nombre des républicains français, leur disait-il ; nous vous avions appelés pour combattre avec nous les royalistes de la Vendée, et vous partagez leurs principes criminels. Eh ! bien, vous éprouverez leur sort ! Sachez qu’en ce moment deux cent mille hommes entourent la Vendée, y portent la flamme et le fer, que les villes et les villages ne sont plus que des monceaux de cendre, et que la majeure partie des rebelles est tombée sous le glaive des républicains. Il est temps encore de détourner de vous des malheurs aussi terribles : rentrez dans vos foyers et livrez les chefs et les instigateurs de votre révolte. Nous savons que plusieurs brigands de la Vendée ont échappé à notre surveillance et se sont répandus parmi vous, pour vous exciter à la rébellion… Soumettez-vous à la loi, autrement nos armées vont vous envelopper, et alors il n’y aura plus de grâce à espérer. « 

Thirion, député de la Moselle, envoyé aussi en mission par la Convention, dans le département de la Sarthe, était rendu au Mans, dès le 16 septembre, et donnait les instructions suivantes aux officiers des Bataillons armés contre les rebelles de ce département : « Arrêtez provisoirement, dans tous les lieux où la sédition s’est manifestée, tous ceux qui paraîtront en avoir été les auteurs et les instigateurs ; faites-les rentrer dans l’intérieur et conduire au Mans provisoirement. Faites-en de même des femmes et des enfans de ceux qui se trouveraient absens de leurs foyers et que vous présumerez être dans l’attroupement en rébellion : ce sera autant d’otages qui nous répondront de leur conduite. Si tout rentre promptement dans l’ordre et le devoir, nous les leur renverrons ; dans le cas de résistance de leur part, au contraire, nous prendrons des mesures pour que les rébelles ne les revoient jamais.

Si ces derniers se retranchent et se cachent dans les bois, et que vous croyez utile d’y porter l’incendie, pour les en déloger, je vous autorise et vous requiers même très-expressément de le faire. En un mot, citoyens, ne négligez aucuns moyens, pour étouffer à l’instant Ce nouveau monstre, que viennent d’enfanter le fanatisme et l’aristocratie.»

Cette insurrection Sarthoise fut assez promptement comprimée, au moyen des mesures vigoureuses que prirent de concert le représentant du peuple en mission et l’administration départementale, et qui reçurent l’approbation du comité de Salut-Public. Thirion fit organiser en bataillons, les jeunes réquisitionnaiers de 18 à 25 ans, appelés à un service ; actif par le décret du 16 août cité plus haut : dix à douze bataillons furent formés de cette sorte dans la Sarthe, et présentèrent une masse assez redoutable par son nombre, peu importante en réalité, comme nous le verrons bientôt. En lui faisant occuper différens postes, ceux de Brûlon, de Saint-Denis-d’Orques et autres, elle permit de renvoyer dans leurs foyers et à leurs affaires, les chefs de famille qui avaient pris spontanément les armes, pour arrêter les progrès de l’insurrection et la détruire ; mais elle était loin de les remplacer.

Thirion, sant être tout-à-fait un méchant homme, était souvent conduit par son intempérance, à des mesures rigoureuses et acerbes, qui d’ailleurs étaient à la hauteur des circonstances et des opinions du jour. La Cour de Saumur, comme l’appelait Philippeaux, c’est-à-dire la réunion des représentans du peuple en mission avec l’état-major de Rossignol, les Santerre, Ronsin, etc., n’avait rien vu de mieux, pour détruire l’insurrection vendéenne, que d’entourer d’un cordon de troupe tout le territoire qui en était le théâtre, d’en faire parcourir l’intérieur le feu et le fer à la main, et d’en traquer les habilans comme des bêtes féroces. On voit que c’est sur un plan semblable que Thirion donne ses sévères instructions, et qu’avait opéré Rossignol, lorsqu’il écrivait à la commune de Paris : « Apprenez que j’ai brûlé tous les moulins, hormis un seul, qui appartenait à un patriote. »

Philippeaux, envoyé en mission dans les départemens du centre et de l’ouest, était passé au Mans au mois de juillet, y avait organisé les premières forces envoyées par la Sarthe, contre l’insurrection vendéenne, s’était ensuite réuni à ses collègues à Angers, et fut bientôt en dissension avec eux sur les causes de la prolongation de cette guerre et sur les moyens de la terminer. « Philippeaux, dit Alphonse de Beauchamp, homme dévoré de l’amour de son pays, mais passionné et irritable » se déclara l’antagoniste du général en chef Rossignol ; il eut pour adversaires et pour ennemis, Richard, son collègue à la deputation de la Sarthe ; Choudieu, de celle de Maine-et-Loire ; Hentz, Francastel, Garrau et autres. Goupilleau de Fontenay, Bourdon de l’Oise, Fayot de la Vendée, furent d’abord de son parti et l’abandonnèrent. Philippeaux et ses partisans accusaient leurs collègues de Saumur, d’infidélité, de malveillance, même de trahison ; ces derniers prétendaient que sans la malveillance de toute la Philippotinerie, qui fournissait secrètement de la poudre aux Vendéens, il y aurait long-temps que ce qui restait de brigands serait dissous et détruit. Philippeaux estimait la bravoure de Westermann, et ses adversaires n’avaient pas voulu destituer le général Tureau, « parce que tous les coquins, et surtout les Westermantistes, le dénonçaient avec acharnement ; enfin, Philippeaux, rentré mécontent à la convention nationale, y fit dans la séance du 7 janvier 1794, cette fameuse dénonciation contre Rossignol et ses adhérens, qui amena le dénouement de cette lutte, en ameutant contre lui tous ses ennemis, lesquels parvinrent à le faire monter à l’échafaud, ce qui justifia le propos qu’il attribuait à l’un de ses adversaires : « Vous usez, vous autres, de la faculté de penser ; eh ! bien nous userons, nous, de la faculté d’agir. » Son attachement pour Westermann, ne tarda pas à attirer un sort semblable à celui-ci, triste salaire de son courage, et de l’ardeur avec laquelle il avait contribué à exterminer l’armée vendéenne au Mans. Mais nous anticipons sur les époques ; le récit des événemens doit nous forcer à rétrograder.

Les Vendéens poursuivis sans relâche par l’armée Infernale, qui, ainsi que nous l’avons dit, les traquait comme des bêtes fauves, se décident à passer la Loire, vers le milieu d’octobre, et à se jeter dans la Bretagne, à l’effet de se mettre par l’un des ports de cette province, en communication avec l’Angleterre, dont on leur faisait espérer des secours. Henri de Larochejaquelein avait été nommé général en chef de l’armée et Slofflet major-général ; le jeune prince de Talmont eût le commandement de la cavalerie. On appelait cette armée la grande armée vendéenne ; celle de Charrette se nommait la petite. Ce chef, dont la position plus rapprochée de Nantes et de la mer, était plus tenable, refusa de se joindre à la première, avec les chefs de laquelle il était rarement en bonne intelligence ; il continua à rester dans le pays.

D’Ancenis, où elle avait passé la Loire, la grande armée vendéenne se porta les 19 et 20 octobre à Ingrande, et de là, par Candé, Segré et Craon, se rendit à Château-Gontier où elle battit les forces républicaines rassemblées sur ce point. Le soir du 22 octobre, les royalistes remontant au nord, se dirigent sur Laval que le prince de Talmont, ancien comte et seigneur de cette ville, leur représentait comme une seconde Vendée, et s’en emparent après une vive mais courte résistance. Mais bientôt l’armée républicaine est à leur suite ; les débris de cette valeureuse garnison de Mayence, qui seule, avait commencé leur défaite dans la Vendée, les avait forcé à passer la Loire et à s’expatrier, en forme l’avant-garde au nombre quatre mille hommes, sous les ordres de Westermann. Le général Léchelle paraît à la suite, à la tête de vingt-cinq mille hommes ; Larochejaquelein les attaque et les bat à Entrammes, par l’ineptie de Léchelle qui, de fautes en fautes, occasionne l’anéantissement presque entier, ou du moins la défaite complète de son armée, poursuivie et sans cesse attaquée dans sa fuite, jusqu’à Château-Gontier et à Craon. La retraite de cette ville sur la route de Nantes, est protégée avec ordre et courage, par un détachement de la gendarmerie de la Sarthe à la tête de laquelle se font distinguer plusieurs de ses officiers, MM. Clouet, Philippon et Pillerault.

De Laval, où elle séjourna dix jours, l’armée vendéenne se porte à marches forcées sur Granville, par Mayenne et Ernée : une division républicaine, réunie sur ce dernier point, est battue et forcée, malgré sa bonne contenance. De là les vendéens traversent Fougères, et font en vain le siège de Granville, qu’ils sont contraints de lever, le 15 novembre ; les Anglais, et les secours qu’ils en espéraient, n’ayant point parus.

On peut dire que de cet échec date le commencement de la ruine de l’armée vendéenne ; si ce n’est même du moment où elle se trouva forcée d’abandonner le premier théâtre de la guerre, son propre pays, pour entreprendre une expédition aventureuse dans une contrée où elle ne trouva point les secours sur lesquels elle comptait. La Bretagne, le Maine, la Normandie, ne lui fournirent point les recrues qu’elle en attendait ; la présence des conventionnels en mission, de quelques troupes, et des levées de réquisitionnaires tenues, sous les armes, y comprimait trop fortement encore l’opposition royaliste, pour qu’elle osât se montrer les armes à la main.

La levée du siège de Granville eût un résultat doublement funeste pour l’armée Vendéenne, en ce que, outre l’insuccès de la tentative, elle fit perdre aux individus cette confiance qu’ils avaient jusqu’alors conservée, que le ciel protégeait leur entreprise, et que l’expatriation de leur pays n’était qu’une sorte d’épreuve, qui devait les forcer à tenter de plus grands résultats que ceux qu’ils y auraient obtenus. Mais de ce moment, cette illusion fut évanouie ; et quelques succès partiels, tels que la défaite des républicains à Dol, ne pouvaient leur rendre cette confiance, qu’affaiblissaient les fatigues continuelles et les privations de toute espèce, auxquelles ils étaient condamnés. Une grande résolution de la part des chefs, aurait pu seule la leur rendre, en partie : il aurait fallu trouver un prétexte pour la levée du siège, dans l’instance qu’il y aurait eu à marcher sur Paris ; mais ils ne l’osèrent et ne crurent pas même pouvoir y songer, quoique la proposition de prendre cette route en eût été faîte et agitée dans le conseil, lors de leur passage à Mayenne.

Le 22 novembre 1793, les Vendéens rentrent dans cette dernière ville où se trouvait une garnison républicaine, composée d’une compagnie de Hussards, du bataillon de réquisitionnaires de la Ferté-Bernard (Sarthe), avec deux pièces de canon, servis par des réquisitionnaires de Chartres bien exercés et habillés. Ce détachement sortait par une porte de la ville, tandis que l’armée royaliste entrait par l’autre ; et l’adjudant-général Lacroix, qui le commandait, lui fit prendre le chemin du Mans par Bais et Sillé-le-Guillaume, chemin hérissé de rochers ou couvert de bois, impraticable à une armée, et qui eût pu devenir le tombeau des Vendéens s’ils se fussent déterminés à le franchir, comme ils en eurent un moment l’intention.

Ils donnèrent néanmoins la préférence à la route de Laval, et se dirigèrent sur cette ville où se trouvait une garnison républicaine de deux mille hommes, commandée par Danican, qui l’abandonna à leur approche. De là ils se portèrent le 27, sur Sablé et sur la Flèche et, enfin, arrivèrent à Angers. « Nos gens, dit M.Me de la Rochejaquelein, qui, depuis Granville ne parlaient que de prendre Angers, où ils entreraient quand même les murailles seraient de fer, afin de repasser la Loire et de retourner dans leur pays ; qui s’attendaient à combattre corps à corps, et qui n’avaient jamais su attaquer la moindre fortification ; se découragèrent dès qu’ils virent la bonne contenance des bleus, dont les batteries étaient fort bien placées, et qui se bornèrent à se défendre sans tenter une seule sortie. » Après trente heures de combat, il fallut renoncer à s’emparer de cette ville sans savoir quel parti prendre et sur quel point se diriger. On parla d’aller à Saumur et à Tours et de marcher de là sur Paris : c’était l’avis du prince de Talmont, qui assurait que les royalistes de l’intérieur se réuniraient à eux dans les plaines de la Beauce. Larochejaquelein, au contraire, qui avait à cœur de repasser la Loire, proposait de retourner par la Flèche et Sablé gagner Château-Gontier et de-là à Varades, où Charrette faciliterait leur passage : ce dernier avis réunit à lui la majorité des opinions. Dans tous les cas, on espérait être soutenu par les paysans du Maine, qui passaient pour être royalistes ; c’était d’ailleurs se rapprocher de la Bretagne, où l’on espérait encore pouvoir se recruter et se défendre au besoin.

En attendant que cette résolution fut prise, l’armée vendéenne se porta sur Baugé, qui fut occupé sans résistance. Westermann avec sa cavalerie vient l’y attaquer le lendemain : repoussé pendant deux lieues sur la route d’Angers, l’intrépide sabreur n’abandonne point sa proie ; appuyé par la brigade Legros, il suit les royalistes jusqu’à la Flèche, où ils arrivèrent le 7 décembre à une heure de l’après midi.

La consternation des Vendéens fut grande, lorsque, en vue des faubourgs de cette ville, ils trouvèrent le pont sur le Loir coupé, et la brave garde nationale, soutenue de quelques troupes de ligne, sous les ordres du général Chabot, disposées à défendre vigoureusement le passage ; tandis que les derrières de l’armée où commandait M. Piron, étaient vivement pressés par Westermann. Larochejaquelein fait preuve de valeur et de présence d’esprit en cette circonstance : il ordonne de soutenir le feu et de tenir ferme en avant et en arrière, prend avec lui trois cents cavaliers qu’il charge de recevoir autant de fantassins en croupe[10], remonte le Loir jusqu’à la hauteur de Créans, passe la rivière sur la chaussée du moulin des Belles-Ouvrières, couverte d’un pied et demi d’eau, fait mettre pied à terre à ses fantassins, à l’entrée de la ville qu’il a tournée, et charge les républicains surpris aux cris de vive le Roi ! Forcés par cette brusque attaque d’abandonner le poste qu’ils défendaient avec tant de courage, les gardes nationales et les volontaires, se retirent sur la route du Mans. Larochejaquelein rétablit le pont, s’empare du faubourg qui est au-delà, s’y retranche, fait passer toute son armée, après quoi il coupe le pont de nouveau, pour interdire l’entrée de la ville à Westermann. L’armée vendéenne trouve enfin un repos de quarante-huit heures dans cette ville, avant de se diriger sur le Mans. A sept heures du matin le 10, Westermann se trouve avec sa cavalerie devant le pont coupé. A la vue du départ de l’ennemi, ses cavaliers passent à la nage, et ses fantassins sur des ponts et des petits bateaux : cette troupe pénètre dans la ville, joint l’arrière garde qui en sortait, et massacre les traineurs !

Le conventionnel Garnier de Saintes, envoyé dans les départemens de Loir-et-Cher et de la Sarthe, avait l’unique mission, aux termes des dépêches du comité de Salut-Public, d’y organiser le gouvernement révolutionnaire, décrété le 10 octobre précédent, et substitué à la constitution dite de 1793, adoptée le 24 juin, et qui n’aura pas eu même un commencement de mise en activité. La mission de Garnier sera difficile, si l’on s’en rapporte à une dépêche écrite d’Alençon, au ministre de la Guerre, par un citoyen Moynault, commandant de la force armée, car « il aura beaucoup de peine à trouver des hommes pour remplir les places ; le fanatisme, l’aristocratie et le fédéralisme, infestant les départemens de l’Orne, de la Mayenne et de la Sarthe. » Garnier, qui ne se croit pas tellement lié par la lettre de ses instructions, qu’il ne doive s’occuper de l’état fâcheux du pays, avait dirigé sur la Flèche tout ce dont il pût disposer de troupes, tant en gardes nationaux de la ville du Mans, que réquisitionnaires de l’Orne, et un bataillon dit de Valenciennes, le tout formant un corps de plus de 1500 hommes, sous les ordres de Chaplain-Durocher, commandant alors la garde nationale du Mans : celle de la Flèche, forcée à la retraite, se réunit à ce corps, qui prit position à Clermont-Gallerande, avec une batterie de canons. Cette circonstance donna lieu au prince de Talmont de faire prévaloir l’avis qu’il avait déjà mis en avant, de marcher sur la capitale. L’armée vendéenne se porta sur Clermont le 10 décembre, en chassa les bleus, et continua sa route vers le Mans.

A la nouvelle de son approche, apportée par les fugitifs de Clermont, il fallut songer à se mettre en défense. Un décret de la Convention ordonnait que « toute ville qui ne se défendrait pas serait déclarée rébelle et rasée. » Garnier de Saintes et le général Chabot font des dispositions qu’ils jugent eux-mêmes insuffisantes. On établit une redoute armée de quatre pièces de canon, à l’entrée de la route de la Flèche ; une seconde, avec toute l’artillerie de la ville, à l’entrée du pont du village de Pontlieue : cette redoute et la chaussée sont garnies de chevaux de frise, de chausse-trapes, de planches percées de clous, etc. ; un canon masqué est placé en deçà du pont sur la levée de la Mission ; deux arches de l’ancien pont de Pontlieue sont coupées ; des abattis d’arbres et quelques ouvrages de terrasserie sont faits à l’Epau, dont la garde est confiée à une compagnie de Vétérans ; enfin, le 9 décembre au soir, on place un détachement au Gué-de-Maulny, composé de plusieurs compagnies du bataillon de réquisitionnaires du district de la Ferté, d’environ vingt-cinq hussards, avec deux canons[11]. Les royalistes attaquent et enlèvent sans beaucoup de résistance, le poste avancé placé sur la route de la Flèche ; marchent au pas le charge sur le principal corps qui défend Pontlieue. M. Desmares, commandant l’artillerie de la ville, fait tirer sur eux un coup de canon à mitraille, auquel ils ripostent par un feu supérieur : le cheval de ce brave citoyen est tué sous lui par un boulet. Voyant l’impossibilité d’une plus longue résistance, il cherche à sauver son artillerie et en vient à bout, à l’exception d’une pièce qui, restée dans le retranchement, tombe entre les mains de l’ennemi. Bientôt la retraite est une déroute, les réquisitionnaires, qui faisaient le principal nombre de cette petite armée, mal armés, ou plutôt sans autres armes que des piques, pour le plus grand nombre, se replient de la première redoute aussitôt qu’ils sont attaqués par les Vendéens : arrivés au pont de Pontlieue, les hussards qui forment la cavalerie républicaine, les accueillent à coups de sabre pour les faire tenir ; ces malheureux jeunes gens se précipitent dans la rivière, plutôt que d’essayer une résistance qu’ils croyent inutiles. Le canon masqué, chargé à mitraille, auquel un canonnier du Mans, nommé Renvoizé met le feu, arrête un instant la poursuite des Vendéens, et facilite la retraite des patriotes ; le poste du Gué-de-Maulny, informé de ce qui se passe à sa gauche, opère sa retraite par le chemin du Greffier et la rue de l’Hôpital : au moment même où cette troupe débouche sur la place de l’Éperon pour prendre la rue Dorée, les tirailleurs Vendéens arrivent sur la place des Halles, vers les quatre heures du soir. Ce petit détachement et une partie des autres corps, se retirent par la route d’Alençon ; la cavalerie Vendéenne les y poursuivit pendant plus d’une lieue. C’est là qu’on vit un jeune tambour de réquisitionnaires, âgé de treize ans, indigné de voir ses camarades jeter non-seulement leurs piques, mais leurs fusils et leurs cartouches, emplir ses poches de paquets de ces dernières et prêt encore à s’emparer d’un fusil, pour les empêcher de tomber entre les mains de l’ennemi, lorsque les hussards républicains qui protègent la retraite, le forcent à renoncer à ce projet et à continuer sa route, pour se soustraire à la cavalerie vendéenne, qui était sur leurs talons et qui avait été un instant arrêtée par un caisson dont on avait involontairement barré la rue de Saint-Jean[12]. Les différens corps républicains opérèrent leur retraite sur Beaumont et Mamers, et sur Bonnétable ; puis reçurent l’ordre de se rendre à Alençon où ils restèrent, jusqu’après la défaite des Vendéens et leur évacuation du Mans.

Les deux partis perdirent peu de monde dans cette affaire, dans laquelle plusieurs citoyens de la ville furent tués. M. Desmares, se rappelant que ses pistolets étaient restés dans les fontes de sa selle, traverse les premiers rangs de l’ennemi pour aller les y reprendre, et revient joindre les siens sans accident. D’un autre côté, malgré la fatigue d’une marche de dix lieues, les Vendéens suivirent assez long-temps les républicains dans leur retraite. L’un d’eux, suivant la relation manuscrite dont j’ai parlé, en poursuivit trente jusques dans les bois de Funay, en tua cinq à coup de fusil, et en ramena sept prisonniers jusqu’au village de Pontlieue, où quelques verres de vin offerts de bonne grâce, leur firent recouvrer leur liberté. Le prince de Talmont, défié par un hussard qui s’attachait à lui, à cause de son écharpe de général, lui cria : je t’attends ! l’attendit en effet de pied ferme, et lui partagea la tête d’un coup de sabre.

Suivant ce même manuscrit, l’armée vendéenne était forte alors de 3,000 cavaliers et de 10,000 hommes d’infanterie, avec 30 pièces de canon de bronze. Le reste, consistait en femmes, enfans, domestiques ; en total de 60 à 70 milles personnes. Les soldats étaient sans costumes militaires ; les plus jeunes portaient des carmagnoles : ils portaient la cocarde blanche, beaucoup n’en avaient même pas. L’écharpe ou la ceinture blanche était la marque distinctive des officiers supérieurs, coiffés d’un chapeau à la Henri-Quatre, avec panache et cocarde blancs : ils étaient vêtus d’une carmagnole et d’un pantalon couleur chamois ; quelques-uns avaient une fleur de lys brodée en or sur leur chapeau : l’armée n’avait qu’un seul drapeau blanc avec des fleurs de lys. La cavalerie ne se distinguait point de l’infanterie ; le premier fantassin qui pouvait s’emparer d’un cheval à l’ennemi, montait dessus et devenait cavalier. Ils traînaient avec eux un grand nombre de chariots et de charettes chargés de blés et de bagages. Une cinquantaine de carosses remplis de femmes suivaient l’armée ; un grand nombre de dames, épouses ou parentes d’officiers, marchaient à cheval[13].

Garnier de Saintes et le général Chabot avaient fait évacuer la ville à toutes les autorités et administrations publiques, et avaient fait emmener dans des voitures, les caisses publiques, et une partie des registres des administrations. Le comité de surveillance fit vider les maisons d’arrêt, lier deux à deux les détenus, dont beaucoup d’entr’eux étaient accusés d’être suspects : on fit seulement évacuer les hommes ; les femmes furent abandonnées et laissées libres. On prétend que deux fonctionnaires publics proposèrent à Garnier de Saintes, quelques jours auparavant, de faire fusiller ces détenus ; et que Garnier témoigna être indigné d’une telle proposition. Nous ne voulons pas croire à cette anecdote, et nous nous garderons bien de répéter les noms de ceux qu’elle accuse.

Les Vendéens, mécontens de trouver la ville évacuée par tous les hommes en état de porter les armes, que la crainte d’être forcés à suivre l’armée royaliste avait engagés à se retirer avec les autorités, commirent quelques excès, principalement dans leurs maisons, où ils exigèrent des vivres et des vêtemens, dont ils avaient un pressant besoin. Le département, la municipalité, la bibliothèque publique, les logemens des officiers publics, furent livrés au pillage ; le greffe du tribunal allait être l’objet d’une semblable dévastation, lorsqu’on dit à ceux qui allaient s’y livrer, que les registres qu’ils commençaient à jeter par les fenêtres étaient ceux des actes civils, ce qui les engagea à cesser ce désordre : plusieurs de ces registres furent néanmoins gâtés et perdus.

Harassée de fatigue et de besoin, l’armée vendéenne se livra au repos dans la nuit du 10 au 11 décembre, sans qu’aucune mesure fut prise pour sa sûreté : point de corps-de-garde, point de postes, point de sentinelles ; tout est abandonné à la garde de Dieu, le lendemain, les chefs s’occupent à visiter la ville et ses issues, afin de pourvoir à la sûreté de l’armée ; mais on n’a pas prévu la possibilité d’une attaque, la nécessité d’une retraite, puisqu’on ne convient ni de la direction qu’on prendra dans ce dernier cas, ni des moyens de se l’assurer. Il semble que les chefs vendéens ne possèdent des qualités qui font les grands capitaines, que la valeur : du moins c’est ce qu’on peut conclure de cette phrase accusatrice de M.me de Larochejaquelein : « On n’avait pas décidé quelle route on prendrait en cas de revers ; il n’y avait aucun ordre de donné, ni pour la défense de la ville, ni pour la retraite. » En effet, le conseil de l’armée royale, assemblé à deux reprises, passa le temps à discuter les deux opinions de la marche sur Paris, ou de la retraite sur la Loire : cette discussion se changea bientôt en aigreur et en dispute, et on se sépara chaque fois sans être convenu de rien.

Il existe beaucoup de relations du combat à la suite duquel les vendéens furent expulsés du Mans. Celle de M. Alphonse de Beauchamp paraît exacte, et contient, sur la force et la composition de l’armée républicaine, des renreignemens bien précis : je crois devoir la suivre ou plutôt la copier textuellement. La relation de M.me de Larochejaquelein est empreinte de cette douce mélancolie qui naît d’un cœur profondément affligé : je lui emprunterai quelques traits qu’on ne trouve pas ailleurs. Celles enfin de nos compatriotes quoique incomplètes, offrent plusieurs documens particuliers que j’utiliserai au besoin.

« Le général Rossignol venait de remettre le commandement de l’armée de l’Ouest à Marceau, par ordre du comité de Salut-Public. Cette armée divisée en plusieurs colonnes n’était point encore réunie. A la levée du siège d’Angers par les royalistes, leur marche incertaine avait obligé les généraux et les commissaires conventionnels de morceler les forces. Une colonne, aux ordres du général Muller, avait suivi Westermann sur la route de la Flèche ; une autre avait pris la route de la levée, pour protéger Saumur et Tours ; une troisième avait reçu l’ordre de se porter sur le chemin de Beaufort, pour servir de corps intermédiaires, en appuyant la gauche ou la droite, suivant les circonstances. Tous ces mouvemens attestaient le doute et l’ignorance où l’on était sur les projets ultérieurs des vendéens.

« Le 11, toutes les troupes républicaines, sous les ordres du général Marceau, se réunissaient au village de Foulletourte, rendez-vous général de l’armée, pour marcher successivement sur le Mans. Westermann, suivi de la division Muller, formait l’avant-garde.

« Instruit le même jour que deux corps ennemis s’avançaient par les routes de Tours et d’Angers, Larochejaquelein fit battre la générale et marcha droit aux républicains. Westermann, culbuté au premier choc, se replie sur la division Muller ; soutenu, il s’avance de nouveau. Arrivé sur une hauteur flanquée de bois de sapins, en avant de Pontlieue, il y trouve les royalistes avantageusement embusqués ; sa troupe et la division Muller sont repoussés avec perte. C’est alors que parut la division de Cherbourg, qui ne s’était point encore mesurée avec l’ennemi ; elle était commandée par le général Tilly. Malgré des chemins détestables, encombrés de voitures et de lourds bagages, on la vit s’avancer fièrement ayant en tête les grenadiers d’Armagnac. Ceux-ci, impatiens de combattre, demandaient s’ils étaient encore loin de l’ennemi et témoignaient leur joie d’être sur le point de l’atteindre. Le général Marceau, accouru pour entamer le combat, veut diriger lui-même tous les mouvemens, il brûle de se signaler en ce jour, et sa vue inspire à tous la confiance : l’armée entière connaît sa bravoure. Il avait dit en partant de Rennes : « Je suis déterminé à me battre, n’eussé-je que trente hommes à commander. »

« Le reste des quinze mille braves de la garnison de Mayence, brûlant de la même ardeur, marchait à la suite de la division de Cherbourg. Déjà la cavalerie de Westermann, après s’être ralliée, s’avançait de nouveau, recommençait l’attaque et chargeait sans attendre le signal. Elle fut soutenue par la division de Cherbourg. Les royalistes ne purent résister à l’impétuosité de leur choc ; ils rentrèrent en désordre au Mans, n’ayant plus d’espoir que dans les retranchemens de cette ville. Larochejaquelein les ralliait à mesure, pour les placer par échelons en avant de Pontlieue, dont l’accès devint formidable.

« Marceau prévenu contre Westermann, lui remit un billet du conventionnel Bourbotte, qui lui reprochait d’avoir compromis l’armée par son imprudente audace. Il lui était enjoint, sous peine de la vie, de ne plus engager l’action et de se borner à éclairer la marche de l’ennemi.

« Aux approches de la nuit, Marceau donne l’ordre à Westermann de prendre position en avant de la ville pour attaquer le lendemain. « La meilleure position, répond Westermann, malgré les menaces de Bourbotte, est dans la ville même : profitons de la fortune. — Tu joues gros jeu, brave homme, lui dit Marceau en lui serrant la main ; n’importe, marche et je te soutiens. »

« Westermann, suivi des grenadiers d’Armagnac, s’avance dans le plus grand silence. Le capitaine Rolland monte le premier sur le pont, en écarte les chevaux de frise pour pénétrer dans la ville à la tête de sa compagnie ; il n’a aucun égard pour les représentations de son frère, commandant du même régiment, et se précipite en s’écriant : « Nous tenons donc enfin l’ennemi ; c’est ici qu’il faut l’exterminer ou mourir glorieusement. » Son frère aussitôt le suit. On bat la charge ; en un instant le pont, les retranchemens sont forcés et les royalistes en fuite : plusieurs sont atteints et taillés en pièces à l’entrée de la ville. Une batterie masquée arrête bientôt les patriotes ; mais l’intrépide bravoure des grenadiers d’Armagnac, impose à quelques lâches qui déjà cherchaient à prendre la fuite. Westermann est inébranlable. Larochejaquelein établit aussi des batteries sur toutes les avenues de la grande place du Mans, et jette des tirailleurs dans les maisons voisines de l’action. Le feu meurtrier écarte les plus audacieux. Westermann, frémissant de rage, tombe à coups de sabre sur ceux qui paraissent indécis ; mais la position redoutable des Vendéens ne permet plus d’avancer. Sur les neuf heures du soir, Marceau fait halte, sans cesser son feu, pour prendre position. Son intention était de cerner la ville, pour qu’aucun ennemi ne pût lui échapper. Westermann, à son exemple, fait aussi arrêter sa troupe, dont les rangs sont éclaircis. Marceau lui envoie du canon pour empêcher les royalistes d’avancer, et fait filer par sa droite une colonne qui s’empare de la route de Paris. Westermann garnissait en même temps toutes les rues adjacentes à la grande place, ce point étant à ]a fois devenu le quartier-général et le dernier retranchement des vendéens. Une fusillade terrible, entremêlée de coups de canon, s’engage malgré l’obscurité. La Rochejaquelein a deux chevaux tués sous lui ; rentré dans l’intérieur de la ville pour y donner quelques ordres, son absence alarme ses soldats : revenu sur le champ de bataille, sa voix ne peut plus se faire entendre au milieu du tumulte et des gémissemens d’un grand nombre de femmes éplorées. Dès ce moment, il lui fut impossible de rien prévoir, de rien reparer. Une grande partie des vendéens, plongés, soit dans l’ivresse, soit dans le sommeil, sont réveillés par le bruit du canon, ils accourent pour prendre part au combat, mais ce n’est qu’avec confusion et dans le plus grand désordre. Les rues se remplissent de cadavres, et les cris affreux des mourans portent partout l’épouvante. L’encombrement des voitures augmente encore le tumulte ; les hommes et les chevaux s’écrasent et se tuent. Larochejaquelein et quelques autres chefs dont les efforts sont devenus inutiles, croient la bataille perdue sans ressource, et pour éviter un massacre général, ne songent plus qu’à se ménager une retraite. Ils rassemblent quelque cavalerie et gagnent la route de Laval, la seule qui fut encore libre : elle était couverte de fuyards dont on ne put rallier qu’un petit nombre. Larochejaquelein, d’après le bruit de l’artillerie, jugea qu’une partie de son armée soutenait encore le combat ; il tourne bride et court au galop rejoindre l’arrière-garde : mais entraîné de nouveau par les fuyards qui lui crient que tout est perdu, ses efforts sont inutiles.

« Les républicains combattaient cependant depuis quatre heures du soir sans avoir pénétré dans la place du Mans, dont l’accès était défendu par une artillerie foudroyante. Une poignée de vendéens intrépides et voués à une mort certaine, servaient ces batteries. Une pièce de douze, chargée à mitraille, emportait des rangs entiers de patriotes. Il était deux heures du matin, que les royalistes les plus opiniâtres, se croyant entièrement perdus, cherchaient encore à vendre chèrement leur vie, en se battant sur leurs canons et dans les maisons qui leur servaient de retranchemens. Soit lassitude, soit terreur ou impuissance de part et d’autre, on resta des deux côtés en observation jusqu’à la pointe du jour. Le général Kléber, qui venait alors d’arriver avec la division Mayençaise, fit passer de nouvelles troupes à Westermann. Quoique blessé, ce général, après avoir eu deux chevaux tués sous lui, n’avait pas quitté le poste périlleux de l’avant-garde. Il reprend l’attaque, tandis que le général Carpentier, pour vaincre l’opiniâtre résistance des vendéens, fait pointer tour-à-tour du canon chargé à boulets et à mitraille sur les batteries ennemies et sur les fenêtres des maisons situées dans les angles de la place. En même temps, les chasseurs des Francs et de Cassel, réunis aux grenadiers d’Armagnac et d’Aunis, chargent à la baïonnette tout ce qui est devant eux. Rien ne peut résister à cette dernière attaque. Tout ce qui n’est point égorgé se sauve sur la route de Laval, abandonnant aux vainqueurs l’artillerie presque entière, les bagages, les femmes, les enfans et les blessés. A l’instant même, l’armée républicaine, réunie au faubourg de Pontlieue, fait son entrée au pas de charge. Le Mans, dont les rues sont encombrées de cadavres, de monceaux d’armes, de voitures brisées, de chevaux étouffés, de canons, de caissons, de bagages, présente l’affreux spectacle d’une ville emportée d’assaut et livrée à la rage féroce d’une soldatesque altérée de sang : les femmes cachées dans les maisons, en sont arrachées et traînées sur la place publique pour y être massacrées. Devant les demeures mêmes des commissaires conventionnels, on égorge une multitude de victimes ; les femmes y sont entassées et foudroyées par des feux de pelotons. Ces infortunées se serrent pour éviter la mort ; les premiers rangs reçoivent seuls des coups mortels, et leurs bourreaux infatigables portent sur les autres de nouveaux coups. À la vue de leurs cadavres entassés et encore palpitans, les vainqueurs se disent avec une joie féroce : ils sont en batterie. La jeunesse et la beauté, rien n’est respecté ; le soldat farouche se montre encore plus cruel pour les femmes d’un certain rang, dont les cadavres mutilés sont traînés dans la boue. Les rues, les maisons, les places publiques, tout est couvert de morts ; les vainqueurs semblent ne pouvoir se rassasier de sang. Marceau qui gémit de l’épouvantable abus de la victoire, ne peut y mettre un terme, qu’en faisant battre la générale : le soldat livré au pillage, écoute avec peine le rappel à ses drapeaux. Les chevaux, les voitures, les ornemens d’église, tout ce que possédèrent les vaincus, ne put assouvir leur insatiable cupidité ; le chapeau de M. d’Autichamp, tombé entre les mains du commissaire du département de Maine-et-Loire, devient un trophée. Ce chef, blessé dans le combat, ne dut la vie qu’à l’hospitalité la plus généreuse. Westermann, à la tête des grenadiers d’avant-garde, poursuivit avec acharnement les fuyards sans s’arrêter au Mans. Malades, blessés, tout ce qui n’avait pu suivre la masse fut égorgé, sans distinction de sexe. La déroute ne s’arrêta qu’à la Chartreuse-du-Parc (à Saint-Denis-d’Orques ), et pendant l’espace de quatorze lieues, il ne se trouvait pas une toise de terrain qui ne fût couverte de quelques cadavres. Les paysans, soit qu’ils s’empressassent de prendre le parti des vainqueurs, soit qu’ils cherchassent à mettre un terme aux calamités d’une guerre qui menaçait leurs propriétés, firent eux-mêmes des battues dans les bois et dans les fermes, où ils tuèrent un grand nombre de fuyards. Quant aux divisions de l’armée qui suivirent Westermann, elles se contentèrent de ramasser dans la route les individus des deux sexes qui, paraissant suspects, n’étaient point réclamés par les habitans du lieu. Mais malheur à ceux qui ne pouvaient marcher ! faute de moyens de transport, ils étaient fusillés sur-le-champ. Les femmes, jadis les plus riches, se traînaient avec peine dans la boue, cherchant à s’assurer la protection de ces patriotes, dont le seul aspect autrefois ne leur eût inspiré que la colère et le mépris. Au milieu de tant d’atrocités, on aime à reposer son imagination sur quelques traits d’une pitié généreuse. Les soldats d’Aunis et d’Armagnac, auxquels était dû principalement le gain de la bataille, emmenèrent plusieurs vendéennes de distinction, sans se prévaloir du droit de conquête, sans même se permettre aucun propos indécent : presque tous respectèrent leurs captives, et en arrachèrent beaucoup à une mort certaine, au risque de périr eux-mêmes victimes de leur humanité.

« Larochejaquelein arriva dans la soirée du 13 à Laval, et fut rejoint dans la nuit par tout ce qui avait pu échapper au fer des patriotes. Ce fut alors que les chefs vendéens purent sonder la plaie profonde de leur parti. Le désastre du Mans venait de leur enlever leurs plus braves soldats, leur artillerie, leurs munitions ; tous furent d’avis de se rapprocher de la Loire, pour en tenter le passage à quelque prix que ce fut. Il fallait éviter un ennemi infatigable, qui avançait à grandes journées. Avant le jour, le signal du départ fut donné ; mais les malheureux vendéens étaient tellement accablés de fatigues, de besoins, de maladies, que la plupart de ceux qui ne purent marcher, saisis de terreur, se laissèrent désarmer par les femmes de Laval. »

Entendons actuellement Madame de Larochejaquelein, dans un style que nous voudrions savoir être le sien, nous raconter les mêmes événemens avec une naïveté qni inspire la confiance, et, si malheureuse, éviter cependant les récriminations. Ce grand événement, cette horrible catastrophe qui décida du sort de l’insurrection vendéenne, étant le plus important de ceux arrivés dans la province, dans les temps modernes ; on nous excusera, sans doute, de lui donner ce développement.

« Tout le monde était accablé de fatigue en arrivant au Mans. La journée avait été forte. Les blessés et les malades, dont le nombre allait chaque jour en croissant, demandèrent avec instance qu’un séjour plus long fut accordé dans une grande ville, où l’on ne manquerait ni de vivres ni de ressources. D’ailleurs, on voulait essayer de remettre un peu d’ordre dans l’armée, de concerter quelque dessein, de remonter un peu les courages. Généraux, officiers, soldats, tout le monde était abattu. On voyait clairement qu’un jour ou l’autre nous allions être exterminés, et que les efforts qu’on pouvait faire étaient les convulsions de l’agonie… L’échec d’Angers, la perle de l’espérance qu’on avait conçue de rentrer dans la Vendée, avaient porté le dernier coup à l’opinion de l’armée. Tout le monde désirait la mort ; mais comme on la voyait certaine, on aimait mieux l’attendre avec résignation, que combattre pour la retarder. Tout présageait que c’était fini de nous.

« Le second jour de grand matin, les républicains vinrent attaquer le Mans. On ne les attendait pas sitôt. La veille, des levées en masse s’étaient présentées, et avaient été bientôt dispersées. L’ennemi s’avança par trois colonnes, sur le point où les routes se croisent (la lune de Pont-Lieue). M. de la Rochejaquelein embusqua un corps considérable dans un bois de sapins, sur la droite. Ce fut là que la défense fut plus opiniâtre : les bleus furent même repoussés plus d’une fois ; mais leurs généraux ramenaient sans cesse les colonnes. Nos gens se découragaient en voyant leurs efforts inutiles. Peu à peu il en revenait beaucoup dans la ville ; des officiers même s’y laissaient entraîner. Enfin, sur les deux heures de l’après-midi, la gauche des vendéens étant chèrement enfoncée, il fallut abandonner le bois de sapins. Henri (de Larochejaquelein) voulut poster la troupe qui lui restait dans un champ défendu par des haies et des fossés où elle eût facilement arrêté la cavalerie. Jamais il ne put la rallier. Trois fois, avec MM. Forestier et Allard, il s’élança au milieu des ennemis, sans être suivi d’aucun soldat. Les paysans ne voulaient même plus se retourner pour tirer un coup de fusil. Henri tomba, en faisant sauter un fossé à son cheval, dont la selle tourna ; il se releva. Le désespoir et la rage le saisirent. Il voulut rentrer en ville pour essayer de ramener du monde. Il mit son cheval au galop, et culbutait ces misérables vendéens, qui, pour la première fois, méconnaissaient sa voix. Il rentra au Mans, tout y était déjà en désordre. Il ne put pas rassembler un seul officier pour concerter ce qu’on avait à faire. Ses domestiques ne lui avaient même pas tenu un cheval prêt : il ne put en changer. Il revint, et trouva les républicains qui arrivaient au pont. Il y fit placer de l’artillerie, et on se défendit encore longtemps. Enfin, au soleil couchant, les bleus trouvèrent un gué et passèrent : le pont fut abandonné. On se battit ensuite à l’entrée de la ville, jusqu’au moment où, renonçant tout espoir, le général, les officiers, les soldats, se laissèrent presque tous entraîner dans la déroute, qui avait commencé depuis long-temps ; mais quelques centaines d’hommes restèrent dans les maisons, tirèrent par les fenêtres, et ne sachant pas au juste ce qui se passait, arrêtèrent toute la nuit les républicains, qui osaient à peine avancer dans les rues, et qui ne se doutaient pas que notre défaite fut aussi entière. Il y eut des officiers qui se retirèrent à quatre heures du matin seulement : les derniers furent, je crois, MM. de Scépeaux et Allard. De braves paysans eurent assez de constance pour ne quitter la ville qu’à huit heures, s’échappant comme par miracle. C’est cette circonstance qui protégea notre fuite désordonnée, et qui nous préserva d’un massacre général.

« Dès le commencement du combat, nous présagions que l’issue en serait funeste. J’étais logée chez une dame qui était fort riche, fort bien élevée, et très-républicaine. Elle avait une nombreuse famille qu’elle aimait beaucoup et qu’elle soignait avec tendresse. Je résolus de lui confier ma fille : une de ses parentes avait recueilli la petite Jagault. Je la suppliai de s’en charger, de l’élever comme une pauvre paysanne, de lui donner seulement des sentimens d’honneur et de vertu. Je lui dis que si elle était destinée à retrouver une position heureuse, j’en remercierais le ciel ; mais que je me résignais à ce qu’elle fut toujours misérable, pourvu qu’elle fut vertueuse. Cette dame me refusa absolument, et me dit honnêtement que si elle prenait ma fille, elle la traiterait comme ses enfans. Pendant que je conjurais vainement et avec les instances que peut mettre une mère dans pareille circonstance, les cris de déroute commencèrent à se faire entendre ; elle me laissa. Alors, voyant que c’en était fait, n’espérant plus rien, je voulus du moins sauver mon enfant. Je la couchai, à l’insu de tout le monde, dans le lit de la maîtresse de la maison, bien convaincue que j’étais, que cette dame n’aurait pas la cruauté d’abandonner cette innocente créature. Je descendis : on me mit à cheval, on ouvrit la porte. Je vis alors la place remplie d’une foule qui se pressait et se culbutait en fuyant, et dans l’instant je fus séparée de toute personne de ma connaissance. J’aperçus M. Stofflet qui amenait les drapeaux ; je profitai de sa présence pour essayer de me mettre en chemin : je le suivis sur la place par où il fallait aller prendre la route ; je me glissai le long des maisons de cette place, et arrivai à l’entrée de la rue par laquelle il fallait s’acheminer. Cependant, le long du mur des maisons, il y avait un espace libre ; je cherchai à m’y faire passage, mais quand je voulus tourner dans la rue qui conduit au chemin de Laval, mes efforts furent inutiles, je ne pus y pénétrer : c’était là que la presse était plus grande, et que l’on s’étouffait. Des chariots, des canons étaient renversés ; les bœufs couchés par terre ne pouvaient pas se relever et frappaient à coups de pieds ceux qui étaient précipités sur eux. Un nombre infini de personnes foulées aux pieds criaient sans être entendues. Je mourais de faim, de frayeur ; je voyais à peine ; le jour finissait. Au coin de la rue, deux chevaux étaient attachés à une borne, et me barraient le chemin. La foule les repoussait sans cesse vers moi, et alors j’étais serrée entre eux et le mur : je m’efforçais de crier aux soldats de les prendre et de monter dessus ; ils ne m’entendaient pas. Je vis passer auprès de moi un jeune homme à cheval, d’une figure douce ; je lui pris la main : « Monsieur, lui dis-je, ayez pitié d’une pauvre femme grosse et malade ; je ne puis avancer. » Le jeune homme se mit à pleurer, et me répondit : « Je suis une femme aussi ; nous allons périr ensemble, car je ne puis pas non plus pénétrer dans la rue. » Nous restâmes toutes deux à attendre.

« Cependant le fidèle Bontemps, domestique de M. de Lescure, ne voyant pas qu’on s’occupât de ma fille, la chercha partout : il la trouva et la prit dans ses bras. Il me suivit, m’appercevant dans la foule, et élevant l’enfant, il me cria : « Je sauve l’enfant de mon maître !» Je baissai la tête, et je me résignai. Un instant après, je distinguai un autre de mes domestiques ; je l’appelai. Il prit mon cheval par la bride, et me faisant faire place avec son sabre, il me fit suivre la rue. Nous arrivâmes à grand’peine vers un petit pont, dans le faubourg, sur la route de Laval ; un canon y était renversé, et embarrassait le passage. Enfin, je me trouvai dans le chemin, et je m’arrêtai avec beaucoup d’autres. Quelques officiers étaient là, tâchant de ramener encore les soldats ; mais tous leurs efforts étaient inutiles.

« Les républicains entendant beaucoup de bruit de notre côté, y pointèrent les canons et tirèrent à toute volée par-dessus les maisons. Un boulet siffla à un pied au-dessus de ma tête. L’instant d’après, j’entendis une nouvelle décharge, et je me baissai involontairement sur mon cheval. Un officier qui était là, me reprocha en jurant ma poltronnerie. « Hélas ! Monsieur, lui dis-je, il est bien permis à une malheureuse femme de baisser la tête, quand toute l’armée fuit. » En effet, ces coups de canon recommencèrent à faire courir nos gens qui s’étaient arrêtés. Peut-être, s’il eut fait jour, aurait-on pu les ramener. A quelques lieues du Mans, je vis arriver mon père[14]. Lui et Henri avaient long-temps essayé de rallier les soldats. Henri vint à moi : « Vous êtes sauvée, me dit-il. — Je croyais que vous aviez péri, lui répondis-je, puisque nous sommes battus. » Il me serra la main en disant : « Je voudrais être mort. » A douze lieues du Mans, je m’arrêtai dans un village : une grande partie de l’armée s’y arrêta également. Il n’y avait que peu de monde dans les chaumières : la route était couverte de pauvres gens, qui, accablés de lassitude, s’endormaient dans la boue, sans songer même à se garantir de la pluie. La déroute du Mans coûta la vie à plus de 15,000 personnes : ce ne fut pas au combat qu’il en mourut le plus ; beaucoup furent écrasés dans les rues du Mans ; d’autres, blessés et malades, restèrent dans les maisons et furent massacrés. Il en mourut dans les fossés et dans les champs voisins de la route. Une assez grande quantité suivit le chemin d’Alençon, et là ils furent pris et conduits à l’échafaud[15].

« Pendant la bataille, le chevalier Duhoux fut tué.

M. Herbault, ce vertueux et vaillant homme, fut blessé à mort, ainsi que M. le Maignan. Deux braves officiers blesses à Angers, MM. l’Infernat et Couly, y périrent aussi : un grand nombre d’officiers ne reparurent plus. M. de Solilhac fut pris et déposé dans une église pour être fusillé le lendemain ; il parvint à se sauver : quelques autres eurent le même bonheur. Au milieu des massacres horribles auxquels se livrèrent les vainqueurs, il y eut des traits d’humanité courageux, qui préservèrent plusieurs Vendéens ; mais en sortant du Mans, ils couraient de nouveaux dangers ; ils allaient se faire prendre et périr plus loin. MM. de la Roche-Courbon, Carrière, Franchet, de la Bigolière, eurent ce triste sort. M. d’Autichamp fut plus heureux, car, ayant été pris, M. de Saint-Gervais, son parent, officier républicain, le reconnut et l’habilla en hussard, ainsi que M. de Bernés. Ces messieurs se trouvèrent donc enrôlés parmi les républicains ; ils firent la guerre comme soldats, pendant un an, à l’armée du nord. Ils ont ensuite reparu dans la seconde insurrection.

« Telle fut la déplorable déroute du Mans, où l’armée vendéenne reçut un coup mortel ; il était inévitable. Le jour que l’on quitta la rive gauche de la Loire, avec un peuple de femmes, d’enfans et de vieillards, pour aller chercher un asile dans un pays que l’on ne connaissait pas, sans savoir la route que l’on devait tenir, et au commencement de l’hiver, il était facile de prévoir que nous finirions par cette terrible catastrophe. Le plus beau titre de gloire pour les généraux et pour les soldats, c’est d’avoir pu la retarder si long-temps. »

Ajoutons actuellement à ces détails, quelques faits particuliers recueillis et conservés dans les mémoires écrits sur les lieux.

Il y eut, assure-t-on, sur les huit heures du matin du 13, un combat singulier à la place de l’Éperon, entre deux chefs des deux armées. Les uns ont cru que l’officier vendéen était Stofflet, d’autres que c’était Larochejaquelein : on ignore quel était l’officier républicain. Ce combat fut sans résultat, parce que l’affluence des soldats des deux partis qui se poursuivaient, sépara les combattans.

Les vendéens n’avaient ni hôpitaux, ni médicamens pour leurs blessés et leurs malades, et les trois seuls chirurgiens qui fussent dans leur armée, aimaient mieux se battre que de faire leur métier. Ils manquaient aussi d’ingénieurs, et leurs canonniers, qui étaient des allemands pour la plupart, visaient mal et pointaient trop haut.

Les chefs se plaignaient d’avoir bon nombre de sauve qui peut ! de désorganisateurs, parmi leurs gens : ils les appelaient le parti Jacobin. On prétend que les hommes de ce parti avaient, dans la nuit du 12 au 13, brisé exprès dans la rue Dorée, des canons et des caissons pour embarrasser la retraite ; et qu’à Granville ils avaient fait échouer le siège en éteignant l’ardeur des paysans, à qui ils insinuaient que les chefs voulaient s’embarquer pour l’Angleterre et les abandonner à la merci des républicains.

L’incertitude où étaient les vendéens du point sur lequel ils devaient opérer leur retraite, et si l’on devait marcher sur Paris ou vers la Bretagne, les fit se disperser sur les quatre routes qui conduisent dans ces directions. Les uns s’acheminèrent par la route d’Yvré, les autres vers celle de Bonnétable ; le plus grand nombre du côté de la Croix-d’Or, où l’enfourchement des routes d’Alençon et de Laval les jeta dans un nouvel embarras : la plus grande partie, néanmoins, prit la dernière de ces routes, qui était la plus convenable. Ceux qui avaient suivi les deux premières se virent contraints, en apprenant leur erreur, de regagner celle de Laval, par des chemins détournés et à travers les champs ; beaucoup d’entr’eux, furent surpris par les bleus, qui ne les ménagèrent pas, irrités qu’ils étaient par les longues fatigues que leur causait la poursuite de cette armée, et par la résistance opiniâtre qu’elle avait opposé à leur entrée au Mans.

L’armée vendéenne avait commencé à défiler le jeudi 12 à quatre heures du soir ; elle arriva vers les huit heures à Logne, à 21 kilomètres (4 lieues) du Mans, sur la route de Laval. Westermann la poursuivit sans relâche, et s’il eût eu quelques pièces de canon et un bataillon d’infanterie avec lui, l’extermination des vendéens eût été complète. Mais l’avant-garde et une partie du principal corps d’armée, durent leur salut à Larochejaquelein qui soutint et protégea seul leur retraite : il était encore au Mans, le vendredi matin 13, sur la place de l’Éperon, et trouva moyen de faire établir une batterie de plusieurs pièces de canon au bois de Pennetières, laquelle atteignit un assez grand nombre des soldats républicains qui étaient à la poursuite de ses gens, diminua l’ardeur de cette poursuite, fit même replier une partie de ces troupes, que Westermann eût beaucoup de peine à faire repartir deux jours après, pour marcher à l’extermination des restes de cette armée, qu’il atteignit et battit de nouveau à Segré, et dont la perte fut achevée à Savenay.

Arrivé à Laval dans la soirée du 13, Larochejaquelein y fut rejoint par tout ce qui avait pu échapper au fer républicain. Excédé de fatigue, il entre dans une maison sur la route et demande à y reposer. On lui représente en vain le danger d’être surpris par Westermann : « le plus grand besoin pour moi, dit-il, ce n’est pas de vivre, mais de dormir. »

La plupart des vendéens qui s’écartèrent de la route et se répandirent dans la campagne, croyant se soustraire à la poursuite des troupes, y trouvèrent un sort non moins funeste. Les paysans s’étant armés, par l’ordre du représentant du peuple Garnier de Saintes, de tout ce qu’ils trouvèrent sous leurs mains, les chassèrent sans relâche et sans miséricorde. Il n’est pas une commune, pas un champ, pour ainsi dire, à une ou deux lieues de distance sur les deux côtés de cette route, qui ne soit devenu le tombeau de quelques uns de ces malheureux. Un peloton d’une trentaine d’hommes, qui opéra sa retraite à la traverse, entre Vallon et Loué, parvint cependant à se soustraire à cette poursuite, passa la petite rivière de Vègre, du côté d’Asnières, et rejoignit l’armée royaliste à Château-Gontier.

Madame Larochejaquelein a peint d’une manière pittoresque, l’état de misère et de dénuement dans lequel se trouvèrent les débris de cette armée, à son arrivée à Savenay. Tout avait été perdu et abandonné au Mans : voitures, charriots, malles, caisses, paquets, vêtemens, argent ; tout était resté dans les maisons, sur les places publiques, dans les rues, dans les chemins ; on n’avait eu le temps de rien déménager de chez ses hôtes, et ce qui était dans les voitures, avait été intercepté sur les routes, ramené et pillé par les vainqueurs.

« Pour se garantir du froid, dit cette dame, pour se déguiser ou pour remplacer les vctemens qu’on avait usés, chacun était couvert de haillons. J’étais vêtue en paysanne, j’étais enveloppée dans une vieille couverture de laine et dans un grand morceau de drap bleu, rattaché à mon col par des ficelles. Je portais trois paires de bas en laine jaune, et des pantoufles vertes, retenues à mes pieds par de petites cordes ; j’étais sans gants. M. Roger-Moulinière avait un turban et un doliman qu’il avait pris dans la salle de spectacle de la Flèche. Le chevalier de Beauvolliers s’était enveloppé d’une robe de procureur, et avait un chapeau de femme par dessus un bonnet de laine. M.me d’Armaillé et ses enfans s’étaient couverts de lambeaux d’une tenture de damas jaunes, etc. M. de Verteuil avait été tué au combat ayant deux cotillons, l’un attaché au col et l’autre à la ceinture ; il se battait dans cet équipage. »

De tous côtés on recueillait des prisonniers dans cette poursuite. Vingt-deux femmes vendéennes qui s’étaient enfuies dans des voitures par la route de Bonnétable, en sont ramenées, et massacrées à leur arrivée sur la place des Jacobins, par des hussards excités, dit-on, à cet acte féroce et sanguinaire, par des femmes des différens faubourgs. Une ouvrière, qui passait au moment de cette horrible exécution, obtient la permission de sauver un enfant de trois à quatre ans que sa mère tenait entre ses bras : « Non, s’écrie le pauvre enfant, moi mourir avec maman ! » Un homme de Gourdaine avait recueilli un enfant vendéen dans la déroute, et l’apporte à la municipalité pour obtenir la permission de l’élever. — « C’est un louveteau, dit un homme bien pensant de l’époque, il faut l’étouffer ! » — « Non citoyen, répond l’homme pauvre mais humain, tu ne l’étoufferas pas ; c’est de quoi faire un homme, je l’emporte et je l’adopte. »

La catastrophe terminée et le danger disparu, chacun sort de sa maison. On se rencontre dans les rues, on s’embrasse sans trop se connaître, pour se féliciter d’être échappé au danger. Chacun ignorait ce qui s’était passé hors de son quartier ; on allait voir les maisons qui avaient le plus souffert du combat ; quelques-unes étaient criblées de balles, de biscaïens, de mitraille, de boulets ; dans plusieurs on trouvait de ces projectiles tombés dans les appartemens.

Les autorités publiques s’étant éloignées du Mans avant l’invasion, on forma une municipalité provisoire, et on s’occupa des moyens de déblayer la ville, des immondices et des cadavres qui en obstruaient les rues : la plupart de ces cadavres affectés de leur vivant de maladies contagieuses, menaçaient d’y propager l’infection. Il s’agissait aussi de pourvoir à la subsistance des troupes, et pour l’une comme pour l’autre de ces nécessités, on manquait de voitures et d’approvisionnemens. Les représentans du peuple Barbot, Thureau et Prieur de la Marne, qui se trouvaient au Mans, en mission auprès de l’armée, parcoururent la ville à cheval, prirent les mesures sanitaires les plus urgentes, ordonnèrent à la municipalité provisoire de faire arrêter à leur retour tous les membres des administrations qui avaient abandonné leur poste, et de les livrer au tribunal révolutionnaire qu’ils établirent, pour juger les rébelles pris les armes à la main. Ces ordres, en ce qui concerne les membres des administrations, ne furent point exécutés.

Par les soins de la nouvelle municipalité, des voitures attelées arrivèrent des campagnes, on creusa des fosses où plus de deux mille cadavres furent enterrés ; on retira ceux jetés dans les deux rivières d’Huisne et de Sarthe, dont ils auraient corrompu l’eau ; la ville fut nettoyée avec une promptitude qui étonna les anciens administrateurs à leur retour au Mans. A défaut d’approvisionnemens pour les troupes, deux citoyens généreux, Chardron simple marchand de volailles et Lhéritier confiseur, se réunirent pour distribuer quinze sous à chaque soldat, à titre d’étape, et préservèrent ainsi la ville du pillage qui avait déjà commencé dans quelques maisons.

Un grand nombre de femmes vendéennes, échappées au carnage, furent renfermées dans la maison de l’Oratoire ; les enfans avaient été placés dans l’église et le presbytère de Sainte-Croix, où des personnes bienfaisantes s’empressèrent de leur fournir, de leur distribuer des alimens, de leur donner d’autres soins : plusieurs d’entre elles furent victimes de leur humanité et succombèrent aux maladies épidémiques, dyssenteries, fièvres malignes et putrides, dont étaient dévorés ces malheureux et qui les décimaient chaque jour. A Pontlieue, MM. Berard et Vétillard, négocians, convertissent en hôpital leur demeure : royalistes, républicains, malades, blessés, tous y trouvent indistinctement des secours et un soulagement à leurs maux. Mais tout n’est pas fini, le parti triomphant demande encore des victimes, selon les anciens usages des temps de barbarie. Les hommes faits prisonniers, doivent être livrés à la commission militaire dont il a été parlé : condamnés à mort, ils sont exécutés à Pontlieue, dans l’endroit où étaient autrefois les fourches patibulaires. De semblables exécutions eurent lieu sur tous les points où furent recueillis les débris de l’armée vendéenne, à Alençon, à Laval, à Mayenne, à Lassay, à Ernée, à Vitré, etc.[16]. Le jeune prince de Talmont, et le constituant Enjubault de la Roche, son homme d’affaires, furent tous deux enveloppés dans ces condamnations. Les femmes recueillies et renfermées, furent rendues à la liberté, au bout de quelques mois, malgré l’ordre de Garnier de Saintes, de les livrer au même tribunal, ordre que n’exécuta point le président Ysambart ; enfin, un autre ordre du même représentant, exempta du supplice les filles au-dessous de dix-huit ans et les garçons au-dessous de seize. « Ces individus, dit le proconsul, peuvent encore être rendus à la société, et, jusqu’à ce que la convention nationale ait statué sur leur sort, il suffit de les tenir en état d’arrestation. Quant à ceux qui n’ont pas plus de douze ou quatorze ans, comme ils sont susceptibles de toutes les impressions du bien, je ne vois aucun inconvénient de les placer entre les mains de bons patriotes, en prenant leurs noms qui seront inscrits dans leurs municipalités, ainsi que ceux des enfans dont ils se chargeront. » Les bras étaient rares alors dans les campagnes ; ces malheureux enfans y furent promplement recueillis, pour être employés aux travaux.

On estime que l’expédition d’outre Loire, coûta la vie à 60,000 vendéens ; 10,000 au plus regnagnèrent leur pays. Leur expulsion du Mans seule, en fit périr 15,000, suivant Madame de Larochejaquelein. Les vendéens laissèrent dans cette ville beaucoup d’or, d’argent et d’effets précieux : l’invasion de cette cité, loin d’avoir été, en résultat, une calamité pour ses habitans, a été, dit-on, la source de cette richesse commerciale qui s’y est développée depuis cette époque, d’une manière très-prononcée.

On a dit que les vendéens avaient apporté dans le département de la Sarthe un fléau plus funeste encore que l’épidémie qu’elle y propagea, la guerre civile de la chouannerie. Cette assertion nous paraît une erreur, puisqu’avant le passage de la Loire, l’insurrection de Brûlon et des communes environnantes avait eu lieu ; et que le département de la Mayenne ayant vu les frères Chouan en armes, plus d’un an avant cette époque, il eût été difficile de préserver notre département, qui en est limitrophe, de cette insurrection qui se propagea dans beaucoup d’autres, où les vendéens ne mirent point les pieds.

La Sarthe avait recueilli un grand nombre d’habitans des départemens insurgés, qui n’ayant pas pris part à l’insurrection, furent forcés d’abandonner leur pays, lorsque l’armée infernale y promena la dévastation. Ces réfugiés apportèrent dans notre contrée une industrie qui eut pu être pour elle une nouvelle source de richesse, le filage à la main, et la fabrication des tissus de coton, façon de Cholet. Quelques métiers s’élevèrent pour ce genre d’industrie, mais en trop petit nombre ; et elle ne tarda pas à disparaître, lorsque le rétablissement de la tranquillité rappela cette classe industrieuse dans ses foyers.

Garnier de Saintes avait prescrit de grandes mesures avant l’entrée des vendéens au Mans : « Considérant que de jour en jour, disait-il dans son arrêté du 12 frimaire (2 décembre 1793), les citoyens du Mans sont plus disposés, malgré la faiblesse de leurs moyens, à résister vigoureusement contre les attaques des brigands ; arrêtons que, dans toutes les rues par où les brigands pourront se porter en venant attaquer cette ville, il sera placé des fûts de barriques, des bois, fagots et autres objets propres à embarrasser les rues ; autorisons les commissaires nommés à cet effet, à requérir toutes les personnes qu’ils jugeront propres à remplir ces opérations, et, en cas de refus de la part de celles requises, elles seront mises en état d’arrestation, comme suspectes ; et pour donner plus de latitude au plan de résistance à opposer, il est enjoint sous peine d’arrestation, à tout citoyen indistinctement, du moment que le signal d’alerte sera donné, de barricader les portes de sa maison, et de se joindre à la force armée, « laissant aux femmes patriotes le soin de lancer de leurs croisées les pierres, les bois, l’eau bouillante et autres effets, dont elles pourront faire usage, pour exterminer l’ennemi ; et, dans le cas où il se trouverait qnelque individu assez scélérat pour tourner ce moyen de défense contre quelques patriotes, il sera fusillé aussitôt et sa maison rasée. » Cet arrêté avait jeté une terreur générale dans les esprits, placés entre le danger de la désobéissance, et celui des représailles de l’ennemi : ce dernier sentiment l’emporta, et cet arrêté ne reçut aucune exécution. Seulement les petits drapeaux tricolores que les habitans étaient obligés d’avoir alors à leurs fenêtres, paraissaient et disparaissaient plusieurs fois dans la même heure, suivant que l’annonce de l’approche de l’ennemi, les faisait enlever, ou que les injonctions de la police forçaient à les rétablir.

Une autre proclamation du même commissaire, datée d’Alençon le 25 frimaire (15 décembre), organisait le massacre contre les débris de l’armée vendéenne. « Si vous aimez votre patrie, y était-il dit, hâtez-vous d’exterminer les débris de ces brigands assassins ; levez-vous, foncez sur eux avec toutes les armes dont vous pouvez vous munir ; que le mouvement soit subit et l’indignation générale… — 1. Il est enjoint à toutes les municipalités d’appeler aux armes les citoyens, pour courir sur les brigands dispersés, qui se répandent dans les campagnes et les ravagent. — 2. Les communes qui réfuseraient de déférer à cet appel, seront regardées comme en état de rébellion et traitées comme telles. — 3. Les citoyens qui auront retiré chez eux quelques-uns des brigands ou favorisé leur évasion, de quelques manières que ce soit, seront traduits devant la commission révolutionnaire la plus prochaine, pour y être jugés comme complices des rebelles. — 4. Les officiers municipaux imprimeront, de commune en commune, le mouvement général d’insurrection contre les brigands ; et dans celles où il se trouve des bois, il s’y fera des battues, pour y poursuivre, tant de jour que de nuit, les brigands qui s’y seraient réfugiés. — 5. Les officiers municipaux veilleront également à ce que toutes les subsistances soient dérobées aux recherches des rebelles ; et s’ils se réunissaient en trop grand nombre, pour que la paroisse pût leur résister, il est enjoint à ces mêmes officiers municipaux, d’envoyer sur-le-champ des émissaires secrets dans les communes environnantes, pour faire sonner le tocsin, les réunir, et venir munis de toutes armes, au secours de la commune attaquée. »

Ainsi, cette chasse donnée aux débris de l’armée royaliste par les habitans des campagnes, n’était point de leur part l’effet d’un zèle spontané, comme certains jeunes publicistes, qui n’ont point vu cette époque et n’en ont point lu l’histoire, le prétendent ; mais bien le résultat d’un ordre impératif, auquel il y avait du danger à ne pas obéir.

1794. — Cette ardeur du représentant Garnier, ne semble pas devoir laisser de doute sur la pureté et la franchise de son républicanisme ; cependant il sera bientôt accuse de tiédeur, défavoriser les aristocrates, de mépriser les sans-culottes, enfin d’être un mauvais républicain.

Il existait au Mans à cette époque, comme dans toutes les communes de la république, une société populaire, composée de tout ce qu’il y avait de républicains les plus prononcés, les plus exaltés même, soit par sentiment et conviction, soit par calcul ou par terreur. Un certain nombre de jeunes gens, électrisés par un amour sincère de la patrie et de la liberté, et par les principes d’indépendance qui ont tant de ebarmes à cet âge et lui procurent de si douces et quelquefois de si décevantes illusions, se distinguaient par une identité de principes et de conduite qui en formait comme un corps homogène, mu par une seule pensée, un sentiment unique, le triomphe de la république et de la liberté. A la tête de cette jeunesse ardente, formant le noyau de la société populaire, était un jeune écrivain, l’un des premiers volontaires du département de la Sarthe, qu’une blessure reçue dans une des premières affaires, avait forcé à rentrer dans ses foyers, mais qui, ne pouvant plus servir de son bras la cause sacrée qu’il avait embrassée, voulait lui consacrer et sa voix et sa plume, en un mot toutes ses facultés : ce jeune homme s’appelait Rigomer Bazin. Pendant une vie extrêmement agitée, on le verra toujours, suivant avec ardeur et constance, la ligne politique qu’il s’est tracée, se trouver tantôt en deçà, tantôt au-delà des opinions du jour, être continuellement froissé par les événemens qui en résultent, paraître turbulent et indisciplinable, parce que seul, au milieu de la tourmente révolutionnaire, il ne cédera rien à l’empire des circonstances, et que, lorsque tout autour de lui suivra le torrent qui l’entraîne, lui seul voudra lui résister. Une mort violente, peu digne d’une si énergique constance, et, j’ose le dire, d’une si honorable conduite, sera le prix de vingt-cinq années de lutte et de persécution.

Les Grecs et les Romains devaient nécessairement offrir leur patronage à ces jeunes fanatiques politiques. Aussi, lorsque l’usage de rebaptiser tout à la république, commença à devenir à la mode, ne vit-on plus parmi eux que des Brutus, des Aristide, des Mucius-Scévola, des Caton et des Régulus. Pour eux, ainsi que je l’ai dit, Garnier de Saintes était un homme tiède, un républicain douteux : il s’était logé au Mans, chez des Aristocrates ; il fréquentait les gens de cette classe, s’en entourait volontiers, délaissait, méprisait même les Sans-culottes, ne méritait point, enfin, la confiance des vrais républicains. La Convention, elle-même était usée ; n’avait plus l’énergie qui pouvait sauver et maintenir la république ; avait besoin d’être régénérée : nous étions alors au commencement de 1794, ou à la moitié de l’an II. Ces accusations, ce dissentiment d’hommes dont les opinions étaient au fond les mêmes, ainsi que la suite des temps l’a prouvé, et ne différaient que par de légères nuances, mais que quelques aheurtemens d’amour-propre blessaient profondément ; manquèrent d’avoir une issue funeste pour ces jeunes républicains, à qui le nom de leur chef fut imposé. Garnier de Saintes jouissait du pouvoir proconsulaire ; ennuyé, fatigué des piqûres douloureuses que ces frelons politiques dirigeaient sans cesse contre sa personne, et déterminé surtout par une adresse factieuse, qui avait été rédigée et signée par eux et leurs adhérens, et qui n’était qu’une dénonciation en forme contre lui ; il ne vit de moyens de se délivrer de cette turbulente audace, que par une mesure révolutionnaire, pour laquelle il trouva une occasion favorable dans la découverte de la conspiration des Hébertistes, dont les chefs, Hébert, Ronsin, Vincent, Momoro, venaient d’être arrêtés. Le Bazinisme ne fut donc à ses yeux qu’une ramification de cette conspiration flagrante ; et les Bazinistes furent aussitôt saisis par ses ordres, conduits à Paris et bientôt devront être livrés à l’échafaud. Au même moment, une proclamation fait connaître le résultat de cette grande mesure : « La commune du Mans, y est-il dit, jouit de la plus heureuse tranquillité depuis que Garnier de Saintes a fait connaître au peuple, dont les fautes ne sont jamais que des erreurs, ceux qui le trompaient ; il a reconnu la voix de son représentant, et c’est dans le temple de la Raison (la Cathédrale), que la raison a repris son empire : si les premiers signes furent ceux de la prévention et de la défaveur, les seconds furent ceux de l’expression de rabattement et du repentir. » On voit que la mesure de Garnier ne fut pas accueillie avec une grande bienveillance, le patriotisme des Bazinistes, leur ardeur républicaine, qui avait quelque chose de chevaleresque, ne pouvait être pour leurs concitoyens l’objet d’un doute. Mais le représentant du peuple a parlé, il faut paraître convaincu de la sagesse de ses dispositions, ou risquer de suivre, comme leurs complices, les conspirateurs au tribunal révolutionnaire et probablement à l’échafaud. « J’ai monté à la tribune, écrivait Garnier de Saintes à la Convention nationale : et lorsque passant en revue les principes et la moralité de ces patriotes faux et astucieux qui avaient séduit la crédulité du peuple, je les lui ai présentés tels qu’il les avait connus lui-même, le prestige tomba ; et quand, m’arrêtant sur son injustice, j’en ai imputé la cause à ceux qui l’avaient méchamment entraîné dans un faux pas, la joie d’obtenir l’oubli d’une faute arrachée à la surprise, électrisa tous les cœurs : la sécurité devint générale, et chacun épanchant ses sentimens avec l’effusion de la franchise, les voûtes retentirent des cris long temps prolongés de Vive la Convention, vive la Montagne, périssent tous les traitres, vive le Représentant du Peuple ! » Cependant, cette mesure n’eût pas l’issue que Garnier croyait avoir droit d’en attendre. Les Bazinistes trouvèrent des défenseurs dans la députation de la Sarthe, dont les principes n’étaient pas suspects. Garnier avait dit dans une séance de la société populaire du Mans : « Il est telle heure, en ce moment les têtes des conspirateurs Bazinistes sont tombées sur l’échafaud. » Mais ses prévisions, ses sanguinaires espérances, furent trompées, le tribunal révolutionnaire de Paris, dans sa séance du 11 floréal (30 avril 1794) avait prononcé que les dix accusés « prévenus d’avoir été complices de la conspiration qui a existé dans la commune du Mans, contre la liberté et la sûreté du peuple français, tendant à dissoudre la représentation nationale à anéantir le gouvernement républicain, et à exciter la guerre civile, en armant les citoyens les uns contre les autres, ou contre l’exercice de l’autorité légitime, sont acquittés de l’accusation contre eux intentée, et mis en liberté. » Il y a dans ce jugement une bizarrerie remarquable : on y reconnaît qu’une conspiration a existé et ceux que Garnier accusait d’en être les auteurs, n’y sont qualifiés que de complices, et tous sont acquittés, et l’on ne voit point d’autres individus indiqués à leur place, comme pouvant être les auteurs de cette conspiration ! Ainsi furent arrachés à la mort des hommes la plupart estimables, dont plusieurs n’existent plus, dont un petit nombre sont restés invariables dans leurs opinions, au moins en théorie ; dont un plus grand nombre sont revenus à des sentimens d’amour portés jusqu’à l’enthousiasme, pour une autre autorité légitime, pour l’auguste famille proscrite alors.

Garnier de Saintes, un instant aterré par le dénouement inattendu du drame dont il avait cru faire une sanglante tragédie, s’était éloigné du Mans, avec l’espoir de ressaisir bientôt sa proie. En effet, il y revient au commencement de messidor (juin 1794), réunit le peuple en assemblée générale, et fait signer par cette assemblée et par toutes les autorités publiques, une nouvelle dénonciation à la Convention Nationale et aux comités de Salut-Public et de Sûreté-Générale, contre les prétendus conspirateurs, leurs complices et adhérens. « Une coalition liberticide, est-il dit dans cette adresse, a existé dans la société populaire du Mans. — Philippeaux en était l’âme et le chef. Il a subi la peine due à son crime, et ses adhérens vivent encore… Traduits au tribunal révolutionnaire, ils ont échappé au glaive de la vengeance nationale ; mais celui de l’opinion publique les a frappés, et morts dans le cœur des républicains vertueux, ils ne peuvent plus exister que par le supplice du remords et de l’infamie. Du fond de leur prison, ils ont agité des hommes immoraux et médians, qu’ils ont laissé après eux. Depuis le départ de Garnier de Saintes, les agens de ces conspirateurs avaient conçu de nouvelles espérances, et leur perversité se préparait à les réaliser ; déjà l’étincelle du système liberticide menaçait la commune du Mans d’un nouvel embrasement, lorsque Garnier de Saintes a reparu… : tout le peuple l’a entouré, croyant voir en lui la convention entière qui venait le sauver. Il a voulu connaître enfin en quoi consistait cette classe d’hommes, qui causait tant d’agitations et de désordre ; il a consulté le peuple dans son entier, tout le peuple en masse s’est rangé autour de lui et d’une voix unanime nous avons tous déclaré qu’il existait une conspiration perfide contre la liberté ; que les Bazin et autres, en étaient les principaux agens ; que ces êtres ambitieux par orgueil, immoraux par habitude[17], méchans et vindicatifs par spéculation, avaient entraîné une partie du peuple, par des séductions perfides, au lieu de le mener à la vertu par l’exemple et l’instruction ; qu’après eux ils avaient laissé des hommes dignes d’hériter de leurs vices et qui perpétuaient le même système de désorganisation. Qu’ils périssent donc, enfin, car si nous nous sommes un moment attendri sur leur sort, ce faux apitoyement a meurtri la liberté, etc. » L’acharnement de Garnier de Saintes contre des hommes dont il n’avait pu obtenir et dont il convoitait encore les têtes, n’eût pas une issue plus satisfaisante pour lui. — La Convention, les Comités tourmentés d’affaires bien plus importantes, la direction de quatorze armées, les embarras des subsistances, plus inquiétans que jamais, et, enfin, les dissentions intestines de l’assemblée elle même, suffisaient à captiver toute son attention ; des intrigues si obscures ne pouvaient l’en distraire, lorsqu’elle préludait à la chute de Robespierre et de ses adhérens, dont les têtes allaient bientôt tomber à leur tour sous le glaive révolutionnaire. Quelques mois plus tard, le 12 nivôse an III (1.er janvier 1795), le conseil-général de la commune, faisant la contrepartie de l’œuvre de Garnier de Saintes, désavouait les fameuses adresses et déclarations, dont nous venons de donner en partie le texte, et l’arrêté pris par ce représentant, par cette considération fort sage, que le tribunal révolutionnaire et le comité de sûreté générale de la Convention ayant acquitté Bazin et ses prétendus complices, des faits qui leur avaient été imputés, il était utile d’étouffer enfin toutes les causes de division entre les citoyens.

Mais, le sort auquel nos jeunes enthousiastes[18] étaient échappés comme par miracle, car c’en était un alors de soustraire sa tête à l’échafaud, surtout quand elle y était traînée par le pouvoir proconsulaire ; quand on avait été assez téméraire pour avancer à la Tribune d’une société populaire « que la Convention nationale était usée, qu’il fallait la renouveler ; que les pouvoirs trop long-tems concentrés dans la même main, perdaient de leur énergie ; que les représentans disséminés dans les départemens, étaient des visirs et des despotes ; » eux-mêmes y avaient exposé plusieurs de leurs compatriotes les plus estimables. Chefs et meneurs de la société populaire du Mans, une dénonciation est rédigée par eux contre un nombre d’hommes moins exaltés, moins à la hauteur de leur civisme, qui, par cela même, sont accusés de fédéralisme, accusation alors bannale, comme celle de modérantisme, mais qui, après les journées des 1.er et 2 juin 1793, suffisait pour conduire à l’échafaud. Thirion en mission dans la Sarthe, s’empare de cette dénonciation, fait arrêter ceux qu’elle accuse, et le 6 octobre, les dirige sur Paris. Jetés à Chartres dans les prisons, Thirion paraît, les interroge, leur reproche un style brissotin, des expressions qui ne sont point marquées au coin de la Montagne, et les laisse ainsi languir dans l’ignorance de leur sort. Ils étaient dix aussi, tous membres de l’administration départementale ou des autres autorités de la ville du Mans. La société populaire, aussi surprise qu’indignée de voir ses adversaires restés à Chartres, au lieu d’être traduits à Paris, afin que justice en fut faite, adresse une nouvelle dénonciation le 12 février 1794 : Bazin, à qui on en attribue la rédaction y dit : « Si par un hasard que je ne prévois pas, ils échappent au supplice, je les désignerai sans cesse au peuple, comme des bêtes féroces qui ont voulu boire son sang. » Cent-cinquante-deux membres de la Société populaire adhèrent à cette adresse et la signent : parmi eux on lit une foule de noms antiques, des Brutus, des Aristides, des Scévolas, des Régulus, etc., etc.[19].

Enfin, la liberté fut rendue successivement à chacune de ces victimes et, conformément à une loi du 18 germinal an III (17 avril 1795), le représentant Dubois-Dubais, réintégra dans leurs fonctions tous ceux d’entr’eux qui étaient membres des administrations. Plusieurs de ces proscrits ont figuré depuis d’une manière honorable, notamment MM. Hardouin aîné, et Delahaye, nommés députés en 1818.

On peut juger de l’exaltation qui régnait alors dans les deux partis, ou plutôt, dans les deux fractions opposées d’un même parti, par la résolution suivante, prise dans la séance du 18 ventôse (6 février 1794) de la société populaire, et consignée dans son procès-verbal. « Sur les avis multipliés parvenus à la Société républicaine du Mans, que quelques intrigans couverts du masque du patriotisme, avaient conçu et manifesté le projet infâme de dissoudre la Société, d’en former une qui rivalisât avec elle, et, par ce moyen, de jeter dans cette commune des ferments de discorde qui pourraient avoir les suites les plus funestes, tous les membres simultanément et par un mouvement spontané, ont juré avec enthousiasme de poignarder le premier factieux, le premier intrigant quelconque, qui oserait égarer le peuple au point de lui faire épouser toute querelle individuelle ; et de demeurer inviolablement attachés à la Société des Jacobins et à la Montagne. »

Ces dissensions qui prouvent, ce que personne n’ignore, que l’esprit de parti, dans toutes ses nuances, a des haines vigoureuses et de cruelles vengeances à exercer, n’étaient pas encore appaisées, que le fléau de la chouannerie affligeait déjà le département de la Sarthe, témoin et victime des mille horreurs qu’elle fit naître, ou dont elle fournit le prétexte et l’occasion.

Il faut le dire avec franchise, et le dire une fois pour toutes, afin de n’être pas obligé de le repéter sans cesse, et pour réduire au silence les hommes de mauvaise foi qui viendraient nous accuser de partialité dans le récit de cette guerre civile. Nous respectons l’opinion royaliste de cette époque, d’autant qu’il y avait un plus grand danger à la manifester ; nous croyons même, quelque soit la réprobation dont il soit utile de flétrir ces funestes guerres, qu’il y a quelque chose d’honorable, au moins sous le rapport de courage, à soutenir une opinion bien sentie et non factice, les armes à la main. Mais, les hommes de bonne foi conviendront à leur tour, et l’aveu s’en trouve plus loin dans quelques pièces émanées de la chouannerie elle-même, que le prétendu royalisme qui en fut le prétexte, n’a rien de commun avec l’enthousiasme contre-révolulionnaire de la Vendée ; qu’un grand nombre de ceux qui prirent les armes dans cette nouvelle guerre, se soucièrent peu d’assurer le triomphe de la cause, sous les enseignes de laquelle ils se rangèrent ; quelle ne leur servit que d’un masque honorable, pour excuser une conduite souvent infâme, la soif du sang, le désir de la vengeance, et la cupidité qui conduit à la spoliation. Le crime est toujours crime, de quelque sophisme qu’on se serve pour le pallier ; et certes, si le royalisme, la religion surtout, peuvent tolérer que l’on prenne les armes pour leur défense et pour faire triompher leur cause, face à face avec l’ennemi, sur un champ de bataille ; ils ne peuvent autoriser l’assassinat du citoyen paisible, désarmé, sans défense ; le brûlement des pieds ; le viol et l’incendie, du malheureux cultivateur et de sa famille, de tout autre individu isolé, tranquillement livré à ses occupations. Telle fut pourtant la conduite habituelle que tinrent une foule de vagabonds, de prolétaires sans moralité, de libertins turbulens, l’écume, enfin, de la population des villes et des campagnes, qui trouvèrent facile, en arborant une bannière respectable, d’acquérir les moyens de se livrer à toutes leurs passions, en puisant dans la bourse de leurs compatriotes sans beaucoup de peines, comme sans un grand danger. Nous n’entrerons point dans le détail de toutes ces turpitudes ; le récit en serait trop long, et n’offrirait qu’un tissu d’horreurs sans intérêt.

Tout le monde connaît l’origine de la seconde guerre civile appelée Chouannerie ; tout le monde sait qu’elle prit naissance dans la partie du Bas-Maine et du département de la Mayenne, qui avoisine la Bretagne ; que quatre frères contrebandiers, ou, comme on disait alors, faux-sauniers, parce qu’ils faisaient la contrebande du sel, en furent les premiers moteurs. Ces quatre frères, nommés Cottereau, furent surnommés Chouans par le peuple, parce qu’eux et les hommes de leur bande imitaient le cri des oiseaux de ce nom, comme signe de ralliement ; et que c’était principalement la nuit qu’ils se réunissaient pour leurs expéditions. « La chouannerie, suivant M. de Scépeaux[20], n’était point une révolte ; c’était tout au contraire la coalition de sujets fidèles, venant s’opposer à l’invasion de l’anarchie et de l’irréligion. Ils avaient pris les armes, pour défendre et conserver, non pour attaquer et détruire ; et, ainsi qu’on avait vu les soldats de Pelage, garder dans les rochers des Asturies un dernier refuge à la puissance espagnole, les chouans se crurent appelés à donner dans leurs bocages un dernier asile à la monarchie française. » Certes une belle phrase fait un bel effet dans un livre, mais le non pour attaquer et détruire est si éloigné de la vérité ; le résultat de cette guerre a si peu répondu à son prétendu principe ; et il y a tant de sophisme dans l’assertion que cette guerre n’était pas une révolte, comme si, quelque soit la légitimité du motif, il n’y avait pas révolte chaque fois qu’on prend les armes contre un gouvernement de fait ; comme si, il n’y avait pas quelque chose d’horrible à fusiller ses concitoyens par-dessus les haies, à s’introduire par la violence dans leur domicile ; à les étendre sur les flammes de leur foyer, pour les punir de leurs opinions réelles ou présumées, de leur obéissance à un ordre de choses contre lequel chacun d’eux n’a isolément aucun pouvoir, et à prolonger ce supplice jusqu’à l’aveu du lieu où se trouve leur argent, pour s’en emparer et en user à son gré ; qu’il faut renoncer à toute saine notion du juste et de l’injuste, pour laisser passer, sans protester contre, de semblables assertions.

Hoche appelé à combattre la chouannerie, écrivait à un général de ses amis : « Je fais ce qu’on appelle la guerre aux Chouans. Les drôles de gens ! On ne les voit jamais… »

Nous avons été forcé d’entrer dans ces considérations, parce que c’est ainsi que s’annonça la chouannerie, dans le département de la Sarthe, après la retraite des vendéens. Chaque nuit était le témoin de quelque surprise, de quelque violence, dont le récit venait affliger les paisibles citoyens à leur réveil, et jeter la terreur parmi la population des campagnes particulièrement. Arrêter une diligence chargée des fonds publics, forcer la caisse d’un percepteur, eussent été de bonnes guerres ; mais c’était en outre, ainsi que nous l’avons dit, un patriote, un acquéreur de biens nationaux, un prêtre assermenté, attaqué chez lui, couché sur les flammes de son foyer, ou fusillé à sa porte, dont chaque jour révélait la triste destinée ; et les femmes, les enfans, les meubles, l’argent et jusqu’à la maison, les bestiaux, et les fourrages, qui étaient l’objet de la violence, de l’incendie et de la spoliation. La terreur fut bientôt extrême dans les campagnes : un grand nombre de leurs habitans, mal notés par ces prétendus royalistes, furent obligés de se réfugier dans les villes avec leurs familles et d’abandonner à des mercenaires le soin de leurs fermes, de leurs provisions, de leurs ensemencés et de leurs bestiaux. Une nuit, l’un de ces actes hostiles s’était commis dans telle commune ; la nuit suivante c’était trois lieues plus loin. Partout et nulle part, telle était la dévise de ces bandes, que ni troupes de ligne, ni gardes nationales, ni colonnes mobiles de réquisitionnaires ou de conscrits, ne pouvaient atteindre, car soit connivence, soit terreur, leur marche était infiniment secrète, aucun paysan ne voulant ou n’osant la révéler. Souvent même officiers et soldats des colonnes mobiles de gardes nationales, de réquisitionnaires ou de conscrits, correspondaient avec eux, ou, le plus souvent, s’évadaient pour aller grossir leurs rangs.

Cependant, cette guerre de guérillas, si bien appropriée aux contrées de l’Ouest de la France, et particulièrement aux départemens de la Sarthe et de la Mayenne, dont les chemins creux, les nombreux fossés, les haies épaisses, s’y prêtaient merveilleusement, convenait infiniment à la classe populaire dont nous avons parlé, et les succès qu’obtinrent ceux qui les premiers s’y livrèrent, entraîna un grand nombre de leurs semblables à les suivre et à les imiter. L’opinion, sans doute, y prit une part active ; on était las dans les campagnes d’une république si orageuse, par les motifs énumérés plus haut. Les rangs bientôt se grossirent ; on eut des compagnies, des bataillons et enfin des armées ; bientôt on se livra à de plus grandes opérations. Du département de la Mayenne, où la première chouannerie fut renforcée par quelques débris de l’armée vendéenne, cette insurrection pénétra dans la Sarthe, par la partie Ouest de ce département, et s’étendit peu à peu jusqu’à son extrémité Est. Presque tous les cantons en furent infestés par la suite : cependant la partie E. S. E. fut celle où ses rangs furent les moins épais.

Le conventionnel Génissieu, envoyé en mission dans la Sarthe et dans l’Orne, exprimait ainsi au comité de Salut-Public, à l’époque des 4 et 9 janvier 1795, l’état des choses dans le premier de ces départemens : « Les horreurs et les atrocités sont à leur comble ; la totalité du département de la Sarthe est dans l’état le plus effrayant. De toutes parts, les fonctionnaires publics offrent leur démission, ne pouvant plus rester à leur poste. Deux seuls districts (le département en comprenait neuf) font monter les victimes à 400, tous patriotes, et la plupart fonctionnaires publics. » — « Les dangers s’accroissent chaque jour : à mon arrivée il n’y avait que quelques scélérats, secondés par quelques jeunes gens de la réquisition ; les brigandages commis depuis en ont imposé à tout ce qui était reconnu patriote. La terreur en a jeté une portion parmi les chouans, et ceux que la peur n’a pu réduire ont été massacrés. » Le 30 du même mois, un autre député, également en mission dans les contrées de l’Ouest, écrivait aussi au comité de Salut-Public : « Je reçois à l’instant des nouvelles affligeantes des districts de Châteauneuf (Maine-et-Loire), et de Sablé : pillages, viols, massacres, incendies, charettes démontées, essieux cassés, etc. etc., voilà en peu de mois le tableau de ce pays. » Enfin, et pour puiser partout des preuves de la manière dont se faisait cette guerre, nous citerons les documens suivans : « De par le Roi et M. de Planeste, commandant l’armée royaliste, nous vous sommons, de nous envoyer la somme de 10,000 livres, ou sinon, nous vous enlèverons les bestiaux de vos endroits ; si cela ne suffit pas, nous saurons comment nous y prendre. Signé, Planeste commandant, et Guérin. » — « Au nom du Roi. Je promets au premier bûcheron que nous trouverons à abattre du bois pour les bleus, qu’il sera fusillé sur-le-champ. Signé, Lajoie, Tranchemontagne, dit Denis. » Nous pouvons encore nous appuyer de l’autorité d’un écrivain royaliste, M. Alphonse de Beauchamp. « La Bretagne, dit-il, et c’est de la chouannerie dont il parle, n’a produit qu’une guerre sourde et stérile, dépourvue d’actions éclatantes, barbare et cruelle, plus affreuse encore que toutes les guerres intestines des siècles précédens[21]. »

La convention nationale, qui avait rejeté avec indignation la proposition d’une amnistie faite par Levasseur (de la Sarthe), en faveur des insurgés de la rive droite qui, pendant le séjour des vendéens sur ce coté de la Loire, avaient été entraînés forcément dans la guerre civile, finit pourtant par s’apprivoiser avec cette idée, et, dans une proclamation du 20 frimaire an III (10 décembre 1794), offrit amnistie à ces rebelles, avec lesquels elle avait semblé ne devoir jamais traiter. Cette mesure fit peu d’effet sur l’esprit des chouans, et Génissieu se plaignait, dans sa lettre du 5 janvier suivant, qu’elle ne leur avait paru qu’un aveu de l’impuissance où l’on était de les combattre et de les réduire. Cependant, une entrevue ayant eu lieu le 12 février 1795, à la Jaunais, près Nantes, entre les représentans du peuple en mission dans les départemens de l’Ouest et les chefs vendéens, Charette, Cormatin et autres, le premier remit aux représentans, au nom de son armée et de celle du centre, un écrit intitulé Paroles de Paix, contenant une série de propositions en 22 articles, dans lesquels les royalistes réclamaient : le rétablissement du culte, l’exemption des réquisitions d’hommes en faveur des pays insurgés, l’indemnité des pertes supportées par les vendéens pendant la guerre, l’exemption de tout impôt pendant dix ans, la formation d’une force publique composée des seuls habitans, sous les ordres des chefs vendéens, et la retraite des troupes de la république ; enfin, le retour des émigrés vendéens, des prêtres déportés, etc. Le 17 du même mois, Stofflet se rendit avec le curé Bernier à une seconde conférence au même lieu, et la pacification fut signée, non par un traité en forme, mais, d’un côté, par les arrêtés que prirent les représentans du peuple, et qui accordaient toutes les conditions convenues ; de l’autre, par des déclarations de soumission signées des chefs, dont les principaux reçurent la promesse de sommes assez considérables, tant en numéraire qu’en assignats. Cette transaction est connue dans l’ histoire loire de celle guerre sous le nom de Pacification de la Jaunais, du lieu où elle fut convenue entre les stipulans. Le même jour 17, les principaux chefs des chouans y adhérèrent, et successivement tous les autres chefs de corps. Parmi les officiers vendéens signataires de la soumission de la Jaunais, se trouvaient les noms de Charette, Sapinaud, Baudry, de la Robrie ; Stofflel, Trotouin, de la Ville de Baugé ; elc., Cormatin et Solilhac, de Scépeaux et autres chefs de chouans, la signèrent en même temps. D’autres chefs de ces derniers, notamment Coquereau, Turpin de Crissé et beaucoup d’autres y adhérèrent les jours suivans, ainsi que plusieurs qui souscrivirent sous les noms de Bataillon, Sans-Peur, Joli-Cœur, Monte-à-l’assaut[22], etc., noms et signatures qui ne pouvaient donner une grande idée de la sincérité et de la bonne foi de ceux qui s’en servaient.

En effet, cette prétendue soumission n’était qu’une ruse pour obtenir une trêve, se recruter et s’approvisionner pendant quelque temps ; et le quatrième arrêté rendu par les représentans du peuple, pour remplir les stipulations convenues, lequel créait une garde territoriale de deux mille hommes, à l’effet de veiller au rétablissement du bon ordre et d’assurer l’existence des gens sans asile et sans aveu, devait être, au contraire, une source d’abus et de désordre. Aussi, la demande que firent les chefs insurgés d’une mesure semblable, n’était-elle qu’un piège dans lequel des hommes sages ou plus avisés n’auraient pas du tomber. Hoche était loin d’approuver cette mesure. « Ne craignez-vous pas, écrivait-il au représentant Bollet à Nantes, que les gardes territoriales que vous formez dans la Vendée, ne soient un noyau d’armée, auquel viendront se réunir les brigands, lorsque l’idée de reprendre les armes leur passera par la tète ? » L’événement vint bientôt justifier ses soupçons.

Hoche, commandant en chef les forces de la république dans l’Ouest, avait pris des mesures pour assurer la tranquillité publique, en exécutant l’amnistie, et, selon les hommes instruits dans cette partie, « tous les conseils de la prudence, de l’humanité, et de l’art militaire, se trouvaient réunis dans ses instructions. » Cependant Dubois-Dubais, envoyé par la convention en mission dans les départemens de l’Orne et de la Sarthe, à peine arrivé à Alençon, loin du théâtre de la guerre, sait mieux que Hoche, ce qu’il faut faire, contrarie et contremande même toutes ses mesures, et écrit au comité de Salut-Public lettres sur lettres, pour blâmer la conduite et discréditer les dispositions du général. Celui-ci avait organisé des camps retranchés d’où partaient des colonnes mobiles pour faire des battues continuelles. « D’ailleurs, disait-il, je ne fais aucune disposition particulière, je donne dans mes instructions aux chefs de corps, les principes généraux relativement aux localités, après quoi, les officiers généraux agiront. » Dubois-Dubais, partisan du système des cantonnemens, prend le 21 février un arrêté tout contraire aux dispositions de Hoche. « Vu les nombreuses réclamations des communes dans lesquelles sont placés les cantonnemens ; vu qu’il est impossible que le général Hoche, de son quartier-général à Rennes ; puisse juger, etc. Arrête, vu l’urgence, que les troupes distribuées dans les différens cantonnemens de l’Orne et de la Sarthe, y resteront provisoirement. »

Le 2 mars 1795, Stofflet et plusieurs officiers de son armée, protestèrent contre la pacification. Quelques chefs de chouans, au contraire, qui, dans ce moment au moins, paraissaient être encore de bonne foi, parcouraient les différens cantonnemens pour les disposer à la paix, ou pour les y maintenir.

D’un autre côté, le représentant du peuple Boursault, très-opposé aux mesures de pacification, et qui, ayant été en mission daus la Vendée, était rentré au sein de la convention, avait parlé avec peu de ménagement des chouans, dans une discussion qui s’était élevée dans l’assemblée le 7 mars. Coquereau, chef d’un des districts insurgés, crut devoir écrire au comité de Salut-Public, pour chercher à effacer l’impression défavorable qu’avait pu produire le discours de Boursault. « Demain, marquait-il, nous partons pour les districts de Châteauneuf, Baugé (Maine-et-Loire), Sablé et la Flèche (Sarthe) ; enfin, nous emploierons tous les moyens qui sont en notre pouvoir pour rétablir la tranquillité. Que le traité de la Vendée soit commun avec nous, et nous nous chargeons, ainsi que les vendéens, de la destruction de tous les voleurs qui ne se sont enrôlés avec nous que dans l’espoir du pillage[23]. Nous croyons devoir répondre à votre collègue Boursault, lorsqu’il nous compare à l’oiseau de nuit, que ce n’est pas delà que dérive le nom qui nous a été donné, mais bien des trois frères Chouan[24], contrebandiers et habitans des environs de Laval, premiers chefs de bande, qui n’eurent jamais d’autres motifs d’insurrection que ceux du pillage. Lorsqu’il vous dit que nous sortons à six heures du soir pour commettre nos massacres pendant la nuit, sans doute que c’est pour que vous ne soyez pas surpris qu’il ne nous ait pas rencontrés pendant le jour ; et certes, son collègue Bézard, en mission à Angers, ne vous dira pas la même chose. Nous lui dirons aussi qu’une partie des massacres qui nous sont attribués, ont été commis par des agens secrets de Robespierre et de ses successeurs, envoyés parmi nous ; nous lui dirons qu’il n’est pas un individu dans nos départemens, qui ne soit dans le cas de vous assurer que nous nous battons plus le jour que la nuit, et que plus de deux cents cantonnemens républicains ont été battus en plein jour et mis en déroute complète, en nous abandonnant armes et bagages ; et si vos généraux sont de bonne foi, ils vous diront qu’ils nous ont vu quelquefois au nombre de 1,000 à 1,200 sur un même district. « Le régime affreux de Robespierre nous à fait organiser ; la destruction de son système sera aussi la nôtre, si la Convention y consent… »

Stofflet recommence les hostilités, le 18 mars, en attaquant un bivouac de huit cents hommes établi sur les hauteurs de Chalonnes, et cette petite ville en même temps ; les grenadiers de la Sarthe et de Chartres s’y battirent en désespérés, écrit le conventionnel Bézard au comité de Salut-Public. Ces grenadiers de la Sarthe appartenaient aux bataillons de réquisitionnaires de ce département, réorganisés après l’évacuation du Mans, qu’on dirigea vers la Vendée, et qui, plus tard, firent la campagne contre l’Espagne, incorporés dans d’autres corps. On a vu que ce n’était pas la première circonstance, et ce ne sera pas la dernière, où les Sarthois seront cités pour leur valeur.

Malgré les protestations de Coquereau, et peut-être son désir sincère de la paix, les chouans reprennent bientôt les armes. « Tout se préparait pour la paix, écrivait l’administration du district de Segré au comité de Salut-Public, le 30 mars, lorsqu’il s’est opéré un changement subit. Dix émissaires de Stofflet, secondés par des prêtres, ont soulevé les chouans contre leurs chefs : Turpin et Dieuzie (signataires de la pacification de la Jaunais) ont été destitués. Il a été arrêté que les chouans se battraient si Stofflet se battait. Les chefs des districts de Segré, Châteauneuf (Maine-et-Loire) ; Laval, Craon, Château-Gontier, Evron (Mayenne), Sablé, la Flèche, le Mans (Sarthe), sont retournés à lenrs bandes. » Les chouans, dans ces districts, ne formaient encore que des bandes, dont chacune avait son chef particuher et indépendant.

A la sollicitation de Dubois-Dubais, le comité de Salut-Public, par un arrêté du 3 mars, avait mis les trois departemens de la Sarthe, de la Mayenne et de l’Orne, sous les ordres du général de division Tilly, qui n’en vint point prendre le commandement : Hoche, resté le maître de disposer des troupes, envoya deux régimens de cavalerie dans ces departemens.

Les districts de Sillé et de Fresnay (Sarthe) furent tantôt envahis, comme ceux limitrophes, par l’insurrection : de 47 municipalités dont se composait le dernier, 30 avaient déjà vu, au 22 mars, tous leurs papiers et registres civils dévorés par les flammes. Quoique affectant des sentimens de paix, les chefs des chouans commandaient avec arrogance. Maîtres de la campagne, ils l’étaient aussi des vivres : un représentant ayant envoyé des commissaires dans une commune de leurs cantonnemens pour en requérir des grains, ses envoyés en rapportèrent cette déclaration. « Nous capitaine commandant, après avoir entendu la demande des commissaires qui nous ont été envoyés, voulons que toutes les troupes de la république soient levées de leur camp et cantonnemens, et qu’il ne soit envoyé aucune escorte sur les grandes routes, ni patrouilles qui puissent nous inquiéter. Faites cela, et nous vous ferons passer après demain trois mille boisseaux de grains, etc. 21 mars 1795. Signé Hector, secrétaire royal ; Sans-Peur, capitaine ; le Chandelier, commandant provisoire. » Enfin, le 29 mars, l’insurrection était presque générale dans la Sarthe. Le général Watrin écrivait alors, de la Flèche, au comité de Salut-Public, qu’outre le district de Sablé, où il s’était assuré de l’existence d’un rassemblement composé de quatre mille personnes guidées par des prêtres, il s’en formait d’autres sur plusieurs points de ceux de la Flèche, le Mans, Sillé, Fresnay, la Ferté-Bernard et Mont-sur-Loir (Château-du-Loir).

L’attaque de la ville de la Ferté-Bernard, le 9 avril, fut une des principales entreprises des chouans dans la Sarthe, à cette époque. Le courage des habitans et d’une trentaine de militaires qui en formaient la garnison, l’impéritie de ceux qui la tentèrent, la rendirent vaine : au surplus, le corps qui l’entreprit était sans connexité avec les autres, et ne se composait que de paysans et de vagabonds du pays. Cette attaque fournit une belle occasion à Dubois-Dubais de persévérer dans ses haineuses accusations contre Hoche : « Il y a longtems que je vous ai mandé, écrivait-il, le 13 avril, au comité de Salut-Public, que je m’apperçois sensiblement par les ordres et les différentes mesures proposées par Hoche, qu’il s’efforçait d’organiser une nouvelle Vendée dans les départemens de l’Orne et de la Sarthe… ; aujourd’hui les vœux de Hoche sont entièrement remplis. La Sarthe est en entier au pouvoir des chouans, ainsi qu’une grande partie de l’Orne ; il ne leur manque que les chefs-lieux de districts, mais ils commencent à se réunir en force pour les attaquer : la Ferté-Bernard l’a été il y a quatre jours. Hoche aura-t-il toujours de vous une confiance qu’il ne mérite pas. Ce qu’il a fait pour l’Orne et la Sarthe, il l’a fait pour la Mayenne. On le croirait plutôt dans l’intérêt des chouans que dans ceux de la république, car il n’épargne rien pour favoriser leurs entreprises. »

De toutes parts, les chefs républicains se plaignaient de la tolérance accordée aux chouans. Leurs chefs, profitant de ce faux état de suspension d’armes, qui résultait de la convention de la Jaunais, se donnaient toutes sortes de mouvemens pour augmenter leurs forces. Geslin, l’un d’entr’eux, venu au Mans sous prétexte de pacifier le pays, y avait recruté presque publiquement, et enrôlé beaucoup de monde ; un détachement de dragons stationné à Foulletourte, s’était laissé séduire par lui et par un autre chef nommé Lhermite, à force vin et assignats ; bon nombre de ces militaires étaient passés aux chouans avec armes, bagages, chevaux et munitions ; vingt-cinq chasseurs à cheval venant de la Flèche au Mans, avaient été désarmés et démontés par leurs gens. « Nous sommes bloqués à plus de douze lieues à la ronde, écrivait le chef d’escadron de gendarmerie Clouet, le 14 avril, au comité de Salut-Public, et nous n’avons qu’un quarteron de bœuf par jour, point de bois, ni beurre, ni œufs. » La trahison de Geslin et de Lhermite leur fut funeste : arrêtés près de Laval, ils sont fusillés, malgré la trêve, par les soldats patriotes, indignés de leurs menées et de leur embauchage. Cependant un nouveau traité de pacification est signé à la Mabilais près Rennes, le 20 avril : la majeure partie des officiers de Stofflet, y adhéra et presque tous les chefs de chouans.

A la fin d’avril, de nouvelles dispositions sont prises par le comité de Salut-Public, pour le commandement des armées de l’Ouest. Hoche conserve celui de l’armée des Côtes-de-Brest ; son quartier-général est à Rennes. Aubert-Dubayet est nommé à celui de l’armée des Côtes-de-Cherbourg, et fixe son quartier-général à Alençon. Le département de la Sarthe, comme ceux de l’Orne et de la Mayenne, se trouve placé sous les ordres de ce général.

Caumartin, malgré ses protestations pacifiques, n’en continuait pas moins sous main à faire des dispositions hostiles : ayant convoqué à Bazouges (Mayenne) tous les chefs de son parti, on résolut dans cette conférence, de ne point licencier les rassemblemens, d’en former, au contraire, de plus considérables, pour pouvoir recommencer les hostilités. Hoche étant venu conférer à Laval avec Aubert-Dubayet, afin de se concerter sur les mesures à prendre dans les circonstances, Caumartin essaya de le faire enlever à son retour sur la route de Rennes ; mais la prudence du général républicain rendit ce projet infructueux.

Dans le district de la Ferté-Bernard, une petite commune appelée Nogent-le-Bernard, était plus particulièrement le foyer de l’insurrection. Informés de l’absence d’une partie de la garde nationale de la ville de Bonnétable, les chouans s’y portent le 20 mai, au nombre d’une quarantaine, la surprennent, ainsi que nous le disons, à cet article, commettent quelques désarmemens et quelques pillages, et se retirent en emportant le drapeau tricolore, emmenant avec eux les deux couleuvrines que possédait la ville. Humiliés de cette surprise, vingt-deux gardes nationaux de Bonnétable se rendent à Nogent, le 4 juin au matin, se divisent en trois pelotons sous les ordres de MM. Henri Leclerc, Boivin et Luzu aîné. Le premier peloton commandé par le monsieur Leclerc se porte à l’église pour s’assurer des cloches ; le second va droit à la maison d’un nommé Chrétien, chef du détachement spoliateur ; le troisième à la maison de Bourdin, homme déterminé, chez lequel devaient se trouver le drapeau et les couleuvrines. Bourdin surpris, à qui on promet qu’il ne lui sera rien fait, s’il rend les objets qu’on lui réclame, se lève, conduit le peloton commandé par le monsieur Luzu, auquel s’était réuni celui sous les ordres de monsieur Leclerc, dans son jardin, où les deux petites pièces étaient enterrées, et remet le drapeau tricolore. Chrétien fut également trouvé au lit : l’ordre de remettre ses armes lui est intimé, ce qu’il fait après s’être levé. Sur l’observation qu’il lui reste des pistolets, il les tire avec précipitation de sous son chevet et semble vouloir les diriger sur monsieur Boivin, qui le prévient d’un coup de baïonnette, et le force à rendre ses armes. La petite troupe, à laquelle deux ou trois habitans de Nogent s’étaient réunis pour cette expédition, revient triomphante à Connétable, ramenant ses canons et son drapeau, et de plus le drapeau blanc des chouans qui fut envoyé au district de la Ferté-Bernard.

L’année 1795 se termina presqu’entièrement dans cet état de suspension d’armes qui n’était pas la paix, mais seulement une trêve insidieuse, pendant laquelle les deux partis, continuellement sous les armes, avaient d’autant plus à s’observer l’un l’autre, que ni l’un ni l’autre peut-être, n’était de bonne foi ; que l’un et l’autre auraient préféré se mesurer franchement les armes à la main. La catastrophe de Quiberon fut le dernier acte de ce drame politique, drame bien funeste pour ceux que le machiavélisme anglais y sacrifia si inhumainement.

Les contemporains se rapellent encore toutes les circonstances de cette funeste guerre civile de la chouannerie, que nos enfans ne connaîtront bientôt que de nom. Quelques nouveaux détails sur sa nature pourront donc n’être pas de trop ici : nous les puisons dans une lettre du général Hoche et dans un rapport de son chef d’état-major au comité de Salut-Public. Ils prouveront que ce général avait bien étudié le pays et les hommes contre lesquels il était chargé d’agir : ces pièces sont du mois d’avril 1795.

« Ce genre de guerre est bien différent de celle qui se fait aux frontières. Là, l’ordre des divisions et des brigades est observé, on se tient rassemblé, on marche en corps, on se déploie sur le terrain, on combat en masse ; ici, au contraire, l’armée obligée d’être partout, se trouve distribuée en une infinité de fractions, sur un territoire d’une immense étendue ; et, hors les places qui ont garnison, le reste des troupes est répandu dans la campagne, pour ainsi dire en tirailleurs. Il ne se passe pas de jour qu’il n’y ait plusieurs militaires tués ; environ douze mille hommes sont à l’hôpital.

« L’arrondissement de l’armée des Côtes- de-Brest et de Cherbourg, est composé de treize départemens, savoir : Ille-et- Vilaine, Côtes du-Nord, Morbihan, Loire-Inférieure, Maine-et-Loire, Sarthe, Mayenne, Orne, Finistère, Manche, Calvados, Eure, Seine-Inférieure, ce qui présente une surface de 4,000 lieues carrées environ, sur un développement de côtes de près de 350 lieues. Si l’on en excepte les cinq derniers départemens, tout le reste est insurgé et peuplé de chouans. Ceux-ci, dans un pays couvert, rempli de forêts, coupé par des défilés, par la connaissance particulière qu’ils ont des localités, ont un avantage incalculable sur nos soldats. Une poignée d’hommes instruits à leur genre de guerre, arrêtera la plus forte colonne en marche, lui détruira du monde et mettra le militaire le plus consommé en défaut. Du moment que la nature favorise de cette sorte notre ennemi, il devient très-difficile de le combattre avec succès et de lui opposer les ressources de l’art. Il faut un génie prodigieux pour triompher de tant d’obstacles.

« D’un autre côté, la majeure partie des départemens insurgés, et particulièrement ceux des ci-devant provinces de Bretagne, Maine et Anjou, fournissent aux rassemblemens des chouans, ou les favorisent d’une manière ouverte, soit par inclination, soit par terreur. On compte dans ces contrées peu d’hommes éclairés ; l’ignorance et le fanatisme régnent là comme dans les siècles du régime féodal. Les mots de liberté et d’égalité, ne sont point compris ; aussi l’armée n’est-elle entourée que d’ennemis ou d’espions. Les administrations ont passé longtems pour être généralement mauvaises et composées de terroristes ou d’aristocrates. Le peuple tient moins, ce me semble, à l’idée du royalisme, qu’à ses préjugés religieux : l’essentiel est de le contenter sur ce dernier article ; ce peuple est bon de sa nature, il est égaré, il faut le plaindre, s’attacher à le guérir de ses erreurs, le traiter avec douceur et l’éclairer.

« Les prêtres et les nobles ont excité de concert l’insurrection ; mais les premiers jouissent sur les esprits d’un pouvoir plus absolu que les autres. Il dépend d’eux, en quelque sorte, de faire la paix ou la guerre. On sent combien il est difficile d’agir dans un pays où l’esprit des habitans est entièrement tourné contre vous. On est fondé à croire que l’établissement de la liberté des cultes, la rentrée des jeunes gens de réquisition dans leurs foyers, et la continuation des moyens de douceur, employés jusqu’ici pour pacifier ces départemens, achèveront peu à peu, avec le secours d’une surveillance très-active, d’y rétablir le calme et une tranquillité parfaite. Si les mesures d’humanité et de justice étaient épuisées sans aucun fruit, il ne resterait plus, on le déclare avec douleur, qu’à tourner contre les rebelles, des forces majeures et verser des torrens de sang. Cette supposition, qui répugne à la nature, fait frémir, et le ciel nous préserve sans doute de la voir jamais se réaliser.

« Je ne préciserai point le nombre des chouans : cette supposition, si on la voulait exacte, est impossible à faire. On doit présumer que leur armée est considérable, à en juger par la quantité des départemens où elle exerce journellement ses ravages, et les forces républicaines qu’elle tient pour ainsi dire en échec.

« On connaît le caractère des chouans : leur manière de faire la guerre, appropriée aux localités, est de s’éparpiller par petites troupes, de s’embusquer derrière les haies, de marcher par des chemins couverts, d’attaquer avec trahison, et de ne combattre qu’avec la certitude d’échapper aux poursuites de leurs adversaires, si ceux-ci avaient l’avantage,

« Le plan des chefs est d’attaquer les villes et les troupes, de désorganiser les autorités constituées, d’être maîtres du plat pays. Leurs moyens d’exécution sont : le pillage, le meurtre, l’incendie. Ils assassinent pour comprimer le parti des patriotes par la terreur. Pour augmenter le nombre de leurs complices, ils caressent les préjugés religieux, se disent les protecteurs des campagnes contre les entreprises des républicains, les soldats de la religion ; et affectent de s’opposer à ce qu’on enlève les denrées de chez l’habitant.

« Le noyau des rassemblemens a, dans l’origine, été formé de contrebandiers, de brigands de profession, de déserteurs. Ces rassemblemens, grossis par l’intrigue des prêtres et des nobles, désespérés de la révolution, ont pris de la consistance lors de la déroute des brigands qui avaient passé la Loire, et plus encore par l’effet des atrocités commises sous le régime de la terreur.

« Assigner le terme où ces malheureuses contrées seront entièrement rendues à la république, serait une chose téméraire. Les hostilités sont suspendues dans un grand nombre de cantons, mais elles se soutiennent dans d’autres ; plusieurs chefs sont rentrés, mais il en reste d’armés. D’ailleurs, il restera long-temps dans ces contrées des bandes de voleurs et d’assassins : elles sont les suites ordinaires de la guerre civile. »

« Réunis sous des chefs qui sont ordinairement du pays, écrit Hoche à Aubert-Dubayet, les chouans se répandent imperceptiblement partout, avec d’autant plus de facilité, qu’ils ont partout des agens, des amis ; qu’ils trouvent partout des vivres et des munitions, soit de gré, soit de force. Leur principal objet est de détruire les autorités civiles ; leurs manœuvres, d’intercepter les convois, d’assassiner les patriotes des campagnes, de désarmer nos soldats lorsqu’ils ne peuvent les embaucher ; d’attaquer nos cantonnemens, postes ou détachemens, lorqu’ils sont faibles ; et, enfin, de faire soulever les habitans des villes mêmes, en les affamant ; leur tactique, de combattre derrière les haies et, ainsi que vous l’avez vu dans la Vendée, de déborder les ailes de la troupe qu’ils ont à combattre, afin de tomber sur un de ses flancs. S’ils sont vainqueurs, ils égorgent et pillent ; s’ils sont vaincus, ils se dispersent et assassinent les bons habitans des campagnes, que la terreur et le fanatisme divisent. »

Cet état de division des citoyens qui ne prenaient point part à l’insurrection, est bien peint dans ce passage d’une lettre d’Aubert-Dubayet, au représentant Lesage d’Eure-et-Loir. « En traversant les différens départemens qui entourent Alençon, j’ai été frappé autant qu’affligé de la variété bizarre et acrimonieuse des haines qui divisent les citoyens. Des dévots constitutionnels, en opposition à des dévots refractaires ; des patriotes, d’abord tous opposés au royalisme en apparence, mais qui, dans leurs discours exagérés, dans leur mécontentement bien connu, de ce qu’ils ne gouvernent plus, exhalent une haine bien plus violente contre les républicains, que contre les aristocrates. Bref je vous jure que l’imbroglio politique est à son comble.»

Il était difficile qu’il en fut autrement dans une situation aussi fâcheuse, lorsqu’au lieu de chercher à réunir les différentes nuances de patriotisme, on faisait tout pour les diviser. Dubois-Dubais, cet homme haineux et à vues étroites, ainsi qu’on peut le conjecturer de ses préventions jalouses contre Hoche, avait voulu continuer dans la Sarthe l’œuvre de Garnier de Saintes, en s’acharnant comme lui, après cette prétendue faction baziniste, contre laquelle les espérances sanguinaires de Garnier avaient échoué. Sous un prétexte futile, il fait arrêter de nouveau Rigomer Bazin avec sept prétendus complices, qui n’étaient plus les mêmes que ceux traînés au tribunal révolutionnaire par Garnier : ainsi, du bazinisme de l’année précédente, il ne restait plus que la tête et l’esprit probablement, c’est-à-dire Bazin. Ces nouveaux détenus, acquittés par le jury d’accusation du département, des charges de provocation au meurtre des magistrats, au pillage, etc., sont absous et mis en liberté, après plusieurs mois de détention.

La chute de Robespierre avait entraîné celle du gouvernement révolutionnaire, singulièrement modifié les idées individuelles, et diminué l’exaltation républicaine dans la plupart des têtes. On peut dire que de ce moment l’esprit public prit, sous ce rapport, une marche rapidement décroissante, contre-révolutionnaire et même réactionnaire, que nous ne pouvons qu’indiquer ici. Cette constitution républicaine de 1793, dont l’action n’avait pas même été essayée, fut jugée et condamnée sans avoir été entendue, si on peut s’exprimer ainsi ; et celle dite de l’an III, proclamée le 23 septembre 1795, mise en activité le 28 octobre suivant.

De ces trois années de l’époque conventionnelle, pendant lesquelles tant de crimes furent commis, tant de victimes sacrifiées, par la haine et la férocité des partis, il restera de nombreuses pages pour la gloire militaire de la France. Mais il n’est point vrai, comme l’ont dit des esprits frondeurs, que pendant cette époque, l’honneur se réfugia tout entier dans les camps : trop de citoyens, dans la vie civile, donnèrent des marques, des exemples de générosité, de dévouement, de résignation et de courage, pour qu’il soit permis de flétrir ainsi d’un mot toute une nation, en n’exceptant que ses guerriers. Qu’on mette de côté les torts, les fautes, les crimes même de la Convention nationale et de ses comités, et qu’on se demande ensuite si jamais le sénat de Rome montra plus d’énergie pour conserver l’indépendance du pays ? N’est-ce donc rien que ces quatorze armées dirigées par des hommes qui, à un seul près, n’étaient point des gens de guerre ? Etaient-ce donc des lâches que ces représentans, qui, le pistolet et le sabre au poing, ralliaient les volontaires en déroute, malgré les généraux qui leur commandaient ou leur donnaient l’exemple de la retraite, et conduisaient ces jeunes soldats à la victoire, en se précipitant les premiers au milieu des rangs ennemis ? Ne fut-ce donc qu’une assemblée d’hommes ineptes et de vandales, celle qui établit le Conservatoire des arts et métiers ; la première et encore si célèbre École Normale, dont les élèves étaient eux-mêmes, pour la plupart, de savans professeurs[25] ; qui institua ces trois écoles de santé de Paris, de Montpellier et de Strasbourg, devenues les trois facultés de médecine actuelles ; qui organisa ce savant système nouveau des poids et mesures, et le système monétaire qui en découle ; qui fonda l’école des mines et l’école polytechnique, dont notre Roi et son illustre fils s’honorent aujourd’hui d’être les protecteurs ; qui organisa cette belle bibliothèque nationale, devenue royale depuis la restauration, où sont accumulées tant de richesses littéraires ; qui créa la cour de cassation ; ordonna le travail dans les maisons d’arrêt ; abolit l’esclavage des nègres ; et accorda les droits civils aux hommes de couleur ? Sans doute, il faut flétrir le crime ainsi qu’il le mérite ; mais il faut aussi, pour être juste, faire la part des circonstances, et reconnaître le bien pour le faire entrer en compensation du mal.

  1. Voir dans l’écho, journal politique de la sarthe, du 27 février 1830, un article signé O, Sur les Mémoires de R. Levasseur.
  2. J’ai adressé dans le temps, au rédacteur de l’Écho, un article ayant pour objet de réfuter, par des démonstrations équivalentes à des preuves, l’assertion dont il s’agit. Je regrette que mon article ait été refusé et ne puisse trouver place ici : on aurait vu que rien n’était moins redoutable qu’une terreur qui s’exprimait en épigrammes, fort innocentes assurément.
  3. Voir la liste des Conventionnels, dans l’introduction à la biographie, page cxxv. On remarquera que le nom de Lehaut, qui est porté aux suppléans, est également porté parmi les membres de cette assemblée, puisqu’il y entra après la mort de Philippeaux, en remplacement de ce député. Voir également au Dictionnaire biographique, les articles relatifs à chacun d’eux.
  4. Hist. de la Guerre de la Vendée et des Chouans, tome 1.er, page 101.
  5. « Ce fut vers les premiers jours de mars 1793, que le tocsin sonna dans 700 à 800 communes des départemens des Deux-Sèvres, de la Vendée, de Maine-et-Loire, et de la Loire-Inférieure. On a cru que la loi sur le recrutement en avait été le motif, on s’est trompé : elle a tout au plus servi de prétexte à quelques communes environnantes, qui n’étaient pas de la conspiration. » Rapport de Choudieu à la Convention, séance du 18 pluviôse an II (6 février 1794.)
  6. Un frère de l’auteur, imprimeur dans la maison Monnoyer, au Mans, et bon nombre de ses amis, que ne dévorait point l’ardeur martiale, mais qu’un vrai patriotisme animait, s’enrôlèrent pour achever de compléter le contingent demandé, dans l’unique but d empêcher les troubles qui auraient pu éclater. Ce jeune homme fut tué peu de temps après, pendant le blocus de Maubeuge.
  7. Mémoires de R. Levasseur, ex-Conventionnel, t. II, ch. III.
  8. R. Levasseur a cru que c’était son collègue Guyton de Morveau, qui planait dans la nacelle de l’aérostat de Fleurus : c’est une erreur. C’était son compatriote, le colonel d’aérostiers Coutelle (Voir dans la biographie, l’article de ce savant). On ne peut douter cependant, d’après le récit de Levasseur, que Guyton de Morveau ne fût alors à l’armée, au siège de Charleroi. Ce fut lui d’ailleurs, qui proposa de faire servir les aérostats aux armées, comme moyen d’observation, et qui proposa le citoyen Coutelle à la commission de chimistes, chargée par le comité de salut public de l’exécution de ce projet. (Notice du colonel Coutelle, sur l’Aérostat employé aux armées de Sambre-et-Meuse et du Rhin. — 1829.)
  9. Extrait du Premier Supplément au Bulletin de la Convention nationale, du 28 août 1793.
  10. P. Renouard (Ess. hist. sur le Maine), et Alph. de Beauchamp, (Hist. de la guerre de la Vendée), portent à 1,500 hommes la force de ce détachement, ce qui me paraît inexact, et me fait préférer la version de M.me de la Rochejaquelein. Marchant de Burbure, Ess. hist. sur la Flèche, fait monter à 80,000 hommes, aguerris par plusieurs combats, les forces de l’armée vendéenne, arrivant aux portes de la Flèche ; tandis que la revue de cette armée, faite à Laval, avant son départ pour Granville, ne donne que 30,000 fantassins, 1,200 cavaliers et 54 pièces de canon. Elle avait dû être bien affaiblie depuis.
  11. P. Renouard, et plusieurs autres écrivains, placent à tort au Gué-de-Maulny, le bataillon de Valenciennes : c’eût été mettre à un poste où elles pouvaient être inutiles, des troupes aguerries, bien plus précieuses ailleurs. J’étais à ce poste : je n’oserais affirmer qu’il ne s y trouvât pas une compagnie de ce bataillon ; mais je suis bien certain qu’il n’y était pas en plus grand nombre, et que les 1. re et 3.e compagnies de celui de la Ferté, peut-être aussi la 2.e, s’y trouvaient. Les deux pièces de canon étaient sur la plate-forme de l’ancien château, où je ne crois pas qu’il y eût de retranchement, comme on le dit dans une relation manuscrite que j’ai sous les yeux. Il ne se présenta pas un seul vendéen de ce côté, éloigné du point d’attaque de Pontlieue, de 2 kilomètres environ.
  12. Les journaux du temps ont cité ce trait du jeune tambour, qu’il ne nous conviendrait pas de nommer.
  13. Enquête faite au Mans, ensuite de l’occupation vendéenne ; Mémoires de Mesdames de Larochejaquelein et de Bonchamps ; historiens cités précédemment ; souvenirs personnels.
  14. M.me Louis de la Rochejaquelein, était veuve alors du marquis de Lescure, général vendéen, et fille unique du marquis de Donissan et d’une demoiselle de Civrac : elle épousa en 1802, en secondes noces, le marquis Louis de la Rochejaquelein, frère de Henri, qui commandait l’armée vendéenne défaite au Mans.
  15. Ceci est exact.
  16. Dans son ouvrage intitulé : Les Martyrs du Maine (1830), M. l’abbé Perrin a donné les jugemens portés contre les vendéens, dans le département de la Mayenne. Cet ouvrage me paraît bien incomplet, en ce qui concerne le département de la Sarthe ; et puisque l’auteur croyait devoir y consigner cette sorte de documens, pourquoi n’a-t-il pas cité les jugemens du tribunal criminel du mans, commis pour juger révolutionnairement les prisonniers faits sur l’armée des brigands, dits de la Vendée. Nous lui en citerons quatre, des 18, 19, 20, et 11 nivôse an II.
  17. Il est impossible de ne pas faire remarquer que cette accusation n’était qu’une phrase de protocole, et que, prise dans sa véritable acception, la plupart des hommes dont il s’agit étaient ceux qui méritaient le moins une telle imputation.
  18. Hors un, le plus âge d’entre eux n’avait que 33 ans. Bazin, Goyet, n’en avaient que 23 alors ; un autre était plus jeune encore ; Mutius Scévola…, Régulus…, n’en avaient que 25 et 26.
  19. Nous évitons le plus possible de citer les noms des acteurs de ces funestes querelles, parce que, simple narrateur des faits, notre but n’est pas de réveiller des haines probablement éteintes, ou au moins assoupies pour toujours. Mais cette pièce qui existe imprimée, ailleurs que dans l’énorme Moniteur, est bien faite pour rendre circonspects et tolérans aujourd’hui, les hommes qui ont à regretter de l’avoir signée, et qui, sous une nouvelle bannière, doivent avoir acquis toute la modération que le souvenir de cette erreur doit leur inspirer.
  20. Lettres sur les Chouans du Bas-Maine, par M. de Scépeaux.
  21. Hist. de la Guerre de la Vendée et des Chouans, t. III, p. 6.
  22. Les chefs de bandes du moyen âge, dont nous avons parlé pages cx et cxi, prenaient des noms du même genre. On voyait parmi eux ver-luisant, sans-mentir, la verdure, beau-déduit, bonne-querelle, etc. Ces sobriquets étaient aussi en vogue parmi les valets et les écuyers des gros châteaux. L’usage s’en était même introduit dans nos troupes, avant la révolution.
  23. Ceci est plus sincère, on en conviendra, que l’assertion de M. de Scépeaux, citée plus haut.
  24. Coquereau n’était pas fort sur l’histoire de son parti, puisqu’il ignorait que le véritable nom des frères Chouan était Cottereau, et que le premier n’était, comme nous l’avons dit, qu’un surnom dû à leurs habitudes nocturnes.
  25. Le département de la Sarthe, comme tous les autres, envoya à cette école, des élèves choisis dans chaque district, à raison d’un élève par 20,000 âmes de population. Parmi eux se trouvent plusieurs écrivains du pays, Mahérault, J. Verdier, MM. Boyer, Cauvin, etc., dont les noms sont portés à la biographie.