Diloy le chemineau/18

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Librairie Hachette et Cie (p. 203-214).

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XVIII

Encore le chemineau sauveur


Pendant que M. d’Alban causait avec sa nièce, Diloy était arrivé à l’étang ; il dit à Mme d’Orvillet que c’était par ordre de M. d’Alban qu’il venait offrir ses services ; les deux petits le reçurent avec joie.

« Qui est ce brave homme ? demanda Juliette.


Anne.

C’est le bon chemineau.


Juliette.

Quel chemineau ? Qu’est-ce que c’est qu’un chemineau ?


Laurent.

Un chemineau, c’est un homme qui travaille au chemin de fer.


Juliette.

Et pourquoi dis-tu bon chemineau ? Qu’est-ce qu’il a de si bon ?


Anne.

Tu ne sais donc pas qu’il nous a sauvés de l’ours ?


Juliette.

Non ; quel ours ?


Anne.

L’ours échappé qui voulait nous manger.


Juliette.

Ah ! mon Dieu ! Raconte-moi cela. Je ne sais rien, moi.


Anne.

Laurent va te raconter, moi, je ne sais pas très bien. Raconte, Laurent.


Laurent.

Eh bien, voilà. Le chemineau était couché dans le bois où nous passions avec maman.


Juliette.

Quel bois ? Il y a donc des ours par ici ?


Laurent.

Je crois bien ! Un ours énorme, avec une bouche énorme, des griffes énormes. Et le chemineau dit à maman : « Il y a un ours par ici ; un ours échappé. »


Juliette.

D’où était-il échappé ?


Laurent.

De sa cage où on le montrait. Et le chemineau dit qu’il va venir avec nous pour tuer l’ours.


Anne.

Qui voulait nous manger.


Laurent.

Et voilà que nous allons ; nous avions bien peur, comme tu penses.


Anne.

Et maman aussi.


Laurent.

Laisse-moi parler, tu m’empêches. Et voilà l’ours qui hurle et qui arrive, et le chemineau se jette devant nous, et l’ours se jette sur lui ; tu juges comme nous avions peur !


Anne.

Et maman aussi.


Laurent.

Mais tais-toi donc. Le chemineau n’a pas peur ; il se jette sur l’ours et lui enfonce dans la bouche un petit bâton pointu qui entre dans sa langue et dans son palais. L’ours ne peut plus fermer la bouche ; il crie horriblement ; le chemineau lui jette une corde qui l’étrangle ; l’ours donne des coups de griffes au bon chemineau qui le bat tant qu’il peut avec un autre bâton très gros. L’ours tombe et griffe toujours ; le chemineau le bat toujours. L’ours fait semblant d’être mort.


Anne.

Il était mort tout de bon.


Laurent.

Mais non, puisqu’il est encore vivant. Le chemineau lui met une chaîne ; il tire tant qu’il peut ; l’ours ne crie plus, ne bouge plus. Le chemineau lâche un peu la chaîne et lui attache les pattes avec la corde. L’ours grogne et bouge un peu ; le chemineau le bat encore horriblement ; le pauvre chemineau est couvert de sang.


Anne.

Les jambes seulement.


Laurent.

C’est bien assez, les jambes. Alors nous pleurons.


Anne.

Et maman aussi. Pas Félicie.


Laurent.

Laisse-moi donc raconter.


Anne.

Tu oublies toujours maman.


Laurent.

Je n’oublie pas ; j’aurais dit après.


Anne.

Il vaut mieux dire tout de suite.


Laurent.

Non, ça dérange. Alors maman lui attache nos mouchoirs autour des jambes.


Juliette.

À l’ours ?


Laurent.

Non, au chemineau. Maman attache le mouchoir.


Anne.

Pas celui de Félicie.


Laurent.

Ça ne fait rien ; laisse-moi parler. Puis maman nous prend par la main.


Anne.

Pas Félicie.


Laurent.

Mon Dieu, Anne, que tu es ennuyeuse ! Félicie courait après nous. Et maman envoie Saint-Jean avec la carriole pour ramener l’ours et le pauvre chemineau tout en sang.


Juliette.

Pourquoi n’a-t-on pas tué l’ours ?


Laurent.

Parce que le maître avait promis cent francs pour qu’on lui ramène son ours, et le pauvre chemineau, qui est pauvre, voulait gagner cent francs.


Anne.

Et puis encore, tu oublies que le chemineau a sauvé mon oncle des méchants Bédouins.


Juliette, effrayée.

Comment ! vous avez aussi des Bédouins par ici ?


Laurent.

Non, c’était en Algérie. Comment veux-tu, Anne, que je raconte tout à la fois ? Et puis, j’ai oublié l’histoire des Bédouins ; je ne sais plus comment il l’a sauvé.


Anne.

Ah bien, mon oncle le dira à Juliette


Juliette.

C’est très effrayant, tout cela. Le vilain ours ! Pauvre chemineau ! Je voudrais bien le voir.


Laurent.

Viens, il est là avec Félicie. »

Diloy était en effet près de Félicie, qui se tenait tout au bord de l’étang, et qui se penchait en avant pour allonger sa ligne. Elle avait été contrariée de voir approcher le chemineau ; ses bons sentiments étaient déjà effacés ; elle avait repris son ancienne irritation contre lui.

Quand Diloy lui dit : « Bonjour, mam’selle ; c’est votre oncle qui m’envoie pour vous aider », Félicie ne lui répondit pas et le regarda de son air hautain.


Diloy.

Prenez garde de tomber, mam’selle ; vous êtes bien près du bord, et vous êtes bien penchée en avant.


Félicie.

Je n’ai pas besoin qu’on me conseille ; je sais pêcher.


Diloy.

Je ne me permets pas de vous donner des conseils, mademoiselle. Je vous préviens seulement du danger.


Félicie.

Il n’y a pas de danger, et maman et ma bonne sont là pour venir à mon secours si j’en ai besoin.


Diloy.

Mais si vous tombez à l’eau, mademoiselle, ce ne serait pas votre maman ni votre bonne qui pourrait vous repêcher ; l’eau est profonde à cet endroit ; il y a plus de deux mètres.


Félicie.

Je vous prie de ne pas vous inquiéter de moi. Laissez-moi ; vous faites peur au poisson avec votre grosse voix.


Diloy.

Qu’est-ce qui vous a donc retournée contre moi, mademoiselle ? Hier vous aviez été si gentille et si bonne. »

Au moment où Félicie se tournait avec violence vers le pauvre chemineau, son pied glissa ; elle eut à peine le temps de pousser un cri terrible :

« Diloy ! au secours ! »

Et elle disparut au fond de l’étang.

Diloy s’élança après elle, la rattrapa dans ses bras ; mais le bord était trop escarpé, il dut nager jusqu’à un endroit où il était possible d’aborder. Il eut soin de soutenir Félicie d’une main, tandis qu’il nageait de l’autre bras ; il la déposa sur l’herbe au milieu des cris des enfants, de Mmes d’Orvillet et de Saintluc qui accouraient au secours de Félicie.

Elle n’avait pas perdu connaissance ; elle était seulement étourdie par l’eau et par la terreur. Quand elle fut remise et sur pied, elle regarda autour d’elle et se jeta dans les bras du pauvre chemineau qu’elle venait de repousser si durement ; elle l’embrassa à plusieurs reprises.

« Diloy ! mon bon Diloy ! sans vous j’étais perdue ! C’est bien vous qui m’avez sauvée ! »

Le pauvre Diloy, heureux du service qu’il avait rendu et de la reconnaissance que lui témoignait Félicie, l’assurait qu’il n’avait fait que son devoir, et la trouvait bien bonne de lui adresser des remerciements.

M. d’Alban et Gertrude avaient entendu le cri de Félicie, ceux des enfants, et de la bonne et de Mme d’Orvillet. Ils accouraient en toute hâte et furent surpris de voir Félicie ruisselant d’eau. En quelques mots on leur expliqua ce qui était arrivé.

« Oh ! Félicie, lui dit Gertrude, quelle terreur j’ai éprouvée en entendant ton cri d’angoisse ! »

Et Gertrude serra les mains de Diloy dans les siennes.

« Bon Diloy, de quel malheur vous nous avez préservés ! »

Mme d’Orvillet pleurait ; à son tour elle remercia avec émotion le sauveur de sa fille. Les enfants voulurent tous l’embrasser. Le pauvre homme était si ému qu’il ne pouvait prononcer une parole. Le général lui secoua vivement la main, et, lui prenant le bras :

« Viens, mon ami, viens boire un verre de vin chaud pour te remonter, et changer de vêtements. Ces dames vont s’occuper de notre petite Félicie.


Diloy.

Vous êtes mille fois trop bon, monsieur le comte, je ne mérite pas tout cela. Ce n’est pas une grande affaire que de repêcher un enfant quand on sait nager.


Le général.

Viens toujours, mon ami ; je vais envoyer un homme à cheval demander d’autres vêtements à ta femme.


Diloy.
C’est inutile, monsieur le comte ; je me sécherai
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bien au feu de la cuisine, si vous voulez bien le permettre.

Le général.

Ce serait trop long, mon ami ; il te faut des vêtements secs.


Diloy, avec embarras.

Mais, monsieur le comte, c’est que… c’est que… je n’en ai pas de rechange.


Le général, surpris.

Pas de rechange ! Tu n’en as pas d’autres chez toi ?


Diloy.

Non, monsieur le comte ; j’ai sur mon dos tout ce que je possède.


Le général, attendri.

Pauvre homme ! Viens, mon ami, viens toujours, nous arrangerons cela. »

Tout le monde rentra au château. Pendant que Mme d’Orvillet faisait boire à Félicie une tasse de tilleul avec quelques gouttes d’arnica et qu’on en faisait prendre à tous les enfants pour les remettre de la frayeur qu’ils avaient eue, M. d’Alban fit allumer un bon feu dans la cuisine, fit avaler à Diloy un grand verre de vin chaud sucré, et fit apporter un de ses vêtements, complet en drap gris. Il obligea Diloy, malgré sa résistance, à enlever tous ses vêtements mouillés ; et, après l’avoir fait frictionner avec une flanelle, il lui fit endosser une belle chemise et l’habillement complet qu’avait apporté son valet de chambre. Le tout allait parfaitement à Diloy, qui était grand et mince comme M. d’Alban. Diloy se confondit en remerciements et en excuses du mal qu’on se donnait pour lui ; malgré son embarras, il ne pouvait dissimuler la joie qui éclatait sur son visage en se voyant si beau.


Le général.

Là ! Te voilà superbe ! Ce seront tes habits du dimanche ; je me charge du reste. Maintenant, viens chez moi : nous allons parler affaires. »

Diloy suivit M. d’Alban, qui donna ordre à son valet de chambre de prévenir sa sœur qu’il l’attendait ; elle ne tarda pas à venir, et ils commencèrent leur conférence.


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