Diloy le chemineau/20

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Librairie Hachette et Cie (p. 229-238).

Ségur - Diloy le chemineau, Hachette, 1895 page 241.jpeg

XX

Félicie raccommode ce qu’elle a brisé



Gertrude

Pourquoi as-tu dit cela à ma tante, Félicie ? et si tu avais réfléchi avant de donner ta réponse, tu aurais parlé tout autrement. Toi-même quand tu as été sauvée par ce pauvre homme, tu as été très juste, très bonne, très naturelle ; ma tante devait penser que tu serais la première à te réjouir de son charitable projet, et voilà que tu le rejettes presque avec dureté.


Félicie

Tu ne me blâmerais pas si tu savais ce qui s’est passé.


Gertrude

Je n’ai pas besoin de connaître le passé pour savoir qu’il t’a sauvé la vie, que tu dois en être reconnaissante et que ma tante et mon oncle sont très peinés de ton refus.


Félicie.

Écoute, Gertrude, j’ai en toi une grande confiance et je vais te confier ce qui ne doit être su de personne ; c’est un grand secret ; promets-moi de ne pas en parler ; maman et mon oncle le savent, mais personne d’autre.


Gertrude.

Je te le promets bien volontiers, ma bonne Félicie. Sois tranquille ; ce ne sera pas moi qui trahirai ta confiance dont je suis très fière. »

Félicie lui raconta tout ce qui s’était passé entre elle et le chemineau et l’aversion très prononcée qu’elle lui avait témoignée depuis.


Félicie.

J’espérais ne jamais revoir cet homme ; je le rencontre partout. Je ne voulais lui rien devoir, et voilà qu’il me rend deux très grands services. Ce matin j’ai été touchée de son dévouement, je me suis repentie de l’avoir si mal traité ; j’ai voulu tout réparer ; mais, les premiers moments passés, j’ai été honteuse de m’être jetée dans ses bras, de l’avoir embrassée devant tout le monde ; et, quand maman m’a parlé, j’ai pensé qu’une fois établi dans la maison il me traiterait avec familiarité, qu’il me reparlerait du passé, qu’il m’humilierait sans cesse. Ne le crois-tu pas ? Et ne trouves-tu pas, maintenant que tu sais tout, que j’ai raison ?


Gertrude.

Ma pauvre Félicie, ton aventure avec ce chemineau est très désagréable, mais pas autant que tu le crois. D’abord il était ivre, il était dans son tort ; ensuite, étant ivre, il a abusé de sa force pour battre un enfant, second tort. »

Félicie triomphait et sentait augmenter son amitié pour Gertrude. Celle-ci continua :

« Il l’a si bien senti quand son ivresse a été passée, qu’il n’en a parlé à personne, qu’il s’est cru obligé, en conscience, de venir faire des excuses à ceux qu’il croyait avoir offensés ; il était honteux de son emportement ; il cherchait à réparer sa faute, et c’est pourquoi il s’est si bravement conduit dans l’attaque de l’ours ; tout cela prouve que c’est un honnête homme, un brave homme, qui se croit plus coupable qu’il ne l’est réellement.

« Il est honteux de ce qu’il a fait, et tu penses bien qu’il cherche et qu’il cherchera à le faire oublier ; il n’en parlera jamais, parce qu’il craindra de se faire du tort et de te faire du tort. Il s’est attaché à toi parce que c’est toi qui as eu à te plaindre de lui. Il est reconnaissant de ton pardon, qu’il a tant désiré d’obtenir, parce qu’il a senti combien tu devais faire d’efforts pour l’accorder. Si tu acceptes l’idée de ma tante, il te sera de plus en plus dévoué et reconnaissant.

« Au total, je crois que ce pauvre chemineau est un excellent homme et qu’il sera un excellent serviteur. Et si j’étais toi, je dirais à ma tante de le prendre bien vite pour jardinier. Il est évident qu’elle le désire ainsi que mon oncle.


Félicie.

Mais, à présent que j’ai dit non, je ne peux plus dire oui.


Gertrude.

Pourquoi pas ? tu as dû répondre sans avoir cinq minutes pour réfléchir. À présent que tu as réfléchi, tu réponds sagement après avoir vu ce qu’il y avait de mieux à faire.


Félicie.

Si tu savais combien il m’en coûte de faire un si grand effort pour un homme qui est tellement au-dessous de moi et qui ne me sera d’aucune utilité. »

Gertrude réprima le sentiment de mécontentement que lui donnait cette réponse orgueilleuse et égoïste de Félicie, et reprit doucement :

« Je crois, ma pauvre Félicie, que là encore tu te trompes ; ce brave homme n’est pas au-dessous de toi, car il a des sentiments excellents et généreux ; il est modeste, il est honnête, il est bon, reconnaissant. Ce n’est pas parce qu’il est ouvrier qu’il est moins que nous. Rappelle-toi que Notre-Seigneur a été ouvrier, un pauvre charpentier ; que presque tous les saints apôtres étaient de pauvres gens. Et quant à ce que tu dis qu’il ne te sera jamais utile, vois s’il t’a été inutile aujourd’hui et le jour du combat de l’ours.


Félicie.

C’est vrai ce que tu dis là ; mais je ne suis pas encore décidée. J’attendrai. »

Gertrude ne voulut pas trop la pousser à changer sa réponse à sa mère ; elle l’embrassa et lui dit :

« C’est ça, réfléchis bien. Avant de te décider, veux-tu venir avec moi à la messe demain matin ? nous prierons ensemble le bon Dieu de t’indiquer ce que tu dois faire, et tu diras ensuite à ma tante ce que tu auras décidé. »

Félicie, flattée d’être traitée par Gertrude comme son égale d’âge et de raison, accepta avec empressement l’offre de sa cousine, qu’elle aimait de plus en plus. Elle lui reparla plus d’une fois dans la journée de son affaire, comme elle l’appelait ; Gertrude l’écouta toujours avec douceur et lui parla avec amitié ; ses conseils, pleins de raison, firent quelque impression sur Félicie.

Pendant que les deux cousines causaient, M. d’Alban marchait à grands pas dans sa chambre.

« Cette petite fille est une péronnelle, une petite sotte, dit-il enfin. Tu es trop bonne pour elle, Hélène. Tu n’aurais pas dû la consulter ; tu aurais dû faire la chose comme tu l’entends et ne pas sacrifier ce pauvre Diloy au sot orgueil de cette petite fille sans cœur.


Madame d’Orvillet.

J’aurais peut-être mieux fait, Albert ; mais le pauvre Diloy en eût souffert tout le premier. J’espère que Félicie changera d’avis.


Le général.

Je n’espère rien du tout, à moins que ma bonne petite Gertrude ne parvienne à lui donner un peu de son cœur et de sa raison. Diable de petite fille ! Il y a deux heures à peine qu’elle se jette, à notre barbe à tous, dans les bras de cet homme ; qu’elle l’embrasse comme du pain… Et puis elle vous reprend ses airs de pimbêche, de princesse offensée, et vlan !… elle vous lance un non bien conditionné. Et tout cela parce que tu as la niaiserie de la consulter.


Madame d’Orvillet, souriant.

Mon pauvre ami, tu as raison, mais songe au caractère de Félicie. Tu oublies son aventure avec Diloy et combien elle en a été humiliée.


Le général.

Je n’oublie rien du tout, et je suis bien sûr que Gertrude aurait agi tout différemment.


Madame d’Orvillet.

Je le crois comme toi, mon ami. Mais Gertrude a presque trois ans de plus et…


Le général.

Et un caractère d’ange, un cœur d’or, un esprit, une intelligence admirables…


Madame d’Orvillet, tristement.

C’est précisément pour cela qu’il ne faut pas la comparer à ma pauvre Félicie, qui n’a rien de tout cela. »

Le général s’arrêta, regarda sa sœur, et, voyant des larmes prêtes à s’échapper de ses yeux, il s’assit près d’elle, l’embrassa tendrement et dit :


Le général.
Pardonne-moi, ma bonne Hélène ; je t’ai chagrinée, je t’ai parlé durement, toi si douce et si
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bonne. C’est que je suis d’une colère contre cette petite sotte ! Elle nous empêche de nous attacher à tout jamais ce brave Diloy, de lui témoigner notre reconnaissance, de faire son bonheur ! Ce pauvre garçon ! va-t-il être désappointé, lui aussi !

Madame d’Orvillet.

Cher Albert, ne te décourage pas trop, peut-être que Gertrude fera changer d’idée à Félicie ; elles vont en parler, c’est bien sûr ; Gertrude a déjà quelque influence sur ma pauvre fille : espérons encore.


Le général.

Je ne demande qu’à espérer, ma bonne amie. Mais, comme je n’espère guère, voyons un peu, en attendant, ce que nous pourrions faire pour Diloy. »

Le frère et la sœur continuèrent à causer, mais plus tranquillement ; ils firent plusieurs projets, mais aucun ne remplissait leur but comme celui qu’avait rejeté Félicie.

À chaque projet manqué, le général reprenait sa colère, que Mme d’Orvillet parvenait toujours à dissiper.

Un petit coup fut légèrement frappé à la porte.

« Entrez ! » dit le général d’une voix terrible, car il était dans un mauvais moment.

« C’est toi, mon enfant, dit-il d’une voix radoucie en voyant apparaître la bonne et douce figure de Gertrude. Entre, entre, entre, n’aie pas peur.


Gertrude.

Je venais vous donner une bonne nouvelle, mon oncle et ma tante. J’espère, je suis presque sûre que demain Félicie vous donnera une réponse toute différente de celle qui vous a tant peinés il y a une heure. »

Mme d’Orvillet l’embrassa et la fit asseoir entre elle et son frère.

Gertrude leur raconta sa conversation avec Félicie et leur projet de messe pour le lendemain.

Le général, enchanté, l’embrassa si fort que ses joues en furent toutes rouges.


Le général.

Tu es la meilleure fille que j’aie jamais vue, ma chère petite Gertrude. Demain, complète ton ouvrage.


Gertrude.

Le bon Dieu l’achèvera, mon oncle.


Madame d’Orvillet.

Merci, mon enfant ; tu nous as rendu un bien grand service, sans compter Diloy, au bonheur duquel tu auras contribué.

— Je suis heureuse d’avoir pu vous être agréable, ma bonne tante, ainsi qu’à mon oncle, que j’aime beaucoup.

— Et qui t’aime joliment, ma chère petite Gertrude ! »

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