Dingley l’illustre écrivain/V

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Dingley l’illustre écrivain
Dessins de Maxime Dethomas, gravés par G. Aubert
Chez Mornay, libraire (p. 171-181).


Dingley - bois p171.jpg


LONGTEMPS on a pu voir, dans les boutiques de Piccadilly et du Strand, une photographie qui représente Rhodes et Dingley sur le pont d’un steamer : Rhodes, le roi du diamant, le vrai maître de l’Afrique Australe ; Dingley, le poète de l’Empire. Mais parmi tant de passants qui
arrêtèrent leurs regards sur cette image, curieux de deviner les paroles que pouvaient se dire en cet instant ces deux hommes, lequel sut percer le silence par où la photographie la plus humble participe, en quelque degré, à la beauté du mystère ?

C’était l’heure où une population dégradée, Anglais, Allemands, Hollandais, Italiens, Cafres, Matabélés, force des villes neuves, s’enivrait pour la nuit. Dingley quittait l’Afrique, Rhodes était venu lui serrer la main.

— Vous souvenez-vous, Dingley, lui dit-il, des années que nous avons passées à Oxford, et quel pauvre fellow j’étais ?

— Oui, répondit le romancier, j’ai bien souvent pensé à nos années de collège. Vous étiez le plus terne, le plus ennuyeux des camarades ! Qui diable vous aurait cru du génie ?

— Vous croyez au génie ? répliqua Rhodes. Voilà bien une idée de littérateur ! Il n’y a pas d’hommes de génie, il y a des hommes à bonheur. J’ai été un homme
heureux. Vous connaissez mon histoire. Raisonnablement je devais mourir à vingt ans, à Londres, de phtisie. Ma famille m’expédie ici pour prolonger quelques mois ma vie. Je guéris. Deux, trois affaires me réussissent. Et pendant des années, tout m’a réussi, incroyablement réussi ! Ce n’est pas à dire que je fusse particulièrement intelligent, actif, ambitieux. Non. Mes bévues elles-mêmes me servaient. Cela a duré vingt ans, trente ans. Puis, un beau jour, une combinaison avorte. Depuis, tout me claque dans la main. La faillite du bonheur ! Fini ! Le charme est rompu. Vous expliquez ça, vous ?

Dingley ne se l’expliquait pas, mais il sentait jusqu’à l’angoisse la vérité mystérieuse de ces réflexions bizarres.

Il répondit moins à son ami qu’à lui-même :

— Peut-être avez-vous raison : ce qu’on appelle du génie n’est, sans doute, que du bonheur. Moi aussi, j’ai été un homme heureux ! J’ai connu le temps où mes pensées s’ordonnaient sans effort dans mon esprit.
Un trésor était en moi, je le croyais inépuisable. Et aujourd’hui il me semble que je n’ai plus un penny en poche.

— C’est cela, c’est cela, reprit vivement Rhodes. Chaque homme possède dans son sac une réserve de bonheur. Moi, j’ai vidé la mienne.

Dans la fièvre du départ, les passagers s’arrêtaient pour jeter un regard sur ces vigoureux champions de leur race, les deux puissances d’esprit et d’argent les plus considérables de l’Empire. Auprès de Rhodes, gras et vulgaire dans son complet à carreaux, lourd commis voyageur aux joues tombantes, à la bouche triste, tordue en arc de cercle sous des moustaches coupées au ciseau, Dingley éprouvait une impression qu’il n’avait connue devant personne : il se sentait un petit garçon ! Ce gros homme, aux yeux bleus, lui paraissait un de ces êtres marqués par la Providence pour être l’instrument de ses desseins. Il lui permettait d’accorder deux pensées contradictoires qui luttaient dans son esprit avec une force égale. D’une
part, il reconnaissait la loi inflexible du destin et refusait d’admettre qu’un homme pût agir sur la marche du monde. D’autre part, il n’admirait rien tant que la confiance d’un Anglais dans son pouvoir de créer sa destinée, et lui-même il s’emportait dans l’action avec frénésie, comme s’il n’eût pas senti sur ses épaules le joug de la fatalité. Ces sentiments opposés, le romancier les conciliait dans l’idée que sa race était la Race élue, choisie par Dieu pour administrer le monde, et qu’elle avait reçu du Seigneur, le Lord de la Race Impériale, la grâce de distinguer, parmi les signes et les voix des temps, ce qui était sa volonté. Dans Cécil Rhodes il honorait un des plus actifs contremaîtres de cette volonté divine.

— Il y a vingt ans, à Oxford, j’étais un pauvre fellow, poursuivit Rhodes avec une singulière expression de tristesse dans ses yeux bleus. Je suis redevenu un pauvre fellow ! Pour me guérir, il me faudrait maintenant une autre Afrique. Mais il n’y a
plus d’Afrique pour moi. Plus de crédit ! Mon médecin m’accorde six mois.

La tristesse de ses yeux bleus s’accentua, des rides profondes se creusèrent de chaque côté de ses lèvres, et son visage eut une telle expression de douleur enfantine que l’écrivain, contre son habitude, se laissa entraîner à de banales paroles d’espoir.

— Oh ! mon cher, répliqua Rhodes, pas de phrases avec moi ! Rien de niais comme un condamné qui bluffe sur ses chances de vivre.

En termes précis, il analysa longuement les phénomènes pathologiques qu’il observait en lui. Évidemment le « contremaître de la volonté divine » ne s’intéressait qu’au mécanisme de ses organes usés. Et en face de cet homme qui ne songeait qu’à sa décrépitude et regrettait platement la vie, comme un commis de magasin amoureux, Dingley sentait s’évanouir son admiration mystique, et n’avait plus que de la pitié pour cette bête malade. Quelle faiblesse, quelle misère secrète sous la graisse des héros ! Le souvenir de Mabel Hazlitt lui revint à la mémoire : une petite jeune fille, une petite Anglaise de rien avait plus de force intérieure que ce gros homme et que lui-même ! C’est un destin pourtant qu’il faut savoir porter, d’être la conscience la plus claire de cet amas de pensées, de sentiments, d’aspirations, de désirs, qu’est une race ! Pour lui, à la minute où il quittait l’Afrique, il se sentait pénétré d’un âpre sentiment d’orgueil à penser qu’il venait de donner à l’Empire son bien le plus précieux. Par la mort d’un petit garçon, son nom était mieux lié à ce coin de l’univers qu’à l’Australie, Terre-Neuve, l’Inde ou l’Égypte, à tous les endroits de la terre qu’il avait illustrés par un livre. Rien ne vaut pour clouer la mémoire d’un homme sur un point du monde un illustre malheur. Byron à Missolonghi ! Un jour, Capetown serait assise, reine splendide, au pied de ces montagnes violâtres arrêtées à mi-chemin du ciel, un des points capitaux de l’univers, phare dressé à la proue d’une de ces épaves que sont les continents. Elle compterait dans l’histoire du Sud, la mort de son petit garçon, la petite goutte de sang bue par une terre avide. La tombe d’Archie, pli pareil à ceux qu’un vent léger fait sur le sable, ne serait pas oubliée !


Vers le milieu du voyage, un soir calme, à la nuit tombante, la vigie signala une escadre de guerre en route vers le Sud — vingt navires, masses lointaines, insectes sur la mer, qui portaient l’Angleterre et sa fortune.

Sur chacun de ces points noirs, Dingley savait qu’il y avait tant d’hommes, tant de tourelles, tant de canons ; que toutes les besognes y étaient mesurées ; que du commandant au dernier boulon, hommes et choses avaient partie liée ; que depuis les torpilleurs projetés comme des antennes, jusqu’au croiseur qui fermait la marche, l’escadre formait un seul corps ; que l’espace qui séparait chacune de ces unités était exactement calculé et appartenait à sa vie ; que les signaux du télégraphe liaient tous les mouvements de ses membres disjoints, et qu’elle évoluait d’une seule pièce comme un monstre intelligent. Et il savait aussi que sur les Sept Océans erraient des escadres pareilles, chiens de garde, dogues de l’Empire, qui imposaient à l’Univers le respect du plus humble citoyen anglais. Impossible de rassembler plus de puissance matérielle et d’énergie morale dans un espace plus étroit. Mais ce qui dans sa contemplation exaltait surtout son orgueil, c’est qu’il était assuré qu’un jour, à l’appel de son désir, se présenteraient les images par lesquelles il rendrait sensible, aux yeux des terriens qui le liraient au fond d’une campagne ou bien dans un faubourg, la sublimité d’un tel spectacle. Il montrerait les mers tendues comme un métier de tisserand où les navires filaient, pareils à des navettes tissant la trame de l’Empire, et les flottes de guerre, bulles de volonté et de puissance humaine affleurant à la surface des eaux. À de tels récits, ses compatriotes vibreraient comme des poteaux de télégraphe sous le passage du vent. Il leur soufflerait l’orgueil d’être les derniers nés de l’univers, de vivre la minute vierge qui n’a encore été vécue par personne. Lui-même, à la proue de ce navire, il s’apparaissait, ce soir, comme un guetteur à la pointe du Temps. Il n’aurait pu dire, à cette heure, ce dont il se réjouissait davantage, de la force de sa patrie ou de son propre pouvoir. Et quand, à quelques jours de là, il aperçut dans un matin doré les falaises de la Grande-Bretagne ; qu’il sentit sous ses pieds le sol de l’Ile Maîtresse ; que le train l’emporta dans une campagne verte, grasse et mouillée, où d’anciennes demeures de pierre et de briques gardent, au milieu d’arbres centenaires, les reliques d’un passé fastueux, et où paissent des vaches ; qu’il distingua dans le ciel nocturne le rayonnement de Londres ; que, dans le fracas du fer et de l’acier, il vit au-dessous de lui la plaine des maisons basses, d’où émergent de hauts immeubles pareils à des forteresses et à des tours, et les rues au fond desquelles les foules se hâtent, dans la tristesse du soir ; qu’entre les pylônes d’un pont passèrent la Tamise, les wharfs et les docks lointains, il eut l’impression que ces falaises, cette campagne et ses trésors, ce fleuve, cette ville, sa richesse et sa misère, tout cela était à lui ; et lorsque la locomotive stoppa dans Waterloo, il sauta sur le quai avec l’orgueil de se retrouver lui-même, intact, supérieur à la vieillesse et au mauvais destin, ivre de rejoindre, dans la plus puissante agglomération d’hommes de sa race, son public et sa gloire.