Discours contre Brissot & les girondins

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Discours contre Brissot et les girondins


Prononcé à la Convention le 10 avril 1793

90. — SEANCE DU 10 AVRIL 1793

Contre Brissot et les Girondins



Petion donne lecture d’un projet d’adresse à la Convention, rédigé par la section de la Halle aux Blés, et qui circule depuis le 7 avril dans les sections parisiennes[1]. On y déclare « que la majorité de l’Assemblée est corrompue » et on demande entre autres choses[2] « que les députés reconnus coupables soient décrétés d’accusatioin ». Les membres de l’extrême-gauche ayant applaudi, le débat s’engage dans le tumulte. Danton s’élève violemment contre la motion de Petion, de faire comparaître à la barre le président et les secrétaires de la section. Après Boyer-Fonfrède, Delahaye[3], qui signale le passage à Sées de Philippe-Égalité[4] et Guadet, qui voudrait faire nommer des commissaires pour traduire les conspirateurs devant le Tribunal révolutionnaire[5], Robespierre intervient pour dénoncer la conduite des Girondins. Vergniaud lui répond, et son discours se prolonge dans la séance du soir[6]. L’Assemblée se sépare sans qu’une décision soit intervenue.

Lettre de Robespierre à ses commettans, n° 10, p. 475 et s.

Une faction puissante conspire avec les tyrans de l’Europe pour nous donner un roi, avec une espèce de constitution aristocratique[7]. Elle espère nous amener à cette transaction honteuse, par la force des armes étrangères, et par les troubles du dedans. Ce système convient au gouvernement anglais, il convient à Pitt, l’âme de toute cette ligue ; il convient à tous les ambitieux ; il plaît à tous les aristocrates bourgeois, qui ont horreur de l’égalité, à qui l’on a fait peur même pour leurs propriétés ; il plaît même aux nobles, trop heureux de trouver dans la représentation aristocratique & dans la cour d’un nouveau roi, les distinctions orgueilleuses qui leur échappaient. La Révolution ne convient qu’au peuple, aux hommes de toutes les conditions qui ont une âme pure & élevée, aux philosophes amis de l’humanité, aux sans-culottes, qui se sont, en France, parés avec fierté de ce titre, dont Lafayette & l’audacieuse cour voulaient les flétrir, comme les républicains de Hollande s’emparèrent de celui de gueux, que le duc d’Albe, leur avait donné.[8]

Le système aristocratique, dont je parle, était celui de Lafayette & de tous ses pareils, connus sous le nom de feuillans, & de modérés ; il a été continué par ceux qui ont succédé à sa puissance. Quelques personnages ont changé, mais le but est semblable ; les moyens sont les mêmes, avec cette différence, que les continuateurs ont augmenté leurs ressources, & accru le nombre de leurs partisans.

Tous les ambitieux qui ont paru jusqu’ici sur le théâtre de la Révolution ont eu cela de commun, qu’ils ont défendu les droits du peuple, aussi long-temps qu’ils ont cru en avoir besoin. Tous l’ont regardé comme un stupide troupeau, destiné à être conduit par le plus habile ou par le plus fort. Tous ont regardé les assemblées représentatives comme des corps composés d’hommes ou cupides, ou crédules, qu’il fallait corrompre ou tromper, pour les faire servir à leurs projets criminels. Tous se sont servis des société populaires contre la cour, & dès le moment où ils eurent fait leur pacte avec elle, ou qu’ils l’eurent remplacée, ils ont travaillé à les détruire. Tous ont successivement combattu pour ou contre les Jacobins, selon les temps & les circonstances.

Comme leurs devanciers, les dominateurs actuels ont caché leur ambition sous le masque de la modération & de l’amour de l’ordre. Comme leurs devanciers, ils ont cherché à décréditer les principes de la liberté.

Pour mieux y réussir, ils ont même cherché à en faire quelquefois de ridicules applications. Ils ont appelé tous les amis de la patrie des agitateurs, des anarchistes, quelquefois même ils en ont suscité de véritables, pour réaliser cette calomnie. Ils se sont montrés habiles dans l’art de couvrir leurs forfaits, en les imputant au peuple. Ils ont, de bonne heure, épouvanté les citoyens du fantôme d’une loi agraire[9] ; ils ont séparé les intérêts des riches de ceux des pauvres ; ils se sont présentés aux premiers comme leurs protecteurs contre les sans-culottes ; ils ont attiré à leur parti tous les ennemis de l’égalité. Maîtres du gouvernement & de toutes les places, dominant dans les tribunaux & les corps administratifs ; dépositaires du trésor public, ils ont employé toute leur puissance à arrêter les progrès de l’esprit public, à réveiller le royalisme, & à ressusciter l’aristocratie ; ils ont opprimé les patriotes énergiques, protégé les modérés hypocrites ; ils ont corrompu successivement les défenseurs du peuple, attaché à leur cause ceux qui montraient quelque talent, & persécuté ceux qu’ils ne pouvaient séduire. Comme la république pouvait-elle subsister, quand toute la puissance publique s’épuisait pour décourager la vertu, & pour récompenser l’incivisme & la perfidie ?

La faction dominante aujourd’hui était formée long-temps avant la Convention nationale. A la fin de juillet dernier, ils négociaient avec la cour, pour obtenir le rappel des ministres qu’ils avaient fait nommer au mois de janvier précédent[10]. L’une des conditions du traité était la nomination d’un gouverneur au prince royal ; il n’est pas nécessaire de dire que le choix devait porter sur l’un d’entr’eux. A la même époque, ils s’opposaient de tout leur pouvoir à la déchéance de Louis, demandée par le peuple & par les fédérés ; ils firent décréter un message & des représentations au roi. Ils n’ont rien négligé pour empêcher la révolution du 10 août ; dès le lendemain, ils travaillèrent efficacement à en arrêter le cours. Le jour même du 10, ils firent tout ce qui était en eux, pour que le ci-devant roi ne fut pas enfermé au Temple ; ils tachèrent de nous rattacher à la royauté, en faisant décréter par l’assemblée législative, qu’il serait nommé un gouverneur au prince. A ces faits, consignés dans les actes publics, & dans l’histoire de notre révolution, vous reconnaissez déjà les Brissot, les Guadet, les Vergniaux, les Gensonné, & d’autres agens hypocrites de la même coalition.[11]

En même-tems, ils n’oublièrent rien pour déshonorer la révolution qui venait d’enfanter la République. Dès le lendemain du 10 Août, ils calomniaient le conseil de la commune, qui, dans la nuit précédente, venait de se dévouer à la liberté, en même-tems qu’ils entravaient toutes ses opérations parleurs intrigues & par les décrets qu’ils dictaient à l’assemblée législative.[12]

Eux seuls recueillirent les fruits de la victoire du peuple ; ils s’en attribuèrent même tout l’honneur. Leur premier soin, après l’acte conservatoire du prince royal & de la royauté, fut de rappeler au ministère leurs créatures, Servan, Clavière et Rolland[13]. Ils s’appliquèrent sur-tout à s’emparer de l’opinion publique ; ils avaient eu soin de faire remettre entre les mains de Rolland des sommes énormes pour la façonner à leur gré. Auteurs ou payeurs des journaux les plus répandus, ils ne cessèrent de tromper la France & l’Europe sur la révolution qui venait de renverser le trône. Ils dénoncèrent chaque jour le peuple de Paris & tous les citoyens généreux qui y avaient le plus puissamment concouru.[14]

Il fallait détruire ce vaste foyer du républicanisme & des lumières publiques ; ils s’accordèrent tous à peindre cette immortelle cité comme le séjour du crime & le théâtre du carnage, & à travestir en assassins ou en brigands les citoyens & les représentans dont ils redoutaient l’énergie. Ils cherchèrent à armer, contre Paris, la défiance & la jalousie des autres partie de la République ; & cependant les Prussiens se préparaient à envahir notre territoire. (C’était l’époque du mois de septembre 1792.) Les dominateurs étaient membres du comité diplomatique, du comité de défense générale ; ils dirigeaient le ministère ; ils avaient eu d’étroités relations avec la cour, & ils laissaient ignorer à la France entière, au corps législatif même, les dangers qui nous menaçaient. Les ennemis s’étaient rendus maîtres de Longwy, de Verdun ; ils s’avançaient vers Paris, & les dominateurs avaient gardé le silence ; ils ne s’occupaient que d’afficher, que d’écrire contre Paris. Notre armée était faible, divisée, mal approvisionnée ; & si Paris ne s’était levé tout-à-coup ; si, à son exemple, la France ne s’était pas ébranlée, Brunswick pénétrait, sans résistance, jusqu’au cœur de l’Etat. Mais ce n’est pas tout, la faction voulait livrer Paris & la France ; elle voulait fuir avec l’Assemblée législative, avec le trésor public, avec le conseil exécutif, avec le roi prisonnier & sa famille. Les ministres qu’ils avaient nommés, Rolland, Servan, Clavière, Le Brun, parlaient de ce projet au députés ; il fut proposé dans le conseil, & il était adopté, si le ministre de la justice n’en eût empêcher l’exécution, en menaçant ses collègues de les dénoncer au peuple[15], & si Paris ne l’eût fait avorter, en se levant pour écraser les ennemis de la France. Ce projet de fuite est connu des membres de l’Assemblée législative & de plusieurs citoyens ; il a été dénoncé à la Convention nationale, & Rolland lui-même a été forcé de l’avouer dans sa lettre à la Convention nationale du…[16]

La Convention nationale était convoquée.

La majorité était pure ; mais un grand nombre de représentans, trompés d’avance par les papiers imposteurs dont la faction disposait, apportèrent à Paris des préventions sinistres, qui devaient causer bien des maux ; & d’ailleurs ce fut toujours le sort des hommes qui ont des lumières sans probité, ou de la probité sans lumières, d’être les complices ou les jouets de l’intrigue.

Le décret qui déclare la royauté abolie, proposé à la fin de la première séance par un des députés de Paris calomniés[17] fut rendu avec enthousiasme. Si le lendemain on eût agité l’affaire du tyran, il eût été condamné ; & si la Convention, libre de leur dangereuse influence, s’était ensuite occupée du bonheur public, la liberté & la paix seraient maintenant affermies ; mais les intrigans, qui n’avaient pu s’opposer à la proclamation de la République, s’appliquèrent à l’étouffer dans sa naissance ; en possession des comités les plus importans de l’Assemblée législative, qu’ils firent conserver provisoirement, ils composèrent bientôt les nouveaux à leur gré, ils s’emparèrent du bureau, du fauteuil & même de la tribune. Ils tenaient toujours dans leurs mains le ministère, & le sort de la nation. Ils occupèrent sans cesse la Convention nationale de dénonciations contre la municipalité de Paris, contre la majorité des députés de Paris. Ils inventèrent, ils répétèrent cette ridicule fable de la dictature, qu’ils imputaient à un citoyen sans pouvoir comme sans ambition[18], pour faire oublier, & l’affreuse oligarchie qu’ils exerçaient eux-mêmes, & le projet de la tyrannie nouvelle qu’ils voulaient ressusciter. Par là ils cherchaient encore à dégoûter le peuple français de la République naissante, à arrêter les progrès de notre révolution dans les contrées voisines, en leur présentant la chute du trône comme l’ouvrage d’une ambition criminelle, & le changement du gouvernement comme un changement de maître.

De là ces éternelles déclamations contre la justice révolutionnaire qui immola les Montmorin, les Lessart[19], & d’autres conspirateurs, au moment où le peuple & les fédérés s’ébranlaient pour repousser les Prussiens. Dès ce moment, ils ne cessèrent de remplir les âmes des députés de défiance, de jalousie, de haine & de terreurs, & de faire entendre dans le sanctuaire de la liberté, les clameurs des plus vils préjugés, & les rugissements des plus furieuses passions. Dès-lors ils ne cessèrent de souffler le feu de la guerre civile, & dans la Convention même, & dans les départemens, soit par leurs journaux, soit par leurs harangues à la tribune, soit par leur correspondance.

Ils étaient venus à bout de reculer par là, pendant quatre mois, le procès du tyran. Quelles chicanes ! quelles entraves ! quelles manœuvres employées durant la discussion de cette affaire ! Qui peut calculer sans frémir les moyens employés par Rolland, les sommes prodiguées par le ministère pour dépraver l’esprit public, pour apitoyer le peuple sur le sort du dernier rois ? Avec quelle lâche cruauté les avocats du tyran appelaient des corps armés contre Paris & contre les députés patriotes, dénoncés par eux comme des assassins & comme des traîtres ! Avec quelle insolent mépris des lois, des corps administratifs, dignes de ces députés, les levaient de leur autorité privée aux dépens du trésor public ! avec quelle perfide audace cette même faction protégeait de toutes parts la rentrée des émigrés, & ce rassemblement de tous les assassins & de tous les scélérats de l’Europe à Paris ! Avec quel odieux machiavélisme on emploie tous les moyens de troubler la tranquillité de cette ville & de commencer la guerre civile, sans même dédaigner celui de faire ordonner, par un décret, la représentation d’une pièce aristocratique ( l’Ami des lois)[20], qui avait déjà fait couler le sang, & que la sagesse des magistrats du peuple avait interdite !

A quoi à tenu le salut de la patrie & la punition du tyran ? [21] au courage invincible des patriotes, à l’énergie calme du peuple, éclairé sur ses véritables intérêts, & sur-tout à la réunion imprévue des fédérés. S’ils avaient conservé les fatales préventions que leur avaient inspirées ceux qui les appelés, si le bandeau était resté deux jours de plus sur leurs yeux, ç’en était fait de la liberté ; le tyran était absous, les patriotes égorgés, le fer même des défenseurs de la patrie égarés se serait combiné avec celui des assassins royaux ; Paris était en proie à toutes les horreurs, et la Convention nationale, escortée des satellites qu’ils avaient rassemblés, fuyait au milieu de la confusion et de la consternation universelle.

Mais, ô force toute puissante de la vérité et de la vertu ! Ces généreux citoyens ont abjuré leurs erreurs ; ils ont reconnu, avec une sainte indignation, les trames perfides de ceux qui les avaient trompés ; ils les ont voué au mépris public, ils ont serré dans leurs bras les parisiens calomniés ; réunis tous aux Jacobins, ils ont juré, avec le peuple, une haine éternelle aux tyrans, et un dévouement sans bornes à la liberté. Ils ont cimenté cette sainte alliance sur la place du Carrousel, par des fêtes civiques, où assistèrent tous les magistrats de cette grande cité, avec un peuple généreux que l’enthousiasme du patriotisme élevait au-dessus de lui-même[22]. Quel spectacle ! comme il console des noirceurs, de la perfidie et des cries de l’ambition ! Ce grand événement fit pencher la balance dans la Convention nationale, en faveur des défenseurs de la liberté ; il déconcerta les intrigans et enchaîna les factieux. Lepelletier seul fut la victime de son courage à défendre la cause de la liberté, quoique plusieurs patriotes aient été poursuivis par les assassins. Heureux martyr de la liberté, tu ne verras pas les maux que nos ennemis communs ont préparé à la patrie !

Au reste, quelques efforts qu’ils aient fait pour sauver Louis XVI, je ne crois pas que ce soit lui qu’ils voulussent placer sur le trône ; mais il fallait lui conserver la vie pour sauver l’honneur de la royauté qu’on voulait rétablir, pour remplir un des articles du traité fait avec Londres, et la promesse donnée à Pitt, comme le prouvent les discours de ce ministre du parlement d’Angleterre[23]. Il fallait surtout allumer la guerre civile par l’appel au peuple, afin que les ennemis qui devaient bientôt nous attaquer, nous trouvassent occupés à nous battre pour la querelle du roi détrôné.

La punition éclatante de ce tyran, la seule victoire que les républicains aient remportée à la Convention nationale, n’a fait que reculer le moment où la conspiration devait éclater ; les députés patriotes désunis, isolés, sans politique et sans plan, se sont rendormis dans une fausse sécurité, et les ennemis de la patrie ont continué de veiller pour la perdre.

Déjà ils recueillent les fruits des semences de guerre civile qu’ils ont jetées depuis si long-tems, et la ligue des traîtres de l’intérieur avec les tyrans du dehors se déclare.

On se rappellera ici que ce sont les chefs de cette faction qui, en 1791, prêtèrent à la cour le secours de leur fausse popularité, pour engager la nation dans cette guerre provoquée par la perfidie, déclarée par l’intrigue et conduite par la trahison[24]. Je leur disais, alors, aux Jacobins, où ils venaient prêcher leur funeste croisade, où Dumouriez lui-même coiffé du bonnet rouge, venait étaler tout le charlatanisme dont il est doué[25] : " Avant de déclarer la guerre aux étrangers, détruisez les ennemis du dedans ; punissez les attentats d’une cour parjure, qui cherche elle-même à armer l’Europe contre vous ; changez les états-majors qu’elle a composés de ses complices et de ses satellites ; destituez les généraux perfides qu’elle a nommés et surtout Lafayette déjà souillé tant de fois du sang du peuple. Forcez le gouvernement à armer les défenseurs de la patrie, qui demandent en vain des armes depuis deux ans ; fortifiez et approvisionnez nos places frontières, qui sont dans un dénuement absolu. Faites triompher la liberté au-dedans ; et nul ennemi étranger n’oser vous attaquer ; c’est par les progrès de la philosophie, et par le spectacle du bonheur de la France, que vous étendrez l’empire de notre révolution, et non par la force des armes et par les calamités de la guerre. En vous portant agresseurs, vous irritez les peuples étrangers contre vous ; vous favorisez les vues des despotes et celles de la cour, qui a besoin de faire déclarer la guerre par les représentans de la nation, pour échapper à la défiance et à la colère du peuple.[26]

Les chefs de la faction répondaient par des lieux communs, pour allumer l’enthousiasme des ignorants ; ils nous montraient l’Europe entière volant au-devant de la constitution française, les armées des despotes se débandant par-tout, pour accourir sous nos drapeaux, et l’étendard tricolore flottant sur les palais des électeurs, des rois, des papes et des empereurs. Ils excusaient la cour ; ils louaient les ministres, surtout Narbonne ; ils prétendaient que quiconque cherchait à inspirer de la défiance contre les ministres, contre Lafayette et contre les généraux, était un désorganisateur, un factieux, qui compromettait la sûreté de l’Etat.[27]

En dépit de toutes les intrigues, les Jacobins résistèrent constamment à la proposition qu’ils leur firent de prononcer leur opinion en faveur de la guerre ; mais tel était le prix qu’ils attachaient à consacrer les projets de la cour par la sanction des sociétés populaires, que le comité de correspondance de cette société, composé de leurs émissaires, osa envoyer, à son insu, une lettre circulaire à toutes les sociétés affiliées, pour leur annoncer que le voeu des Jacobins était pour la guerre[28] ; ils portèrent même l’impudence jusqu’à dire que ceux qui avaient combattu ou embrassé l’opinion contraire, l’avaient solennellement abjurée. Ce fut par ces manoeuvres que l’on détermina les patriotes même de l’assemblée législative à voter comme le côté droit et comme la cour.

Le prix de cette intrigue fut l’élévation de la faction au ministère, dans la personne de Clavière, Rolland, Servan et Dumouriez.[29]

Nos prédictions ne tardèrent pas à s’accomplir. La première campagne fut marquée par des trahisons et des revers, qui ne furent, pour la cour et pour Lafayette, que de nouveaux prétextes pour demander des lois de sang contre les plus zélés défenseurs de la patrie, et un pouvoir absolu, qui leur fut accordé sur la motion des chefs de la faction, et particulièrement des Guadet, des Gensonné[30]. Dès ce temps-là, tous ceux qui osaient soupçonner les généraux et la cour, furent dénoncés comme des agitateurs et des factieux. On se rappellera avec quel zèle les mêmes hommes défendaient, divinisaient le ministre Narbonne, avec quelle insolence ils outrageaient l’armée et les patriotes.

Bientôt tous nos généraux nous trahirent à l’envi ; une invasion dans la Belgique ne produisit d’autre effet que de livrer ensuite nos alliés à la vengeance de leur tyran, et d’irriter les étrangers contre nous, par l’infâme attentat du traître Jarri, qui n’a même pas été puni[31]. Nos places fortes étaient dégarnies ; notre armée divisée par les intrigues des états-majors, et presque nulle; tous les chefs s'efforçoient à l'envi de la royaliser ; la ligue des tyrans étrangers se fortifioit ; l’époque du mois d’août ou de septembre étoit destinée pour leur invasion combinée avec la conspiration de la cour des Tuileries contre Paris et contre la liberté. C’en étoit fait de l’une et de l’autre, sans la victoire remportée par le peuple et les fédérés, le 10 août 1792 ; et lorsqu’au commencement du mois de septembre suivant, Brunswick, encouragé sans doute par la faction, osa envahir le territoire français, vous avez vu qu’ils ne songeoient qu’à abandonner et qu’à perdre Paris. [32]

Mais, en dépit de tous les factieux hypocrites qui s’opposoient cette insurrection nécessaire, Paris se sauva lui-même. Dumouriez étoit à la tête de l’armée : auparavant Brissot avait écrit de lui, qu’après Bonne-Carrère[33] , Dumouriez étoit le plus vil des hommes. Dumouriez avoit répondu, par écrit, que Brissot étoit le plus grand des fripons, sans aucune espèce de réserve. Il avoit affiché que la cause du courroux que la faction affectoit contre lui, étoit le refus qu’il avoit fait de partager avec elle les six millions qu’elle lui avoit fait accorder pour dépenses secrètes, dans le temps de son ministère et de leur amitié[34]. Ils annoncèrent des dénonciations réciproques, qui eurent point lieu. C’est encore un problème, à quel point cette rouillerie étoit sérieuse ; mais ce qui est certain, c’est qu’au moment où il prit le commandement de l’armée de Châlons, il étoit très-bien avec la faction et avec Brissot, qui le pria d’employer Miranda dans une commission importante [35], s’il en faut croire ce que Brissot a dit lui-même au Comité de défense générale. J’ignore ce qu’auroit fait Dumouriez, si Paris et les autres départemens ne s’étoient levés au mois de septembre pour écraser les ennemis intérieurs et extérieurs ; mais ce qui est certain, c’est que ce mouvement général de la nation n’étoit pas favorable au roi de Prusse pour pénétrer au cœur de la France ; Dumouriez l’éconduisit avec beaucoup de politesse, pendant une longue retraite assez paisible, en dépit de nos soldats, dont on enchaînait constamment l’impétuosité, et qui mordaient leur sabre, en frémissant de voir que leur proie leur échappait. L’armée prussienne, ravagée par la maladie et par la disette, a été sauvée ; elle a été ravitaillée, traitée avec une générosité qui contraste avec les cruauté dont nos braves défenseurs ont été les victimes ; Dumouriez a parlementé, a traité avec le roi de Prusse, dans le moment où la France et l’armée s’attendaient à voir la puissance et l’armée de ce despote ensevelies à la fois dans les plaines de la Champagne ou de la Lorraine, où Dumouriez avait annoncé lui-même dans ses lettres à l’Assemblée nationale, que les ennemis ne pouvaient lui échapper. Il se montra aussi complaisant et aussi respectueux pour le roi de Prusse, qu’il fut depuis insolent avec la Convention nationale. Il est au moins douteux s’il a rendu plus de services à la république qu’aux Prussiens et aux émigrés. Au lieu de terminer la guerre et d’affermir la révolution en exterminant cette armée dont nos ennemis n’auraient jamais pu réparer la perte[36] ; au lieu de se joindre aux autres généraux pour pousser nos conquêtes jusqu’au Rhin, il revient à Paris ; et, après avoir vécu quelque temps dans une étroite intimité avec les coriphées de la faction, il part pour la Belgique.

Il débute par un succès brillant, nécessaire pour lui donner la confiance que sa conduite avec les Prussiens était loin de lui avoir assurée ; et quiconque rapprochera de ce qui se passe aujourd’hui, la brusque témérité qui acheta la victoire de Jemmapes par le sacrifice de tant de Français républicains, concevra facilement que ce succès même était plus favorable au despotisme qu’à la liberté. Dumouriez était maître de la Belgique ; si, dès ce moment, il avait aussi-tôt envahi la Hollande, la conquête de ce pays était certaine ; nous étions maître de la flotte hollandaise ; les richesses de ce pays se confondaient avec les nôtres, et sa puissance ajoutée à celle de la France ; le gouvernement anglais était perdu, et la révolution de l’Europe était assurée[37]. On a dit, et je l’ai cru moi-même un instant sur ces ouï-dires, que tel était le projet de Dumouriez ; qu’il avait été arrêté parle Conseil exécutif ; mais il est démontré que ce bruit n’était qu’une nouvelle imposture répandue par la faction. En effet, si, comme on l’a dit, Dumouriez avait conçu ce grand dessein, s’il y attachait sa gloire et sa fortune, pourquoi n’a-t-il pas réclamé l’appui de l’opinion publique contre les oppositions perfides du Conseil exécutif ? Pourquoi n’a-t-il pas invoqué la nation elle-même contre les intrigues qui compromettaient son salut ? Il est bien naturel de penser que ce bruit n’avait été répandu par les ennemis de Dumouriez, que pour lui concilier la confiance. On sait assez que les chefs de cette faction ont l’art de paraître quelquefois divisés pour cacher leur criminelle intelligence. Au surplus, que Dumouriez ait eu part ou non à ce retard funeste qu’a éprouvé l’expédition de la Hollande, il doit du moins être imputé à la malveillance de la majorité du conseil exécutif et des coriphées de la faction qui dominait dans les comités diplomatique et de défense générale. Les députés bataves se sont plaints eux-mêmes hautement dans un mémoire qu’ils ont rendu public, et qui est entre nos mains, de l’opiniâtreté avec laquelle leurs offres et leurs instances ont été repoussées depuis trois mois par le ministre des affaires étrangères. On ne peut nier au moins que Dumouriez et les chefs de la faction ne fussent parfaitement d’accord sur le projet de ravir la Belgique à la France. On connaît les efforts de Dumouriez pour empêcher l’exécution des décrets des 15 et des 25 décembre[38]. On connaît toutes ses perfidies. D’un autre côté, on sait comment le comité diplomatique a repoussé tous les peuples qui voulaient s’incorporer à nous. Rolland disait des députés de la Savoie : « On doit m’envoyer des Savoisiens, pour solliciter la réunion de ce pays ; je les recevrai à cheval. » [39] Comment est-il possible que vous vouliez vous réunir à notre anarchie, disait Brissot, aux Belges et aux Liégeois[40] ; tel était le langage des Guadets, des Gensonné. Ils sont venus à bout de retarder toutes ces réunions jusqu’au moment où le parti ennemi de la révolution eut tout disposé pour les troubler, et que les despotes eurent rassemblé des forces suffisantes contre nous.

Dumouriez et ses partisans portèrent un coup mortel à la fortune publique, en empêchant la circulation des assignats dans la Belgique. Après avoir fatigué cette contrée par ses intrigues, après avoir levé, de son autorité privée, des sommes énormes qu’il chargeait la nation de rembourser, il part enfin pour la Hollande, et s’empare de quelques places dans la Gueldre. Mais, tandis qu’on ne nous parlait que de succès et de prodiges, tout était disposé pour nous enlever en un moment la Belgique. Stengel[41] et Miranda, le premier aristocrate allemand, l’autre aventurier espagnol, chassé du Pérou, ensuite employé par Pitt et donné par l’Angleterre à la France, enfin adopté particulièrement par Dumouriez, Brissot, Pétion, nous trahissaient en même-temps à Aix-la-Chapelle et à Maësticht[42]. Une partie de l’armée exposée dans un poste désavantageux, appellée improprement l’avant-garde, puisqu’elle n’avait rien derrière elle, disséminée sur un si grand espace de terrain, qu’encas d’attaque, les corps qui la composaient ne pouvaient se rallier ni se soutenir, est livrée à une armée ennemie dont notre général avait l’air de ne pas soupçonner l’existence ; il avait repoussé tous les avis qu’on lui avait donnés de son approche ; les corps les plus distingués par leur patriotisme sont spécialement trahis et égorgés par les ennemis ; le reste est obligé de fuir. En même temps, le siège de Maësticht est entrepris, sans aucuns moyens, avec des boulets qui n’étaient pas de calibre, dirigé par une perfidie profonde, pour se défaire de nos plus braves défenseurs en les exposant sans défense à l’artillerie supérieure de nos ennemis ; le siège de Maëstricht est levé avec précipitation ; nos conquêtes sont abandonnées ; les braves Liégeois, nos fidèles alliés, devenus nos frères, sont remis sous la hache des tyrans, pour expier encore une fois leur généreux attachement à la cause de la France et de la liberté.[43]

Dumouriez laisse son armée à Gueldre, et se rend dans la Belgique, pour se mettre à la tête de celle qui a été trahie. Va-t-il se plaindre d’avoir été lui-même trahi par les généraux ? Va-t-il les dénoncer à la Convention ? Non : il jette un voile sur la trahison, parler seulement de quelque imprudence de la part du général de l’avant-garde, montre la plus grande confiance en l’armée, et promet de la conduire à la victoire. Il donne une bataille, elle est perdue[44]. Cependant le centre et l’aile droite, suivant lui, ont eu l’avantage ; aile gauche a plié. Or,l’aile gauche était composée précisément par ce même Miranda, qui avait trahi à Maëstricht. La suite de ce nouvel échec est la perte de la Belgique. Alors Dumouriez se découvre tout entier ; il se déclare ouvertement pour les généraux perfides : il se plaint du décret qui demande à la barre Stengel et Lanoue[45] ; il fait le plus pompeux éloge de ce dernier, convaincu d’avoir conspiré en faveur du tyran, avant la révolution du mois d’août. Il veut que la Convention imite le sénat romain, et qu’elle remercie les traîtres de n’avoir pas désespéré de la patrie ; il menace de l’abandonner, si on contrarie aucune de ses vues. Il loue le civisme et le courage de Miranda et de tous les autres généraux et officiers, sans distinction. Il impute tous nos maux à nos soldats ; iloublie que lui-même les avait attribués à celui qui commandait à Aix-la-Chapelle ;il oublie qu’il avait lui-même vanté le courage et la conduite de l’armée, et surtout la patience héroïque avec laquelle elle avait supporté la disette et des fatigues au-dessus des forces humaines, dans tous les tems, et récemment encore au siège de Maëstricht. Il prétend que l’armée n’est qu’un ramas de lâches et de pillards : ce sont ses propres expressions. Il fait plus ; il déclame, avec la même insolence, contre les nouveaux défenseurs qui volent dans la Belgique de toutes les parties de la république pour réparer ces revers : il les appelle des brigands.[46]

Tandis qu’il écrivait tout cela, il abandonnait la Belgique aux despotes ; il leur abandonnait nos immenses provisions qu’il y avait ramassées ; il avait ordonné aux commissaires de compter quatre millions Belges ; mais auparavant, il avait eu soin en partant d’y éteindre, autant qu’il était en lui, toute espèce d’affection pour les principes de notre révolution, et d’y allumer la haine du nom français ; il avait été jusqu’à publier hautement, dans une lettre adressée à la Convention, que la Providence punissait le peuple français de ses injustices : il avait peint Paris comme un théâtre de sang et de carnage ;la France comme le séjour du crime et de l’anarchie ;les députés patriotes de la Convention, comme des fous, ou comme des scélérats. Il avait fait des proclamations qui, sous le prétexte de réprimer certains actes impolitiques, tendaient à réveiller tous les préjugés du fanatisme et de l’aristocratie. Il avait rétabli dans leurs fonctions les administrateurs destitués pour cause d’incivisme, par les commissaires de la Convention nationale ; il avait détruit les sociétés populaires, attachées à notre cause. Il a voulu excuser tous ces forfaits, en disant que l’on avait irrité les Belges par quelques actes de cupidité et d’irreligion. Sans doute c’était le comble de l’étourderie et peut-être de la perfidie, de faire la guerre à des saints d’argent. mais, qui pouvait prévenir ces désordres, si ce n’était un général tout-puissant ? Quant aux commissaires du Conseil exécutif, contre lesquels il a paru sévir, qui les avait nommés, si ce n’est son propre parti ? N’étaient-ils pas l’ouvrage de Rolland et des ministres coalisés avec le généralissime Dumouriez ? [47]

Ni les déclamation, ni les ordres sévères de ce général intrigant contre un Cheppi[48] et contre d’autres créatures de la même faction ne prouveront jamais qu’il n’était point d’intelligence avec eux. Pour exécuter ce projet d’empêcher la réunion de la Belgique à la France, il fallait que la faction employât à-la-fois des agens qui s’appliquassent à mécontenter les Belges, et un général qui profitât de ce mécontentement pour les éloigner à jamais de notre révolution. On parle des désorganisateurs commis pour semer le trouble dans l’armée ; mais quoi de plus facile aux généraux que de les réprimer, que de maintenir une discipline sévère, si tous les généraux perfides n’avaient besoin de ces moyens, pour exécuter et pour pallier leurs trahisons. Lafayette aussi entretenait, autant qu’il était en lui, des désordres dans son armée, pour la calomnier, pour la dissoudre, et pour perdre la liberté ; il n’avait oublié qu’une chose ; c’était de débuter, comme Dumouriez, par un succès.

Enfin Dumouriez a levé l’étendard de la révolte, il menace de marcher vers Paris, pour ensevelir la liberté sous ses ruines ; il déclare qu’il veut protéger les ennemis de la liberté que la Convention renferme dans son sein contre les députés attachés à la cause du peuple, qu’il appelle aussi des anarchistes et des agitateurs ; il ne dissimule pas le projet de rétablir la royauté[49]. Après avoir fait égorger une partie de l’armée, il trompe l’autre, et s’efforce de la débaucher, après l’avoir calomnié à son insu. Fier du succès de ses trahisons, gorgé des trésors qu’il a puisé dans la Hollande, dans la Belgique et dans les caisses nationales dont il s’est emparé ; fort de son alliance avec nos ennemis, à qui il a livré nos magasins ; fort de l’appui des Belges qu’il a armé contre nous, il cherche à jeter le découragement dans la nation ; il s’efforce de déshonorer le peuple français et nos braves défenseurs aux yeux des peuples étrangers ; il nous annonce hautement qu’il ne nous reste aucunes ressources. Dans ses lettres officielles à Beurnonville[50], il parle avec une joie insolente des troubles qui allaient éclater au milieu de nous ; il en présage de nouveaux ; il nous montre déjà les départemens du Nord, du Pas-de-Calais, de la Somme en état de contre-révolution ; il déclare en propres termes que nous ne pourrons tenir tête à nos ennemis étrangers, parce que nous serons obligés d’employer nos forces à réprimer ceux du dedans. Il nous montre en même temps toutes nos places sans défenses ; et il ose nous déclarer que nous n’avons d’autre parti à prendre que de demander la paix, et de transiger avec les despotes ; que dis-je ? Il ose se montrer lui-même comme médiateur.

Tel était le coupable secret de la conspiration tramée depuis long-temps contre notre liberté. Le chef de la faction l’a dévoilé au moment où il croyait pouvoir l’exécuter avec succès. En effet, tout semblait diposer pour la favoriser. Un ministre de la guerre audacieux et hypocrite avait été nommé tout exprès par la faction, pour les grands événemens qui devaient arriver[51]. En peu de tems il avait purgé les bureaux de la guerre, les garnisons et l’armée de tous les agens et de tous les chefs patriotes ; il les avait remplacés par des hommes plus que suspects ; il avait laissé nos places fortes sans garnisons et sans munitions. On se rappelle avec quelle hardiesse il trompait la Convention nationale sur l’état de nos affaires dans la Belgique, au moment où les trahisons des généraux les avaient déjà perdues ; et comment les fausses nouvelles qu’il débitait furent démenties par les commissaires de l’Assemblée[52]. Les autres généraux étaient entrés dans ce vaste plan de conspirations ; et pour mieux en assurer le succès, le ministre avait mis le comble à ses attentats, en faisant suspendre la fabrication des armes dans toutes nos manufactures. Dans le même temps on excitait des troubles dans une grande partie de la France, et sur-tout dans nos départemens maritimes. Les aristocrates révoltés avaient levé de grandes armées bien approvisionnées ; il avaient saccagé des villes, égorgé une multitude de patriotes ; et personne n’avait songé à réprimer cette conspiration tramée depuis quatre mois[53] ; et ni le ministre, ni le Comité de défense générale, composé en grande partie de la faction que je dénonce, n’en avait donné avis à l’Assemblée ni à la nation. Enfin le ministre de la guerre[54] nomme un général pour commander les patriotes, et ce général ( Marcé) est un traître qui livre notre artillerie aux révoltés, et qui mène les défenseurs de la liberté à la boucherie. Par-tout il nomme des officiers également perfides, des Witencok[55], des Hermigies[56], des Ligonier[57]. Il montre sur-tout dans ses choix une prédilection singulière pour les étrangers, pour les sujets des despotes, nos ennemis, et quelquefois même pour les parens de nos tyrans. Grâce à ces criminelles machinations, les troubles se prolongent, et la victoire coûte beaucoup de sang aux républicains ; on vient nous dire que le calme pourra être rétabli dans six semaine, ou deux mois. Deux mois de guerre civile et de massacres des plus zélés patriotes, quand l’infâme Dumouriez conspirait contre nous dans la Belgique, avec les despotes de l’Europe et tous les ennemis de l’intérieur ! Dumouriez, qui nous annonçait avec une insolente satisfaction que, dès le moment où l’équinoxe serait passé, nos départemens maritimes seraient envahis par les Anglais. Encouragés par tant d’attentats, les royalistes relevaient par-tout une tête audacieuse, et osaient menacer les amis de la liberté.

Hé ! pourquoi non ! ne pouvaient-ils pas compter sur l’ascendant que la faction exerçait au sein de la Convention nationale ? N’était-ce pas elle qui depuis long-tems dépravait l’esprit public, dans les départemens révoltés ? et les massacres de la Bretagne, et le fanatisme royal et religieux qui égarait les habitans des campagnes, n’étaient-ils pas les dignes fruits des écrits empoisonnés qu’elle avait semés sur la surface de cette importante contrée, de la correspondance perfide des députés qui suivaient sa bannière ; enfin, des persécutions suscitées à tous es vrais républicains ? N’était-ce pas elle qui, chaque jour, cherchait à dégoûter le peuple de la révolution, en aggravant sa misère ; qui repoussait toutes les mesures nécessaires pour réprimer la fureur de l’agiotage, pour assurer la subsistance publique, pour mettre un frein à l’excès des accaparemens ? N’était-ce pas elle qui fesait, défesait les ministres, protégeait tous leurs crimes, et multipliait les conspirateurs par l’impunité ? N’était-ce pas elle qui, à la place des loix bienfaisantes que sollicitaient les besoins pressans de la patrie, ne nous donnait que des déclamations, des libelles et des crimes.


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Mais son audace redoublait sur-tout au moment où la conspiration était près d'éclater. Avec quelle perfidie ils désorganisaient tout, en criant aux désorganisateurs ! Avec quelle lâche cruauté ils cherchaient à exciter dans Paris quelques petits mouvements aristocratiques, pour préparer au traître Dumouriez le prétexte de marcher contre cette cité, et à les imputer ensuite aux patriotes dont le zèle les avait constamment écartés ! Voyez quel affreux parti ils ont voulu tirer d'un attroupement excité par eux, qui s'était porté chez quelques épiciers ! Voyez comme l'exécrable Dumouriez, dans sa lettre du 12 mars à la Convention, travestissait la vente illégale et forcée des marchandises de quelques marchands et de quelques accapareurs, en scènes de sang et de carnage, et comme il en conclut qu'il doit faire la guerre à Paris et aux patriotes.[58]

Ils avaient dénoncé les députés patriotes qui avaient pressé la condamnation du tyran, comme des agitateurs, et il déclare qu'il veut employer la moitié de son armée à les subjuguer. Ils avaient déclamé contre les tribunes, c'est-à-dire contre la portion du peuple, qui pouvait assister aux séances de l'assemblée représentative ; ils avaient protesté solennellement qu'ils n'étaient pas libres, lorsque le tyran avait été condamné ; et il menace les tribunes, et il promet d'aller bientôt affranchir de leur influence la faction qui avait voulu sauver le tyran, qu'il appelle la saine partie de la Convention nationale. Il proclame leurs principes ; il consacre leurs calomnies ; il déclare la guerre à leurs adversaires ; il rédige, en forme de manifeste[59] contre la république, les journaux des chroniqueurs, des Brissot, des Gorsas, des Rabaud, des Gensonné, Vergniaux et Guadte, etc. Comme eux, il veut être, dit-il, le restaurateur de l'ordre public, le fléau de l'anarchie, le libérateur de son pays ; enfin, il déclare hautement qu'il veut redonner un roi à la France. Quel était le roi qu'il voulait nous donner ? Peu importe sans doute aux républicains qui les détestent tous également. Mais c'était apparemment quelque rejetton de la famille de nos tyrans. Or, parmi les généraux de l'armée de la Belgique, je vois Valence, l'ami de Dumouriez ; Valence, le gendre de Sillery, le confident intime du ci-devant duc d'orléans ; Sillery, ci-devant comte de Genlis ; ce seul nom dit tout. Je vois le ci-devant duc de Chartres promu au commandement des armées dans un âge où les citoyens sont à peine dignes d'être soldats. Je vois, dans le camp de Dumouriez, la soeur de ce général avec la ci-devant comtesse de Genlis, la plus intrigante des femmes de l'ancienne cour, malgré ses livres sur l’éducation ; je vois le victorieux Dumouriez aux pieds de la sœur, et dans une attitude respectueuse en présence du frère.[60]

Je vois ensuite le fils de d’Orléans écrire comme Dumouriez ; je le vois fuir précipitamment avec Dumouriez, avec Valence, et je n’ai pas besoin d’en savoir davantage pour connaître la faction toute entière. Je devine la perfidie profonde des conspirateurs qui, pour couvrir leurs complots d’un voile impénétrable, avaient feint de vouloir expulser les individus de la ci-devant famille royale, dans un temps où la France entière ne voyait aucun motif à cette proposition imprévue[61] ; dans un temps où des patriotes de bonne foi croyaient défendre, en les repoussant, les principes et l’intégrité de la représentation nationale. Je conçois pourquoi ils demandaient l’expulsion des Bourbons en général, pour éloigner la condamnation de la royauté dans la personne de Louis XVI, et pourquoi, depuis la punition du tyran, ils ont oublié et même rejeté cette mesure, dans le moment où l’aristocratie levait l’étendard de la révolte, pour rétablir la royauté.

Les amis et les complices de Dumouriez, membres du Comité de défense générale, connaissaient sans doute ces secrets mieux que personne ; mais ils comptaient sur le succès de sa criminelle entreprise ; aussi, nous les avons vu d’abord excuser la lettre insolente du 12 mars à la Convention, sous le prétexte que ce général devait être irrité par les dénonciations faites contre lui dans les sociétés populaires[62]. Nous les avons vus cherchant à écarter les accusations qu’ils redoutaient, en se hâtant de répéter leurs déclamations ordinaires contre les députés patriotes, contre les Jacobins, etc. etc. Là nous avons entendu Vergniaux prétendre que les opinions politiques de Dumouriez étaient indifférentes, et qu’il était intéressé à la cause de la révolution. Là nous avons vu Gensonné s’indigner de ce que l’on donnait à Dumouriez les qualifications qu’il méritait, et vanter impudemment son civisme, ses services et son génie. Il est prouvé que Gensonné entretenait une correspondance habituelle avec Dumouriez, courrier par courrier[63]. et Gensonné voulait se charger vis-à-vis des membres de la Convention présens au comité, du rôle de médiateur auprès de son correspondant et de son ami Dumouriez. Là nous avons vu Pétion embrasser avec chaleur la défense de Miranda ; et après que j’eus dénoncé ce général, et Steigen et Lanoue, se lever en courroux, en s’écriant que l’on dénonçait toujours sans preuves ; et le siège de Maëstricht était levé, et l’armée trahie à Aix-la-Chapelle, et la Belgique livrée à nos ennemis ; et c’était le moment où on délibérait sur la révolte déclarée de Dumouriez !

Là nous avons vu le même jour Brissot, pour toutes mesures de salut public, déclarer que la Convention nationale avait perdu la confiance publique ; que son unique devoir était de faire bien vite la constitution et de partir. Je l’ai entendu proposer de s’arranger dans le comité de défense générale, sur les divers articles de la constitution qui pouvaient partager les avis, et de les faire ensuite adopter d’emblée par la Convention, pour éviter, disait-il, des débats scandaleux. Là nous avons vu les chefs de la faction refuser ensuite de discuter la conduite de Dumouriez, pour proposer un rapprochement entre ses amis et ses adversaires ; et sous le prétexte de s’expliquer, de renouveler toutes les calomnies dont ils avaient tant de fois souillé la tribune et les papiers publics. Nous avons entendu les ministres apporter à ce comité des nouvelles et des projets illusoires concertés d’avance avec eux ; nous avons vu le ministre de la guerre déclamer contre l’insubordination des soldats, sans vouloir convenir de la perfidie des généraux, citer pour preuve de leur républicanisme la fameuse blessure de Valence[64] ; nous l’avons entendu faire l’éloge du système défensif ; nous garantir la neutralité de la Savoie et du comté de Nice, comme si ces deux départemens français étaient pour nous des contrées étrangères. Nous l’avons entendu préparer une trahison ultérieure, et nous annoncer d’avance la retraite de Custine[65]. Nous l’avons entendu répéter tous les lieux communs de Dumouriez sur l’éloignement des Belges pour la révolution française, et le comité approuvé beaucoup toutes ces vues. Nous avons entendu surtout Brissot, à ce propos-là même, déclarer que nous étions trop heureux que l’esprit public des Belges ne fût pas plus français, par la raison, qu’en renonçant à la Belgique, nous pourrions, avec plus de facilité, obtenir la paix des puissances ennemies. Brissot fut toujours le plus hardi des conspirateurs à jetter en avant les idées de transaction ouvertement proposées par Dumouriez. Dans la discussions de l’affaire de Louis XVI, il osa demander qu’il fût sursis à l’exécution du décret qui le condamnait, jusqu’à ce que l’opinion des puissances étrangères sur ce jugement nous fût manifestée[66]. C’est lui qui nous avait menacé de la colère des rois de l’Europe, si nous osions prononcer la peine de mort contre le tyran. Brissot ! Combien de faits n’aurais-je pas à rappeller sur lui et sur la faction dont il est le chef !

Enfin, nous avons vu le Comité de défense générale s’appliquer constamment à retarder toute mesure nécessaire au salut public, pour donner le tems à Dumouriez d’exécuter sans obstacle ses détestables projets. Ensuite on le recomposa de 25 membres qui lui appartenaient tous, excepté cinq à six patriotes qu’il y avait introduits par une sorte de transaction, pour endormir les amis de la liberté, et faire servir des noms qui inspiraient la confiance à couvrir leurs perfidies. Aussi Dumouriez écrivait-il que ce comité était bien composé, à l’exception de 7 à 8 membres. Indigné de tant de perfidies, et reconnaissant le motif qui avait engagé les intrigans à me choisir, je déclarai hautement à la Convention nationale, que ce comité n’était que le conseil de Dumouriez, et que, ne pouvant lutter contre la majorité, je donnais publiquement ma démission[67]. Nous avons vu avec douleur, qu’égarée par la même influence, la Convention avait envoyé à Dumouriez cinq commissaires dont l’arrestation était concertée d’avance, et sur-tout ce Beurnonville qui fut arrêté par son complice ? [68] Que dirons-nous de la comédie grossière de cet aide-de-camp qui vint deux jours après raconter à la barre de l’assemblée nationale, qu’il avait reçu un coup de sabre d’un satellite de Dumouriez[69] et de cette pasquinade plus grossière encore de Dumouriez qui se plaignait de ce que son confident, Beurnonville, était venu pour l’assassiner au milieu de son armée[70], et qui ensuite disait hautement qu’il répondait de lui, parce qu’il était son ami ?

Qu’avons-nous vu depuis ce temps jusqu’au moment où je parle ? aucune mesure décisive pour le salut de la patrie ; parce que l’influence de la faction les a toutes dirigées. Quelques individus ont été mis en état d’arrestation ; le scellé a été apposé sur leurs papiers : mais après qu’ils ont été bien et dument avertis, et que plusieurs d’entr’eux, tels que Sylleri et d’Orléans, ont eux-mêmes invoqué cette formalité[71]. Bonne-Carrère, Laclos, Sauvin, et d’autres également suspects, ont été relâchés aussitôt qu’arrêtés[72]. On a mis en otage tous les Bourbons ; mais il fallait remettre les prévenus entre les mains de la justice. Les constituer en otages et les envoyer aux extrémités de la République, qu’était-ce autre chose que les soustraire à l’empire de la loi et à l’autorité du tribunal révolutionnaire, que les conspirateurs redoutent. Qu’était-ce autre chose que les réserver, en quelque sorte, comme des objets d’échange avec nos commissaires arrêtés par la connivence de Dumouriez, avec les chefs de la faction, et comme des moyens de transition avec les tyrans ? [73] Je demande que les individus de la famille d'Orléans dite Égalité, soient traduits devant le tribunal révolutionnaire, ainsi que Sylleri, sa femme, Valence, et tous les hommes spécialement attachés à cette maison ; que ce tribunal soit également chargé d'instruire le procès de tous les autres complices de Dumouriez. Oserai-je nommer ici des patriotes tels que Brissot, Vergniaux, Gensonné, Guadet ? — Je renouvelle en ce moment la même proposition que j'ai déjà faite à l'égard de Marie-Antoinette d'Autriche. Je demande que la Convention nationale s'occupe ensuite, sans relâche, des moyens tant de fois annoncés de sauver la patrie, et de soulager la misère du peuple.

  1. Texte reproduit dans le Mon. XVI, 100, et les Arch. parl., LXI, 522, qui signalent que le président de la section serait Bréquehu.
  2. Cette adresse reprend en grande partie les demandes formulées par les Robespierre (séances des Jacobins des 3 et 5 avril). Elle y ajoute une loi contre l’accaparement et l’interdiction de la vente du numéraire, mais elle insiste sur la mise en accusation de Roland et autres, et la destitution des députés « qui n’ont pas eu le couriage de défendre la République. » Robespierre, cependant, la jugea dangereuse, peut-être parce qu’en parlant de destitution elle paraissait mener à l’appel au peuple, et qu’il flairait une manœuvre de Danton. D’après Beaulieu (Essais historiques), l’adresse aurait été rédigée par Réal, substitut de Chaumette, et dont les liaisons avec Danton étaient connues. Réal aurait fait présenter le texte à la section de la Halle aux blés par La Chevardière, membre du département de Paris. (V. G. Ldfebvre, La Convention, cours ronéotypé, t. Il, p. 5.)
  3. Delahaye (Jaoques-Gharles-Gabriel), député de la Seine-Inférieure, vota, dans le procès du roi, pour l’appel au peuple.
  4. Lettre du 5 avril, signée Anquelin (Arch. parl., LXI, 528).
  5. Il s’agit « des conspirateurs de la Vendée et autres », dont Philippe-Égalité et ses complices.
  6. Voir Mon., XVI, 112-119.
  7. « Composée de deux chambres », ajoutent le Jal des débats et décrets (n° 206, p. 170), le Mercure universel (t. XXVI, p. 173), et le Journal universel, p. 4498.
  8. On désigne sous le nom de « gueux » les confédérés des Pays-Bas, soulevés en 1566 contre la tyrannie espagnole. Traqués par le duc d’Albe, ils continuèrent la lutte sut mer, et s’emparèrent, en 1572, de places qu’ils conservèrent jusqu’à la fin de la guerre d’indépendance.
  9. Voir ci-dessous, discours du 24 avril 1793 : « Vous devez savoir que cette loi dont on a tant parlé, n’est qu’un fantôme inventé par les fripons pour épouvanter les imbéciles ».
  10. Sur les négociations des Girondins avec la Cour, à la veille du 10 août, par l’intermiédiaire du peintre Boze, voir Mon., XY, 4l ; XVI, 501. Le choix des ministres girondins est du 15 mars et non de janvier 1792, à moins que Robespierre ne fasse allusion à Narbonne, dont Brissot, en particulier, favorisa l’accession au ministère én décembre 1791.
  11. Robespierre à déjà développé ces argument sur l’attitude des girondins an 10 août, dans son discours du 5 novembre 1792. (Cf. ci-dessus, à la date.)
  12. Voir Discour…, 3e partie, p. 447, n. 2
  13. Servan à la Guerre, Clàvière aux contributions publiques, Roland à l’Intérieur.
  14. Voir ci-dessus, séance des Jac., 7 octobre 1792.
  15. Cf. à ce propos. A. Mathiez, La Révolution française (II, 16) et Discours… 3e partie, p. 426.
  16. Date laissée en blanc. Il s’agit de la lettre écrite par Roland le 30 sept. 1792 et lue le même soir à la Convention. Il y explique sa corduite et déclare qu’il reste au Ministère (Mon., XIV, 88). Il s’agissait de savoir si Rolaind, nommé député de la Somme à la Convention, resterait ministre de l’Intérieur. La veille, Danton, en donnant son avis, avait rappelé « la proposition faite par Roland de quitter Paris) » Duhem, qui avait été témoin du fait, l’avait attenté. Roland l’avait reconnu, mais ne put fournir aucune justification sur son attitude.
  17. Collot d’Herbois.
  18. Accusations contre Robespierre. Séance du 25 sept. 1792.
  19. Les anciens ministres Montmorin et Delessart, périrent dans les massacres de septembre.
  20. Sur les incidents que souleva cette représentation de la pièce de Lava, voir Lettres… à ses commettans, 2e série, n° 4, 211-12.
  21. Sur le procès de Louis XVI et les embûches dressées par les Girondins, voir Lettres… à ses comiinettans, 2e série, n° 4, 225 et s.
  22. Allusion à la fête civique du 16 janv. 1793, au Carrousel, fête au cours de laquelle les Marseillais et autres fédérés, appelés par les Girondins contre Paris, fraternisèrent avec le peuple.
  23. Sur le discours de Pitt aux Communes, et l’espoir qu’il avait de sauver Louis XVI, voir iLettres… à ses oommettans, 2e série, n° 6, p. 287.
  24. Campagne en faveur de la guerre, entreprise par Les Girondins dès nov. 1791. (Cf. le « D’éifpnseur de la Constitution », p. 15, note ; Discours…, 3e partie, Jac., 28 nov. 1791 et 25 janv. 1792).
  25. Voir Discours… 3e partie, Jac., 19 mars 1793.
  26. Cf Discours… 3e partie, Jac., 26 mars 1792.
  27. Sur tous les détails de cette campagne des Girondins, en faveur de la guerre, voir le Défenseur de la Constitution, et Discours… 3e partie, séances des 18 déc. 1792 et 2 janv. 1793. Voir également G. Lefebvre et J. Poperen, Sur le ministère Narbonne, (A.h.R.F., 1947, p. 1.)
  28. Circulaire du Comité de .correspondance des Jacobins, aux sociétés affiliées, 17 janv. 1792, en faveur de la guerre, in-8°, 14 p. (Aulard, III, 323).
  29. Arrivée des Girondins au pouvoir, le 24 mars 1792. Servan ne prit le ministère de la Guerre que le 9 mai.
  30. Le 9 mai 1792, Guadet, soutenu par Gensonné, demande le renforcement du pouvoir des officiers dans les tribunaux militaires. Le 12, il réclame pour les généraux le droit de faire des règlements de circonstance (Mon., XIII, 344 et 370).
  31. Sur les premiers revers de Belgique, voir n Défenseur de la Constitution », p. 15 et /s. Sut la trahison du général Jarry de Vrigny de la Villette, voir « Lettres... à ses commettans », n° 1, p.55. Vieil officier de la guerre de Sept ans, il avait servi la Prusse, puis la France en 1791. Commandant à Courtrai, en avril 1792, il avait fait incendier les faubourgs de cette place qu’il livra à l'ennemi. Dénoncé par une députation de Belges et de Liégeois, il ne tarda pas à émigrer, servit en Angleterre où il mourut en 1807.
  32. Cf. A. Mathiez, La Révolution française, II, 16.
  33. Guillaume Bonne-Carrère (1745-1825) était un familier de Dumouriez qui, en 1792, l’avait fait nommer directeur au ministère des Relations extérieures. Suspect de relations avec la Cour, il fut inquiété après le 10 août ; mais aucune poursuite ne tut exercée contre lui.
  34. Dumouriez avait été nommé ministre des Relations exterieures le 12 mars 1792, puis de la Guerre le 13 juin.
  35. Cf. Parra-Perès, Miranda et la Révolution française
  36. Cf. A. Chuquet, La retraite de Brunswick.
  37. Cf. A. Chuquet, Jemmapes et la conquête de la Belgique.
  38. Décret du 15 déc. 1792 sur la nouvelle organsation de 1a Belgique, voté sur la proposition de Cambon. (A. Ghuquet : Jemmapes et la conquête de la Belgique, p. 193). Mais ce décret, tout en donnant au gouvernement belge une forme démocratique et libérale, imposait la présenee de commissaires de la Convention pour le surveiller et régler la conduite des généraux qui occuperaient encore le pays. Plusieurs régions de la Belgique protestèrent contre ces dispositions. Les Comités diplomatique, de Législation et de la Guerre chargèrent Cambon de présenter un nouveau rapport et de rédiger un projet de décret complétant les pouvoirs des commissaires. Ce décret fut rendu le 27 déc, et non le 25, comme le dit Robespierre (Audard, Recueil des Actes…, I, 364).
  39. Dès octobre 1792, la Savoie, libérée du joug du roi de Sardaigne, avait demandé sa réunion à la France. D’abord mal reçus par le ministre Roland, ses délégués s’étaient adressés le 21 nov., à la Convention, laquelle, sur le rapport de Grégoire, du 27, avait décidé cette réunion et que la Savoie formerait un 84e département sous le nom de département du Mont-Blanc, et avait envoyé quatre représentants en mission pour l’organiser (Aulard, Recueil des Actes, I, 270).
  40. Brissot, membre des Comités diplomatique et de defense générale, s’était toujours montré opposé à la réuriion de la Belgique à la France. C’est au sein de ces Comités qu’il aurait tenu les propos que lui prête Robespierre, lors de la discussion soulevée par Grégoire sur la protection à accorder aux peuples qui réclameraient leur réunion à la France (21 nov. 1792).
  41. Pour Stengel, voir ci-dessus, séance du 9 avril, note 7.
  42. Sur les événements d’Aix-la-Chapelle et de Maëstricht, voir ci-dessus, même séance, note 6.
  43. Sur les opérations autour d’Aix-la-Chapelle et le siège de Maëstricht, cf. A. Chuquet, La trahison de Dumouriez, II, 47 à 77.
  44. Défaite de Neerwinden (18 mars 1793), voir A. Chuquet, La triahison de Dumouriez, III, 86 et s.
  45. Voir « Lettres... à ses commettans ) », 2e série, n° 9, p. 460.
  46. Voir « Lettres... à ses coanmettans », 2e série, n° 9, p. 453.
  47. Robespierre analyse ici le lettre de Dumouriez à l’Assemblée, le 12 mars. Cette lettre, remise à Bréard qui présidait alors en l’absence de Gensonné, le 14, était une véritable déclaration de guerre à la Convention. Certains contemporains la jugèrent très « forte ». Delaroix et Albitte, la qualifièrent de « dictatoriale ». Bréard n’osa la lire publiquement et la porta au Comité de Défense générale. Un vif débat s’engagea : Barrère et Robespierre demandèrent qu’elle fût communiquée à l’Assemblée. Mais Delacroix s’opposa de toutes ses forces à cette lecture : « Si j’étais président, dit-il, je ne balancerai pas à garder la lettre ; dès que la Convention en aura connaissance, elle portera contre Dumouriez un décret d’accusation ; et j’aime mieux que ma tête tombe que celle du général. » Danton appuya énergiquement Delacroix, s’écriant que Dumouriez « a perdu la tête en politique », mais qu’il « conserve tous ses talents militaire ». « Il faut pourtant examiner sa conduite », interrompit Robespierre. « Il faut même l’arrêter », insinua Barère. — « Non, reprit Danton, nous ne devons prendre aucune mesure contre lui tant qu’il est en présence des ennemis et dirige la retraite de l’armée. Mais nous pouvons lui dépêcher un de ses amis, Gensonné ou Guadet ; nous pouvons, pour lui ôter tout soupçon, lui envoyer de commissaires qui seront pris dans les deux partis de la Convention. Ou nous le guérirons momentanément, ou nous le garoterons ». Le Comité de Défense générale approuva Danton et le chargea, ainsi que Delacroix, de se rendre auprès du général. « Je réponds, dit Danton, en partant de le faire rétracter avant huit jours, ou de vous l’amener pieds et poings liés ». (Mon. 3 avril, Jal des débats… Jacobins. 7 avril. A. Chuquet, La trahison de Dumouriez, p. 131-132)
  48. Pierre Paul Chepy était alors agent politique dans les Pays-Bas. Il avait été arrêté, par ordre de Dumouriez, le 11 mars, et envoyé, sous escorte, à Paris ; mais il fut bientôt remis en liberté (Arch. nat. F18 doss. 32. R. Delacheval : Un agent politique sous la Révolution : Pierre Chepy (1792-1803), Grenoble, 1890, in-8°, 80 p. B. N., Ln27 39. 562. Tourneux. IV, n° 22. 190. 22. 191.) Chepy et un autre commissaire du pouvoir exécutif, Chaussard, étaient accusés par Dumouriez d’avoir déployé, contre le clergé belge, un acharnement des plus maladroits. (Cf. Delachenal, p. 18-19)
  49. Lettre du 28 mars.
  50. Sur cette correspondance de Dumouriez avec le minière de la Guerre, cf. A. Chuquet : La trahison de Dumouriez.
  51. Robespierre fait allusion à la nomination de Beurnonvilîe au ministère de la Guerre, à la place de Pache, le 4 février 1793, grâce à l’influence des Girondins. Beurnonville était, en effet, suspect aux Jacobins. A maintes reprises, Marat le dénonça. Lors de l’arrestation, par Dumouriez, des commissaires envoyés près de lui pour le suspendre, le général dira au ministre qui lui demandait de partager le sort des députés qui l’accompagnaient : « N’en doutez pas, et je crois, par là, vous rendre service. » Il ne croyait pas si bien dire. Beaulieu, plus tard, dira : « Beurnonville doit sa conservation à son séjour dans les prisons d’Autriche. » (Essais historiques sur les causes et les effets de la Révolution française). Revenu de captivité, Beurnonville deviendra, sous l’Empire, ambassadeur à Berlin, comte, marquis, maréchal de France. (A. Chuquet, ibid., p. 175, et Dr Lucien Graux, ! Le maréchal de Beurnonville, Paris, 1930)
  52. Maintes fois les députés, surtout Marat, démentirent les nouvelles sur la situation des armées en Belgique, notamment le 29 mars (Mon. XV, 831). Le 10 mars, par exemple, un secrétaire lut un rapport de Beurnonville sur les opérations en Belgique, contenant des nouvelles rassurantes, et aussitôt après, les commissaires envoyés près l’armée, annonçaient l’échec d’Aix-la-Chapelle, d’après une lettre de Dumouriez lui-même (Mon., XV, 673).
  53. Début du soulèvement de la Bretagne et de la Vendée.
  54. Voir ci-dessus, p. 330, séance du 23 mars.
  55. Voir ci-dessus, p. 339, note 19.
  56. D’Hermigny, serait vraisemblablement le oommandant de gendarmerie qui, en 1792, eut des démêlés avec plusieurs députés patriotes, dont Goupilleau. Royaliste ardent, ses exploits furent denoncés à la société des Jacobins. Inquiété après le 10 août, il aurait échappé aux massacres de septembre, et trouvé, grâce à Servan qu’il fréquentait, un emploi dans l’armée, em Bretagne, ou il put exercer, à loisir, son rôle d’espion royaliste.
  57. Ligonier, commandait une division de l’armeé du gêneral Berruyer, en Vendée ; il subit un échec à Coron et à Vézin en avril 1793 et fut relevé de ses fonctions. Le 27 avril, des délégués du département de Mayenne-et-Loire dénoncèrent sa conduite et celle de son chef Berruyer ; Marat, qu prétend que Ligonier est Anglais, l’attaqua avec violeince (Mon., XVI, 247).
  58. Sur la lettre du 12 mars, voir ci-dessus, note 27.
  59. Le soir de l’arrestation des commissaires de la Convention et du ministre de la Guerre, à 11 heures, Dumouriez rédigea un appel à l’armiée et une adresse aux administrateurs du département du Nord. (Cf. Chuquet, La trahison de Dumouriez, p. 178 et s.)
  60. Robespierre énumère les personnes, toutes de la famille ou de l’entournge du duc d’Orléans, qui accompagnèrent Dumouriez dans sa fuite.
  61. Allusion à la proposition prématurée de Guadet, voir Lettres… à ses Commettans, 1re série, n° 11.
  62. Ce fut le 15 mars à midi que se tint cette séance. Le proocès-verbal publié par Aulard (Recueil des actes…, II, 384), EST des pLus laconique.
  63. A la Séance du 1er avril, Marat rappela cette correspondance : « Gensonné, dit-il, est en relations intimes avec Dumouriiez » (Mon., XVI, 15 et 18-28).
  64. Cyrus Marie Alexandre de Timburne-Timbronne, comte de Valence, avait épousé en 1786 la fille cadette de Mme de Genlis. Ancien château des évêques du Mans à Yvré-l’Evêque (Voir Abbé Gi) Il fut nommé premier écuyer du duc d’Orléans et colonel des dragons de Chartres. Il était maréchal de camp en 1790. Il acheta l’aurault, la noblesse émigrée et ses pertes foncières dans la Sarthe, in-8°, 1957, p. 127). Lors de la bataille de Neerwinden, il aurait reçu trois coups de sabre sur la tête (Mon., XV, 772).
  65. Sur les opérations sur le Rhin, voir A. Chuquet, L’expédition de Custine.
  66. Voir l’opinion de Brissot dans le Mon., XV, 221.
  67. Voir ci-dessus, séanoe du 3 lavril. Le même jour, le véritable Comité de salut public fut constitué sur da proposition d’Isnard, et son installation décidée le 6 (Auulard, Recueil des actes, III, 11 : 2 ;). Il était composé de 9 membres : Barère, Cambon, Danton, Jean Debry, Guyton-Morveau, Treilhard et Delacroix (d’Eure-et-Loir).
  68. Sur la proposition du Comité de défense génériale, la Convention avait décidé, le 30 mars, l’envoi de cinq commissaires : Camus, Lamarque, Quinette, Bancal et Carnot, accompagnés du ministre Beurnonville pour suspendre et arrêter Dumouriez et tous officiers et personnes suspectes de son entourage. (Aulard, Recueil des actes…, II, 574-576). Carnot, qui se trouvait alors à Arras, ne put rejoindrie ses collègues et échappa ainsi à leur sort. Les autres joignirent Dumouriez à son quartier général de Saint-Amand, le 1er avril. Le général refusa d’obéir au décret qui le mandait à Paris, mit les commissaires et le ministre en état d’arrestation, les fit transférer à Tournai dans la nuit, et là, ils furent livrés aux Autrichiens. Captifs à Maëstricht jusqu’au 23 mai suivant, ils furent ensuite enfermés pendant cinq semaines à Coblentz, et, après avoir passé quinze jours à Wurtzbourg, ils furent séparés les uns des autres, conduits et enfermés à Kœnigsgrœtz, Spielberg, Olmùtz. Le 12 messidor III, un décret autorisa le Comité de salut public à les échianger contre la fille de Louis XVI. Ils furent rendus à la liberté à la fin du mois de décembre suivant et vinrent prendre séance au Conseil des Cinq Cents, le 12 niv. IV. Camus fit son rapport sur cette tragique mission, les 12, 13 et 17 janvier 1796.
  69. L’aide de Camp de Dumouriez auquel Robespierre fait allusion s’appelle Bernazé. Il vint faire son récit à la Convention le 4 avril (Mon., XVI, 58-59).
  70. Voir Lettre de Dumouriez au général Miaczinsky du 2 avril, saisie dAns ses papiers et lue à la Convention le 3. (Mon. XVI, 56).
  71. Sililery et Philippe-Egalité comparurent d’abord le 31 mars au soir dEvant le Comité de défense générale (Aulard, Recueil… II, 593), puis le 4 avril devant la Convention qui décida, sur la proposition de La Reveillière-Lepeaux, de mettre en état d’arrestation la femme et les enfants du général Valence, la femme de Philippe-Egalité, Mme de Montessora, et décida, en outre, que Sillery et Phillippe-Egalité seraient gardés à vue, avec liberté d’aller où ils jugeraient à propos dans Paris seulement. (Mon., XVI, 61). Mais le 5, Sillery fut arrêté, et deux jours après, l’ex-duc d’Orléans.
  72. Pierre Ambroisie Charles Choderlos de Laclos (1741-1803) ne fut remis en liberté que le 11 frimaire an III.
  73. Le 4 avril, la Convention avait décrété que « les pères et mères, les femmes et les enfants des officiers de l’armée qui étaient commandée par Dumouriez, depuis le grade de sous-lieutenant, jusqu’au grade de lieutenant-général inclusivement, seraient gardés a vue comme otages par chaque municipalité du lieu de leur résidence, jusqu’à ce que les commissaires envoyés par la Convention nationale et le ministre de la Guerre, détenus par la perfidie de Dumouriez, soient remis en liberté, ou que l’armée de la Belgique soit remise sous les ordres du nouveau général qui sera nommé ». (Aulard, Recueil des actes… II, 575, note, et Mon., XVI, 57-58).