Discours de l’empereur Julien/Édition Garnier

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AVERTISSEMENT DE BEUCHOT.

Le marquis d’Argens avait fait imprimer une traduction des fragments qu’il avait recueillis d’un ouvrage de Julien sous le titre de : Défense du paganisme par l’empereur Julien, en grec et en français, avec des dissertations et des notes pour servir d’éclaircissement au texte et pour en réfuter les erreurs, 1764, in-12 ; une réimpression fut faite en 1767. Voltaire, qui avait loué le travail de d’Argens (voyez tome XXV, page 178), revit plus tard quelques passages de la traduction de d’Argens, en supprima presque toutes les notes, en ajouta beaucoup de son chef, et fit paraître le tout sous le titre de : Discours de l’empereur Julien contre les chrétiens, traduit par M. le marquis d’Argens, avec de nouvelles notes de divers auteurs, nouvelle édition, 1768, in-8°. Il avait mis en tête : 1° un Avis au lecteur ; 2° un Portrait de l’empereur Julien (qui, sauf quelques alinéas, avait paru, en 1767, dans la sixième édition du Dictionnaire philosophique, et qui fut reproduit, sans ces alinéas, soit dans la Raison par alphabet en 1769, soit dans les éditions de Kehl, où il formait la première section de l’article Julien dans le Dictionnaire philosophique) ; 3° un Examen du Discours de l’empereur Julien contre la secte des Galiléens. Il avait ajouté à la fin du volume un Supplément au Discours de Julien.

J’ai reproduit l’ouvrage tel que Voltaire l’a fait imprimer ; comme il était superflu de donner les notes de d’Argens, j’ai supprimé même celles que Voltaire avait conservées, à l’exception d’une seule, qu’il était indispensable d’admettre.

Malgré la date de 1768 que porte le volume publié par Voltaire, il n’est que de 1769. C’est en avril de cette dernière année qu’en parle Grimm dans sa Correspondance. Les Mémoires secrets ne le mentionnent que sous la date du 16 mai 1769.

B.



AVIS AU LECTEUR[1].

Nous commencerons cette nouvelle édition par le Portrait de Julien, peint d’une main qui n’a jamais déguisé la vérité[2]. Nous parlerons ensuite de son ouvrage, auquel Cyrille, évêque d’Alexandrie, crut avoir répondu. Ensuite nous donnerons le texte de l’empereur Julien, avec des remarques nouvelles qui confondront les fourbes, qui feront frémir les fanatiques, et que nous soumettons aux sages.


PORTRAIT

DE L’EMPEREUR JULIEN

tiré de l’auteur du militaire philosophe[3].

On rend quelquefois justice bien tard. Deux ou trois auteurs, ou mercenaires, ou fanatiques, parlent du barbare et de l’efféminé Constantin comme d’un dieu, et traitent de scélérat le juste, le sage, le grand Julien. Tous les autres, copistes des premiers, répètent la flatterie et la calomnie. Elles deviennent presque un article de foi. Enfin le temps de la saine critique arrive, et, au bout de quatorze cents ans, des hommes éclairés revoient le procès que l’ignorance avait jugé. On voit dans Constantin un heureux ambitieux qui se moque de Dieu et des hommes. Il a l’insolence de feindre que Dieu lui a envoyé une enseigne qui lui assure la victoire. Il se baigne dans le sang de tous ses parents, et il s’endort dans la mollesse ; mais il était chrétien, on le canonisa.

Julien est sobre, chaste, désintéressé, valeureux, clément ; mais il n’était pas chrétien, on l’a regardé longtemps comme un monstre.

Aujourd’hui, après avoir comparé les faits, les monuments, les écrits de Julien, ceux de ses ennemis, on est forcé de reconnaître que s’il n’aimait pas le christianisme, il fut excusable de haïr une secte souillée du sang de toute sa famille ; qu’ayant été persécuté, emprisonné, exilé, menacé de mort par les Galiléens sous le règne du barbare Constance, il ne les persécuta jamais ; qu’au contraire il pardonna à dix soldats chrétiens qui avaient conspiré contre sa vie. On lit ses lettres, et on admire. « Les Galiléens, dit-il, ont souffert sous mon prédécesseur l’exil et les prisons ; on a massacré réciproquement ceux qui s’appellent tour à tour hérétiques ; j’ai rappelé leurs exilés, élargi leurs prisonniers ; j’ai rendu leurs biens aux proscrits, je les ai forcés de vivre en paix. Mais telle est la fureur inquiète des Galiléens qu’ils se plaignent de ne pouvoir plus se dévorer les uns les autres. » Quelle lettre ! quelle sentence portée par la philosophie contre le fanatisme persécuteur !

Enfin, quiconque a discuté les faits avec impartialité convient que Julien avait toutes les qualités de Trajan, hors le goût si longtemps pardonné aux Grecs et aux Romains, toutes les vertus de Caton, mais non pas son opiniâtreté et sa mauvaise humeur ; tout ce qu’on admira dans Jules César, et aucun de ses vices ; il eut la continence de Scipion. Enfin il fut en tout égal à Marc-Aurèle, le premier des hommes.

On n’ose plus répéter aujourd’hui, après le calomniateur Théodoret, qu’il immola une femme dans le temple de Carres pour se rendre les dieux propices. On ne redit plus qu’en mourant il jeta de sa main quelques gouttes de son sang au ciel, en disant à Jésus-Christ : « Tu as vaincu, Galiléen ! » comme s’il eût combattu contre Jésus en faisant la guerre aux Perses ; comme si ce philosophe, qui mourut avec tant de résignation, avait reconnu Jésus ; comme s’il eût cru que Jésus était en l’air, et que l’air était le ciel ! Ces inepties de gens qu’on appelle Pères de l’Église ne se répètent plus aujourd’hui.

On est enfin réduit à lui donner des ridicules[4], comme faisaient les citoyens frivoles d’Antioche. On lui reproche sa barbe mal peignée, et la manière dont il marchait. Mais, monsieur l’abbé de La Bletterie, vous ne l’avez pas vu marcher, et vous avez lu ses lettres et ses lois, monuments de ses vertus. Qu’importe qu’il eût la barbe sale et la démarche précipitée, pourvu que son cœur fût magnanime, et que tous ses pas tendissent à la vertu ?

Il reste aujourd’hui un fait important à examiner. On reproche à Julien d’avoir voulu faire mentir la prophétie de Jésus-Christ en rebâtissant le temple de Jérusalem. On dit qu’il sortit de terre des feux qui empêchèrent l’ouvrage. On dit que c’est un miracle, et que ce miracle ne convertit ni Julien, ni Alypius, intendant de cette entreprise, ni personne de sa cour : et là-dessus l’abbé de La Bletterie s’exprime ainsi : « Lui et les philosophes de sa cour mirent sans doute en œuvre ce qu’ils savaient de physique pour dérober à la Divinité un prodige si éclatant. La nature fut toujours la ressource des incrédules ; mais elle sert la religion si à propos qu’ils devraient au moins la soupçonner de collusion. »

Premièrement, il n’est pas vrai qu’il soit dit dans l’Évangile que jamais le temple juif ne serait rebâti. L’Évangile de Matthieu, écrit visiblement après la ruine de Jérusalem par Titus, prophétise, il est vrai[5], qu’il ne resterait pas pierre sur pierre de ce temple de l’iduméen Hérode ; mais aucun évangéliste ne dit qu’il ne sera jamais rebâti. [6] Il est très-faux qu’il n’en resta pas pierre sur pierre quand Titus le fit abattre. Il conserva tous les fondements, une muraille tout entière, et la tour Antonia.

Secondement, qu’importe à la Divinité qu’il y ait un temple juif, ou un magasin, ou une mosquée au même endroit où les Juifs tuaient des bœufs et des vaches ?

Troisièmement, on ne sait pas si c’est de l’enceinte des murs de la ville, ou de l’enceinte du temple, que partirent ces prétendus feux qui, selon quelques-uns, brûlaient les ouvriers. Mais on ne voit pas pourquoi Jésus aurait brûlé les ouvriers de l’empereur Julien, et qu’il ne brûla point ceux du calife Omar, qui, longtemps après, bâtit une mosquée sur les ruines du temple ; ni ceux du grand Saladin, qui rétablit cette même mosquée. Jésus avait-il tant de prédilection pour les mosquées des musulmans ?

Quatrièmement, Jésus, ayant prédit qu’il ne resterait pas pierre sur pierre dans Jérusalem, n’avait pas défendu de la rebâtir.

Cinquièmement, Jésus a prédit plusieurs choses dont Dieu n’a pas permis l’accomplissement. Il prédit la fin du monde et son avènement dans les nuées avec une grande puissance et une grande majesté à la fin de la génération qui vivait alors. Cependant le monde dure encore, et durera vraisemblablement assez longtemps[7].

Sixièmement, si Julien avait écrit ce miracle, je dirais qu’on l’a trompé par un faux rapport ridicule ; je croirais que les chrétiens ses ennemis mirent tout en œuvre pour s’opposer à son entreprise, qu’ils tuèrent les ouvriers, et firent accroire que les ouvriers étaient morts par miracle. Mais Julien n’en dit mot. La guerre contre les Perses l’occupait alors. Il différa pour un autre temps l’édification du temple, et il mourut avant de pouvoir commencer cet édifice.

Septièmement, ce prodige est rapporté par Ammien Marcellin, qui était païen. Il est très-possible que ce soit une interpolation des chrétiens : on leur en a reproché tant d’autres qui ont été avérées !

Mais il n’est pas moins vraisemblable que, dans un temps où on ne parlait que de prodiges et de contes de sorciers, Ammien Marcellin ait rapporté cette fable sur la foi de quelque esprit crédule. Depuis Tite-Live jusqu’à de Thou inclusivement, toutes les histoires sont infectées de prodiges.

[8] Huitièmement, les autres contemporains rapportent que, dans le même temps, il y eut en Syrie un grand tremblement de terre ; qu’elle s’enflamma en plusieurs endroits, et engloutit plusieurs villes. Alors, plus de miracle.

Neuvièmement, si Jésus faisait des miracles, serait-ce pour empêcher qu’on rebâtît un temple où lui-même sacrifia et où il fut circoncis ? Ne ferait-il pas des miracles pour rendre chrétiens tant de nations qui se moquent du christianisme, ou plutôt pour rendre plus doux et plus humains ses chrétiens, qui, depuis Arius et Athanase jusqu’aux Roland et aux Cavalier des Cévennes, ont versé des torrents de sang, et se sont conduits en cannibales ?

De là je conclus que la nature n’est point en collusion avec le christianisme, comme le dit La Bletterie, mais que La Bletterie est en collusion avec des contes de vieilles, comme dit Julien : Quibus cum stolidis aniculis negotium erat.

La Bletterie, après avoir rendu justice à quelques vertus de Julien, finit pourtant l’histoire de ce grand homme[9] en disant que sa mort fut un effet « de la vengeance divine ». Si cela est, tous les héros morts jeunes depuis Alexandre jusqu’à Gustave-Adolphe ont été punis de Dieu, Julien mourut de la plus belle des morts, en poursuivant ses ennemis après plusieurs victoires. Jovien, qui lui succéda, régna bien moins longtemps que lui, et régna avec honte. Je ne vois point la vengeance divine, et je ne vois plus dans La Bletterie qu’un déclamateur de mauvaise foi. Mais où sont les hommes qui osent dire la vérité ?

Le stoïcien Libanius fut un de ces hommes rares ; il célébra le brave et clément Julien devant Théodose, le meurtrier des Thessaloniciens ; mais le sieur Le Beau et le sieur La Bletterie tremblent de le louer devant des habitués de paroisse[10].

On a reproché à Julien d’avoir quitté le christianisme dès qu’il le put faire sans risquer sa vie. C’est reprocher à un homme pris par des voleurs, et enrôlé dans leur bande, le couteau sur la gorge, de s’échapper des mains de ces brigands. L’empereur Constance, non moins barbare que son père Constantin, s’était baigné dans le sang de toute la famille de Julien. Il venait de tuer le propre frère de ce grand homme. L’impératrice Eusébie eut beaucoup de peine à obtenir que Constance permît au jeune Julien de vivre. Il fallut que ce prince infortuné se fît tondre en moine, et reçût ce qu’on appelle les quatre mineurs, pour n’être pas assassiné. Il imita Junius Brutus, qui contrefit l’insensé pour tromper les fureurs de Tarquin. Il fut bête jusqu’au temps où, se trouvant dans les Gaules à la tête d’une armée, il devint homme et grand homme. Voilà celui qui est appelé apostat par les apostats de la raison, si on peut appeler ainsi ceux qui ne l’ont jamais connue.

Montesquieu dit : « Malheur à un prince ennemi d’une faction qui lui survit[11] ! » Supposons que Julien eût achevé de vaincre les Persans, et que, dans une vieillesse longue et paisible, il eût vu son antique religion rétablie, et le christianisme anéanti avec les sectes des pharisiens, des saducéens, des récabites, des esséniens, des thérapeutes, avec le culte de la déesse de Syrie, et tant d’autres dont il ne reste nulle trace ; alors que de louanges tous les historiens auraient prodiguées à Julien ! Au lieu du surnom d’apostat il aurait eu celui de restaurateur, et le titre de divin n’aurait pas paru exagéré.

Voyez comme tous nos indignes compilateurs de l’histoire romaine sont à genoux devant Constantin et Théodose ; avec quelle lâcheté ils pallient leurs forfaits ! Néron n’a jamais rien fait sans doute de comparable au massacre de Thessalonique. Le Cantabre Théodose feint de pardonner aux Thessaloniciens ; et au bout de six mois il les fait inviter à des jeux dans le cirque de la ville. Ce cirque contenait quinze mille personnes au moins, et il est bien sûr qu’il fut rempli : on connaît assez la passion du peuple pour les spectacles ; les pères et les mères y amènent leurs enfants qui peuvent marcher à peine. Dès que la foule est arrivée, l’empereur chrétien envoie des soldats chrétiens qui égorgent vieillards, jeunes gens, femmes, filles, enfants, sans en épargner un seul. Et ce monstre est exalté par tous nos compilateurs plagiaires, parce que, disent-ils, il a fait pénitence. Quelle pénitence, grand Dieu ! Il ne donna pas une obole aux parents des morts. Mais il n’entendit point la messe. Il faut avouer qu’on souffre horriblement quand on ne va point à la messe, que Dieu vous en sait un gré infini, que cela rachète tous les crimes.

L’infâme continuateur de Laurent Échard[12] appelle le massacre ordonné par Théodose une vivacité.

Les mêmes misérables qui barbouillent l’histoire romaine d’un style ampoulé et plein de solécismes vous disent que Théodose, avant que de livrer bataille à son compétiteur Eugène, vit saint Jean et saint Philippe, vêtus de blanc, qui lui promettaient la victoire. Que de tels écrivains chantent des hymnes à Jean et à Philippe, mais qu’ils n’écrivent point l’histoire.

Lecteur, rentrez ici en vous-même. Vous admirez, vous aimez Henri IV. Mais s’il avait succombé au combat d’Arques, où ses ennemis étaient dix contre un, et où il ne fut vainqueur que parce qu’il fut un héros dans toute l’étendue du terme, vous ne le connaîtriez pas : il ne serait que le Béarnais, un carabin, un relaps, un apostat. Le duc de Mayenne serait un homme envoyé de Dieu ; le pape l’aurait canonisé (tout attaqué qu’il était de la vérole) ; saint Philippe et saint Jean lui seraient apparus plus d’une fois. Et toi, jésuite Daniel, comme tu aurais flatté Mayenne dans ta sèche et pauvre histoire ! comme il aurait poursuivi sa pointe ! comme il aurait toujours battu le Béarnais à plate couture ! comme l’Église aurait triomphé [13] !

Careat successibus opto
Quisquis ab eventu facta notanda putat.

(Ovid., Heroid., II, v. 85.)



EXAMEN

DU DISCOURS DE L’EMPEREUR JULIEN

contre la secte des Galiléens.

On ne sait dans quel temps l’empereur Julien composa cet ouvrage, qui eut une très-grande vogue dans tout l’empire par la nature du sujet et par le rang de l’auteur. Un tel écrit aurait pu renverser la religion chrétienne, établie par Constantin, si Julien eût vécu longtemps pour le bonheur du monde ; mais après lui le fanatisme triompha, et les livres étant fort rares, ceux des philosophes ne restèrent que dans très-peu de mains, et surtout en des mains ennemies. Dans la suite, les chrétiens se firent un devoir de supprimer, de brûler tous les livres écrits contre eux. C’est pourquoi nous n’avons plus les livres de Plotin, de Jamblique, de Celse, de Libanius ; et ce précieux ouvrage de Julien serait ignoré si l’évêque Cyrille, qui lui répondit quarante ans après, n’en avait pas conservé beaucoup de fragments dans sa réfutation même.

Ce Cyrille était un homme ambitieux, factieux, turbulent, fourbe et cruel, ennemi du gouverneur d’Alexandrie, voulant tout brouiller pour tout soumettre, s’opposant continuellement aux magistrats, excitant les partisans de l’ancienne religion contre les Juifs, et les chrétiens contre eux tous. Ce fut lui qui fit massacrer, par ses prêtres et par ses diocésains, cette jeune Hypatie si connue de tous ceux qui aiment les lettres. C’était un prodige de science et de beauté. Elle enseignait publiquement la philosophie de Platon dans Alexandrie ; fille et disciple du célèbre Théon, elle eut pour son disciple Synésius, depuis évèque de Ptolémaïde, qui, quoique chrétien, ne fit nulle difficulté d’étudier sous une païenne, et d’être ensuite évêque dans une religion à laquelle il déclara publiquement ne point croire. Cyrille, jaloux du prodigieux concours des Alexandrins à la chaire d’Hypatie, souleva contre elle des meurtriers qui l’assassinèrent dans sa maison, et traînèrent son corps sanglant dans la ville[14]. Tel fut l’homme qui écrivit contre un empereur philosophe ; tel fut Cyrille, dont on a fait un saint.

Observons ici, et n’oublions jamais que ces mêmes chrétiens avaient égorgé toute la famille de Dioclétien, de Galérius, et de Maximin, dès que Constantin se fut déclaré pour leur religion. Redisons cent fois que le sang a coulé par leurs mains depuis quatorze cents ans, et que l’orthodoxie n’a presque jamais été prouvée que par des bourreaux. Ceux qui ont eu le pouvoir de brûler leurs adversaires ont eu, par conséquent, le pouvoir de se faire reconnaître dans leur parti pour les seuls vrais chrétiens.

Une chose assez singulière, c’est que Julien était platonicien, et les chrétiens aussi. Quand je parle des chrétiens, j’entends ceux qui avaient quelque science, car pour la populace elle n’est rien : ce n’est qu’un ramas d’ânes aveugles à qui ses maîtres font tourner la meule.

Le clergé grec, qui fut le vrai fondateur du christianisme, appliqua l’idée du logos et des demi-dieux créés par le grand Démiourgos, à Jésus et aux anges. Ils étaient platoniciens en fanatiques et en ignorants. Julien s’en tint à la seule doctrine de Platon. Ce n’est au fond qu’une dispute de métaphysique. Il est étrange qu’un empereur toujours guerrier trouvât du temps pour se jeter dans ces disputes de sophistes. Mais ce prodige ne nous étonne plus depuis que nous avons vu un plus grand guerrier que lui écrire avec encore plus de force contre les préjugés[15].

Nous avons eu des princes qui ont écrit contre les superstitions et les usurpations de la cour de Rome, comme Jacques Ier d’Angleterre, et quelques princes d’Allemagne. Mais aucune tête couronnée, excepté le héros dont je parle, n’a osé attaquer le poison dans sa source, non pas même le grand empereur Frédéric II, qui résista avec tant de courage aux persécutions, aux fourberies des papes, et au fanatisme de son siècle.



DISCOURS

DE L’EMPEREUR JULIEN

Traduit par M. le marquis d’Argens.

Il m’a paru convenable d’exposer à tous les yeux les raisons qui m’ont persuadé que la secte des Galiléens est une fourberie malicieusement inventée pour séduire les esprits faibles, amoureux des fables, en donnant une fausse couleur de vérité à des fictions prodigieuses.

Je parlerai d’abord des différents dogmes des chrétiens, afin que si quelques-uns de ceux qui liront cet ouvrage veulent y répondre, ils suivent la méthode établie dans les tribunaux, qu’ils n’agitent pas une autre question, et qu’ils n’aient pas recours à une récrimination inutile, s’ils n’ont auparavant détruit les accusations dont on les charge, et justifié les dogmes qu’ils soutiennent. En suivant cette maxime, leur défense, si elle est bonne, en sera plus claire, et plus capable de confondre nos reproches.

Il faut d’abord établir d’où nous vient l’idée d’un Dieu, et quelle doit être cette idée. Ensuite nous comparerons la notion qu’en ont les Grecs avec celle des Hébreux ; et après les avoir examinées toutes les deux, nous interrogerons les Galiléens, qui ne pensent ni comme les Grecs, ni comme les Hébreux. Nous leur demanderons sur quoi ils se fondent pour préférer leurs sentiments aux nôtres, d’autant qu’ils en ont changé souvent, et qu’après s’être éloignés des premiers, ils ont embrassé un genre de vie différent de celui de tous les autres hommes. Ils prétendent qu’il n’y a rien de bon et d’honnête chez les Grecs et chez les Hébreux ; cependant ils se sont approprié, non les vertus, mais les vices de ces deux nations. Ils ont puisé chez les Juifs la haine implacable contre toutes les différentes religions des nations ; et le genre de vie infâme et méprisable qu’ils pratiquent dans la paresse et dans la légèreté, ils l’ont pris des Grecs : c’est là ce qu’ils regardent comme le véritable culte de la Divinité.

Il faut convenir que, parmi le bas peuple, les Grecs ont cru et inventé des fables ridicules, même monstrueuses. Ces hommes simples et vulgaires ont dit que Saturne, ayant dévoré ses enfants, les avait vomis ensuite ; que Jupiter avait fait un mariage incestueux, et donné pour époux à sa propre fille un enfant qu’il avait eu d’un commerce criminel. A ces contes absurdes on ajoute ceux du démembrement de Bacchus et du replacement de ses membres. Ces fables sont répandues parmi le bas peuple ; mais voyons comment pensent les gens éclairés.

Considérons ce que Platon écrit de Dieu et de son essence, et faisons attention à la manière dont il s’exprime lorsqu’il parle de la création du monde, et de l’Être suprême qui l’a formé. Opposons ensuite ce philosophe grec à Moïse[16] et voyons qui des deux a parlé de Dieu avec plus de grandeur et de dignité. Nous découvrirons alors aisément quel est celui qui mérite le plus d’être admiré et de parler de l’Être suprême, ou Platon, qui admit les temples et les simulacres des dieux, ou Moïse, qui, selon l’Écriture, conversait face à face et familièrement avec Dieu.

« Au commencement, dit cet Hébreu[17], Dieu fit le ciel et la terre ; la terre était vide et sans forme, et les ténèbres étaient sur la surface de l’abîme ; et l’esprit de Dieu était porté sur la surface des eaux. Et Dieu dit que la lumière soit, et la lumière fut ; et Dieu vit que la lumière était bonne ; et Dieu sépara la lumière des ténèbres ; et Dieu appela la lumière jour, et il appela les ténèbres la nuit. Ainsi fut le soir, ainsi fut le matin ; ce fut le premier jour. Et Dieu dit qu’il y ait un firmament au milieu des eaux, et Dieu nomma le firmament le ciel ; et Dieu dit que l’eau qui est sous le ciel se rassemble afin que le sec paraisse ; et cela fut fait. Et Dieu dit que la terre porte l’herbe et les arbres. Et Dieu dit qu’il se fasse deux grands luminaires dans l’étendue des cieux pour éclairer le ciel et la terre. Et Dieu les plaça dans le firmament du ciel, pour luire sur la terre et pour faire la nuit et le jour. »

Remarquons d’abord que, dans toute cette narration, Moïse ne dit pas que l’abîme ait été produit par Dieu ; il garde le même silence sur l’eau et sur les ténèbres ; mais pourquoi, ayant écrit que la lumière avait été produite par Dieu, ne s’est-il pas expliqué de même sur les ténèbres, sur l’eau, et sur l’abîme[18] ? Au contraire, il paraît les regarder comme des êtres préexistants, et ne fait aucune mention de leur création. De même il ne dit pas un mot des anges ; dans toute la relation de la création il n’en est fait aucune mention. On ne peut rien apprendre qui nous instruise, quand, comment, de quelle manière, et pourquoi ils ont été créés. Moïse parle cependant amplement de la formation de tous les êtres corporels qui sont contenus dans le ciel et sur la terre ; en sorte qu’il semble que cet Hébreu ait cru que Dieu n’avait créé aucun être incorporel, mais qu’il avait seulement arrangé la matière qui lui était assujettie. Cela paraît évident par ce qu’il dit de la terre : « Et la terre était vide et sans forme. » On comprend aisément que Moïse a voulu dire que la matière était une substance humide, informe et éternelle, qui avait été arrangée par Dieu[19].

Comparons la différence des raisons pour lesquelles le Dieu de Platon et le Dieu de Moïse crée le monde. Dieu dit, selon Moïse : « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance, pour qu’il domine sur les poissons de la mer et sur les oiseaux des cieux, et sur les bêtes, et sur toute la terre, et sur les reptiles qui rampent sur la terre. Et Dieu fit l’homme à son image, et il les créa mâle et femelle, et il leur dit : Croissez, multipliez, remplissez la terre ; commandez aux poissons de la mer, aux volatiles des cieux, à toutes les bêtes, à tous les bestiaux, et à toute la terre. »

Entendons actuellement parler le Créateur de l’univers par la bouche de Platon[20]. Voyons les discours que lui prête ce philosophe. « Dieux ! moi qui suis votre Créateur et celui de tous les êtres, je vous annonce que les choses que j’ai créées ne périront pas, parce que, les ayant produites, je veux qu’elles soient éternelles. Il est vrai que toutes les choses construites peuvent être détruites ; cependant il n’est pas dans l’ordre de la justice de détruire ce qui a été produit par la raison. Ainsi, quoique vous ayez été créés immortels, vous ne l’êtes pas invinciblement et nécessairement par votre nature, mais vous l’êtes par ma volonté. Vous ne périrez donc jamais, et la mort ne pourra rien sur vous, car ma volonté est infiniment plus puissante, pour votre éternité, que la nature et les qualités que vous reçûtes lors de votre formation. Apprenez donc ce que je vais vous découvrir. Il nous reste trois différents genres d’êtres mortels. Si nous les oublions ou que nous en omettions quelqu’un, la perfection de l’univers n’aura pas lieu, et tous les différents genres d’êtres qui sont dans l’arrangement du monde ne seront pas animés. Si je les crée avec l’avantage d’être doués de la vie, alors ils seront nécessairement égaux aux dieux. Afin donc que les êtres d’une condition mortelle soient engendrés, et cet univers rendu parfait, recevez, pour votre partage, le droit d’engendrer des créatures, imitez dès votre naissance la force de mon pouvoir. L’essence immortelle que vous avez reçue ne sera jamais altérée lorsqu’à cette essence vous ajouterez une partie mortelle ; produisez des créatures, engendrez, nourrissez-vous d’aliments, et réparez les pertes de cette partie animale et mortelle[21]. »

Considérons si ce que dit ici Platon doit être traité de songe et de vision. Ce philosophe nomme des dieux que nous pouvons voir, le soleil, la lune, les astres, et les cieux ; mais toutes ces choses ne sont que les simulacres d’êtres immortels, que nous ne saurions apercevoir[22]. Lorsque nous considérons le soleil, nous regardons l’image d’une chose intelligible et que nous ne pouvons découvrir ; il en est de même quand nous jetons les yeux sur la lune ou sur quelque autre astre. Tous ces corps matériels ne sont que les simulacres des êtres, que nous ne pouvons concevoir que par l’esprit. Platon a donc parfaitement connu tous ces dieux invisibles, qui existent par le Dieu et dans le Dieu suprême, et qui ont été faits et engendrés par lui : le Créateur du ciel, de la terre, et de la mer, étant aussi celui des astres, qui nous représentent les dieux invisibles, dont ils sont les simulacres.

Remarquons avec quelle sagesse s’explique Platon dans la création des êtres mortels. « Il manque, dit-il, trois genres d’êtres mortels : celui des hommes, des bêtes, et des plantes (car ces trois espèces sont séparées par leurs différentes essences). Si quelqu’un de ces genres d’êtres est créé par moi, il faut qu’il soit absolument et nécessairement immortel. » Or si le monde que nous apercevons, et les dieux, ne jouissent de l’immortalité que parce qu’ils ont été créés par le Dieu suprême, de qui tout ce qui est immortel doit avoir reçu l’être et la naissance, il s’ensuit que l’âme raisonnable est[23] immortelle par cette même raison. Mais le Dieu suprême a cédé aux dieux subalternes le pouvoir de créer ce qu’il y a de mortel dans le genre des hommes : ces dieux, ayant reçu de leur père et de leur créateur cette puissance, ont produit sur la terre les différents genres d’animaux, puisqu’il eût fallu, si le Dieu suprême eût été également le créateur de tous les êtres, qu’il n’y eût eu aucune différence entre le ciel et l’homme, entre Jupiter et les serpents, les bêtes féroces, les poissons. Mais puisqu’il y a un intervalle immense entre les êtres immortels et les mortels, les premiers ne pouvant être ni améliorés, ni détériorés, les seconds étant soumis au contraire aux changements en bien et en mal, il fallait nécessairement que la cause qui a produit les uns fût différente de celle qui a créé les autres.

Il n’est pas nécessaire que j’aie recours aux Grecs et aux Hébreux pour prouver qu’il y a une différence immense entre les dieux créés par l’Être suprême et les êtres mortels produits par ces dieux créés. Quel est, par exemple, l’homme qui ne sente en lui-même la divinité du ciel, et qui ne lève ses mains vers lui, lorsqu’il prie et qu’il adore l’Être suprême ou les autres dieux ? Ce n’est pas sans cause que ce sentiment de religion en faveur du soleil et des autres astres est établi dans l’esprit des hommes. Ils se sont aperçus qu’il n’arrivait jamais aucun changement dans les choses célestes ; quelles n’étaient sujettes ni à l’augmentation ni à la diminution ; quelles allaient toujours d’un mouvement égal, et qu’elles conservaient les mêmes règles (les lois du cours de la lune, du lever, du coucher du soleil, ayant toujours lieu dans les temps marqués). De cet ordre admirable les hommes ont conclu avec raison que le soleil est un dieu ou la demeure d’un dieu. Car une chose qui est par sa nature à l’abri du changement ne peut être sujette à la mort ; et ce qui n’est point sujet à la mort doit être exempt de toute imperfection. Nous voyons qu’un être qui est immortel et immuable ne peut être porté et mû dans l’univers que par une âme divine et parfaite qui est dans lui, ou par un mouvement qu’il reçoit de l’Être suprême, ainsi qu’est celui que je crois qu’a l’âme des hommes.

Examinons à présent l’opinion des Juifs sur ce qui arriva à Adam et Ève dans ce jardin, fait pour leur demeure, et qui avait été planté par Dieu même[24]. Il n’est pas bon, dit Dieu, que l’homme soit seul. Faisons-lui une compagne qui puisse l’aider et qui lui ressemble[25]. » Cependant cette compagne non-seulement ne lui est d’aucun secours ; mais elle ne sert qu’à le tromper, à l’induire dans le piège qu’elle lui tend, et à le faire chasser du paradis. Qui peut, dans cette narration, ne pas voir clairement les fables les plus incroyables ? Dieu devait sans doute connaître que ce qu’il regardait comme un secours pour Adam ferait sa perte, et que la compagne qu’il lui donnait était un mal plutôt qu’un bien pour lui.

Que dirons-nous du serpent qui parlait avec Ève ? De quel langage se servit-il ? Fut-ce de celui de l’homme ? Y a-t-il rien de plus ridicule dans les fables populaires des Grecs ?

N’est-ce pas la plus grande des absurdités de dire que Dieu, ayant créé Adam et Ève, leur interdit[26] la connaissance du bien et du mal[27] ? Quelle est la créature qui puisse être plus stupide que celle qui ignore le bien et le mal, et qui ne saurait les distinguer ? Il est évident qu’elle ne peut, dans aucune occasion, éviter le crime ni suivre la vertu, puisqu’elle ignore ce qui est crime et ce qui est vertu. Dieu avait défendu à l’homme de goûter du fruit qui pouvait seul le rendre sage et prudent. Quel est l’homme assez stupide pour ne pas sentir que, sans la connaissance du bien et du mal, il est impossible à l’homme d’avoir aucune prudence ?

Le serpent n’était donc point ennemi du genre humain, en lui apprenant à connaître ce qui pouvait le rendre sage ; mais Dieu lui portait envie, car, lorsqu’il vit que l’homme était devenu capable de distinguer la vertu du vice, il le chassa du paradis terrestre, dans la crainte qu’il ne goûtât du bois de l’arbre de vie, en lui disant[28] : « Voici Adam, qui est devenu comme l’un de nous, sachant le bien et le mal ; mais pour qu’il n’étende pas maintenant sa main, qu’il ne prenne pas du bois de la vie, qu’il n’en mange pas, et qu’il ne vienne pas à vivre toujours, l’Éternel Dieu le met hors du jardin d’Éden. » Qu’est-ce qu’une semblable narration ? On ne peut l’excuser qu’en disant qu’elle est une fable allégorique qui cache un sens secret. Quant à moi, je ne trouve dans tout ce discours que beaucoup de blasphèmes[29] contre la vraie essence et la vraie nature de Dieu, qui ignore que la femme qu’il donne pour compagne et pour secours à Adam sera la cause de son crime ; qui interdit à l’homme la connaissance du bien et du mal, la seule chose qui pût régler ses mœurs ; et qui craint que ce même homme, après avoir pris de l’arbre de vie, ne devienne immortel. Une pareille crainte et une envie semblable conviennent-elles à la nature de Dieu ?

Le peu de choses raisonnables que les Hébreux ont dites de l’essence de Dieu, nos pères, dès les premiers siècles, nous en ont instruits : et cette doctrine qu’ils s’attribuent est la nôtre. Moïse ne nous a rien appris de plus ; lui qui, parlant plusieurs fois des anges qui exécutent les ordres de Dieu, n’a rien osé nous dire, dans aucun endroit, de la nature de ces anges : s’ils sont créés, ou s’ils sont incréés, s’ils ont été faits par Dieu ou par une autre cause, s’ils obéissent à d’autres êtres. Comment Moïse a-t-il pu garder, sur tout cela, un silence obstiné, après avoir parlé si amplement de la création du ciel et de la terre, des choses qui les ornent et qui y sont contenues ? Remarquons ici que Moïse dit que Dieu ordonna que plusieurs choses fussent faites, comme le jour, la lumière, le firmament ; qu’il en fit plusieurs lui-même, comme le ciel, la terre, le soleil, la lune, et qu’il sépara celles qui existaient déjà, comme l’eau et l’aride. D’ailleurs Moïse n’a osé rien écrire ni sur la nature ni sur la création de l’esprit[30]. Il s’est contenté de dire vaguement qu’il était porté sur les eaux. Mais cet esprit porté sur les eaux était-il créé, était-il incréé ?

Comme il est évident que Moïse n’a point assez examiné et expliqué les choses qui concernent le Créateur et la création de ce monde, je comparerai les différents sentiments des Hébreux et de nos pères sur ce sujet. Moïse dit que le Créateur du monde choisit pour son peuple[31] la nation des Hébreux, qu’il eut pour elle toute la prédilection possible, qu’il en prit un soin particulier, et qu’il négligea pour elle tous les autres peuples de la terre. Moïse, en effet, ne dit pas un seul mot pour expliquer comment les autres nations ont été protégées et conservées par le Créateur, et par quels dieux elles ont été gouvernées : il semble ne leur avoir accordé d’autres bienfaits de l’Être suprême que de pouvoir jouir de la lumière du soleil et de celle de la lune. C’est ce que nous observerons bientôt. Venons actuellement aux Israélites et aux Juifs, les seuls hommes, à ce qu’il dit, aimés de Dieu. Les prophètes ont tenu à ce sujet le même langage que Moïse. Jésus de Nazareth les a imités, et Paul, cet homme qui a été le plus grand des imposteurs[32] et le plus insigne des fourbes, a suivi cet exemple. Voici donc comment parle Moïse[33] : « Tu diras à Pharaon, Israël mon fils premier-né... J’ai dit : Renvoie mon peuple, afin qu’il me serve ; mais tu n’as pas voulu le renvoyer... Et ils lui dirent : Le Dieu des Hébreux nous a appelés, nous partirons pour le désert, et nous ferons un chemin de trois jours, pour que nous sacrifiions à notre Dieu... Le Seigneur le Dieu des Hébreux m’a envoyé auprès de toi, disant : Renvoie mon peuple pour qu’il me serve dans le désert. » Moïse et Jésus n’ont pas été les seuls qui disent que Dieu, dès le commencement, avait pris un soin tout particulier des Juifs, et que leur sort avait été toujours fort heureux. Il paraît que c’est là le sentiment de Paul, quoique cet homme ait toujours été vacillant dans ses opinions, et qu’il en ait changé si souvent sur le dogme de la nature de Dieu : tantôt soutenant que les Juifs avaient eu seuls l’héritage de Dieu, et tantôt assurant que les Grecs y avaient eu part ; comme lorsqu’il dit :[34] « Est-ce qu’il était seulement le Dieu des Hébreux, ou l’était-il aussi des nations ? Certainement il l’était des nations. » Il est donc naturel de demander à Paul pourquoi, si Dieu a été non-seulement le Dieu des Juifs, mais aussi celui des autres peuples, il a comblé les Juifs de biens et de grâces, il leur a donné Moïse, la loi, les prophètes, et fait en leur faveur plusieurs miracles, et même des prodiges qui paraissent fabuleux. Entendez les Juifs, ils disent: « L’homme a mangé le pain des anges[35]. » Enfin Dieu a envoyé aux Juifs Jésus, qui ne fut, pour les autres nations, ni un prophète, ni un docteur, ni même un prédicateur de cette grâce divine et future, à laquelle à la fin ils devaient avoir part. Mais avant ce temps il se passa plusieurs milliers d’années, où les nations furent plongées dans la plus grande ignorance, rendant, selon les Juifs, un culte criminel au simulacre des dieux. Toutes les nations qui sont situées sur la terre, depuis l’orient à l’occident, et depuis le midi jusqu’au septentrion, excepté un petit peuple habitant depuis deux mille ans une partie de la Palestine, furent donc abandonnées de Dieu. Mais comment est-il possible, si ce Dieu est le nôtre comme le vôtre, s’il a créé également toutes les nations, qu’il les ait si fort méprisées et qu’il ait négligé tous les peuples de la terre ? Quand même nous conviendrions avec vous que le Dieu de toutes les nations a eu une préférence marquée pour la vôtre, et un mépris pour toutes les autres, ne s’ensuivra-t-il pas de là que Dieu est envieux, qu’il est partial ? Or comment Dieu peut-il être sujet à l’envie, à la partialité, et punir, comme vous le dites, les péchés des pères sur les enfants innocents ? Est-il rien de si contraire à la nature divine, nécessairement bonne par son essence ?

Mais considérez de nouveau ces choses chez nous. Nous disons que le Dieu suprême, le Dieu créateur, est le roi et le père commun de tous les hommes[36] ; qu’il a distribué toutes les nations à des dieux, à qui il en a commis le soin particulier, et qui les gouvernent de la manière qui leur est la meilleure et la plus convenable : car dans le Dieu suprême, dans le Père, toutes les choses sont parfaites et unes ; mais les dieux créés agissent, dans les particulières qui leur sont commises, d’une manière différente. Ainsi Mars gouverne les guerres dans les nations. Minerve leur distribue et leur inspire la prudence. Mercure les instruit plutôt de ce qui orne leur esprit que de ce qui peut les rendre audacieuses. Les peuples suivent les impressions et les notions qui leur sont données par les dieux qui les gouvernent. Si l’expérience ne prouve pas ce que nous disons, nous consentons que nos opinions soient regardées comme des tables, et les vôtres comme des vérités. Mais si une expérience toujours uniforme et toujours certaine a vérifié nos sentiments et montré la fausseté des vôtres, auxquels elle n’a jamais répondu, pourquoi conservez-vous une croyance aussi fausse que l’est la vôtre ? Apprenez-nous, s’il est possible, comment les Gaulois et les Germains sont audacieux, les Grecs et les Romains policés et humains, cependant courageux et belliqueux. Les Égyptiens sont ingénieux et spirituels ; les Syriens, peu propres aux armes, sont prudents, rusés, et dociles. S’il n’y a pas une cause et une raison de la diversité des mœurs et des inclinations de ces nations, et qu’elle soit produite par le hasard[37] il faut nécessairement en conclure qu’aucune providence ne gouverne le monde. Mais si cette diversité si marquée est toujours la même et est produite par une cause, qu’on m’apprenne d’où elle vient, si c’est directement par le Dieu suprême.

Il est constant qu’il y a des lois établies chez tous les hommes, qui s’accordent parfaitement aux notions et aux usages de ces mêmes hommes. Ces lois sont humaines et douces chez les peuples qui sont portés à la douceur : elles sont dures et même cruelles chez ceux dont les mœurs sont féroces. Les différents législateurs, dans les instructions qu’ils ont données aux nations, se sont conformés à leurs idées ; ils ont fort peu ajouté et changé à leurs principales coutumes. C’est pourquoi les Scythes regardèrent Anacharsis comme un insensé, parce qu’il avait voulu introduire des lois contraires à leurs mœurs.

La façon de penser des différentes nations ne peut jamais être changée entièrement. L’on trouvera fort peu de peuples situés à l’occident, qui cultivent la philosophie et la géométrie, et qui même soient propres à ce genre d’étude, quoique l’empire romain ait étendu si loin ses conquêtes. Si quelques-uns des hommes les plus spirituels de ces nations sont parvenus sans étude à acquérir le talent de s’énoncer avec clarté et avec quelque grâce, c’est à la simple force de leur génie qu’ils en sont redevables. D’où vient donc la différence éternelle des mœurs, des usages, des idées des nations ?

Venons actuellement à la variété des langues, et voyons combien est fabuleuse la cause que Moïse lui donne. Il dit que les fils des hommes, ayant multiplié, voulurent faire une ville, et bâtir au milieu une grande tour[38] : Dieu dit alors qu’il descendrait, et qu’il confondrait leur langage. Pour qu’on ne me soupçonne pas d’altérer les paroles de Moïse, je les rapporterai ici[39]. « Ils dirent (les hommes) : Venez, bâtissons une ville et une tour dont le sommet aille jusqu’au ciel, et acquérons-nous de la réputation avant que nous soyons dispersés sur la surface de la terre. Et le Seigneur descendit pour voir la ville et la tour que les fils des hommes avaient bâties : et le Seigneur dit : Voici, ce n’est qu’un même peuple, ils ont un même langage, et ils commencent à travailler, et maintenant rien ne les empêchera d’exécuter ce qu’ils ont projeté. Or çà, descendons et confondons leur langage, afin qu’ils n’entendent pas le langage l’un de l’autre. Ainsi le Seigneur les dispersa de là par toute la terre, et ils cessèrent de bâtir leur ville. » Voilà les contes fabuleux auxquels vous voulez que nous ajoutions foi ; et vous refusez de croire ce que dit Homère des Aloïdes, qui mirent trois montagnes l’une sur l’autre pour se faire un chemin jusqu’au ciel. Je sais que l’une et l’autre de ces histoires sont également fabuleuses ; mais puisque vous admettez la vérité de la première, pourquoi refusez-vous de croire à la seconde ? Ces contes sont également ridicules : je pense qu’on ne doit pas ajouter plus de foi aux uns qu’aux autres ; je crois même que ces fables ne doivent pas être proposées comme des vérités à des hommes ignorants. Comment peut-on espérer de leur persuader que tous les hommes habitant dans une contrée, et se servant de la même langue, n’aient pas senti l’impossibilité de trouver, dans ce qu’ils ôteraient de la terre, assez de matériaux pour élever un bâtiment qui allât jusqu’au ciel ? Il faudrait employer tout ce que les différents côtés de la terre contiennent de solide pour pouvoir parvenir jusqu’à l’orbe de la lune. D’ailleurs quelle étendue les fondements et les premiers étages d’un semblable édifice ne demanderaient-ils pas ? Mais supposons que tous les hommes de l’univers, se réunissant ensemble et parlant la même langue, eussent voulu épuiser la terre de tous les côtés, et en employer toute la matière pour élever un bâtiment ; quand est-ce que ces hommes auraient pu parvenir au ciel, quand même l’ouvrage qu’ils entreprenaient eût été de la construction la plus simple ? Comment donc pouvez-vous débiter et croire une fable aussi puérile ? et comment pouvez-vous vous attribuer la connaissance de Dieu, vous qui dites qu’il fit naître la confusion des langues parce qu’il craignit les hommes ? Peut-on avoir une idée plus absurde de la Divinité ?

Mais arrêtons-nous encore quelque temps sur ce que Moïse dit de la confusion des langues. Il l’attribue à ce que Dieu craignit que les hommes, parlant un même langage, ne vinssent l’attaquer jusque dans le ciel. Il en descendit donc apparemment pour venir sur la terre : car où pouvait-il descendre ailleurs ? C’était mal prendre ses précautions : puisqu’il craignait que les hommes ne l’attaquassent dans le ciel, à plus forte raison devait-il les appréhender sur la terre. A l’occasion de cette confusion des langues, Moïse ni aucun autre prophète n’a parlé de la cause de la différence des mœurs et des lois des hommes, quoiqu’il y ait encore plus d’oppositions et de contrariétés dans les mœurs et dans les lois des nations que dans leur langage. Quel est le Grec[40] qui ne regarde comme un crime de connaître charnellement sa mère, sa fille, et même sa sœur ? Les Perses pensent différemment ; ces incestes ne sont point criminels chez eux. Il n’est pas nécessaire, pour faire sentir la diversité des mœurs, que je montre combien les Germains aiment la liberté, avec quelle impatience ils sont soumis à une domination étrangère ; les Syriens, les Perses, les Parthes, sont au contraire doux, paisibles, ainsi que toutes les autres nations qui sont à l’orient et au midi. Si cette contrariété de mœurs, de lois, chez les différents peuples, n’est que la suite du hasard, pourquoi ces mêmes peuples, qui ne peuvent rien attendre de mieux de l’Être suprême, honorent-ils et adorent-ils un être dont la providence ne s’étend point sur eux ? Car celui qui ne prend aucun soin du genre de vie, des mœurs, des coutumes, des règlements, des lois, et de tout ce qui concerne l’état civil des hommes, ne saurait exiger un culte de ces mêmes hommes, qu’il abandonne au hasard, et aux âmes desquels il ne prend aucune part. Voyez combien votre opinion est ridicule dans les biens qui concernent les hommes : observons ici que ceux qui regardent l’esprit sont bien au-dessus de ceux du corps. Si donc l’Être suprême a méprisé le bonheur de nos âmes ; n’a pris aucune part à ce qui pouvait rendre notre état heureux ; ne nous a jamais envoyé, pour nous instruire, des docteurs, des législateurs, mais s’est contenté d’avoir soin des Hébreux, de les faire instruire par Moïse et par les prophètes, de quelle espèce de grâce pouvons-nous le remercier ? Loin qu’un sentiment aussi injurieux à la divinité suprême soit véritable, voyez combien nous lui devons de bienfaits qui vous sont inconnus. Elle nous a donné des dieux et des protecteurs qui ne sont point inférieurs à celui que les Juifs ont adoré dès le commencement, et que Moïse dit n’avoir eu d’autre soin que celui des Hébreux. La marque évidente que le Créateur de l’univers a connu que nous avions de lui une notion plus exacte et plus conforme à sa nature que n’en avaient les Juifs, c’est qu’il nous a comblés de biens, nous a donné en abondance ceux de l’esprit et ceux du corps, comme nous le verrons dans peu. Il nous a envoyé plusieurs législateurs dont les moindres n’étaient pas inférieurs à Moïse, et les autres lui étaient bien supérieurs.

S’il n’est pas vrai que l’Être suprême a donné le gouvernement particulier de chaque nation à un dieu, à un génie qui régit et protège un certain nombre d’êtres animés qui sont commis à sa garde, aux mœurs et aux lois desquels il prend part, qu’on nous apprenne d’où viennent, dans les lois et les mœurs des hommes, la différence qui s’y trouve. Répondre que cela se fait par la volonté de Dieu, c’est ne nous apprendre rien. Il ne suffit pas d’écrire dans un livre : « Dieu a dit, et les choses ont été faites ; » car il faut voir si ces choses qu’on dit avoir été faites par la volonté de Dieu ne sont pas contraires à l’essence des choses : auquel cas elles ne peuvent avoir été faites par la volonté de Dieu, qui ne peut changer l’essence des choses. Je m’expliquerai plus clairement. Par exemple, Dieu commanda que le feu s’élevât, et que la terre fût au-dessous. Il fallait donc que le feu fût plus léger, et la terre plus pesante. Il en est ainsi de toutes les choses. Dieu ne saurait faire que l’eau fût du feu, et le feu de l’eau en même temps, parce que l’essence de ces éléments ne peut permettre ce changement, même par le pouvoir divin. Il en est de même des essences divines que des mortelles : elles ne peuvent être changées. D’ailleurs il est contraire à l’idée que nous avons de Dieu de dire qu’il exécute des choses qu’il sait être contraires à l’ordre, et qu’il veut détruire ce qui est bien selon sa nature. Les hommes peuvent penser d’une manière aussi peu juste, parce qu’étant nés mortels ils sont faibles, sujets aux passions, et portés au changement. Mais Dieu étant éternel, immuable, ce qu’il a ordonné doit l’être aussi. Toutes les choses qui existent sont produites par leur nature, et conformes à cette même nature. Comment est-ce que la nature pourrait donc agir contre le pouvoir divin, et s’éloigner de l’ordre dans lequel elle doit être nécessairement ? Si Dieu donc avait voulu que non-seulement les langues des nations, mais leurs mœurs et leurs lois fussent confondues et changées tout à coup, cela étant contraire à l’essence des choses, il n’aurait pu le faire par sa seule volonté : il aurait fallu qu’il eût agi selon l’essence des choses ; or il ne pouvait changer les différentes natures des êtres, qui s’opposaient invinciblement à ce changement subit. Ces différentes natures s’aperçoivent non-seulement dans les esprits, mais encore dans les corps des hommes nés dans différentes nations. Combien les Germains et les Scythes ne sont-ils pas entièrement différents des Africains et des Éthiopiens ? Peut-on attribuer une aussi grande différence au simple ordre qui confondit les langues ? Et n’est-il pas plus raisonnable d’en chercher l’origine dans l’air, dans la nature du climat, dans l’aspect du ciel, et chez les dieux qui gouvernent ces hommes dans des climats opposés l’un à l’autre ?

Il est évident que Moïse a connu cette vérité, mais il a cherché à la déguiser et à l’obscurcir. C’est ce qu’on voit clairement, si l’on fait attention qu’il a attribué la division des langues non à un seul Dieu, mais à plusieurs. Il ne dit pas que Dieu descendit seul ou accompagné d’un autre ; il écrit qu’ils descendirent plusieurs [41]. Il est donc certain qu’il a cru que ceux qui descendirent avec Dieu étaient d’autres dieux. N’est-il pas naturel de penser que s’ils se trouvèrent à la confusion des langues, et s’ils en furent la cause, ils furent aussi celle de la diversité des mœurs et des lois des nations lors de leur dispersion ?

Pour réduire en peu de mots ce dont je viens de parler amplement, je dis que si le dieu de Moïse est le Dieu suprême, le Créateur du monde, nous l’avons mieux connu que le législateur hébreu, nous qui le regardons comme le père et le roi de l’univers, dont il a été le créateur. Nous ne croyons pas que parmi les dieux qu’il a donnés aux peuples, et auxquels il en a confié le soin, il ait favorisé l’un beaucoup plus que l’autre. Mais quand même Dieu en aurait favorisé un, et lui aurait attribué le gouvernement de l’univers, il faudrait croire que c’est à un de ceux qu’il nous a donnés, à qui il a accordé cet avantage. N’est-il pas plus naturel d’adorer à la place du Dieu suprême celui qu’il aurait chargé de la domination de tout l’univers, que celui auquel il n’aurait confié le soin que d’une très-petite partie de ce même univers ?

Les Juifs vantent beaucoup les lois de leur Décalogue [42]. « Tu ne voleras point. Tu ne tueras pas. Tu ne rendras pas de faux témoignage. » Ne voilà-t-il pas des lois bien admirables, et auxquelles il a fallu beaucoup penser pour les établir ! Plaçons ici les autres préceptes du Décalogue, que Moïse assure avoir été dictés par Dieu même. « Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai retiré de la terre d’Égypte. Tu n’auras point d’autre Dieu que moi. Tu ne te feras pas des simulacres. » En voici la raison. « Je suis le Seigneur ton Dieu, qui punis les péchés des pères sur les enfants : car je suis un Dieux jaloux. Tu ne prendras pas mon nom en vain. Souviens-toi du jour du sabbat. Honore ton père et ta mère. Ne commets pas d’adultère. Ne tue point. Ne rends pas de faux témoignage, et ne désire pas le bien de ton prochain. » Quelle est la nation qui connaisse les dieux, et qui ne suive pas tous ces préceptes, si l’on en excepte ces deux : « Souviens-toi du sabbat, et n’adore pas les autres dieux » ? Il y a des peines ordonnées par tous les peuples contre ceux qui violent ces lois. Chez certaines nations ces peines sont plus sévères que chez les Juifs ; chez d’autres elles sont les mêmes que parmi les Hébreux : quelques peuples en ont établi de plus humaines.

Mais considérons ce passage : « Tu n’adoreras point les dieux des autres nations. » Ce discours est indigne de l’Être suprême, qui devient, selon Moïse, un dieu jaloux[43]. Aussi cet Hébreu dit-il dans un autre endroit : Notre Dieu est un feu dévorant [44]. Je vous demande si un homme jaloux et envieux ne vous paraît pas digne de blâme ; comment pouvez-vous donc croire que Dieu soit susceptible de haine et de jalousie, lui qui est la souveraine perfection ? Est-il convenable de parler aussi mal de la nature, de l’essence de Dieu, de mentir aussi manifestement ? Montrons plus clairement l’absurdité de vos opinions. Si Dieu est jaloux, il s’ensuit nécessairement que les autres dieux sont adorés malgré lui : cependant ils le sont par toutes les autres nations. Or, pour contenter sa jalousie, pourquoi n’a-t-il pas empêché que les hommes ne rendissent un culte à d’autre dieu qu’à lui ? En agissant ainsi, ou il a manqué de pouvoir, ou au commencement il n’a pas voulu défendre le culte des autres dieux, il l’a toléré, et même permis. La première de ces propositions est impie, car qui peut borner la puissance de Dieu ? La seconde soumet Dieu à toutes les faiblesses humaines : il permet une chose, et la défend ensuite par jalousie ; il souffre pendant longtemps que toutes les nations tombent dans l’erreur. N’est-ce pas agir comme les hommes les moins louables que de permettre le mal, pouvant l’empêcher ? Cessez de soutenir des erreurs qui vous rendent odieux à tous les gens qui pensent.

Allons plus avant. Si Dieu veut être seul adoré, pourquoi, Galiléens, adorez-vous ce prétendu fils que vous lui donnez, qu’il ne connut jamais[45], et dont il n’a aucune idée ? Je ne sais par quelle raison vous vous efforcez de lui donner un substitut, et de mettre un autre à sa place.

Il n’est aucun mortel aussi sujet à la violence des passions que le Dieu des Hébreux. Il se livre sans cesse à l’indignation, à la colère, à la fureur ; il passe dans un moment d’un parti à l’autre. Ceux qui parmi vous, Galiléens, ont lu le livre auquel les Hébreux donnent le nom de Nombres, connaissent la vérité de ce que je dis. Après que l’homme qui avait amené une Madianite, qu’il aimait, eut été tué, lui et cette femme, par un coup de javeline. Dieu dit à Moïse[46] : « Phinées, fils d’Éleazar, fils d’Aaron le sacrificateur, a détourné ma colère de dessus les enfants d’Israël, parce qu’il a été animé de mon zèle au milieu d’eux, et je n’ai point consumé et réduit en cendres les enfants d’Israël par mon ardeur. » Peut-on voir une cause plus légère que celle pour laquelle l’écrivain hébreu représente l’Être suprême livré à la plus terrible colère ? Et que peut-on dire de plus absurde et de plus contraire à la nature de Dieu ? Si dix hommes, quinze si l’on veut, mettons-en cent, allons plus avant, mille, ont désobéi aux ordres de Dieu, faut-il, pour punir dix hommes, et même mille, en faire périr vingt-quatre mille[47], comme il arriva dans cette occasion ? Combien n’est-il pas plus conforme à la nature de Dieu de sauver un coupable avec mille innocents que de perdre un coupable en perdant mille innocents ? Le Créateur du ciel et de la terre se livre à de si grands excès de colère qu’il a voulu plusieurs fois détruire entièrement la nation des Juifs, cette nation qui lui était si chère. Si la violence d’un génie, si celle d’un simple héros peut être funeste à tant de villes, qu’arriverait-il donc aux démons, aux anges, à tous les hommes, sous un Dieu aussi violent et aussi jaloux que celui de Moïse ?

Comparons maintenant non Moïse, mais le dieu de Moïse, à Lycurgue, qui fut un législateur sage ; à Solon, qui fut doux et clément ; aux Romains, qui usèrent de tant de bonté et de tant d’équité envers les criminels.

Apprenez, Galiléens, combien nos lois et nos mœurs sont préférables aux vôtres. Nos législateurs et nos philosophes nous ordonnent d’imiter les dieux autant que nous pouvons ; ils nous prescrivent, pour parvenir à cette imitation, de contempler et d’étudier la nature des choses. C’est dans la contemplation, dans le recueillement, et les réflexions de l’âme sur elle-même, que l’on peut acquérir les vertus qui nous approchent des dieux, et nous rendent, pour ainsi dire, semblables à eux. Mais qu’apprend chez les Hébreux l’imitation de leur dieu ? Elle enseigne aux hommes à se livrer à la fureur, à la colère, et à la jalousie la plus cruelle. « Phinées[48] dit le dieu des Hébreux, a apaisé ma fureur, parce qu’il a été animé de mon zèle contre les enfants d’Israël. » Ainsi le Dieu des Hébreux cesse d’être en colère s’il trouve quelqu’un qui partage son indignation et son chagrin. Moïse parle de cette manière en plusieurs endroits de ses écrits.

Nous pouvons prouver évidemment que l’Être suprême ne s’en est pas tenu à prendre soin des Hébreux, mais que sa bonté et sa providence se sont étendues sur toutes les autres nations ; elles ont même reçu plus de grâces que les Juifs. Les Égyptiens ont eu beaucoup de sages qui ont fleuri chez eux, et dont les noms sont connus. Plusieurs de ces sages ont succédé à Hermès ; je parle de cet Hermès, qui fut le troisième de ce nom qui vint en Égypte. Il y a eu chez les Chaldéens et chez les Assyriens un grand nombre de philosophes depuis Annus[49] et Bélus ; et chez les Grecs une quantité considérable depuis Chiron, parmi lesquels il y a eu des hommes éclairés, qui ont perfectionné les arts et interprété les choses divines. Les Hébreux se vantent ridiculement d’avoir tous ces grands hommes dans un seul. Mais David et Samson méritent plutôt le mépris que l’estime des gens éclairés. Ils ont d’ailleurs été si médiocres dans l’art de la guerre, et si peu comparables aux Grecs, qu’ils n’ont pu étendre leur domination au delà des bornes d’un très-petit pays.

Dieu a donné à d’autres nations qu’à celle des Hébreux la connaissance des sciences et de la philosophie. L’astronomie, ayant pris naissance chez les Babyloniens, a été perfectionnée par les Grecs ; la géométrie, inventée par les Égyptiens pour faciliter la juste division des terres, a été poussée au point où elle est aujourd’hui par ces mêmes Grecs. Ils ont encore réduit en art et fait une science utile des nombres, dont la connaissance avait commencé chez les Phéniciens. Les Grecs se servirent ensuite de la géométrie, de l’astronomie, de la connaissance des nombres, pour former un troisième art. Après avoir joint l’astronomie à la géométrie, et la propriété des nombres à ces deux sciences, ils y unirent la modulation, formèrent leur musique, la rendirent mélodieuse, harmonieuse, capable de flatter l’oreille par les accords et par la juste proportion des sons.

Continuerai-je de parler des différentes sciences qui ont fleuri dans toutes les nations, ou bien ferai-je mention des hommes qui s’y sont distingués par leurs lumières et par leur probité ? Platon, Socrate, Aristide, Cimon, Thalès, Lycurgue, Agésilas, Archidamus ; enfin, pour le dire en un mot, les Grecs ont eu un peuple de philosophes, de grands capitaines, de législateurs, d’habiles artistes ; et même les généraux d’armée qui parmi eux ont été regardés comme les plus cruels et les plus scélérats ont agi, envers ceux qui les avaient offensés, avec beaucoup plus de douceur et de clémence que Moïse à l’égard de ceux de qui il n’avait reçu aucune offense.

De quel règne glorieux et utile aux hommes vous parlerai-je ? Sera-ce de celui de Persée, d’Éaque, ou de Minos, roi de Crète ? Ce dernier purgea la mer des pirates, après avoir mis les barbares en fuite, depuis la Syrie jusqu’en Sicile. Il établit sa domination non-seulement sur toutes les villes, mais encore sur toutes les côtes maritimes. Le même Minos, ayant associé son frère à son royaume, lui donna à gouverner une partie de ses sujets. Minos établit des lois admirables, qui lui avaient été communiquées par Jupiter ; et c’était selon ces lois que Rhadamante exerçait la justice.

Mais qu’a fait votre Jésus, qui, après avoir séduit quelques Juifs des plus méprisables, est connu seulement depuis trois cents ans ? Pendant le cours de sa vie il n’a rien exécuté dont la mémoire soit digne de passer à la postérité, si ce n’est que l’on ne mette au nombre des grandes actions qui ont fait le bonheur de l’univers la guérison de quelques boiteux et de quelques démoniaques[50] des petits villages de Bethsaïda et de Béthanie.

Après que Rome eut été fondée elle soutint plusieurs guerres, se défendit contre les ennemis qui l’environnaient, et en vainquit une grande partie ; mais le péril étant augmenté, et par conséquent le secours lui étant devenu plus nécessaire, Jupiter lui donna Numa, qui fut un homme d’une vertu admirable, qui, se retirant souvent dans des lieux écartés, conversait avec les dieux familièrement, et recevait d’eux des avis très-salutaires sur les lois qu’il établit et sur le culte des choses religieuses.

Il paraît que Jupiter donna lui-même une partie de ces institutions divines à la ville de Rome, par des inspirations à Numa, par la Sibylle, et par ceux que nous appelons devins. Un bouclier[51] tomba du ciel ; on trouva une tête en creusant sur le mont Capitolin, d’où le temple du grand Jupiter prit son nom. Mettrons-nous ces bienfaits et ces présents des dieux au nombre des premiers ou des seconds qu’ils font aux nations ? Mais vous, Galiléens, les plus malheureux des mortels par votre prévention, lorsque vous refusez d’adorer le bouclier tombé du ciel, honoré depuis tant de siècles par vos ancêtres comme un gage certain de la gloire de Rome, et comme une marque de la protection directe de Jupiter et de Mars, vous adorez le bois d’une croix, vous en faites le signe sur votre front, et vous le placez dans le plus fréquenté de vos appartements. Doit-on haïr, ou plaindre et mépriser ceux qui passent chez vous pour être les plus prudents, et qui tombent cependant dans des erreurs si funestes ? Ces insensés, après avoir abandonné le culte des dieux éternels, suivi par leurs pères, prennent pour leur dieu un homme mort chez les Juifs.

L’inspiration divine que les dieux envoient aux hommes n’est le partage que de quelques-uns, dont le nombre est petit ; il est difficile d’avoir part à cet avantage, et le temps n’en peut être fixé. Ainsi les oracles et les prophéties non-seulement n’ont plus lieu chez les Grecs, mais même chez les Égyptiens. L’on voit des oracles fameux cesser dans la révolution des temps : c’est pourquoi Jupiter, le protecteur et le bienfaiteur des hommes, leur a donné l’observation des choses qui servent à la divination, afin qu’ils ne soient pas entièrement privés de la société des cieux, et qu’ils reçoivent, par la connaissance de cette science, les choses qui leur sont nécessaires.

Peu s’en est fallu que je n’aie oublié le plus grand des bienfaits de Jupiter et du Soleil : ce n’est pas sans raison que j’ai différé d’en parler jusqu’à présent. Ce bienfait ne regarde pas les seuls Grecs, mais toutes les nations qui y ont eu part. Jupiter ayant engendré Esculape[52] (ce sont des vérités couvertes par la fable, et que l’esprit peut seul connaître), ce dieu de la médecine fut vivifié dans le monde par la fécondité du soleil. Un dieu si salutaire aux hommes étant donc descendu du ciel, sous la forme humaine, parut d’abord à Épidaure ; ensuite il étendit une main secourable par toute la terre. D’abord Pergame se ressentit de ses bienfaits, ensuite l’Ionie et Tarente : quelque temps après, Rome, l’île de Cos, et les régions de la mer Égée. Enfin toutes les nations eurent part aux faveurs de ce dieu, qui guérit également les maladies de l’esprit et celles du corps, détruit les vices du premier et les infirmités du second.

Les Hébreux peuvent-ils se vanter d’avoir reçu un pareil bienfait de l’Être suprême ? Cependant, Galiléens, vous nous avez quittés, et vous avez, pour ainsi dire, passé comme des transfuges auprès des Hébreux. Du moins vous eussiez dû, après vous être joints à eux, écouter leurs discours, vous ne seriez pas actuellement aussi malheureux que vous l’êtes ; et, quoique votre sort soit beaucoup plus mauvais que lorsque vous étiez parmi nous, on pourrait le regarder comme supportable si, après avoir abandonné les dieux, vous en eussiez du moins reconnu un, et n’eussiez pas adoré un simple homme comme vous faites aujourd’hui. Il est vrai que vous auriez toujours été malheureux d’avoir embrassé une loi remplie de grossièreté et de barbarie ; mais, quant au culte que vous auriez, il serait bien plus pur et plus raisonnable que celui que vous professez : il vous est arrivé la même chose qu’aux sangsues, vous avez tiré le sang le plus corrompu, et vous avez laissé le plus pur.

Vous n’avez point recherché ce qu’il y avait de bon chez les Hébreux, vous n’avez été occupés qu’à imiter leur mauvais caractère et leur fureur : comme eux vous détruisez les temples et les autels. Vous égorgez non-seulement ceux qui sont chrétiens, auxquels vous donnez le nom d’hérétiques[53] parce qu’ils ont des dogmes différents des vôtres sur le Juif mis à mort par les Hébreux ; mais les opinions que vous soutenez sont des chimères que vous avez inventées, car ni Jésus ni Paul ne vous ont rien appris sur ce sujet. La raison en est toute simple : c’est qu’ils ne se sont jamais figuré que vous parvinssiez à ce degré de puissance que vous avez atteint. C’était assez pour eux de pouvoir tromper quelques servantes et quelques pauvres domestiques ; de gagner quelques femmes et quelques hommes du peuple comme Cornélius et Sergius[54]. Je consens de passer pour un imposteur si, parmi tous les hommes qui, sous le règne de Tibère et de Claude, ont embrassé le christianisme, on peut en citer un qui ait été distingué ou par sa naissance ou par son mérite.

Je sens un mouvement qui paraît m’être inspiré, et qui m’oblige tout à coup, Galiléens, à vous demander pourquoi vous avez déserté les temples de nos dieux pour vous sauver chez les Hébreux. Est-ce parce que les dieux ont donné à Rome l’empire de l’univers, et que les Juifs, si l’on excepte un très-court intervalle, ont toujours été les esclaves de toutes les nations ? Considérons d’abord Abraham[55] ; il fut étranger et voyageur dans un pays où il n’était pas citoyen. Jacob ne servit-il pas en Syrie, ensuite dans la Palestine, et enfin, dans sa vieillesse, en Égypte ? Mais, dira-t-on, est-ce que Moïse ne fit pas sortir d’Égypte les descendants de Jacob, et ne les arracha-t-il pas de la maison de servitude ? À quoi servit aux Juifs, quand ils furent dans la Palestine, leur délivrance d’Égypte ? Est-ce que leur fortune en devint meilleure ? Elle changea aussi souvent que la couleur du caméléon. Tantôt soumis à leurs juges, tantôt à des étrangers, ensuite à des rois, que leur Dieu ne leur accorda pas de bonne grâce[56] : forcé par leur importunité, il consentit à leur donner des souverains, les avertissant qu’ils seraient plus mal sous leurs rois qu’ils ne l’avaient été auparavant. Cependant, malgré cet avis, ils cultivèrent et habitèrent plus de quatre cents ans leur pays. Ensuite ils furent esclaves des Assyriens, des Mèdes, des Perses ; et ils sont les nôtres aujourd’hui.

Ce Jésus que vous prêchez, ô Galiléens ! fut un sujet de César. Si vous refusez d’en convenir, je vous le prouverai bientôt, et même dès à présent. Ne dites-vous pas qu’il fut compris, avec son père et sa mère, dans le dénombrement sous Cyrénius[57] ? Dites-moi, quel bien a-t-il fait, après sa naissance, à ses concitoyens, et quelle utilité ils en ont retirée ? Ils n’ont pas voulu croire en lui, et ont refusé de lui obéir. Mais comment est-il arrivé que ce peuple, dont le cœur et l’esprit avaient la dureté de la pierre, ait obéi à Moïse et qu’il ait méprisé Jésus, qui, selon vos discours, commandait aux esprits, marchait sur la mer, chassait les démons, et qui même, s’il faut vous en croire, avait fait le ciel et la terre ? Il est vrai qu’aucun de ses disciples n’a jamais osé dire rien qui concerne ce dernier article, si ce n’est Jean[58] qui s’est même expliqué là-dessus d’une manière très-obscure et très-énigmatique ; mais enfin convenons qu’il a dit clairement que Jésus avait fait le ciel et la terre. Avec tant de puissance, comment n’a-t-il pu faire ce que Moïse avait exécuté, et par quelle raison n’a-t-il pas opéré le salut de sa patrie, et changé les mauvaises dispositions de ses concitoyens ?

Nous reviendrons dans la suite ci cette question, lorsque nous examinerons les prodiges et les mensonges dont les Évangiles sont remplis. Maintenant je vous demande quel est le plus avantageux, de jouir perpétuellement de la liberté, de commander à la plus grande partie de l’univers, ou d’être esclave et soumis à une puissance étrangère ? Personne n’est assez insensé pour choisir ce dernier parti : car, quel est l’homme assez stupide pour aimer mieux être vaincu que de vaincre à la guerre ? Ce que je dis étant évident, montrez-moi chez les Juifs quelque héros qui soit comparable à Alexandre et à César. Je sais que j’outrage ces grands hommes de les comparer à des Juifs ; mais je les ai nommés parce qu’ils sont très-illustres. D’ailleurs je n’ignore pas qu’il y a des généraux qui, leur étant bien inférieurs, sont encore supérieurs aux Juifs les plus célèbres, et un seul de ces hommes est préférable à tous ceux que la nation des Hébreux a produits.

Passons de la guerre à la politique : nous verrons que les lois civiles, la forme des jugements, l’administration des villes, les sciences et les arts, n’eurent rien que de misérable et de barbare chez les Hébreux[59] quoique Eusèbe veuille qu’ils aient connu la versification et qu’ils n’aient pas ignoré la logique. Quelle école de médecine les Hébreux ont-ils eue semblable à celle d’Hippocrate, et à plusieurs autres qui furent établies après la sienne ?

Mettons en parallèle le très-sage Salomon avec Phocylide, avec Théognis, ou avec Isocrate ; combien l’Hébreu ne sera-t-il pas inférieur au Grec ! Si l’on compare les Avis d’Isocrate avec les Proverbes de Salomon, l’on verra aisément que le fils de Théodore l’emporte beaucoup sur le roi très-sage. Mais, dira-t-on, Salomon avait été instruit divinement dans le culte et la connaissance de son Dieu ; qu’importe ? le même Salomon n’adora-t-il pas nos dieux, trompé[60] à ce que disent les Hébreux, par une femme ? Ainsi donc le très-sage Salomon ne put vaincre la volupté ; mais les discours d’une femme vainquirent le très-sage Salomon. Ô grandeur de vertu ! ô richesses de sagesse ! Galiléens, si Salomon s’est laissé vaincre par une femme, ne l’appelez plus sage ; si au contraire vous croyez qu’il a été véritablement sage, ne pensez pas qu’il se soit laissé honteusement séduire. C’est par prudence, par sagesse, par l’ordre même de son Dieu, que vous croyez s’être révélé à lui, qu’il a honoré les autres dieux. L’envie est une passion indigne des hommes vertueux, à plus forte raison des anges et des dieux. Quant à vous, Galiléens, vous êtes fortement attachés à un culte particulier : c’est là une vaine ambition, et une gloire ridicule dont les dieux ne sont pas susceptibles.

Pourquoi étudiez-vous dans les écoles des Grecs, si vous trouvez toutes les sciences abondamment dans vos Écritures ? II est plus nécessaire que vous éloigniez ceux qui sont de votre religion des écoles de nos philosophes que des sacrifices et des viandes offertes aux dieux : car votre Paul dit[61] : Celui qui mange ne blesse point. Mais, dites-vous, la conscience de votre frère, qui vous voit participer aux sacrifices, est offensée : ô les plus sages des hommes ! « pourquoi la conscience de votre frère n’est-elle pas offensée d’une chose plus dangereuse pour votre religion » ? car, par la fréquentation des écoles de nos maîtres et de nos philosophes, quiconque est né d’une condition honorable parmi vous abandonne bientôt vos impiétés. Il vous est donc plus utile d’éloigner les hommes des sciences des Grecs que des victimes. Vous n’ignorez pas d’ailleurs combien nos instructions sont préférables aux vôtres pour acquérir la vertu et la prudence. Personne ne devient sage et meilleur dans vos écoles, et n’en rapporte aucune utilité : dans les nôtres, les tempéraments les plus vicieux et les caractères les plus mauvais sont rendus bons, malgré les oppositions que peuvent apporter à cet heureux changement la pesanteur de l’âme et le peu d’étendue de l’esprit. S’il se rencontre dans nos écoles une personne d’un génie heureux, il paraît bientôt comme un présent que les dieux font aux hommes pour leur instruction, soit par l’étendue de ses lumières, soit par les préceptes qu’il donne, soit en mettant en fuite les ennemis de sa patrie, soit en parcourant la terre pour être utile au genre humain, et devenant par là égal aux plus grands héros... Nous avons des marques évidentes de cette vérité. Il n’en est pas de même parmi vos enfants, et surtout parmi ceux que vous choisissez pour s’appliquer à l’étude de vos Écritures. Lorsqu’ils ont atteint un certain âge, ils sont un peu au-dessus des esclaves. Vous pensez, quand je vous parle ainsi, que je m’éloigne de la raison : cependant vous en êtes vous-mêmes si privés, et votre folie est si grande, que vous prenez pour des instructions divines celles qui ne rendent personne meilleur, qui ne servent ni à la prudence, ni à la vertu, ni au courage ; et lorsque vous voyez des gens qui possèdent ces vertus, vous les attribuez aux instructions de Satan, et à celles de ceux que vous dites l’adorer.

Esculape guérit nos corps, les muses instruisent notre âme ; Apollon et Mercure nous procurent le même avantage ; Mars et Bellone sont nos compagnons et nos aides dans la guerre ; Vulcain nous instruit de tout ce qui a rapport aux arts ; Jupiter, et Pallas, cette vierge née sans mère, règlent toutes ces choses. Voyez donc par combien d’avantages nous sommes supérieurs, par les conseils, par la sagesse, par les arts, soit que vous considériez ceux qui ont rapport à nos besoins, soit que vous fassiez attention à ceux qui sont simplement une imitation de la belle nature, comme la sculpture, la peinture. Ajoutons à ces arts l’économie, et la médecine qui, venant d’Esculape, s’est répandue par toute la terre, et y a apporté de grandes commodités dont ce dieu nous fait jouir. C’est lui qui m’a guéri de plusieurs maladies, et qui m’a appris les remèdes qui étaient propres à leur guérison : Jupiter en est le témoin[62]. Si nous sommes donc plus avantagés que vous des dons de l’âme et du corps, pourquoi, en abandonnant toutes ces qualités si utiles, avez-vous embrassé des dogmes qui vous en éloignent ?

Vos opinions sont contraires à celles des Hébreux[63], et à la loi qu’ils disent leur avoir été donnée par Dieu. Après avoir abandonné la croyance de vos pères, vous avez voulu suivre les écrits des prophètes, et vous êtes plus éloignés aujourd’hui de leurs sentiments que des nôtres. Si quelqu’un examine avec attention votre religion, il trouvera que vos impiétés viennent en partie de la férocité et de l’insolence des Juifs, et en partie de l’indifférence et de la confusion des Gentils. Vous avez pris des Hébreux et des autres peuples ce qu’ils avaient de plus mauvais, au lieu de vous approprier ce qu’ils avaient de bon. De ce mélange de vices vous en avez formé votre croyance. Les Hébreux ont plusieurs lois, plusieurs usages, et plusieurs préceptes utiles pour la conduite de la vie. Leur législateur s’était contenté d’ordonner de ne rendre aucun hommage aux dieux étrangers, et d’adorer le seul Dieu, « dont la portion est son peuple, et Jacob le lot de son héritage ». À ce premier précepte Moïse en ajoute un second [64] : « Vous ne maudirez point les dieux ; » mais les Hébreux, dans la suite, voulant, par un crime et une audace détestables, détruire les religions de toutes les autres nations, tirèrent du dogme d’honorer un seul Dieu la pernicieuse conséquence qu’il fallait maudire les autres. Vous avez adopté ce principe cruel, et vous vous en êtes servis pour vous élever contre tous les dieux, et pour abandonner le culte de vos pères, dont vous n’avez retenu que la liberté de manger de toutes sortes de viandes. S’il faut que je vous dise ce que je pense, vous vous êtes efforcés de vous couvrir de confusion ; vous avez choisi, parmi les dogmes que vous avez pris, ce qui convient également aux gens méprisables de toutes les nations ; vous avez pensé devoir conserver, dans votre genre de vie, ce qui est conforme à celui des cabaretiers, des publicains, des baladins, et de cette espèce d’hommes qui leur ressemblent.

Ce n’est pas aux seuls chrétiens qui vivent aujourd’hui à qui l’on peut faire ces reproches : ils conviennent également aux premiers, à ceux mêmes qui avaient été instruits par Paul. Cela paraît évident par ce qu’il leur écrivait, car je ne crois pas que Paul eût été assez impudent pour reprocher, dans ses lettres, des crimes à ses disciples, dont ils n’avaient pas été coupables. S’il leur eût écrit des louanges, et qu’elles eussent été fausses, il aurait pu en avoir honte, et cependant tâcher, en dissimulant, d’éviter le soupçon de flatterie et de bassesse ; mais voici ce qu’il leur mandait sur leurs vices[65] : « Ne tombez pas dans l’erreur : les idolâtres, les adultères, les paillards, ceux qui couchent avec les garçons, les voleurs, les avares, les ivrognes, les querelleurs, ne posséderont pas le royaume des cieux. Vous n’ignorez pas, mes frères, que vous aviez autrefois tous ces vices, mais vous avez été plongés dans l’eau, et vous avez été sanctifiés au nom de Jésus-Christ. » Il est évident que Paul dit à ses disciples qu’ils avaient eu les vices dont il parle, mais qu’ils avaient été absous et purifiés par une eau qui a la vertu de nettoyer, de purger, et qui pénètre jusqu’à l’âme. Cependant l’eau du baptême n’ôte point la lèpre, les dartres, ne détruit pas les mauvaises tumeurs, ne guérit ni la goutte ni la dyssenterie, ne produit enfin aucun effet sur les grandes et les petites maladies du corps ; mais elle détruit l’adultère, les rapines, et nettoie l’âme de tous ses vices. Les chrétiens soutiennent qu’ils ont raison de s’être séparés des Juifs. Ils prétendent être aujourd’hui les vrais Israélites, et les seuls qui croient à Moïse, et aux prophètes qui lui ont succédé dans la Judée. Voyons donc en quoi ils sont d’accord avec ces prophètes ; commençons d’abord par Moïse, qu’ils prétendent avoir prédit la naissance de Jésus. Cet Hébreu dit, non pas une seule fois, mais deux, mais trois, mais plusieurs, qu’on ne doit adorer qu’un dieu, qu’il appelle le Dieu suprême ; il ne fait jamais mention d’un second dieu suprême. Il parle des anges, des puissances célestes, des dieux des nations : il regarde toujours le Dieu suprême comme le Dieu unique ; il ne pensa jamais qu’il y en eût un second qui lui fût semblable, ou qui lui fût inégal, comme le croient les chrétiens. Si vous trouvez quelque chose de pareil dans Moïse, que ne le dites-vous ? vous n’avez rien à répondre sur cet article : c’est même sans fondement que vous attribuez au fils de Marie ces paroles[66] : « Le Seigneur votre Dieu vous suscitera un prophète tel que moi dans vos frères, et vous l’écouterez. » Cependant, pour abréger la dispute, je veux bien convenir que ce passage regarde Jésus. Voyez que Moïse dit qu’il sera semblable à lui, et non pas à Dieu ; qu’il sera pris parmi les hommes, et non pas chez Dieu. Voici encore un autre passage, dont vous vous efforcez de vous servir : « Le prince ne manquera point dans Juda, et le chef d’entre ses jambes. » Cela ne peut être attribué à Jésus, mais au royaume de David, qui finit sous le roi Zédéchias. D’ailleurs l’Écriture, dans ce passage que vous citez, est certainement interpolée, et l’on y lit le texte de deux manières différentes[67]: « Le prince ne manquera pas dans Juda, et le chef d’entre ses jambes ; jusques à ce que les choses qui lui ont été réservées arrivent ; » mais vous avez mis à la place de ces dernières paroles : « jusques à ce que ce qui a été réservé arrive. » Cependant de quelque manière que vous lisiez ce passage, il est manifeste qu’il n’y a rien là qui regarde Jésus, et qui puisse lui convenir : il n’était pas de Juda, puisque vous ne voulez pas qu’il soit né de Joseph ; vous soutenez qu’il a été engendré par le Saint-Esprit. Quant à Joseph, vous tâchez de le faire descendre de Juda, mais vous n’avez pas eu assez d’adresse pour y parvenir, et l’on reproche avec raison à Matthieu et à Luc d’être opposés l’un à l’autre dans la généalogie de Joseph.

Nous examinerons la vérité de cette généalogie dans un autre livre[68] et nous reviendrons actuellement au fait principal. Supposons donc que Jésus soit un prince sorti de Juda, il ne sera pas « un dieu venu de Dieu », comme vous le dites ; ni toutes les choses n’ont pas été faites par lui, « et rien n’aura été fait sans lui[69] ». Vous répliquerez qu’il est dit, dans le livre des Nombres [70] : « Il se lèvera une étoile de Jacob et un homme d’Israël. » Il est évident que cela concerne David et ses successeurs, car David était fils de Jessé. Si cependant vous croyez pouvoir tirer quelque avantage de ces deux mots, je consens que vous le fassiez ; mais pour un passage obscur que vous m’opposerez, j’en ai un grand nombre de clairs que je citerai, qui montrent que Moïse n’a jamais parlé que d’un seul et unique dieu, du Dieu d’Israël[71]. Il dit dans le Deutéronome : « Afin que tu saches que le Seigneur ton Dieu est seul et unique, et qu’il n’y en a point d’autre que lui ; » et peu après : « Sache donc, et rappelle dans ton esprit, que le Seigneur ton Dieu est au ciel et sur la terre, et qu’il n’y en a point d’autre que lui... Entends, Israël, le Seigneur notre Dieu ; il est le seul Dieu... » Enfin Moïse, faisant parler le Dieu des Juifs, lui fait dire : « Voyez qui je suis ; il n’y a point d’autre Dieu que moi. » Voilà des preuves de l’évidence la plus claire que Moïse ne reconnut et n’admit jamais d’autre dieu que le Dieu d’Israël, le Dieu unique. Les Galiléens répondront peut-être qu’ils n’en admettent ni deux, ni trois ; mais je les forcerai de convenir du contraire, par l’autorité de Jean, dont je rapporterai le témoignage[72] : « Au commencement était le verbe, et le verbe était chez Dieu, et Dieu était le verbe. » Remarquez qu’il est dit que celui qui a été engendré de Marie était en Dieu : or, soit que ce soit un autre dieu (car il n’est pas nécessaire que j’examine à présent l’opinion de Photin : je vous laisse, ô Galiléens, à terminer les disputes qui sont entre vous à ce sujet), il s’ensuivra toujours que, puisque ce verbe a été avec Dieu, et qu’il y a été dès le commencement, c’est un second dieu qui lui est égal. Je n’ai pas besoin de citer d’autre témoignage de votre croyance que celui de Jean : comment donc vos sentiments peuvent-ils s’accorder avec ceux de Moïse ? Vous répliquerez qu’ils sont conformes aux écrits d’Ésaïe, qui dit : « Voici une vierge dont la matrice est remplie, et elle aura un fils. » Je veux supposer que cela a été dit par l’inspiration divine, quoiqu’il ne soit rien de moins véritable : cela ne conviendra pas cependant à Marie ; on ne peut regarder comme vierge, et appeler de ce nom celle qui était mariée, et qui, avant d’enfanter, avait couché avec son mari. Passons plus avant, et convenons que les paroles d’Ésaïe regardent Marie. Il s’est bien gardé de dire que cette vierge accoucherait d’un Dieu : mais vous, Galiléens, vous ne cessez de donner à Marie le nom de mère de Dieu. Est-ce qu’Ésaïe a écrit que celui qui naîtrait de cette vierge serait « le fils unique engendré de Dieu, et le premier-né de toutes les créatures » ? Pouvez-vous, ô Galiléens ! montrer, dans aucun prophète, quelque chose qui convienne à ces paroles de Jean[73] : « Toutes choses ont été faites par lui, et sans lui rien n’a été fait » ? Entendez au contraire comme s’expliquent vos prophètes. « Seigneur notre Dieu, dit Ésaïe[74], sois notre protecteur ; excepté toi, nous n’en connaissons point d’autre. » Le même Ésaïe, introduisant le roi Ézéchias priant Dieu, lui fait dire[75] : « Seigneur, Dieu d’Israël, toi qui es assis sur les chérubins, tu es le seul Dieu. » Voyez qu’Ésaïe ne laisse pas la liberté d’admettre aucun autre dieu.

Si le verbe est un dieu, venant de Dieu, ainsi que vous le pensez, s’il est produit par la substance de son père, pourquoi appelez-vous donc Marie la mère de Dieu ? Et comment a-t-elle enfanté un dieu, puisque Marie était un homme ainsi que nous ? De même comment est-il possible, lorsque Dieu dit lui-même dans l’Écriture : « Je suis le seul Dieu et le seul conservateur, » qu’il y ait un autre conservateur ? Cependant vous osez donner le nom de Sauveur à l’homme qui est né de Marie. Combien ne trouvez-vous pas de contradictions entre vos sentiments et celui des anciens écrivains hébreux !

Apprenez, Galiléens, par les paroles mêmes de Moïse, qu’il donne aux anges le nom de Dieu. « Les enfants de Dieu, dit-il[76], voyant que les filles des hommes étaient belles, ils en choisirent parmi elles dont ils firent leurs femmes ; et les enfants de Dieu ayant connu les filles des hommes, ils engendrèrent les géants qui ont été des hommes renommés dans tous les siècles. » Il est donc manifeste que Moïse parle des anges, cela n’est ni emprunté ni supposé. Il paraît encore, par ce qu’il dit, qu’ils engendrèrent des géants, et non pas des hommes. Si Moïse eût cru que les géants avaient eu pour pères des hommes, il ne leur en eût point cherché chez les anges, qui sont d’une nature bien plus élevée et bien plus excellente. Mais il a voulu nous apprendre que les géants avaient été produits parle mélange d’une nature mortelle et d’une nature immortelle. Considérons à présent que Moïse, qui fait mention des mariages des enfants des dieux, auxquels il donne le nom d’anges, ne dit pas un seul mot du fils de Dieu. Est-il possible de se persuader que s’il avait connu le verbe, le fils unique engendré de Dieu (donnez-lui le nom que vous voudrez), il n’en eût fait aucune mention, et qu’il eût dédaigné de le faire connaître clairement aux hommes, lui qui pensait qu’il devait s’expliquer avec soin et avec ostentation sur l’adoption d’Israël, et qui dit[77] : « Israël mon fils premier né ? » Pourquoi n’a-t-il donc pas dit la même chose de Jésus ? Moïse enseignait qu’il n’y avait qu’un Dieu qui avait plusieurs enfants ou plusieurs anges, à qui il avait distribué les nations ; mais il n’avait jamais eu aucune idée de « ce fils premier-né, de ce verbe Dieu », et de toutes les fables que vous débitez à ce sujet, et que vous avez inventées. Écoutez ce même Moïse, et les autres prophètes qui le suivirent[78] : « Vous craindrez le Seigneur votre Dieu, et vous ne servirez que lui. » Comment est-il possible que Jésus ait dit à ses disciples[79] ; « Allez enseigner les nations, et les baptisez au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit » ? Il ordonnait donc que les nations devaient l’adorer avec le Dieu unique ? Et vous soutenez cette erreur, puisque vous dites que « le Fils est Dieu ainsi que le Père ».

Pour trouver encore plus de contrariété entre vos sentiments et ceux des Hébreux, auprès desquels, après avoir quitté la croyance de vos pères, vous vous êtes réfugiés, écoutez ce que dit Moïse des expiations[80] : « Il prendra deux boucs en offrande pour les péchés, et un bélier pour l’holocauste ; et Aaron offrira son veau en offrande pour les péchés, et il priera pour lui et pour sa maison, et il prendra les deux boucs et les présentera devant le Seigneur à l’entrée du tabernacle d’assignation. Et puis Aaron jettera le sort sur les deux boucs, un sort pour le Seigneur, et un sort pour le bouc, qui doit être chargé des iniquités, afin qu’il soit renvoyé dans le désert. Il égorgera aussi l’autre bouc, celui du peuple, qui est l’offrande pour le péché, et il portera son sang au dedans du voile, et il en arrosera la base de l’autel, et il fera expiation pour le sanctuaire des souillures des enfants d’Israël et de leurs fautes selon tous leurs péchés. » Il est évident, par ce que nous venons de rapporter, que Moïse a établi l’usage des sacrifices, et qu’il n’a pas pensé ainsi que vous, Galiléens, qui les regardez comme immondes. Écoutez le même Moïse[81] : « Quiconque mangera de la chair du sacrifice de prospérité, laquelle appartient au Seigneur, et qui aura sur lui quelque souillure, sera retranché d’entre son peuple. »

L’on voit combien Moïse fut attentif et religieux dans tout ce qui regardait les sacrifices.

Il est temps actuellement de venir à la raison qui nous a fait parcourir toutes les opinions que nous venons d’examiner. Nous avons eu le dessein de prouver qu’après nous avoir abandonnés, pour passer chez les Juifs, vous n’avez point embrassé leur religion, et n’avez pas adopté leurs sentiments les plus essentiels. Peut-être quelque Galiléen mal instruit répondra : Les Juifs ne sacrifient point. Je lui répliquerai qu’il parle sans connaissance : premièrement, parce que les Galiléens n’observent aucun des usages et des préceptes des Juifs ; secondement, parce que les Juifs sacrifient aujourd’hui en secret, et qu’ils se nourrissent encore de victimes ; qu’ils prient avant d’offrir les sacrifices, et qu’ils donnent l’épaule droite des victimes à leurs prêtres. Mais comme ils n’ont point de temples, d’autels, et de ce qu’ils appellent communément sanctuaire, ils ne peuvent point offrir à leur Dieu les prémices des victimes. Vous autres, Galiléens, qui avez inventé un nouveau genre de sacrifices, et qui n’avez pas besoin de Jérusalem, pourquoi ne sacrifiez-vous donc pas comme les Juifs, chez lesquels vous avez passé en qualité de transfuges ? Il serait inutile et superflu si je m’étendais plus longtemps sur ce sujet, puisque j’en ai déjà parlé amplement, lorsque j’ai voulu prouver que les Juifs ne diffèrent des autres nations que dans le seul point de la croyance d’un Dieu unique. Ce dogme, étranger à tous les peuples, n’est propre qu’à eux. D’ailleurs toutes les autres choses sont communes entre eux et nous, les temples, les autels, les lustrations, plusieurs cérémonies religieuses ; dans toutes ces choses nous pensons comme les Hébreux, ou nous différons de fort peu de chose en quelques-unes.

Pourquoi, Galiléens, n’observez-vous pas la loi de Moïse dans l’usage des viandes ? Vous prétendez qu’il vous est permis de manger de toutes, ainsi que de différentes sortes de légumes. Vous vous en rapportez à Pierre, qui vous a dit[82] : « Ne dis point que ce que Dieu a purifié soit immonde. » Mais par quelle raison le Dieu d’Israël a-t-il tout à coup déclaré pur ce qu’il avait jugé immonde pendant si longtemps ? Moïse, parlant des quadrupèdes, dit[83] : « Tout animal qui a l’ongle séparé, et qui rumine, est pur ; tout autre animal est immonde. » Si, depuis la vision de Pierre, le porc est un animal qui rumine, nous le croyons pur ; et c’est un grand miracle si ce changement s’est fait dans cet animal après la vision de Pierre ; mais si, au contraire, Pierre a feint qu’il avait eu, chez le tanneur où il logeait, cette révélation (pour me servir de vos expressions), pourquoi le croirons-nous sur sa parole, dans un dogme important à éclaircir ? En effet, quel précepte difficile ne vous eût-il pas ordonné si, outre la chair de cochon, il vous eût défendu de manger des oiseaux, des poissons, et des animaux aquatiques, assurant que tous ces animaux, outre le cochon, avaient été déclarés immondes et défendus par Dieu ?

Mais pourquoi m’arrêter à réfuter ce que disent les Galiléens, lorsqu’il est aisé de voir que leurs raisons n’ont aucune force ? Ils prétendent que Dieu, après avoir établi une première loi, en a donné une seconde ; que la première n’avait été faite que pour un certain temps, et que la seconde lui avait succédé parce que celle de Moïse n’en avait été que le type. Je démontrerai par l’autorité de Moïse qu’il n’est rien de si faux que ce que disent les Galiléens. Cet Hébreu dit expressément, non pas dans dix endroits, mais dans mille, que la loi qu’il donnait serait éternelle. Voyons ce qu’on trouve dans l’Exode [84] : « Ce jour vous sera mémorable, et vous le célébrerez pour le Seigneur dans toutes les générations. Vous le célébrerez comme une fête solennelle par ordonnance perpétuelle. Vous mangerez pendant sept jours du pain sans levain, et dès le premier jour vous ôterez le levain de vos maisons. » Je passe un nombre de passages, que je ne rapporte pas pour ne point trop les multiplier, et qui prouvent tous également que Moïse donna sa loi comme devant être éternelle. Montrez-moi, ô Galiléens ! dans quel endroit de vos Écritures il est dit ce que Paul a osé avancer, que « le Christ était la fin de la loi[85] ». Où trouve-t-on que Dieu ait promis aux Israélites de leur donner dans la suite une autre loi que celle qu’il avait d’abord établie chez eux ? Il n’est parlé dans aucun lieu de cette nouvelle loi, il n’est pas même dit qu’il arriverait aucun changement à la première. Entendons parler Moïse lui-même[86] : « Vous n’ajouterez rien aux commandements que je vous donnerai, et vous n’en ôterez rien. Observez les commandements du Seigneur votre Dieu, et tout ce que je vous ordonnerai aujourd’hui. Maudits soient tous ceux qui n’observent pas tous les commandements de la loi ! » Mais vous, Galiléens, vous comptez pour peu de chose d’ôter et d’ajouter ce que vous voulez aux préceptes qui sont écrits dans la loi[87]. Vous regardez comme grand et glorieux de manquer à cette même loi ; agissant ainsi, ce n’est pas la vérité que vous avez pour but, mais vous vous conformez à ce que vous voyez être approuvé du vulgaire.

Vous êtes si peu sensés que vous n’observez pas même les préceptes que vous ont donnés les apôtres. Leurs premiers successeurs les ont altérés par une impiété et une méchanceté qui ne peuvent être assez blâmées. Ni Paul, ni Matthieu, ni Luc, ni Marc, n’ont osé dire que Jésus fût un Dieu ; mais lorsque Jean eut appris que, dans plusieurs villes de la Grèce et de l’Italie, beaucoup de personnes parmi le peuple étaient tombées dans cette erreur ; sachant d’ailleurs que les tombeaux de Pierre et de Paul commençaient d’être honorés, qu’on y priait en secret, il s’enhardit jusqu’à dire que Jésus était Dieu. « Le Verbe, dit-il, s’est fait chair et a habité dans nous. » Mais il n’a pas osé expliquer de quelle manière, car en aucun endroit il ne nomme ni Jésus ni Christ, lorsqu’il nomme Dieu et le Verbe. Il cherche à nous tromper d’une manière couverte, imperceptiblement, et peu à peu. Il dit que Jean-Baptiste avait rendu témoignage à Jésus, et qu’il avait déclaré que c’était lui qui était le Verbe de Dieu.

Je ne veux point nier que Jean-Baptiste n’ait parlé de Jésus dans ces termes, quoique plusieurs irréligieux parmi vous prétendent que Jésus-Christ n’est point le Verbe dont parle Jean. Pour moi, je ne suis pas de leur sentiment, puisque Jean dit, dans un autre endroit, que le Verbe qu il appelle Dieu, Jean-Baptiste a reconnu que c’était ce même Jésus. Remarquons actuellement avec combien de finesse, de ménagement et de précaution, se conduit Jean. Il introduit avec adresse l’impiété fabuleuse qu’il veut établir ; il sait si bien se servir de tous les moyens que la fraude peut lui fournir que, parlant derechef d’une façon ambiguë, il dit : « Personne n’a jamais vu Dieu. Le Fils unique, qui est au sein du Père, est celui qui nous la révélé. » Il faut que ce fils, qui est dans le sein de son père, soit ou le Dieu verbe, ou un autre fils. Or si c’est le Verbe, vous avez nécessairement vu Dieu, puisque « le Verbe a habité parmi vous, et que vous avez vu sa gloire ». Pourquoi Jean dit-il donc que jamais « personne n’a vu Dieu » ? Si vous n’avez pas vu Dieu le Père, vous avez certainement lu Dieu le Verbe. Mais si Dieu, ce fils unique, est un autre que le Verbe Dieu, comme je l’ai entendu dire souvent à plusieurs de votre religion. Jean ne semble-t-il pas, dans ses discours obscurs, oser dire encore quelque chose de semblable, et rendre douteux ce qu’il dit ailleurs ?

On doit regarder Jean comme le premier auteur du mal, et la source des nouvelles erreurs que vous avez établies, en ajoutant au culte du Juif mort que vous adorez celui de plusieurs autres. Qui peut assez s’élever contre un pareil excès ! Vous remplissez tous les lieux de tombeaux, quoiqu’il ne soit dit dans aucun endroit de vos Écritures que tous deviez fréquenter et honorer les sépulcres. Vous êtes parvenus à un tel point d’aveuglement que vous croyez sur ce sujet ne devoir faire aucun cas de ce que vous a ordonné Jésus de Nazareth. Écoutez ce qu’il dit des tombeaux : « Malheur à vous, scribes, pharisiens, hypocrites, parce que vous êtes semblables à des sépulcres reblanchis : au dehors le sépulcre paraît beau, mais en dedans il est plein d’ossements de morts et de toutes sortes d’ordures [88]. » Si Jésus dit que les sépulcres ne sont que le réceptacle des immondices et des ordures, comment pouvez-vous invoquer Dieu sur eux ? Voyez ce que Jésus répondit à un de ses disciples, qui lui disait : « Seigneur, permettez, avant que je parte, que j’ensevelisse mon père. Suivez-moi, répliqua Jésus, et laissez aux morts à enterrer leurs morts[89]. »

Cela étant ainsi, pourquoi courez-vous avec tant d’ardeur aux sépulcres ? Voulez-vous en savoir la cause ? Je ne la dirai point, vous l’apprendrez du prophète Isaïe[90] : « Ils dorment dans les sépulcres, et dans les cavernes, à cause des songes. » On voit clairement, par ces paroles, que c’était un ancien usage chez les Juifs de se servir des sépulcres, comme d’une espèce de charme et de magie, pour se procurer des songes. Il est apparent que vos apôtres, après la mort de leur maître, suivirent cette coutume, et qu’ils l’ont transmise à vos ancêtres, qui ont employé cette espèce de magie, beaucoup plus habilement que ceux qui vinrent après eux, qui exposèrent en public les lieux (et pour ainsi dire les laboratoires) où ils fabriquaient leurs charmes.

Vous pratiquez donc ce que Dieu a défendu, soit par Moïse, soit par les prophètes. Au contraire, vous craignez de faire ce qu’il a ordonné par ces mêmes prophètes : vous n’osez sacrifier et offrir des victimes sur les autels. Il est vrai que le feu ne descend plus du ciel, comme vous dites qu’il descendit du temps de Moïse, pour consumer la victime ; mais cela, de votre aveu, n’est arrivé qu’une fois sous Moïse[91] et une autre fois longtemps après sous Élie[92], natif de Thèbes ; d’ailleurs je montrerai que Moïse a cru qu’on devait apporter le feu d’un autre lieu, et que le patriarche Abraham avait eu longtemps avant lui le même sentiment. À l’histoire du sacrifice d’Isaac, « qui portait lui-même le bois et le feu », je joindrai celle d’Abel, dont les sacrifices ne furent jamais embrasés par le feu du ciel, mais par le feu qu’Abel avait pris. Peut-être serait-ce ici le lieu d’examiner par quelle raison le Dieu des Hébreux approuva le sacrifice d’Abel, et réprouva celui de Caïn, et d’expliquer en même temps ce que veulent dire ces paroles[93] : « Si tu offres bien et que tu divises mal, n’as-tu pas péché ? » Quant à moi, je pense que l’offrande d’Abel fut mieux reçue que celle de Caïn parce que le sacrifice des victimes est plus digne de la grandeur de Dieu que l’offre des fruits de la terre.

Ne considérons pas seulement ce premier passage ; voyons-en d’autres qui ont rapport aux prémices offertes à Dieu par les enfants d’Adam. « Dieu regarda Abel et son oblation, mais il n’eut point d’égard à Caïn, et il ne considéra pas son oblation. Caïn devint fort triste, et son visage fut abattu. Et le Seigneur dit à Caïn : Pourquoi es-tu devenu triste, et pourquoi ton visage est-il abattu ? Ne pèches-tu pas, si tu offres bien et que tu ne divises pas bien ? » Voulez-vous savoir quelles étaient les oblations d’Abel et de Caïn ? « Or il arriva, après quelques jours, que Caïn présenta au Seigneur les prémices des fruits de la terre ; et Abel offrit les premiers nés de son troupeau et leur graisse. » Ce n’est pas le sacrifice, disent les Galiléens, mais c’est la division que Dieu condamna, lorsqu’il adressa ces paroles à Caïn : « N’as-tu pas péché, si tu as bien offert et si tu as mal divisé ? » Ce fut là ce que me répondit à ce sujet un de leurs évêques, qui passe pour être un des plus sages. Alors l’ayant prié de me dire quel était le défaut qu’il y avait eu dans la division [94] de Caïn, il ne put jamais le trouver, ni donner la moindre réponse un peu satisfaisante et vraisemblable. Comme je m’aperçus qu’il ne savait plus que dire : Il est vrai, lui répondis-je, que Dieu a condamné avec raison ce que vous dites qu’il a condamné : la volonté était égale dans Abel et dans Caïn, l’un et l’autre pensaient qu’il fallait offrir à Dieu des oblations ; mais quant à la division, Abel atteignit au but, et l’autre se trompa. Comment cela arriva-t-il ? me demanderez-vous. Je vous répondrai que, parmi les choses terrestres, les unes sont animées, et les autres sont privées de l’âme : les choses animées sont plus dignes d’être offertes que les inanimées au Dieu vivant et auteur de la vie, parce qu’elles participent à la vie, et qu’elles ont plus de rapport avec l’esprit. Ainsi Dieu favorisa celui qui avait offert un sacrifice parfait, et qui n’avait point péché dans la division.

Il faut que je vous demande, Galiléens, pourquoi ne circoncisez-vous pas ? Vous répondez : Paul a dit[95] que la circoncision du cœur était nécessaire, mais non pas celle du corps ; selon lui celle d’Abraham ne fut donc pas véritablement charnelle, et nous nous en rapportons sur cet article à la décision de Paul et de Pierre. Apprenez, Galiléens, qu’il est marqué dans vos Écritures que Dieu a donné à Abraham la circoncision de la chair, comme un témoignage et une marque authentique. « C’est ici[96] mon alliance entre moi et vous, entre ta postérité dans la suite des générations. Et vous circoncirez la chair de votre prépuce, et cela sera pour signe de l’alliance entre moi et vous, et entre moi et la postérité. »

Jésus n’a-t-il pas ordonné lui-même d’observer exactement la loi ? « Je ne suis point venu, dit-il[97] pour détruire la loi et les prophètes, mais pour les accomplir. » Et dans un autre endroit ne dit-il pas encore[98] : « Celui qui manquera au plus petit des préceptes de la loi, et qui enseignera aux hommes à ne pas l’observer, sera le dernier dans le royaume du ciel » ? Puisque Jésus a ordonné expressément d’observer soigneusement la loi, et qu’il a établi des peines pour punir celui qui péchait contre le moindre commandement de cette loi, vous, Galiléens, qui manquez à tous, quelle excuse pouvez-vous justifier ? Ou Jésus ne dit pas la vérité, ou bien vous êtes des déserteurs de la loi.

Revenons à la circoncision. La Genèse dit[99] : La circoncision sera faite sur la chair. Vous l’avez entièrement supprimée, et vous répondez : Nous sommes circoncis par le cœur. Ainsi donc chez vous, Galiléens, personne n’est méchant, ou criminel, vous êtes tous circoncis par le cœur [100]. Fort bien. Mais les azymes, mais la pâque ? Vous répliquez : Nous ne pouvons point observer la fête des azymes ni celle de la pâque : Christ s’est immolé pour nous une fois pour toutes, et il nous a défendu de manger des azymes. Je suis ainsi que vous un de ceux qui condamnent les fêtes des Juifs, et qui n’y prennent aucune part : cependant j’adore le Dieu qu’adorèrent Abraham, Isaac, et Jacob, qui, étant Chaldéens, et de race sacerdotale, ayant voyagé chez les Égyptiens, en prirent l’usage de leur circoncision. Ils honorèrent un Dieu qui leur fut favorable, de même qu’il l’est à moi et à tous ceux qui l’invoquent ainsi qu’Abraham. Il n’y a qu’à vous seuls à qui il n’accorde pas ses bienfaits, puisque vous n’imitez point Abraham, soit en lui élevant des autels, soit en lui offrant des sacrifices.

Non-seulement Abraham sacrifiait souvent ainsi que nous, mais il se servait de la divination comme l’on fait chez les Grecs. Il se confiait beaucoup aux augures, et sa maison trouvait sa conservation dans celle science. Si quelqu’un parmi vous, ô Galiléens ! refuse de croire ce que je dis, je vous le prouverai par l’autorité de Moïse. Écoutez-le parler : « Après ces choses, la parole du Seigneur fut adressée à Abraham dans une vision, en disant : Ne crains point, Abraham, je te protège, et ta récompense sera grande. Abraham dit : Seigneur, que me donnerez-vous ? Je m’en vais sans laisser d’enfants, et le fils de ma servante sera mon héritier. Et d’abord la voix du Seigneur s’adresse à lui et lui dit : Celui-ci ne sera pas ton héritier ; mais celui qui sortira de toi, celui-là sera ton héritier. Alors il le conduisit dehors, et lui dit : Regarde au ciel et compte les étoiles, si tu peux les compter ; ta postérité sera de même. Abraham crut à Dieu, et cela lui fut réputé à justice. » Dites-moi actuellement pourquoi celui qui répondit à Abraham, soit que ce fut un ange, soit que ce fût un dieu, le conduisit-il hors de son logis ? Car quoiqu’il fût auparavant dans sa maison, il n’ignorait pas la multitude innombrable d’étoiles qui luisent pendant la nuit. Je suis assuré que celui qui faisait sortir Abraham voulait lui montrer le mouvement des astres, pour qu’il pût confirmer sa promesse, par les décrets du ciel qui régit tout, et dans lequel sont écrits les événements.

Afin qu’on ne regarde pas comme forcée l’explication du passage que je viens de citer, je la confirmerai par ce qui suit ce même passage[101]. « Le Seigneur dit à Abraham : Je suis ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays des Chaldéens pour te donner cette terre en héritage. Abraham répondit : Seigneur, comment connaîtrai-je que j’hériterai de cette terre ? Le Seigneur lui répondit : Prends une génisse de trois ans, une chèvre de trois ans, un bélier de trois ans, une tourterelle, et un pigeon. Abraham prit donc toutes ces choses, et les partagea au milieu, et mit chaque moitié vis-à-vis l’un de l’autre ; mais il ne partagea pas les oiseaux. Et une volée d’oiseaux descendit sur ces bêtes mortes, et Abraham se plaça avec elles. » Remarquez que celui qui conversait avec Abraham, soit que ce fût un ange, soit que ce fût un dieu, ne confirma pas sa prédiction légèrement, mais par la divination et les victimes : l’ange, ou le dieu, qui parlait à Abraham, lui promettait de certifier sa promesse par le vol des oiseaux. Car il ne suffit pas d’une promesse vague pour autoriser la vérité d’une chose, mais il est nécessaire qu’une marque certaine assure la certitude de la prédiction qui doit s’accomplir dans l’avenir.

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SUPPLÉMENT [102]

AU DISCOURS DE JULIEN

par l’auteur du Militaire philosophe.

Un empereur qui se prépare à combattre les Perses avec l’épée n’a guère le temps d’employer sa plume à confondre tous les dogmes inventés par des chrétiens cent ans et deux cents ans avant lui : dogmes dont le Juif Jésus n’avait jamais parlé, dogmes entassés les uns sur les autres avec une impudence qui fait frémir, et une absurdité qui fait rire. Si Dieu avait donné une plus longue vie à ce grand homme, il eût sans doute fait rechercher tous ces monuments de fraude que les premiers chrétiens forgèrent dans leur obscurité, et qu’ils cachèrent pendant deux siècles aux magistrats romains avec un secret religieux ; il eût étalé à tous les yeux ces instruments du mensonge, comme on représente aux faux monnayeurs les poinçons et les marteaux dont ils se sont servis pour frapper leurs espèces trompeuses.

Il eût tiré de la poussière le Testament des douze patriarches[103], composé au premier siècle : ce livre ridicule dans lequel on ose faire prédire Jésus-Christ par Jacob.

Il eût exposé les romans d’Hégésippe, de Marcel, et d’Abdias, où l’on voit Simon Barjone, surnommé Pierre, allant à Rome avec Simon l’autre magicien, disputer devant Néron à qui ferait le plus de prodiges : l’un ressuscitant un parent de Néron à moitié, l’autre le ressuscitant tout à fait ; l’un volant dans les airs, l’autre cassant les jambes de son rival, après s’être fait tous deux des compliments par leurs chiens, qui parlaient très-bon latin.

Il eût montré les fausses lettres de Pilate, les fausses lettres de Jésus-Christ à un prétendu Abgare, roi d’Édesse, dans le temps qu’il n’y avait point de roi à Édesse ; les fausses lettres de Paul à Sénèque, et de Sénèque à Paul ; les fausses Constitutions apostoliques, dans lesquelles il est dit que lorsqu’on donne un bon souper, il faut porter deux portions au diacre et quatre à l’évêque, parce que l’évêque est au-dessus de l’empereur ; enfin de mauvais vers grecs attribués aux sibylles, dans lesquels on prédit Jésus-Christ en acrostiches.

Cet amas de turpitudes, dont je n’ai pas spécifié ici la dixième partie, eût sans doute porté l’indignation et le mépris dans tous ceux qui réfléchissaient. On eût reconnu l’esprit de la faction galiléenne, qui a commencé par la fraude, et qui a fini par la tyrannie.

Que n’eût-il point dit, s’il avait daigné examiner à fond les prodiges rapportés dans cinquante-quatre évangiles : un dieu fait homme pour aller à la noce chez des paysans et pour changer l’eau en vin en faveur des garçons de la noce, déjà ivres[104] ; un dieu fait homme pour aller sécher un figuier[105] en avouant que ce n’est pas le temps des figues ; un dieu fait homme pour envoyer le diable dans un troupeau de deux mille cochons[106], et cela dans un pays qui n’eut jamais de cochons en aucun temps ; un dieu que le diable emporte sur le haut d’un temple et sur le haut d’une montagne[107] dont on découvre tous les royaumes de la terre ; un dieu qui se transfigure pendant la nuit[108] et cette transfiguration consiste à avoir un habit blanc, et à causer avec Moïse et Élie, qui viennent lui rendre visite ; un dieu législateur qui n’écrit pas un seul mot ; un dieu qui est pendu en public, et qui ressuscite en secret ; un dieu qui prédit qu’il reviendra dans la génération présente avec une grande majesté dans les nuées[109] et qui ne paraît point dans les nuées comme il l’avait promis ; une foule de trépassés qui ressuscitent[110] et qui se promènent dans Jérusalem à la mort de ce dieu, sans qu’aucun sénateur romain ait jamais été instruit d’aucune de ces aventures, dans le temps que le sénat de Rome était le maître de la Judée, et se faisait rendre un compte exact de tout par le gouverneur et par tous les préposés. Quoi ! des prodiges qui auraient occupé l’attention de la terre entière auraient été ignorés de la terre entière ! Quoi ! le nom même d’évangile aurait été inconnu des Romains pendant plus de deux siècles !

Certes, si Julien avait eu assez de loisir pour rassembler toutes ces absurdités, et pour en faire un tableau frappant, il aurait anéanti cette secte enthousiaste.

Il aurait montré par quels degrés on parvint à ce point d’aveuglement et d’insolence ; comment on entassa secrètement livres sur livres, contes sur contes, mensonges audacieux sur mensonges absurdes. Il eût fait voir comment le christianisme se guinda peu à peu sur les épaules du platonisme, comment il parvint à séduire les esprits sous l’ombre d’une initiation plus parfaite que les autres initiations ; comment le serment de ne jamais révéler le secret au gouvernement servit à former un parti considérable dans l’État, et subvertit enfin le gouvernement auquel il s’était longtemps caché.

L’histoire fidèle de l’enthousiasme des premiers chrétiens, de leurs fraudes qu’ils appelaient pieuses, de leurs cabales, de leur ambition, se trouve parfaitement développée dans l’Examen important de feu milord Bolingbroke[111].

On exhorte tous ceux qui veulent s’instruire à lire cet excellent ouvrage. On les exhorte à adorer Dieu en esprit et en vérité, à fouler aux pieds toutes les affreuses superstitions sous lesquelles on nous accable.

Quiconque réfléchira verra évidemment que le but de tant de fourberies a été uniquement de s’enrichir à nos dépens, et d’établir le trône de l’ambition sur le marchepied de notre sottise. On a employé pendant seize siècles la fourberie, le mensonge, les prestiges, les prisons, les tortures, le fer, et la flamme, pour que tel moine eût quarante mille ducats de rente ; pour que tel évêque dît une fois l’an une messe en latin qu’il n’entend point, après quoi il va faire la revue de son régiment ou s’enivrer avec sa maîtresse tudesque ; pour que l’évêque de Rome usurpât le trône des césars ; pour que les rois ne régnassent que sous le bon plaisir d’un scélérat adultère et empoisonneur tel qu’Alexandre VI[112], ou d’un débauché tel que Léon X, ou d’un meurtrier tel que Jules II, ou d’un vieillard imbécile tel qu’on en a vu depuis.

Il est temps de briser ce joug infâme que la stupidité a mis sur notre tête, que la raison secoue de toutes ses forces ; il est temps d’imposer silence aux sots fanatiques gagés pour annoncer ces impostures sacrilèges, et de les réduire à prêcher la morale, qui vient de Dieu ; la justice, qui est dans Dieu ; la bonté, qui est l’essence de Dieu ; et non des dogmes impertinents qui sont l’ouvrage des hommes. Il est temps de consoler la terre, que des cannibales déguisés en prêtres et en juges ont couverte de sang. Il est temps d’écouter la nature, qui crie depuis tant de siècles : Ne persécutez pas mes enfants pour des inepties. Il est temps enfin de servir Dieu sans l’outrager.



FIN DU DISCOURS DE L’EMPEREUR JULIEN, ETC.


  1. Cet avis est de Voltaire.
  2. Voltaire a fait souvent l’apologie de Julien. Voyez tome XVII, page 316 ; XIX, 541 ; XXVI, 90 et 282 et suiv.
  3. Le commencement de cet article avait paru dans l’édition du Dictionnaire philosophique de 1767 (fin de 1766 ; voyez la lettre du roi de Prusse, du 3 novembre 1766) : il était alors intitulé Julien le philosophe, empereur romain. En le reproduisant, en 1769, sous le titre de Portrait, etc., à la tête du Discours, Voltaire y ajouta ce que j’indiquerai. L’auteur du Militaire philosophe (ouvrage dont on a parlé tome XXVII, page 117) est tout à fait étranger au Portrait de l’empereur Julien. (B.)
    — L’auteur du Militaire philosophe, à qui Voltaire attribue le Portrait de Julien qui précède le Discours, est Naigeon.
  4. Voyez Dictionnaire philosophique, au mot Apostat.
  5. xxiv, 2.
  6. La fin de cet alinéa est de 1769.
  7. Luc, ch. xxi. (Note de Voltaire.)
  8. Cet alinéa est un de ceux qui ont été ajoutés en 1769.
  9. La première édition de l’Histoire de l’empereur Julien, par l’abbé de La Bletterie, est de 1735.
  10. C’était ici que finissait la version de 1767.
  11. Montesquieu (Grandeur et Décadence des Romains, chapitre ier, alinéa 18) s’exprime ainsi : « Malheur à la réputation de tout prince qui est opprimé par un parti qui devient le dominant, ou qui a tenté de détruire un préjugé qui lui survit ! »
  12. Le continuateur de Laurent Échard est l’abbé Guyon, dont il a été déjà question (voyez tome XXV, pages 585 : XXVI, 157 et 510) ; mais l’abbé Desfontaines fut le réviseur de tout l’ouvrage, et c’est de lui que Voltaire parle ici. (B.)
  13. Expressions du P. Daniel. (Note de Voltaire.)
  14. Voyez tome XIX, page 393 ; XXVI, 289 ; et plus loin le paragraphe 23 de l’opuscule De la Paix perpétuelle.
  15. Voyez le discours qui est à la tête de l’Abrégé de l’Histoire ecclésiastique de Fleury. (Note de Voltaire.) — L’Abrégé de l’Histoire ecclésiastique de Fleury, traduit de l’anglais (ou plutôt rédigé par l’abbé de Prades), 1767, 2 vol. in-12, est précédé d’une Préface ou Discours dont l’auteur est Frédéric le Grand, roi de Prusse.
  16. Il paraît, que Julien n’était pas aussi profondément savant dans la critique de l’histoire qu’il était ingénieux et éloquent. Cet esprit de critique fut absolument inconnu à toute l’antiquité ; on recevait toutes les histoires, et on ne discutait rien. Il est très-douteux qu’il y ait jamais eu un Moïse dont la vie entière, depuis son berceau flottant sur les eaux jusqu’à sa mort arrivée à six-vingts ans sur une montagne inconnue, est un tissu d’aventures plus fabuleuses que les Métamorphoses d’Ovide. (Note de Voltaire.)
  17. 1° Il n’est pas croyable que la horde des Juifs ait eu l’usage de l’écriture dans un désert au temps où l’on place Moïse.

    2° Toute son histoire est tirée, presque mot pour mot, de la fable de l’ancien Bacchus, qu’on appelait Misem ou Mosem, sauvé des eaux. Cette fable, qu’on chantait en Grèce dès le temps d’Orphée, fut recueillie depuis par Nonnus.

    3° Flavius Josèphe, qui a ramassé tout ce qu’il a pu trouver chez les auteurs égyptiens pour établir l’antiquité de la race juive, n’a pas pu trouver le moindre passage qui eût le plus léger rapport aux prodiges prétendus de Moïse, prodiges qui auraient dû être l’éternel entretien des Égyptiens et des nations voisines.

    4° Ni Hérodote, qui a consacré un livre entier à l’histoire d’Égypte, ni Diodore de Sicile, ne parlent d’aucun de ces miracles ridicules attribués à Moïse.

    5° Sanchoniathon, dont Eusèbe a recueilli les principaux passages, Sanchoniathon, auteur phénicien, ne parle pas plus d’un Moïse que les autres ; et certainement, pour peu qu’il on eût dit un mot, le prolixe romancier Eusèbe se serait appuyé de ce témoignage, lui qui cite jusqu’aux romans de Papias, d’Hermas, de Clément, d’Abdias, de Marcel et d’Hégésippe.

    6° S’il y a eu un Moïse auteur du Pentateuque, ou ce Moïse a menti, ou Jérémie, Amos, Étienne, le disciple de Jésus, et les Actes des apôtres, ont menti. Cela est démontré. Moïse ordonne des sacrifices, Aaron sacrifie au Seigneur, et Jérémie dit expressément, ch. vii, v. 2 : « Je n’ai point ordonné à vos pères, au jour que je les ai tirés d’Égypte, de m’offrir des holocaustes et des victimes. » Moïse ne parle d’aucune autre idolâtrie que de celle du veau d’or que son frère jeta en fonte en une seule nuit, quoiqu’il faille plus de six mois pour une telle opération ; Amos, sans parler du veau d’or, dit, ch. v, v. 25 et 26 : « Maison d’Israël, m’avez-vous offert des hosties et des sacrifices dans le désert pendant quarante ans ? Vous y avez porté le tabernacle de votre Moloch, l’image de vos idoles et l’étoile de votre Dieu. » Saint Étienne, ch. vii, v. 42 et 43 des Actes des apôtres, dit la même chose, et nomme Remphan le Dieu dont on a porté l’étoile.

    Depuis que les chrétiens admirent un Agion Pneuma, un Saint-Esprit, ils assurèrent que le même Saint-Esprit avait inspiré tous les livres saints ; le Saint-Esprit mentit donc quand il inspira Moïse, ou quand il inspira saint Étienne, Amos, et Jérémie.

    7° Tout homme de bon sens un peu attentif n’a qu’à considérer les fautes énormes de géographie et de chronologie, les noms des villes qui n’existaient pas alors, les préceptes donnés aux rois quand il n’y avait point de rois, et surtout ces paroles de la Genèse, chap. xxxvi, v. 31: « Voici les rois qui régnèrent dans le pays d’Édom, avant que les enfants d’Israël eussent un roi. » Il n’y a, dis-je, qu’à ouvrir les yeux pour voir que ces livres n’ont pu être composés que longtemps après que les Juifs eurent une capitale et des espèces de monarques.

    En effet, on voit au liv. IV des Rois, chap. xxii, v. 8, et au liv. II des Paralipomènes, ch. xxxiv, v. 14, que le premier exemplaire fut trouvé sous le roi Josias, environ sept cents ans après Moïse, si l’on peut supputer un peu juste dans la confusion de cette malheureuse chronologie.

    Une remarque très-importante, c’est qu’aucun prophète, aucun historien, aucun moraliste n’a jamais cité le moindre passage des livres attribués à Moïse. Comment se peut-il faire que des interprètes de la loi n’aient jamais cité la loi, n’aient jamais dit : « Comme il est écrit dans le Deutéronome, comme il est rapporté dans les Nombres, etc. » ?

    Enfin il est de la plus grande vraisemblance que ces malheureux Juifs supposèrent un Moïse, comme les Anglais ont supposé un Merlin, et les Français un Francus. C’est ainsi que les Indiens imaginèrent un Brama, les Égyptiens un Oshiret, les Arabes un Bak ou Bacchus.

    Mais, dira-t-on, les Musulmans n’ont point supposé un Mahomet, les Romains eurent en effet un Numa. Oui; mais les Vies de Mahomet et de Numa ne révoltent point le bon sens comme la Vie de Moïse. Tout est très-vraisemblable dans Numa et dans Mahomet. Ils se sont vantés l’un et l’autre d’avoir des inspirations divines : c’est un artifice auquel ont eu recours tous ceux qui en ont voulu imposer au peuple, et le grand Scipion lui-même se disait inspiré. Toutes les actions de Mahomet et de Numa sont très-ordinaires. L’un est un homme persécuté qui résista avec courage, et qui devint un conquérant par son génie et par son épée ; l’autre est un législateur paisible. Mais tous les événements de la vie de Moïse sont plus extraordinaires que ceux de Gargantua. Si Moïse avait existé, l’auteur de sa Vie nous aurait dit du moins dans quelle époque de l’histoire égyptienne il aurait vécu. Le romancier qui écrivit cette fable n’a pas même l’attention de nommer le roi sous lequel il fait naître Moïse, ni le roi sous lequel Moïse s’enfuit, quatre-vingts ans après, avec six cent trente mille combattants. Il n’est fait mention d’aucun ministre, d’aucun capitaine égyptien. Quand on veut tromper, il faut savoir mieux tromper.

    Supposé qu’il y ait eu un Moïse, il est démontré qu’il ne peut avoir écrit les livres qu’on lui attribue ; mais Julien veut bien supposer un Moïse. Car que lui importe que ce personnage ou un autre ait composé l’absurde fatras du Pentateuque ? Ce qui indigne un esprit sensé, ce n’est pas le nom de l’auteur, c’est l’insolence des fourbes qui veulent nous faire adorer les romans juifs, en disant anathème aux Juifs ; qui exigent nos respects et notre argent en se moquant de nous ; qui prétendent nous fouler à leurs pieds au nom de Dieu, et faire trembler les rois et les peuples. C’est pour diviniser les plus infâmes fourberies qu’on fait languir dans la misère le cultivateur nourri d’un pain noir trempé de ses larmes, afin que M. l’abbé du Mont-Cassin et messieurs les abbés de cent autres abbayes nagent dans l’or et dans la mollesse ; afin que les évêques allemands disent la messe une fois par an entourés de leurs grands officiers et de leurs gardes ; afin qu’un prétendu successeur d’un Juif nommé Simon, surnommé Pierre, soit à Rome sur le trône des césars, au nom de ce même Pierre, qui n’a jamais été à Rome.

    Ô nations qui commencez à vous éclairer, jusqu’à quand souffrirez-vous cette exécrable tyrannie ? Jusqu’à quand vous laisserez-vous écraser par un monstre engraissé de votre substance, nourri de votre sang, et qui insulte à vos larmes ? Vous gémissez sous l’idole qui vous accable ; tout le monde le dit, tout le monde se plaint. Et on ne fait que de faibles efforts pour vous soulager ! on se contente d’inonder l’Italie de jésuites. On empêche des fainéants de moines, qui ont des millions de rentes, d’ajouter quelques ducats à ces millions. On donne des arrêts en papier contre le papier de la bulle In cœna Domini. Est-ce à ces fadaises que se sont bornés les peuples sensés du Danemark, de la Norvége, de la Suède, de l’Angleterre, de l’Écosse, de l’Irlande, du nord de l’Allemagne ?

    Du moins, du temps de Julien il n’y avait point d’évêque qui osât se dire le maître des rois, point d’abbé crosse, mitre, appelé monseigneur. La tyrannie sacerdotale n’était pas montée au comble de l’impudence.

    N. B. — Cette note, de feu M. Damilaville, convient à toutes les pages de ce livre. (Note de Voltaire.)

  18. Il s’en faut beaucoup que Julien se serve ici de ses avantages. La physique était, de son temps, moins avancée encore que la critique en histoire. Plus la nature a été connue, plus la genèse hébraïque est devenue ridicule. Qu’est-ce que séparer les ténèbres de la lumière ? Qu’est-ce qu’un firmament au milieu des eaux, et toutes les autres absurdités grossières dont ce livre fourmille ? (Note de Voltaire.)
  19. Il est évident en effet que la Genèse suppose que Dieu arrangea la matière, et ne la créa pas : car le mot hébreu répond au mot grec έποίηςε que que les sculpteurs mettaient au bas de leurs ouvrages ; fecit, sculpsit. Et, par une absurdité digne des Juifs, il y a dans le texte les dieux fit le ciel et la terre. Fit en cette place est pour firent ; c’est un trope très-commun chez les Grecs. (Id.)
  20. Avouons avec Cicéron que ce morceau de Platon est sublime, et qu’il demande grâce pour le galimatias dont il a inondé ses ouvrages. Quoi de plus beau que le grand Être créant des êtres immortels comme lui, qui sont ses ministres, et qui arrangent tout ce qui est périssable ? Quoi de plus beau qu’un Dieu qui ne peut communiquer que l’immortalité ? Ce qui est mortel ne paraît pas digne de lui. (Note de Voltaire.)
  21. Parce que, selon Platon, le Dieu suprême ne peut rien créer ni former qui ne soit nécessairement immortel. Julien expliquera bientôt l’opinion de ce philosophe. (Id.)
  22. L’empereur est ici dans l’illusion de toute l’antiquité. Il croit que le soleil et les planètes sont des dieux secondaires. C’est une erreur, mais assurément plus pardonnable que celle des Juifs. Les Pères de l’Église ont même attaché des anges à ces grands corps. Ce que nous appelons des anges est précisément ce que l’antiquité appela des dieux. (Id.)
  23. Cette immortalité de l’âme, ce beau dogme qui est le plus sûr rempart de la vertu, et qui établit un commerce entre l’homme et la Divinité, n’était point connu des Juifs avant Platon. Ils ne l’admirent que lorsqu’ils commencèrent, dans Alexandrie, à cultiver un peu les lettres sous les Ptolémées ; encore la secte entière des saducéens réprouva toujours cette respectable idée, et les pharisiens la défigurèrent par la métempsycose. Il n’en est fait aucune mention dans les livres attribués à Moïse. Tout est temporel chez ce peuple usurier et sanguinaire. L’auteur du Pentateuque (qui le croirait !) fait descendre Dieu sur la terre pour enseigner aux Juifs la manière d’aller à la garde-robe, et pour ne leur rien révéler sur l’immortalité de l’âme. C’est à ce sujet qu’un philosophe moderne a très-bien remarqué que le législateur des Juifs songea plutôt à leur derrière qu’à leur âme. Voici l’ordre que les Juifs supposent que Dieu lui-même leur donna pour leurs excréments, Deutéronome, chap. xxiii, v. 12, 13, et 14 : « Vous porterez un boyau à votre ceinture, vous ferez un trou rond dans la terre, et quand vous aurez fait, vous le recouvrirez. » C’est dommage que Rabelais n’ait pas approfondi cette matière dans le chapitre des Torcheculs : les Juifs, dans le désert, n’avaient ni eau, ni éponge, ni coton, ni eau de lavande. A l’égard d’une âme, il est fort douteux qu’ils en eussent une, puisque ni le Pentateuque, ni Rabelais, n’en parlent. Mais après avoir ri, il faut s’indigner qu’on ose encore vanter la sagesse de la loi mosaïque, loi puérile tout ensemble et sanguinaire, loi de voleurs et d’assassins, dans laquelle on n’admet ni récompense ni châtiment après la mort, tandis que ce dogme était si antique chez les Babyloniens, les Perses, les Égyptiens. Des esprits faux, comme Abbadie, ont tâché de pallier cette grossièreté juive. Mais ils ont en vain cherché quelque passage du Pentateuque qui pût supposer l’immortalité de l’âme, ils ne l’ont pas trouvé. (Note de Voltaire.)

    — Le philosophe moderne dont Voltaire parle en cette note est Swift ou Collins ; voyez la note, tome XXVI, page 205.

  24. Genèse, chap. ii, v. 18. (Note de Voltaire.)
  25. L’empereur oublie que le Dieu des Juifs avait déjà créé la femme, Masculum et feminam creavit eos. Genèse, chap. ier, v. 27. Il ne relève pas cette contradiction. Il dédaigne de s’appesantir sur le ridicule du jardin d’Éden et des quatre grands fleuves qui sortent de ce jardin, et des promenades de Dieu à midi dans ce jardin, et de ses plaisanteries avec Adam, et du serpent condamné à marcher sur le ventre, comme s’il avait auparavant marché sur ses jambes, et comme si sa figure comportait des cuisses, des jambes et des pieds. Chaque mot est une sottise ; on ne pouvait les spécifier toutes. (Note de Voltaire.)
  26. Genèse, ch. ii, v. 17.
  27. L’empereur a très-grande raison. Rien n’est plus absurde que la défense de manger du fruit de l’arbre prétendu de la science du bien et du mal. Il fallait, au contraire, ordonner d’en manger beaucoup, afin que l’homme et la femme apprissent à éviter le mal et à faire le bien. Qui ne voit que la fable de la pomme est une grossière et plate imitation de la Boîte de Pandore ? C’est un rustre qui copie un bel esprit. Remarquez attentivement combien ces premiers chapitres de la Genèse sont absurdes, révoltants, blasphématoires. Il fut défendu de les lire chez les Juifs avant l’âge de vingt-cinq ans. Il eût bien mieux valu les supprimer. Cette défense est ridicule. Si vous supposez qu’on aura assez de bon sens à vingt-cinq ans pour les mépriser, pourquoi les transcrire ? Si vous voulez qu’on les révère, faites-les lire à sept ans. Il en est de ces contes juifs comme des moines. Si vous voulez qu’il y ait des moines, permettez qu’on fasse des vœux avant l’âge de raison. Si vous voulez extirper la moinerie, ordonnez qu’on ne fasse des vœux que quand on sera majeur.

    Voyez, lecteur sage, pesez ces raisons. Jugez d’un livre qu’on prétend dicté par Dieu même, livre qui contient la religion de Jérusalem et de Rome, et qu’on défendait de lire dans Jérusalem comme on défend encore de le lire dans Rome. (Note de Voltaire.)

  28. Genèse, ch. iii, v. 22. (Note de Voltaire.)
  29. Le mot de blasphème n’est point trop fort. Attribuer à Dieu des choses aussi injustes que ridicules, et dont on ne voudrait pas charger les derniers des hommes, c’est un véritable blasphème ; et si l’on y prend bien garde, l’histoire des Juifs est d’un bout à l’autre un blasphème continuel contre l’Être suprême. On y voit partout la protection du ciel accordée au meurtre, au larcin, à l’inceste. C’est pour protéger des voleurs que la mer s’ouvre ; c’est pour encourager le meurtre que le soleil et la lune s’arrêtent en plein midi ; c’est enfin de la prostituée Rahab, de l’impudente Ruth, de l’incestueuse Thamar, de l’adultère Bethsabée, qu’on fait descendre Jésus-Christ, afin qu’il change l’eau en vin à des noces pour des convives déjà ivres.

    On ose avancer que Dieu, dans tout le Pentateuque, ne commande pas une seule action juste et raisonnable. Oui, je défie qu’on m’en montre une seule. Misérables fanatiques, songez qu’une seule absurdité, une seule contradiction, une seule injustice suffirait pour décréditer, pour déshonorer ce livre. Et il en fourmille ! et on ose le supposer écrit par Dieu même ! Ô comble de la démence et de l’horreur ! (Id.)

  30. L’empereur semble confondre ici l’idée de vent, de souffle, avec l’idée de l’âme. L’esprit de Dieu était porté sur les eaux signifie le vent de Dieu, le souffle de Dieu était porté sur les eaux. Ce vent est un des attributs de l’ancien chaos. Les Hébreux disaient vent de Dieu, montagne de Dieu, pour exprimer grand vent, grande montagne ; fils de Dieu, pour exprimer un homme puissant ou juste. Ce grand vent porté sur les eaux augmentait encore l’horreur du chaos. Cette idée du chaos était prise de l’ancienne cosmogonie des Phéniciens, qui précédèrent les Juifs de tant de siècles, et qui furent même très-antérieurs aux Grecs, puisqu’ils leur enseignèrent l’alphabet. Les mots grecs chaos et érèbe sont originairement phéniciens. Sanchoniathon appelle le chaos chaut-éreb, confusion et nuit. (Note de Voltaire.)
  31. Ce que dit ici l’empereur Julien est digne de son esprit juste et de son cœur magnanime. Rien n’est plus bas et plus ridicule que d’imaginer l’Être suprême, le Dieu de la nature entière, uniquement occupé d’une horde de brigands et d’usuriers, et oubliant pour elle tout le reste de la terre. Il faut convenir que du moins il n’oubliait pas les Persans et les Romains, quand sa providence punissait par eux, et exterminait ou chargeait de fers ce peuple abominable.

    Mais il faut aussi considérer que ce peuple n’eut jamais un système de théologie suivi et constant ; et quelle religion a jamais eu un système fixe ? Dans cent passages des livres juifs, vous trouvez un Dieu universel qui commande à toute la terre ; dans cent autres passages, vous ne trouvez qu’un dieu local, un dieu juif qui combat contre un dieu philistin, contre un dieu moabite, comme les dieux de Troie, dans Homère, combattent contre les dieux de la Grèce.

    Jephté dit aux Ammonites, chap. xi, v. 24, des Juges : « Ne possédez-vous pas de droit ce que votre dieu Chamos vous a donné ? Souffrez donc que nous possédions la terre que notre dieu Adonaï nous a promise. » Jérémie, ch. xlix, v. 1, demande : « Quelle raison a eue le dieu Melchom pour s’emparer du pays de Gad ? » Il est donc évident que les Juifs reconnaissaient Melchom et Chamos pour dieux. Aussi représentent-ils toujours leur dieu phénicien Adoni ou Adonaï comme jaloux des autres dieux. Tantôt ils le disent plus puissant que les dieux voisins, tantôt ils le disent plus faible. Sont-ils battus dans une vallée, ils disent que leur dieu est le dieu des montagnes, et qu’il n’est pas le dieu des vallées ; et ch. ier des Juges, v. 19, qu’il n’a pu vaincre en rase campagne, parce que les ennemis avaient des chariots de guerre. Quelle pitié ! des chars de guerre dans le pays montagneux de la Palestine, où il n’y avait que des ânes ; où la magnificence des fils d’Abimélech était d’avoir chacun un âne ; où le brigand David, à qui l’on a fait l’honneur de l’appeler roi, n’avait pas un âne en propre quand il fut oint ; où le prétendu roi Saül [I. Rois, ix, 3] courait après les deux ânesses de son père quand il fut oint, avant David ! Il eût été à souhaiter que l’empereur Julien eût eu la patience d’entrer dans ces détails. Un homme à sa place n’en a pas le loisir, le catalogue des absurdités était trop immense. (Note de Voltaire.)

  32. Pour peu qu’on lise avec attention les Épîtres de Paul et les Actes des apôtres et ceux de Thècle, on ne trouvera pas les expressions de l’empereur trop fortes. Voici ce que dit de Paul le savant lord Bolingbroke :

    « Quand les premiers Galiléens se répandirent parmi la populace des Grecs et des Romains, etc. » (Note de Voltaire.) — Ici était transcrit en entier tout le chapitre xii de L’Examen important de milord Bolingbroke (voyez tome XXVI, pages 228-232), qu’il est inutile de reproduire.

  33. Exode, ch. iv, v. 22, 23; ch. v, v. 3 ; ch. vii, v. 10. (Note de Voltaire.)
  34. Épître aux Romains, ch. iii, v. 29. (Id).
  35. Ce passage, dont l’empereur se moque avec tant de raison, est tiré du psaume lxxvii, v. 25. Ces psaumes sont un recueil d’hymnes qui ne sont qu’un éternel galimatias. On n’y voit que des montagnes qui reculent ou qui bondissent [ps. cxiii, 4], la mer qui s’enfuit [ibid., 3] avec la lune, le Seigneur qui aiguise ses flèches [ps. xliv, 3], qui met son épée sur sa cuisse. Et le but, le fond de presque tous ces hymnes, est d’exterminer ses voisins, d’éventrer les femmes, et d’écraser contre les murs les enfants à la mamelle [ps. cxxxvi, 9].

    Voici le passage dont il s’agit : « Et il envoya aux nuées d’en haut, et il ouvrit les portes du ciel, et la manne plut pour manger, et il leur donna le pain du ciel, et l’homme mangea le pain des anges. » Cela prouve manifestement que ces idiots reconnaissaient les anges corporels, mangeant, buvant, et engendrant comme les hommes. Les livres juifs disent très-souvent que les anges mangèrent, que les anges couchèrent avec les filles des hommes, qu’ils firent naître des géants, etc. (Note de Voltaire.)

  36. Virgile, Æn., X, 743.
  37. J’oserais n’être pas entièrement ici de l’avis de l’empereur Julien. Il me semble que ce n’est pas dans les caractères différents des peuples qu’on doit chercher les grandes preuves de la providence générale de l’Être suprême. On pourrait dire qu’un Romain et un Scythe diffèrent non-seulement par le climat, mais surtout par leur gouvernement et leur éducation. Ces deux causes qui rendirent autrefois ces deux nations respectables ayant absolument changé, les peuples ont changé aussi. La Providence générale éclate, ce me semble, dans les lois immuables qu’elle a prescrites à la nature, dans la profonde géométrie avec laquelle l’univers est arrangé, dans le mécanisme inimitable des corps organisés, dans le prodige sans cesse renaissant des générations, dans le nombre prodigieux des moyens certains qui opèrent des fins certaines. Voilà ce que les juifs et les chrétiens ignoraient, et ce que les philosophes ne savaient que très-confusément. (Note de Voltaire.)
  38. L’empereur Julien nous paraît aujourd’hui bien bon d’avoir daigné réfuter la fable absurde de la tour de Babel. Mais comme celle des géants qui firent la guerre aux dieux, et qui entassèrent Ossa sur Pélion, n’est pas moins extravagante, il fait très-bien de les comparer l’une avec l’autre. La seule différence est que les Grecs et les Romains ne croyaient rien de leur mythologie, et que les chrétiens étaient persuadés de la leur. La mythologie n’était point la religion de la Grèce et de Rome ; mais, par un renversement d’esprit presque inconcevable, tous les livres juifs étaient devenus la religion des juifs et des chrétiens. Tout ce qu’un misérable scribe avait transcrit dans Jérusalem, et qui était compris dans le canon hébraïque, était réputé dicté par Dieu même. Ceux qu’on a depuis si ridiculement nommés païens ne tombèrent point dans cet excès qui déshonore la raison. Ils n’attribuèrent point aux dieux les fables absurdes d’Hésiode et d’Orphée. Les Métamorphoses d’Ovide n’ont jamais passé pour un livre sacré ; et, parmi nous, l’histoire de Loth couchant avec ses deux filles, sa femme Édith changée en statue de sel, et la tour de Babel, sont des ouvrages du Saint-Esprit.

    La première éducation de nos enfants est de leur apprendre ces sottises, qu’ils méprisent bientôt. Misérables que vous êtes ! apprenez-leur à connaître un seul Dieu, à l’aimer, à être justes. Voulez-vous qu’ils soient honnêtes gens, empêchez-les de lire la Bible. (Note de Voltaire.)

  39. Genèse, ch. xi, v. 4-8. (Id.)
  40. Il faut ou qu’on ait altéré le texte de Julien, ou qu’il se soit trompé : car il était permis aux Grecs d’épouser leurs sœurs consanguines, et non pas leurs sœurs utérines. Il n’était point du tout permis chez les Perses d’épouser sa mère, comme Julien le dit. C’était un bruit populaire, accrédité chez les Romains pour rendre plus odieux les Persans, leurs ennemis. Jamais les Romains ne connurent les mœurs persanes, parce qu’ils n’apprirent jamais la langue. Ils avaient des notions aussi fausses sur les Perses, que les Italiens en eurent sur les Turcs au xvie siècle.

    Mais le raisonnement de l’empereur est très-concluant. Si Dieu a été assez indigne de la divinité pour n’aimer que la horde juive, pour ne vouloir être servi, être connu que par elle, les autres nations ne lui doivent rien. Elles sont en droit de lui dire : Régnez sur Issachar et sur Zabulon ; nous ne vous connaissons pas. C’est un blasphème horrible, de quelque côte qu’on se tourne.

    Il est certain que la Providence a pris le même soin de tous les hommes, qu’elle a mis entre eux les différences qui viennent du climat, qu’elle a tout fait ou que tout s’est fait sans lui. Dieu est le Dieu de l’univers, ou il n’y a point de Dieu. Celui qui nie la Divinité est un insensé. Mais celui qui dit : « Dieu n’aime que moi, et il méprise tout le reste, » est un barbare détestable et l’ennemi du genre humain. Tels étaient les Juifs ; et il y a bien paru. Les chrétiens, qui leur ont succédé, ont senti, malgré leurs absurdités, toute l’horreur de ce système. Pour diminuer cette horreur, ils ont dit : Tout le monde sera chrétien. Pour y parvenir ils ont prêché, persécuté, et tué. Mais ils ont été exterminés, chassés de l’Asie, de l’Afrique, et de la plus belle partie de l’Europe. Les Arabes et les Turcs ont vengé, sans le savoir, l’empereur Julien. (Note de Voltaire.)

  41. La Vulgate, Genèse, xi, 5, n’a pas le pluriel.
  42. Deutéronome, chap. v. Julien a très-grande raison sur le Décalogue. Il n’y a point de peuple policé qui n’ait eu des lois semblables et beaucoup plus détaillées. Les lois données par le premier Zoroastre, confirmées par le second, et rédigées dans le Sadder, sont d’une morale cent fois plus utile et plus sublime. En voici les principaux articles :

    Évitez les moindres péchés.
    Connaissez-vous vous-même.
    Ne désespérez point de la miséricorde divine.
    Cherchez toutes les occasions de faire le bien.
    Abhorrez la pédérastie.
    Récitez des prières avant de manger votre pain, et partagez-le avec les pauvres.
    Ne négligez pas l’expiation du baptême.
    Priez Dieu en vous couchant.
    Gardez vos promesses.
    Quand vous doutez si une chose est juste, abstenez-vous-en.
    Donnez du pain à vos chiens puisqu’ils vous servent.
    N’offensez jamais votre père qui vous a élevé, ni votre mère qui vous a porté neuf mois dans son sein.
    (Ce précepte est bien éloigné de la prétendue permission de commettre un
    inceste avec sa mère.)

    Nous ne pousserons pas plus loin cette comparaison des lois persanes avec les hébraïques. Nous dirons seulement que les lois de Zaleucus sont bien supérieures, et la morale de Marc-Aurèle et d’Épictète supérieure encore à celle de Zaleucus. (Note de Voltaire.)

  43. Julien prouve très-bien que la qualité de dieu jaloux déshonore la Divinité. De plus, ce terme de jaloux, marque évidemment que les Juifs reconnaissaient d’autres dieux sur lesquels il voulait l’emporter.

    Si leur dieu était jaloux, il était donc faible, impuissant. On n’est point jaloux quand on a l’empire suprême. Il n’y a rien à répliquer à ce que dit l’empereur Julien. C’est en vain qu’on répond : Dieu est jaloux de nos hommages, jaloux de notre amour. C’est faire de Dieu une coquette qui veut que son amant n’ait point d’autre maîtresse. Mais cette jalousie suppose qu’en effet cette femme a des rivales. Si elle n’en a point, elle est folle de les craindre. (Note de Voltaire.)

  44. Deutéronome , iv, 24.
  45. Jusqu’au temps du fougueux Athanase, on ne reconnut jamais Jésus pour Dieu. On ne lui fait point prononcer ce blasphème dans les Évangiles. Fils de Dieu signifiait un homme attaché à la loi de Dieu, comme fils de Bélial signifiait un homme débauché, un pervers. Loin d’oser l’égaler à Dieu, on lui fait dire : Mon père est plus grand que moi [Jean, xiv, 28] ; il n’y a que mon père qui sache ces choses [Luc, xii, 30] ; je vais à Dieu, je vais à mon père [Jean, xiv, 12, 28].

    Paul lui-même ne dit jamais que Jésus soit Dieu, il dit tout le contraire. [Épître aux Romains, v. 15] « Le don de Dieu s’est répandu sur nous par un seul homme, qui est Jésus-Christ. — [Ibid., xvi, 27] À Dieu, qui est le seul sage, honneur et gloire par Jésus. — Nous [Ibid., viii, 17], les héritiers de Dieu et cohéritiers de Christ. — Tout lui est assujetti, en exceptant sans doute Dieu. »

    On ne peut dire ni plus positivement ni plus souvent que Jésus n’était qu’un homme. On s’enhardit peu à peu. D’abord on le fait oint, messie, puis fils de Dieu, puis enfin Dieu. On était encouragé à ce comble de hardiesse par les Grecs et les Romains, qui divinisèrent tant de héros. C’est ainsi que tout s’établit. Le premier pas effraye ; le dernier ne coûte plus rien. (Note de Voltaire.)

  46. Nombres, chap. xxv, v. 10-12. Rien n’est plus horrible que les assassinats sacrés dont les livres juifs fourmillent. On en compte plus de trois cent mille, et cela pour les causes les plus légères. Heureusement tant d’assassinats sont incroyables. Il faut que ceux qui se plurent à les écrire eussent des âmes aussi insensées qu’atroces. Tous ces contes sont infiniment au-dessous de l’histoire de Gargantua, qui avalait sept pèlerins en mangeant des laitues. Du moins Rabelais donnait son extravagant roman pour ce qu’il était, et on ose faire Dieu auteur du roman où il est dit qu’on tue en un jour vingt-quatre mille Juifs pour une Madianite. (Id.)
  47. Voyez : un homme des enfants d’Israël vint, et amena à ses frères une Madianite ; ce que Phinées, fils d’Éleazar, ayant vu, il se leva du milieu de l’assemblée, et prit une javeline en main ; et il entra vers l’homme israélite dans la tente, et les transperça tous deux par le ventre, l’homme israélite et la femme ; et la plaie fut arrêtée, et il y en eut vingt-quatre mille qui moururent de cette plaie. Nombres, chap, xxv, v. 6 et suiv. (Note de Voltaire.)
  48. Nombres, xxv, 11.
  49. Il est à souhaiter que Julien nous eût dit quels étaient cet Hermès, cet Annus, et ce Bélus, Hermès n’est point un nom égyptien; Annus et Bélus ne sont point des noms chaldéens. Hermès était l’ancien Thaut, que Sanchoniathon dit avoir vécu huit cents ans avant lui, et dont il cite les ouvrages. Or Sanchoniathon était contemporain de Moïse tout au moins, s’il n’était pas plus ancien. Nous n’avons aucun fragment de l’antiquité qui parle des livres de Bel, qu’on a nommé Bélus. Pour Annus, il est absolument inconnu. (Note de Voltaire.)
  50. C’est ici ce qu’on appelle un argument ad hominem. « Je vous passe la guérison de quelques boiteux, de quelques démoniaques. » Il semble qu’en effet Julien avait le faible de croire à toutes les guérisons miraculeuses d’Esculape, et qu’avec tous les Grecs et tous les Romains, il reconnaissait des démoniaques. Toutes les maladies inconnues étaient attribuées aux mauvais génies chez les Romains et chez les Grecs. Les Juifs n’avaient pas manqué d’ajouter cette superstition à toutes celles dont ils étaient accablés. L’exorcisme était établi depuis longtemps chez eux comme chez les Grecs. Julien dit donc aux chrétiens : Vous exorcisez, et nous aussi ; vous guérissez des boiteux, et nous aussi. Il pouvait même ajouter : Vous avez ressuscité des morts, et nous aussi. Car chez les Grecs, Pélops, Hippolyte, Eurydice, furent ressuscités. Apollon fut chassé du ciel pour avoir ressuscité trop de morts. Il semble que les nations aient disputé à qui dirait le plus de sottises. (Note de Voltaire.)
  51. Julien pouvait se passer de citer ce bouclier tombé du ciel. S’il est abominable d’adorer une croix, il est ridicule de révérer un bouclier. Tous les peuples ont adopté de pareilles rêveries. On gardait dans Jérusalem un boisseau de la manne céleste. Les rois francs ont eu leur ampoule apportée par un pigeon, et leur oriflamme leur fut donnée par un ange. La maison de Lorette est venue par les airs. Ces bêtises sont inventées dans des temps grossiers. On en rit ensuite, et on les laisse subsister pour la populace, qui les aime. Mais il vient un temps où le plus bas peuple n’en veut plus. Les savetiers de Stockholm, d’Amsterdam, de Londres, de Berlin, les réprouvent. Il est temps que le reste de l’Europe devienne raisonnable. (Note de Voltaire.)
  52. Il faut plaindre Julien s’il a cru de bonne foi à Esculape. Mais il dit : « Ce sont des vérités couvertes par la fable. » Il semble que le fond de sa pensée soit seulement que la médecine est un don de Dieu, que la Providence a mis sur la terre les remèdes à côté des maux, et que cette même Providence accorde à quelques hommes le talent très-rare d’être de bons médecins. Il faut du génie dans cet art comme dans tous les autres. Hippocrate était certainement un homme de génie ; et quand l’empereur reproche aux Hébreux de n’avoir jamais eu de pareils hommes, le reproche est très-juste. Ils n’eurent d’artistes en aucun genre. Ils avouent eux-mêmes que quand ils voulurent enfin avoir un temple comme les autres nations au lieu de promener un coffre de bourgade en bourgade, leur magnifique roi Salomon [III, Rois, v. 6] fut obligé de demander des ouvriers au roi de Tyr : ce qui cadre fort mal avec la prétendue sculpture et la prétendue dorure de leur coffre dans le désert. Il faut avoir des forgerons et des menuisiers avant d’avoir des médecins. Le peuple juif fut toujours le plus ignorant des peuples de Syrie : aussi fut-il le plus superstitieux et le plus barbare. (Note de Voltaire.)
  53. C’est ici où Julien triomphe. La conduite réciproque des athanasiens et des ariens est monstrueuse ; et malheureusement, les chrétiens ont toujours été agités de cette même fureur, dont les massacres de Paris et d’Irlande ont été la suite exécrable.

    Telle a été la funeste contradiction qui fait la base du christianisme, que cette secte a toujours cru aux livres juifs, en abhorrant, en massacrant les Juifs. Phinées [Nombres, xxv, 9] fait tuer vingt-quatre mille de ses compatriotes : donc nous devons tuer tous ceux qui ne pensent pas comme nous. Moïse [Exode, xxxii, 28] en fait égorger un jour vingt-trois mille. Samson met le feu aux moissons de ses maîtres [Juges, xv, 4, 3] avec trois cents renards liés par la queue. Jahel assassine Sizara [Juges, iv, 21] ; Aod assassine son roi Églon [Ibid., iii, 21] ; Judith [Judith, xiii, 10] assassine dans son lit son amant Holopherne ; le sage Salomon assassine son frère Adonias [III, Rois, ii, 25] : donc nous devons tuer, brûler, assassiner tous les hérétiques, et les Juifs même qui nous ont enseigné ces homicides.

    Or il y a toujours eu chez les chrétiens plusieurs sectes différentes depuis Jésus ; toutes se sont appelées hérétiques réciproquement : ainsi chacune a exercé le brigandage et le meurtre de droit divin.

    Tantum relligio potuit suadere malorum !

    (Lucr., lib. I, 102.)

    Ô nature ! ô sainte philosophie ! éclairez donc enfin ces malheureux, adoucissez leurs abominables mœurs ; changez ces monstres en hommes. (Note de Voltaire.)

  54. On a reproché beaucoup à l’empereur Julien d’avoir dit que ce Sergius était un homme du peuple. On lui oppose les Actes des apôtres, qui disent [xiii, 7] que Sergius était proconsul de l’île de Chypre. Mais ce n’est pas Julien qui se trompe : c’est le chrétien, demi-juif, auteur des Actes des apôtres, quel qu’il soit. Il n’y eut jamais de proconsul en Chypre. Cette île était de la dépendance du proconsul de Cilicie. Ce sont là des choses dont un empereur est mieux instruit qu’un faiseur d’actes d’apôtres. Le nom de Sergius est romain. Il n’est pas probable qu’un Romain se soit fait chrétien tout d’un coup sur la parole d’un énergumène tel que Paul, qui lui parlait pour la première fois, et qui ne savait pas la langue latine. Enfin entre un empereur et un homme moitié chrétien, moitié juif, il n’y a pas à balancer. Certainement un empereur aussi instruit que Julien devait mieux connaître les usages des Romains qu’un demi-juif de la lie du peuple, qui écrit les faits et gestes de Paul, de Simon, d’André et de Philippe. (Id.)
  55. L’empereur bat toujours les Galiléens par leurs propres armes. Il suppose avec eux qu’ils descendaient d’Abraham, quoique cette généalogie n’ait aucune vraisemblance. Comment un Chaldéen aurait-il quitté un si beau pays pour aller s’établir dans les rochers de la Palestine par ordre de Dieu ? Toute l’histoire d’Abraham est aussi fabuleuse que celle de Moïse. Le fils d’un potier de Mésopotamie qui se transplante vers Hébron, et qui de là va à la cour de Pharaon chercher du blé à cinq cent milles, est bien extraordinaire. Mais qu’il vende en quelque sorte sa vieille femme au roi d’Égypte, ce n’est qu’une extravagance dégoûtante. Il ne manquait à ces plates aventures que de vendre encore sa belle femme, âgée de soixante et quinze ans, à un prétendu roi du désert de Gérare ; et c’est à quoi la Bible ne manque pas [Genèse, xx, 2]. Toute l’histoire d’Abraham est absurde. Julien n’en relève pas le ridicule, parce que son principal objet est le ridicule des Galiléens. (Note de Voltaire.)
  56. I. Rois, viii, 6 et suiv.
  57. Remarquez attentivement que l’empereur ne dit pas que Jésus soit né sous Cyrénius : ce serait une ignorance impardonnable. Il dit que les chrétiens le font naître sous ce proconsul. En effet, c’est ce qu’on lit dans l’Évangile attribué à Luc, ch. II, v. 2. Or rien n’est plus faux. Il est constant par tous les monuments de l’histoire que c’était Varus qui gouvernait alors la Syrie, et que Cyrénius n’eut cette place que dix ans après l’année où l’on place la naissance de Jésus. Cet anachronisme démontre le mensonge. Il est visible que Julien releva cette impertinence, et que Cyrille, n’ayant rien à répondre, la retrancha des fragments qu’il osait vouloir réfuter.

    « Ne dites-vous pas qu’il fut compris avec ses père et mère dans le dénombrement sous Cyrénius ? » Il est naturel qu’après ces mots Julien en montre toute la turpitude, et qu’il fasse voir qu’il n’y eut alors ni de Cyrénius, ni de dénombrement. Mais point du tout ; vous trouvez tout de suite ces mots : « Dites-moi quel bien il a fait après sa naissance ? » Cela n’est point lié, cela n’a point de sens. Quel rapport le bien que Jésus n’a pas fait après sa naissance peut-il avoir avec Cyrénius et un faux dénombrement ? Il est clair qu’il y a ici une grande lacune. Julien a dû dire : Vous êtes des imposteurs ignorants ; vous ne savez ni en quelle année votre Jésus est né, ni sous quel proconsul. Vous imaginez, dans le galetas où vous avez écrit ce tissu d’absurdités, qu’il y eut un dénombrement universel, ce qui est très-faux ; mais en quelque temps et en quelque endroit que Jésus soit né, quel bien a-t-il fait ?

    Tel est le sens clair et naturel du texte.

    Quel bien a-t-il fait ? Ce n’est pas assurément aux Juifs, qui sont devenus le plus malheureux peuple du globe ; ce n’est pas à l’empire romain, dont les tristes débris languissent sur les bords du Danube ; ce n’est pas aux chrétiens, qui se sont continuellement déchirés. Si, pendant sa vie, on suppose, pour lui faire honneur, qu’il a chassé du temple des marchands [Jean, ii, 15] qui devaient y être ; qu’il a ruiné un marchand de cochons en les noyant [Matth., viii, 32 ; Marc, v, 13] ; qu’il a séché un figuier pour n’avoir pas porté des figues [Matth., xi, 19 ; Marc, xi, 13] « quand ce n’était pas le temps des figues » ; que le diable l’a emporté sur le haut d’une montagne [Matthieu, iv, 8; Luc, iv, 5], etc., etc. ; voilà certes de grands biens faits à la terre ! voilà des actions dignes d’un Dieu ! (Note de Voltaire.)

  58. L’empereur n’examine pas si cet Évangile est en effet de Jean. Il n’entre dans aucune discussion critique sur ces Évangiles, qui furent si ignorés des Romains pendant près de trois cents ans qu’aucun auteur romain ne cite jamais le mot d’évangile. Il y en avait cinquante-quatre faits en divers temps par les différentes sectes des chrétiens. Il est évident que celui qui fut attribué à Jean fut composé par un platonicien qui n’était que médiocrement au fait de la secte juive : car il fait dire à Jésus beaucoup de choses que Jésus n’a jamais pu dire. Entre autres celle-ci, ch. xiii, v. 34 : « Je vous donne un commandement nouveau, c’est que vous vous aimiez les uns les autres. » Ce commandement était fort ancien. La loi mosaïque avait dit, Lévitique, ch. xix, v. 18 : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »

    Observons que le mot de verbe, la doctrine du verbe, furent entièrement inconnus aux Juifs et aux premiers chrétiens. Quelques Juifs attendaient toujours un libérateur, un messie, mais jamais un verbe. La doctrine du premier chapitre attribué à Jean est probablement d’un chrétien platonicien d’Alexandrie. Si tous ces différents Évangiles se contredisent, ce n’est pas merveilles. Ils étaient tous faits secrètement dans de petites sociétés éloignées les unes des autres ; on ne les communiquait pas même aux catéchumènes. C’était un secret religieux ; pendant près de deux siècles, aucun Romain n’en eut connaissance. Et après cela, des Abbadie, des Houteville, auront l’impudence de nous dire que les Évangiles ont été authentiques ! Fourbes insensés, montrez-moi un seul historien romain qui ait connu le mot d’évangile ! (Note de Voltaire.)

  59. Les Juifs furent toujours plongés dans la plus crasse ignorance jusqu’au ixe siècle de notre ère vulgaire, où ils apprirent quelque chose dans les écoles des Arabes.

    Les mots même de géométrie, d’astronomie, ne se trouvent dans aucun de leurs livres antérieurs à cette époque. Ils avaient de la musique, mais à la manière des sauvages, sans clef, sans mode. L’art de noter les tons leur était inconnu. Ils apprenaient par routine des chants qu’ils ont conservés jusqu’à nos jours. Quiconque les a entendus dans leurs synagogues a cru entendre chanter les diables. Leurs hurlements, qu’ils appellent musique, sont si insupportables aux oreilles les moins délicates qu’on appelle communément sabbat un bruit discordant et désagréable. Quand des clameurs confuses se font entendre, on dit : Quel sabbat ! À l’égard d’écoles de médecine, ils n’en eurent jamais. Il aurait fallu connaître l’anatomie, et ce nom fut autant ignoré d’eux que les termes de géométrie, d’astronomie, de physique, et même de chirurgie. Il y eut chez eux des charlatans, mais jamais des médecins qui eussent étudié le corps humain et la matière médicale. La chirurgie consistait à panser les blessures avec du vin et de l’huile. L’usage de quelques simples préparés par des femmes leur tenait lieu de tous médicaments ; et en cela seul ils étaient peut-être plus heureux que nous. Dans leurs maladies graves, ils avaient recours à leurs prêtres, à leurs devins, à leurs voyants, qu’ils appelèrent depuis prophètes, comme les Caraïbes à leurs jongleurs. Quand les Juifs connurent les diables, ils leur attribuèrent toutes les maladies : donc elles ne pouvaient être guéries que par les prêtres. Celui qui réchappait croyait que le prêtre l’avait guéri ; celui qui mourait était enterré. (Note de Voltaire.)

  60. L’empereur Julien n’examine pas si l’histoire de Salomon est vraie, et s’il a écrit les livres qu’on lui attribue ; il s’en tient à ce que les Juifs en disent. L’immensité de ses richesses, et le nombre de ses femmes, et ses livres, étonnent les pauvres gens de ce siècle. Mille femmes dans sa maison, à deux servantes seulement pour chaque dame, c’était trois mille femmes sous le même toit. S’il faisait, comme Doujat et Tiraqueau, un enfant à chaque femme et un livre par an, voilà de quoi peupler et de quoi instruire toute la terre.

    Il n’était pas moins grand mangeur que grand auteur. Le troisième livre des Rois, chap iv, v. 22 et 23, nous apprend qu’on consommait par jour, pour sa seule table, « quatre-vingt-dix tonneaux de farine, trente bœufs, cent moutons, autant de gibier, autant de cerfs, de chevreuils, de bœufs sauvages et de volaille ». Il n’est point parlé du vin ; mais puisque Salomon mangeait quatre-vingt-dix tonneaux de farine chaque jour, il est à croire qu’il avalait quatre-vingt-dix queues de vin. Ses écuries étaient encore plus admirables que ses cuisines, car le Saint-Esprit assure positivement, v. 26, « qu’il avait quarante mille écuries pour ses chevaux de carrosse, et douze mille chevaux de selle ». Il est vrai que le même Saint-Esprit, dans les Paralipomènes, liv. II, chap. i, v. 14, avoue ingénument que Salomon n’eut que « quatorze cents carrosses et douze mille chevaux de selle » ; mais aussi il faut considérer que ce même Saint-Esprit, se repentant de lui avoir donné si peu de chevaux au chapitre i, lui en accorde « quarante mille pour ses écuries », au chapitre ix, v. 25, outre « douze mille cavaliers ». Il faut avouer que de tous les rois qui ont fait des livres, il n’y en a aucun qui ait eu autant de carrosses que Salomon, pas même le roi de Prusse ; mais je crois que ce roi, tout huguenot qu’il est, a une meilleure cavalerie que Salomon. J’accorde en récompense qu’il a fait moins de proverbes. Mais il a fait des lois. Il a écrit l’histoire de son pays, qui vaut mieux que l’histoire juive.

    À l’égard des livres de Salomon, qui connut tout depuis le cèdre jusqu’à l’hysope, on pourrait les mettre avec ses sept cents épouses et ses trois cents concubines. Il est fort vraisemblable que quelque bel esprit juif donna ses rêveries sous le nom de Salomon, longtemps après le règne de ce prince. Il n’y a pas, dans les Proverbes, une sentence qui fasse apercevoir que c’est un roi qui parle.

    « La divination [Proverbes, xvi, 10] est sur les lèvres du roi, et sa bouche ne trompera point dans ses jugements. » (Quel est le souverain assez fat pour parler ainsi de lui-même ?)

    « La colère du roi est un avant-coureur de la mort, l’homme sage tâchera de l’apaiser [xvi, 14]. »

    « La vie est dans la gaieté du visage du roi [xvi, 15], et sa clémence est comme une pluie du soir. » (Ne sont-ce pas là des discours d’esclaves ? Est-ce ainsi qu’un prince s’explique ?)

    « Celui qui cache son blé est maudit des peuples [xi, 26], et ceux qui vendent leurs blés sont bénis. » (Ce proverbe est apparemment d’un boulanger.)

    « L’espérance de celui qui attend est une perle très-agréable [xvii, 8] : de quelque côté qu’il se tourne, il agit prudemment. » (On ne voit pas trop en quoi consiste la beauté de ce proverbe, il ressemble à « Fiche ton nez dans mon épaule, et tu y trouveras du beurre salé. »)

    La description, au chapitre vii, d’une gourgandine qui attend un jeune homme au coin d’une rue n’est pas assurément d’une grande finesse. Julien ne se trompe pas en disant que les Grecs écrivaient mieux.

    Les chrétiens ont poussé la sottise, non-seulement jusqu’à croire ou à tâcher de croire ces livres d’un petit peuple détesté et persécuté par eux, mais jusqu’à admirer le style plat et grossier dans lequel ils sont écrits. C’est du sublime, à ce que disent les pédants de collège. Virgile n’a fait rien de si beau que ce verset d’un psaume : « Ouvre ta bouche bien grande [lxxx, 10], et tu la trouveras remplie de viande. » Tibulle n’a rien écrit de si délicat que le Cantique des cantiques : car il n’y est parlé que de tétons, de baisers sur la bouche, du doigt mis dans l’ouverture, et du ventre qui éprouve de petits tressaillements. Il faut absolument que ce soit le roi Salomon qui ait composé cette églogue ordurière. Il n’y a qu’un roi qui ait pu parler d’amour avec tant de finesse et de grâce. Et encore faut-il que ce soit un roi inspiré par Dieu même : car les ordures dont le Cantique des cantiques est plein sont visiblement le mariage de Jésus et de son Église. Julien ne nie pas qu’elle ait épousé Jésus, et qu’elle ait eu pour dot le sang des peuples ; mais il nie que le paillard Salomon soit un grand écrivain. (Note de Voltaire.)

  61. Épître aux Romains, ch. xiv, v. 3. (Note de Voltaire.)
  62. Il est triste que Julien atteste le maître des dieux qu’il a appris la médecine d’Esculape. Il regarde comme des inspirations d’Esculape quelques remèdes qu’il a découverts par la sagacité de son génie. Il est bien vrai qu’à parler rigoureusement on peut regarder tout comme un don de Dieu. Toute découverte que fait un homme de génie n’est que le résultat des idées que Dieu nous donne : car nous ne nous donnons rien nous-mêmes, nous recevons tout. Homère reçut de Dieu le don de l’invention et de l’harmonie en poésie ; Archimède reçut le don de l’invention en mathématiques ; Hippocrate, celui du pronostic en médecine ; mais le texte de Julien semble supposer une inspiration particulière. Ce passage, pris à la lettre, serait moins d’un philosophe que d’un enthousiaste. Nous pensons qu’il ne faut l’entendre que dans un sens philosophique, et que Julien ne veut dire autre chose, sinon que tous les dons du génie sont des dons de la Divinité. (Note de Voltaire.)
  63. Julien met ici le doigt dans la plaie. Il est démontré que, de son temps, les dogmes des chrétiens étaient absolument contraires non-seulement à ceux des Juifs, mais à ceux de Jésus. Rien ne s’écarte plus de la loi du Christ que le christianisme. Jésus fut circoncis, Jésus recommanda l’observation de la loi mosaïque, Jésus ne mangea point de cochon, il ne dit pas un mot de la trinité, pas un mot du péché originel. On ne voit pas que Jésus ait jamais dit la messe. Le mot de sacrement ne se trouve pas plus dans l’Évangile que dans le Pentateuque. Les chrétiens ont changé de siècle en siècle toute sa religion, et ce qui est très-étrange, mais très-vrai, c’est que le mahométisme approche beaucoup plus de la religion de Jésus que le christianisme : car les musulmans sont circoncis comme lui, s’abstiennent du cochon comme lui, croient en un seul Dieu comme lui ; ils n’ont point imaginé de sacrements, ils n’ont point de simulacres. Si Jésus revenait au monde, et qu’il entrât dans la cathédrale de Rome chargée de peintures et de sculptures, retentissante des voix de deux cents châtrés, s’il y voyait un homme coiffé de trois couronnes, adoré sur un autel, et s’imaginant commander aux rois, de bonne foi reconnaîtrait-il sa religion ? (Id.)
  64. Il est dit expressément dans l’Exode, chap. xxii, v. 28 : « Vous ne maudirez point les dieux ; » mais on ne sait pas trop ce que ce passage signifie. Les anciens Juifs, comme Flavius Josèphe et Philon, l’entendent à la lettre. Vous ne maudirez point les dieux étrangers, de peur qu’ils ne maudissent le vôtre. C’est le sentiment d’Origène. On a prétendu depuis que par les dieux il faut entendre les juges du peuple d’Israël ; mais il semble bien ridicule de donner le nom de dieux à des juges. Lorsqu’on donne des lois, on ne se sert point de métaphores si recherchées. On emploie le mot propre, on ne trompe point par des équivoques ceux à qui l’on parle. Toutefois il faut avouer que la langue hébraïque était si pauvre, si confuse, si mal ordonnée, qu’il n’y a presque pas un passage important dans les livres juifs qui ne soit susceptible de trois ou quatre sens différents ; c’est la langue de la confusion, c’est la véritable tour de Babel, et c’est dans ce cloaque d’équivoques que des fourbes ambitieux ont puisé des dogmes qui ont répandu sur une grande partie de la terre cet esprit de dispute, de fourberie, de méchanceté, qui arma tant de peuples les uns contre les autres, et qui fit répandre des torrents de sang. (Note de Voltaire.)
  65. C’est dans la première épître aux Corinthiens, chap. vi, v. 9-11. Plusieurs anciens exemplaires grecs portent: « Vous avez été tout cela, καὶ ταῦτα τινὲς ἦτε » ; mais tous les anciens exemplaires latins portent : et hœc quidem fuistis, et non pas quidam fuistis. Il importe peu de savoir si les garçons de boutique de Corinthe à qui Paul écrit cette lettre avaient tous été ivrognes, voleurs, paillards et sodomites, ou si la plus grande partie avait eu toutes ces belles qualités, La question est de savoir si de l’eau fraîche peut laver tant de crimes : c’est là de quoi il est question.

    Ah nimium faciles, qui tristia crimina cædis
    Fluminea tolli posse putatis aqua !

    (Ovid., Fast., II, 45-46.)

    Les expiations furent le principal objet de toutes les religions. Les charlatans de tous les pays firent aisément accroire à la populace qu’on lave l’âme comme on lave le corps. On croit que les brachmanes furent les premiers qui imaginèrent ces ablutions. Les prêtres égyptiens baptisaient tous leurs initiés; les Juifs prirent bientôt cette coutume, ainsi que tant d’autres cérémonies égyptiennes. Non-seulement on arrosait les prêtres quand on les consacrait, mais on arrosait les lépreux quand on les supposait guéris. Le baptême des prosélytes se faisait par l’immersion totale du corps. Une femme étrangère enceinte qui embrassait la religion juive était mise toute nue dans l’eau ; il fallait même qu’elle y plongeât la tête, et alors l’enfant dont elle accouchait était réputé juif.

    D’ordinaire il n’appartenait qu’aux prêtres de baptiser ; mais ceux qui se disaient prophètes, sans être prêtres, se mêlaient de baptiser aussi, Jean le baptiseur, se donnant pour prophète, se mit à baptiser dans le Jourdain tous ceux qui voulaient expier leurs crimes, et il eut même des disciples qui firent une secte nouvelle, laquelle subsiste encore vers l’Arabie. Jésus fut baptisé par lui, et ne baptisa jamais personne. Les chrétiens attachèrent depuis à leur baptême une vertu singulière. Le vol, le meurtre, le parricide, tout était expié au nom de leur Trinité ; c’est ce que Julien semble avoir ici principalement en vue : il se souvenait que Constantin son grand-père, et Constance son oncle, avaient attendu l’heure de leur mort pour être baptisés, dans la ridicule espérance qu’un bain d’eau froide leur donnerait une vie éternellement heureuse, après s’être souillés à loisir d’incestes, de rapines, de meurtres, et, de parricides. (Note de Voltaire.)

  66. Le raisonnement de l’empereur est très-convaincant. Ce passage du Deutéronome, chap. xviii, v. 15, ne peut guère regarder que Josué, qui succéda à Moïse. On ne peut s’étonner assez de l’audace des premiers chrétiens, qui corrompaient tous les passages des anciens livres juifs pour y trouver des prédictions de leur Jésus. Si Issachar est comparé à un âne, cela veut dire que Jésus entrera dans Jérusalem sur un âne. Si le prophète Isaïe [viii, 3] dit qu’une femme ou fille accouchera d’un garçon qui s’appellera partagez vite les dépouilles, cela signifie que Marie, femme du charpentier Joseph, qui avait déjà deux enfants, accouchera de Jésus et demeurera vierge. Il ne faut pourtant pas s’étonner que de pareilles allusions, de pareilles prédictions, trompassent les ignorants et les faibles. Des enthousiastes leur disaient : Tenez, lisez, voyez ; Jésus a été prédit partout, Jésus est Dieu, il viendra bientôt dans une nuée pour vous juger. Le monde va finir, il l’a prédit lui-même ; donnez-nous votre argent, et vous aurez le royaume des cieux. Les femmelettes de tous les pays se laissent prendre à ces pièges. La canaille s’attroupe autour du charlatan, et enfin les grands sont obligés de suivre cette canaille devenue trop formidable. (Note de Voltaire.)
  67. L’empereur a évidemment raison, et de telles absurdités devaient le mettre en colère. C’était une ancienne erreur asiatique d’imaginer que les dernières paroles des mourants étaient des espèces de prédictions. Dans cette idée, l’auteur de la fable de la Genèse imagine que Jacob fait un testament prophétique, et c’est sur ce modèle qu’un chrétien du Ier siècle fabriqua aussi le Testament des douze Patriarches [voyez tome XVII, page 302] que nous avons encore tout entier, et qui est aussi absurde que le testament du père Jacob. Ce Jacob assemble donc ses enfants autour de lui, Genèse, ch. xlix ; il dit à Ruben qu’il ne sera pas fort riche, parce qu’il a couché avec sa belle-mère. Il maudit Siméon et Lévi, et cependant Lévi eut le meilleur partage, puisqu’il eut la dîme. Il fait la meilleure part à Juda, et il faut bien que ce soit quelqu’un de la tribu de Juda qui ait forgé ce beau testament.

    « Juda est un jeune lion, il ira à la proie, ses frères le loueront, la verge d’entre les cuisses ne sera point ôtée de Juda jusqu’à ce que Silo vienne : Juda liera son ânon et son ânesse à la vigne, il lavera sa robe dans le vin. »

    « Zabulon sera sur le bord de la mer. » (En cela le bonhomme se trompa ; Zabulon n’eut jamais de port.)

    « Issachar sera comme un âne. » (Quand Jacob en aurait dit autant des onze autres tribus, il ne se serait pas trompé.)

    « Dan sera une couleuvre dans le chemin, et mordra le pied du cheval. » (Remarquez que plusieurs Pères ont cru que l’Antéchrist viendrait de la tribu de Dan.)

    « Gad sera troussé pour combattre et pour s’enfuir. »

    « Nephtali est un cerf donnant des discours de beauté. »

    « Le fils de Joseph croît, et les filles ont couru sur la muraille. »

    « C’est de là que sort le pasteur, caillou d’Israël. »

    Si on y avait songé, le pasteur caillou d’Israël aurait bien plus désigné Jésus, qu’on appelle le bon pasteur et la pierre angulaire, que non pas le lion de Juda : car en quoi Jésus a-t-il été un lion ? C’est donc la verge et le chef d’entre les cuisses, qui, selon les Pères grecs, est une prophétie de Jésus. Quelle pitié et quel comble de bêtise ! Les centuries de Nostradamus ne sont-elles pas cent fois plus raisonnables ?

    Voyez avec quelle force ces extravagances sont réfutées par le curé Meslier. Ce curé était véritablement le bon pasteur. II donna tous les ans à ses pauvres paroissiens ce qu’il avait épargné sur son modique revenu. Il demanda pardon à Dieu, en mourant, d’avoir enseigné le christianisme. Son testament, qui a été imprimé plusieurs fois [voyez tome XXIV, page 293], vaut mieux sans doute que le testament de Jacob. Il rend raison avec une simplicité naïve de son horreur pour la religion sophistique. Il montre le ridicule de toutes ces prétendues prophéties, de tous ces miracles, de tous ces engins dont les scélérats se sont servis pour enlacer des imbéciles, et pour les rendre quelquefois aussi méchants, aussi barbares qu’eux-mêmes. (Note de Voltaire.)

  68. Nous n’avons plus le livre de Julien, dans lequel il daigna examiner cette épouvantable et ridicule contradiction entre la généalogie donnée par Matthieu et celle donnée par Luc. Il releva sans doute avec son éloquence ordinaire la misérable absurdité de ces deux généalogistes, qui sont entièrement opposés sur le nombre et les noms des prétendus ancêtres de Jésus, et qui, pour comble d’impertinence, font la généalogie de Joseph, qui, selon eux, n’est pas père de ce Jésus, au lieu de faire la généalogie de Marie, qui, selon eux, ne fut engrossée que par le Saint-Esprit. Avec quelle force ce judicieux empereur dut-il faire voir l’abrutissement des misérables qui cherchent à pallier des mensonges si grossiers et si détestables ! Mais que ne dut-il point dire de ces monstres qui persécutent, qui livrent aux bourreaux, au fer, aux flammes, des hommes dont l’unique crime est de ne pas croire ces mensonges ! « Luc et Matthieu, deux demi-juifs demi-chrétiens, se contredisent : crois qu’ils ont parlé tous deux de même, ou je t’égorge. Tu ne peux le croire : dis que tu le crois, ou je te fais brûler. » Dieu de bonté ! jusqu’à quand cette inconcevable fureur règnera-t-elle dans une partie de la terre ? (Note de Voltaire.)
  69. Jean, i, 3.
  70. Nombres, chap. xxiv, v. 17. (Note de Voltaire.)
  71. Deutéronome, chap. v et vi. (Id.)
  72. Évangile de Jean, ch. i. (Note de Voltaire.)
  73. Jean, i. (Id.)
  74. Isaïe, xxvi et xxvii. (Id.)
  75. xxxvii, 16.
  76. Genèse, vi, 2 et suiv.
  77. Exode, chap. iv. (Note de Voltaire.)
  78. Deut., chap vi. (Note de Voltaire.)
  79. Matth., xxviii. (Id.)
  80. Lévit., xvi. (Note de Voltaire.)
  81. Ibid., v. 15-16. (Id.)
  82. Act., x, 15. (Note de Voltaire.)
  83. Lévit., xi ; et Deut., xiv. (Id.)
  84. Exod., xii, 14 et 15. (Note de Voltaire.)
  85. Épître aux Romains, x, 4.
  86. Deut., iv, 2 ; et xxvii, 26. (Note de Voltaire.)
  87. C’est ici peut-être l’argument le plus fort de l’empereur Julien. Il est dit dans cent endroits qu’il faut suivre en tout la loi mosaïque. Les Juifs, en aucun temps, n’en ont jamais retranché un mot et n’y ont jamais ajouté une syllabe. Jésus l’a accomplie dans tous ses points ; il est né Juif, a vécu Juif, est mort Juif ; il a été condamné à la potence pour avoir outragé les pharisiens et les scribes, pour les avoir appelés race de vipères, sépulcres blanchis, pour leur avoir reproché de prévariquer contre la loi. Ceux qu’on appelle les apôtres ont observé cette loi ; ils ont mangé l’agneau pascal avec Jésus, ils ont prié dans le temple de Jérusalem. En un mot, les chrétiens qui brûlent les Juifs n’ont aucun prétexte pour n’être pas Juifs.

    Voici comme s’exprime le théologien Théro [voyez les Lettres sur les miracles, tome XXV, page 378] dans sa lettre à un autre théologien, imprimée en 1765 à Amsterdam : « Un bourgmestre me demandait hier pourquoi Jésus avait fait des miracles en Galilée. Je lui répondis que c’était pour convertir la Hollande. Pourquoi donc, me dit-il, les Hollandais ne furent-ils chrétiens qu’au bout de huit cents années ? pourquoi donc n’a-t-il pas enseigné lui-même cette religion ? Elle consiste à croire le péché originel, et Jésus n’a pas fait la moindre mention du péché originel ; à croire que Dieu a été homme, et Jésus n’a jamais dit qu’il était Dieu et homme tout ensemble ; à croire que Jésus avait deux natures, et il n’a jamais dit qu’il eût deux natures ; à croire qu’il est né d’une vierge, et il n’a jamais dit lui-même qu’il fut né d’une vierge ; au contraire, il appelle sa mère femme, il lui dit durement [Jean, ii, 4] : Femme, qu’y a-t-il entre vous et moi ? à croire que Dieu est né de David, et il se trouve qu’il n’est point né de David, à croire sa généalogie, et on lui en fait deux qui se contredisent absolument.

    « Cette religion consiste encore dans certains rites dont il n’a jamais dit un seul mot. Il est clair par vos Évangiles que Jésus naquit Juif, vécut Juif, mourut Juif ; et je suis fort étonné que vous ne soyez pas Juif. Il accomplit tout les préceptes de la loi juive ; pourquoi les réprouvez-vous ?

    « On lui fait dire même dans un Évangile [Matth., v, 17] : Je ne suis pas venu détruire la loi, mais l’accomplir. Or est-ce accomplir la loi mosaïque que d’en avoir tous les rites en horreur ? Vous n’êtes point circoncis, vous mangez du porc, du lièvre et du boudin. En quel endroit de l’Évangile Jésus vous a-t-il permis d’en manger ? Vous faites et vous croyez tout ce qui n’est pas dans l’Évangile. Comment donc pouvez-vous dire qu’il est votre règle ? Les apôtres de Jésus observaient la loi juive comme lui. Pierre et Jean montèrent au temple à l’heure neuvième de l’oraison (Actes des apôtres, chap. iii, v. 1). Paul alla longtemps après judaïser dans le temple pendant huit jours, selon le conseil de Jacques. Il dit à Festus [Actes, xxiii, 6] : Je suis pharisien. Aucun apôtre n’a dit : Renoncez à la loi de Moïse. Pourquoi donc les chrétiens y ont-ils entièrement renoncé dans la suite des temps ?

    « Comment Dieu serait-il venu mourir sur la terre par le plus grand et le plus infâme des supplices, pour ne pas annoncer lui-même sa volonté, pour laisser ce soin à des conciles qui ne s’assembleraient qu’après plusieurs siècles, qui se contrediraient, qui s’anathématiseraient les uns les autres, et qui feraient verser le sang par des soldats et par des bourreaux ?

    « Quoi ! Dieu vient sur la terre, il y naît d’une vierge, il y habite trente-trois ans : il y périt du supplice des esclaves, pour nous enseigner une nouvelle religion, et il ne nous l’enseigne pas ! il ne nous apprend aucun de ces dogmes ! il ne nous commande aucun rite ! Tout se fait, tout s’établit, se détruit, se renouvelle avec le temps à Nicée, à Chalcédoine, à Éphèse, à Antioche, à Constantinople, au milieu des intrigues les plus tumultueuses et des haines les plus implacables ! Ce n’est enfin que les armes à la main qu’on soutient le pour et le contre de tous ces dogmes nouveaux.

    « Dieu, quand il était sur la terre, a fait la pâque en mangeant un agneau cuit dans des laitues ; et la moitié de l’Europe, depuis plus de huit siècles, croit faire la pâque en mangeant Jésus-Christ lui-même, en chair et en os. Et la dispute sur cette façon de faire la pâque a fait couler plus de sang que les querelles des maisons d’Autriche et de France, des guelfes et des gibelins, de la rose blanche et de la rose rouge, n’en ont jamais répandu. Si les campagnes ont été couvertes de cadavres pendant ces guerres, les villes ont été hérissées d’échafauds pendant la paix. Il semble que les pharisiens, en assassinant le Dieu des chrétiens sur la croix, aient appris à ses suivants à s’assassiner les uns les autres ? sous le glaive, sur la potence, sur la roue, dans les flammes. Persécutés et persécuteurs, martyrs et bourreaux tour à tour, également imbéciles, également furieux, ils tuent et ils meurent pour des arguments dont les prélats et les moines se moquent en recueillant les dépouilles des morts et l’argent comptant des vivants. » (Note de Voltaire.)

  88. Matth., xxiii, 27.
  89. Matth., viii, 21, 22. (Note de Voltaire).
  90. Isaïe, lxv, 4. (Id.)
  91. Remarquez, mon cher lecteur, qu’on vous dit tous les jours qu’il se faisait des miracles autrefois, mais qu’il ne s’en fait plus actuellement, parce qu’ils ne sont plus nécessaires, et que le messie étant venu, le christianisme (que jamais Jésus n’a prêché) est répandu aujourd’hui sur toute la terre. Oui, misérables, vos papes ont fait ce qu’ils ont pu pour étendre leur puissance aux bornes du monde, mais leurs émissaires imposteurs ont été chassés du Japon, de la Chine, du Tonquin, de la Cochinchine ; enfin la religion des papes est en horreur dans toute l’Asie, dans toute l’Afrique, dans le vaste empire russe. Ce qu’ils appellent le catholicisme ne règne pas dans la dix-neuvième partie de la terre.

    Ne dites donc pas que vous n’avez plus besoin de miracles ; vous en avez tant de besoin que vous en supposez encore tous les jours, et vous ne canonisez pas un seul de vos prétendus saints que vous ne lui attribuiez des miracles. Toutes les nations en supposèrent autrefois par centaines, et le peuple hébreu étant le plus sot de tous, il eut bien plus de miracles que tous les autres.

    Celui d’Élie, dont parle ici l’empereur Julien, est sans doute un des plus impertinents : faire descendre le feu du ciel, et monter ensuite au ciel dans un char à quatre chevaux enflammés, c’est une imagination plus extravagante encore que celle de la femme de Loth changée en statue de sel.

    Mais qui était cet Élie ? quand a-t-on écrit son histoire ? de quel pays était-il ? Les livres hébreux n’en disent rien. Ne voit-on pas clairement que la fable d’Élie se promenant dans les airs sur un char de feu à quatre chevaux est une grossière imitation de la fable allégorique des Grecs sur le char du soleil nommé en grec Ἥλιος ? Les Juifs, comme on l’a déjà dit [voyez tome XXVI, page 208], pouvaient-ils faire autre chose que de déguiser stupidement les fables grecques et asiatiques à mesure qu’ils en entendaient parler ? Par quel exécrable prestige y a-t-il encore des idiots qui se laissent tromper par ces fadaises rabbiniques ? Mettez tous les contes hébraïques sous des noms indiens, il n’y a personne parmi vous qui ne les regarde avec le mépris le plus dédaigneux ; mais cela s’appelle la Bible, la Sainte Écriture, des fripons l’enseignent, des sots la croient, et cette crédulité enrichit des tyrans perfides. C’est pour s’engraisser de notre substance et de notre sang qu’on nous fait révérer ces contes de vieille.

    Je parle comme Julien parlait, parce que je pense comme lui. Je crois avec lui que jamais la Divinité n’a été si déshonorée que par ces fables absurdes. (Note de Voltaire.)

  92. III. Rois xviii, 38.
  93. Genèse, iv, 7.
  94. Cela prouve incontestablement que l’Église grecque, qui est la mère de toutes les autres, n’entendait pas autrement ce passage. La traduction latine que nous avons de la Bible est très-infidèle. Les savants y ont remarqué plus de douze mille fautes. Mais que veut dire tu as mal divisé ? Cela signifie, ce me semble, tu n’as pas fait les portions égales, tu as mal coupé l’agneau ou le chevreau que tu as offert. L’évêque qui ne sut que répondre à Julien, et qui se tenait confondu, avait bien raison de l’être : car il est évident que le prêtre, quel qu’il soit, qui écrivit le Pentateuque sous le nom de Moïse, veut insinuer, par la fable de Caïn et d’Abel, qu’il faut, quand on offre une victime, donner la meilleure part aux prêtres. Il n’osait pas donner cette explication à Julien, qui lui aurait répondu : Vous avouez donc que vous êtes des fripons, vous avouez donc que le faussaire auteur du Pentateuque, tout rempli de l’idée des sacrifices qu’on faisait de son temps, impute maladroitement à Caïn ce qu’on reprocha dans la suite des temps aux indévots qui ne faisaient pas les parts des prêtres assez bonnes : car enfin s’il n’y avait eu qu’Adam, Ève, Caïn, et Abel sur la terre, pourquoi Caïn aurait-il mal divisé ? Est-ce pour son père et pour sa mère ? Cela n’intéresse guère les prêtres. Les commentateurs n’expliquent point ce passage. Calmet, qui dit tant de choses inutiles, n’en dit mot.

    Il y a des choses plus importantes à considérer dans ce chapitre de la Genèse. Dieu reçoit avec plaisir la graisse des agneaux que lui offre Abel, et rejette les fruits de Caïn. Pourquoi Dieu aime-t-il plus la graisse et le sang qu’une gerbe de blé ? Quelle abominable gourmandise on lui impute ! Quoi ! selon la Genèse, voilà donc l’origine des sacrifices sanglants ! Et après avoir immolé des agneaux et des chevreaux, on immolera bientôt nos fils et nos filles.

    Il est triste qu’un sage comme Julien tombe ici dans le ridicule de croire qu’un agneau est une offrande plus digne de Dieu que du froment ou de l’orge. Apparemment qu’en attaquant les prêtres galiléens, il voulait ménager les prêtres païens.

    Julien ne parle pas de la contradiction qui suit un moment après. Caïn, dans sa conversation avec Dieu, lui dit : « Je serai vagabond sur la terre, et quiconque me trouvera me tuera. » Or il n’y avait alors sur la terre qu’Adam, Ève, et Caïn, suivant le texte. Mais l’auteur inconsidéré de cette rapsodie ne sent pas la contradiction dans laquelle il tombe. Il fait parler Caïn comme dans le temps où la terre était couverte d’hommes. Elle l’était sans doute, mais non pas suivant la Genèse. Dieu met un signe à Caïn pour empêcher que les hommes qui n’existaient pas ne le tuent ! Quelle bêtise, mais quelle horreur ! Dieu protège un fratricide, et damne le genre humain pour une pomme. Et pour quelle pomme encore ! pour une pomme qui donnait la science. Bien des gens disent que c’est prodiguer sa raison que de combattre ainsi des choses qui n’en ont point ; mais la plupart des hommes ou ne lisent point la Bible, ou la lisent avec stupidité. Il faut donc réveiller cette stupidité et leur dire : Lisez avec attention. Lisez la Bible et les Mille et une Nuits, et comparez. (Note de Voltaire.)

  95. Épître aux Romains, ii, 29.
  96. Genèse, xvii, 10, 11.
  97. Matth., v, 17.
  98. Matth., v, 19.
  99. Saint Cyrille, qui réfute quelquefois avec beaucoup d’érudition les erreurs de Julien, me paraît avoir donné des raisons très-faibles de la suppression de la circoncision par les premiers chrétiens. « Voyons, dit saint Cyrille, à quoi est bonne la circoncision charnelle, lorsque nous en rejetterons le sens mystique. S’il est nécessaire que les hommes circoncisent le membre qui sert à la procréation des enfants, et si Dieu désapprouve et condamne le prépuce, pourquoi, dès le commencement, ne l’a-t-il pas supprimé, et pourquoi n’a-t-il pas formé ce membre comme il croyait qu’il devait l’être ? À cette première raison de l’inutilité de la circoncision, joignons-en une autre. Dans tous les corps humains qui ne sont point gâtés et altérés par quelques maladies, on ne voit rien qui soit ou superflu ou qui y manque : tout y est arrangé par la nature d’une manière utile, nécessaire et parfaite ; et je pense que les corps seraient défectueux s’ils étaient dépourvus de quelques-unes des choses qui sont pour ainsi dire innées avec eux. Est-ce que l’auteur de l’univers n’a pas connu ce qui était utile et décent, est-ce qu’il ne l’a point employé dans le corps humain, puisque partout ailleurs il a formé les autres créatures dans leur état de perfection ? Quelle est donc l’utilité de la circoncision ? Peut-être quelqu’un apportera, pour en autoriser l’usage, le ridicule prétexte dont les Juifs et plusieurs idolâtres se servent pour le soutenir : c’est afin, disent-ils, que le corps soit exempt de crasse et de souille ; il est donc nécessaire de dépouiller le membre viril des téguments qui le couvrent. Je ne suis pas de cet avis. Je pense que c’est outrager la nature, qui n’a rien de superflu et d’inutile. Au contraire, ce qui paraît en elle vicieux et déshonnête est nécessaire et convenable, surtout si l’on fuit les impuretés charnelles ; qu’on en souffre les incommodités, comme on supporte celles de la chair, celles des choses qui sont la suite de cette chair, et qu’on laisse couverte par le prépuce la fontaine d’où découlent les enfants : car il convient plutôt de s’opposer fermement à l’écoulement de cette fontaine impure, et d’en arrêter le cours, que d’offenser ses conduits par des sections et des coupures. La nature du corps, lors même qu’elle sort des lois ordinaires, ne souille pas l’esprit. »

    Saint Cyrille demande à quoi est bonne la circoncision, si on en ôte le sens mystique. Julien aurait pu lui répondre : À rien, si vous voulez, mais il ne s’agit pas de cela : il s’agit de savoir si le Dieu d’Abraham a ordonné à ce patriarche la circoncision comme une marque éternelle et certaine de son alliance entre lui et la postérité de ce même Abraham. Il est évident par l’Écriture que cela a été l’intention de Dieu, et qu’il s’est expliqué là-dessus d’une manière la plus claire et la plus forte. Moïse renouvela dans la suite la loi de la circoncision dans celle qu’il établit par l’ordre de Dieu. Jésus-Christ, qui nous a appris qu’il était venu pour accomplir, et non pas pour détruire la loi, n’a jamais rien dit qui tendît à la suppression de la circoncision. Les évangélistes n’ont fait aucune mention de ce qu’il eût voulu interrompre l’usage de cette cérémonie. Par quelle raison donc les chrétiens, quelque temps après la mort de leur divin législateur, se crurent-ils dispensés de la pratiquer ? Saint Paul lui-même, qu’on cite pour autoriser la cessation de la circoncision, la fit à son disciple Timothée [Actes, xvi, 3] : il la crut donc nécessaire. Pourquoi changea-t-il de sentiment dans la suite ? fut-ce par une révélation ? il ne dit point qu’il en ait eu aucune à ce sujet ; fut-ce parce qu’il devint plus instruit ? il avait donc été dans l’ignorance lorsqu’il était apôtre un assez long temps. (Note de M. d’Argens.)

  100. Ajoutons à cette excellente note de M. le marquis d’Argens que les naturalistes n’ont pas donné des raisons plausibles de la circoncision. Ils ont prétendu qu’elle prévenait les ordures qui pourraient se glisser entre le gland et le prépuce. Apparemment qu’ils n’avaient jamais vu circoncire. On ne coupe qu’un très-petit morceau du prépuce qui ne l’empêche point du tout de recouvrir le gland assez souvent dans l’état du repos. Pour prévenir les saletés, il faut se laver les parties de la génération comme on se lave les mains et les pieds. Cela est beaucoup plus aisé que de se couper le bout de la verge, et beaucoup moins dangereux, puisque des enfants sont quelquefois morts de cette opération.

    Les Hébreux, dit-on, habitaient un climat trop chaud ; leur loi voulut éviter les suites d’une chaleur excessive qui pouvait causer des ulcères à la verge. Cela n’est pas vrai. Le pays montueux de la Palestine n’est pas plus chaud que celui de Provence. La chaleur est beaucoup plus grande en Perse, vers Ormus, dans les Indes, à Canton, en Calabre, en Afrique. Jamais les nations de ce pays n’imaginèrent de se couper le prépuce par principe de santé. La véritable raison est que les prêtres de tous les pays ont imaginé de consacrer à leurs divinités quelques parties du corps, les uns en se faisant des incisions comme les prêtres de Bellone ou de Mars ; les autres en se faisant eunuques comme les prêtres de Cybèle. Les talapoins se sont mis des clous dans le cul ; les fakirs, un anneau à la verge. D’autres ont fouetté leurs dévotes comme le jésuite Girard fouettait la Cadière. Les Hottentots se coupent un testicule en l’honneur de leur divinité, et mettent à la place une boulette d’herbes aromatiques. Les superstitieux Égyptiens se contentèrent d’offrir à Osiris un bout de prépuce. Les Hébreux, qui prirent d’eux presque toutes leurs cérémonies, se coupèrent le prépuce, et se le coupent encore.

    Les Arabes et les Éthiopiens eurent cette coutume de temps immémorial en l’honneur de la divinité secondaire qui présidait à l’étoile du petit chien. Les Turcs, vainqueurs des Arabes, ont pris d’eux cette coutume, tandis que, chez les chrétiens, on jette de l’eau sur un petit enfant et qu’on lui souffle dans la bouche. Tout cela est également sensé, et doit plaire beaucoup à l’Être suprême. (Note de Voltaire.)

  101. Genèse, ch. xv, v. 7, 8, 9, 10, et 11. (Note de Voltaire.)
  102. Ce morceau est réellement de Voltaire, quoiqu’il soit donné ici comme étant de l’auteur du Militaire philosophe. (B.)
  103. Voyez tome XVII, page 302.
  104. Jean, ii, 9.
  105. Matth., xi, 19 ; Marc, xi, 13.
  106. Matth., viii, 32 ; Marc, xi, 13.
  107. Matth., iv, 8 ; Luc, iv, 5.
  108. Matth., xvii, 2, 3.
  109. Luc, xxi, 27.
  110. Matth., xxvii, 52, 53.
  111. Voyez tome xxvi, pages 228 et suiv.
  112. Voltaire ne croyait pas à tous les crimes dont on a chargé la mémoire d’Alexandre VI ; voyez tome XVIII, page 531 ; et XXVII, 208 et 294.