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Discours de la deffaicte qu’a faict M. le duc de Joyeuse et le sieur de Laverdin contre les ennemis du Roy à La Motte Sainct-Eloy

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Discours de la deffaicte qu’a faict Monsieur le duc de Joyeuse[1] et le sieur de Laverdin[2] contre les ennemis du Roy et perturbateurs du repos public à la Motte Sainct-Eloy, près Saint-Maixant en Poictou, le vingt-uniesme jour de juin 1587, dont les enseignes ont esté apportées au Roy estant à Meaux, le samedy vingt-septiesme de juin.
À Paris, pour la veufve de Laurent du Coudret, suyvant la coppie imprimée à Poitiers.

Le roy desirant sur toutes choses que ses subjects vivent toujours en la crainte de Dieu, en union, paix et tranquilité, pour y parvenir a cherché et cherche encores tous les jours tous les moyens à luy possibles ; neantmoins, au mespris et contemnement de ses edicts et ordonnances, en certains et divers endroits de son royaume plusieurs perturbateurs du repos public se sont eslevez, qui par voye et soubs vœu d’hostilité se sont mis aux champs, lesquels ont saisy et prins aucuns chasteaux, places et villes, principalement au pays de Poictou. Car ayant cherché et amassé quelques forces jusques au nombre de quatre ou cinq mille hommes de pied et bien peu de cavallerie, ont couru jusques sur les limites du pays d’Anjou, ransonnant et pillant les villages et bourgs ; et, ayant fait cela, taschèrent et essayèrent par tous moyens à eux possibles de surprendre la ville de Saulmur, afin d’avoir un passage et entrée sur la rivière de Loire à leur commandement et devotion. Mais tout aussi tost que la noblesse du pays eust esté advertie de telle chose (qui avoient et ont fort grand interest en la conservation et deffence d’icelle ville), se jetta dedans pour la garder et deffendre à l’encontre des dicts rebelles. Messieurs de Tours et d’Angers, en ayant ouy parler et en estans aussi advertis, y envoyèrent pareillement quelque bon nombre d’hommes bien armez et force munitions de guerre, comme voisins et bons amis sont tenuz faire l’un pour l’autre ; ce que possible fut cause (et n’en faut douter) que les dicts rebelles laissèrent leur chemin et mechante entreprinse, et, prenans autre route, commencèrent à se retirer et cheminer le plus diligemment qu’ils purent vers le pays de Mayne, menaçant ceux de la dicte ville de Saulmeur de les venir revoir quand ils auroient auguementé et aggrandy leurs forces. Toutesfois, Dieu ne voulant permettre que leurs menaces eussent lieu, a permis que monsieur le duc de Joyeuse les en a bien empeschez, comme vous sera dit cy après[3].

Vous devez entendre qu’en ce pays de Mayne ils ont commis et faict tant d’execrables cruautez, mesme en une petite ville qui s’appelle Chevillé[4] où ils pillèrent tout et mesme violèrent femmes et filles, estimans estre bien vengez et satisfaits de la rage et fureur qu’ils avoient en leurs mauvais courages, et mesmes s’attribuans telles cruautez et forfaits (fort detestables à Dieu et au monde) à grand honneur et reputation. Depuis encores ils se sont emparez et investiz de Sainct-Maixant, Fontenay, Maillezant[5] et plusieurs autres bonnes places, et par ce moyen leur puissance, fureur et outrecuidance s’augmentoit et accroissoit tousjours de plus en plus ; ce que le roy voyant avec grande patience, a esté enfin comme contraint y envoyer monseigneur le duc de Joyeuse.

Lequel s’achemina en la plus grande diligence qu’il peut au pays de Poictou, et feit dresser son camp à Loudun par monsieur de Lavardin, son lieutenant. Les ennemis, voyant les preparatifs qui se dressoient à l’encontre d’eux, deliberèrent de garder les villes qu’ils avoient prinses, pour le moins s’ils n’estoient assez forts pour faire teste et resister à la campagne. Ils envoyèrent donc deux regimens de leur armée, conduits par le sieur de Bourie, conducteur d’un regiment de Gascons, et Charbonnière, conducteur d’un autre regiment de François[6], pour se jetter dedans Sainct-Maixant ; quoy entendu par monseigneur de Joyeuse, vint au devant et les rencontra en un bourg et chasteau nommé La Motte Sainct-Eloy, appartenant à monsieur de Lansac, à deux lieues de Sainct-Maixant. Là, les combat et en deffait cinq cens, qui se deffendirent vaillamment par l’espace de vingt-quatre heures, soustenans tousjours le choc, pensant avoir du secours ; mais se sentans trop foibles, firent tant qu’ils gaignèrent l’eglise dudit La Motte Sainct-Eloy, où ils se renfermèrent et firent tout effort de se deffendre. Or la fin a esté qu’ils se sont renduz prisonniers ; le dit sieur Bourie a esté tué et le capitaine Charbonnière prins prisonnier, et plus de soixante autres[7]. Il a esté tué, du costé de monseigneur le duc de Joyeuse, le sieur de Massé, un seigneur signalé. Les enseignes furent apportées par monsieur de Fumel au roy, estant à Meaux, le samedy vingt-septiesme jour de juin mil cinq cens quatre vingt-sept, six jours après la victoire obtenuë par monseigneur duc de Joyeuse, auquel Dieu donne la grace de le perseverer et vaincre les ennemis du roy, perturbateurs du repos public[8].

  1. Anne de Joyeuse, duc, pair et amiral de France, l’un des favoris de Henri III. Il fut tué cette même année, le 20 octobre, à Coutras.
  2. Jean de Beaumanoir, marquis de Lavardin, fait plus tard maréchal de France. Il avoit d’abord servi dans les rangs des huguenots. Il étoit colonel de l’infanterie françoise depuis 1580 ; il mourut en 1614.
  3. « Le dit sieur duc de Joyeuse, lit-on dans les Œconomies royales, avec une grande et belle armée abondamment pourvue de toutes choses, et luy accompagné de tous les principaux seigneurs et plus galands hommes de la cour, s’achemina en Poitou. » (Collect. Petitot, 2e série, t. 1, p. 383.)
  4. Lisez Chemillé. C’est un important chef-lieu de canton du département de Maine-et-Loire, arrondissement de Beaupréau.
  5. Lisez Maillezais.
  6. « Le roi de Navarre, lit-on encore dans les Œconomies Royales, avoit quatre ou cinq régiments, dont les deux premiers estoient ceux des sieurs Charbonnières et Desbories, lesquels il destina pour estre mis en garnison dans la ville de Saint-Maixent, en cas de siége ; et pour éviter qu’ils ne mangeassent les vivres de la place et les tenir neantmoins tout prêts à se jeter dedans lorsqu’il en seroit besoin, il les fit loger à La Motte Sainct-Eloy, appartenant ce nous semble à M. de Lansac, leur ordonnant de s’assurer du chasteau ; mais, à la prière du sieur de Saint-Gelais, qui estoit parent du seigneur d’iceluy et qui leur en respondit, ils n’y mirent personne dedans. » (Collect. Petitot, ibid.)
  7. Le roy de Navarre étoit à La Rochelle, dit encore Sully, « lorsqu’il eut nouvelles de la defaite de ses deux régimens dans la butte Sainct-Eloy, où il fut exercé des cruautés inouyes, ce malheur estant arrivé par faute de s’estre logé dans le chasteau, dans lequel on logea des hommes peu à peu par lesquels ils furent attaquez. »
  8. Ce qu’on souhaite ici n’arriva pas, puisque, comme je l’ai dit en commençant, Joyeuse, quelques mois après, fut tué à Coutras. Ce furent les représailles du massacre dont vient de nous parler Sully. Lorsqu’il fut pris, il demanda grâce en offrant cent mille écus de rançon. Les soldats huguenots lui crièrent : « La Mothe Sainct-Eloy ! » et le tuèrent sans merci. Il est fait mention du massacre de La Mothe et de la vengeance qui en fut prise dans une pièce très curieuse du temps de Louis XIII : Pasquil satyrique du duc de (***) sur les affaires de France, depuis l’année 1585 jusques en l’année présente 1623, in-8 :
    Les Anglois qu’on deffit en bières (sic)
    Furent tous tués de sang-froit
    Il se fict un semblable exploict
    À La Mothe de Sainct-Eloy.
    Il fait bon maintenir sa foy.
    L’on s’en repentit à Coutras.