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Discours de la méthode/Édition Adam et Tannery

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Œuvres, tome VI : Discours de la méthode et Essais (1637)
Texte établi par Charles Adam et Paul TanneryLéopold Cerf (p. 1-78).



DISCOURS

DE LA METHODE

POUR BIEN CONDUIRE SA RAISON ET CHERCHER
LA VERITÉ DANS LES SCIENCES

Si ce diſcours ſemble trop long pour eſtre tout leu en vne fois, on le pourra diſtinguer en ſix parties. Et, en la premiere, on trouuera diuerſes conſiderations touchant les ſciences. En la ſeconde, les principales regles de la Methode que l’Autheur a cherchée. En la 3, quelques vnes de celles de la Morale qu’il a tirée de cete Methode. En la 4, les raiſons par leſquelles il prouue l’exiſtence de Dieu & de l’ame humaine, qui ſont les fondemens de ſa Metaphyſique. En la 5, l’ordre des queſtions de Phyſique qu’il a cherchées & particulierement l’explication du mouuement du cœur & de quelques autres difficultez qui appartienent a la Medecine, puis auſſy la difference qui eſt entre noſtre ame & celle des beſtes. Et en la derniere, quelles choſes il croit eſtre requiſes pour aller plus auant en la recherche de la Nature qu’il n’a eſté, & quelles raiſons l’ont fait eſcrire.


Premiere
partie
.

Le bon ſens eſt la choſe du monde la mieux partagée : car chaſcun penſe en eſtre ſi bien pouruû, que ceux meſme qui ſont les plus difficiles a contenter en toute autre choſe, n’ont point couſtume d’en deſirer plus qu’ils en ont. En quoy il n’eſt pas vrayſemblable que tous ſe trompent ; mais plutoſt cela teſmoigne que la puiſſance 5de bien iuger, & diſtinguer le vray d’auec le faux, qui eſt proprement ce qu’on nomme le bon ſens ou la raiſon, eſt naturellement eſgale en tous les hommes ; et ainſi que la diuerſité de nos opinions ne vient pas de ce que les vns ſont plus raiſonnables que 10les autres, mais ſeulement de ce que nous conduiſons nos penſées par diuerſes voyes, & ne conſiderons pas les meſmes choſes. Car ce n’eſt pas aſſez d’auoir l’eſprit bon, mais le principal eſt de l’appliquer bien. Les plus grandes ames ſont capables des plus grans 15vices, auſſy bien que des plus grandes vertus ; et ceux qui ne marchent que fort lentement, peuuent auancer beaucoup dauantage, s’ils ſuiuent touſiours le droit chemin, que ne font ceux qui courent, & qui s’en eſloignent.

20Pour moy, ie n’ay iamais preſumé que mon eſprit fuſt en rien plus parfait que ceux du commun ; meſme i’ay ſouuent ſouhaité d’auoir la penſée auſſy prompte, ou l’imagination auſſy nette & diſtincte, ou la memoire auſſy ample, ou auſſy preſente, que quelques 25autres. Et ie ne ſçache point de qualitez que celles cy, qui ſeruent a la perfection de l’eſprit : car pour la raiſon, ou le ſens, d’autant qu’elle eſt la ſeule choſe qui nous rend hommes, & nous diſtingue des beſtes, ie veux croyre qu’elle eſt toute entiere en vn chaſcun, & ſuiure en cecy l’opinion commune des Philoſophes, 30qui diſent qu’il n’y a du plus & du moins qu’entre les accidens, & non point entre les formes, ou natures, des indiuidus d’vne meſme eſpece.

Mais ie ne craindray pas de dire que ie penſe auoir eu beaucoup d’heur, de m’eſtre rencontré dés ma ieuneſſe en certains chemins, qui m’ont conduit a des conſiderations & des maximes, dont i’ay formé vne Methode, par laquelle il me ſemble que i’ay moyen d’augmenter par degrez ma connoiſſance, & de l’eſleuer peu a peu au plus haut point, auquel la mediocrité de mon eſprit & la courte durée de ma vie luy pourront permettre d’atteindre. Car i’en ay deſia recueilly de tels fruits, qu’encore qu’aux iugemens que ie fais de moymeſme, ie taſche touſiours de pencher vers le coſté de la defiance, plutoſt que vers celuy de la preſomption ; & que, regardant d’vn œil de Philoſophe les diuerſes actions & entrepriſes de tous les hommes, il n’y en ait quaſi aucune qui ne me ſemble vaine & inutile ; ie ne laiſſe pas de receuoir vne extreme ſatisfaction du progrés que ie penſe auoir deſia fait en la recherche de la verité, & de conceuoir de telles eſperances pour l’auenir, que ſi, entre les occupations des hommes purement hommes, il y en a quelqu’vne qui ſoit ſolidement bonne & importante, i’oſe croyre que c’eſt celle que i’ay choiſie.

Toutefois il ſe peut faire que ie me trompe, & ce n’eſt peuteſtre qu’vn peu de cuiure & de verre que ie prens pour de l’or & des diamans. Ie ſçay combien nous ſommes ſuiets a nous méprendre en ce qui nous touche, & combien auſſy les iugemens de nos amis nous doiuent eſtre ſuſpects, lorſqu’ils ſont en noſtre faueur. Mais ie ſeray bien ayſe de faire voir, en ce diſcours, quels ſont les chemins que i’ay ſuiuis, & d’y repreſenter ma vie comme en vn tableau, affin que chaſcun en puiſſe iuger, & qu’apprenant du bruit commun les opinions qu’on en aura, ce ſoit vn nouueau moyen de m’inſtruire, que i’adiouſteray a ceux dont i’ay couſtume de me ſeruir.

Ainſi mon deſſein n’eſt pas d’enſeigner icy la Methode que chaſcun doit ſuiure pour bien conduire ſa raiſon, mais ſeulement de faire voir en quelle ſorte i’ay taſché de conduire la miene. Ceux qui ſe meſlent de donner des preceptes, ſe doiuent eſtimer plus habiles que ceux auſquels ils les donnent ; & s’ils manquent en la moindre choſe, ils en ſont blaſmables. Mais, ne propoſant cet eſcrit que comme vne hiſtoire, ou, ſi vous l’aymez mieux, que comme vne fable, en laquelle, parmi quelques exemples qu’on peut imiter, on en trouuera peuteſtre auſſy pluſieurs autres qu’on aura raiſon de ne pas ſuiure, i’eſpere qu’il ſera vtile a quelques vns, ſans eſtre nuiſible a perſonne, & que tous me ſçauront gré de ma franchiſe.

I’ay eſté nourri aux lettres dés mon enfance, & pource qu’on me perſuadoit que, par leur moyen, on pouuoit acquerir vne connoiſſance claire & aſſurée de tout ce qui eſt vtile a la vie, i’auois vn extreme deſir de les apprendre. Mais ſitoſt que i’eu acheué tout ce cours d’eſtudes, au bout duquel on a couſtume d’eſtre receu au rang des doctes, ie changeay entierement d’opinion. Car ie me trouuois embaraſſé de tant de doutes & d’erreurs, qu’il me ſembloit n’auoir fait autre profit, en taſchant de m’inſtruire, ſinon que i’auois découuert de plus en plus mon ignorance. Et neanmoins i’eſtois en l’vne des plus celebres eſcholes de l’Europe, où ie penſois qu’il deuoit y auoir de ſçauans hommes, s’il y en auoit en aucun endroit de la terre. I’y auois appris tout ce que les autres y apprenoient ; & meſme, ne m’eſtant pas contenté des ſciences qu’on nous enſeignoit, i’auois parcouru tous les liures, traitans de celles qu’on eſtime les plus curieuſes & les plus rares, qui auoient pû tomber entre mes mains. Auec cela, ie ſçauois les iugemens que les autres faiſoient de moy ; & ie ne voyois point qu’on m’eſtimaſt inferieur a mes condiſciples, bien qu’il y en euſt deſia entre eux quelques vns, qu’on deſtinoit a remplir les places de nos maiſtres. Et enfin noſtre ſiecle me ſembloit auſſy fleuriſſant, & auſſy fertile en bons eſprits, qu’ait eſté aucun des precedens. Ce qui me faiſoit prendre la liberté de iuger par moy de tous les autres, & de penſer qu’il n’y auoit aucune doctrine dans le monde, qui fuſt telle qu’on m’auoit auparauant fait eſperer.

Ie ne laiſſois pas toutefois d’eſtimer les exercices, auſquels on s’occupe dans les eſcholes. Ie ſçauois que les langues, qu’on y apprent, ſont neceſſaires pour l’intelligence des liures anciens ; que la gentilleſſe des fables reſueille l’eſprit ; que les actions memorables des hiſtoires le releuent, & qu’eſtant leuës auec diſcretion, elles aydent a former le iugement ; que la lecture de tous les bons liures eſt comme vne conuerſation auec les plus honneſtes gens des ſiecles paſſez, qui en ont eſté les autheurs, & meſme vne conuerſation eſtudiée, en laquelle ils ne nous découurent que les meilleures de leurs penſées ; que l’Eloquence a des forces & des beautez incomparables ; que la Poëſie a des delicateſſes & des douceurs tres rauiſſantes ; que les Mathematiques ont des inuentions tres ſubtiles, & qui peuuent beaucoup ſeruir, tant a contenter les curieux, qu’a faciliter tous les arts, & diminuer le trauail des hommes ; que les eſcris qui traitent des meurs contienent pluſieurs enſeignemens, & pluſieurs exhortations a la vertu qui ſont fort vtiles ; que la Theologie enſeigne a gaigner le ciel ; que la Philoſophie donne moyen de parler vrayſemblablement de toutes choſes, & ſe faire admirer des moins ſçauans ; que la Iuriſprudence, la Medecine & les autres ſciences apportent des honneurs & des richeſſes a ceux qui les cultiuent ; et enfin, qu’il eſt bon de les auoir toutes examinées, meſme les plus ſuperſtitieuſes & les plus fauſſes, affin de connoiſtre leur iuſte valeur, & ſe garder d’en eſtre trompé.

Mais ie croyois auoir deſia donné aſſez de tems aux langues, & meſme auſſy a la lecture des liures anciens, & a leurs hiſtoires, & a leurs fables. Car c’eſt quaſi le meſme de conuerſer auec ceux des autres ſiecles, que de voyaſger. Il eſt bon de ſçauoir quelque choſe des meurs de diuers peuples, affin de iuger des noſtres plus ſainement, & que nous ne penſions pas que tout ce qui eſt contre nos modes ſoit ridicule, & contre raiſon, ainſi qu’ont couſtume de faire ceux qui n’ont rien vû. Mais lorſqu’on employe trop de tems a voyaſger, on deuient enfin eſtranger en ſon païs ; & lorſqu’on eſt trop curieux des choſes qui ſe pratiquoient aux ſiecles paſſez, on demeure ordinairement fort ignorant de celles qui ſe pratiquent en cetuycy. Outre que les fables font imaginer pluſieurs euenemens comme poſſibles qui ne le ſont point ; et que meſme les hiſtoires les plus fideles, ſi elles ne changent ny n’augmentent la valeur des choſes, pour les rendre plus dignes d’eſtre leuës, au moins en omettent elles preſque touſiours les plus baſſes & moins illuſtres circonſtances : d’où vient que le reſte ne paroiſt pas tel qu’il eſt, & que ceux qui reglent leurs meurs par les exemples qu’ils en tirent, ſont ſuiets a tomber dans les extrauagances des Paladins de nos romans, & a conceuoir des deſſeins qui paſſent leurs forces.

I’eſtimois fort l’Eloquence, & i’eſtois amoureux de la Poëſie ; mais ie penſois que l’vne & l’autre eſtoient des dons de l’eſprit, plutoſt que des fruits de l’eſtude. Ceux qui ont le raiſonnement le plus fort, & qui digerent le mieux leurs penſées, affin de les rendre claires & intelligibles, peuuent touſiours le mieux perſuader ce qu’ils propoſent, encore qu’ils ne parlaſſent que bas Breton, & qu’ils n’euſſent iamais apris de Rhetorique. Et ceux qui ont les inuentions les plus agreables, & qui les ſçauent exprimer auec le plus d’ornement & de douceur, ne lairroient pas d’eſtre les meilleurs Poëtes, encore que l’art Poëtique leur fuſt inconnu.

Ie me plaiſois ſurtout aux Mathematiques, a cauſe de la certitude & de l’euidence de leurs raiſons ; mais ie ne remarquois point encore leur vray vſage, & penſant qu’elles ne ſeruoient qu’aux Arts Mechaniques, ie m’eſtonnois de ce que, leurs fondemens eſtans ſi fermes & ſi ſolides, on n’auoit rien baſti deſſus de plus releué. Comme, au contraire, ie comparois les eſcris des anciens payens, qui traitent des meurs, a des palais fort ſuperbes & fort magnifiques, qui n’eſtoient baſtis que ſur du ſable & ſur de la bouë. Ils eſleuent fort haut les vertus, & les font paroiſtre eſtimables par deſſus toutes les choſes qui ſont au monde ; mais ils n’enſeignent pas aſſez a les connoiſtre, & ſouuent ce qu’ils appelent d’vn ſi beau nom, n’eſt qu’vne inſenſibilité, ou vn orgueil, ou vn deſeſpoir, ou vn parricide.

Ie reuerois noſtre Theologie, & pretendois, autant qu’aucun autre, a gaigner le ciel ; mais ayant apris, comme choſe tres aſſurée, que le chemin n’en eſt pas moins ouuert aux plus ignorans qu’aux plus doctes, & que les veritez reuelées, qui y conduiſent, ſont au deſſus de noſtre intelligence, ie n’euſſe oſé les ſoumettre a la foibleſſe de mes raiſonnemens, & ie penſois que, pour entreprendre de les examiner & y reuſſir, il eſtoit beſoin d’auoir quelque extraordinaire aſſiſtence du ciel, & d’eſtre plus qu’homme.

Ie ne diray rien de la Philoſophie, ſinon que, voyant qu’elle a eſté cultiuée par les plus excellens eſprits qui ayent veſcu depuis pluſieurs ſiecles, & que neanmoins il ne s’y trouue encore aucune choſe dont on ne diſpute, & par conſequent qui ne ſoit douteuſe, ie n’auois point aſſés de preſomption pour eſperer d’y rencontrer mieux que les autres ; et que, conſiderant combien il peut y auoir de diuerſes opinions, touchant vne meſme matiere, qui ſoient ſouſtenuës par des gens doctes, ſans qu’il y en puiſſe auoir iamais plus d’vne ſeule qui ſoit vraye, ie reputois preſque pour faux tout ce qui n’eſtoit que vrayſemblable.

Puis, pour les autres ſciences, d’autant qu’elles empruntent leurs principes de la Philoſophie, ie iugeois qu’on ne pouuoit auoir rien baſti, qui fuſt ſolide, ſur des fondemens ſi peu fermes. Et ny l’honneur, ny le gain qu’elles promettent, n’eſtoient ſuffiſans pour me conuier a les apprendre ; car ie ne me ſentois point, graces a Dieu, de condition qui m’obligeaſt a faire vn meſtier de la ſcience, pour le ſoulagement de ma fortune ; et quoy que ie ne fiſſe pas profeſſion de meſpriſer la gloire en Cynique, ie faiſois neanmoins fort peu d’eſtat de celle que ie n’eſperois point pouuoir acquerir qu’a faux titres. Et enfin, pour les mauuaiſes doctrines, ie penſois deſia connoiſtre aſſés ce qu’elles valoient, pour n’eſtre plus ſuiet a eſtre trompé, ny par les promeſſes d’vn Alchemiſte, ni par les predictions d’vn Aſtrologue, ny par les impoſtures d’vn Magicien, ny par les artifices ou la venterie d’aucun de ceux qui font profeſſion de ſçauoir plus qu’ils ne ſçauent.

C’eſt pourquoy, ſitoſt que l’aage me permit de ſortir de la ſuietion de mes Precepteurs, ie quittay entierement l’eſtude des lettres. Et me reſoluant de ne chercher plus d’autre ſcience, que celle qui ſe pourroit trouuer en moymeſme, ou bien dans le grand liure du monde, i’employay le reſte de ma ieuneſſe à voyaſger, a voir des cours & des armées, a frequenter des gens de diuerſes humeurs & conditions, a recueillir diuerſes experiences, a m’eſprouuer moymeſme dans les rencontres que la fortune me propoſoit, & partout a faire telle reflexion ſur les choſes qui ſe preſentoient, que i’en pûſſe tirer quelque profit. Car il me ſembloit que ie pourrois rencontrer beaucoup plus de verité, dans les raiſonnemens que chaſcun fait touchant les affaires qui luy importent, & dont l’euenement le doit punir bientoſt aprés, s’il a mal iugé, que dans ceux que fait vn homme de lettres dans ſon cabinet, touchant des ſpeculations qui ne produiſent aucun effect, & qui ne luy ſont d’autre conſequence, ſinon que peuteſtre il en tirera d’autant plus de vanité qu’elles ſeront plus eſlolgnées du ſens commun, a cauſe qu’il aura deu employer d’autant plus d’eſprit & d’artifice a taſcher de les rendre vrayſemblables. Et i’auois touſiours vn extreme deſir d’apprendre a diſtinguer le vray d’auec le faux, pour voir clair en mes actions, & marcher auec aſſurance en cete vie.

Il eſt vray que, pendant que ie ne faiſois que conſiderer les meurs des autres hommes, ie n’y trouuois gueres de quoy m’aſſurer, & que i’y remarquois quaſi autant de diuerſité que i’auois fait auparauant entre les opinions des Philoſophes. En ſorte que le plus grand profit que i’en retirois, eſtoit que, voyant pluſieurs choſes qui, bien qu’elles nous ſemblent fort extrauagantes & ridicules, ne laiſſent pas d’eſtre communement receuës & approuuées par d’autres grans peuples, i’apprenois a ne rien croyre trop fermement de ce qui ne m’auoit eſté perſuadé que par l’exemple & par la couſtume ; et ainſi ie me deliurois peu a peu de beaucoup d’erreurs, qui peuuent offuſquer noſtre lumiere naturelle, & nous rendre moins capables d’entendre raiſon. Mais aprés que i’eu employé quelques années a eſtudier ainſi dans le liure du monde, & a taſcher d’acquerir quelque experience, ie pris vn iour reſolution d’eſtudier auſſy en moymeſme, & d’employer toutes les forces de mon eſprit a choyſir les chemins que ie deuois ſuiure. Ce qui me reuſſit beaucoup mieux, ce me ſemble, que ſi ie ne me fuſſe iamais eſloigné, ny de mon païs, ny de mes liures.


Seconde
partie
.

I’eſtois alors en Allemaigne, ou l’occaſion des guerres qui n’y ſont pas encore finies m’auoit appelé ; & comme ie retournois du couronnement de l’Empereur vers l’armée, le commencement de l’hyuer m’areſta en vn quartier, ou ne trouuant aucune conuerſation qui me diuertiſt, & n’ayant d’ailleurs, par bonheur, aucuns ſoins ny paſſions qui me troublaſſent, ie demeurois tout le iour enfermé ſeul dans vn poëſle, ou i’auois tout loyſir de m’entretenir de mes penſées. Entre leſquelles, l’vne des premieres fut que ie m’auiſay de conſiderer, que ſouuent il n’y a pas tant de perfection dans les ouurages compoſez de pluſieurs pieces, & faits de la main de diuers maiſtres, qu’en ceux auſquels vn ſeul a trauaillé. Ainſi voit on que les baſtimens qu’vn ſeul Architecte a entrepris & acheuez, ont couſtume d’eſtre plus beaux & mieux ordonnez, que ceux que pluſieurs ont taſché de racommoder, en faiſant ſeruir de vieilles murailles qui auoient eſté baſties a d’autres fins. Ainſi ces ancienes citez, qui, n’ayant eſté au commencement que des bourgades, ſont deuenuës, par ſucceſſion de tems, de grandes villes, ſont ordinairement ſi mal compaſſées, au pris de ces places regulieres qu’vn Ingenieur trace a ſa fantaiſie dans vne plaine, qu’encore que, conſiderant leurs edifices chaſcun a part, on y trouue ſouuent autant ou plus d’art qu’en ceux des autres, toutefois, a voir comme ils ſont arrangez, icy vn grand, là vn petit, & comme ils rendent les rues courbées & ineſgales, on diroit que c’eſt plutoſt la fortune, que la volonté de quelques hommes vſans de raiſon, qui les a ainſi diſpoſez. Et ſi on conſidere qu’il y a eu neanmoins de tout tems quelques officiers, qui ont eu charge de prendre garde aux baſtimens des particuliers, pour les faire ſeruir a l’ornement du public, on connoiſtra bien qu’il eſt malayſé, en ne trauaillant que ſur les ouurages d’autruy, de faire des choſes fort accomplies. Ainſi ie m’imaginay que les peuples qui, ayant eſté autrefois demi ſauuages, & ne s’eſtant ciuiliſez que peu a peu, n’ont fait leurs loix qu’a meſure que l’incommodité des crimes & des querelles les y a contrains, ne ſçauroient eſtre ſi bien policez que ceux qui, dés le commencement qu’ils ſe ſont aſſemblez, ont obſerué les conſtitutions de quelque prudent Legiſlateur. Comme il eſt bien certain que l’eſtat de la vraye Religion, dont Dieu ſeul a fait les ordonnances, doit eſtre incomparablement mieux réglé que tous les autres. Et pour parler des choſes humaines, ie croy que, ſi Sparte a eſté autrefois tres floriſſante, ce n’a pas eſté a cauſe de la bonté de chaſcune de ſes loix en particulier, vû que pluſieurs eſtoient fort eſtranges, & meſme contraires aux bonnes meurs, mais a cauſe que, n’ayant eſté inuentées que par vn ſeul, elles tendoient toutes a meſme fin. Et ainſi ie penſay que les ſciences des liures, au moins celles dont les raiſons ne ſont que probables, & qui n’ont aucunes demonſtrations, s’eſtant compoſées & groſſies peu a peu des opinions de pluſieurs diuerſes perſonnes, ne ſont point ſi approchantes de la verité, que les ſimples raiſonnemens que peut faire naturellement vn homme de bon ſens touchant les choſes qui ſe préſentent. Et ainſi encore ie penſay que, pource que nous auons tous eſté enfans auant que d’eſtre hommes, & qu’il nous a fallu long tems eſtre gouuernez par nos appetis & nos Precepteurs, qui eſtoient ſouuent contraires les vns aux autres, & qui, ny les vns ny les autres, ne nous conſeilloient peuteſtre pas touſiours le meilleur, il eſt preſqu’impoſſible que nos iugemens ſoient ſi purs, ny ſi ſolides qu’ils auroient eſté, ſi nous auions eu l’vſage entier de noſtre raiſon dés le point de noſtre naiſſance, & que nous n’euſſions iamais eſté conduits que par elle.

Il eſt vray que nous ne voyons point qu’on iette par terre toutes les maiſons d’vne ville, pour le ſeul deſſein de les refaire d’autre façon, & d’en rendre les ruës plus belles ; mais on voit bien que pluſieurs font abatre les leurs pour les rebaſtir, & que meſme quelquefois ils y ſont contrains, quand elles ſont en danger de tomber d’elles meſmes, & que les fondemens n’en ſont pas bien fermes. A l’exemple de quoy ie me perſuaday, qu’il n’y auroit veritablement point d’apparence qu’vn particulier fiſt deſſein de reformer vn Eſtat, en y changeant tout dés les fondemens, & en le renuerſant pour le redreſſer ; ny meſme auſſy de reformer le cors des ſciences, ou l’ordre eſtabli dans les eſcholes pour les enſeigner ; mais que, pour toutes les opinions que i’auois receuës iuſques alors en ma creance, ie ne pouuois mieux faire que d’entreprendre, vne bonne fois, de les en oſter, affin d’y en remettre par aprés, ou d’autres meilleures, ou bien les meſmes, lorſque ie les aurois aiuſtées au niueau de la raiſon. Et ie creu fermement que, par ce moyen, ie reuſſirois a conduire ma vie beaucoup mieux que ſi ie ne baſtiſſois que ſur de vieux fondemens, & que ie ne m’appuiaſſe que ſur les principes que ie m’eſtois laiſſé perſuader en ma ieuneſſe, ſans auoir iamais examiné s’ils eſtoient vrais. Car, bien que ie remarquaſſe en cecy diuerſes difficultez, elles n’eſtoient point toutefois ſans remede, ny comparables a celles qui ſe trouuent en la reformation des moindres choſes qui touchent le public. Ces grans cors ſont trop malayſez a releuer, eſtant abatus, ou meſme a retenir, eſtant eſbranſlez, & leurs cheutes ne peuuent eſtre que tres rudes. Puis, pour leurs imperfections, s’ils en ont, comme la ſeule diuerſité qui eſt entre eux ſuffit pour aſſurer que pluſieurs en ont, l’vſage les a ſans doute fort adoucies ; & meſme il en a euité ou corrigé inſenſiblement quantité, auſquelles on ne pourroit ſi bien pouruoir par prudence. Et enfin, elles ſont quaſi touſiours plus ſupportables que ne ſeroit leur changement : en meſme façon que les grans chemins, qui tournoyent entre des montaignes, deuienent peu a peu ſi vnis & ſi commodes, a force d’eſtre frequentez, qu’il eſt beaucoup meilleur de les ſuiure, que d’entreprendre d’aller plus droit, en grimpant au deſſus des rochers, & deſcendant iuſques au bas des precipices.

C’eſt pourquoy ie ne ſçaurois aucunement approuuer ces humeurs brouillonnes & inquietes, qui, n’eſtant appelez, ny par leur naiſſance, ny par leur fortune, au maniement des affaires publiques, ne laiſſent pas d’y faire touſiours, en idée, quelque nouuelle reformation. Et ſi ie penſois qu’il y euſt la moindre choſe en cet eſcrit, par laquelle on me pûſt ſoupçonner de cete folie, ie ſerois tres marry de ſouffrir qu’il fuſt publié. Iamais mon deſſein ne s’eſt eſtendu plus auant que de taſcher a reformer mes propres penſées, & de baſtir dans vn fons qui eſt tout a moy. Que ſi, mon ouurage m’ayant aſſez pleu, ie vous en fais voir icy le modelle, ce n’eſt pas, pour cela, que ie veuille conſeiller a perſonne de l’imiter. Ceux que Dieu a mieux partagez de ſes graces, auront peuteſtre des deſſeins plus releuez ; mais ie crains bien que cetuy-cy ne ſoit deſia que trop hardi pour pluſieurs. La ſeule reſolution de ſe défaire de toutes les opinions qu’on a receuës auparauant en ſa creance, n’eſt pas vn exemple que chaſcun doiue ſuiure ; et le monde n’eſt quaſi compoſé que de deux ſortes d’eſpris auſquels il ne conuient aucunement. A ſçauoir, de ceux qui, ſe croyans plus habiles qu’ils ne ſont, ne ſe peuuent empeſcher de precipiter leurs iugemens, ny auoir aſſez de patience pour conduire par ordre toutes leurs penſées : d’où vient que, s’ils auoient vne fois pris la liberté de douter des principes qu’ils ont receus, & de s’eſcarter du chemin commun, iamais ils ne pourroient tenir le ſentier qu’il faut prendre pour aller plus droit, & demeureroient eſgarez toute leur vie. Puis, de ceux qui, ayant aſſez de raiſon, ou de modeſtie, pour iuger qu’ils ſont moins capables de diſtinguer le vray d’auec le faux, que quelques autres par leſquels ils peuuent eſtre inſtruits, doiuent bien plutoſt ſe contenter de ſuiure les opinions de ces autres, qu’en chercher eux meſmes de meilleures.

Et pour moy, i’aurois eſté ſans doute du nombre de ces derniers, ſi ie n’auois iamais eu qu’vn ſeul maiſtre, ou que ie n’euſſe point ſceu les differences qui ont eſté de tout tems entre les opinions des plus doctes. Mais ayant appris, dés le College, qu’on ne ſçauroit rien imaginer de ſi eſtrange & ſi peu croyable, qu’il n’ait eſté dit par quelqu’vn des Philoſophes ; et depuis, en voyaſgeant, ayant reconnu que tous ceux qui ont des ſentimens fort contraires aux noſtres, ne ſont pas, pour cela, barbares ny ſauuages, mais que pluſieurs vſent, autant ou plus que nous, de raiſon ; et ayant conſideré combien vn meſme homme, auec ſon meſme eſprit, eſtant norri dés ſon enfance entre des François ou des Allemans, deuient different de ce qu’il ſeroit, s’il auoit touſiours veſcu entre des Chinois ou des Canibales ; et comment, iuſques aux modes de nos habits, la meſme choſe qui nous a plû il a dix ans, & qui nous plaira peuteſtre encore auant dix ans, nous ſemble maintenant extrauagante & ridicule : en ſorte que c’eſt bien plus la couſtume & l’exemple qui nous perſuade, qu’aucune connoiſſance certaine, & que neanmoins la pluralité des voix n’eſt pas vne preuue qui vaille rien, pour les veritez vn peu malayſées a découurir, a cauſe qu’il eſt bien plus vrayſemblable qu’vn homme ſeul les ait rencontrées que tout vn peuple : ie ne pouuois choiſir perſonne dont les opinions me ſemblaſſent deuoir eſtre preferées a celles des autres, & ie me trouuay comme contraint d’entreprendre moymeſme de me conduire.

Mais, comme vn homme qui marche ſeul & dans les tenebres, ie me reſolu d’aller ſi lentement, & d’vſer de tant de circonſpection en toutes choſes, que, ſi ie n’auançois que fort peu, ie me garderois bien, au moins, de tomber. Meſme ie ne voulu point commencer a reietter tout a fait aucune des opinions, qui s’eſtoient pû gliſſer autrefois en ma creance ſans y auoir eſté introduites par la raiſon, que ie n’euſſe auparauant employé aſſez de tems a faire le proiet de l’ouurage que i’entreprenois, & a chercher la vraye Methode pour paruenir a la connoiſſance de toutes les choſes dont mon eſprit ſeroit capable.

I’auois vn peu eſtudié, eſtant plus ieune, entre les parties de la Philoſophie, a la Logique, & entre les Mathematiques, a l’Analyſe des Geometres & a l’Algebre, trois ars ou ſciences qui ſembloient deuoir contribuër quelque choſe a mon deſſein. Mais, en les examinant, ie pris garde que, pour la Logique, ſes ſyllogiſmes & la pluſpart de ſes autres inſtructions ſeruent plutoſt a expliquer a autruy les choſes qu’on ſçait, ou meſme, comme l’art de Lulle, a parler, ſans iugement, de celles qu’on ignore, qu’a les apprendre. Et bien que elle contiene, en effect, beaucoup de preceptes tres vrais & tres bons, il y en a toutefois tant d’autres, meſlez parmi, qui ſont ou nuiſibles ou ſuperflus, qu’il eſt preſque auſſy malayſé de les en ſeparer, que de tirer vne Diane ou vne Minerue hors d’vn bloc de marbre qui n’eſt point encore eſbauché. Puis, pour l’Analyſe des anciens & l’Algebre des modernes, outre qu’elles ne s’eſtendent qu’a des matieres fort abſtractes, & qui ne ſemblent d’aucun vſage, la premiere eſt touſiours ſi aſtrainte a la conſideration des figures, qu’elle ne peut exercer l’entendement ſans fatiguer beaucoup l’imagination ; et on s’eſt tellement aſſuieti, en la derniere, a certaines reigles & a certains chiffres, qu’on en a fait vn art confus & obſcur, qui embarraſſe l’eſprit, au lieu d’vne ſcience qui le cultiue. Ce qui fut cauſe que ie penſay qu’il falloit chercher quelque autre Methode, qui, comprenant les auantages de ces trois, fuſt exempte de leurs defaux. Et comme la multitude des loix fourniſt ſouuent des excuſes aux vices, en ſorte qu’vn Eſtat eſt bien mieux reiglé, lorſque, n’en ayant que fort peu, elles y ſont fort eſtroitement obſeruées ; ainſi, au lieu de ce grand nombre de preceptes dont la Logique eſt compoſée, ie creu que i’aurois aſſez des quatre ſuiuans, pouruû que ie priſſe vne ferme & conſtante reſolution de ne manquer pas vne ſeule fois a les obſeruer.

Le premier eſtoit de ne receuoir iamais aucune choſe pour vraye, que ie ne la connuſſe euidemment eſtre telle : c’eſt a dire, d’euiter ſoigneuſement la Precipitation, & la Preuention ; & de ne comprendre rien de plus en mes iugemens, que ce qui ſe preſenteroit ſi clairement & ſi diſtindement a mon eſprit, que ie n’euſſe aucune occaſion de le mettre en doute.

Le ſecond, de diuiſer chaſcune des difficultez que i’examinerois, en autant de parcelles qu’il ſe pourroit, & qu’il ſeroit requis pour les mieux reſoudre.

Le troiſieſme, de conduire par ordre mes penſées, en commençant par les obiets les plus ſimples & les plus ayſez a connoiſtre, pour monter peu a peu, comme par degrez, iuſques a la connoiſſance des plus compoſez ; et ſuppoſant meſme de l’ordre entre ceux qui ne ſe precedent point naturellement les vns les autres.

Et le dernier, de faire partout des denombremens ſi entiers, & des reueuës ſi generales, que ie fuſſe aſſuré de ne rien omettre.

Ces longues chaiſnes de raiſons, toutes ſimples & faciles, dont les Geometres ont couſtume de ſe ſeruir, pour paruenir a leurs plus difficiles demonſtrations, m’auoient donné occaſion de m’imaginer que toutes les choſes, qui peuuent tomber ſous la connoiſſance des hommes, s’entreſuiuent en meſme façon, & que, pouruû ſeulement qu’on s’abſtiene d’en receuoir aucune pour vraye qui ne le ſoit, & qu’on garde touſiours l’ordre qu’il faut, pour les deduire les vnes des autres, il n’y en peut auoir de ſi eſloignées, auſquelles enfin on ne paruiene, ny de ſi cachées qu’on ne découure. Et ie ne fus pas beaucoup en peine de chercher par leſquelles il eſtoit beſoin de commencer : car ie ſçauois deſia que c’eſtoit par les plus ſimples & les plus ayſées a connoiſtre ; & conſiderant qu’entre tous ceux qui ont cy deuant recherché la verité dans les ſciences, il n’y a eu que les ſeuls Mathematiciens qui ont pû trouuer quelques demonſtrations, c’eſt a dire quelques raiſons certaines & euidentes, ie ne doutois point que ce ne fuſt par les meſmes qu’ils ont examinées ; bien que ie n’en eſperaſſe aucune autre vtilité, ſinon qu’elles accouſtumeroient mon eſprit a ſe repaiſtre de veritez, & ne ſe contenter point de fauſſes raiſons. Mais ie n’eu pas deſſein, pour cela, de taſcher d’apprendre toutes ces ſciences particulieres, qu’on nomme communement Mathematiques ; & voyant qu’encore que leurs obiets ſoient differens, elles ne laiſſent pas de s’accorder toutes, en ce qu’elles n’y conſiderent autre choſe que les diuers rappors ou proportions qui s’y trouuent, ie penſay qu’il valoit mieux que i’examinaſſe ſeulement ces proportions en general, & ſans les ſuppoſer que dans les ſuiets qui ſeruiroient a m’en rendre la connoiſſance plus ayſée ; meſme auſſy ſans les y aſtreindre aucunement, affin de les pouuoir d’autant mieux appliquer aprés a tous les autres auſquels elles conuiendroient. Puis, ayant pris garde que, pour les connoiſtre, i’aurois quelquefois beſoin de les conſiderer chaſcune en particulier, & quelquefois ſeulement de les retenir, ou de les comprendre pluſieurs enſemble, ie penſay que, pour les conſiderer mieux en particulier, ie les deuois ſuppoſer en des lignes, a cauſe que ie ne trouuois rien de plus ſimple, ny que ie pûſſe plus diſtinctement repreſenter a mon imagination & a mes ſens ; mais que, pour les retenir, ou les comprendre pluſieurs enſemble, il falloit que ie les expliquaſſe par quelques chiffres, les plus courts qu’il ſeroit poſſible ; et que, par ce moyen, i’emprunterois tout le meilleur de l’Analyſe Geometrique & de l’Algebre, & corrigerois tous les defaus de l’vne par l’autre.

Comme, en effect, i’oſe dire que l’exacte obſeruation de ce peu de preceptes que i’auois choiſis, me donna telle facilité a demeſler toutes les queſtions auſquelles ces deux ſciences s’eſtendent, qu’en deux ou trois mois que i’employay a les examiner, ayant commencé par les plus ſimples & plus generales, & chaſque verité que ie trouuois eſtant vne reigle qui me ſeruoit aprés a en trouuer d’autres, non ſeulement ie vins a bout de pluſieurs que i’auois iugées autrefois tres difficiles, mais il me ſembla auſſy, vers la fin, que ie pouuois determiner, en celles meſme que i’ignorois, par quels moyens, & iuſques où, il eſtoit poſſible de les reſoudre. En quoy ie ne vous paroiſtray peuteſtre pas eſtre fort vain, ſi vous conſiderez que, n’y ayant qu’vne verité de chaſque choſe, quiconque la trouue en ſçait autant qu’on en peut ſçauoir ; et que, par exemple, vn enfant inſtruit en l’Arithmetique, ayant fait vne addition ſuiuant ſes reigles, ſe peut aſſurer d’auoir trouué, touchant la ſomme qu’il examinoit, tout ce que l’eſprit humain ſçauroit trouuer. Car enfin la Methode qui enſeigne a ſuiure le vray ordre, & a denombrer exactement toutes les circonſtances de ce qu’on cherche, contient tout ce qui donne de la certitude aux reigles d’Arithmetique.

Mais ce qui me contentoit le plus de cete Methode, eſtoit que, par elle, i’eſtois aſſuré d’vſer en tout de ma raiſon, ſinon parfaitement, au moins le mieux qui fuſt en mon pouuoir ; outre que ie ſentois, en la prattiquant, que mon eſprit s’accouſtumoit peu a peu a conceuoir plus netement & plus diſtinctement ſes obiets, & que, ne l’ayant point aſſuiettie a aucune matiere particuliere, ie me promettois de l’appliquer auſſy vtilement aux difficultez des autres ſciences, que i’auois fait a celles de l’Algebre. Non que, pour cela, i’oſaſſe entreprendre d’abord d’examiner toutes celles qui ſe preſenteroient ; car cela meſme euſt eſté contraire a l’ordre qu’elle preſcrit. Mais, ayant pris garde que leurs principes deuoient tous eſtre empruntez de la Philoſophie, en laquelle ie n’en trouuois point encore de certains, ie penſay qu’il faloit, auant tout, que ie taſchaſſe d’y en eſtablir ; & que, cela eſtant la choſe du monde la plus importante, & où la Precipitation & la Preuention eſtoient le plus a craindre, ie ne deuois point entreprendre d’en venir a bout, que ie n’euſſe attaint vn aage bien plus meur que celuy de vingt trois ans, que i’auois alors ; et que ie n’euſſe, auparauant, employé beaucoup de tems a m’y preparer, tant en deracinant de mon eſprit toutes les mauuaiſes opinions que i’y auois receuës auant ce tems là, qu’en faiſant amas de pluſieurs experiences, pour eſtre aprés la matiere de mes raiſonnemens, & en m’exerçant touſiours en la Methode que ie m’eſtois preſcrite, affin de m’y affermir de plus en plus.


Troisiesme
partie
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Et enfin, comme ce n’eſt pas aſſez, auant de commencer a rebaſtir le logis ou on demeure, que de l’abattre, & de faire prouiſion de materiaux & d’Architectes, ou s’exercer ſoymeſme a l’Architecture, & outre cela d’en auoir ſoigneuſement tracé le deſſein ; mais qu’il faut auſſy s’eſtre pouruû de quelque autre, où on puiſſe eſtre logé commodement pendant le tems qu’on y trauaillera ; ainſi, affin que ie ne demeuraſſe point irreſolu en mes actions, pendant que la raiſon m’obligeroit de l’eſtre en mes iugemens, & que ie ne laiſſaſſe pas de viure dés lors le plus hureuſement que ie pourrois, ie me formay vne morale par prouiſion, qui ne conſiſtoit qu’en trois ou quatre maximes, dont ie veux bien vous faire part.

La premiere eſtoit d’obeir aux lois & aux couſtumes de mon païs, retenant conſtanment la religion en laquelle Dieu m’a fait la grace d’eſtre inſtruit dés mon enfance, & me gouuernant, en toute autre choſe, ſuiuant les opinions les plus moderées, & les plus eſloignées de l’excés, qui fuſſent communement receuës en pratique par les mieux ſenſez de ceux auec leſquels i’aurois a viure. Car, commençant dés lors a ne conter pour rien les mienes propres, a cauſe que ie les voulois remettre toutes a l’examen, i’eſtois aſſuré de ne pouuoir mieux que de ſuiure celles des mieux ſenſez. Et encore qu’il y en ait peuteſtre d’auſſy bien ſenſez, parmi les Perſes ou les Chinois, que parmi nous, il me ſembloit que le plus vtile eſtoit de me regler ſelon ceux auec leſquels i’aurois a viure ; et que, pour ſçauoir quelles eſtoient veritablement leurs opinions, ie deuois plutoſt prendre garde a ce qu’ils prattiquoient qu’a ce qu’ils diſoient ; non ſeulement a cauſe qu’en la corruption de nos mœurs il y a peu de gens qui veuillent dire tout ce qu’ils croyent, mais auſſy a cauſe que pluſieurs l’ignorent eux meſmes ; car l’action de la penſée par laquelle on croit vne choſe, eſtant differente de celle par laquelle on connoiſt qu’on la croit, elles ſont ſouuent l’vne ſans l’autre. Et entre pluſieurs opinions eſgalement receuës, ie ne choiſiſſois que les plus moderées : tant a cauſe que ce ſont touſiours les plus commodes pour la prattique, & vrayſemblablement les meilleures, tous excés ayant couſtume d’eſtre mauuais ; comme auſſy affin de me détourner moins du vray chemin, en cas que ie failliſſe, que ſi, ayant choiſi l’vn des extremes, c’euſt eſté l’autre qu’il euſt fallu ſuiure. Et, particulierement, ie mettois entre les excés toutes les promeſſes par leſquelles on retranche quelque choſe de ſa liberté. Non que ie deſaprouuaſſe les lois qui, pour remedier a l’inconſtance des eſprits foibles, permettent, lorſqu’on a quelque bon deſſein, ou meſme, pour la ſeureté du commerce, quelque deſſein qui n’eſt qu’indifferent, qu’on face des vœux ou des contrats qui obligent a y perſeuerer ; mais a cauſe que ie ne voyois au monde aucune choſe qui demeuraſt touſiours en meſme eſtat, & que, pour mon particulier, ie me promettois de perfectionner de plus en plus mes iugemens, & non point de les rendre pires, i’euſſe penſé commettre vne grande faute contre le bon ſens, ſi, pour ce que i’approuuois alors quelque choſe, ie me fuſſe obligé de la prendre pour bonne encore aprés, lorſqu’elle auroit peuteſtre ceſſé de l’eſtre, ou que i’aurois ceſſé de l’eſtimer telle.

Ma ſeconde maxime eſtoit d’eſtre le plus ferme & le plus reſolu en mes actions que ie pourrois, & de ne ſuiure pas moins conſtanment les opinions les plus douteuſes, lorſque ie m’y ſerois vne fois determiné, que ſi elles euſſent eſté tres aſſurées. Imitant en cecy les voyaſgeurs qui, ſe trouuant eſgarez en quelque foreſt, ne doiuent pas errer en tournoyant, tantoſt d’vn coſté, tantoſt d’vn autre, ny encore moins s’areſter en vne place, mais marcher touſiours le plus droit qu’ils peuuent vers vn meſme coſté, & ne le changer point pour de foibles raiſons, encore que ce n’ait peuteſtre eſté au commencement que le haſard ſeul qui les ait determinez a le choiſir : car, par ce moyen, s’ils ne vont iuſtement où ils deſirent, ils arriueront au moins a la fin quelque part, où vrayſemblablement ils ſeront mieux que dans le milieu d’vne foreſt. Et ainſi, les actions de la vie ne ſouffrant ſouuent aucun delay, c’eſt vne verité tres certaine que, lorſqu’il n’eſt pas en noſtre pouuoir de diſcerner les plus vrayes opinions, nous deuons ſuiure les plus probables ; et meſme, qu’encore que nous ne remarquions point dauantage de probabilité aux vnes qu’aux autres, nous deuons neanmoins nous determiner a quelques vnes, & les conſiderer aprés, non plus comme douteuſes, en tant qu’elles ſe rapportent a la prattique, mais comme tres vrayes & tres certaines, a cauſe que la raiſon qui nous y a fait determiner, ſe trouue telle. Et cecy fut capable dés lors de me deliurer de tous les repentirs & les remors, qui ont couſtume d’agiter les conſciences de ces eſpris foibles & chancelans, qui ſe laiſſent aller inconſtanment a prattiquer, comme bonnes, les choſes qu’ils iugent aprés eſtre mauuaiſes.

Ma troiſieſme maxime eſtoit de taſcher touſiours plutoſt a me vaincre que la fortune, & a changer mes deſirs que l’ordre du monde ; et generalement, de m’accouſtumer a croire qu’il n’y a rien qui ſoit entierement en noſtre pouuoir, que nos penſées, en ſorte qu’aprés que nous auons fait noſtre mieux, touchant les choſes qui nous ſont exterieures, tout ce qui manque de nous reuſſir eſt, au regard de nous, abſolument impoſſible. Et cecy ſeul me ſembloit eſtre ſuffiſant pour m’empeſcher de rien deſirer a l’auenir que ie n’acquiſſe, & ainſi pour me rendre content. Car noſtre volonté ne ſe portant naturellement a deſirer que les choſes que noſtre entendement luy repreſente en quelque façon comme poſſibles, il eſt certain que, ſi nous conſiderons tous les biens qui ſont hors de nous comme eſgalement eſloignez de noſtre pouuoir, nous n’aurons pas plus de regret de manquer de ceux qui ſemblent eſtre deus a noſtre naiſſance, lorſque nous en ſerons priuez ſans noſtre faute, que nous auons de ne poſſeder pas les royaumes de la Chine ou de Mexique ; & que faiſant, comme on dit, de neceſſité vertu, nous ne deſirerons pas dauantage d’eſtre ſains, eſtant malades, ou d’eſtre libres, eſtant en priſon, que nous faiſons maintenant d’auoir des cors d’vne matiere auſſy peu corruptible que les diamans, ou des ailes pour voler comme les oiſeaux. Mais i’auouë qu’il eſt beſoin d’vn long exercice, & d’vne meditation ſouuent reïterée, pour s’accouſtumer a regarder de ce biais toutes les choſes ; et ie croy que c’eſt principalement en cecy que conſiſtoit le ſecret de ces Philoſophes, qui ont pû autrefois ſe ſouſtraire de l’empire de la Fortune, & malgré les douleurs & la pauureté, diſputer de la felicité auec leurs Dieux. Car s’occupant ſans ceſſe a conſiderer les bornes qui leur eſtoient preſcrites par la Nature, ils ſe perſuadoient ſi parfaitement que rien n’eſtoit en leur pouuoir que leurs penſées, que cela ſeul eſtoit ſuffiſant pour les empeſcher d’auoir aucune affection pour d’autres choſes ; & ils diſpoſoient d’elles ſi abſolument, qu’ils auoient en cela quelque raiſon de s’eſtimer plus riches, & plus puiſſans, & plus libres, & plus hureux, qu’aucun des autres hommes, qui n’ayant point cete Philoſophie, tant fauoriſez de la Nature & de la Fortune qu’ils puiſſent eſtre, ne diſpoſent iamais ainſi de tout ce qu’ils veulent.

Enfin, pour concluſion de cete Morale, ie m’auiſay de faire vne reueuë ſur les diuerſes occupations qu’ont les hommes en cete vie, pour taſcher a faire chois de la meilleure ; & ſans que ie vueille rien dire de celles des autres, ie penſay que ie ne pouuois mieux que de continuër en celle la meſme ou ie me trouuois, c’eſt a dire, que d’employer toute ma vie a cultiuer ma raiſon, & m’auancer, autant que ie pourrois, en la connoiſſance de la verité, ſuiuant la Methode que ie m’eſtois preſcrite. I’auois eſprouué de ſi extremes contentemens, depuis que i’auois commencé a me ſeruir de cete Methode, que ie ne croyois pas qu’on en puſt receuoir de plus doux, ny de plus innocens, en cete vie ; et deſcouurant tous les iours par ſon moyen quelques veritez, qui me ſembloient aſſez importantes, & communement ignorées des autres hommes, la ſatisfaction que i’en auois rempliſſoit tellement mon eſprit que tout le reſte ne me touchoit point. Outre que les trois maximes precedentes n’eſtoient fondées que ſur le deſſein que i’auois de continuer a m’inſtruire : car Dieu nous ayant donné a chaſcun quelque lumiere pour diſcerner le vray d’auec le faux, ie n’euſſe pas creu me deuoir contenter des opinions d’autruy vn ſeul moment, ſi ie ne me fuſſe propoſé d’employer mon propre iugement a les examiner, lorſqu’il ſeroit tems ; et ie n’euſſe ſceu m’exemter de ſcrupule, en les ſuiuant, ſi ie n’euſſe eſperé de ne perdre pour cela aucune occaſion d’en trouuer de meilleures, en cas qu’il y en euſt. Et enfin ie n’euſſe ſceu borner mes deſirs, ny eſtre content, ſi ie n’euſſe ſuiui vn chemin par lequel, penſant eſtre aſſuré de l’acquiſition de toutes les connoiſſances dont ie ſerois capable, ie le penſois eſtre, par meſme moyen, de celle de tous les vrais biens qui ſeroient iamais en mon pouuoir ; d’autant que, noſtre volonté ne ſe portant a ſuiure ny a fuir aucune choſe, que ſelon que noſtre entendement la luy repreſente bonne ou mauuaiſe, il ſuffit de bien iuger, pour bien faire, & de iuger le mieux qu’on puiſſe, pour faire auſſy tout ſon mieux, c’eſt a dire, pour acquerir toutes les vertus, & enſemble tous les autres biens, qu’on puiſſe acquerir ; & lorſqu’on eſt certain que cela eſt, on ne ſçauroit manquer d’eſtre content.

Aprés m’eſtre ainſi aſſuré de ces maximes, & les auoir miſes a part, auec les veritez de la foy, qui ont touſiours eſté les premieres en ma creance, ie iugay que, pour tout le reſte de mes opinions, ie pouuois librement entreprendre de m’en defaire. Et d’autant que i’eſperois en pouuoir mieux venir a bout, en conuerſant auec les hommes, qu’en demeurant plus long tems renfermé dans le poiſle ou i’auois eu toutes ces penſées, l’hyuer n’eſtoit pas encore bien acheué que ie me remis a voyaſger. Et en toutes les neuf années ſuiuantes, ie ne fi autre choſe que rouler çà & là dans le monde, taſchant d’y eſtre ſpectateur plutoſt qu’acteur en toutes les Comedies qui s’y iouent ; et faiſant particulierement reflexion, en chaſque matiere, ſur ce qui la pouuoit rendre ſuſpecte, & nous donner occaſion de nous meſprendre, ie déracinois cependant de mon eſprit toutes les erreurs qui s’y eſtoient pû gliſſer auparauant. Non que i’imitaſſe pour cela les Sceptiques, qui ne doutent que pour douter, & affectent d’eſtre touſiours irreſolus : car, au contraire, tout mon deſſein ne tendoit qu’a m’aſſurer, & a reietter la terre mouuante & le ſable, pour trouuer le roc ou l’argile. Ce qui me reuſſiſſoit, ce me ſemble, aſſez bien, d’autant que, taſchant a deſcouurir la fauſſeté ou l’incertitude des propoſitions que i’examinois, non par de foibles coniectures, mais par des raiſonnemens clairs & aſſurez, ie n’en rencontrois point de ſi douteuſes, que ie n’en tiraſſe touſiours quelque concluſion aſſez certaine, quand ce n’euſt eſté que cela meſme qu’elle ne contenoit rien de certain. Et comme en abatant vn vieux logis, on en reſerue ordinairement les demolitions, pour ſeruir a en baſtir vn nouueau ; ainſi, en détruiſant toutes celles de mes opinions que ie iugeois eſtre mal fondées, ie faiſois diuerſes obſeruations, & acquerois pluſieurs experiences, qui m’ont ſerui depuis a en eſtablir de plus certaines. Et de plus, ie continuois a m’exercer en la Methode que ie m’eſtois preſcrite ; car, outre que i’auois ſoin de conduire generalement toutes mes penſées ſelon ſes reigles, ie me reſeruois de tems en tems quelques heures, que i’employois particulierement a la prattiquer en des difficultez de Mathematique, ou meſme auſſy en quelques autres que ie pouuois rendre quaſi ſemblables a celles des Mathematiques, en les détachant de tous les principes des autres ſciences, que ie ne trouuois pas aſſez fermes, comme vous verrés que i’ay fait en pluſieurs qui ſont expliquées en ce volume. Et ainſi, ſans viure d’autre façon, en apparence, que ceux qui, n’ayant aucun employ qu’a paſſer vne vie douce & innocente, s’eſtudient a ſeparer les plaiſirs des vices, & qui, pour iouir de leur loyſir ſans s’ennuyer, vſent de tous les diuertiſſemens qui ſont honneſtes, ie ne laiſſois pas de pourſuiure en mon deſſein, & de profiter en la connoiſſance de la verité, peuteſtre plus que ſi ie n’euſſe fait que lire des liures, ou frequenter des gens de lettres.

Toutefois ces neuf ans s’eſcoulerent auant que i’euſſe encore pris aucun parti, touchant les difficultés qui ont couſtume d’eſtre diſputées entre les doctes, ny commencé a chercher les fondemens d’aucune Philoſophie plus certaine que la vulgaire. Et l’exemple de pluſieurs excelens eſpris, qui, en ayant eu cy deuant le deſſein, me ſembloient n’y auoir pas reuſſi, m’y faiſoit imaginer tant de difficulté, que ie n’euſſe peuteſtre pas encore ſitoſt oſé l’entreprendre, ſi ie n’euſſe vû que quelques vns faiſoient deſia courre le bruit que i’en eſtois venu a bout. Ie ne ſçaurois pas dire ſur quoy ils fondoient cete opinion ; & ſi i’y ay contribué quelque choſe par mes diſcours, ce doit auoir eſté en confeſſant plus ingenuëment ce que i’ignorois, que n’ont couſtume de faire ceux qui ont vn peu eſtudié, & peuteſtre auſſy en faiſant voir les raiſons que i’auois de douter de beaucoup de choſes que les autres eſtiment certaines, plutoſt qu’en me vantant d’aucune doctrine. Mais ayant le cœur aſſez bon pour ne vouloir point qu’on me priſt pour autre que ie n’eſtois, ie penſay qu’il faloit que ie taſchaſſe, par tous moyens, a me rendre digne de la reputation qu’on me donnoit ; et il y a iuſtement huit ans, que ce deſir me fit reſoudre a m’eſloigner de tous les lieux ou ie pouuois auoir des connoiſſances, & a me retirer icy, en vn païs où la longue durée de la guerre a fait eſtablir de tels ordres, que les armées qu’on y entretient ne ſemblent ſeruir qu’a faire qu’on y iouiſſe des fruits de la paix auec d’autant plus de ſeureté, & où parmi la foule d’vn grand peuple fort actif, & plus ſoigneux de ſes propres affaires, que curieux de celles d’autruy, ſans manquer d’aucune des commoditez qui ſont dans les villes les plus frequentées, i’ay pû viure auſſy ſolitaire & retiré que dans les deſers les plus eſcartez.


Quatriesme
partie
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Ie ne ſçay ſi ie doy vous entretenir des premieres meditations que i’y ay faites ; car elles ſont ſi Metaphyſiques & ſi peu communes, qu’elles ne ſeront peuteſtre pas au gouſt de tout le monde. Et toutefois, affin qu’on puiſſe iuger ſi les fondemens que i’ay pris ſont aſſez fermes, ie me trouue en quelque façon contraint d’en parler. I’auois dés long temps remarqué que, pour les meurs, il eſt beſoin quelquefois de ſuiure des opinions qu’on ſçait eſtre fort incertaines, tout de meſme que ſi elles eſtoient indubitables, ainſi qu’il a eſté dit cy-deſſus ; mais, pourcequ’alors ie deſirois vacquer ſeulement a la recherche de la verité, ie penſay qu’il faloit que ie fiſſe tout le contraire, & que ie reiettaſſe, comme abſolument faux, tout ce en quoy ie pourrois imaginer le moindre doute, affin de voir s’il ne reſteroit point, apres cela, quelque choſe en ma creance, qui fuſt entierement indubitable. Ainſi, a cauſe que nos ſens nous trompent quelquefois, ie voulû ſuppoſer qu’il n’y auoit aucune choſe qui fuſt telle qu’ils nous la font imaginer. Et pourcequ’il y a des hommes qui ſe méprenent en raiſonnant, meſme touchant les plus ſimples matieres de Geometrie, & y font des Paralogiſmes, iugeant que i’eſtois ſuiet a faillir, autant qu’aucun autre, ie reiettay comme fauſſes toutes les raiſons que i’auois priſes auparauant pour Demonſtrations. Et enfin, conſiderant que toutes les meſmes penſées, que nous auons eſtant eſueillez, nous peuuent auſſy venir, quand nous dormons, ſans qu’il y en ait aucune, pour lors, qui ſoit vraye, ie me reſolu de feindre que toutes les choſes qui m’eſtoient iamais entrées en l’eſprit, n’eſtoient non plus vrayes que les illuſions de mes ſonges. Mais, auſſitoſt aprés, ie pris garde que, pendant que ie voulois ainſi penſer que tout eſtoit faux, il falloit neceſſairement que moy, qui le penſois, fuſſe quelque choſe. Et remarquant que cete verité : ie penſe, donc ie ſuis, eſtoit ſi ferme & ſi aſſurée, que toutes les plus extrauagantes ſuppoſitions des Sceptiques n’eſtoient pas capables de l’eſbranſler, ie iugay que ie pouuois la receuoir, ſans ſcrupule, pour le premier principe de la Philoſophie, que ie cherchois.

Puis, examinant auec attention ce que i’eſtois, & voyant que ie pouuois feindre que ie n’auois aucun cors, & qu’il n’y auoit aucun monde, ny aucun lieu ou ie fuſſe ; mais que ie ne pouuois pas feindre, pour cela, que ie n’eſtois point ; & qu’au contraire, de cela meſme que ie penſois a douter de la verité des autres choſes, il ſuiuoit tres euidenment & tres certainement que i’eſtois ; au lieu que, ſi i’euſſe ſeulement ceſſé de penſer, encore que tout le reſte de ce que i’auois iamais imaginé, euſt eſté vray, ie n’auois aucune raiſon de croire que i’euſſe eſté : ie connû de la que i’eſtois vne ſubſtance dont toute l’eſſence ou la nature n’eſt que de penſer, & qui, pour eſtre, n’a beſoin d’aucun lieu, ny ne depend d’aucune choſe materielle. En ſorte que ce Moy, c’eſt a dire, l’Ame par laquelle ie ſuis ce que ie ſuis, eſt entierement diſtincte du cors, & meſme qu’elle eſt plus aiſée a connoiſtre que luy, & qu’encore qu’il ne fuſt point, elle ne lairroit pas d’eſtre tout ce qu’elle eſt.

Aprés cela, ie conſideray en general ce qui eſt requis a vne propoſition pour eſtre vraye & certaine ; car, puiſque ie venois d’en trouuer vne que ie ſçauois eſtre telle, ie penſay que ie deuois auſſy ſçauoir en quoy conſiſte cete certitude. Et ayant remarqué qu’il n’y a rien du tout en cecy : ie penſe, donc ie ſuis, qui m’aſſure que ie dis la verité, ſinon que ie voy tres clairement que, pour penſer, il faut eſtre : ie iugay que ie pouuois prendre pour reigle generale, que les choſes que nous conceuons fort clairement & fort diſtinctement, ſont toutes vrayes ; mais qu’il y a ſeulement quelque difficulté a bien remarquer quelles ſont celles que nous conceuons diſtinctement.

En ſuite de quoy, faiſant reflexion ſur ce que ie doutois, & que, par conſequent, mon eſtre n’eſtoit pas tout parfait, car ie voyois clairement que c’eſtoit vne plus grande perfection de connoiſtre que de douter, ie m’auiſay de chercher d’où i’auois appris a penſer a quelque choſe de plus parfait que ie n’eſtois ; & ie connu euidenment que ce deuoit eſtre de quelque nature qui fuſt en effect plus parfaite. Pour ce qui eſt des penſées que i’auois de pluſieurs autres choſes hors de moy, comme du ciel, de la terre, de la lumiere, de la chaleur, & de milles autres, ie n’eſtois point tant en peine de ſçauoir d’où elles venoient, a cauſe que, ne remarquant rien en elles qui me ſemblaſt les rendre ſuperieures a moy, ie pouuois croyre que, ſi elles eſtoient vrayes, c’eſtoient des dependances de ma nature, en tant qu’elle auoit quelque perfection ; & ſi elles ne l’eſtoient pas, que ie les tenois du neant, c’eſt a dire, qu’elles eſtoient en moy, pourceque i’auois du defaut. Mais ce ne pouuoit eſtre le meſme de l’idée d’vn eſtre plus parfait que le mien : car, de la tenir du neant, c’eſtoit choſe manifeſtement impoſſible ; et pourcequ’il n’y a pas moins de repugnance que le plus parfait ſoit vne ſuite & vne dependance du moins parfait, qu’il y en a que de rien procede quelque choſe, ie ne la pouuois tenir non plus de moy meſme. De façon qu’il reſtoit qu’elle euſt eſté miſe en moy par vne nature qui fuſt veritablement plus parfaite que ie n’eſtois, & meſme qui euſt en ſoy toutes les perfections dont ie pouuois auoir quelque idée, c’eſt a dire, pour m’expliquer en vn mot, qui fuſt Dieu. A quoy i’adiouſtay que, puiſque ie connoiſſois quelques perfections que ie n’auois point, ie n’eſtois pas le ſeul eſtre qui exiſtaſt (i’vſeray, s’il vous plaiſt, icy librement des mots de l’Eſchole), mais qu’il falloit, de neceſſité, qu’il y en euſt quelque autre plus parfait, duquel ie dependiſſe, & duquel i’euſſe acquis tout ce que i’auois. Car, ſi i’euſſe eſté ſeul & independant de tout autre, en ſorte que i’euſſe eu, de moy meſme, tout ce peu que ie participois de l’eſtre parfait, i’euſſe pû auoir de moy, par meſme raiſon, tout le ſurplus que ie connoiſſois me manquer, & ainſi eſtre moy meſme infini, eternel, immuable, tout connoiſſant, tout puiſſant, & enfin auoir toutes les perfections que ie pouuois remarquer eſtre en Dieu. Car, ſuiuant les raiſonnemens que ie viens de faire, pour connoiſtre la nature de Dieu, autant que la miene en eſtoit capable, ie n’auois qu’a conſiderer de toutes les choſes dont ie trouuois en moy quelque idée, ſi c’eſtoit perfection, ou non, de les poſſeder, & i’eſtois aſſuré qu’aucune de celles qui marquoient quelque imperfection, n’eſtoit en luy, mais que toutes les autres y eſtoient. Comme ie voyois que le doute, l’inconſtance, la triſteſſe, & choſes ſemblables, n’y pouuoient eſtre, vû que i’euſſe eſté moy meſme bien ayſe d’en eſtre exempt. Puis, outre cela, i’auois des idées de pluſieurs choſes ſenſibles & corporelles : car, quoy que ie ſuppoſaſſe que ie reſuois, & que tout ce que ie voyois ou imaginois eſtoit faux, ie ne pouuois nier toutefois que les idées n’en fuſſent veritablement en ma penſée ; mais pourceque i’auois deſia connu en moy tres clairement que la nature intelligente eſt diſtincte de la corporelle, conſiderant que toute compoſition teſmoigne de la dependance, & que la dependance eſt manifeſtement vn defaut, ie iugeois de la, que ce ne pouuoit eſtre vne perfection en Dieu d’eſtre compoſé de ces deux natures, & que, par conſequent, il ne l’eſtoit pas ; mais que, s’il y auoit quelques cors dans le monde, ou bien quelques intelligences, ou autres natures, qui ne fuſſent point toutes parfaites, leur eſtre deuoit dependre de ſa puiſſance, en telle ſorte qu’elles ne pouuoient ſubſiſter ſans luy vn ſeul moment.

Ie voulu chercher, aprés cela, d’autres veritez, & m’eſtant propoſé l’obiet des Geometres, que ie conceuois comme vn cors continu, ou vn eſpace indefiniment eſtendu en longueur, largeur, & hauteur ou profondeur, diuiſible en diuerſes parties, qui pouuoient auoir diuerſes figures & grandeurs, & eſtre meuës ou tranſpoſées en toutes ſortes, car les Geometres ſuppoſent tout cela en leur obiet, ie parcouru quelques vnes de leurs plus ſimples demonſtrations. Et ayant pris garde que cete grande certitude, que tout le monde leur attribuë, n’eſt fondée que ſur ce qu’on les conçoit euidenment, ſuiuant la reigle que i’ay tantoſt dite, ie pris garde auſſy qu’il n’y auoit rien du tout en elles qui m’aſſuraſt de l’exiſtence de leur obiet. Car, par exemple, ie voyois bien que, ſuppoſant vn triangle, il falloit que ſes trois angles fuſſent eſgaux a deux droits ; mais ie ne voyois rien pour cela qui m’aſſuraſt qu’il y euſt au monde aucun triangle. Au lieu que, reuenant a examiner l’idée que i’auois d’vn Eſtre parfait, ie trouuois que l’exiſtence y eſtoit compriſe, en meſme façon qu’il eſt compris en celle d’vn triangle que ſes trois angles ſont eſgaux a deux droits, ou en celle d’vne ſphere que toutes ſes parties ſont eſgalement diſtantes de ſon centre, ou meſme encore plus euidenment ; et que, par conſequent, il eſt pour le moins auſſy certain, que Dieu, qui eſt cet Eſtre parfait, eſt ou exiſte, qu’aucune demonſtration de Geometrie le ſçauroit eſtre.

Mais ce qui fait qu’il y en a pluſieurs qui ſe perſuadent qu’il y a de la difficulté a le connoiſtre, & meſme auſſy a connoiſtre ce que c’eſt que leur ame, c’eſt qu’ils n’eſleuent iamais leur eſprit au dela des choſes ſenſibles, & qu’ils ſont tellement accouſtumez a ne rien conſiderer qu’en l’imaginant, qui eſt vne façon de penſer particuliere pour les choſes materielles, que tout ce qui n’eſt pas imaginable, leur ſemble n’eſtre pas intelligible. Ce qui eſt aſſez manifeſte de ce que meſme les Philoſophes tienent pour maxime, dans les Eſcholes, qu’il n’y a rien dans l’entendement qui n’ait premierement eſté dans le ſens, où toutefois il eſt certain que les idées de Dieu & de l’ame n’ont iamais eſté. Et il me ſemble que ceux qui veulent vſer de leur imagination, pour les comprendre, font tout de meſme que ſi, pour ouïr les ſons, ou ſentir les odeurs, ils ſe vouloient ſeruir de leurs yeux : ſinon qu’il y a encore cete difference, que le ſens de la veuë ne nous aſſure pas moins de la verité de ſes obiets, que font ceux de l’odorat ou de l’ouye ; au lieu que ny noſtre imagination ny nos ſens ne nous ſçauroient iamais aſſurer d’aucune choſe, ſi noſtre entendement n’y interuient.

Enfin, s’il y a encore des hommes qui ne ſoient pas aſſez perſuadez de l’exiſtence de Dieu & de leur ame, par les raiſons que i’ay apportées, ie veux bien qu’ils ſçachent que toutes les autres choſes, dont ils ſe penſent peut eſtre plus aſſurez, comme d’auoir vn cors, & qu’il y a des aſtres & vne terre, & choſes ſemblables, ſont moins certaines. Car, encore qu’on ait vne aſſurance morale de ces choſes, qui eſt telle, qu’il ſemble qu’a moins que d’eſtre extrauagant, on n’en peut douter, toutefois auſſy, a moins que d’eſtre déraiſonnable, lorſqu’il eſt queſtion d’vne certitude metaphyſique, on ne peut nier que ce ne ſoit aſſés de ſuiet, pour n’en eſtre pas entierement aſſuré, que d’auoir pris garde qu’on peut, en meſme façon, s’imaginer, eſtant endormi, qu’on a vn autre cors, & qu’on voit d’autres aſtres, & vne autre terre, ſans qu’il en ſoit rien. Car d’où ſçait on que les penſées qui vienent en ſonge ſont plutoſt fauſſes que les autres, vû que ſouuent elles ne ſont pas moins viues & expreſſes ? Et que les meilleurs eſprits y eſtudient, tant qu’il leur plaira, ie ne croy pas qu’ils puiſſent donner aucune raiſon qui ſoit ſuffiſante pour oſter ce doute, s’ils ne preſuppoſent l’exiſtence de Dieu. Car, premierement, cela meſme que i’ay tantoſt pris pour vne reigle, a ſçauoir que les choſes que nous conceuons tres clairement & tres diſtinctement, ſont toutes vrayes, n’eſt aſſuré qu’a cauſe que Dieu eſt ou exiſte, & qu’il eſt vn eſtre parfait, & que tout ce qui eſt en nous vient de luy. D’où il ſuit que nos idées ou notions, eſtant des choſes reelles, & qui vienent de Dieu, en tout ce en quoy elles ſont claires & diſtinctes, ne peuuent en cela eſtre que vrayes. En ſorte que, ſi nous en auons aſſez ſouuent qui contienent de la fauſſeté, ce ne peut eſtre que de celles, qui ont quelque choſe de confus & obſcur, a cauſe qu’en cela elles participent du neant, c’eſt a dire, qu’elles ne ſont en nous ainſi confuſes, qu’a cauſe que nous ne ſommes pas tous parfaits. Et il eſt euident qu’il n’y a pas moins de repugnance que la fauſſeté ou l’imperfection procede de Dieu, en tant que telle, qu’il y en a, que la verité ou la perfection procede du neant. Mais ſi nous ne ſçauions point que tout ce qui eſt en nous de reel & de vray, vient d’vn eſtre parfait & infini, pour claires & diſtinctes que fuſſent nos idées, nous n’aurions aucune raiſon qui nous aſſuraſt, qu’elles euſſent la perfection d’eſtre vrayes.

Or, aprés que la connoiſſance de Dieu & de l’ame nous a ainſi rendus certains de cete regle, il eſt bien ayſé a connoiſtre que les reſueries que nous imaginons eſtant endormis, ne doiuent aucunement nous faire douter de la verité des penſées que nous auons eſtant eſueillez. Car, s’il arriuoit, meſme en dormant, qu’on euſt quelque idée fort diſtincte, comme, par exemple, qu’vn Geometre inuentaſt quelque nouuelle demonſtration, ſon ſommeil ne l’empeſcheroit pas d’eſtre vraye. Et pour l’erreur la plus ordinaire de nos ſonges, qui conſiſte en ce qu’ils nous repreſentent diuers obiets en meſme façon que font nos ſens exterieurs, n’importe pas qu’elle nous donne occaſion de nous deſfier de la verité de telles idées, a cauſe qu’elles peuuent auſſy nous tromper aſſez ſouuent, ſans que nous dormions : comme lorſque ceux qui ont la iauniſſe voyent tout de couleur iaune, ou que les aſtres ou autres cors fort eſloignez nous paroiſſent beaucoup plus petits qu’ils ne ſont. Car enfin, ſoit que nous veillions, ſoit que nous dormions, nous ne nous deuons iamais laiſſer perſuader qu’a l’euidence de noſtre raiſon. Et il eſt a remarquer que ie dis, de noſtre raiſon, & non point, de noſtre imagination ny de nos ſens. Comme, encore que nous voyons le ſoleil tres clairement, nous ne deuons pas iuger pour cela qu’il ne ſoit que de la grandeur que nous le voyons ; et nous pouuons bien imaginer diſtinctement vne teſte de lion entée ſur le cors d’vne cheure, ſans qu’il faille conclure, pour cela, qu’il y ait au monde vne Chimere : car la raiſon ne nous dicte point que ce que nous voyons ou imaginons ainſi ſoit veritable. Mais elle nous dicte bien que toutes nos idées ou notions doiuent auoir quelque fondement de verité ; car il ne ſeroit pas poſſible que Dieu, qui eſt tout parfait & tout veritable les euſt miſes en nous ſans cela. Et pourceque nos raiſonnemens ne ſont iamais ſi euidens ny ſi entiers pendant le ſommeil que pendant la veille, bien que quelquefois nos imaginations ſoient alors autant ou plus viues & expreſſes, elle nous dicte auſſy que nos penſées ne pouuant eſtre toutes vrayes, a cauſe que nous ne ſommes pas tous-parfaits, ce qu’elles ont de verité doit infalliblement ſe rencontrer en celles que nous auons eſtant eſueillez, plutoſt qu’en nos ſonges.


Cinquiesme
partie
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Ie ſerois bien ayſe de pourſuiure, & de faire voir icy toute la chaiſne des autres veritez que i’ay deduites de ces premieres. Mais, a cauſe que, pour cet effect, il ſeroit maintenant beſoin que ie parlaſſe de pluſieurs queſtions, qui ſont en controuerſe entre les doctes, auec leſquels ie ne deſire point me brouiller, ie croy qu’il ſera mieux que ie m’en abſtiene, & que ie die ſeulement en general quelles elles ſont, affin de laiſſer iuger aux plus ſages, s’il ſeroit vtile que le public en fuſt plus particulierement informé. Ie ſuis touſiours demeuré ferme en la reſolution que i’auois priſe, de ne ſuppoſer aucun autre principe, que celuy dont ie vien de me ſeruir pour demonſtrer l’exiſtence de Dieu & de lame, & de ne receuoir aucune choſe pour vraye, qui ne me ſemblaſt plus claire & plus certaine que n’auoient fait auparauant les demonſtrations des Geometres. Et neantmoins, i’oſe dire que, non ſeulement i’ay trouué moyen de me ſatisfaire en peu de tems, touchant toutes les principales difficultez dont on a couſtume de traiter en la Philoſophie, mais auſſy, que i’ay remarqué certaines loix, que Dieu a tellement eſtablies en la nature, & dont il a imprimé de telles notions en nos ames, qu’aprés y auoir fait aſſez de reflexion, nous ne ſçaurions douter qu’elles ne ſoient exactement obſeruées, en tout ce qui eſt ou qui ſe fait dans le monde. Puis en conſiderant la ſuite de ces loix, il me ſemble auoir deſcouuert pluſieurs veritez plus vtiles & plus importantes, que tout ce que i’auois appris auparauant, ou meſme eſperé d’apprendre.

Mais pourceque i’ay taſché d’en expliquer les principales dans vn Traité, que quelques conſiderations m’empeſchent de publier, ie ne les ſçaurois mieux faire connoiſtre, qu’en diſant icy ſommairement ce qu’il contient. I’ay eu deſſein d’y comprendre tout ce que ie penſois ſçauoir, auant que de l’eſcrire, touchant la Nature des choſes Materielles. Mais, tout de meſme que les peintres, ne pouuant eſgalement bien repreſenter dans vn tableau plat toutes les diuerſes faces d’vn cors ſolide, en choiſiſſent vne des principales qu’ils mettent ſeule vers le iour, & ombrageant les autres, ne les font paroiſtre, qu’en tant qu’on les peut voir en la regardant : ainſi, craignant de ne pouuoir mettre en mon diſcours tout ce que i’auois en la penſée, i’entrepris ſeulement d’y expoſer bien amplement ce que ie conceuois de la Lumiere ; puis, a ſon occaſion, d’y adiouſter quelque choſe du Soleil & des Eſtoiles fixes, a cauſe qu’elle en procede preſque toute ; des Cieux, a cauſe qu’ils la tranſmettent ; des Planetes, des Cometes, & de la Terre, a cauſe qu’elles la font refleſchir ; & en particulier de tous les Cors qui ſont ſur la terre, a cauſe qu’ils ſont ou colorez, ou tranſparens, ou lumineux ; & enfin de l’Homme, a cauſe qu’il en eſt le ſpectateur. Meſme, pour ombrager vn peu toutes ces choſes, & pouuoir dire plus librement ce que i’en iugeois, ſans eſtre obligé de ſuiure ny de refuter les opinions qui ſont receuës entre les doctes, ie me reſolu de laiſſer tout ce Monde icy a leurs diſputes, & de parler ſeulement de ce qui arriueroit dans vn nouueau, ſi Dieu creoit maintenant quelque part, dans les Eſpaces Imaginaires, aſſez de matiere pour le compoſer, & qu’il agitaſt diuerſement & ſans ordre les diuerſes parties de cete matiere, en ſorte qu’il en compoſaſt vn Chaos auſſy confus que les Poetes en puiſſent feindre, & que, par apres, il ne fiſt autre choſe que preſter ſon concours ordinaire a la Nature, & la laiſſer agir ſuiuant les Loix qu’il a eſtablies. Ainſi, premierement, ie deſcriuis cete Matiere, & taſchay de la repreſenter telle qu’il n’y a rien au monde, ce me ſemble, de plus clair ny plus intelligible, excepté ce qui a tantoſt eſté dit de Dieu & de lame : car meſme ie ſuppoſay, expreſſement, qu’il n’y auoit en elle aucune de ces Formes ou Qualitez dont on diſpute dans les Eſcholes, ny generalement aucune choſe, dont la connoiſſance ne fuſt ſi naturelle a nos ames, qu’on ne puſt pas meſme feindre de l’ignorer. De plus, ie fis voir quelles eſtoient les Loix de la Nature ; et ſans appuier mes raiſons ſur aucun autre principe, que ſur les perfections infinies de Dieu, ie taſchay a demonſtrer toutes celles dont on euſt pu auoir quelque doute, & a faire voir qu’elles ſont telles, qu’encore que Dieu auroit creé pluſieurs mondes, il n’y en ſçauroit auoir aucun, où elles manquaſſent d’eſtre obſeruées. Apres cela, ie monſtray comment la plus grande part de la matiere de ce Chaos deuoit, en ſuite de ces loix, ſe diſpoſer & s’arrenger d’vne certaine façon qui la rendoit ſemblable a nos Cieux ; comment, cependant, quelques vnes de ſes parties deuoient compoſer vne Terre, & quelques vnes des Planetes & des Cometes, & quelques autres vn Soleil & des Eſtoiles fixes. Et icy, m’eſtendant ſur le ſuiet de la lumiere, i’expliquay bien au long quelle eſtoit celle qui ſe deuoit trouuer dans le Soleil & les Eſtoiles, & comment de la elle trauerſoit en vn inſtant les immenſes eſpaces des cieux, & comment elle ſe refleſchiſſoit des Planetes & des Cometes vers la Terre. I’y adiouſtay auſſy pluſieurs choſes, touchant la ſubſtance, la ſituation, les mouuemens & toutes les diuerſes qualitez de ces Cieux & de ces Aſtres ; en ſorte que ie penſois en dire aſſez, pour faire connoiſtre qu’il ne ſe remarque rien en ceux de ce monde, qui ne deuſt, ou du moins qui ne pûſt, paroiſtre tout ſemblable en ceux du monde que ie deſcriuois. De là ie vins a parler particulierement de la Terre : comment, encore que i’euſſe expreſſement ſuppoſé que Dieu n’auoit mis aucune peſanteur en la matiere dont elle eſtoit compoſée, toutes ſes parties ne laiſſoient pas de tendre exactement vers ſon centre ; comment, y ayant de l’eau & de l’air ſur ſa ſuperficie, la diſpoſition des cieux & des aſtres, principalement de la Lune, y deuoit cauſer vn flus & reflus, qui fuſt ſemblable, en toutes ſes circonſtances, a celuy qui ſe remarque dans nos mers ; & outre cela vn certain cours, tant de l’eau que de l’air, du leuant vers le couchant, tel qu’on le remarque auſſy entre les Tropiques ; comment les montaignes, les mers, les fontaines & les riuieres pouuoient naturellement s’y former, & les metaux y venir dans les mines, & les plantes y croiſtre dans les campaignes, & generalement tous les cors qu’on nomme meſlez ou compoſez s’y engendrer. Et entre autres choſes, a cauſe qu’aprés les aſtres ie ne connois rien au monde que le feu qui produiſe de la lumiere, ie m’eſtudiay a faire entendre bien clairement tout ce qui appartient a ſa nature, comment il ſe fait, comment il ſe nourrit ; comment il n’a quelquefois que de la chaleur ſans lumiere, & quelquefois que de la lumiere ſans chaleur ; comment il peut introduire diuerſes couleurs en diuers cors, & diuerſes autres qualitez ; comment il en fond quelques vns, & en durcit d’autres ; comment il les peut conſumer preſque tous, ou conuertir en cendres & en fumée ; et enfin, comment de ces cendres, par la ſeule violence de ſon action, il forme du verre : car cete tranſmutation de cendres en verre me ſemblant eſtre auſſy admirable qu’aucune autre qui ſe face en la nature, ie pris particulierement plaiſir a la deſcrire.

Toutefois ie ne voulois pas inferer de toutes ces choſes, que ce monde ait eſté creé en la façon que ie propoſois ; car il eſt bien plus vrayſemblable que, dés le commencement, Dieu l’a rendu tel qu’il deuoit eſtre. Mais il eſt certain, & c’eſt vne opinion communement receuë entre les Theologiens, que l’action, par laquelle maintenant il le conſerue, eſt toute la meſme que celle par laquelle il l’a creé ; de façon qu’encore qu’il ne lui auroit point donné, au commencement, d’autre forme que celle du Chaos, pouruû qu’ayant eſtabli les Loix de la Nature, il luy preſtaſt ſon concours, pour agir ainſi qu’elle a de couſtume, on peut croyre, ſans faire tort au miracle de la creation, que par cela ſeul toutes les choſes qui ſont purement materielles auroient pû, auec le tems, s’y rendre telles que nous les voyons a preſent. Et leur nature eſt bien plus ayſée a conceuoir, lorſqu’on les voit naiſtre peu a peu en cete ſorte, que lorſqu’on ne les conſidere que toutes faites.

De la deſcription des cors inanimez & des plantes, ie paſſay a celle des animaux & particulierement a celle des hommes. Mais, pourceque ie n’en auois pas encore aſſez de connoiſſance, pour en parler du meſme ſtyle que du reſte, c’eſt a dire, en demonſtrant les effets par les cauſes, & faiſant voir de quelles ſemences, & en quelle façon, la Nature les doit produire, ie me contentay de ſuppoſer que Dieu formaſt le cors d’vn homme, entierement ſemblable a l’vn des noſtres, tant en la figure exterieure de ſes membres qu’en la conformation interieure de ſes organes, ſans le compoſer d’autre matiere que de celle que i’auois deſcrite, & ſans mettre en luy, au commencement, aucune ame raiſonnable, ny aucune autre choſe pour y ſeruir d’ame vegetante ou ſenſitiue, ſinon qu’il excitaſt en ſon cœur vn de ces feux ſans lumiere, que i’auois deſia expliquez, & que ie ne conceuois point d’autre nature que celuy qui échaufe le foin, lorſqu’on l’a renfermé auant qu’il fuſt ſec, ou qui fait bouillir les vins nouueaux, lorſqu’on les laiſſe cuuer ſur la rape. Car examinant les fonctions, qui pouuoient en ſuite de cela eſtre en ce cors, i’y trouuois exactement toutes celles qui peuuent eſtre en nous ſans que nous y penſions, ny par conſequent que noſtre ame, c’eſt a dire, cete partie diſtincte du cors dont il a eſté dit cy deſſus que la nature n’eſt que de penſer, y contribuë, & qui ſont toutes les meſmes en quoy on peut dire que les animaux ſans raiſon nous reſemblent : ſans que i’y en pûſſe pour cela trouuer aucune, de celles qui, eſtant dependantes de la penſée, ſont les ſeules qui nous apartienent en tant qu’hommes, au lieu que ie les y trouuois toutes par aprés, ayant ſuppoſé que Dieu creaſt vne ame raiſonnable, & qu’il la ioigniſt a ce cors en certaine façon que ie deſcriuois.

Mais, affin qu’on puiſſe voir en quelle ſorte i’y traitois cete matiere, ie veux mettre icy l’explication du Mouuement du Cœur & des Arteres, qui eſtant le premier & le plus general qu’on obſerue dans les animaux, on iugera facilement de luy ce qu’on doit penſer de tous les autres. Et affin qu’on ait moins de difficulté a entendre ce que i’en diray, ie voudrois que ceux qui ne ſont point verſez en l’Anatomie priſſent la peine, auant que de lire cecy, de faire couper deuant eux le cœur de quelque grand animal qui ait des poumons, car il eſt en tous aſſez ſemblable a celuy de l’homme, & qu’ils ſe fiſſent montrer les deux chambres ou concauitez qui y ſont. Premierement, celle qui eſt dans ſon coſté droit, a laquelle reſpondent deux tuyaux fort larges : a ſçauoir la vene caue, qui eſt le principal receptacle du ſang, & comme le tronc de l’arbre dont toutes les autres venes du cors ſont les branches, & la vene arterieuſe, qui a eſté ainſi mal nommée, pourceque c’eſt en effect vne artere, laquelle prenant ſon origine du cœur, ſe diuiſe, aprés en eſtre ſortie, en pluſieurs branches qui ſe vont reſpandre partout dans les poumons. Puis, celle qui eſt dans ſon coſté gauche, a laquelle reſpondent en meſme façon deux tuyaux, qui ſont autant ou plus larges que les precedens : a ſçauoir l’artere veneuſe, qui a eſté auſſy mal nommée, a cauſe qu’elle n’eſt autre choſe qu’vne vene, laquelle vient des poumons, ou elle eſt diuiſée en pluſieurs branches, entrelacées auec celles de la vene arterieuſe, & celles de ce conduit qu’on nomme le ſifflet, par où entre l’air de la reſpiration ; & la grande artere, qui, ſortant du cœur, enuoye ſes branches par tout le cors. Ie voudrois auſſy qu’on leur montraſt ſoigneuſement les onze petites peaux, qui, comme autant de petites portes, ouurent & ferment les quatre ouuertures qui ſont en ces deux concauitez : a ſçauoir, trois a l’entrée de la vene caue, où elles ſont tellement diſpoſées, qu’elles ne peuuent aucunement empeſcher que le ſang qu’elle contient ne coule dans la concauité droite du cœur, & toutefois empeſchent exactement qu’il n’en puiſſe ſortir ; trois a l’entrée de la vene arterieuſe, qui, eſtant diſpoſées tout au contraire, permetent bien au ſang, qui eſt dans cete concauité, de paſſer dans les poumons, mais non pas a celuy qui eſt dans les poumons d’y retourner ; & ainſi deux autres a l’entrée de l’artere veneuſe, qui laiſſent couler le ſang des poumons vers la concauité gauche du cœur, mais s’oppoſent a ſon retour ; & trois a l’entrée de la grande artere, qui luy permetent de ſortir du cœur, mais l’empeſchent d’y retourner. Et il n’eſt point beſoin de chercher d’autre raiſon du nombre de ces peaux, ſinon que l’ouuerture de l’artere veneuſe, eſtant en ouale a cauſe du lieu ou elle ſe rencontre, peut eſtre commodement fermée auec deux, au lieu que les autres, eſtant rondes, le peuuent mieux eſtre auec trois. De plus, ie voudrois qu’on leur fiſt conſiderer que la grande artere & la vene arterieuſe ſont d’vne compoſition beaucoup plus dure & plus ferme, que ne ſont l’artere veneuſe & la vene caue ; & que ces deux derniers s’eſlargiſſent auant que d’entrer dans le cœur, & y font comme deux bourſes, nommées les oreilles du cœur, qui ſont compoſées d’vne chair ſemblable à la ſiene ; et qu’il y a touſiours plus de chaleur dans le cœur, qu’en aucun autre endroit du cors ; et enfin, que cete chaleur eſt capable de faire que, s’il entre quelque goutte de ſang en ſes concauitez, elle s’enfle promtement & ſe dilate, ainſi que font generalement toutes les liqueurs, lorſqu’on les laiſſe tomber goutte a goutte en quelque vaiſſeau qui eſt fort chaud.

Car, aprés cela, ie n’ay beſoin de dire autre choſe, pour expliquer le mouuement du cœur, ſinon que, lorſque ſes concauitez ne ſont pas pleines de ſang, il y en coule neceſſairement de la vene caue dans la droite, & de l’artere veneuſe dans la gauche ; d’autant que ces deux vaiſſeaux en ſont touſiours pleins, & que leurs ouuertures, qui regardent vers le cœur, ne peuuent alors eſtre bouchées ; mais que, ſitoſt qu’il eſt entré ainſi deux gouttes de ſang, vne en chacune de ſes concauitez, ces gouttes, qui ne peuuent eſtre que fort groſſes, a cauſe que les ouuertures par où elles entrent ſont fort larges, & les vaiſſeaux d’où elles vienent fort pleins de ſang, ſe rarefient & ſe dilatent, a cauſe de la chaleur qu’elles y trouuent, au moyen de quoy, faiſant enfler tout le cœur, elles pouſſent & ferment les cinq petites portes, qui ſont aux entrées des deux vaiſſeaux d’où elles vienent, empeſchant ainſi qu’il ne deſcende dauantage de ſang dans le cœur ; et continuant a ſe rarefier de plus en plus, elles pouſſent & ouurent les ſix autres petites portes, qui ſont aux entrées des deux autres vaiſſeaux par où elles ſortent, faiſant enfler par ce moyen toutes les branches de la vene arterieuſe & de la grande artere, quaſi au meſme inſtant que le cœur ; lequel, incontinent aprés, ſe deſenfle, comme font auſſy ces arteres, a cauſe que le ſang qui y eſt entré s’y refroidiſt, & leurs ſix petites portes ſe referment, & les cinq de la vene caue & de l’artere veneuſe ſe rouurent, & donnent paſſage a deux autres gouttes de ſang, qui font derechef enfler le cœur & les arteres, tout de meſme que les precedentes. Et pourceque le ſang, qui entre ainſi dans le cœur, paſſe par ces deux bourſes qu’on nomme ſes oreilles, de là vient que leur mouuement eſt contraire au ſien, & qu’elles ſe deſenflent, lorſqu’il s’enfle. Au reſte, affin que ceux qui ne connoiſſent pas la force des demonſtrations Mathematiques, & ne ſont pas accoutumez a diſtinguer les vrayes raiſons des vrayſemblables, ne ſe haſardent pas de nier cecy ſans l’examiner, ie les veux auertir que ce mouuement, que ie vien d’expliquer, ſuit auſſy neceſſairement de la ſeule diſpoſition des organes qu’on peut voir a l’œil dans le cœur, & de la chaleur qu’on y peut ſentir auec les doigts, & de la nature du ſang qu’on peut connoiſtre par experience, que fait celuy d’vn horologe, de la force, de la ſituation, & de la figure de ſes contrepois & de ſes rouës.

Mais ſi on demande comment le ſang des venes ne s’eſpuiſe point, en coulant ainſi continuellement dans le cœur, & comment les arteres n’en ſont point trop remplies, puiſque tout celuy qui paſſe par le cœur s’y va rendre, ie n’ay pas beſoin d’y reſpondre autre choſe, que ce qui a deſia eſté eſcrit par vn medecin d’Angleterre,Heruæus,
de motu cordis.
auquel il faut donner la louange d’auoir rompu la glace en cét endroit, & d’eſtre le premier qui a enſeigné qu’il y a pluſieurs petits paſſages aux extremitez des arteres, par où le ſang qu’elles reçoiuent du cœur entre dans les petites branches des venes, d’où il ſe va rendre derechef vers le cœur, en ſorte que ſon cours n’eſt autre choſe qu’vne circulation perpetuelle. Ce qu’il prouue fort bien, par l’experience ordinaire des chirurgiens, qui ayant lié le bras mediocrement fort, au deſſus de l’endroit où ils ouurent la vene, font que le ſang en ſort plus abondamment que s’ils ne l’auoient point lié. Et il arriueroit tout le contraire, s’ils le lioient au deſſous, entre la main & l’ouuerture, ou bien, qu’ils le liaſſent tres fort au-deſſus. Car il eſt manifeſte que le lien mediocrement ſerré, pouuant empeſcher que le ſang qui eſt deſia dans le bras ne retourne vers le cœur par les venes, n’empeſche pas pour cela qu’il n’y en viene touſiours de nouueau par les arteres, a cauſe qu’elles ſont ſituées au deſſous des venes, & que leurs peaux, eſtant plus dures, ſont moins ayſées a preſſer, & auſſy que le ſang qui vient du cœur tend auec plus de force a paſſer par elles vers la main, qu’il ne fait a retourner de là vers le cœur par les venes. Et puiſque ce ſang ſort du bras par l’ouuerture qui eſt en l’vne des venes, il doit neceſſairement y auoir quelques paſſages au-deſſous du lien, c’eſt a dire vers les extremitez du bras, par où il y puiſſe venir des arteres. Il prouue auſſy fort bien ce qu’il dit du cours du ſang, par certaines petites peaux, qui ſont tellement diſpoſées en diuers lieux le long des venes, qu’elles ne luy permetent point d’y paſſer du milieu du cors vers les extremitez, mais ſeulement de retourner des extremitez vers le cœur ; et de plus, par l’experience qui monſtre que tout celuy qui eſt dans le cors en peut ſortir en fort peu de tems par vne ſeule artere, lorſqu’elle eſt coupée, encore meſme qu’elle fuſt eſtroitement liée fort proche du cœur, & coupée entre luy & le lien, en ſorte qu’on n’euſt aucun ſuiet d’imaginer que le ſang qui en ſortiroit vint d’ailleurs.

Mais il y a pluſieurs autres choſes qui teſmoignent que la vraye cauſe de ce mouuement du ſang eſt celle que i’ay dite. Comme, premierement, la difference qu’on remarque entre celuy qui ſort des venes & celuy qui ſort des arteres, ne peut proceder que de ce qu’eſtant rarefié, & comme diſtilé, en paſſant par le cœur, il eſt plus ſubtil & plus vif & plus chaud incontinent aprés en eſtre ſorti, c’eſt a dire, eſtant dans les arteres, qu’il n’eſt vn peu deuant que d’y entrer, c’eſt a dire, eſtant dans les venes. Et ſi on y prend garde, on trouuera que cete difference ne paroiſt bien que vers le cœur, & non point tant aux lieux qui en ſont les plus eſloignez. Puis la dureté des peaux, dont la vene arterieuſe & la grande artere ſont compoſées, monſtre aſſez que le ſang bat contre elles auec plus de force que contre les venes. Et pourquoy la concauité gauche du cœur & la grande artere ſeroient elles plus amples & plus larges, que la concauité droite & la vene arterieuſe ? Si ce n’eſtoit que le ſang de l’artere veneuſe, n’ayant eſté que dans les poumons depuis qu’il a paſſé par le cœur, eſt plus ſubtil & ſe rarefie plus fort & plus ayſement, que celuy qui vient immediatement de la vene caue. Et qu’eſt-ce que les medecins peuuent deuiner, en taſtant le pouls, s’ils ne ſçauent que, ſelon que le ſang change de nature, il peut eſtre rarefié par la chaleur du cœur plus ou moins fort, & plus ou moins viſte qu’auparauant ? Et ſi on examine comment cette chaleur ſe communique aux autres membres, ne faut-il pas auouër que c’eſt par le moyen du ſang, qui paſſant par le cœur s’y reſchauffe, & ſe reſpand de là par tout le cors. D’où vient que, ſi on oſte le ſang de quelque partie, on en oſte par meſme moyen la chaleur ; et encore que le cœur fuſt auſſy ardent qu’vn fer embraſé, il ne ſuffiroit pas pour reſchauffer les pieds & les mains tant qu’il fait, s’il n’y enuoyoit continuellement de nouueau ſang. Puis auſſy on connoiſt de là, que le vray vſage de la reſpiration eſt d’apporter aſſez d’air frais dans le poumon, pour faire que le ſang, qui y vient de la concauité droite du cœur, où il a eſté rarefié & comme changé en vapeurs, s’y eſpaiſſiſſe, & conuertiſſe en ſang derechef, auant que de retomber dans la gauche, ſans quoy il ne pourroit eſtre propre a ſeruir de nouriture au feu qui y eſt. Ce qui ſe confirme, parce qu’on void que les animaux qui n’ont point de poumons, n’ont auſſy qu’vne ſeule concauité dans le cœur, & que les enfans, qui n’en peuuent vſer pendant qu’ils ſont renfermez au ventre de leurs meres, ont vne ouuerture par où il coule du ſang de la vene caue en la concauité gauche du cœur, & vn conduit par où il en vient de la vene arterieuſe en la grande artere, ſans paſſer par le poumon. Puis la coction, comment ſe feroit-elle en l’eſtomac, ſi le cœur n’y enuoyoit de la chaleur par les arteres, & auec cela quelques vnes des plus coulantes parties du ſang, qui aydent a diſſoudre les viandes qu’on y a miſes ? Et l’action qui conuertiſt le ſuc de ces viandes en ſang, n’eſt elle pas ayſée a connoiſtre, ſi on conſidere qu’il ſe diſtile, en paſſant & repaſſant par le cœur, peuteſtre par plus de cent ou deux cent fois en chaſque iour ? Et qu’a t on beſoin d’autre choſe, pour expliquer la nutrition, & la production des diuerſes humeurs qui ſont dans le cors, ſinon de dire que la force, dont le ſang en ſe rarefiant paſſe du cœur vers les extremitez des arteres, fait que quelques vnes de ſes parties s’areſtent entre celles des membres où elles ſe trouuent, & y prenent la place de quelques autres quelles en chaſſent ; et que, ſelon la ſituation, ou la figure, ou la petiteſſe des pores qu’elles rencontrent, les vnes ſe vont rendre en certains lieux plutoſt que les autres, en meſme façon que chaſcun peut auoir vû diuers cribles, qui eſtant diuerſement percez ſeruent a ſeparer diuers grains les vns des autres ? Et enfin ce qu’il y a de plus remarquable en tout cecy, c’eſt la generation des eſprits animaux, qui ſont comme vn vent tres ſubtil, ou plutoſt comme vne flame tres pure & tres viue, qui, montant continuellement en grande abondance du cœur dans le cerueau, ſe va rendre de là par les nerfs dans les muſcles, & donne le mouuement a tous les membres ; ſans qu’il faille imaginer d’autre cauſe, qui face que les parties du ſang, qui, eſtant les plus agitées & les plus penetrantes, ſont les plus propres a compoſer ces eſprits, ſe vont rendre plutoſt vers le cerueau que vers ailleurs ; ſinon que les arteres, qui les y portent, ſont celles qui vienent du cœur le plus en ligne droite de toutes, & que, ſelon les regles des Mechaniques, qui ſont les meſmes que celles de la nature, lorſque pluſieurs choſes tendent enſemble a ſe mouuoir vers vn meſme coſté, où il n’y a pas aſſez de place pour toutes, ainſi que les parties du ſang qui ſortent de la concauité gauche du cœur tendent vers le cerueau, les plus foibles & moins agitées en doiuent eſtre détournées par les plus fortes, qui par ce moyen s’y vont rendre ſeules.

I’auois expliqué aſſez particulierement toutes ces choſes, dans le traité que i’auois eu cy deuant deſſein de publier. Et enſuite i’y auois monſtré quelle doit eſtre la fabrique des nerfs & des muſcles du cors humain, pour faire que les eſprits animaux, eſtant dedans, ayent la force de mouuoir ſes membres : ainſi qu’on voit que les teſtes, vn peu aprés eſtre coupées, ſe remuent encore, & mordent la terre, nonobſtant qu’elles ne ſoient plus animées ; quels changemens ſe doiuent faire dans le cerueau, pour cauſer la veille, & le ſommeil, & les ſonges ; comment la lumiere, les ſons, les odeurs, les gouts, la chaleur, & toutes les autres qualitez des obiets exterieurs y peuuent imprimer diuerſes idées, par l’entremiſe des ſens ; comment la faim, la ſoif, & les autres paſſions interieures, y peuuent auſſy enuoyer les leurs ; ce qui doit y eſtre pris pour le ſens commun, où ces idées ſont receuës ; pour la memoire, qui les conſerue ; & pour la fantaiſie, qui les peut diuerſement changer, & en compoſer de nouuelles, & par meſme moyen, diſtribuant les eſpris animaux dans les muſcles, faire mouuoir les membres de ce cors, en autant de diuerſes façons, & autant a propos des obiets qui ſe preſentent a ſes ſens, & des paſſions interieures qui ſont en luy, que les noſtres ſe puiſſent mouuoir, ſans que la volonté les conduiſe. Ce qui ne ſemblera nullement eſtrange a ceux qui, ſçachant combien de diuers automates, ou machines mouuantes, l’induſtrie des hommes peut faire, ſans y employer que fort peu de pieces, a comparaiſon de la grande multitude des os, des muſcles, des nerfs, des arteres, des venes, & de toutes les autres parties, qui ſont dans le cors de chaſque animal, conſidereront ce cors comme vne machine, qui, ayant eſté faite des mains de Dieu, eſt incomparablement mieux ordonnée, & a en ſoy des mouuemens plus admirables, qu’aucune de celles qui peuuent eſtre inuentées par les hommes.

Et ie m’eſtois icy particulierement areſté a faire voir que, s’il y auoit de telles machines, qui euſſent les organes & la figure d’vn ſinge, ou de quelque autre animal ſans raiſon, nous n’aurions aucun moyen pour reconnoiſtre qu’elles ne ſeroient pas en tout de meſme nature que ces animaux ; au lieu que, s’il y en auoit qui euſſent la reſſemblance de nos cors, & imitaſſent autant nos actions que moralement il ſeroit poſſible, nous aurions touſiours deux moyens tres certains, pour reconnoiſtre qu’elles ne ſeroient point pour cela de vrais hommes. Dont le premier eſt que iamais elles ne pourroient vſer de paroles, ny d’autres ſignes en les compoſant, comme nous faiſons pour declarer aux autres nos penſées. Car on peut bien conceuoir qu’vne machine ſoit tellement faite qu’elle profere des paroles, & meſme qu’elle en profere quelques vnes a propos des actions corporelles qui cauſeront quelque changement en ſes organes : comme, ſi on la touche en quelque endroit, qu’elle demande ce qu’on luy veut dire ; ſi en vn autre, qu’elle crie qu’on luy fait mal, & choſes ſemblables ; mais non pas qu’elle les arrenge diuerſement, pour reſpondre au ſens de tout ce qui ſe dira en ſa preſence, ainſi que les hommes les plus hebetez peuuent faire. Et le ſecond eſt que, bien qu’elles fiſſent pluſieurs choſes auſſy bien, ou peuteſtre mieux qu’aucun de nous, elles manqueroient infalliblement en quelques autres, par leſquelles on découuriroit quelles n’agiroient pas par connoiſſance, mais ſeulement par la diſpoſition de leurs organes. Car, au lieu que la raiſon eſt vn inſtrument vniuerſel, qui peut ſeruir en toutes ſortes de rencontres, ces organes ont beſoin de quelque particuliere diſpoſition pour chaque action particuliere ; d’où vient qu’il eſt moralement impoſſible qu’il y en ait aſſez de diuers en vne machine, pour la faire agir en toutes les occurrences de la vie, de meſme façon que noſtre raiſon nous fait agir.

Or, par ces deux meſmes moyens, on peut auſſy connoiſtre la difference, qui eſt entre les hommes & les beſtes. Car c’eſt vne choſe bien remarquable, qu’il n’y a point d’hommes ſi hebetez & ſi ſtupides, ſans en excepter meſme les inſenſez, qu’ils ne ſoient capables d’arrenger enſemble diuerſes paroles, & d’en compoſer vn diſcours par lequel ils facent entendre leurs penſées ; et qu’au contraire, il n’y a point d’autre animal, tant parfait & tant heureuſement né qu’il puiſſe eſtre, qui face le ſemblable. Ce qui n’arriue pas de ce qu’ils ont faute d’organes, car on voit que les pies & les perroquets peuuent proferer des paroles ainſi que nous, & toutefois ne peuuent parler ainſi que nous, c’eſt a dire, en teſmoignant qu’ils penſent ce qu’ils diſent ; au lieu que les hommes qui, eſtans nés ſours & muets, ſont priuez des organes qui ſeruent aux autres pour parler, autant ou plus que les beſtes, ont couſtume d’inuenter d’eux meſmes quelques ſignes, par leſquels ils ſe font entendre a ceux qui, eſtans ordinairement auec eux, ont loyſir d’apprendre leur langue. Et cecy ne teſmoigne pas ſeulement que les beſtes ont moins de raiſon que les hommes, mais qu’elles n’en ont point du tout. Car on voit qu’il n’en faut que fort peu, pour ſçauoir parler ; & d’autant qu’on remarque de l’ineſgalité entre les animaux d’vne meſme eſpece, auſſy bien qu’entre les hommes, & que les vns ſont plus ayſez a dreſſer que les autres, il n’eſt pas croyable qu’vn ſinge ou vn perroquet, qui ſeroit des plus parfaits de ſon eſpece, n’égalaſt en cela vn enfant des plus ſtupides, ou du moins vn enfant qui auroit le cerueau troublé, ſi leur ame n’eſtoit d’vne nature du tout differente de la noſtre. Et on ne doit pas confondre les paroles auec les mouuemens naturels, qui teſmoignent les paſſions, & peuuent eſtre imitez par des machines auſſy bien que par les animaux ; ny penſer, comme quelques Anciens, que les beſtes parlent, bien que nous n’entendions pas leur langage : car s’il eſtoit vray, puiſqu’elles ont pluſieurs organes qui ſe rapportent aux noſtres, elles pourroient auſſy bien ſe faire entendre a nous qu’a leurs ſemblables. C’eſt auſſy vne choſe fort remarquable que, bien qu’il y ait pluſieurs animaux qui teſmoignent plus d’induſtrie que nous en quelques vnes de leurs actions, on voit toutefois que les meſmes n’en teſmoignent point du tout en beaucoup d’autres : de façon que ce qu’ils font mieux que nous, ne prouue pas qu’ils ont de l’eſprit ; car, a ce conte, ils en auroient plus qu’aucun de nous, & feroient mieux en toute choſe ; mais plutoſt qu’ils n’en ont point, & que c’eſt la Nature qui agiſt en eux, ſelon la diſpoſition de leurs organes : ainſi qu’on voit qu’vn horologe, qui n’eſt compoſé que de rouës & de reſſors, peut conter les heures, & meſurer le tems, plus iuſtement que nous auec toute noſtre prudence.

I’auois deſcrit, aprés cela, l’ame raiſonnable, & fait voir qu’elle ne peut aucunement eſtre tirée de la puiſſance de la matiere, ainſi que les autres choſes dont i’auois parlé, mais qu’elle doit expreſſement eſtre creée ; et comment il ne ſuffit pas qu’elle ſoit logée dans le cors humain, ainſi qu’vn pilote en ſon nauire, ſinon peuteſtre pour mouuoir ſes membres, mais qu’il eſt beſoin qu’elle ſoit iointe & vnie plus eſtroitement auec luy, pour auoir, outre cela, des ſentimens & des appetits ſemblables aux noſtres, & ainſi compoſer vn vray homme. Au reſte, ie me ſuis icy vn peu eſtendu ſur le ſuiet de l’ame, a cauſe qu’il eſt des plus importans ; car, aprés l’erreur de ceux qui nient Dieu, laquelle ie penſe auoir cy deſſus aſſez refutée, il n’y en a point qui eſloigne plutoſt les eſprits foibles du droit chemin de la vertu, que d’imaginer que l’ame des beſtes ſoit de meſme nature que la noſtre, & que, par conſequent, nous n’auons rien a craindre, ny a eſperer, aprés cete vie, non plus que les mouſches & les fourmis ; au lieu que, lorſqu’on ſçait combien elles different, on comprent beaucoup mieux les raiſons, qui prouuent que la noſtre eſt d’vne nature entierement independante du cors, & par conſequent, qu’elle n’eſt point ſuiette a mourir auec luy ; puis, d’autant qu’on ne voit point d’autres cauſes qui la deſtruiſent, on eſt naturellement porté a iuger de là qu’elle eſt immortelle.


Sixiesme
partie
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Or il y a maintenant trois ans que i’eſtois paruenu a la fin du traité qui contient toutes ces choſes, & que ie commençois a le reuoir, affin de le mettre entre les mains d’vn imprimeur, lorſque i’appris que des perſonnes, a qui ie defere & dont l’authorité ne peut gueres moins ſur mes actions, que ma propre raiſon ſur mes penſées, auoient deſapprouué vne opinion de Phyſique, publiée vn peu auparauant par quelque autre, de laquelle ie ne veux pas dire que ie fuſſe, mais bien que ie n’y auois rien remarqué, auant leur cenſure, que ie puſſe imaginer eſtre preiudiciable ny a la Religion ny a l’Eſtat, ny, par conſequent, qui m’euſt empeſché de l’eſcrire, ſi la raiſon me l’euſt perſuadée, & que cela me fit craindre qu’il ne s’en trouuaſt tout de meſme quelqu’vne entre les mienes, en laquelle ie me fuſſe mépris, nonobſtant le grand ſoin que i’ay touſiours eu de n’en point receuoir de nouuelles en ma creance, dont ie n’euſſe des demonſtrations tres certaines, & de n’en point eſcrire, qui puſſent tourner au deſauantage de perſonne. Ce qui a eſté ſuffiſant, pour m’obliger a changer la reſolution que i’auois euë de les publier. Car, encore que les raiſons, pour leſquelles ie l’auois priſe auparauant, fuſſent tres fortes, mon inclination, qui m’a touſiours fait haïr le meſtier de faire des liures, m’en fit incontinent trouuer aſſez d’autres, pour m’en excuſer. Et ces raiſons de part & d’autre ſont telles, que non ſeulement i’ay icy quelque intereſt de les dire, mais peut-eſtre auſſy que le public en a de les ſçauoir.

Ie n’ay iamais fait beaucoup d’eſtat des choſes qui venoient de mon eſprit, & pendant que ie n’ay recueilly d’autres fruits de la methode dont ie me ſers, ſinon que ie me ſuis ſatisfait, touchant quelques difficultez qui appartienent aux ſciences ſpeculatiues, ou bien que i’ay taſché de regler mes meurs par les raiſons qu’elle m’enſeignoit, ie n’ay point creu eſtre obligé d’en rien eſcrire. Car, pour ce qui touche les meurs, chaſcun abonde ſi fort en ſon ſens, qu’il ſe pourroit trouuer autant de reformateurs que de teſtes, s’il eſtoit permis a d’autres qu’a ceux que Dieu a eſtablis pour ſouuerains ſur ſes peuples, ou bien auſquels il a donné aſſez de grace & de zele pour eſtre prophetes, d’entreprendre d’y rien changer ; et bien que mes ſpeculations me pleuſſent fort, i’ay creu que les autres en auoient auſſy, qui leur plaiſoient peut-eſtre dauantage. Mais, ſitoſt que i’ay eu acquis quelques notions generales touchant la Phyſique, & que, commençant a les eſprouuer en diuerſes difficultez particulieres, i’ay remarqué iuſques où elles peuuent conduire, & combien elles different des principes dont on s’eſt ſerui iuſques a preſent, i’ay creu que ie ne pouuois les tenir cachées, ſans pecher grandement contre la loy qui nous oblige a procurer, autant qu’il eſt en nous, le bien general de tous les hommes. Car elles m’ont fait voir qu’il eſt poſſible de paruenir a des connoiſſances qui ſoient fort vtiles a la vie, & qu’au lieu de cete Philoſophie ſpeculatiue, qu’on enſeigne dans les eſcholes, on en peut trouuer vne pratique, par laquelle connoiſſant la force & les actions du feu, de l’eau, de l’air, des aſtres, des cieux, & de tous les autres cors qui nous enuironnent, auſſy diſtinctement que nous connoiſſons les diuers meſtiers de nos artiſans, nous les pourrions employer en meſme façon a tous les vſages auſquels ils ſont propres, & ainſi nous rendre comme maiſtres & poſſeſſeurs de la Nature. Ce qui n’eſt pas ſeulement a deſirer pour l’inuention d’vne infinité d’artifices, qui feroient qu’on iouiroit, ſans aucune peine, des fruits de la terre & de toutes les commoditez qui s’y trouuent, mais principalement auſſy pour la conſeruation de la ſanté, laquelle eſt ſans doute le premier bien, & le fondement de tous les autres biens de cete vie ; car meſme l’eſprit depend ſi fort du temperament, & de la diſpoſition des organes du cors, que s’il eſt poſſible de trouuer quelque moyen, qui rende communement les hommes plus ſages & plus habiles qu’ils n’ont eſté iuſques icy, ie croy que c’eſt dans la Medecine qu’on doit le chercher. Il eſt vray que celle qui eſt maintenant en vſage, contient peu de choſes dont l’vtilité ſoit ſi remarquable ; mais, ſans que i’aye aucun deſſein de la meſpriſer, ie m’aſſure qu’il n’y a perſonne, meſme de ceux qui en font profeſſion, qui n’auouë que tout ce qu’on y ſçait n’eſt preſque rien, a comparaiſon de ce qui reſte a y ſçauoir, & qu’on ſe pourroit exemter d’vne infinité de maladies, tant du cors que de l’eſprit, & meſme auſſy peuteſtre de l’affoibliſſement de la vieilleſſe, ſi on auoit aſſez de connoiſſance de leurs cauſes, & de tous les remedes dont la Nature nous a pourueus. Or, ayant deſſein d’employer toute ma vie a la recherche d’vne ſcience ſi neceſſaire, & ayant rencontré vn chemin qui me ſemble tel qu’on doit infalliblement la trouuer, en le ſuiuant, ſi ce n’eſt qu’on en ſoit empeſché, ou par la brieueté de la vie, ou par le defaut des experiences, ie iugeois qu’il n’y auoit point de meilleur remede contre ces deux empeſchemens, que de communiquer fidellement au public tout le peu que i’aurois trouué, & de conuier les bons eſprits a taſcher de paſſer plus outre, en contribuant, chaſcun ſelon ſon inclination & ſon pouuoir, aux experiences qu’il faudroit faire, & communiquant auſſy au public toutes les choſes qu’ils apprendroient, affin que les derniers commençant ou les precedens auroient acheué, & ainſi ioignant les vies & les trauaux de pluſieurs, nous allaſſions tous enſemble beaucoup plus loin, que chaſcun en particulier ne ſçauroit faire.

Meſme ie remarquois, touchant les experiences, qu’elles ſont d’autant plus neceſſaires, qu’on eſt plus auancé en connoiſſance. Car, pour le commencement, il vaut mieux ne ſe ſeruir que de celles qui ſe preſentent d’elles meſmes a nos ſens, & que nous ne ſçaurions ignorer, pouruû que nous y facions tant ſoit peu de reflexion, que d’en chercher de plus rares & eſtudiées : dont la raiſon eſt que ces plus rares trompent ſouuent, lorſqu’on ne ſçait pas encore les cauſes des plus communes, & que les circonſtances dont elles dependent ſont quaſi touſiours ſi particulieres & ſi petites, qu’il eſt tres malayſé de les remarquer. Mais l’ordre que i’ay tenu en cecy a eſté tel. Premierement, i’ay taſché de trouuer en general les Principes, ou Premieres Cauſes, de tout ce qui eſt, ou qui peut eſtre, dans le monde, ſans rien conſiderer, pour cet effect, que Dieu ſeul, qui l’a creé, ny les tirer d’ailleurs que de certaines ſemences de Veritez qui ſont naturellement en nos ames. Aprés cela, i’ay examiné quels eſtoient les premiers & plus ordinaires effets qu’on pouuoit deduire de ces cauſes : et il me ſemble que, par la, i’ay trouué des Cieux, des Aſtres, vne Terre, & meſme, ſur la terre, de l’Eau, de l’Air, du Feu, des Mineraux, & quelques autres telles choſes, qui ſont les plus communes de toutes & les plus ſimples, & par conſequent les plus ayſées a connoiſtre. Puis, lorſque i’ay voulu deſcendre a celles qui eſtoient plus particulieres, il s’en eſt tant preſenté a moy de diuerſes, que ie n’ay pas creu qu’il fuſt poſſible a l’eſprit humain de diſtinguer les Formes ou Eſpeces de cors qui ſont ſur la terre, d’vne infinité d’autres qui pourroient y eſtre, ſi c’euſt eſté le vouloir de Dieu de les y mettre, ny, par conſequent, de les rapporter a noſtre vſage, ſi ce n’eſt qu’on viene au deuant des cauſes par les effets, & qu’on ſe ſerue de pluſieurs experiences particulieres. En ſuite de quoy, repaſſant mon eſprit ſur tous les obiets qui s’eſtoient iamais preſentez a mes ſens, i’oſe bien dire que ie n’y ay remarqué aucune choſe que ie ne peuſſe aſſez commodement expliquer par les Principes que i’auois trouuez. Mais il faut auſſy que i’auouë, que la puiſſance de la Nature eſt ſi ample & ſi vaſte, & que ces Principes ſont ſi ſimples & ſi generaux, que ie ne remarque quaſi plus aucun effect particulier, que d’abord ie ne connoiſſe qu’il peut en eſtre deduit en pluſieurs diuerſes façons, & que ma plus grande difficulté eſt d’ordinaire de trouuer en laquelle de ces façons il en depend. Car a cela ie ne ſçay point d’autre expedient, que de chercher derechef quelques experiences, qui ſoient telles, que leur euenement ne ſoit pas le meſme, ſi c’eſt en l’vne de ces façons qu’on doit l’expliquer, que ſi c’eſt en l’autre. Au reſte, i’en ſuis maintenant la, que ie voy, ce me ſemble, aſſez bien de quel biaiz on ſe doit prendre a faire la plus part de celles qui peuuent ſeruir a cet effect ; mais ie voy auſſy qu’elles ſont telles, & en ſi grand nombre, que ny mes mains, ny mon reuenu, bien que i’en euſſe mille fois plus que ie n’en ay, ne ſçauroient ſuffire pour toutes ; en ſorte que, ſelon que i’auray deſormais la commodité d’en faire plus ou moins, i’auanceray auſſy plus ou moins en la connoiſſance de la Nature. Ce que ie me prometois de faire connoiſtre, par le traité que i’auois eſcrit, & d’y monſtrer ſi clairement l’vtilité que le public en peut receuoir, que i’obligerois tous ceux qui deſirent en general le bien des hommes, c’eſt a dire, tous ceux qui ſont en effect vertueux, & non point par faux ſemblant, ny ſeulement par opinion, tant a me communiquer celles qu’ils ont deſia faites, qu’a m’ayder en la recherche de celles qui reſtent a faire.

Mais i’ay eu, depuis ce tems la, d’autres raiſons qui m’ont fait changer d’opinion, & penſer que ie deuois veritablement continuër d’eſcrire toutes les choſes que ie iugerois de quelque importance, a meſure que i’en découurirois la verité, & y apporter le meſme ſoin que ſi ie les voulois faire imprimer : tant affin d’auoir d’autant plus d’occaſion de les bien examiner, comme ſans doute on regarde touſiours de plus prés a ce qu’on croit deuoir eſtre veu par pluſieurs, qu’a ce qu’on ne fait que pour ſoy meſme, & ſouuent les choſes, qui m’ont ſemblé vrayes, lorſque i’ay commencé a les conceuoir, m’ont parû fauſſes, lorſque ie les ay voulu mettre ſur le papier ; qu’affin de ne perdre aucune occaſion de profiter au public, ſi i’en ſuis capable, & que, ſi mes eſcrits valent quelque choſe, ceux qui les auront aprés ma mort, en puiſſent vſer, ainſi qu’il ſera le plus a propos ; mais que ie ne deuois aucunement conſentir qu’ils fuſſent publiez pendant ma vie, affin que ny les oppoſitions & controuerſes, auſquelles ils ſeroient peuteſtre ſuiets, ny meſme la reputation telle quelle, qu’ils me pourroient acquerir, ne me donnaſſent aucune occaſion de perdre le tems que i’ay deſſein d’employer a m’inſtruire. Car, bien que il ſoit vray que chaſque homme eſt obligé de procurer, autant qu’il eſt en luy, le bien des autres, & que c’eſt proprement ne valoir rien que de n’eſtre vtile a perſonne, toutefois il eſt vray auſſy que nos ſoins ſe doiuent eſtendre plus loin que le tems preſent, & qu’il eſt bon d’omettre les choſes qui apporteroient peuteſtre quelque profit a ceux qui viuent, lorſque c’eſt a deſſein d’en faire d’autres qui en apportent dauantage a nos neueux. Comme, en effect, ie veux bien qu’on ſçache que le peu que i’ay appris iuſques icy, n’eſt preſque rien, a comparaiſon de ce que i’ignore, & que ie ne deſeſpere pas de pouuoir apprendre ; car c’eſt quaſi le meſme de ceux qui découurent peu a peu la verité dans les ſciences, que de ceux qui, commençant a deuenir riches, ont moins de peine a faire de grandes acquiſitions, qu’ils n’ont eu auparauant, eſtant plus pauures, a en faire de beaucoup moindres. Ou bien on peut les comparer aux chefs d’armée, dont les forces ont couſtume de croiſtre a proportion de leurs victoires, & qui ont beſoin de plus de conduite, pour ſe maintenir aprés la perte d’vne bataille, qu’ils n’ont, aprés l’auoir gaignée, a prendre des villes & des prouinces. Car c’eſt veritablement donner des batailles, que de taſcher a vaincre toutes les difficultez & les erreurs, qui nous empeſchent de paruenir a la connoiſſance de la verité, & c’eſt en perdre vne, que de receuoir quelque fauſſe opinion, touchant vne matiere vn peu generale & importante ; il faut, aprés, beaucoup plus d’adreſſe, pour ſe remettre au meſme eſtat qu’on eſtoit auparauant, qu’il ne faut a faire de grans progrés, lorſqu’on a deſia des principes qui ſont aſſurez. Pour moy, ſi i’ay cy deuant trouué quelques veritez dans les ſciences (& i’eſpere que les choſes qui ſont contenuës en ce volume feront iuger que i’en ay trouué quelques vnes), ie puis dire que ce ne ſont que des ſuites & des dependances de cinq ou ſix principales difficultez que i’ay ſurmontées, & que ie conte pour autant de batailles où i’ay eu l’heur de mon coſté. Meſme ie ne craindray pas de dire, que ie penſe n’auoir plus beſoin d’en gaigner que deux ou trois autres ſemblables, pour venir entierement a bout de mes deſſeins ; et que mon aage n’eſt point ſi auancé que, ſelon le cours ordinaire de la Nature, ie ne puiſſe encore auoir aſſez de loyſir pour cet effect. Mais ie croy eſtre d’autant plus obligé a ménager le tems qui me reſte, que i’ay plus d’eſperance de le pouuoir bien employer ; et i’aurois ſans doute pluſieurs occaſions de le perdre, ſi ie publiois les fondemens de ma Phyſique. Car, encore qu’ils ſoient preſque tous ſi euidens, qu’il ne faut que les entendre pour les croire, & qu’il n’y en ait aucun, dont ie ne penſe pouuoir donner des demonſtrations, toutefois, a cauſe qu’il eſt impoſſible qu’ils ſoient accordans auec toutes les diuerſes opinions des autres hommes, ie preuoy que ie ſerois ſouuent diuerti par les oppoſitions qu’ils feroient naiſtre.

On peut dire que ces oppoſitions ſeroient vtiles, tant affin de me faire connoiſtre mes fautes, qu’affin que, ſi i’auois quelque choſe de bon, les autres en euſſent par ce moyen plus d’intelligence, &, comme pluſieurs peuuent plus voir qu’vn homme ſeul, que commençant des maintenant a s’en ſeruir, ils m’aydaſſent auſſy de leurs inuentions. Mais, encore que ie me reconnoiſſe extremement ſuiet a faillir, & que ie ne me fie quaſi iamais aux premieres penſées qui me vienent, toutefois l’experience que i’ay des obiections qu’on me peut faire, m’empeſche d’en eſperer aucun profit : car i’ay deſia ſouuent eſprouué les iugemens, tant de ceux que i’ay tenus pour mes amis, que de quelques autres a qui ie penſois eſtre indifferent, & meſme auſſy de quelques vns dont ie ſçauois que la malignité & l’enuie taſcheroit aſſez a découurir ce que l’affection cacheroit a mes amis ; mais il eſt rarement arriué qu’on m’ayt obiecté quelque choſe que ie n’euſſe point du tout preueuë, ſi ce n’eſt qu’elle fuſt fort éloignée de mon ſuiet ; en ſorte que ie n’ay quaſi iamais rencontré aucun cenſeur de mes opinions, qui ne me ſemblaſt ou moins rigoureux, ou moins equitable, que moy meſme. Et ie n’ay iamais remarqué non plus, que, par le moyen des diſputes qui ſe pratiquent dans les eſcholes, on ait découuert aucune verité qu’on ignoraſt auparauant ; car, pendant que chaſcun taſche de vaincre, on s’exerce bien plus a faire valoir la vrayſemblance, qu’a peſer les raiſons de part & d’autre ; & ceux qui ont eſté long tems bons auocats, ne ſont pas pour cela, par aprés, meilleurs iuges.

Pour l’vtilité que les autres receuroient de la communication de mes penſées, elle ne pourroit auſſy eſtre fort grande, d’autant que ie ne les ay point encore conduites ſi loin, qu’il ne ſoit beſoin d’y aiouſter beaucoup de choſes, auant que de les appliquer a l’vſage. Et ie penſe pouuoir dire, ſans vanité, que, s’il y a quelqu’vn qui en ſoit capable, ce doit eſtre plutoſt moy qu’aucun autre : non pas qu’il ne puiſſe y auoir au monde pluſieurs eſprits incomparablement meilleurs que le mien ; mais pource qu’on ne ſçauroit ſi bien conceuoir vne choſe, & la rendre ſiene, lorſqu’on l’apprent de quelque autre, que lorſqu’on l’inuente ſoy meſme. Ce qui eſt ſi veritable, en cete matiere, que, bien que i’aye ſouuent expliqué quelques vnes de mes opinions a des perſonnes de tres bon eſprit, & qui, pendant que ie leur parlois, ſembloient les entendre fort diſtinctement, toutefois, lorſqu’ils les ont redites, i’ay remarqué qu’ils les ont changées preſque touſiours en telle ſorte que ie ne les pouuois plus auouër pour mienes. A l’occaſion de quoy ie ſuis bien ayſe de prier icy nos neueux, de ne croire iamais que les choſes qu’on leur dira vienent de moy, lorſque ie ne les auray point moy meſme diuulguées. Et ie ne m’eſtonne aucunement des extrauagances qu’on attribue a tous ces anciens Philoſophes, dont nous n’auons point les eſcrits, ny ne iuge pas, pour cela, que leurs penſées ayent eſté fort deraiſonnables, veu qu’ils eſtoient des meilleurs eſprits de leurs tems, mais ſeulement qu’on nous les a mal rapportées. Comme on voit auſſy que preſque iamais il n’eſt arriué qu’aucun de leurs ſectateurs les ait ſurpaſſez ; et ie m’aſſure que les plus paſſionnez de ceux qui ſuiuent maintenant Ariſtote, ſe croyroient hureux, s’ils auoient autant de connoiſſance de la Nature qu’il en a eu, encore meſme que ce fuſt a condition qu’ils n’en auroient iamais dauantage. Ils ſont comme le lierre, qui ne tend point a monter plus haut que les arbres qui le ſoutienent, & meſme ſouuent qui redeſcend, aprés qu’il eſt paruenu iuſques a leur faiſte ; car il me ſemble auſſy que ceux la redeſcendent, c’eſt-a-dire, ſe rendent en quelque façon moins ſçauans que s’ils s’abſtenoient d’eſtudier, leſquels, non contens de ſçauoir tout ce qui eſt intelligiblement expliqué dans leur autheur, veulent, outre cela, y trouuer la ſolution de pluſieurs difficultez, dont il ne dit rien & auſquelles il n’a peuteſtre iamais penſé. Toutefois, leur façon de philoſopher eſt fort commode, pour ceux qui n’ont que des eſprits fort mediocres ; car l’obſcurité des diſtinctions & des principes dont ils ſe ſeruent, eſt cauſe qu’ils peuuent parler de toutes choſes auſſy hardiment que s’ils les ſçauoient, & ſouſtenir tout ce qu’ils en diſent contre les plus ſubtils & les plus habiles, ſans qu’on ait moyen de les conuaincre. En quoy ils me ſemblent pareils a vn aueugle, qui, pour ſe battre ſans deſauantage contre vn qui voit, l’auroit fait venir dans le fonds de quelque caue fort obſcure ; et ie puis dire que ceux cy ont intereſt que ie m’abſtiene de publier les principes de la Philoſophie dont ie me ſers : car eſtans tres ſimples & tres euidens, comme ils ſont, ie ferois quaſi le meſme, en les publiant, que ſi i’ouurois quelques feneſtres, & faiſois entrer du iour dans cete caue, ou ils ſont deſcendus pour ſe battre. Mais meſme les meilleurs eſprits n’ont pas occaſion de ſouhaiter de les connoiſtre : car, s’ils veulent ſçauoir parler de toutes choſes, & acquerir la reputation d’eſtre doctes, ils y paruiendront plus ayſement en ſe contentant de la vrayſemblance, qui peut eſtre trouuée ſans grande peine en toutes ſortes de matieres, qu’en cherchant la verité, qui ne ſe découure que peu a peu en quelques vnes, & qui, lorſqu’il eſt queſtion de parler des autres, oblige a confeſſer franchement qu’on les ignore. Que s’ils preferent la connoiſſance de quelque peu de veritez a la vanité de paroiſtre n’ignorer rien, comme ſans doute elle eſt bien preferable, & qu’il vueillent ſuiure vn deſſein ſemblable au mien, ils n’ont pas beſoin, pour cela, que ie leur die rien dauantage que ce que i’ay deſia dit en ce diſcours. Car, s’ils ſont capables de paſſer plus outre que ie n’ay fait, ils le ſeront auſſy, a plus forte raiſon, de trouuer d’eux meſmes tout ce que ie penſe auoir trouué. D’autant que, n’ayant iamais rien examiné que par ordre, il eſt certain que ce qui me reſte encore a découurir, eſt de ſoy plus difficile & plus caché, que ce que i’ay pû cy deuant rencontrer, & ils auroient bien moins de plaiſir a l’apprendre de moy que d’eux meſmes ; outre que l’habitude qu’ils acquerront, en cherchant premierement des choſes faciles, & paſſant peu a peu par degrez a d’autres plus difficiles, leur ſeruira plus que toutes mes inſtructions ne ſçauroient faire. Comme, pour moy, ie me perſuade que, ſi on m’euſt enſeigné, dés ma ieuneſſe, toutes les veritez dont i’ay cherché depuis les demonſtrations, & que ie n’euſſe eu aucune peine a les apprendre, ie n’en aurois peuteſtre iamais ſceu aucunes autres, & du moins que iamais ie n’aurois acquis l’habitude & la facilité, que ie penſe auoir, d’en trouuer touſiours de nouuelles, a meſure que ie m’applique a les chercher. Et en vn mot, s’il y a au monde quelque ouurage, qui ne puiſſe eſtre ſi bien acheué par aucun autre que par le meſme qui l’a commencé, c’eſt celuy auquel ie trauaille.

Il eſt vray que, pour ce qui eſt des experiences qui peuuent y ſeruir, vn homme ſeul ne ſçauroit ſuffire a les faire toutes ; mais il n’y ſçauroit auſſy employer vtilement d’autres mains que les ſienes, ſinon celles des artiſans, ou telles gens qu’il pourroit payer, & a qui l’eſperance du gain, qui eſt vn moyen tres efficace, feroit faire exactement toutes les choſes qu’il leur preſcriroit. Car, pour les volontaires, qui, par curioſité ou deſir d’apprendre, s’offriroient peuteſtre de luy ayder, outre qu’ils ont pour l’ordinaire plus de promeſſes que d’effect, & qu’ils ne font que de belles propoſitions dont aucune iamais ne reüſſit, ils voudroient infalliblement eſtre payez par l’explication de quelques difficultez, ou du moins par des complimens & des entretiens inutiles, qui ne luy ſçauroient couſter ſi peu de ſon tems qu’il n’y perdiſt. Et pour les experiences que les autres ont deſia faites, quand bien meſme ils les luy voudroient communiquer, ce que ceux qui les nomment des ſecrets ne feroient iamais, elles ſont, pour la pluſpart, compoſées de tant de circonſtances, ou d’ingrediens ſuperflus, qu’il luy ſeroit tres malayſé d’en déchiffrer la verité ; outre qu’il les trouueroit preſque toutes ſi mal expliquées, ou meſme ſi fauſſes, a cauſe que ceux qui les ont faites ſe ſont efforcez de les faire paroiſtre conformes a leurs principes, que, s’il y en auoit quelques vnes qui luy ſeruiſſent, elles ne pourroient derechef valoir le tems qu’il luy faudroit employer a les choiſir. De façon que, s’il y auoit au monde quelqu’vn, qu’on ſceuſt aſſurement eſtre capable de trouuer les plus grandes choſes, & les plus vtiles au public qui puiſſent eſtre, & que, pour cete cauſe, les autres hommes s’efforçaſſent, par tous moyens, de l’ayder a venir a bout de ſes deſſeins, ie ne voy pas qu’ils peuſſent autre choſe pour luy, ſinon fournir aux frais des experiences dont il auroit beſoin, & du reſte empeſcher que ſon loiſir ne luy fuſt oſté par l’importunité de perſonne. Mais, outre que ie ne preſume pas tant de moy meſme, que de vouloir rien promettre d’extraordinaire, ny ne me repais point de penſées ſi vaines, que de m’imaginer que le public ſe doiue beaucoup intereſſer en mes deſſeins, ie n’ay pas auſſy l’ame ſi baſſe, que ie vouluſſe accepter de qui que ce fuſt aucune faueur, qu’on puſt croyre que ie n’aurois pas meritée.

Toutes ces conſiderations iointes enſemble furent cauſe, il y a trois ans, que ie ne voulu point diuulguer le traité que i’auois entre les mains, & meſme que ie fus en reſolution de n’en faire voir aucun autre, pendant ma vie, qui fuſt ſi general, ny duquel on pûſt entendre les fondemens de ma Phyſique. Mais il y a eu depuis derechef deux autres raiſons, qui m’ont obligé a mettre icy quelques eſſais particuliers, & a rendre au public quelque compte de mes actions & de mes deſſeins. La premiere eſt que, ſi i’y manquois, pluſieurs, qui ont ſceu l’intention que i’auois euë cy deuant de faire imprimer quelques eſcrits, pourroient s’imaginer que les cauſes pour leſquelles ie m’en abſtiens, ſeroient plus a mon deſauantage qu’elles ne ſont. Car, bien que ie n’ayme pas la gloire par excés, ou meſme, ſi ie l’oſe dire, que ie la haïſſe, en tant que ie la iuge contraire au repos, lequel i’eſtime ſur toutes choſes, toutefois auſſy ie n’ay iamais taſché de cacher mes actions comme des crimes, ny n’ay vſé de beaucoup de precautions pour eſtre inconnu ; tant a cauſe que i’euſſe creu me faire tort, qu’a cauſe que cela m’auroit donné quelque eſpece d’inquietude, qui euſt derechef eſté contraire au parfait repos d’eſprit que ie cherche. Et pourceque, m’eſtant touſiours ainſi tenu indifferent entre le ſoin d’eſtre connu ou ne l’eſtre pas, ie n’ay pû empeſcher que ie n’acquiſſe quelque ſorte de reputation, i’ay penſé que ie deuois faire mon mieux pour m’exempter au moins de l’auoir mauuaiſe. L’autre raiſon, qui m’a obligé a eſcrire cecy, eſt que, voyant tous les iours de plus en plus le retardement que ſouffre le deſſein que i’ay de m’inſtruire, a cauſe d’vne infinité d’experiences dont i’ay beſoin, & qu’il eſt impoſſible que ie face ſans l’ayde d’autruy, bien que ie ne me flatte pas tant que d’eſperer que le public prene grande part en mes intereſts, toutefois ie ne veux pas auſſy me defaillir tant a moy-meſme, que de donner ſuiet a ceux qui me ſuruiuront, de me reprocher quelque iour, que i’euſſe pû leur laiſſer pluſieurs choſes beaucoup meilleures que ie n’auray fait, ſi ie n’euſſe point trop negligé de leur faire entendre en quoy ils pouuoient contribuer a mes deſſeins.

Et i’ay penſé qu’il m’eſtoit ayſé de choiſir quelques matieres, qui, ſans eſtre ſuietes a beaucoup de controuerſes, ny m’obliger a declarer dauantage de mes principes que ie ne deſire, ne lairroient pas de faire voir aſſez clairement ce que ie puis, ou ne puis pas, dans les ſciences. En quoy ie ne ſçaurois dire ſi i’ay reuſſi, & ie ne veux point preuenir les iugemens de perſonne, en parlant moy-meſme de mes eſcrits ; mais ie ſeray bien ayſe qu’on les examine, & affin qu’on en ait d’autant plus d’occaſion, ie ſupplie tous ceux qui auront quelques obiections a y faire, de prendre la peine de les enuoyer a mon libraire, par lequel en eſtant auerti, ie taſcheray d’y ioindre ma reſponſe en meſme tems ; & par ce moyen les lecteurs, voyant enſemble l’vn & l’autre, iugeront d’autant plus ayſement de la verité. Car ie ne promets pas d’y faire iamais de longues reſponſes, mais ſeulement d’auouër mes fautes fort franchement, ſi ie les connois, ou bien, ſi ie ne les puis aperceuoir, de dire ſimplement ce que ie croyray eſtre requis, pour la defence des choſes que i’ay eſcrites, ſans y adiouſter l’explication d’aucune nouuelle matiere, affin de ne me pas engager ſans fin de l’vne en l’autre.

Que ſi quelques vnes de celles dont i’ay parlé, au commencement de la Dioptrique & des Meteores, chocquent d’abord, a cauſe que ie les nomme des ſuppoſitions, & que ie ne ſemble pas auoir enuie de les prouuer, qu’on ait la patience de lire le tout auec attention, & i’eſpere qu’on s’en trouuera ſatisfait. Car il me ſemble que les raiſons s’y entreſuiuent en telle ſorte que, comme les dernieres ſont demonſtrées par les premieres, qui ſont leurs cauſes, ces premieres le ſont reciproquement par les dernieres, qui ſont leurs effets. Et on ne doit pas imaginer que ie commette en cecy la faute que les Logiciens nomment vn cercle ; car l’experience rendant la plus part de ces effets tres certains, les cauſes dont ie les deduits ne ſeruent pas tant a les prouuer qu’a les expliquer ; mais, tout au contraire, ce ſont elles qui ſont prouuées par eux. Et ie ne les ay nommées des ſuppoſitions, qu’affin qu’on ſçache que ie penſe les pouuoir deduire de ces premieres veritez que i’ay cy deſſus expliquées, mais que i’ay voulu expreſſement ne le pas faire, pour empeſcher que certains eſprits, qui s’imaginent qu’ils ſçauent en vn iour tout ce qu’vn autre a penſé en vingt années, ſi toſt qu’il leur en a ſeulement dit deux ou trois mots, & qui ſont d’autant plus ſuiets a faillir, & moins capables de la verité, qu’ils ſont plus penetrans & plus vifs, ne puiſſent de la prendre occaſion de baſtir quelque Philoſophie extrauagante ſur ce qu’ils croyront eſtre mes principes, & qu’on m’en attribue la faute. Car, pour les opinions qui ſont toutes mienes, ie ne les excuſe point comme nouuelles, d’autant que, ſi on en conſidere bien les raiſons, ie m’aſſure qu’on les trouuera ſi ſimples, & ſi conformes au ſens commun, qu’elles ſembleront moins extraordinaires, & moins eſtranges, qu’aucunes autres qu’on puiſſe auoir ſur meſmes ſuiets. Et ie ne me vante point auſſy d’eſtre le premier Inuenteur d’aucunes, mais bien, que ie ne les ay iamais receuës, ny pource qu’elles auoient eſté dites par d’autres, ny pource qu’elles ne l’auoient point eſté, mais ſeulement pource que la raiſon me les a perſuadées.

Que ſi les artiſans ne peuuent ſi toſt executer l’inuention qui eſt expliquée en la Dioptrique, ie ne croy pas qu’on puiſſe dire, pour cela, qu’elle ſoit mauuaiſe : car, d’autant qu’il faut de l’adreſſe & de l’habitude, pour faire & pour aiuſter les machines que i’ay deſcrites, ſans qu’il y manque aucune circonſtance, ie ne m’eſtonnerois pas moins, s’ils rencontroient du premier coup, que ſi quelqu’vn pouuoit apprendre, en vn iour, a iouer du luth excellemment, par cela ſeul qu’on luy auroit donné de la tablature qui ſeroit bonne. Et ſi i’eſcris en François, qui eſt la langue de mon païs, plutoſt qu’en Latin, qui eſt celle de mes Precepteurs, c’eſt a cauſe que i’eſpere que ceux qui ne ſe ſeruent que de leur raiſon naturelle toute pure, iugeront mieux de mes opinions, que ceux qui ne croyent qu’aux liures anciens. Et pour ceux qui ioignent le bon ſens auec l’eſtude, leſquels ſeuls ie ſouhaite pour mes iuges, ils ne ſeront point, ie m’aſſeure, ſi partiaux pour le Latin, qu’ils refuſent d’entendre mes raiſons, pourceque ie les explique en langue vulgaire.

Au reſte, ie ne veux point parler icy, en particulier, des progrés que i’ay eſperance de faire a l’auenir dans les ſciences, ny m’engager enuers le public d’aucune promeſſe, que ie ne ſois pas aſſuré d’accomplir ; mais ie diray ſeulement que i’ay reſolu de n’employer le tems qui me reſte a viure, a autre choſe qu’a taſcher d’acquerir quelque connoiſſance de la Nature, qui ſoit telle qu’on en puiſſe tirer des regles pour la Medecine, plus aſſurées que celles qu’on a euës iuſques a preſent ; et que mon inclination m’eſloigne ſi fort de toute ſorte d’autres deſſeins, principalement de ceux qui ne ſçauroient eſtre vtiles aux vns qu’en nuiſant aux autres, que, ſi quelques occaſions me contraignoient de m’y employer, ie ne croy point que ie fuſſe capable d’y reuſſir. De quoy ie fais icy vne declaration, que ie ſçay bien ne pouuoir ſeruir a me rendre conſiderable dans le monde, mais auſſy n’ay ie aucunement enuie de l’eſtre ; et ie me tiendray touſiours plus obligé a ceux, par la faueur deſquels ie iouiray ſans empeſchement de mon loiſir, que ie ne ſerois a ceux qui m’offriroient les plus honorables emplois de la terre.

FIN.