Discours de réception à l'Académie française d'Alfred de Vigny

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Messieurs,

Quel est le sentiment qui attire sans cesse devant vous, et presque parmi vous, cette foule empressée et choisie, depuis l’époque déjà bien ancienne où vous avez résolu de lui ouvrir ce sanctuaire des lévites qui croient sincèrement à la religion des lettres ; cet atelier des artisans de la parole, comme les nomma l’un des plus illustres de vos prédécesseurs ? – Pourquoi le bruit remplace-t-il ici le grave silence des études ? Pourquoi l’agitation y fait-elle oublier, pour un moment, le calme des dissertations savantes ?– Le motif de cette curiosité religieuse n’est-il pas le désir de retrouver dans l’aspect de ceux dont on a lu les œuvres, ou dont on sait les actes mémorables, quelque chose des émotions qu’on avait puisées dans la lecture de leurs écrits et dans l’éclat de leurs actions ? N’est-ce pas l’ardeur de deviner sur des fronts si souvent cachés, quelle harmonie existe entre l’homme et son œuvre, entre ce créateur et ses créations ? Noble sentiment dont nous devons d’abord remercier nos concitoyens, nos amis et nos frères, généreuse intention d’une assemblée à la fois élégante et studieuse qui, par ses regards pensifs ou par ses gracieux sourires, semble dire à chacun de vous :

« – Vous êtes passagers, mais vos ouvrages nous restent. Vous avez vécu, vous avez travaillé pour nous ; nous n’ignorons pas votre vie, nous savons vos travaux: nous venons, pour une fois, jeter un regard sur vos traits, pour connaître comment y est tracée l’empreinte de vos labeurs, pour distinguer entre vous quels sont les hommes éminents dont nous devons honorer le passé, et ceux dont l’avenir nous promet encore de nouvelles splendeurs ; vous étes un corps illustre, nous sommes la nation. »

Eh bien ! puisque cette mère commune veut soulever votre voile et vient chercher la source de vos idées dans vos entretiens ; puisque le grand jour pénètre dans le cabinet des travailleurs et sur la table même du travail, que chacun de nous donc, tour à tour, révèle à tous quelques-uns des mouvements intérieurs de sa pensée et montre les secrets ressorts de ses œuvres.

Eh ! pourquoi les troubles profonds de nos études ne pourraient-ils avoir leurs confessions publiques, comme autrefois le cœur même eut les siennes dans la primitive Église ? La conscience de l’écrivain solitaire peut faire devant tous son examen. Les remords des belles-lettres ne sauraient être bien cruels, et les reproches que l’on se fait ne sont guère que des regrets de n’avoir pas aussi complètement atteint qu’on l’eût voulu, l’idéale beauté que l’on ne cesse de rêver.

Il y a dans la vie de chaque homme une époque où il est bon qu’il s’arrête, comme au milieu de son chemin, et considère, dans un moment de repos et de préparation à des entreprises nouvelles, s’il a laissé derrière lui sur sa route une pierre qui soit digne de rester debout et de marquer son passage ; de quel point il est parti, quels voyageurs l’avaient précédé, desquels il fut accompagné, desquels il sera suivi.

Ce moment d’arrêt est aujourd’hui venu pour moi ; votre libre élection l’a marqué, et la sobriété de mes ambitions, le calme et la simplicité de ma vie me permettent de vous redire, Messieurs, avec justice et en toute conscience, les paroles de l’un de vos devanciers, de ce moraliste profond qui disait, en entrant à l’Académie française, il y a cent soixante ans (15 juin 1695) :

« Cette place parmi vous, il n’y a ny poste, ny crédit, ny richesses, ny authorité, ny faveur qui ayent peu vous plier à me la donner, je n’ay rien de toutes ces choses. Mes œuvres ont été toute la médiation que j’ai employée et que vous avez receüe ; quel moyen de me repentir jamais d’avoir escrit ? »

Ayant donc à vous parler pour la première fois, devant cette assemblée que vos noms attirent et à qui mes écrits ne sont peut-être pas entièrement inconnus, mon premier devoir est de vous retracer l’un de ces coups mortels, multipliés par la main providentielle et sévère qui fait naître et tomber nos races éphémères et les renouvelle si rapidement, qu’entre le jour où vous donnez un de ces fauteuils et le jour où l’on s’y vient asseoir, deux autres siéges sont déjà vides et recouverts d’un crêpe de deuil.

Mais ici doivent se trouver tous les genres de courage réunis à tous les genres de gloire.

Lequel de vous, esprits supérieurs, lorsque dans ses nuits il a considéré la marche de l’espèce humaine s’avançant avec persévérance vers un lut toujours inconnu, sous les bannières mobiles des idées, lequel de vous, plein d’espoir dans l’avenir et le progrès, ne s’est dit :

Quels que soient les monuments qu’ils laissent, les hommes éminents d’une génération ne sont rien que les éclaireurs de la génération qui les suit.

Celui qui était assis avant moi à cette place ne s’est pas éteint dans les langueurs de la vieillesse, et n’a point senti la mort le gagner, membre par membre, jusqu’aux sources du sentiment et de la pensée. Il venait à peine d’entrevoir le déclin des ans, il était fort, il n’avait rien perdu de lui-même et se sentait une âme saine dans un corps énergique, il était heureux et debout dans la vie, quand un souffle de mort, qui avait frappé auprès de lui une femme compagne de toute son existence, du même coup l’a renversé à côté d’elle.

Rien ne vous avait préparés à cette perte, et jamais peut-être étonnement ne fut aussi grand que celui que l’on vit parmi vous ; car de plus jeunes que lui avaient eu des années de dépérissement qui vous avertissaient longtemps avant leur dernier jour. – Au milieu de l’une de vos séances on vint vous dire qui n’était plus. Vous vous levâtes tout à coup, par respect pour sa mémoire et pour la mort qui passait dans vos rangs, et chacun se retira en silence pour y penser longtemps et pour en gémir toujours.

Chacun de vous se demandait sans doute quel homme il venait de perdre, et s’il appartenait à l’une ou à l’autre des deux natures d’où sortent les maîtres de la pensée et les guides éloquents des grandes nations.

En effet, deux races différentes et parfois rivales composent la famille intellectuelle. L’homme de l’une a des dons secrets, des aptitudes natives que n’a point l’autre.

Le premier se recueille en lui-même, rassemble ses forces et craint de se hâter. Étudiant perpétuel, il sait que pour lui le travail c’est la rêverie. Son rêve lui est presque aussi cher que tout ce qu’on aime dans le monde réel, et plus redoutable que tout ce que l’on y craint. – Sur chacune des routes de sa vie il recueille, il amasse les trésors de son expérience, comme des pierres solides et éprouvées. Il les met longtemps en réserve avant de les mettre en œuvre. Il choisit entre elles la pierre d’assise de son monument. Autour de cette base il dessine son plan, et quand il l’a de tous côtés contemplé, refait et modelé, il permet enfin à ses mains d’obéir aux élans de l’inspiration. – Mais, dans le travail même, il est encore contenu par l’amour de l’idéal, par le désir ardent de la perfection. Mécontent de tout ce qui n’entre pas dans l’ordre pur qu’il a conçu, il se sépare de son œuvre, en détourne les yeux, l’oublie longtemps pour y revenir. Il fait plus, il oublie l’époque même où il vit et les hommes qui l’entourent ; ou, s’il les regarde, ce n’est que pour les peindre. Il ne songe qu’à l’avenir, à la durée de sa construction, à ce que les siècles diront d’elle. – Il ne voit que les générations qui viendront respirer à l’ombre de son monument, et il cherche à le faire tel qu’elles trouvent à la fois, le bien dans son usage, le beau dans sa contemplation.

Qu’il soit poète ou grand écrivain, cet homme, ce tardif conquérant, ce possesseur durable de l’admiration, c’est le Penseur.

L’autre n’a pris dans l’étude que les forces qu’il lui fallait pour se préparer à la lutte de chaque jour. Il porte sur tous les points sa parole et ses écrits. Il aspire non-seulement à la direction des affaires, mais celle de l’intelligence publique. Il tient moins à la perfection et à la durée de son œuvre qu’à son action immédiate. Son esprit est agile et primesautier, son émotion plus ardente que profonde, sa volonté énergique, ses vues soudaines et praticables. La presse et la tribune sont ses forces. Par l’une, il prépare son pays à ce qu’il lui doit faire entendre par l’autre. Une forme unique ne saurait lui suffire. Il faut que les masses l’écoutent et y prennent plaisir, que, par ses écrits courts et réitérés, il amène à lui leurs intérêts légitimes et leurs passions généreuses avant que sa dialectique les enchaîne. Forcé de plaider chaque jour, et de gagner la cause de son idée ou de son autorité, par-devant la nation, pour obtenir d’elle les armes nécessaires au combat du lendemain, il faut que sa science ait des anneaux innombrables pour lier dans ses détours tant d’intelligences diverses. – Dans tout ce qui se discute de grandiose ou de minime sur les besoins et la vie d’un peuple, il faut que chacune de ses notions soit précise, et prête à sortir de sa bouche claire et brillante comme les pierreries qui pleuvaient des lèvres de la fée. – Il sait d’avance que sa gloire sera proportionnée au souvenir que laisseront les événements qu’il a suscités ou accomplis ; les choses du moment qu’il a discutées. S’il règne sur son temps, c’est assez. Que son époque soit grande par lui, c’est tout ce qu’il veut : bien assuré que pour parler d’elle, il faudra la nommer de son nom, et que rien ne pourra briser l’anneau d’or qu’il ajoute à la chaîne des grandes choses et des faits mémorables.

Qu’il soit orateur, homme d’État, publiciste, cet homme, ce dominateur rapide des volontés et des opinions publiques, c’est l’Improvisateur.

Entre ces deux puissantes natures, qui peut déterminer les mérites et donner la palme ? La valeur de ces deux créatures diverses ne peut être pesée que par le Créateur ; lui seul peut, après la mort, dignement juger et rémunérer ces deux forces presque saintes de l’âme humaine, comme la postérité seule a droit de les classer parmi les grandeurs de ses terrestres domaines.

Aucun homme n’en aurait le pouvoir, et aujourd’hui moins que jamais, puisque ces deux races, autrefois si distinctes, se sont alliées et confondues dans le parlement, et ne sauraient, au premier coup d’œil, se démêler qu’avec peine, sous la toge du législateur.

Aujourd’hui, en effet, les historiens sont ministres, et, lorsqu’ils se reposent, jettent un regard en arrière, et redeviennent historiens. L’inspiration des poètes et des grands écrivains sait se ployer aux affaires publiques, combattre à la tribune, et, dans les armistices, reprendre les chants et les écrits destinés à l’avenir.

Plusieurs portent ainsi un glaive dans chaque main, mais il sera donné à bien peu d’en porter deux d’une trempe égale.

Durant le cours de leur vie, la nation, émue et reconnaissante de ce grand tablent que forment ses hommes supérieurs, recueille le bien qui lui vient d’eux, et ne cherche point à distinguer leur vocation native de leurs qualités acquises. Mais, après eux, elle sent unanimement et comme d’elle-même quelle était la nature véritable de chacun, elle le sent par ce même instinct merveilleux qui fait que dans les théâtres, un parterre, même inculte, s’il voit passer le vrai et le beau, jette, sans savoir pourquoi, un seul cri de cette voix qui semble véritablement alors la voix de Dieu.

Heureux est notre pays, qui produit si souvent des hommes tels que l’on n’a d’autre embarras que de distinguer quel fut le plus grand de leurs mérites, et lequel en eux l’emporta de ces éléments précieux si étroitement fondus en une seule puissance intellectuelle.

Mais si ce jugement définitif n’appartient qu’à une postérité éloignée, il reste au moins à tout homme qui étudie avec indépendance et conscience l’esprit de son temps, le droit modeste de pressentir les jugements de l’avenir et d’exprimer ses propres sympathies.

Ce droit, Messieurs, j’en userai en vous faisant relire les pages de cette vie heureuse si brusquement éteinte, à laquelle ne manqua aucune élégance ni aucun succès. J’examinerai jusqu’à quel degré celui que vous avez perdu participa des deux natures que j’ai cherché à définir. Je dirai celle qui me paraît avoir été la plus réelle en lui, et je marquerai du doigt la trace de la génération littéraire à laquelle il appartint, et l’empreinte vivante de la génération qui l’a suivie.

n considérant d’un premier regard l’ensemble de cette existence riante et que rien n’assombrit dans son cours, ni la gêne étourdie du premier âge, ni même la lutte politique de l’âge mûr, on sent qu’un discours sur ce sujet ne peut pas être une oraison par trop funèbre.

Le siècle s’ouvre, et dès son premier jour un jeune homme apparaît dans les lettres. – Il a vingt-deux ans. Heureusement doué en toutes choses, d’un aspect aimable et imposant à la fois, son visage est régulièrement beau, sa taille élevée, sa tête portée haut, son sourire fin et gracieux, ses manières polies et reposées. Son caractère répond à ses formes. Il est indulgent dans ses jugements sur les hommes, facile à se lier, mais réservé dans ses démarches ; serviable avec tous, mais circonspect au delà de ce que son jeune âge ferait attendre.

C’est qu’il sait déjà la vie. Un ciel ardent l’a mûri. Il a grandi sous la zone torride de quatre-vingt-treize. – La vie publique, il la connaît par la terreur ; la vie privée, par une pauvreté légèrement portée., mais doublement pesante : car, à dix-sept ans, il a épousé une jeune personne de son âge ; la même dont il a pu dire à sa dernière heure : J’ai vécu la main dans la sienne, et dont le sommeil même de la tombe ne lui a pas fait quitter la main. Cet homme si jeune est courageux et modéré ; son énergie lui vient de son âge, sa modération de son mariage précoce qui rend le cœur prudent par amour.

Dans cette époque de confusion et de sanglantes erreurs, il a déjà su faire son choix, s’est allié à la modération armée, s’est enfermé et a combattu dans la ville de Lyon assiégée, avec M. de Précy, croyant voir la justice et le bien du côté des Girondins, et il n’a échappé qu’avec peine aux mitraillades de Commune affranchie. Il vient à Paris ; il regarde autour de lui, un âge nouveau va naître ; le dix-huitième siècle, exténué et mutilé, rend son dernier soupir dans une orgie. Le Directoire ne sait ni régner ni gouverner, mais du moins il laisse aux arts quelque mouvement qui ressemble à la liberté. On s’étourdit avec des grelots. La chanson vit encore ; le vaudeville la porte comme une fleur à son côté, appelant à son aide la jeunesse dorée. – Une voix répond des premières à l’appel : c’est celle du jeune Étienne. – Sur les bords de la Meuse, élevé d’abord par un vieux et savant curé, puis au collége de Bar-le-Duc, il n’a point appris à composer des choses si profanes que ces chansons. Mais à Paris (où l’on apprend beaucoup), il a déjà connu une imposante et très-dramatique personne qui, dans sa vieillesse, l’accueillait avec des sentiments tout maternels. C’était la grande tragédienne de Voltaire, mademoiselle Clairon, qui lui légua sa bibliothèque, comme à Voltaire enfant Ninon avait légué la sienne. – On voit que le théâtre faisait les premiers pas vers lui. – Des feuilles de ces livres moqueurs sont sortis sans doute les esprits familiers de la comédie et du journal qui, toute sa vie lui parleront à l’oreille.

Dès lors, il se comprend, il laisse un libre cours à sa plume qui, à peine échappée du collége, s’échappe joyeusement du bureau, prison bien plus sinistre.

Il se connaît, il se sent appartenir à la plus vive des deux familles d’âmes supérieures dont je viens de parler. Il est improvisateur. Il le sait si bien, que ces nombreuses et courtes œuvres qu’il jette aux petits théâtres comme des bouquets, il les intitule tantôt folies, tantôt impromptus ; quelquefois des deux noms ensemble. L’un des premiers se nomme le Rêve. (C’est toujours par un beau songe que nous commençons.) Celui-ci plut beaucoup au public qui, tous les soirs, vient voir passer les rêves du théâtre, ce souverain capricieux qui, lorsque la soirée commence, est notre adversaire, et qui parfois, lorsqu’elle finit, est devenu notre ami. Dès la première entrevue, il fut l’ami du jeune Girondin.

Pendant quinze ans, on écoute avec joie des pièces joyeusement écrites. Depuis la scène des Troubadours, des Variétés, de Vaudeville, jusqu’à celles de la Comédie Française et de l’Opéra, le jeune Étienne multiplie ses fantaisies toujours brillantes, toujours inoffensives et faites dans un vrai sentiment d’honnête homme. Une sorte de naïveté vive s’y reconnaît aussi, et y correspond à l’un des traits distinctifs de son caractère, qu’il conserva jusqu’au dernier âge de sa vie.

Ici, Messieurs, et avant de nommer ces œuvres pleines d’intérêt et de grâce, je dois quitter un moment avec lui les théâtres de Paris, pour dire combien le goût qu’il avait pour la scène lui fut propice dès les premiers pas qu’il y voulut hasarder.

Il avait, comme je l’ai dit, au plus haut degré, ce que le cardinal Mazarin exigeait des hommes qu’il mettait aux affaires : il était heureux.

Ce n’est pas seulement en France que l’on se souvient du camp de Boulogne ; de ce grand orage qui s’amassa et gronda sur les bords de la mer pour aller éclater et tomber sur Austerlitz. – Une colonne de marbre est sortie de terre pour attester une seule menace de la France, de même qu’une de ses indignations vient d’en faire sortir ces fortifications qui, si elles n’ont jamais, comme je le souhaite, l’occasion de prouver sa force, attesteront du moins toujours l’opulence de ses souverains caprices.

Un matin donc, au camp de Boulogne, l’armée regardait vers la mer, et même au delà. Tous nos ports étaient bloqués, et cependant on vit arriver des voiles ; elles étaient nombreuses : c’était une flotte, et une flotte française ; elle venait d’Anvers ; elle avait traversé les croisières ennemies avec une grande audace et une fortune inespérée. – L’armée, impatiente et oisive, voulut donner une fête à la ville et aux vaisseaux. – Le jeune improvisateur fut prêt avant les flambeaux. On joua de lui une comédie toute ardente d’espoir, et dont le langage n’avait de celui du camp que l’enthousiasme. Ses couplets sur les brûlots furent alors populaires. Quelques vétérans de l’armée les savent encore.

Comment cette action n’aurait-elle pas plu au grand capitaine, qui ne cessait de regarder la côte ennemie, et se disait;

Je ne demande au ciel qu’un vent qui m’y conduise.

Il applaudit ; il chercha, il fit appeler dans la foule le jeune auteur, le prit par la main, et le donna, pour tout son règne, au ministre secrétaire d’État qu’il allait conduire à Berlin.

À compter de ce jour-là, l’étoile de l’empereur guida cette vie, et cette heureuse fortune, toujours croissante, devint aussi un second monument du camp de Boulogne.

Libre alors de toute préoccupation trop matérielle, ce vif esprit se répand en inventions variées. On y pressent déjà des œuvres plus sérieuses. Tantôt c’est l’École des Pères, où sont démontrés avec sévérité les dangers d’une étourderie trop prolongée dans le caractère d’un jeune père, et le ridicule presque contre nature de la familiarité des fils. Là se respire déjà quelque chose de la grande comédie ; c’est l’enseignement de la dignité des mœurs de famille ; ainsi dans le Mariage d’une heure, douce méprise causée par trop de soin d’une fortune prochaine et troublée par une jalousie entre deux amis ; ainsi dans la Jeune femme colère, que l’on écoutait hier à Paris, qu’on verra demain à Londres, qui touche de près à une conception de Shakspeare et que l’on joue souvent traduite en anglais, sans trop redouter le voisinage de Catherine de Petrucchio (Taming of the Shrew), ce qui en est un assez grand éloge. Quelquefois ce sont des intrigues compliquées, des imbroglios du genre de ce qu’on non¹me en Espagne drames de cape et d’épée, comme les Maris en bonne fortune ; des contes de fëes et des mille et une nuits, comme Cendrillon et Gulistan, que jamais peut-être n’abandonnera ce théâtre formé de comédie et de musique qu’il aima plus que tout autre.

Cet esprit léger vole et se porte sur toute fleur qui le charme. Le miel qu’il compose devient chaque jour plus exquis, son vol s’élève aussi à chaque coup d’aile. – Il était presque impossible que des livres de mademoiselle Clairon et des contes de Voltaire il ne sortît rien pour l’opéra-comique. Aussi vinrent Jeannot et Colin, les deux Auvergnats se tenant par la main, frais et dispos, l’un sauvé par l’autre des vanités de Paris, et retournant aux affections de son enfance dans la montagne :

On leur battit des mains encor plus qu’à Clairon.

Partout dans l’aimable auteur un choix de sujets et de caractères qui ramenaient aux mœurs simples, à l’amour de la vie de famille, à la bienfaisance, au désintéressement, à la constance des affections intimes ; en nommant ces qualités qu’il enseignait, je me trouve nommer celles qu’il possédait lui-même.– Car, malgré le grand nombre de ses ouvrages, je serais moins long, je crois, à vous les énumérer qu’à redire tout ce que j’ai entendu d’excellent des actes de sa vie. Te ne sais s’il eut des ennemis, cela n’est pas impossible, puisqu’il suffit pour cela d’exister et surtout de réussir ; mais je ne sais personne qui en ait rencontré un seul, et les plus affectueux de ses amis, quelquefois les plus reconnaissants, je les ai trouvés dans ses adversaires politiques.

Distrait comme la Fontaine, il avait comme lui cette grâce de narration et de dialogue qui se plaît à jeter des voiles transparents sur les folies passionnées de la première jeunesse.

La Fontaine lui-même, je ne crains pas de l’affirmer, eût été fort embarrassé s’il lui eût fallu conclure après chacun de ses contes, comme après chaque fable, par une moralité. – Peut-être penserez-vous comme moi que Boccace se préoccupe aussi fort peu du sens philosophique de ses Nouvelles, et ne prétend guère plus à l’enseignement que la reine de Navarre.

C’étaient des temps où le plaisir était une affaire sérieuse ; et celui de raconter et d’écouter n’était pas peu de chose apparemment pour les personnages enchanteurs et enchantés du Décaméron, puisqu’ils en oubliaient la peste de Florence. – Je ne chercherai donc point à découvrir la moralité d’une certaine nouvelle qu’on aimait par-dessus toutes et qui venait de l’Arioste en droite ligne, que chacun redisait d’âge en âge à sa manière ; une histoire qui, sous le règne de Louis XIV, fut presque élevée à la dignité de cause célèbre, dont les avocats furent M. Boileau Despréaux d’un côté, et, de l’autre, M. l’abbé le Vayer, et les parties, M. de la Fontaine et M. Bouillon, traducteurs rivaux de la Joconde, comme on appelait alors cette nouvelle.

La difficulté du récit séduisit une fois encore quelqu’un de notre temps.

Écrire cette aventure était bien moins périlleux que la mettre en scène. Ce que le malin fabuliste avait dit avec une clarté et une franchise tout à fait dignes de Rabelais, il fallait le traduire seulement en situations semblables, substituer une épreuve à des trahisons, un soupçon à des certitudes, faire de la musique une complice, et de ses accords des symboles ; il y allait enfin plus d’art que jamais.

On le sait, la couronne de la rosière est encore pleine de fraîcheur, sinon de pureté.

J’ai devancé quelque peu l’époque de cet opéra, afin de quitter la musique pour toujours, ainsi que l’auteur de Joconde.

Mais un art plus grave s’était fait pressentir, je l’ai dit, dans les œuvres de M. Étienne. Déjà Brueis et Palaprat, comédie écrite en vers dont le style est facile et vif, annonçait que l’auteur pouvait, s’il le voulait enfin, se recueillir pour écouter la muse lorsqu’elle lui conseillerait d’entrer dans l’analyse sérieuse et intime des idées et des caractères, et lorsqu’elle viendrait à ses côtés faire résonner le rythme divin. – Dans cet acte bien composé, où toutes les proportions sont mesurées, sans efforts apparents, où le caractère du duc de Vendôme est opposé et lié dans un juste degré à ceux des deux fraternels écrivains dont la mansarde est si gaie et si généreuse, il entrait dans l’art pur en peignant la vie d’artiste. Cette courte comédie ne doit-elle pas être à nos yeux l’introduction des Deux Gendres ?

Vingt-deux pièces de théâtre de la main de M. Étienne avaient précédé cet ouvrage, le plus important de tous par le travail et le plus brillant par le succès. Un talent plus mûr s’y montre, une composition plus sévère et des mots plus profonds, avec une verve aussi ardente que dans des ouvrages plus jeunes.

La question que traite la comédie des Deux Gendres, Messieurs, est une des plus graves qui aient jamais occupé l’âme entière du poète, du philosophe et du législateur. Or, le grand artiste doit sentir en lui quelque chose de ces trois hommes à la fois.

Le but du théâtre n’est pas seulement d’enlever tous les âges aux soins et à l’oppression habituelle de la vie.

« Les dieux, dit quelque part Sénèque, pensent que la lutte d’un homme de bien contre ses passions ou contre l’adversité est un spectacle digne d’eux. »

Dans cette comédie, c’est contre l’adversité que lutte l’homme de bien ; il n’a plus l’âge des passions. Il est deux fois père, il a sur son front la double majesté de la vertu et de la vieillesse.

Quelle est donc son adversité ? l’abandon. Quelles mains le frappent ? celles de ses enfants. Pour quelle faute ? parce qu’il a été trop bon, trop grand, trop père, trop sublime ; parce qu’il s’est dépouillé pour eux de son vivant, parce qu’il leur a partagé ses biens, parce qu’il s’est ouvert les entrailles et leur a donné son sang et son cœur.

Et pourquoi ce partage, pourquoi ce sacrifice ? Car s’il se dépouille ainsi et se met à la merci de ses enfants, ce n’est pas qu’il ne sache parfaitement les dangers qu’il va courir. Il a de la vie une longue expérience ; il croit peu à la reconnaissance. Il sait à quoi il s’expose. Pourquoi donc ce dévouement?

L’art de la scène n’a jamais osé répondre, et ne le devait pas. L’examen de l’art le pourrait seul.

Lorsqu’un jugement inattentif et incomplet conclut seulement alors que la moralité de la pièce était : qu’un père ne doit jamais donner tout à ses enfants, ce fut glisser timidement à côté de la pensée. Le père répondrait, s’il était interrogé, qu’il s’est ainsi dépouillé pour ne plus voir mesurer ses biens d’un œil impatient. Qu’il a cru trouver un moyen de ne plus entendre dire ce mot hideux resté de la barbarie dans nos mœurs, que l’on prononce avec indifférence et qu’on ne peut entendre sans frisson : car lorsqu’on dit d’une fille, en regardant les cheveux blancs de son père :

Elle a des espérances. – On entr’ouvre une bière. – Ce mot seul, le plus détestable des mots inconsidérés de la vie intime, suffit pour faire sortir des yeux caressants de l’enfant des regards sombres de cupidité. Le bon vieillard n’a pas voulu les voir devenir méchants. Plutôt que d’y lire une noire pensée, il a mieux aimé tout donner à tout hasard.

Là repose la question redoutable. La main qui la sonderait ne s’arrêterait qu’aux questions sociales de l’héritage. On les sent gronder sous la comédie qui les effleure.

Telle est la puissance de l’art. – Que sa barque pavoisée glisse sur la mer, c’est assez pour tout remuer dans ses profondeurs, et faire paraître à la surface ses gigantesques habitants. Tout est du domaine de l’art, et rien n’est frivole dans ses créations poursuivies toujours par des dédains interminables et impuissants.

Le mérite de l’auteur comique fut grand, fut réel, le jour où prenant dans ses mains une tradition ancienne, et l’ébauche d’une sorte de proverbe informe, il leur donna une nouvelle vie. Le caractère excellent et tout à fait créé d’un Tartuffe de bienfaisance bien digne d’escorter le courtisan ambitieux et trembleur est un des plus beaux portraits du tableau ; mais je sais au moins autant de gré au peintre de la création de deux figures de femmes par lesquelles il repose les yeux et la pensée, et en qui réside peut-être le sens le plus intime de l’œuvre.

Par elles, ces deux étrangers tiennent au père de famille ; les corps destinés à leur père tombent sur leur cœur, où le contre-coup retombe aussi de tout son poids. Sur leur faible cœur comme sur une enclume les hommes frappent sans pitié ; l’ambitieux et l’avare sont d’un côté ; de l’autre, le père et son vengeur ; elles implorent, elles apaisent, elles supplient en vain ; on leur défend de pleurer et d’avoir les yeux rouges. Elles ont la piété filiale qui manque aux gendres, elles ont les remords qu’ils devraient avoir ; elles bravent l’opinion qui fait frémir ces deux pâles hommes ; elles détestent cet héritage reçu avant la mort, et n’osent pas le maudire tout haut ; puis enfin, lorsqu’il est arraché aux gendres, toutes deux arrivent au bout de ce rude combat blessées jusqu’au fond de l’âme, et si profondément, qu’il leur reste à peine la force de sourire à leur bonheur futur.

Voilà de ces caractères vrais et surpris dans la nature, que ne devinent point ceux qui n’ont pas vécu, c’est-à-dire, souffert. Voilà ce qui n’était pas même indiqué dans cette esquisse de collége qu’on opposa à M. Étienne. On prétendit tout à coup se souvenir de tout ce qui ressemblait à ce grand ouvrage. On le découvrit partout ; dans les dialogues et les fabliaux du seizième siècle, dans les Fils ingrats de Piron et le Roi Lear de Shakspeare on suivit sa trace. Eh ! Messieurs, il y avait encore dans les annales de l’ingratitude filiale un plus grand auteur à citer ; c’est l’auteur du monde et du cœur humain, celui qui composa l’histoire réelle de Jacques II et de ses filles.

On avait évoqué une ombre, mais bien en vain ; ce n’était même pas l’ombre d’un homme de talent. Un procès tout entier s’ensuivit, procès littéraire dont le dossier est fort considérable, et dont vous me pardonnerez volontiers, j’en suis sûr, de ne pas être le rapporteur posthume ; car le procès n’est plus, et les Deux Gendres ne cesseront d’exister et de tenir leur rang parmi les meilleures comédies dont notre dix-neuvième siècle ait à s’honorer depuis sa naissance.

L’arrêt du public fut alors résumé ainsi par un critique : « M. Étienne a tué le jésuite, et, par ce meurtre, est devenu son héritier légitime. »

Au reste, Messieurs, je dois le dire, c’était un janséniste qui disait cela.

Pour que la cause fût jugée en toute équité, on avait imaginé (ce n’étaient pas, je pense, les meilleurs amis de l’auteur) de faire représenter à l’Odéon ce Conaxa exhumé, tandis que la Comédie-Française représentait les Deux Gendres. – Pour ces sortes de personnes qu’afflige un trop grand succès, c’était une consolation délicatement ménagée. Ceux que mécontentait le plaisir que le public avait trouvé sur la rive droite n’avaient qu’à passer les ponts pour rencontrer sur la rive gauche le contre-poison.

Quant à l’auteur, peu inquiet de sa mise en accusation, il passa aussi les ponts ; mais ce fut pour entrer ici, à l’Académie française.

On se donnerait moins de peine pour détruire ce qu’une fois l’enthousiasme a élevé en France, si l’on considérait combien ce qu’il y construit est solide. Notre nation, que l’on ne cesse d’accuser et qui veut bien elle-même s’accuser d’inconstance, n’abandonne jamais un succès qu’elle a fait, et lui conserve toute la fraîcheur de son jour de naissance. Elle le reprend, elle le pare de nouveau ; elle le rajeunit par une larme, s’il est sombre, par un sourire, s’il est enjoué. Tout est classé dans son trésor, et rien n’y perd jamais son rang.

Ce fut alors que, dans le discours que M. Étienne prononça devant vous, écrit ingénieux où il démontrait que les comédies sont les portraits de famille des nations, il vous rappela, Messieurs, un écrivain qu’il remplaçait, et dont le nom seul peut servir à mesurer ces rapides changements de l’esprit des lettres dont j’ai dit un mot. C’était M. Laujon, qui avait écrit la Poétique de la chanson. J’ai, je m’en accuse, le tort particulier à ma génération, de ne pas assez regretter la gaieté de l’ancien Caveau, où se réunissaient, dit-on, les disciples fervents de Vadé, de Collé et de Piron, nommant leurs réunions l’Académie du plaisir, se déclarant les législateurs chantants et étudiant le code de la gaieté. Aussi ce tort que je me reconnais me permet, d’un autre côté, de comprendre parfaitement que M. Étienne ait eu besoin de faire partie d’une autre académie que celle du plaisir, d’étudier et de réformer le Code civil et d’être législateur sans chanter.

Les Deux Gendres montraient assez que déjà la poésie sentait mieux sa dignité et redevenait grave, avec le sourire sérieux de la comédie : comédie de mœurs véritable, où la pensée première, l’action, les caractères, tout atteste que l’art élevé devient pour l’auteur un culte plus fervent. Il va bientôt entrer en défiance de sa facilité même. Ses travaux sont plus calmes, sa manière est plus délicate, son analyse plus attentive.

lI sent lui-même qu’il manque à son talent un style plus sévère et plus poétique, et qu’il lui faudra sortir enfin de l’examen aride de la dépravation humaine pour entrer dans les féconds domaines de l’imagination. – Il médite déjà une comédie politique dont la satire est poignante et va s’attaquer au pouvoir le plus formidable du monde entier. – Il ne cherche plus seulement à plaire ; il descend au fond de sa conscience, il y puise des forces inconnues pour lui jusque-là, il en tire une arme qui se nomme l’Intrigante. – À sa vue, Paris jette un grand cri mêlé de joie et de ressentiment.

La cause, la voici :

Une sourde inquiétude se répandait comme un fléau dans l’empire depuis trois ans. – Enivré de victoires, on ne se juge plus. – Le pouvoir sans contrôle voulait être aussi sans limites; indiquer, décider les mariages selon ses calculs de politique et de dynastie. – On dressait des listes d’héritières, et trop souvent un doigt tout-puissant choisissait les noms.

On murmurait partout « que le maître de l’Occident, qui, sans les consulter, partageait les nations entre ses frères, croyait donc pouvoir jeter, contre leur gré, des héritières à ses soldats. »

Mais il y eut des nations qui protestèrent et des populations qui s’enfuirent tout entières dans les montagnes plutôt que de se laisser ainsi prostituer, et de même il se trouva des familles réduites à se cacher, humiliées de ces redoutables faveurs d’un souverain qu’on ne refusait pas sans danger.

– Il est donc certain que le trouble était répandu dans les foyers.

– Lorsque vint une comédie qui disait tout haut cette secrète horreur, le peuple jeta ce cri dont on se souvient encore après trente-deux ans ; tant est forte la voix d’une juste indignation et d’une douleur de père.

Ce sont là les cris qu’il est glorieux pour nous de faire pousser aux nations, car la main qui fait gémir le blessé est celle aussi qui guérit la blessure. La tribune du théâtre protesta quand les deux autres étaient muettes. – Au milieu de Paris, la première représentation fut brillante et remplit de tempêtes la Comédie-Française.

Tout ce bruit se fit entendre jusque dans le palais souverain. On y voulut voir ce qui causait un tel tumulte et s’il serait bon de permettre tant de joie. – Celui qui dominait tout et qui redoutait beaucoup aussi, voulut savoir ce que valait cette arme qu’il se disposait à briser. – Il la fit jouer à I’écart, pour en bien mesurer la portée.

Ce fut là une soirée de mauvais augure. Il y avait loin de cette représentation à celle du Camp de Boulogne.

On était dans la salle étroite de Saint-Cloud, en 1813, dans la dernière année du règne. Le dictateur était triste et sentait que son empire n’était pas même viager.

L’édifice était ébranlé et celui qui l’avait élevé en entendait déjà, et avant tous, les sourds craquements. – Comme à l’empereur Julien, le Génie de l’empire lui apparaissait attristé et tenant son flambeau renversé. Pourtant sa cour était brillante encore, et il avait rassemblé, ce soir-là, quelques restes de ce parterre de rois qu’il avait fourni souvent à ses grands acteurs. – Devant ce public splendide et triste, superbe et muet, on n’avait point d’enthousiasme à craindre. Tout ce qui froisserait le maître blesserait la cour, tout ce qui le blesserait la ferait saigner.

Dans l’angle de cette loge oblique, où l’on se souvient encore de l’avoir vu se jeter brusquement, la main sur ce grand cœur qu’il commençait peut-être à déchirer, l’empereur se demandait comment son étoile pâlissante était déjà si près de son déclin, que l’un de ceux qu’il avait créés eût osé s’indigner de quelque chose, nourrir de cette indignation ses réflexions secrètes, s’abreuver de ce besoin tout nouveau de justice, et risquer, pour répandre quelques vers sortis du fond du cœur, la perte de l’une de ces amitiés impérieuses qui jadis donnaient la mort aux poètes en se retirant.

Le public impérial est attentif et silencieux. Chacun souffre à son rang. On commence, et le souverain observateur, pareil à un sombre et inquiet chimiste, portant les yeux tour à tour sur la scène et sur la masse de cette assemblée convoquée pour juger, approche de cette froide pierre de touche l’or suspect du poète. Il voit s’ouvrir, devant lui, la maison sévère et calme d’un riche commerçant de Paris. Une femme, la belle-sœur de ce grave personnage, y a jeté le trouble, le bruit, le luxe en son absence. Elle a brisé le mariage qu’il voulait pour sa fille, et que sa fille souhaitait dans son cœur ; elle a ourdi une intrigue profonde et veut donner la jeune enfant et ses richesses à un homme de cour. – L’honnête homme revient chez lui et s’étonne. L’Intrigante a tout renversé au nom de la cour. Il refuse ce mariage nouveau, elle le menace de la cour ; on lui fera savoir, dit-elle, ses volontés suprêmes ; balancer un instant à obéir, c’est lui manquer.

Étrange dialogue où l’énergique marchand répondit :

On abuse aisément du nom le plus auguste,
Quoi ! l’on manque à la cour quand on la croit injuste ?

Pendant les luttes de cette scène, les spectateurs silencieux regardaient avec effroi le spectateur impassible. – Eux et lui se demandaient quel était cet être abstrait et toujours accusé que l’on nommait la cour. L’un se reconnaissait ; les autres eussent voulu ne pas le reconnaître et en frémissaient.

Cependant la comédie poursuivait et redoublait ses coups. L’acteur élevait une voix sévère, et cet acteur n’était rien moins que Fleury ; il disait :

Si je sers mon pays, si j’observe ses lois,
C’est, à son tour, l’État qui garantit mes droits.

C’était une maxime bien téméraire pour ce temps-là. Il ajoutait :

Mon respect pour la cour a souvent éclaté
Et nul l’est plus soumis à son autorité ;
Mais que peut-elle faire à l’hymen de ma fille ?
Je suis sujet du prince et roi dans ma famille.

César se leva. L’arrêt était porté.

Paris avait été libre pour un soir et maître pour deux heures, c’était assez. Sa licence était trop grande.

Du même coup les presses furent brisées, la comédie fut interdite, l’auteur menacé de perdre tous ses emplois ; du même coup aussi, et nous devons en gémir, fut étouffée dans l’âme de l’écrivain sa poésie encore jeune, au moment où elle allait atteindre l’âge et la stature d’une muse formée.

Grâce à la fortune de la France, les temps sont déjà loin de ces rudesses du pouvoir absolu, qui ne renaîtront jamais sans doute, et que la gloire même ne saurait absoudre. Les générations auxquelles j’appartiens, et qui depuis l’adolescence l’ont respiré que l’air de la liberté parlementaire, ont déjà peine à croire qu’on ait pu supporter la pesanteur de l’autre.

elle fut, Messieurs, la sévérité violente du souverain. Considérons quelle fut la vengeance du poète ; nous avons vu le talent, voyons le caractère.

Dix mois après cette soirée orageuse, celui qui avait dit : J’ai voulu voir, j’ai vu, était renversé comme Athalie. La même famille royale qui, en fondant l’Académie française, vous avait donné en 1642 l’élection par vous-mêmes et l’égalité entre vous, apportait en 1814, à toute la France, l’élection et l’égalité dans la liberté constitutionnelle, n’ignorant pas que la liberté est toujours militante, et qu’elle aurait à essuyer son premier feu, mais lui offrant volontairement sa poitrine.

L’occasion eût été bonne pour se venger du despotisme abattu. Faire représenter et répandre avec éclat la comédie satirique eût été chose facile et toute à propos, provoquée par la presse, bien accueillie et propre à mettre en faveur. On en eut la pensée autour de M. Étienne, mais il ne voulut point de ce petit triomphe, et son cœur lui dit que si son œuvre avait été proscrite, elle l’avait été par celui qui lui-même était en ce moment proscrit. – Il refuse le succès promis à l’Intrigante. Il fait plus, il défend la cause impériale vaincue, il attaque le vainqueur, il dirige et soutient contre lui ce premier feu d’une opposition naissante (et qui pour cela, sans doute, prit pour image un nain symbolique). Il travaille à prédire, peut-être à préparer ce retour presque magique de l’île d’Elbe, qui fut sans doute la plus grande émotion de la vie la plus puissamment émue de notre siècle, et ne se venge du conquérant qu’en s’exposant à un long exil dont le coup effleura de bien près sa tête.

Voilà, certes, une noble revanche contre l’empire, Messieurs, et d’une de ces âmes de poète toujours entraînées au dévouement par une sensibilité naïve, par de chaudes et presque involontaires affections.

On a loué naguère une autre vengeance qu’il exerça ; vengeance lente et sûre, celle d’une opposition patiente, persévérante, spirituelle toujours, éloquente souvent, et qui dura seize années.

De ces deux vengeances, Messieurs, j’avoue que je préfère la première, estimant plus la loi du sacrifice que celle du talion.

Les idées aujourd’hui font des pas aussi rapides que ceux des déesses d’Homère, et les théories, les doctrines, les discussions politiques de ces premières années qui suivirent l’empire vous sembleraient vraiment appartenir à l’histoire d’un âge plus reculé, si je les faisais apparaître ici.

Mais puisque pour cette époque nous sommes déjà la postérité, puisque là se trouve un des mérites de celui dont j’ai suivi tous les pas, j’irai chercher ce mérite jusque dans les orages où il s’est formé ; et dans ces débris éteints, mais fumants encore, je porterai la main froide de l’historien.

J’y suivrai le publiciste ; je ne reculerai pas plus devant la difficulté de le louer que je n’eusse reculé devant le danger de le combattre, si les temps et l’occasion l’avaient voulu.

J’ai montré comment, tout en appartenant à la famille intellectuelle des improvisateurs, il s’était élevé par degrés jusqu’à une méditation plus sérieuse et une forme plus exquise de l’art.

Jeté brusquement dans la polémique par les événements, il fut le plus rapide et le plus infatigable lutteur de cette époque, et rentra avec ardeur dans sa primitive et véritable nature. Son esprit tout voltairien se répandit en flots satiriques dans une feuille périodique de ce temps dont il double la célébrité et la force.

Le Nain jaune avait beaucoup grandi ; et, s’étant transformé en Minerve, il ne pouvait manquer de grandir aussi en talent et en science, surtout en science stratégique ; et nul ne fut plus habile que M. Étienne dans les manœuvres et les contremarches d’une polémique dangereuse et subtile, toujours sous les armes et veillant à la fois sur tous les points qu’elle avait résolu d’attaquer, de saper et de détruire. Les cent lettres sur Paris frappèrent juste et frappèrent fort. Ces lettres, improvisées partout où se trouvait leur auteur, souvent au milieu du bruit des conversations et jusqu’à la table joyeuse de ses enfants, étaient cependant écrites dans un langage plein d’ordre et de clarté, de mesure pour juger les hommes d’énergie pour débattre les choses publiques. Ces lettres étaient brèves et pénétrantes, et, comme les armes courtes, firent les blessures les plus profondes. Ces lettres contribuèrent à rallier et à multiplier les membres d’une opposition peu nombreuse d’abord, mais bientôt formidable.

La main sûre qui les écrivait ne s’arrêta plus que son œuvre ne fût accomplie. Or, par un étrange contraste, sa main fut improvisatrice, et sa parole ne le fut jamais. Partout cette main soudaine porta le même style limpide et ironique, nourri de la connaissance exacte des affaires du moment, et que rien ne gêne dans son allure saine et vigoureuse mais où l’on sent à chaque pas quelque chose d’âpre et d’inexorable.

Les lettres sur les élections (1er octobre 1818), sur les finances (15 mai 1819), contre la censure (10 septembre 1819), sur les impôts (27 mai 1819), en demeurent les exemples les plus complets, et surtout, dans un genre d’écrit moins familier, I’éloge de M. le général Foy, dont M. Étienne eut l’honneur d’être l’ami et presque l’émule dans les mêmes rangs et à la même tribune.

Sa main légère et flexible traçait les plans de toutes les défenses et surtout de toutes les attaques, et fondait la puissance la plus populaire de la presse à cette époque. Cette main fut enfin celle qui toujours ferme jusqu’au dernier moment, rédigea, dit-on, l’adresse des deux cent vingt et un.

Sans doute, une foi profonde en ses principes montrait à cet homme éminent le but de ses travaux ; mais un ressentiment non moins profond l’anima et le soutint jusqu’au bout.

Je ne veux jeter aucun sombre souvenir sur cette séance, dont le caractère en tout temps dot être celui d’une fête, et aujourd’hui le doit être surtout pour moi. – Je ne soulèverai donc aucun des amers débats auxquels ma plume jusqu’ici demeura toujours volontairement étrangère ; mais, avec une impartialité complète, je ne puis m’empêcher de dire combien est grande la faute de tout pouvoir mal conseillé qui ose blesser ou dédaigner les grands écrivains chers au pays. – Leur escrime est admirée, ne les forcez pas à casser le bouton du fleuret, il deviendra une dangereuse épée. Si ces artilleurs redoutables se jouent avec la poudre et se plaisent à la lancer au ciel en gerbes brillantes et mille fois transformées, cet éclat est d’abord celui de l’art, et ils n’en veulent tirer que la lumière ; mais ne les provoquez pas, car ils savent pointer, et ils n’ont pour vous renverser qu’une chose à ajouter à leurs pièces : c’est le boulet.

Je ne redirai point l’offense à ceux même qui l’ont réparée. Cette exclusion valut à M. Étienne un retour parmi nous, qui ressemblait à un triomphe, plus que son absence brillante n’avait ressemblé à un martyre. – Cette rigueur du pouvoir lui fit tenir deux fois de vos mains la couronne de l’élection, que les plus grands n’ont reçue qu’une fois dans leur vie.

Tout lui réussit donc, même la persécution ; et de tout ce que donnent les victoires politiques, je ne sais rien qui lui ait manqué. Vous l’avez vu se retirant autant qu’il le pouvait faire dans ses grandes terres, où il regardait croître à la fois ses enfants et leurs fils et ses arbres favoris :

Inter flurnina nota
Et fontes sacros.

En parlant de lui l’on ne peut ajouter, comme Virgile :

Fortunate senex,

car, s’il était avancé en âge, il ne fut jamais un vieillard.

Lorsqu’il sortait de ses calmes retraites, c’était pour rapporter au parlement, à de rares intervalles, des discours et des votes indépendants.

Messieurs, l’indépendance, si magnifique dans une chaumière, est belle encore même dans un château.

Le peuple, toujours attentif à la parole des écrivains célèbres, écoute religieusement la voix qui sort des chaumes comme celle qui vient des tourelles, pourvu seulement qu’il sache bien que c’est une voix libre qui lui parle.

L’amour du juste et du vrai fait asseoir partout la liberté de la pensée : Rabelais la trouve à son côté dans son pauvre presbytère, Mathurin Régnier dans ses carrefours, et l’opulent Montaigne dans ses domaines ; Milton, aveugle et ruiné, dans une masure, entre ses deux filles ; Spinosa, le sombre ouvrier, au fond de son atelier, et Descartes, l’hôte et l’ami des reines, la rencontre dans leurs palais ; – Gilbert dans sa mansarde, et Montesquieu dans ses parcs ; Malebranche dans sa cellule, Bossuet dans ses hôtels épiscopaux, et, de nos jours Burns à sa charrue, et lord Byron à la poupe de son vaisseau.

Tous possédaient au même degré cette libre énergie qui se puise, non dans la condition, mais dans le caractère.

Quant à mon prédécesseur, son indépendance, qui ressemblait dans le premier âge à celle de Jean-Jacques, fut, dans le dernier, pareille à celle de Voltaire.

Auteur comique et publiciste, retiré dans ses beaux vallons et ses parcs de la Meuse, où tout lui était cher et ou lui-même était cher à tous ; dans ses riches possessions, semblables aux jardins de Salluste, il aurait pu raconter des guerres plus grandes que celles de Jugurtha, et même aussi des conjurations.

Il avait commencé une grande comédie dont il nous restera des fragments excellents. Elle était intitulée l’Envieux.

Tout le monde n’a pas l’honneur d’avoir des envieux. M. Étienne pouvait connaître les siens. Mais apparemment la laideur du modèle le dégoûta du portrait. Il ne l’acheva pas.

On regrette et l’on ne peut trop regretter ses Mémoires projetés ; car l’histoire n’est jamais plus belle qu’écrite par ceux qui furent les acteurs ou les confidents de ses grandes choses. Pour moi, j’aurais voulu surtout le voir se souvenir de la poésie et du théâtre, et revenir à ses premières amours ; s’il eût chanté les forêts, assurément elles eussent été dignes d’un consul. Mais quoi ! le bonheur a le défaut d’être insouciant, et, en vérité, le bonheur se voit si rarement qu’on peut lui pardonner cette imperfection, surtout vers la fin d’une carrière si active dans les travaux de l’art et de la politique la plus haute, si féconde dans l’un en œuvres variées et dans l’autre en graves mesures, en discussions ardentes et en importants résultats.

Une autre considération d’ailleurs me fait penser que l’on peut voir son absence subite et totale de l’art dramatique avec moins de regret, c’est qu’il est resté ainsi arrêté dans sa route, mais non altéré et faussé. Ce qu’il a écrit a été exécuté franchement et nettement dans le seul genre qu’il eût connu, aimé et imité, celui de la tradition et de l’ancienne comédie. S’il eût poursuivi ses travaux, il lui aurait fallu, pour se maintenir au niveau de ses propres succès, modifier sa forme et la déguiser, changer sa manière et son style. Il fit mieux, il fut plus digne à lui de s’arrêter à temps et de regarder en silence se former sous ses yeux une autre génération littéraire novatrice, sérieuse et passionnée.

Un esprit nouveau s’était levé du fond de nos âmes. Il apportait l’accomplissement nécessaire d’une réforme déjà pressentie depuis des siècles ; jetée en germe par le christianisme même sur le sol français de la poésie, dès le moyen-âge ; soulevée, de siècle en siècle, par des précurseurs toujours étouffés ; remuée encore et à demi formée en théorie sous le règne de Louis XIII ; annoncée depuis et dévoilée par de magnifiques lueurs sorties de quelques grandes œuvres de plus en plus rapprochées de la nature, de la vérité dans l’art et du génie réel de notre nation ; – c’était dans notre âge que cette réforme pacifique devait éclater.

L’histoire en est récente et simple. Ce ne fut point une ténébreuse conspiration.

Depuis peu d’années la paix régnait avec la Restauration. Tout semblait pour longtemps immobile. Il se trouva quelques hommes très- jeunes alors, épars, inconnus l’un à l’autre, qui méditaient une poésie nouvelle. – Chacun d’eux, dans le silence, avait senti sa mission dans son cœur. Aucun d’eux ne sortit de sa retraite que son œuvre ne fût déjà formée. Lorsqu’ils se virent naturellement, ils marchèrent l’un vers I’autre, se reconnurent pour frères et se donnèrent la main. – Ils se parlèrent, s’étonnèrent d’avoir senti dans les mêmes temps le même besoin d’innovation, et de l’avoir conçu dans des inventions et des formes totalement diverses. Ils se confièrent leurs idées d’abord, puis leurs sentiments, et (comment s’en étonnerait-on ?) éprouvèrent l’un pour l’autre une amitié qui dure encore aujourd’hui. – Ensuite chacun se retira et suivit sa destinée. – Depuis ces jours de calme, ils n’ont cessé d’alterner leurs écrits ou leurs chants. Séparés par le cours même de la vie et ses diversions imprévues, s’ils se rencontraient, c’était pour s’encourager, par un mot, à la lutte éternelle des idées contre l’indifférence et contre l’esprit fatal de retardement qui engourdit les plus ardentes nations dans les temps où il ne se trouve personne qui leur donne une salutaire secousse. – Leurs œuvres se multiplièrent. – Dans ce champ libre nouvellement conquis, chacun prit la voie où l’appelait l’idéal qu’il poursuivait et qu’il voyait marcher devant lui.

Soit que les uns aient donné leurs soins au coloris et à la forme pittoresque, aux nouveautés et au renouvellement du rythme, soit que d’autres, épris à la fois des détails savant de l’élocution et des formes du dessin le plus pur, aient aimé par-dessus tout à renfermer dans leurs compositions l’examen des questions sociales et des doctrines psychologiques et spiritualistes, il n’en est pas moins vrai que, tout en conservant leur physionomie particulière et leur caractère individuel, ils marchèrent tous, du même pas, vers le même but, et que leur rénovation fut complète sur tous les points. – Le nom qui lui fut donné était depuis longtemps français, et, puisé dans les origines de notre langue romane, il avait toujours exprimé le sentiment mélancolique produit dans l’âme par les aspects de la nature et des grandes ruines, par la majesté des horizons et les bruits indéfinissables des belles solitudes.

La poésie épique, lyrique, élégiaque, le théâtre, le romain reprirent une vie nouvelle, et entrèrent dans des voies où la France n’avait pas encore posé son pied. Le style qui s’affaissait fut raffermi. – Tous les genres d’écrits se transformèrent, toutes les armures furent retrempées ; il n’est pas jusqu’à l’histoire, et même la chaire sacrée, qui n’aient reçu et gardé cette empreinte.

Les arts ont ressenti profondément cette commotion électrique. L’architecture, la sculpture se sont émues et ont frémi sous des formes neuves ; la peinture s’est colorée d’une autre lumière ; la musique, sous ce souffle ardent, a fait entendre des harmonies plus larges et plus puissantes.

À ces marques certaines le pays a reconnu et proclamé par ses sympathies l’avènement d’une école nouvelle.

En effet, dans les œuvres de l’art, tout ce qui passionne aujourd’hui la nation a puisé la vie à ses sources. Il est arrivé que ceux qui semblaient combattre l’innovation prenaient involontairement sa marche, et lors même que des réactions ont été tentées, elles n’ont eu quelque succès qu’à la condition d’emprunter les plus essentielles de ses formes. Il appartient à l’histoire des lettres de constater la formation et l’influence des grandes écoles. Il serait ingrat de les nier, injuste et presque coupable de s’efforcer d’en effacer la trace ; car, ainsi que les couches du globe sont les monuments de la nature, et marquent ses époques de formation successive, de même et aussi clairement dans la vie intellectuelle de l’humanité les grandes écoles de poésie et de philosophie ont marqué les degrés de ce que j’oserai appeler : l’échelle continue des idées.

Votre sagesse, Messieurs, a su ne point se laisser éblouir et entraîner tout d’abord par les applaudissements et les transports publics, et elle a voulu attendre que le temps les eût prolongés et confirmés. – Mais aussi, sans tenir compte des vaines attaques, des dénominations puériles, des critiques violentes, et considérant sans doute que les excommunications littéraires ne sont pas toutes infaillibles, vous avez reçu lentement et à de longs intervalles les hommes qui, les premiers, avaient ouvert les écluses à des eaux régénératrices.

Malgré ses doctrines opposées, celui dont j’ai imparfaitement raconté la vie avait ainsi compris ce qui s’est accompli, Messieurs, et, m’en parlant une seule fois, me fit l’honneur de me le dire.

J’ai tâché de rendre justice à tous ses rares mérites. Je m’arrête pour laisser une autre voix que la mienne vous parler plus au long des luttes et des succès de cet homme éminent, dans ce monde parlementaire où je ne suis encore que par la pensée. Cette voix grave est celle d’un homme d’État. Il dirigeait, à son tour, votre noble assemblée, Messieurs, et son règne paisible de trois mois allait finir sans que nulle perte l’eût assombri, lorsque vous fut enlevé, par sa douleur, celui dont l’adieu a été pour vous aussi une douleur si imprévue et si amère.

«  Nous vivons dans la mort », a dit le prophète, et elle est comme l’atmosphère naturelle de l’homme. Mais si, comme j’en ai la foi profonde, l’espèce humaine est en marche pour des destinées de jour en jour meilleures et plus sereines, que la chute de chaque homme n’arrête pas un moment la grande armée. L’un tombe, un autre se lève à sa place, et, une fois arrivés sur l’un de ces points élevés d’où l’on parle avec plus d’autorité, notre devoir est de penser, dès ce jour même, à ceux qui viendront après nous : pareils à nos glorieux soldats qui, d’une main, plantent leur drapeau sur la brèche, et tendent l’autre main à celui qui, après eux, marche au premier rang.