Discours de réception à l’Académie française d’Étienne Bonnot de Condillac

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Messieurs,

Je ne me fais point d’illusion, c’est à votre indulgence que je dois l’honneur de prendre place parmi vous. Quoique vivement touché de ce bienfait, je ne chercherai pas à vous en témoigner ma reconnoissance ; l’expression en paroîtroit bien foible, dans une circonstance et dans un lieu où l’éloquence a coutume de vous présenter un hommage digne de vous. Il sera de ma part plus prudent de ne pas me hasarder au-delà des bornes que me prescrit mon genre d’études.

Après avoir essayé de faire l’analyse des facultés de l’ame, j’ai tenté de suivre l’esprit humain dans ses progrès. D’un côté j’ai observé ces temps de barbarie, où une ignorance stupide et superstitieuse couvroit toute l’Europe ; et de l’autre, j’ai observé les circonstances qui, dissipant l’ignorance et la superstition, ont concouru à la renaissance des lettres : deux choses qui s’éclairent mutuellement, lorsqu’on les rapproche. Permettez-moi, Messieurs, de vous communiquer quelques réflexions sur ce sujet, et de vous offrir un développement dont le dernier terme est la gloire des Académiciens.

Les peuples chez qui l’histoire montre des vertus dirigées par les lois, sont ceux qui s’agrandissent par degrés, et qui, conduits seulement par les circonstances, apprennent de l’expérience à se gouverner. L’ignorance d’une multitude de besoins superflus les garantit long-temps d’une multitude de vices. La corruption n’arrive qu’après plusieurs siècles, et lorsqu’elle arrive, elle trouve des ames amollies par le luxe, et par conséquent des hommes timides pour faire tout le mal qu’ils se permettroient avec plus de courage.

L’établissement des Nations modernes de l’Europe présente un tableau bien différent. Ce sont des barbares qui, au sortir des forêts, fondent des Royaumes. Chaque jour, dans des circonstances où tout est nouveau pour eux, ils ne paroissent pas s’en apercevoir ; ils se conduisent comme ils se sont toujours conduits ; ils répètent continuellement les mêmes fautes ; ils croient que des états se gouvernent comme des hordes. Enfin, ne trouvant dans les débris de l’empire qu’ils ont renversé, que les vices qui en ont préparé la chute, ils prennent ces vices ; et sans passer par la mollesse, ils arrivent tout-à-coup à la corruption.

Ils sont donc corrompus sans être moins courageux, et le courage ne leur reste que pour devenir l’instrument de leurs vices. C’est qu’ayant conservé tous les préjugés de leur premier genre de vie, ils sont incapables de chercher dans les lois un frein qui leur devient tous les jours plus nécessaire. Toujours jaloux de tout devoir à la force, toujours armés, leur avidité croît avec leurs succès, et elle croît d’autant plus, qu’ils mettent toute leur gloire à l’assouvir par la violence. Ainsi, leurs ames, humaines et généreuses, lorsqu’ils habitoient les forêts, deviennent féroces dans l’enceinte des villes, et cette férocité est l’effet des besoins superflus, de ces mêmes besoins qui adoucissent les mœurs des peuples civilisés.

L’Europe, après la ruine de l’Empire romain, nous offre donc tout à-la-fois, et les vices de nations barbares, et les vices des Nations polies ; mélange monstrueux, qui ne permet plus aux peuples de se gouverner par des lois ; et c’est-là le principe de cette inquiétude qui pousse successivement les générations de désordre en désordre.

Il semble que la religion chrétienne, donnée aux hommes pour établir parmi eux la justice, la paix et l’union, devoit opposer une digue à ce torrent ; mais l’instinct aveugle et brutal qui conduisoit les peuples, profana cette religion sainte, et en pervertit la morale. La superstition, qui prit sa place, devint une arme de plus, et il en naquit de nouveaux troubles. Bientôt on ne vit que des sujets de dissentions entre l’état et l’église, la nation et le souverain, le clergé, la noblesse et le peuple. Cependant cette superstition, née de l’ignorance, l’entretenoit et la devoit faire durer.

Lorsque les beaux temps de la Grèce ou de Rome s’éloignoient par une révolution lente, la corruption, qui avançoit par degrés, laissoit quelques vestiges des anciennes mœurs ; si le souvenir s’en affoiblissoit d’une génération à l’autre, il ne s’effaçoit pas entièrement. Les pères qui les retraçoient aux enfans, les faisoient au moins respecter. On les admiroit, on les regrettoit, on les réclamoit ; quelquefois même on se livroit à l’illusion de les voir renaître.

Mais les peuples de l’Europe, corrompus dès leur établissement, étoient sans regrets comme sans espérance. Les pères, en disant aux enfans ce qu’ils avoient vu, ne disoient que ce qu’on voyoit encore, des vices et des calamités. L’expérience du passé ôtoit donc jusqu’à l’illusion sur l’avenir, et les peuples étoient malheureux, comme ils l’auroient été, si c’étoit la nature qui les eût condamnés à l’être.

C’est que l’opinion seule les gouvernoit. Ils respectoient en elle, ils adoroient, si j’ose le dire, jusqu’aux abus qu’elle consacre. Cette puissance aveugle, semblable à cette ame universelle que des philosophes ont imaginée dans le chaos, agitoit l’Europe par des mouvemens convulsifs, et entretenoit des désordres qui devoient durer après elle. Les peuples ne voyoient donc que des objets de terreur et de désespoir lorsque, succombant sous leurs calamités, ils crurent que la fin du monde pouvoit seule en être le terme, et ils jugèrent que tout la leur annonçoit. Alors commençoient les querelles entre le Sacerdoce et l’Empire, et bientôt après les Croisades portèrent en Asie les inquiétudes et les vices de l’Europe.

Cette double époque est remarquable : c’est le temps où les désordres sont à leur comble, et c’est aussi celui où les causes qui préparent un meilleur ordre de choses commencent à se montrer.

L’Europe étoit un corps vicié jusques dans les principes de la vie. Il falloit l’affoiblir, pour lui faire un nouveau tempérament : c’est à quoi les Croisades contribueront.

Elle étoit viciée, parce qu’elle étoit ignorante et superstitieuse, il falloit donc l’éclairer : ce sera l’effet des querelles entre le Sacerdoce et l’Empire. Mais les siècles passeront avant que cette révolution soit achevée, parce que moins les préjugés trouvent d’obstacles quand ils se répandent, plus on en trouve quand on les veut détruire. Pour les attaquer avec succès, il faut avoir appris à les combattre, il faut même trouver dans les esprits des dispositions favorables ; il faut qu’ils soient préparés de loin, et qu’ils aient adopté, sans en avoir prévu les conséquences, des maximes avec lesquelles leurs préjugés ne pourront plus subsister.

Il y avoit environ un siècle qu’on alloit chercher des connoissances dans les écoles des Arabes, et on en avoit rapporté un jargon qu’on prenoit pour une science. La dialectique, qui ne porte que sur des mots, paroît tout prouver. Favorable par conséquent aux opinions d’un siècle où, pour avoir des titres il suffisoit d’avoir des prétentions, elle fut accueillie et protégée ; elle ouvrit la route aux honneurs, aux richesses, à la célébrité. De là tant de questions plus frivoles encore que subtiles, tant de disputes de mots, tant d’erreurs ou d’hérésies. La manie de disputer, croissant par les applaudissemens, devint un vrai fanatisme, et séduisit jusqu’aux meilleurs esprits. On vit les dialecticiens aller d’école en école rompre des argumens, comme alors les chevaliers alloient de tournois en tournois rompre des lances.

Si on ne s’éclaira pas dans le douzième et dans le treizième siècles, ce ne fut donc pas faute d’études. Mais le faux savoir, plus funeste encore que l’ignorance, avoit asservi les esprits ; il régnoit, comme un imposteur, sous le nom d’un Prince qui n’est plus, règne par la crédulité des peuples.

En vain quelques bons esprits s’élevoient de temps en temps contre ces abus, les coups qu’ils portoient au fantôme adoré dans les écoles, étoient un scandale. Pour amener de meilleures études, il falloit que les hérésies et les guerres, qui devoient naître des querelles entre le Sacerdoce et l’Empire, ne laissassent que des débris, et que le faux savoir fût enseveli sous les ruines du trône qu’il avoit usurpé. Cette révolution n’étoit pas prochaine ; le peuple et la noblesse, également plongés dans les ténèbres de la superstition, aimoient à rester dans celles de l’ignorance ; et le clergé, dont les lumières n’étoient pas encore en proportion avec le zèle, sembloit craindre les études profanes, comme si elles eussent été contraires à la foi. Cependant, dès le commencement du quatorzième siècle, on pouvoit prévoir la révolution : le goût qui naissoit en Italie en étoit le présage ; le Dante, Pétrarque et Boccace florissoient.

La raison se développe sans effort, tant que nous l’exerçons sur des objets peu compliqués ; mais impuissante par elle seule à manier les autres, elle est comme nos foibles bras, elle a besoin de leviers. Ce n’est qu’à la force de méthodes qu’elle nous élève à des connoissances ; et si elle ne s’en fait pas, nous nous égarons d’autant plus que l’erreur a souvent pour nous plus d’attraits que la vérité. Voilà pourquoi les progrès de l’art de raisonner ne peuvent être que fort lents.

Il n’en est pas de même du goût, il se développe de lui-même aussitôt qu’un peuple commence à s’éclairer. Il est proprement l’aurore du jour qui va luire, et il prépare l’entier développement de toutes les facultés de l’ame. C’est que les choses dont il s’occupe nous intéressent par l’attrait du plaisir ; c’est qu’on ne nous trompe pas sur ce que nous jugeons agréable, comme on peut nous tromper sur ce que nous jugeons vrai ; c’est que le beau, une fois saisi, devient un objet de comparaison pour le saisir encore, et toujours plus sûrement. Nous en observons mieux les sentimens que nous éprouvons ; nous en observons mieux les causes qui les produisent, et nous faisant une habitude de juger du beau d’après les observations qui nous sont familières, nous arrivons enfin à en juger si rapidement, que nous croyons ne faire que sentir. Ainsi, le goût est un jugement rapide qui, joignant la finesse à la sagacité, se fait comme à notre insçu ; c’est l’instinct d’un esprit éclairé.

Dès qu’une fois le goût commence à se montrer, il se communique avec une promptitude qui contribue encore à ses progrès. Il est dans les esprits comme la matière électrique dans les corps, lorsque le frottement ne l’a pas développée, et qui, si elle se développe dans un seul, se développe dans tous au plus léger attouchement. Aussi à peine le Dante jette des étincelles, qu’il en sort de Pétrarque, de Boccace, et de tous les esprits électriques.

Pour nous former le goût, il ne suffit pas d’étudier les langues mortes, il faut encore cultiver celle qui nous est devenue naturelle ; parce que c’est dans cette langue que nous pensons. Les tours dont elle nous fait habitude, sont comme les moules de nos pensées. Tant que ces moules sont grossièrement faits, nos pensées qui en prennent la force, sont sans clarté, sans précision, sans élégance. Alors vainement étudions-nous les écrivains de la Grèce ou de l’ancienne Rome : nous sommes peu capables d’en sentir les beautés ; nous ne les sentons au moins que d’une manière confuse ; et si nous voulons en déterminer les principes, nous nous faisons des règles qui ne peuvent que nous égarer.

Il est donc aisé de juger que les progrès du goût devoient être retardés en Italie, si on cessoit d’y cultiver l’Italien, pour se livrer uniquement à l’étude des langues mortes. C’est ce qui arriva au commencement du quinzième siècle, et plus encore après la prise de Constantinople, lorsque les Grecs, ces Grecs à qui on attribue faussement la renaissance des lettres, étouffèrent le goût qui en est le premier germe, et mirent à sa place une érudition pédantesque et peu éclairée. Alors l’Italie se divisa en deux sectes : les Érudits, qui respectoient les anciens jusqu’à une espèce d’idolâtrie ; et les Scolastiques, qui accusoient d’Athéisme, d’impiété, ou d’hérésie, quiconque se piquoit de parler comme Cicéron. Que pouvoit-on attendre d’un siècle attaché à des disputes si frivoles ?

Dans le suivant, l’Italie eut des esprits plus sages : on cultiva la langue Italienne ; on acheva de la perfectionner : on fut en état de lire les anciens avec plus de discernement. Le goût, qui se développoit dans les Poètes, se communiqua bientôt à tous les Arts : la lumière se répandit de proche en proche sur tous les objets qu’on voulut étudier ; parce qu’on raisonnoit mieux sur le beau qu’on sentoit, on en raisonna mieux sur le vrai, dont on commençoit à juger ; et l’Italie eut tout à-la-fois de grands écrivains, de grands artistes et de grands philosophes.

Il ne faut pas s’étonner si tous les genres se perfectionnent rapidement et presqu’au même instant. Ce n’est pas en les cultivant les uns après les autres, que la Grèce s’est éclairée. Plus occupée à les rapprocher qu’à les écarter, elle les a cultivés tout à-la-fois ; et c’est ainsi qu’il les faut étudier. Les limites que nous élevons pour circonscrire chaque science, interceptent la lumière et jettent nécessairement des ombres. Enlevons les limites, aussitôt les ombres se dissipent ; la lumière qui se répand librement, réfléchit de dessus les objets que nous observons, pour retomber sur ceux que nous voulons observer ; et par ces reflets tous s’éclairent.

Les génies à qui l’Italie doit la renaissance des lettres, ont d’autant plus de mérite, qu’ils ont eu à lutter contre les préjugés, qui faisoient durer les études du quinzième siècle. Car l’Italie étoit tout à-la-fois le théâtre du bon goût et d’un goût dépravé, de la saine philosophie et du jargon des sectes, de la raison qui s’éclaire par l’observation, et de l’opinion qui craint d’observer.

Plus heureux que les Italiens, parce que nous sommes venus plus tard, notre langue s’est perfectionnée dans des circonstances plus favorables : c’est dans le dix-septième siècle, lorsque les disputes sans nombre, élevées dans le précédent, commençoient à cesser, ou que du moins on ne les soutenoit plus avec le même fanatisme. L’admiration pour les anciens étant mieux raisonnée, et par conséquent moins exclusive, la langue Françoise attitra l’attention des meilleurs esprits. Elle se polit par leurs soins : le goût se forma avec la poésie : les progrès en furent parmi nous aussi rapides qu’ils l’avoient été parmi les Italiens ; et, comme eux nous eûmes tout à-la-fois des poètes, des orateurs, des philosophes, et des artistes.

En vain François 1er, le protecteur des lettres, s’étoit flatté, un siècle auparavant, d’en être le restaurateur. L’érudition aveugle, qui se répandoit alors en France, éteignoit le goût qui commençoit avec Marot ; et les lettres ne pouvoient pas renaître dans un siècle fait pour admirer Ronsard.

Tout les favorisoit au contraire sous Louis XIII, lorsque Richelieu s’en déclara le protecteur. Accoutumé à être l’ame des révolutions politiques, ce grand homme voyoit avec un noble dépit celle qui se préparoit sans lui dans les esprits et dans les lettres. Jaloux en quelque sorte d’une gloire que les circonstances paroissoient lui dérober, ambitieux de concourir au moins avec elles, il voulut encore être l’ame de la révolution qu’elles amenoient : il fonda donc cette Académie, il la prit sous sa protection ; et se montrant à la postérité comme le mobile des progrès de l’esprit humain, il parut se mettre à sa place. Après lui, Séguier, qui remplissoit la première magistrature avec l’éclat que donnent les lumières et les vertus, vous tendit les bras, et parut vous recevoir comme un dépôt réservé à des mains plus augustes encore.

Louis-le-Grand, dont les bienfaits alloient chercher les talens jusques chez l’étranger, eut cru paroître ignorer ceux qui florissoient sous son empire, si, se reposant sur un ministre du soin de les récompenser, il n’eût pas été lui-même le dispensateur immédiat des graces qu’il vouloit répandre sur eux. C’est dans cette vue qu’il mit votre compagnie au nombre des corps qui approchent du trône ; il jugea qu’il ajoutoit par-là un nouveau lustre à sa couronne ; et cependant il vous accorda cet honneur dans les temps les plus brillans de son règne.

Vous ne pouviez plus voir que vos Rois pour protecteurs ; et Louis-le-Grand vous assuroit la protection de Louis-le-Bien-Aimé. Le bien Aimé ! Ce titre, donné par le sentiment, dans les momens où la vérité se fait entendre par la bouche des peuples, renferme tous les autres titres. S’il exprime l’amour des Sujets pour le Souverain, il exprime aussi l’amour du Souverain pour ses Sujets. Ceux-ci peuvent dire : Nous avons un père dans notre Roi ; et le Roi dit : tous mes Sujets sont mes enfans.

J’ai été, Messieurs, le témoin des épanchemens de cette ame paternelle : l’honneur que j’ai eu d’être chargé de l’instruction d’un de ses petit-fils, m’en a rendu, en quelque sorte, le confident. Que j’aimerois à mettre sous vos yeux les détails intéressans de leur commerce ! vous y verriez le Monarque sensible répandre tour-à-tour les plus sages conseils pour la conduite, et les plus touchantes consolations dans les malheurs ; vous y verriez le jeune Prince, digne du sang qui coule dans ses veines, recevoir ces belles leçons avec la plus tendre docilité, y répondre par les progrès les plus satisfaisans, et ne me laisser presque d’autre soin que celui de concourir avec les plus heureuses dispositions qui étoient en lui.

Les lettres sont assurées de n’être par retardées dans leurs progrès, lorsque des protecteurs, tels que les vôtres, joignent la lumière à l’autorité, écartent les obstacles que l’ignorance ne cesse jamais d’accumuler ; et c’est en les écartant que leur protection a la plus grande influence. Cependant, Messieurs, vous le savez, le beau siècle de Louis XIV n’a pas porté tous les genres de littérature au même degré de perfection. Les poètes, à la vérité, et les orateurs ne laissoient rien à désirer : les philosophes avançoient à grands pas dans la route des découvertes ; mais l’érudition n’étoit pas encore sans ténèbres, et la saine critique étoit à naître. C’est que les érudits, qui, dans la prévention où ils étoient pour les anciens, paroissoient refuser aux modernes la faculté de penser, ne pouvoient apercevoir que, malgré eux, et par conséquent fort tard, la lumière qui se répandoit, et dont ils avoient besoin pour étudier l’antiquité ; enfin, ils l’ont aperçue, cette lumière, ils se la sont appropriée, et ils l’ont portée dans leurs ouvrages.

Tel est donc, Messieurs, l’ordre des progrès de l’esprit humain depuis la renaissance des lettres. Le goût a commencé avec l’étude des langues vulgaires ; il s’est perfectionné, lorsqu’il a eu fait assez de progrès pour puiser avec discernement dans les anciens. La philosophie se montrant aussitôt, nous avons eu de grands philosophes, comme de grands poètes ; et lorsqu’elle a eu forcé l’érudition à renoncer enfin à ses vieux préjugés, nous avons eu encore d’excellens critiques et d’excellens littérateurs.

Parmi eux se distingue M. l’abbé d’Olivet, à qui j’ai l’honneur de succéder. Une très-vive admiration pour quelques-uns des anciens s’empara de lui dès son enfance, comme il le dit lui-même, et devint l’ame de ses études ; mais son admiration, quelque vive qu’elle pût être, ne fut point aveugle. C’est Démosthène, c’est Cicéron qu’il admiroit ; et les traductions qu’il en a données, prouvent qu’il les avoit lus en homme de goût, et qu’il avoit étudié sa langue en grammairien qui sait observer l’usage. Ce caractère se retrouve dans les observations qu’il a données sur la prosodie et sur la grammaire ; et on voit que M. l’abbé d’Olivet a su parler sa langue, comme il a su penser avec les anciens.

Si j’ajoutois encore quelque chose à son éloge, je craindrois, Monsieur[1], de paroître vouloir vous enlever le plaisir de célébrer la mémoire d’un ami. D’ailleurs, personne ne peut mieux que vous, montrer dans leur vrai jour les talens d’un écrivain qui a cultivé les lettres avec succès : nous en avons pour garant votre goût et vos lumières.

Notes[modifier]

  1. M. l’abbé Batteux, directeur de l’Académie.