Discours de réception à l’Académie française d’André Theuriet

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DISCOURS


DE


M. ANDRÉ THEURIET


PRONONCÉ DANS LA SÉANCE PUBLIQUE DU 9 DÉCEMBRE 1897
EN VENANT PRENDRE SÉANCE À LA PLACE DE M. ALEXANDRE DUMAS




Messieurs,

En 1852, votre Compagnie choisit comme sujet du concours de poésie l’Acropole d’Athènes. Je sortais du collège ; le sujet proposé me tenta, je résolus de concourir et de faire tout d’abord plus intimement connaissance avec les poètes grecs. Mes lectures me révélèrent la souveraine beauté de la poésie antique. Je croyais me tremper dans les eaux sacrées des sources Castalides et je prenais volontiers mon admiration pour l’inspiration poétique. Ce fut une période d’enchantement. Je composais mon poème sous les arbres d’un modeste jardin de province aux murs tapissés de framboisiers. Des plantes depuis longtemps démodées y fleurissaient fidèlement chaque année aux mêmes places. Derrière les pignons voilés d’aristoloches, je voyais pointer un clocher où les heures sonnaient discrètement. Aux mourantes rougeurs du crépuscule, je relisais avec attendrissement la page commencée et il me semblait, dans l’égouttement sonore des fontaines, dans les vibrations des cloches, entendre une voix familière qui murmurait : « Tu auras le prix ! »

Je n’eus pas le prix. Mais cette tentative infructueuse ne m’en poussa pas moins plus avant vers l’étude des poètes et l’amour des beaux vers. Du reste, je ne perdais rien pour attendre. Plus tard, un de vos très distingués confrères, qui s’était donné la généreuse mission d’encourager les jeunes poètes, M. Pierre Lebrun, vous signala mon premier recueil et, grâce à son aimable initiative, je reçus de vous ma première récompense littéraire. C’est pour moi un devoir très doux d’évoquer ce souvenir de jeunesse et d’offrir un témoignage de reconnaissance à la mémoire du lettré, de l’homme de bien qui occupa jadis ce fauteuil où m’ont fait asseoir vos suffrages. À la lointaine marque de sympathie que j’ai plaisir à rappeler, votre Compagnie vient, en effet, d’ajouter une rare faveur en me désignant pour succéder à Alexandre Dumas, au puissant auteur dramatique dont la disparition a mis en deuil le Théâtre et les Lettres.

Cependant, Messieurs, cet honneur dont je suis fier et dont je vous remercie du fond du cœur, ne laisse pas de me troubler. Je me sens tourmenté d’une cruelle inquiétude en songeant combien ma sauvagerie m’a tenu éloigné de mon glorieux prédécesseur ; combien mes goûts pour la vie de province et mes habitudes de coureur de bois me préparaient peu à le louer comme il convient. Je n’ai guère analysé que les plantes ou parfois les cœurs peu compliqués des bûcherons et des charbonniers de la forêt. Le monde parisien où s’agitent les héroïnes et les héros créés par ce grand homme de théâtre, je ne l’ai pendant longtemps vu que de très loin et confusément, ainsi qu’on aperçoit, le soir, à la lisière d’une futaie, les lumières et les fumées de la ville prochaine. Mon bonheur est donc mélangé de la crainte de bien mal répondre à ce que vous attendez de moi. Ce qui me rassure, c’est qu’en choisissant pour remplacer Alexandre Dumas, un écrivain séparé de lui par une si notable distance, vous avez voulu marquer indulgemment qu’à défaut de la compétence et de l’autorité nécessaires, une sincère admiration suffisait pour que votre regretté confrère reçût l’éloge qui lui est dû.

Alexandre Dumas fils naquit à Paris, le 29 juillet 1824. Il est le dernier de l’originale dynastie des trois Dumas. Son grand-père, Thomas-Alexandre Dumas-Davy de la Pailleterie, était né à Saint-Domingue, et son histoire fut aussi romanesque que celle des fameux mousquetaires dont le second des Dumas devait immortaliser les aventures. Ayant quitté son île à dix-huit ans, il arrive en France en 1780. Élégant, robuste et beau, avec cette étrangeté que lui donne son teint de mulâtre, il y mène pendant cinq années une vie de plaisir, puis s’engage au régiment des Dragons de la Reine. En 1792, on lui offre un brevet de lieutenant dans la légion des hussards de la Liberté ; un peu plus d’un an après, nous le retrouvons général en chef de l’armée des Alpes, où il se fait remarquer par son esprit organisateur et par des actions d’éclat. Il était renommé pour son courage et pour son extraordinaire vigueur corporelle. On cite de lui des tours de force quasi invraisemblables : dans un des combats qui eurent lieu au Mont-Cenis, comme les soldats d’un peloton d’avant-garde perdaient du temps à escalader un retranchement, il empoigna chaque homme par le collet de l’habit et le fond du pantalon et le jeta de l’autre côté de la palissade. Si ces prouesses à la Roland n’étaient racontées que par son fils, on pourrait croire que le père de Porthos les a vues surtout au travers de son imagination grossissante, mais d’autres exploits, tout aussi prodigieux, nous ont été rapportés par un témoin oculaire, l’aide de camp Dermoncourt. Au pont de Brixen, le général, abandonné par ses dragons, se trouve seul avec son aide de camp pour soutenir un retour offensif de la cavalerie ennemie. Solide et bien en selle, celui que les Autrichiens appelaient « le Diable noir » tient tête aux assaillants, se courbe, se redresse, frappe d’estoc et de taille. « Le général, dit Dermoncourt, levait son sabre comme un batteur en grange lève un fléau, et chaque fois que le sabre s’abaissait, un homme tombait. » Quand les dragons accoururent, revenus de leur panique, le pont était jonché de morts et de blessés. À la suite de cette mémorable campagne du Tyrol, Bonaparte nomma Dumas gouverneur de Trévise, puis le désigna pour commander la cavalerie de l’armée d’Égypte. Ils s’embarquèrent ensemble. Dumas, d’abord plein d’entrain, résista mal aux privations et à la fatigue. Au bout de quelques mois, il demanda l’autorisation de rentrer en France et quitta l’Égypte, brouillé avec Bonaparte. Forcé de relâcher à Tarente, il y fut retenu deux ans prisonnier. Pendant cette captivité — aussi dramatique que celle de Monte-Cristo — où il déjoua des tentatives d’assassinat et d’empoisonnement, sa santé s’était gravement altérée. Mis en non-activité à son retour en France, il se réinstalla à Villers-Cotterets où, en 1792, entre deux campagnes, il avait épousé Élisabeth Labouré, fille de l’hôtelier de l’Écu. Ce fut de cette petite ville que, le 24 juillet 1803, il écrivit au maréchal Brune, son ami :

Mon cher Brune
,

Je t’annonce avec joie que ma femme est accouchée hier matin d’un gros garçon, qui pèse neuf livres et qui a dix-huit pouces de long. Tu vois que s’il continue de grandir à l’extérieur comme à l’intérieur, il promet d’atteindre une assez belle taille…

Le garçon qui, dès sa venue au monde, donnait de si belles promesses, devait devenir l’auteur d’Henri III, d’Antony et des Trois Mousquetaires. Il tint donc ces promesses « à l’extérieur et à l’intérieur », selon l’expression du général, physiquement et intellectuellement. Je n’ai pas ici à conter son histoire ni à étudier son œuvre. Son histoire fut longtemps celle d’un prince de féerie ; son œuvre, Alexandre Dumas fils l’a lui-même magistralement caractérisée dans une de ses éloquentes préfaces, et je ne saurais mieux faire que de reproduire la page toute chaude d’admiration et de piété filiales où il nous montre cet enfant du général « élevé en pleine forêt, en plein air, à plein ciel », qui s’abattit un beau jour sur Paris et entra dans la littérature, comme son père entrait dans les carrés ennemis. « Tragédie, drame, histoire, romans, voyages, comédies, s’écrie l’auteur du Fils naturel, mon très cher père, tu as tout rejeté dans le moule de ton cerveau et tu as peuplé le monde de la fiction de créations nouvelles. Tu as fait craquer le journal, le livre, le théâtre, trop étroits pour tes puissantes épaules ; tu as alimenté la France, l’Europe, l’Amérique ; tu as enrichi les libraires, les traducteurs, les plagiaires ; tu as essoufflé les imprimeurs, fourbu les copistes, et, dévoré du besoin de produire, tu n’as peut-être pas toujours assez éprouvé le métal dont tu te servais, et tu as pris et jeté dans la fournaise, quelquefois au hasard, tout ce qui t’est tombé sous la main. Le feu intelligent a fait le partage… Ta grande silhouette se décalquait en noir sur le foyer rouge, et la foule battait des mains ; car, au fond, elle aime la fécondité dans le travail, la grâce dans la force, la simplicité dans le génie, et tu as la fécondité, la simplicité, la grâce, et la générosité, que j’oubliais, qui t’a fait millionnaire pour les autres et pauvre pour toi !… » Ne voilà-t-il pas un magnifique portrait, et fidèle ! Car le fils qui a peint avec de si vives couleurs les brillantes qualités paternelles n’a pas caché non plus les défauts du modèle ; il les a indiqués d’un trait léger, sans trop appuyer. Quand on a lu ce passage, on revoit le bon et spirituel géant, tel qu’il est resté dans la mémoire de ses contemporains : — grand et jovial travailleur, esprit à la verve exubérante, à l’imagination toujours fleurie, produisant avec l’abondance d’un bel arbre plein de sève, se dépensant avec l’insouciance d’un large fleuve qui croit son eau intarissable ; — et l’on admire davantage le puissant dramaturge possédant le don magique de passionner les foules, le merveilleux conteur dont les récits amusent et charment toujours et qui, en dépit de nos modes et de nos évolutions littéraires, demeure le plus populaire des romanciers.

Si les lois de l’atavisme étaient rigoureusement exactes, Alexandre Dumas fils aurait dû hériter de la fougue violente et immodérée de son aïeul, de l’inépuisable et insouciante prodigalité d’esprit de son père ; mais pour former notre tempérament et notre âme, il est d’autres facteurs que les lois obscures de l’hérédité ; il y a le milieu dans lequel nous sommes jetés, l’éducation reçue, la pression extérieure des nécessités de la vie. Toutes ces causes modifièrent singulièrement dans l’enfant les qualités ou les défauts de l’aïeul et du père ; elles les transformèrent comme certaines conditions atmosphériques font passer un corps de l’état gazeux à l’état solide. La vigueur physique du grand-père devint, chez le petit-fils, surtout intellectuelle ; le génie du père, moins bouillonnant mais aussi moins écumeux, s’endigua, eut un cours plus limpide et plus régulier. Le dernier des Dumas montra en outre une persistance de volonté, une sagacité et une pénétration que ni l’un ni l’autre de ses ascendants n’avaient connues. Dès le début, il avait fait une amère expérience de la vie ; les chocs de la réalité le meurtrirent précocement et, comme de durs marteaux, lui reforgèrent une âme.

Il avait été déclaré à l’état civil comme enfant né de père inconnu ; ce n’est point une indiscrétion de le dire, car lui-même n’en faisait point mystère. Il avait huit ans, lorsque Dumas père, pris de scrupules, le reconnut et résolut de se charger de son éducation. Ce changement d’état donna lieu à une scène pénible. L’enfant fut enlevé à sa mère manu militari et mis en pension comme interne, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève. « De là, a-t-il raconté plus tard, j’ai passé vers neuf ans, à la pension Saint-Victor, dirigée par M. Goubaux, ami et collaborateur de mon père dans Richard Darlington. Cette pension Saint-Victor, qui contenait deux cent cinquante pensionnaires et dont j’ai essayé de peindre les mœurs plus que bizarres dans L’affaire Clémenceau, occupait tout l’emplacement où se trouvent aujourd’hui le Casino de Paris et le Pôle-Nord… » Pendant son séjour dans cet établissement, il eut cruellement à souffrir de la sauvage intolérance de ses camarades, qui avaient appris sa naissance irrégulière et en prenaient prétexte pour lui infliger de féroces humiliations. On retrouve, en effet, dans L’affaire Clémenceau, un écho tout vibrant encore de l’indignation d’Alexandre Dumas, au souvenir des raffinements de cruauté imaginés par cette enfance sans pitié : « De cette première empreinte que j’ai reçue de l’humanité, dit son héros, mon âme ne s’est jamais tout à fait remise, et je ne veux pas me montrer meilleur que je ne suis. Non, je n’ai pas pardonné à ces premiers ennemis. Ma rancune ne vient pas de s’éveiller tout à coup, sous l’évocation de souvenirs pénibles… elle ne s’est jamais endormie complètement, même aux jours les plus heureux de ma vie… » Cela n’est que trop vrai, Messieurs ; ces blessures imméritées faites à une âme d’enfant risquent de la flétrir en pleine verdeur ; mais, comme l’écrit Balzac, qui eut à se plaindre lui aussi des misères du collège : « ces continuelles tourmentes l’habituent à déployer une force qui s’accroît par son exercice et la prédisposent aux résistances morales ». Lorsque, après ces dures années d’apprentissage, Alexandre Dumas rentra en 1841 au logis paternel, il y apporta une puissance de réflexion et une précoce expérience dont il allait avoir plus que jamais besoin.

Ce logis paternel où l’on travaillait beaucoup, mais où l’on s’amusait et où l’on dépensait l’argent dans la même proportion, offrait à un jeune homme de vingt ans toutes les distractions permises, — et même celles qui ne l’étaient pas. — Dumas père, quel que fût son génie, était un médiocre éducateur, et en associant son fils à sa vie passablement vagabonde, il est probable qu’il lui tint un langage assez semblable à celui du comte de la Rivonnière dans Un père prodigue : « J’ai obéi à ma nature, je t’ai donné mes qualités et mes défauts sans compter. J’ai recherché ton affection plus que ton obéissance et ton respect ; je ne t’ai pas appris l’économie, c’est vrai, mais je ne la savais pas… Mettre tout en commun, notre cœur comme notre bourse, tout nous donner et tout nous dire, telle fut notre devise. » Cette façon de comprendre l’existence séduisit d’abord cet adolescent, qui arrivait ennuyé et endolori de son collège. Il se jeta dans cette vie de plaisir « par laisser aller, par imitation et par oisiveté ». Il y épuisa la fougue de la prime jeunesse. Un de vos anciens confrères, le poète Autran, qui s’était lié d’amitié avec Alexandre Dumas fils, a dessiné de lui, à cette époque, un charmant portrait où l’on voit le jeune homme dans toute la grâce de son printemps, mordant à belles dents à la grappe du plaisir : « Qui n’a pas connu, écrivait Autran, Dumas fils à vingt ans, ne sait pas ce que peuvent être les qualités les plus séduisantes de la jeunesse. S’il a fait des victimes en ce temps-là, je n’en veux rien savoir, mais je crois que le Père éternel leur aura pardonné, car la séduction était vraiment trop forte. Toutes les facultés qui, plus tard, se sont produites chez lui avec tant d’éclat s’y faisaient déjà pressentir. Ce n’étaient pas encore les fruits, c’était la plus précoce et la plus riche des floraisons… Dans ce glorieux héritier d’un nom illustre, il y avait déjà un poète, un philosophe, un moraliste, et par-dessus tout un causeur étincelant. Il avait des mots qui partaient comme d’éblouissantes fusées ; il avait des pensées qui ouvraient sur le monde moral les horizons les plus inattendus. Je ne dis rien de sa personne, une vraie figure de héros de roman, comme en rêve une jeune femme penchée à son balcon[1]. »

Ce philosophe dont parle Autran, ce moraliste qui perçait déjà sous le jeune mondain, ne pouvait pas se contenter longtemps d’une vie bruyante et désœuvrée. Alexandre Dumas fils se lassa vite de passer les nuits à retourner des cartes, de se lever tard, de vivre dans le jour « avec des maquignons, et le soir, avec des parasites… » D’ailleurs une nécessité impérieuse l’obligeait à enrayer : il n’avait ni capital ni revenus. Un matin, il s’éveilla avec un joli chiffre de dettes et, confiant dans la profession de foi paternelle : « Tout nous donner et tout nous dire », il alla conter son embarras à Dumas père, qui lui répondit avec son insouciante bonhomie : « Tu as cinquante mille francs de dettes ?… J’en ai cinq cent mille… Fais comme moi, travaille pour les payer ! »

Le jeune homme suivit ce conseil et, comme le célèbre auteur des Trois Mousquetaires gagnait beaucoup d’argent avec le roman-feuilleton, il résolut d’écrire, lui aussi, des romans. Jusque-là il n’avait composé que des vers : — une comédie en un acte, Le bijou de la Reine, et des poésies éditées en 1848 sous le titre de Péchés de jeunesse, et plus tard quasi désavouées par leur auteur : « Alors, disait-il, je croyais encore à mes vers. J’en suis revenu. » Les contes, les nouvelles et les romans publiés par Dumas fils, de 1846 à 1852, sont nombreux : Aventures de quatre femmes, Antonine, Le docteur Servan, Le régent Mustel, La Dame aux perles, Diane de Lys, La Dame aux camélias. Il les écrivait avec une hâtive facilité, sans grande recherche de style. Les éblouissants succès de l’auteur dramatique ont rejeté dans l’ombre presque toutes les œuvres du romancier. Pourtant on les relit encore avec agrément. Quelques-unes ont la beauté du diable : du naturel, de l’entrain, un dialogue alerte et spirituel ; d’autres, plus compliquées, montrent déjà cette connaissance du cœur, cette observation clairvoyante, cette entente des situations, qui annoncent un moraliste et un homme né pour le théâtre. Toutefois, même pour les meilleures productions comme La Dame aux camélias, même pour ce roman écrit postérieurement et plus célèbre, L’affaire Clémenceau, on est obligé de faire quelques réserves. On ne trouve pas dans ces œuvres cette unité et cette maîtrise de composition qui sont l’une des qualités dominantes du théâtre de Dumas fils ; l’étude des mobiles qui déterminent les actes des personnages y est parfois remplacée par des dissertations d’auteur. En revanche, quand on arrive aux situations vraiment dramatiques, l’admirable artiste doué pour la scène reparaît ; le dialogue se précipite, net, sobre, incisif, et le lecteur, fortement secoué, est entraîné dans un courant d’émotion irrésistible.

Ce fut La Dame aux camélias qui fournit à Alexandre Dumas l’occasion de débuter sérieusement au théâtre. Un ancien directeur de l’Ambigu, Antony Béraud, lui conseilla de tirer une pièce du roman où il avait conté la mélancolique histoire de Marguerite Gautier. Il se mit au travail, sans faire ni plan, ni scénario, allant tout droit devant lui, emporté par son émotion personnelle. La pièce écrite, il la lut à son père qui, enthousiasmé, lui sauta au cou en pleurant et lui promit de la faire jouer au Théâtre-Historique dont il était le directeur. Malheureusement, le Théâtre-Historique fut forcé de fermer ses portes quinze jours après la lecture aux comédiens et Alexandre Dumas, bien qu’il fût le fils du premier auteur dramatique de l’époque, eut à subir comme un inconnu les rebuffades, les dégoûts et les angoisses qui attendent les débutants. Méfiance des directeurs, interdictions de la censure, mauvais vouloir des acteurs, aucune épreuve ne lui fut épargnée. Enfin, La Dame aux camélias, reçue au Vaudeville, entra en répétition. Les interprètes n’avaient pas confiance, et, le soir de la répétition générale, Fechter, chargé du rôle d’Armand, déclarait que la pièce n’irait pas jusqu’au bout. Les comédiens, même les meilleurs, peuvent se tromper comme de simples mortels. La pièce eut un éclatant succès qui se prolongea indéfiniment et qui dure toujours. Les amours et la mort de Marguerite Gautier nous passionnent encore aujourd’hui. Deux grandes artistes, Sarah Bernhardt et la Duse ont repris le rôle créé en 1852 par Mme Doche et l’ont fait applaudir dans le monde entier. C’est que, dans ses parties essentielles, La Dame aux camélias est restée un drame vibrant et profondément humain, imprégné de fraîcheur, de sensibilité et de jeunesse ; c’est qu’aussi ce drame est le point de départ d’un art théâtral nouveau. Avec cette précoce sagacité dont j’ai parlé déjà, Alexandre Dumas avait compris que le public se fatiguait du lyrisme déclamatoire, des passions factices du drame romantique, et qu’en même temps il avait besoin d’un théâtre contenant un peu plus de pensée et de vérité que celui de Scribe. Après avoir beaucoup vécu avec ses contemporains et étudié leur âme, il avait eu l’intuition d’un autre art scénique, d’un autre idéal.

« Je résolus, dit-il, de regarder la vie bien en face, de ne pas me laisser tromper par les fictions et les apparences… Sans morale de convention, mais aussi sans influence d’école, sans dépendance ni engagement d’aucune sorte, je partis résolument à la recherche, sur tous et sur moi-même, de cette vérité que j’étais décidé à dire, quelle qu’elle fût… Je cherchai le point sur lequel la faculté d’observation dont je me sentais ou je me croyais doué pouvait se porter avec le plus de fruit. Je le trouvai tout de suite. Ce point était l’amour. C’était bien certainement là que la bêtise humaine se constatait le mieux…[2] »

La Dame aux camélias est la première étape sur ce chemin nouveau. Elle contient en germe toutes les innovations qui constitueront les qualités et assureront le succès du théâtre de Dumas fils. Ses héros, dans leurs façons d’agir et de s’exprimer, se rapprochent de la vérité autant que le permet la convention théâtrale. L’auteur ne nous sert pas « des tranches de vie », comme on dit aujourd’hui, il fait mieux ; avec un art prestigieux, il nous donne l’illusion de la vie. Les propos échangés par ses personnages sont autant de traits, autant de fines touches de couleur qui mettent nettement en relief leurs caractères, leurs antécédents et les passions qui les agitent. En une phrase de quelques mots, Alexandre Dumas fait tenir leur histoire. Quand Marguerite Gautier entre en scène et qu’elle dit à Varville : « Mon cher, s’il me fallait écouter tous ceux qui m’aiment, je n’aurais pas seulement le temps de dîner » ; nous avons immédiatement la notion de l’état de son âme de courtisane inconsciente et insouciante, avant sa rencontre avec Armand Duval. Héros et héroïnes, parlent une langue familière et simple comme le ton de la conversation de tous les jours, et cette simplicité donne à leurs sentiments, à leurs douleurs ou à leurs joies un accent de sincérité et de naturel qui charme et qui émerveille. Dans La Dame aux camélias on remarque, il est vrai, çà et là, quelques morceaux qui paraissent démodés aux auditeurs d’aujourd’hui, mais quels sont, même parmi les chefs-d’œuvre, les pièces qui ne gardent point par endroits la marque du temps où elles ont été écrites ? D’ailleurs, les sentiments exprimés ont-ils réellement vieilli ou bien plutôt n’est-ce pas nous qui sommes trop vieux pour les comprendre ? La Dame aux camélias n’en a pas moins déterminé dans la littérature dramatique un changement de direction comparable à celui que Madame Bovary de Flaubert a opéré dans le roman contemporain. Il est possible que dans la voie ouverte par Dumas fils ses successeurs aient été plus loin — trop loin même au goût de quelques esprits… ; il est certain néanmoins que le chemin a été frayé, élargi, illuminé par lui, et les jeunes novateurs d’aujourd’hui, autant par justice que par convenance, devraient rendre grâce à leur aîné, au lieu de prodiguer à son théâtre de maladroits et puérils dénigrements. Mais, comme il l’écrivait un jour son ami : « Les enfants d’aujourd’hui ne savent plus remercier. »

Je n’essaierai pas, Messieurs, d’étudier dans le détail l’œuvre considérable d’Alexandre Dumas. Je n’aurais pour cette étude ni le temps ni l’aptitude nécessaires ; je vois d’ailleurs parmi vous des critiques justement renommés, qui ont mis en lumière toutes les faces de ce grand talent dramatique, avec une autorité, une pénétration et un charme rares. Je me bornerai donc à indiquer rapidement les évolutions qui se sont produites dans sa façon de comprendre le théâtre, et avec quelle souplesse ce merveilleux esprit s’est transformé et renouvelé.

Les deux premières pièces de Dumas fils, La Dame aux camélias et Diane de Lys appartiennent au genre romanesque. L’auteur s’y préoccupe moins de peindre les mœurs de son temps que de mettre en scène une histoire sentimentale : l’amour désintéressé d’une courtisane ou la passion d’une grande dame pour un artiste. Ses inventions dramatiques ne diffèrent pas encore essentiellement de celles des romantiques ses prédécesseurs. Marguerite Gautier et Diane sont les cousines germaines de l’Adèle d’Antony. Là où la personnalité et l’originalité de l’auteur nouveau venu éclatent en pleine lumière, là où se montre un art neuf et surprenant, c’est dans la science de la composition, l’âpre rigueur de la logique, l’ingéniosité du métier ; et c’est aussi dans une vision particulière des hommes et des choses, dans le don de réaliser cette vision et de la faire paraître absolument vraie aux spectateurs. Avec Diane de Lys, ces qualités originales apparaissent dans leur prime fleur. Là surtout, certaines scènes nettes, rapides, passionnées, donnent cette puissante illusion de la réalité. Ceux qui ont eu le bonheur de voir le rôle de Diane interprété par Desclée se souviendront toujours du frisson de vérité dont on était saisi, lorsque l’inimitable artiste jouait la scène du 2e acte, où la comtesse reçoit pour la première fois chez elle Paul Aubry. Jamais comédienne n’eut une action plus complète et plus ensorcelante sur le public.

Avec Le Demi-Monde, Alexandre Dumas aborda franchement la comédie de mœurs. Le premier, il peignit ces déclassées qui ont plus ou moins appartenu au vrai monde, mais qu’une tare a disqualifiées, et qui forment au milieu du Paris mondain un petit clan à part, où les convenances extérieures sont respectées, où l’on accueille toutes les femmes qui ont eu des racines dans la société régulière « et dont la chute a pour excuse l’amour, mais l’amour seul ». Cette comédie, écrite en 1854, fut représentée en 1855 avec un éclatant succès, mais, en même temps, elle alarma la pudeur de quelques juges scandalisés et le ministre des beaux-arts d’alors se refusa obstinément à l’admettre au répertoire du Théâtre-Français, en la déclarant décidément « trop immorale ». Nous sommes à présent moins rigoristes. Aujourd’hui Le Demi-Monde est joué à la Comédie-Française et ne scandalise plus personne. Au contraire, nous nous étonnons de ne pas être plus choqués ; nous trouvons même que ce monde à côté dont s’effarouchaient nos pères n’a rien de si particulièrement irrégulier. En vieillissant, le siècle est devenu plus tolérant ou peut-être plus blasé en matière de hardiesses.

Alexandre Dumas, du reste, avait prévu notre indulgence actuelle. Dès 1869, dans la préface de sa pièce, il écrivait : « Malgré tout, il ne faut pas nier que les différents mondes se sont mêlés si souvent dans les dernières oscillations de la planète sociale qu’il est résulté du contact quelques inoculations pernicieuses. Hélas ! j’ai grand peur, au train dont la terre tourne maintenant, que ma définition ne soit pour nos neveux un détail purement archéologique, et que, de bonne foi, ils n’en arrivent à confondre bientôt le haut, le milieu et le bas. »

Encouragé par le grand succès du Demi-Monde, Dumas fils tourna décidément son esprit d’observation et son remarquable talent de dramaturge vers la comédie de mœurs. De 1857 à 1864, il fit représenter au Gymnase, avec des fortunes diverses, La Question d’argent, Le Fils naturel, Un père prodigue et L’Ami des femmes. Toutes ces pièces accrurent sa réputation ; toutes fournirent une belle carrière, à l’exception de L’Ami des femmes, que le public accueillit froidement. « La pièce se débattit, dit Dumas, pendant une quarantaine de jours, contre l’étonnement, le silence, l’embarras, et quelquefois les protestations des auditeurs. Un soir même, un spectateur de l’orchestre, plus sanguin ou plus bilieux que les autres, plus choqué en tout cas, se leva après le récit du quatrième acte et s’écria : « C’est dégoûtant[3] ! » L’auteur en ressentit un chagrin d’autant plus amer que cette opinion de la foule et des critiques eux-mêmes lui paraissait absolument injuste. Il en appelait à un public moins prévenu et mieux informé, et il avait raison. S’il est, dans le théâtre d’Alexandre Dumas, des comédies plus claires, mieux agencées et plus sympathiques, il n’en est pas qui contiennent de plus curieux caractères, des situations plus neuves et plus hardies, un esprit plus mordant et de plus étincelants paradoxes. L’aventure de Mme de Simrose y est traitée avec une infinie délicatesse et le personnage de Ryons, ce frère puîné d’Olivier de Jalin, est une création des plus savantes et des plus originales. Cet étrange Ami des femmes parut invraisemblable aux spectateurs de 1864. Ils le trouvaient énigmatique ; ils ne comprenaient point l’ironie acerbe de ce garçon florissant et riche, à qui la vie est facile et dont la misanthropie inquiète n’est motivée ni par la mauvaise fortune ni par des souffrances d’amour. C’est que de Ryons était en avance sur son temps. Alexandre Dumas, en le créant, avait eu, comme Balzac pour quelques-uns de ses héros, l’intuition d’un phénomène moral qui se produisait alors à l’état d’exception, mais qui devait plus tard se généraliser. En effet, depuis cette déjà lointaine époque de 1864, l’esprit des générations survenantes s’est singulièrement modifié. Les jeunes gens, nés un peu avant 1870, ont traversé une crise douloureuse ; ils ont grandi parmi des tragédies sociales inconnues aux générations qui les précédaient, et ils y ont pris de l’existence une conception troublante. Tandis qu’à vingt ans, leurs pères entraient avec une assurance joyeuse dans la forêt de la vie et en exploraient gaiement les chemins, jouissant de la grâce des fleurs et admirant la gloire des ramures verdoyantes ; eux, ne s’y sont engagés qu’avec un secret malaise ; ils ont cru y voir des embûches partout dressées, ils s’y sont sentis enveloppés d’un redoutable mystère. L’impénétrable obscurité de la futaie les a mis en défiance ; les fleurs éparses sous bois n’avaient pour eux qu’un banal et inutile parfum ; pour eux, les rameaux des chênes n’avaient plus de gloire. Ils se sont pris à douter du chemin à suivre et le doute a desséché dans leur cœur la faculté de s’enthousiasmer et d’aimer. Alors, rencontrant le personnage de Ryons, ils l’ont reconnu et salué comme un frère. Loin de le déclarer haïssable, ils l’ont jugé sympathique et vrai, parce qu’il leur ressemblait.

Un exquis poète, devenu un de nos meilleurs romanciers et qu’Alexandre Dumas déclarait « un des analystes les plus précis et les plus autorisés de la génération actuelle », un de vos plus jeunes confrères, Messieurs, a très bien défini pourquoi, malgré sa pratique du monde, son opulente indépendance, ses qualités les plus séduisantes, de Ryons se masque d’ironie et n’est pas heureux : « De Ryons, dit-il, a eu et aura des maîtresses. Mais en amour, posséder n’est rien, c’est à se donner que consiste le bonheur, et de Ryons ne le peut pas. La claire vision de la duperie du sentiment est en lui pour toujours et le condamne à ce pessimisme qui peut satisfaire son intelligence et son orgueil… Et son cœur ? Eh bien ! son cœur est malade… Avec de l’ironie, on cache ces maladies-là, et avec de la sensualité on les trompe ; elles ne guérissent jamais[4]. »

On ne saurait mieux dire. — Dans L’Ami des femmes, la volonté de faire servir le drame à l’affirmation ou à la diffusion d’une vérité morale commence à apparaître nettement. De Ryons, à travers les incidents suscités par un cas psychologique, est visiblement chargé de résumer un système de philosophie pratique. C’est la première manifestation, le point de départ des pièces à thèse qui vont se succéder désormais et où Alexandre Dumas, élargissant sa manière, inaugurant ce qu’il appelle le Théâtre utile, proclame que l’auteur ne doit plus se contenter de faire rire ou pleurer, qu’il doit se faire non seulement moraliste, mais « législateur ». Dorénavant, il ne se bornera plus à mettre en scène le vieil amour, « ce premier-né des Dieux », à montrer les frénésies et les tragiques fautes qu’il suscite ; il s’efforcera d’établir l’illogisme et l’injustice des lois civiles inventées pour prévenir ou châtier ces crimes de l’amour, et il essaiera de réformer la législation sociale. C’est là, Messieurs, une grosse besogne pour un auteur dramatique, et il arrivera parfois que les lois de l’esthétique théâtrale contraindront le dramaturge devenu réformateur à varier notablement dans ses conclusions. — Imprégné de l’esprit de charité chrétienne et de la plus noble morale évangélique dans Les Idées de Mme Aubray, il se présentera, au dénouement, la main pleine de pardons ; mais il redeviendra un législateur draconien et dur dans L’Affaire Clémenceau et La Femme de Claude. Après avoir été impitoyable pour la femme, il tournera ses sévérités contre l’homme dans Une Visite de noces, dans Monsieur Alphonse et L’Étrangère ; puis de nouveau, touché de compassion, il n’aura plus pour Mme de Montaiglin et pour Denise que des trésors de mansuétude et d’indulgence. Enfin, dans Francillon, on le retrouvera perplexe, ne sachant trop de quel côté faire pencher la balance, s’abandonnant à un scepticisme découragé et mettant dans la bouche de l’un de ses héros cette déclaration finale :

Stanislas. — Qu’est-ce qu’on disait donc, que le mariage est monotone ? C’est très mouvementé.

Lucien. — Et ça te décide…

Stanislas. — À rester garçon.

Toutefois, quelques réserves que l’on puisse faire, au point de vue de l’art comme au point de vue juridique, sur cette troisième manière d’Alexandre Dumas, il faut se hâter de reconnaître que, dans la seconde moitié de sa carrière comme dans la première, il s’est montré le plus génial des dramatistes. Il semble même qu’il y ait développé encore et affiné ses belles qualités d’homme de théâtre : — la logique et l’audace, le don de l’observation et de la vie, la science des préparations et de la mise au point. — C’est un enchanteur ; il a un tour de main et un tour d’esprit inimitables pour faire admettre à ses auditeurs les situations les plus risquées, pour leur exposer les cas psychologiques les plus délicats, et cela sans brutalité, sans outrance, avec une dextérité et une sûreté non pareilles. Il crée des types qui demeurent profondément gravés dans la mémoire, tant ils sont vivants : du côté des hommes, Olivier de Jalin, de Ryons et M. Leverdet, le duc de Septmonts et M. Mauriceau, M. Alphonse, Chantrin, Stanislas ; parmi les femmes, Sylvanie, Césarine, Jane, Catherine de Septmonts, Denise, Francillon ; sans compter d’originales figures de jeunes filles : — Balbine Leverdet, Mlle Hackendorf, Annette de Riverolles, si vraies et si aimables, même lorsqu’elles sont excentriques. — Sa langue reste nette, naturelle, colorée et lumineuse. Ses dialogues sont étonnants de verve, de précision et d’adresse ; les interlocuteurs s’y caractérisent en des raccourcis d’un relief et d’une vigueur tels qu’on y devine tout un état d’âme. À travers ces reparties brèves, rapides, acérées, l’esprit, court comme une eau jaillissante, mais comme une eau de source dont le maître fontainier, avec un art consommé, sait mesurer et aménager le débit. Enfin, lorsqu’il dogmatise, Dumas fils est un puissant remueur d’idées. Le premier, il a prêché au théâtre la revendication des droits de la conscience individuelle contre les conventions sociales, le pardon de certaines fautes que les pharisiens ne pardonnent pas, la morale du cœur contre la morale du code et des préjugés mondains. Il peut réclamer la priorité pour l’introduction sur la scène de cet idéalisme militant dont on a fait un titre de gloire au théâtre scandinave. Ainsi que l’a très judicieusement remarqué un de vos éminents confrères « le théâtre de Dumas, comme celui d’Ibsen, est plein de consciences qui cherchent une règle, ou qui, ayant trouvé la règle intérieure, l’opposent à la règle écrite, ou enfin qui secouent toutes les règles écrites ou non[5]. » Ces idées qu’il a été de mode d’admirer aveuglément comme des nouveautés chez les étrangers, étaient donc françaises avant d’être norvégiennes, et j’ajouterai que non seulement Dumas a eu le mérite de les exprimer le premier, mais qu’il les a exposées avec une clarté et un goût qu’on ne rencontre pas toujours chez les dramaturges du Nord.

Après avoir loué l’homme de théâtre, je ne rendrais pas complètement justice à mon illustre prédécesseur, si je ne mentionnais les ouvrages où il a également excellé comme écrivain et comme polémiste : ces préfaces ingénieuses, éloquentes, copieuses, si variées de ton, où l’on rencontre tour à tour des morceaux de haute critique littéraire, des souvenirs biographiques d’une intimité savoureuse, et des pages d’une rare élévation philosophique ; ces brochures célèbres où, avec une verve et une fougue à la Diderot, Alexandre Dumas a repris et étudié à nouveau les questions de réformes sociales qu’il avait déjà discutées sur la scène. Personne de vous, Messieurs, n’a oublié ces pages brûlantes, hardies, pleines d’une âpre dialectique où Dumas a successivement réclamé le rétablissement du divorce, la recherche de la paternité, la parfaite union des âmes dans le mariage, fondée sur le libre choix des époux. Sur le premier point, il a eu gain de cause ; le divorce a été rétabli et, malheureusement, nous sommes forcés de reconnaître que si la rupture du lien conjugal est devenue plus facile, le nombre des mauvais ménages n’a pas sensiblement diminué. L’admission de la recherche de la paternité, toute rationnelle et légitime qu’elle paraisse, nous apporterait peut-être les mêmes déceptions. Quant au troisième point, le mariage d’amour substitué au mariage de convenances, c’est une de ces réformes indépendantes des lois, qu’un changement dans les âmes et les mœurs rend seul possibles. Mais tous ceux qui ont souci de notre relèvement moral applaudiront à ce desideratum que l’auteur du Fils naturel résume en ces termes par la bouche d’Aristide Fressard : « Se marier quand on est jeune et sain, choisir une bonne fille honnête et saine, l’aimer de toute son âme et de toutes ses forces, en faire une compagne sûre et une mère féconde, travailler pour élever ses enfants et leur laisser en mourant l’exemple de sa vie : voilà la vérité. Le reste n’est qu’erreur, crime ou folie. » Oui, Messieurs, le fiancé choisissant librement sa fiancée, l’épousant sans souci de la dot et luttant courageusement pour assurer la sécurité de sa nouvelle famille, c’est ce qui se pratique encore chez nos voisins d’Angleterre et d’Allemagne ; c’est ce qui se passait le plus souvent chez nous à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, ainsi qu’on peut le voir dans les Mémoires du temps. Le mariage d’argent n’était que l’exception. On avait coutume de s’épouser par amour comme Ampère et Julie, comme Guizot et Pauline de Meulan, et c’est cette coutume qui fit alors la vertu et la force de l’ancienne bourgeoisie. Le jeune homme recherchait une fiancée, non parce qu’elle était riche, mais parce qu’elle était aimable ; la jeune fille épousait son fiancé, non pour obéir aux convenances, mais parce qu’il avait gagné son cœur. Quand on parle de ces choses-là aujourd’hui, cela a l’air d’un conte de fées, et cependant il serait à désirer pour la société française que ce conte redevint une réalité. Cette nécessité de rendre la dignité au mariage par un retour aux conditions essentielles de l’union entre l’homme et la femme, a été une des théories chères à Alexandre Dumas et on doit lui savoir gré d’avoir combattu jusqu’au bout pour la faire triompher.

Il fut un des vaillants écrivains de notre temps et ne se lassa jamais de travailler à ce qu’il estimait être le devoir de l’homme de lettres, « qui lui aussi a charge d’âmes ». Loin de se reposer après le succès de Francillon, il méditait une comédie : Les Nouvelles Couches ; il écrivait les premiers actes d’un drame psychologique où dominait une âme de femme impénétrable et mystérieuse comme le sphinx qui se dresse sur le chemin de Thèbes. Cette pièce, La Route de Thèbes, est restée inachevée et un pieux respect des dernières volontés de l’auteur ne nous permettra pas malheureusement de la connaître. Pendant l’été de 1895, dans sa propriété de Puys, il en cherchait le dénouement. Plein de verdeur, ayant à ses côtés une compagne aimante et aimée, deux filles qu’il adorait, il trouvait dans leur affection et dans les joies du travail une sorte de rajeunissement. Un artiste, le peintre délicat et spirituel des Oiseaux, qui vivait dans son intimité, me racontait qu’un soir de juillet, ils étaient assis ensemble près d’une meule de foin et respiraient cette odeur de l’herbe fraîchement fauchée, qui s’exhale comme la pénétrante douceur d’un souvenir de jeunesse. Dumas, goûtant le repos des journées bien remplies, se renversa voluptueusement sur le foin et s’écria : « Mon ami, je suis heureux, bien heureux !… » Hélas ! nous ne devrions parler du bonheur qu’à voix basse et toutes portes closes, afin de ne point éveiller l’Infélicité qui sommeille non loin de nous et apparaît tout à coup comme une jeteuse de mauvais sorts. Quelques semaines après cette pacifique soirée d’été, Dumas se sentait souffrant et envoyait chercher un médecin. À l’automne, on le ramenait plus malade à Marly, dans ce royal village enveloppé de forêts, dont les profondes châtaigneraies, à l’égal de ce cimetière romain dont parle le poète Shelley, « vous rendraient amoureux de la mort, à la pensée qu’on pourra reposer sous cette terre verdoyante ». Ce fut à Marly-le-Roi qu’il s’éteignit le 27 novembre 1895, à la tombée du jour.

En terminant le discours de réception qu’il prononça devant vous, Messieurs, le 11 février 1875, Alexandre Dumas s’exprimait ainsi : « Si j’avais à résumer M. Lebrun, d’un seul mot, je dirais qu’il a été toute sa vie ce qu’il est si difficile d’être : un homme » ; et il ajoutait : « Dieu veuille que celui qui me succédera ici puisse en dire autant de moi devant une assemblée comme la vôtre ! »

Ce moment est venu. Votre confrère, qui était un des maîtres de la littérature dramatique, vous a été brusquement enlevé et vos suffrages m’ont appelé, non à le remplacer, mais à lui succéder. C’est donc à moi qu’est échu le mélancolique honneur de lui donner le témoignage qu’il désirait. — Oui, Messieurs, on pourra appliquer à Alexandre Dumas la devise latine : Viriliter. Il a agi, pensé et écrit virilement. Il a exercé en homme de cœur et en homme d’esprit cette profession d’écrivain à laquelle il était fier d’appartenir, et jusqu’au dernier jour il a travaillé à perfectionner son art. De même que ces chevaleresques gentilshommes dont Dumas père contait les prouesses et qui se faisaient gloire de mourir l’épée au poing, Alexandre Dumas fils est tombé comme un vrai gentilhomme de lettres, la plume à la main.



  1. (J. Autran, Lettres et notes de voyage).
  2. Préface de La femme de Claude.
  3. (Préface du Demi-Monde).
  4. Paul Bourget, Nouveaux essais de psychologie contemporaine
  5. Jules Lemaître, Les Contemporains, 6e série