Discours de réception à l’Académie française d’Olivier Patru

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Messieurs,

Si je prétendais vous rendre ici des remerciements dignes de la grâce que vous me faites, je ne connaîtrais ni mes forces, ni le prix d’une si haute faveur et qui passe de bien loin mes plus hautes espérances. À peine se pourrait-on acquitter d’un devoir si juste, avec toutes vos lumières, avec tous ces dons si précieux, dont le ciel vous a si heureusement partagés. Vér itablement, quand je considère qu’on trouve en cette docte assemblée tout ce que Rome et Athènes ont pu produire de plus merveilleux, je comprends combien la place où je suis me doit être chère. Mais pour exprimer ce que je sens en cette rencontre, pour faire voir quel est mon cœur, il faudrait avoir vieilli dans cette école de bien parler et de bien écrire ; dans cette école que toute l’Europe regarde comme un nouvel astre qui vient éclairer le cercle des sciences. Je vis, sans doute, avec joie la naissance et l’établissement de cette illustre compagnie. Il me sembla qu’à ce coup nos muses françaises s’en allaient régner à leur tour et porter dans tout l’univers la gloire et l’amour de notre langue. Mais cette joie, je le confesse, n’était point sans quelque amertume. Si j’admirais ces rares génies, ces grands ouvriers qui travaillent tous les jours à l’exaltation de la France, je désespérais, au même temps, d’entrer jamais dans un lieu si renommé, dans un lieu où quelque part qu’on jette les yeux, on ne voit que des héros. J’apprends pourtant aujourd’hui qu’on peut être confrère, sans avoir votre mérite, et certainement cette obligeante condescendance, si elle n’était de votre bonté, elle serait de votre sagesse. Car, Messieurs, n’espérez pas de trouver à l’avenir des hommes qui vous ressemblent.

C’est bien assez, à notre siècle, de s’être vu une fois quarante personnes d’une suffisance, d’une vertu si éminentes. Un si grand effort n’a pu se faire sans épuiser la nature. Vos successeurs ne seront plus désormais que l’ombre de ce que vous êtes et des enfants qui n’auront que le seul nom de leurs pères. Que je sens de confusion à paraître aux yeux de tant de grands personnages et de n’apporter ici à bien dire que de louables désirs et des inclinations raisonnables ! Aussi Messieurs, mon dessein n’est autre, en ce lieu, que de m’instruire, que de profiter de vos exemples et de vos enseignements. Aujourd’hui que je me trouve en possession d’un bien que j’ai si longtemps et si ardemment désiré, je n’ai plus rien à souhaiter que d’en être digne. Mais comment m’en rendre digne ! Où chercher cette noblesse de génie qu’on en tire que du ciel et qui luit si heureusement et dans tous vos ouvrages. En vain on sue, on se consume sur les livres ; sans ce feu divin, on ne peut vous suivre, on ne peut monter avec vous au faîte de la montagne. Faisons donc ce qui nous reste, et si le ciel, si la nature nous refusent toute autre chose, du moins travaillons à vous comprendre, à bien comprendre les merveilles qui sortent de votre main. Apprenons à vous révérer, à vous admirer avec connaissance. C’est, Messieurs, ce que je ferai toute ma vie, et je le ferai avec tant de soin, avec tant d’ardeur, qu’à voir mon zèle peut-être confesserez-vous que je méritais de naître avec plus de force ou plus de lumière. Je vous laisse toutes les couronnes, toute la gloire du Parnasse. Je me contente de vous applaudir et de semer quelques fleurs sur votre route, aux jours de votre triomphe. C’est ainsi que je prétends justifier votre choix, et faire voir à toute la France que, si d’ailleurs tout me manque, vous ne pouviez pour le moins jeter les yeux sur une personne qui eût plus d’amour pour les lettres ou plus de respect ou de vénération pour cette illustre compagnie.