Discours de réception à l’Académie française de Jean-François de Saint-Lambert

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Messieurs,

Les hommes dont les ouvrages honorent la Nation, enlèvent vos suffrages ; mais vous les accordez quelquefois à ceux qui savent sentir et admirer les vrais talens ; vous leur savez gré du choix de leurs études, et vous leur pardonnez de ne pas étendre la carrière des arts, lorsqu’ils y suivent la route de nos grands maîtres. Vous recevez aujourd’hui leur disciple et le vôtre ; mais un titre qui m’est plus cher a réuni pour moi vos suffrages ; c’est l’amitié qui me lie à plusieurs d’entre vous, et ce titre méritoit d’être compté.

Les hommes célèbres seroient à plaindre, s’ils n’étoient consolés par l’amitié, des critiques qui les calomnient, et des louanges qui les rabaissent. L’ami qui s’associe à leurs peines, qui leur fait prévoir et sentir la gloire, qui les exc ite à faire de nouveaux présens au siècle qu’ils enrichissent, peut mériter de partager leurs honneurs.

M. l’abbé Trublet fut digne par ses ouvrages d’être admis dans une société composée d’hommes illustres ; mais en l’honorant de votre choix, vous récompensiez en lui l’homme de mérite et l’ami de M. de Fontenelle. Avec un esprit fin, pénétrant, exact, M. l’abbé Trublet observoit le caractère, l’esprit, le goût, le ton de son siècle : Ce talent rare est nécessaire pour avancer la philosophie des mœurs ; il faut des faits, des observations à la morale, comme à l’étude de la nature. C’est d’après les expériences qu’on connoît l’homme et l’univers.

M. l’abbé Trublet a enrichi le public de ses excellentes observations ; il savoit encore choisir et recueillir les observations des hommes célèbres avec lesquels il a vécu. Ce travail étoit ennobli par son objet ; l’auteur vouloit être utile.

Ce but si noble est long-temps ignoré des hommes qui cultivent les lettres, lorsqu’elles renaissent chez des peuples barbares qui ont perdu l’énergie et la simplicité sensée des nations sauvages. Chez ces derniers, la poésie et l’éloquence peuvent avoir de la force et de grands objets. Ces hommes, qui ne connoissent encore ni les règles ni les lois, sont inspirés par l’admiration, par la passion noble de graver dans les cœurs l’image des belles actions, les vérités utiles. Les chants des Bardes, des premiers Grecs et des Scandinaves, ne sont que l’expression de la nature ; mais les chants, les discours de ces hommes indépendans, qui ne parloient qu’à leurs égaux, sont souvent sublimes.

Chez des peuples barbares, c’est-à-dire, qui obéissent à de mauvaises lois, les hommes sont partagés en deux classes, celle des esclaves et celle des tyrans ; les uns sont abrutis sous le poids de leurs fers, et les autres sont endurcis par l’habitude d’opprimer. Ceux-là manquent de l’énergie qui donne de la force aux ouvrages, et ceux-ci du sentiment qui en fait le charme. Les uns ne sont pas dignes de chercher, et les autres d’entendre la vérité.

S’il naît chez ce peuple un homme de génie, le désir d’être utile n’élève pas son cœur, l’espérance de la gloire n’étend pas ses vues, elles sont bornées comme ses desseins. Il remplace les vraies beautés par des ornemens de fantaisie, parce qu’il ignore la belle nature, qui n’est sentie ni des esclaves ni des tyrans.

Lorsque les sauvages du Nord laissèrent respirer l’Europe dévastée, et que le gouvernement féodal fut établi sur les ruines de la liberté et des arts, les Seigneurs, dans leurs cours pauvres et barbares, connurent l’ennui et le besoin d’être flattés ; les tournois et les jeux ne remplissoient pas le vide de leur jours. On eut des romans pleins d’un merveilleux absurde, des histoires dictées par l’envie de tromper et par la passion d’étonner ; on eut des vers sans ame, sans harmonie, sans idée ; la licence et la superstition régnoient ensemble dans les mêmes ouvrages ; la galanterie y répandoit ses formes, ses petites pensées et ses exagérations. Les belles-lettres s’appeloient alors la science gaie, non qu’elles inspirassent la gaieté, mais parce qu’elles avoient le mérite de ne pas instruire : tous les auteurs avoient le même style et la même manière. Lorsque François 1er fit briller l’aurore du goût, la lecture des anciens et l’exemple de l’Italie n’apprirent pas aux françois à traiter les sujets nobles. Saint-Gelais et Marot chantoient du même ton les plaisirs et les héros ; le seul françois qui osa penser n’osoit instruire, et prit pour plaire le masque d’un bouffon.

Lorsque Catherine de Médicis apporta en France l’amour des lettres et la considération pour ceux qui les cultivent, elle n’y put inspirer ces sentimens, et sans doute elle les perdit elle-même. Les Jodelles, les Hardis, les Garnier, ne pouvoient plaire à une Princesse accoutumée aux Muses de Florence. Les uns fardoient grossièrement la nature ; d’autres copioient servilement. L’indécence et les mauvaises mœurs avilissoient ces productions sans génie. Montagne qui, pour ainsi dire, avoit été élevé dans l’ancienne Rome et dans Athènes, Montagne qui, par son éducation étoit étranger à sa nation et à son siècle, fut le premier françois qui mit de la raison dans ses ouvrages. Balzac et Voiture, qui le suivoient, n’eurent pas comme lui le don de penser. L’un étonna par des idées gigantesques revêtues d’un style emphatique ; l’autre par l’abondance de ses plaisanteries, auxquelles il manquoit de la noblesse et de la gaîté.

Le grand homme qui devant la Rochelle domptoit le fanatisme de ses ennemis, l’indocilité de son armée, et les mers ; ce Ministre qui appeloit à la liberté l’Empire et l’Italie, qui divisoit l’Angleterre, soutenoit la Hollande, conduisoit Gustave, et faisoit succéder en France l’ordre de la Monarchie à l’Aristocratie tumultueuse des Grands ; Richelieu sentit le bien que les lettres pouvoient faire. Environné de factions et de troubles, il pensa que les plaisirs de l’esprit pouvoient occuper les loisirs d’une noblesse guerrière, l’éclairer sur ses vrais intérêts, l’attacher à ses devoirs, la rendre docile.

Il vous institua, Messieurs, pour hâter les progrès du goût, parce que les lettres ne sont utiles que lorsque le goût est perfectionné. Alors, par le choix des sujets et par la manière dont ils sont traités, les ouvrages du génie dirigent l’opinion et influent sur les mœurs.

Quelle lumière ne répandit pas sur la littérature une société d’hommes savans, éclairés l’un par l’autre, qui discutoient entr’eux le mérite des différens genres, et les beautés qui leur sont propres, la méthode qu’il faut dans les ouvrages de raisonnement, et l’ordre qui convient aux ouvrages d’imagination ; qui examinoient quels sont les sujets les plus heureux, et ceux qui demandent plus de talens ; quels caractères intéressent, quels sont ceux qui ne font qu’étonner ; comment ils contrastent sans affectation ; quelle sorte de merveilleux plaît aux hommes raisonnables ; quels tours sont admis dans un genre et rejetés d’un autre ? N’est-ce pas à ces conversations que la France dut en partie ce bon goût, que les étrangers les plus jaloux de notre gloire reconnoissent dans la nation et admirent dans notre littérature ?

Répandre le bon goût, Messieurs, c’est apprendre à l’homme à sentir sa perfection et à l’augmenter ; c’est lui apprendre à jouir des plaisirs qui élèvent l’ame, et à dédaigner ceux qui l’abaissent. Eh ! combien la perfection du goût ne demande-t-elle par la connoissance de l’homme, de ses passions, des causes de ses plaisirs ! Combien le bon goût ne tient-il pas à l’amour de l’ordre et au sentiment délicat de la décence ? Former le goût, c’est éclairer l’esprit, c’est épurer les mœurs, c’est disposer les nations à se pénétrer des sentimens vertueux répandus dans les ouvrages de génie. Les lumières de l’Académie et les premiers essais de Corneille préparoient aux grandes beautés de Corneille même, et aux chef-d’œuvres de son rival. La France fut digne d’applaudir Andromaque et Cinna, et de jouir des plaisirs élégans et nobles qu’on lui donnoit dans tous les genres. Fénélon inspiroit aux maîtres du monde la simplicité des mœurs, l’humanité et la justice. Despréaux et la Bruyère rendoient ridicules le mauvais goût et les travers de tous les temps. Molière, avec plus de force et de philosophie, poursuivoit les vices et les défauts que ne punissent point les lois. La Fontaine, poète dont la lecture commence l’éducation, charme l’âge raisonnable, et amuse la vieillesse, La Fontaine, dont ses fables, ornoit des graces les plus aimables, la vertu et le bon sens. Dan des genres moins austères, on vit une réserve, des bienséances, une délicatesse que les étrangers ignorent, que les anciens n’ont pas connue, et qui prouve le respect pour les mœurs dans les momens même de l’égarement.

Tel a été, Messieurs, le caractère des lettres dans leur second âge. Elles ont dirigé, adouci, ennobli les mœurs sous le règne d’un Roi digne de donner son nom au plus beau des siècles, parce qu’il a su faire usage des talens si communs dans ce siècle, parce qu’il est plusieurs de ces talens qu’il a fait naître, parce qu’il a aimé les lettres avec discernement ; parce qu’il a aimé l’ordre, la décence, la gloire de la nation et la sienne, et que si ses courtisans l’ont quelquefois égaré, ils n’ont jamais pu le corrompre.

Tant de chef-d’œuvres où les lecteurs trouvoient des plaisirs et des instructions salutaires, ce charme invincible attaché à tout ce qui porte le caractère du génie et du goût, occupoient la nation des ouvrages des grands hommes : leurs pensées, fortes et profondes, forçoient les lecteurs à penser. Les succès des Poètes et des Orateurs, en donnant le désir de les suivre, ôtoient l’espérance de les atteindre. On cherchoit par quelle suite de réflexions ou par quel don de la nature ils étoient parvenus au sublime. Ces recherches étoient une source de raisonnement et de découvertes. Les lettres prenoient insensiblement un nouveau caractère ; elles avoient un nouveau genre d’utilité. Le talent de discuter l’homme et de le régler, vint se placer à côté du talent de l’inspirer et de le peindre : c’est ainsi, Messieurs, que commençoit le troisième âge des lettres et le siècle de la philosophie.

Quels services ne lui a pas rendus une société qui s’occupe du soin de perfectionner la langue ? Entrez sous le portique célèbre de Zénon ; parcourez les allées sombres du Lycée, et voyez une foule d’hommes de génie divisés par les mots seuls, défendre l’un contre l’autre les mêmes opinions ; voyez-les donner des mots pour des pensées, et couvrir sous l’obscurité du langage la partie foible d’un système. Hélas ! ce même abus des mots introduit des sens contraires dans les traités, dans les dogmes religieux et dans les lois : la discorde, les cris de la dispute et les charlatans, éloignent de la terre la paix et la vérité jusqu’à ce moment où les hommes s’imposent d’attacher un sens fixe aux signes de leurs idées. Votre Dictionnaire, qui est un recueil de définitions, devoit faire disparoître les notions confuses et indéterminées, les querelles ridicules et sanglantes, le tumulte de l’école, la vaine subtilité, les sophismes, la fausse éloquence. La France lui doit en partie cette clarté, et cette précision qui règnent dans les ouvrages de ses philosophes.

Secondée par vous, Messieurs, la raison a fait des progrès qui l’étonnent elle-même. Vous avez fait naître une métaphysique plus simple, et, pour ainsi dire, expérimentale, qui succède aux idées vagues des anciens. Nous avions sur l’entendement humain des mots et des systèmes, et l’un de vous nous en a donné l’analyse.

Elle doit servi de base à une morale plus lumineuse qui, à son tour, répandra des lumières sur l’art de conduire les hommes, et sur les principes des beaux-arts.

Vous avez vu dans un discours que Bacon eût admiré, l’origine des Sciences, la chaîne qui les lie, le caractère de chacune d’elles, les avantages qu’elle procure, le génie qu’elle demande.

Vous avez aimé ce guide du genre humain, ce législateur des hommes, cité aujourd’hui dans les assemblées des peuples libres, et dans les conseils des Rois, et de qui les uns et les autres peuvent apprendre leurs droits et leurs devoirs.

Vous admirez, vous aimez le plus grand Poète de ce siècle. Il doit votre hommage et celui des Nations à l’harmonie et à l’éloquence de ses vers, mais plus encore à sa philosophie et au talent divin d’inspirer cette humanité qui, à mesure que les hommes s’éclairent, devient la première des vertus.

C’est dans ce siècle, Messieurs, qu’une critique savante s’est unie à la science des faits. Lorsqu’à la renaissance des lettres on remua les décombres de l’antiquité, chaque morceau des ruines parut un monument : l’erreur appuia l’erreur, et les faits altérés étayèrent de fausses opinions. Mais si, dans l’enfance des hommes et des Nations, les opinions et les faits sont reçus avec crédulité, il est pour les Nations et pour les hommes un âge mûr où le vrai seul est admis.

Cet esprit de critique, ces nouvelles lumières, ont changé l’histoire. Si elle ne doit pas être un recueil de dates, de noms, d’intrigues, de combats peu importans, de portraits imaginaires, elle vient de naître. On doit à plusieurs d’entre vous des histoires particulières et générales, où ce qui intéresse les hommes n’est plus oublié. On peut y connoître les climats, les productions, l’industrie, les institutions civiles et religieuses, les arts et les mœurs des Nations. Les historiens ne sont plus des témoins prévenus, ils sont des juges, et l’histoire, qui n’étoit que l’école des ambitieux, devient celle des hommes d’état.

Ces ouvrages du premier ordre, écrits avec les charmes du style, ont augmenté dans la nation l’amour des connoissances : déjà instruite, elle a cherché à s’instruire encore, le commerce, les finances, l’industrie intérieure, la guerre, la jurisprudence, toutes les sciences qui influent immédiatement sur nos destinées, ont fait des pas vers la perfection. La France aujourd’hui commerçante et cultivatrice, riche et savante, polie et guerrière, est digne de seconder les intentions de son Roi. Nous avons vu ce Prince forcé à prendre les armes, par l’un de ces enchaînemens de circonstances qui entraînent les Rois les plus sages ; nous l’avons vu dans les succès signaler sa modération, et, après des revers qu’il n’avoit pas dût prévoir, nous donner une paix heureuse. Nous le voyons aujourd’hui ranimer l’agriculture, encourager le commerce, protéger, soutenir, augmenter les établissemens en faveur des sciences. Tantôt un ordre de ce Prince envoie au pôle et sous l’équateur mesurer la terre et déterminer sa figure ; tantôt il fait instruire les agriculteurs dans l’art de guérir ces animaux que l’homme associe à son travail, et les seuls esclaves que lui ait permis la nature. Auprès de l’asile où les défenseurs de la patrie jouissent du repos, sont formés les guerriers qui espèrent la défendre. De nouvelles écoles, où de jeunes dessinateurs essaient leurs crayons, s’ouvrent à côté des Académies qui enseignent l’art de fertiliser la terre ; et cependant la valeur impatiente des françois est soumise à cette discipline exacte et sévère, sans laquelle aujourd’hui les héros ne peuvent plus être vainqueurs.

Voilà, Messieurs, comment les Rois méritent la gloire ; et c’est la philosophie qui en donne aux hommes une juste idée. Chez des peuples barbares encore, la gloire est accordée à ce qui n’est que difficile ou extraordinaire ; chez des peuples instruits, elle s’obtient par des actions, des lois, ou des ouvrages utiles. Elle est chez les premiers l’expression de l’étonnement universel ; elle est chez les seconds le cri de la reconnoissance.

C’est-là, Messieurs, la gloire dont vous inspirez l’amour, vous en faites jouir ceux qui célèbrent dignement les Rois sages, les ministres citoyens, les héros qui ont défendu la patrie, les philosophes qui l’ont éclairée, les poètes qui, en l’instruisant, en ont fait les délices. Vous avez fixé les premiers regards de la jeunesse sur le caractère des grands hommes. C’est en les chantant que le génie naissant essaye de plaire. Avec quels applaudissemens n’avez-vous pas vu se placer parmi vous un homme digne, par ses mœurs et son éloquence, d’être le panégyriste des grands talens et des vertus ?

Quelle émulation cette institution sublime ne doit-elle pas exciter ? Quels efforts ne doivent pas faire les citoyens, pour mériter de la patrie une reconnoissance que vous rendez éternelle ? Vous voulez donc que d’âge en âge la nation parle avec transport de ses bienfaiteurs ? Rois, Ministres, Citoyens puissans, soyez justes, humains, fidèles à vos devoirs, dévoué à l’état ; et nos derniers neveux, dans la postérité la plus reculée, verseront des larmes d’admiration et d’amour, en se rappelant le souvenir de vos vertus.

Oui, Messieurs, chercher, découvrir, inspirer des vérités utiles ; montrer l’ordre dans sa beauté, la gloire dans sa splendeur ; faire aimer le Prince, le travail et les lois : voilà les objets que vous vous proposez, et voilà ce qui a mérité à la littérature françoise l’estime de l’Europe entière. C’est la contrée où les Pythagores voyagent pour s’instruire ; c’est ici l’Athènes où veulent être loués les Alexandres. Les Souverains amis des hommes, les jeunes Princes qui se disposent à les imiter, les Ministres qui veulent le bien, les Grands, les Magistrats qui méritent l’estime universelle : voilà les hommes qui vous aiment.

Ceux qui peuvent craindre que vous ne déchiriez le voile qui couvre les abus auxquels ils doivent leur existence ; les oiseaux de nuit qui veulent poursuivre leur proie dans les ténébres ; l’envie décorée et puissante ; la vanité s’indignant que des titres soient éclipsés par la gloire ; des grands qui craignent d’entendre la voix de la postérité ; des littérateurs obscurs qui veulent profaner le temple où l’on ne reçoit point leurs hommages ; des esprits secs, incapables de sentir les charmes que l’harmonie et les graces prêtent à la vérité ; des hommes qui semblent se dévouer à la haine du vrai et du beau ; tous ceux enfin qui par état, par caractère, ou par les circonstances, sont les ennemis du genre humain : voilà vos ennemis !

Ils vous supposent des vues et des idées que condamnent votre conduite et vos ouvrages ; ils vous attribuent je ne sais quel système chimérique d’égalité, et l’amour d’une indépendance absurde qui ne s’allie pas même avec l’amour de la liberté. Ils chargent le corps entier de la littérature de la licence de quelques littérateurs ; ils attachent le nom des hommes célèbres à des productions indignes du talent. Les uns voudroient borner les lettres aux genres les plus frivoles ; d’autres voudroient les faire regarder comme un vain luxe ; tous affectent de confondre le chant des muses et celui des syrènes.

Mais l’auguste maison qui a fait, en faveur des lettres, tant d’établissemens dont l’Europe lui rend graces, protégera dans leurs progrès ces lettres que sa protection a fait naître ; et c’est ainsi que nos Rois ajouteront au titre de pères de leur sujets, celui de bienfaiteurs du genre humain.

Ce jeune Prince dont l’auguste mariage promet à la France et au monde une paix durable ; ce Prince, l’espérance de l’Europe, qui a reçu de la nature l’amour de l’ordre et la bonté, apprit de son sage instituteur qu’il n’est pas une seule vérité dangereuse ni pour les peuples, ni pour les Rois. Ce prélat, si respectable par sa piété et par ses lumières, apprit à son élève que l’ignorance seule est favorable aux erreurs et aux abus funestes aux empires ; et que depuis les progrès universels de l’industrie, depuis les révolutions arrivées dans les arts, dans les opinions, dans la science de conduire les hommes, les lumières de tous les genres ajoutent aux états une force véritable. Protégés par leurs souverains, rassemblés sous leurs auspices, les hommes de lettres feront des efforts nouveaux pour perpétuer les connoissances et pour en augmenter le trésor. Si jamais la nation perdoit son zèle pour le bien, cet esprit excellent qui la vivifie, ce brillant caractère qu’il faut diriger, entretenir, et jamais changer, vos ouvrages, Messieurs, réveilleroient en effet ses sentimens vertueux, et c’est ici le temple où se rallumeroient les deux passions qui font les citoyens et les grands hommes, l’amour de l’ordre et l’amour de la gloire.