Discours de réception à l’Académie française de Jean-Jacques Dortous de Mairan

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Messieurs,

L’idée que j’ai conçue des occupations de cette Académie, et du mérite de ceux qui la composent, me fait sentir vivement combien il est glorieux d’être admis parmi vous.

Je ne regarde pas seulement l’Académie Françoise, comme une compagnie d’hommes éloquens, d’excellens poètes et d’ingénieux écrivains, particulièrement occupés à cultiver, à maintenir dans toute sa pureté une langue qui, par la noblesse et par la clarté de ses expressions, aussi bien que par ses graces, a porté la réputations du nom François au-delà même des bornes où les héros de la nation l’avoient portée par leurs conquêtes. Je considère principalement aujourd’hui, Messieurs, tout ce que ses qualités et vos travaux supposent de lumières, et comment les unes et les autres se lient ensemble et concourent au même objet.

Que devient en effet le talent de la parole, si on le sépare des connoissances qui doivent l’exercer, et qu’à son tour il doit animer et embellir ? Où le trouver sans elles ? Seroit-ce parmi les plus fameux orateurs, ou chez les plus grands poètes de l’antiquité ? Mais leurs ouvrages sont enrichis des connoissances les plus précieuses de leur siècle, tant historiques que philosophiques et naturelles. Seroit-ce parmi les orateurs et les poètes modernes qui se sont le plus signalés ? Ils ne cèdent pas aux anciens, même dans cette partie. Ne séparons donc point l’art de parler, du fonds nécessaire pour parler dignement ; le Dieu de l’Éloquence et de la Poésie est celui-là même qui préside aux sciences, qui connoît les mouvemens et la structure des Cieux, et qui les chante sur sa lyre.

Mais si l’art de parler, d’énoncer et d’orner ses pensées, dénué du savoir, s’évanouit ou n’a qu’un éclat frivole, il n’est pas moins certain que les connoissances les plus sublimes, que les matières dogmatiques les plus sérieuses et les plus abstraites ne sauroient se passer de son secours ; plus elles sont profondes, plus on a besoin de méthode et de clarté pour se faire entendre ; plus elles sont utiles, plus il devient important de les faire goûter, et d’employer, pour parvenir à ce but, toute l’énergie du discours, toutes les finesses de l’art d’écrire. Le Savant, le Philosophe, le Théologien, le Jurisconsulte, le Négociateur, l’Homme d’État, sur qui j’ose ici porter mes regards, ont fourni mille exemples de ce que je viens d’avancer ; et ceux d’entre vous, Messieurs, qui, par la nature de leurs ouvrages, et par le charme qu’ils y répandent, semblent s’être entièrement voués aux genres de pur agrément, ne m’en dédiroient pas.

Ce que les pensées et les expressions peuvent se communiquer réciproquement de force et de noblesse, de tour et de variété, je dirois presque de nuance et de couleur, n’est que trop sensible lorsqu’on s’est imposé la loi de les assortir. Cependant, quelque difficile qu’en soit la pratique, elle ne suppose souvent qu’un heureux naturel ; mais il n’appartient qu’à un goût sûr et éclairé d’en dicter les leçons. Vous l’avez éprouvé mille fois, Messieurs, dans ces discussions délicates de la propriété des mots et de l’élégance du style, combien il est nécessaire de connoître la nature des sujets, l’ordre et la liaison des idées, la marche, et pour ainsi dire la mécanique de l’esprit humain.

Non, Messieurs, ne croyons pas que votre illustre fondateur, le cardinal de Richelieu, ce génie élevé dont rien ne limitoit les projets, ait borné l’utilité de cette Académie au seul objet que semble nous présenter son institution. Il savoit trop ce que la sagesse du gouvernement, ce que les grands hommes que protège un État, les sciences et les arts qu’on y cultive, et la langue qui doit en perpétuer la mémoire, sont capables d’influer mutuellement les uns sur les autres. Soyons plutôt persuadés que cet esprit pénétrant qui lisoit dans l’avenir, y voyoit déjà naître de votre établissement et du sein de l’émulation, l’Académie des Sciences, celle des Belles-Lettres, et toutes les autres Académies du Royaume, brillante postérité de l’Académie françoise.

Et n’est-ce pas en suivant ces vues et le même plan, qu’après la mort du cardinal de Richelieu, le chancelier Séguier, digne chef de la justice et de la littérature, mérita le titre de votre protecteur ? titre désormais destiné aux plus grands Rois, puisque Louis-le-Grand et son auguste petit-fils, qui nous retrace les vertus de ce Monarque, n’ont pas dédaigné de le porter.

C’est à la lumière que l’Académie françoise répand de tous côtés, par ses leçons et par ses exemples, que sont dus tant d’excellens ouvrages, où brillent cette pureté de diction, cette bienséance de style, ce fonds de raison sagement orné que l’on ne connoissoit point avant elle. Attaché depuis long-temps à la compagnie célèbre qui a pour objet la nature et les arts, j’ai vu de près et avec admiration ce que peuvent les talens réunis de ces deux illustres corps dans un de vos membres1. Plus prudent sans doute, et plus sage si, content d’admirer, je m’étois mieux défendu d’entrer avec lui dans la même carrière. Aurai-je toujours à redouter le dangereux honneur de succéder à des hommes auxquels je me reconnois si inférieur dans les genres où ils excellent !

Celui que vous regrettez aujourd’hui, Messieurs, et dont je n’ose dire que je vais remplir la place, étoit un de ces hommes rares, qui joignent à des talens singuliers, qu’ils ne doivent qu’à la nature, toutes les qualités aimables de la société. M. le marquis de Saint-Aulaire avoit apporté en naissant un esprit fin et délicat, une imagination féconde et fleurie, une humeur douce et tranquille, une ame inaccessible au trouble des passions, et où la gaieté même ne se faisoit sentir que sous la forme de la simple sérénité. Les leçons de la philosophie, trop souvent inutiles pour le commun des hommes, étoient pour lui superflues. Sa modestie lui laissoit ignorer tous ces talens, et s’ignoroit elle-même. Il avoit atteint cet âge où la vivacité de l’esprit et les graces de l’imagination, si elles ne sont tout-à-fait éteintes, ne se montrent d’ordinaire que pour annoncer leur déclin, lorsqu’il s’allia par son fils à une2 maison qui avoit pour chef une personne illustre par son mérite et par ses écrits. C’est là, qu’exposé à des regards clairvoyans et environné d’excellens juges, il ne put tenir plus long-temps son génie captif. On le contraint à faire l’essai de ses forces, et dès ce moment il est poète. Le tour noble et naïf, les fictions riantes caractérisent ses poésies, et comme sa muse ne faisoit alors que de naître, nous l’avons vu encore jeune et en vigueur, lorsqu’il étoit près d’accomplir son vingtième lustre. Désiré à la cour d’une Princesse3 dont les lumières égalent l’auguste naissance, il est initié dans ces fêtes où elle sait faire régner à l’envi l’esprit et le goût ; le voilà instruit de tout ce qui doit composer ces ingénieux divertissements, il en partage l’ordonnance et l’exécution : ce palais des sciences et des beaux arts devient sa demeure ordinaire ; il l’a habité jusqu’au tombeau. Enfin, toujours courtisan et toujours libre, parce qu’il ne fit jamais sa cour qu’au mérite, il entre dans les délassemens de ce sage Ministre4 dont la mort vient de faire couler les larmes du maître et des sujets, et l’on voit aussitôt paroître de part et d’autre des lettres que Voiture n’auroit pas désavouées. Tous deux chéris des graces immortelles, l’un avoit le loisir et l’indépendance sur son rival, l’autre avoit l’avantage de conserver à son esprit toute sa liberté et toute sa fleur au milieu des plus nombreuses et des plus importantes occupations.

On ne sauroit dire quels talens eussent manqué à M. de Saint-Aulaire, si l’occasion de les mettre en œuvre se fût offerte : Il fut orateur parce qu’il eut à parler devant cette compagnie et en son nom. La nature qui se plaît à vous favoriser, vous a fourni quelquefois, Messieurs, les exemples en sont récens, des sujets distingués par leur rang et par leur naissance, et qui ayant à peine atteint la jeunesse, se trouvent doués des qualités d’esprit que les années seules et une longue suite de réflexions ont coutume de procurer.

Quel spectacle touchant de voir M. de Saint-Aulaire à la tête de l’Académie, tendre les bras à un de ces jeunes favoris des Muses, qu’une mort trop prompte vous a enlevé5 ! Ce contraste du plus grand âge avec la plus brillante jeunesse, loin de refroidir son éloquence, lui prête une nouvelle chaleur : Les traits les plus vifs, les figures les plus hardies, viennent se placer sur ses lèvres ; la vue du terme fatal dont il approche, capable de glacer les ames communes, ne sert qu’à l’animer. Déjà il se flatte de voir les événemens futurs : Le voile, dit-il, qui dérobe la connoissance de l’avenir, est prêt à se déchirer devant mes yeux.

Je serois plus en état, Messieurs, de vous entretenir des sentimens du cœur de M. de SaintAulaire, que de vous peindre les talens de son esprit. Quelles richesses une amitié et une liaison non interrompue de plus de vingt ans, ne m’ont-elles point fait découvrir dans son ame ! Quelle simplicité de mœurs ! Quelle candeur dans les procédés ! Quelle douceur dans le commerce ! Ce lieu même et cette respectable assemblée me rappellent les tendres mouvemens dont il étoit capable pour ceux qu’il aimoit. Je le revois aujourd’hui cet honneur dont il me parloit sans cesse ; accablé du poids des années, il eût voulu se faire transporter ici pour me donner sa voix : précieux suffrage que vous venez, Messieurs, de couronner par le vôtre, et dont le souvenir, étroitement lié à la reconnoissance que je vous dois, ne s’effacera jamais de mon cœur.