Discours de réception à l’Académie française de Jean Barbier d’Aucour

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Comme après la raison, qui est l’essence de l’homme, rien ne lui est si propre ni si utile que la parole, sans laquelle la raison même ne sauroit se faire connoître, l’application que vous donnez à polir et à perfectionner cette parole, est un des plus importans usages de la raison, et qui contribue davantage à la gloire et à la prospérité des États.

Nous voyons en effet que de toutes les nations de la terre, il n’y en a point eu de plus heureuses ni de plus renommées que celles qui ont eu sur les autres l’avantage de bien parler ; et quand nous regardons les Grecs et les Romains, ces deux peuples autrefois les plus florissans comme les plus éloquens de l’univers, il semble que leur éloquence ait été la règle et la mesure de leur prospérité ; car enfin parmi les Grecs, ces fameuses villes qui ont surpassé toutes les autres en splendeur, les ont aussi surpassées en éloquence, et parmi les Romains, l’heureux siècle d’Auguste n’a pas moins été le comble de l’éloquence romaine que le comble de la grandeur et de la majesté romaine.

Mais on ne s’étonnera pas de cette liaison du bien public avec l’éloquence, si l’on considère que l’éloquence récompense le plus magnifiquement ceux qui travaillent pour le bien public, rien n’étant comparable à cette glorieuse immortalité qu’elle donne, et qu’elle seule est capable de donner.

Car il est vrai, et c’est ce qu’on ne peut assez admirer, qu’il ne s’est trouvé jusqu’ici que la seule force d’une parole éloquente qui ait pu surmonter les efforts du temps, et se défendre de la nécessité de périr. Tout ce que les Arts ont fait durant les premières monarchies, est entièrement détruit ; l’empire des Grecs et des Latins est anéantie depuis plusieurs siècles, mais l’empire des Lettres grecques et latines subsiste encore aujourd’hui, et il s’étend par toute la terre.

Voilà, Messieurs, quelle est la gloire que produit cet art de parler dont votre Académie fait profession ; une gloire qui n’est bornée ni par les temps, ni par les lieux, et dont la beauté immortelle a toujours été le plus cher objet des plus grands Héros et de ceux même qui ont fait la conquête du monde.

J’en prends à témoin Alexandre et César, qui tous deux ont été si touchés, ou plutôt si transportés de l’amour de cette gloire, qu’on peut dire que tout ce qu’ils ont fait de grand et de merveilleux, ils ne l’ont fait que pour elle.

Qui ne sait que la passion qu’Alexandre avoit que son histoire fût bien écrite, étoit une passion si forte et si violente, qu’il en pleura publiquement sur le tombeau d’Achille, en s’écriant : " O Achille, que vous êtes heureux d’avoir été loué par Homère ! ". Et une autre fois étant sur les bords de l’Hydaspe, dans la nuit et dans l’orage ; il s’écria encore : " O peuple d’Athènes ! à quels périls je m’expose pour mériter que tu me loues ! ". Tant il est vrai que ce qu’il désiroit davantage dans la conquête du monde, c’étoit cette gloire qui est l’ouvrage de la parole.

Mais en cela César n’a pas moins fait qu’Alexandre, et il avoit tant de passion que la postérité lût son histoire, qu’il a voulu lui-même être le héros et l’historien. Il nous a laissé dans une admirable pureté de style cette excellente histoire de ses guerres, qui est aujourd’hui le seul reste de toute sa grandeur. Il écrivoit régulièrement chaque nuit les exploits de chaque jour, comme s’il ’eût entrepris de les faire que pour avoir la gloire de les écrire. Et aussi quand il se jeta dans la mer pour éviter une conjuration qui étoit sur le point d’être exécutée, il ne pensa qu’à ses Commentaires, les tenant toujours d’une main, et nageant de l’autre ; bien moins pour sauver sa vie, qui demandoit qu’il nageât des deux mains, que pour sauver son histoire qui ne lui permettoit de nager que d’une seule.

Combien donc ces deux grands Empereurs auroient-ils estimé et chéri une Académie comme la vôtre, qui leur eût assuré la possession de cette gloire qu’ils aimoient si passionnément.

Combien auroient-ils loué la sage politique d’avoir assemblé tant de savans hommes, pour travailler de concert à former une solide et véritable éloquence, qui est le plus riche trésor du public ; puisque c’est le seul où il peut prendre de quoi récompenser tant de braves hommes, dont la valeur est au-dessus de toutes les récompenses, et qui les ont même toutes méprisées, en voulant bien perdre la vie pour le service de l’État.

Mais ce n’est pas là tout ce qu’on doit attendre de votre Académie, et si elle encourage et récompense les grands hommes qui défendent l’État par les armes, elle peut encore en former qui le défendront sans armes. Car, n’est ce pas ce qu’a fait une infinité de fois, et dans les conseils et dans les négociations, cet art de parler dont vous êtes les maîtres ? et n’a-t-on pas vu en divers temps un homme seul, étranger, désarmé et sans autre secours que celui de la parole, vaincre un puissant Monarque au milieu de ses États, et lui enlever tout d’un coup ses armées, son estime et sa protection.

Joignons à cette éloquence des Ministres et des Ambassadeurs celle des Historiens, des Orateurs et des Poëtes. Ce sont de tous les esprits ceux qui ont le plus de dispositions naturelles pour former une Académie comme la vôtre, et ce sont aussi les meilleurs et les plus considérables sujets de la société civile.

On sait que les Orateurs et les Poëtes ont été les premiers politiques du monde. Ce sont eux qui ont civilisé les hommes, qui les ont retirés des forêts, qui ont adouci leurs mœurs, leur ont appris à vivre en société ; qui enfin ont été les premiers fondateurs des États, comme les Historiens en ont été les premiers observateurs, et on peut dire aussi que les excellens ouvrages des uns et des autres, outre l’honneur qu’ils font à leur Nation, sont encore ceux dont la politique peut tirer de plus grands avantages.

L’Histoire est comme un conseil perpétuel de guerre et de police, où toutes les affaires publiques sont traitées, où les Rois mêmes sont jugés, et reçoivent les noms de honte ou de gloire qu’ils ont mérités, et qu’ils portent dans toute la suite des siècles ; ce qui est en politique d’une importance et d’une conséquence infinie.

Le Théâtre d’ailleurs, qui est le principal sujet de la Poésie, est aussi une des plus sages et des plus heureuses inventions de la politique pour se rendre maître de l’esprit des peuples. Car le discours y étant soutenu par les spectacles dont le peuple a toujours fait ses délices, il est aisé de lui inspirer, par cette voie, tous les sentimens qu’il doit avoir, l’amour de la patrie, la fidélité envers les Rois, l’obéissance aux Magistrats, la bonne foi avec tous les particuliers ; de sorte que le Théâtre est comme une école publique, où le plaisir même enseigne la vertu, et il ne resteroit que peu de chose à y réformer pour faire qu’on ne l’accusât plus d’être contraire à la religion, puisque la vertu morale qu’il inspire est déjà une disposition naturelle à la vertu chrétienne : ce qui a fait dire à un des plus savans Pères de l’Église, que les honnêtes gens étoient naturellement chrétiens.