Discours de réception à l’Académie française de Jean Gallois

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Sa Majesté qui, nonobstant les occupations que lui donnent ses conquêtes, ne laisse pas de prendre soin de faire fleurir les Arts et les Sciences, fait vérifier toutes les fameuses expériences de physique, que les anciens nous ont données pour certaines, et que les modernes tiennent pour suspectes ; que tout le monde a envie de contredire, et que personne n’ose nier, parce que personne n’a pris le soin de s’assurer si elles sont véritables. On fait, par l’ordre de ce grand Prince, une Histoire naturelle, où l’on verra l’anatomie exacte de plusieurs animaux que les naturalistes qui en ont parlé, semblent n’avoir jamais vus qu’en peinture ; où l’on verra la description d’un grand nombre de plantes dont on ne savoit pas même les noms ; où l’on trouvera outre des descriptions exactes, diverses analyses chimiques de chaque plante, qui n’avoient point encore été faites jusqu’ici. Que dirai-je de ces autres observations curieuses que les mathématiques font à l’envi de la physique ? Sa Majesté a envoyé d’un côté jusqu’aux extrémités du Nord, et de l’autre jusques sous la Zone torride, pour observer les astres dans ces climats opposés. Elle a fait mesurer exactement la grandeur de la terre, et elle fait compter avec soin jusqu’aux moindres étoiles du ciel. Vous avez tous vu, Messieurs, ce superbe Observatoire dont la structure magnifique fait d’abord connaître la grandeur du Prince qui l’a fait bâtir. C’est là que malgré toutes les difficultés que jusqu’ici l’on avoit cru insurmontables, on aperçoit une infinité de choses qui ont été cachées à toute l’antiquité ; c’est là que, par le moyen de divers instruments faits avec une dépense royale, on découvre tous les jours de nouvelles étoiles fixes dans le ciel, de nouvelles planètes déjà connues, de nouvelles bandes dans Jupiter et dans Saturne, et de nouvelles taches dans le Soleil.

Voilà quels sont les monumens que les Sciences élèvent à la gloire de Sa Majesté. J’ai l’honneur d’être le dépositaire de toutes ces belles observations : je suis chargé de les mettre par écrit, et de chercher des expressions qui répondent à la dignité du sujet. Mais où en pourrois-je trouver, si je ne les viens chercher en ce lieu, où l’on travaille si utilement à perfectionner notre langue ? Il étoit donc juste, Messieurs, que vous me fissiez l’honneur de me préférer à tous ceux qui prétendoient être reçus dans votre célèbre assemblée ; et j’ai eu raison de dire que la justice de votre choix ne diminue rien de l’obligation que je vous ai, mais même qu’elle l’augmente ; puisque cette justice est fondée sur le besoin que j’ai de votre secours, et qu’un bienfait est toujours d’autant plus grand, que la nécessité de celui qui le reçoit est plus pressante.

J’ajoute que l’Académie françoise ayant été exprès établie par le grand cardinal de Richelieu, pour rendre notre langue capable de traiter de toutes les Sciences, elle doit un secours particulier à ceux qui sont employés à rédiger par écrit les observations de mathématiques et de physique que le Roi fait faire ; et il est d’autant plus nécessaire qu’elle prenne soin d’embellir les ouvrages dont j’ai l’honneur d’être chargé, que ce sera en partie par ces ouvrages que la postérité jugera de la grandeur du Roi.

Mais les mathématiques et la physique travailleroient inutilement à la substance des choses, Messieurs, si vous n’enseigniez les moyens de les traiter avec élégance ; car c’est particulièrement la beauté de l’expression qui conservera les grands ouvrages, et qui les fait passer aux siècles à venir. Ces élégans discours de physique, qui ont été composés par Platon, ont été lus dans tous les siècles, et quoique la doctrine qu’ils contiennent n’ait pas toujours été approuvée, ils ont passé jusqu’à nous sans qu’il en soit perdu une seule ligne. Cependant les fameux livres de physique faits par Démocrite, qui étoient plus solides, mais beaucoup moins élégans, sont perdus il y a plusieurs siècles. On n’a plus que le titre des ouvrages astronomiques d’Hipparque, qui ont été admirés de toute l’antiquité ; et cette incomparable histoire des animaux, qui a coûté tant de millions au conquérant de l’Asie, a eu beaucoup de peine à se défendre de l’injure du temps. On sait que cette Histoire, toute admirable qu’elle est, a été négligée et comme perdue pendant un très-long espace de temps, et si elle a été conservée, elle n’en est pas tant peut être redevable à la doctrine qu’elle contient, qu’à une teinture d’élégance qu’Aristote avoit retenue de la discipline de Platon, tant il est vrai que l’élégance du discours a souvent plus de force pour conserver les ouvrages, que la solidité de la doctrine.