Discours de réception à l’Académie française de Saint-Pierre

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DISCOURS


Prononcé le 3 mars 1695 par M. l’abbé de Saint-Pierre[1], premier aumônier de S. A. R. Madame, lorsqu’il fut reçu à la place de M. Bergeret.


des avantages des belles-lettres


Quelque grand que soit un bienfait, Messieurs, il peut être égalé par des sentiments de reconnoissance, et heureusement pour ceux qui par leur situation sont obligés de recevoir, ils ont dans leur cœur de quoi rendre, si leur cœur est assez sensible. Admis aujourd’hui par vos suffrages dans une compagnie qui tient le premier rang dans le monde pour les lettres, quel peut être mon devoir, Messieurs, si ce n’est d’employer toutes mes forces pour vous persuader que quelque considérable que soit la grace que vous m’avez faite, j’en connois parfaitement le prix, et que mes sentimens sont tels qu’ils peuvent m’en acquitter.

L’amour des lettres, aussi grand peut-être en moi que dans ceux qui ont le plus fait d’honneur par leurs écrits, la haute idée que j’ai des beaux arts, et une vénération qui m’est naturelle pour tout ce qui en porte le caractère, me font sentir le bonheur d’enter dans une société dont les belles-lettres ont formé les liens et dicté les loix, qu’elles animent sans cesse de leur esprit, et à qui elles ouvrent tous leurs trésors.

Presque toutes les occupations des hommes portent la marque, ou de la misère de leur condition, ou de l’aveuglement de leurs passions ; mais les connoissances qui servent à perfectionner la raison, sont exemptes de ces deux taches. Les plaisirs qu’on y trouve sont purs, personne ne nous les dispute, il s’en présente tous les jours de nouveaux, ils sont de tous les âges et de toutes les heures ; enfin ils ne nous éloignent que des plaisirs trop vifs et toujours pernicieux ; indépendans, on n’a besoin de personne pour les goûter ; innocens, ils ne sont jamais sujets au repentir ; dirai-je encore plus ! ils conduisent à des plaisirs plus parfaits, aux plaisirs de la vertu, et jamais l’ame n’y est mieux préparée que lorsque les sciences y ont répandu des lumières et établi la tranquillité.

En vain la nature s’efforce de former de grands hommes, en vain elle les pare de ses dons et de ses richesses : son ouvrage demeurera toujours défectueux, si les lettres n’y mettent, pour ainsi dire, la dernière main. Que l’on jette les yeux sur les différens théâtres où s’exercent les talens, sur les divers emplois de la société civile, je le dirai sans crainte, ceux qui y apportent la plus heureuse naissance, sont toujours vaincus quand ils rencontrent des rivaux qui ont fortifié du secours des lettres leurs avantages naturels.

Tel a été, Messieurs, celui dont j’occupe la place, et que vous regrettez avec tant de justice. Après avoir passé plusieurs années à soutenir avec gloire les droits de son prince dans un auguste parlement, employé dans les affaires encore plus importantes, admis dans les secrets que la politique semble ne confier jamais qu’à regret, il porta dans ses emplois un esprit d’application et de suite, source la plus sûre du succès des affaires ; il fit sentir dans ses écrits une sorte de force que donne l’ordre, la netteté du discours, et une justesse qui retranchant sévèrement les ornemens superflus, ne présente à l’esprit que ce qu’il lui importe de bien voir.

Si je parlois ici de sa droiture, de son inclination bienfaisante, du goût qu’il avoit pour la vertu, peut-être cet éloge qui lui est dû si légitimement, paroîtroit-il étranger à mon dessein et inutile à la gloire des lettres. Il est certain cependant qu’elles servent à élever les sentimens, et que de l’esprit où elles brillent avec tout leur éclat, elles répandent jusques sur le cœur une salutaire influence.

Les exemples de leurs plus grands effets sont tous ici des exemples domestiques, ils sont tous tirés du sein de l’Académie françoise ; si ce grand homme qui a si long-temps protégé cette compagnie, si ce chef de toute la magistrature donna au conseil une plus belle forme, si sous lui les lois du Royaume prirent une vigueur nouvelle ; d’où nous vint à nous un si grand bonheur, et à lui une si grande gloire, si ce n’est de l’autorité qu’il s’étoit acquise par la force, la douceur, l’insinuation et l’agrément de son esprit ? et toutes ces qualités si solides et si aimables, qui doute qu’il ne les dut, pour la plus grande partie, aux belles-lettres ? aussi leur en marqua-t-il sa reconnoissance par l’application qu’il eut à les favoriser, par les honneurs qu’il leur rendit, sur-tout par le désir qu’il témoigna que son illustre héritier obtint, comme un avantage considérable, la place qu’il occupe dans cette compagnie avec tant de distinction.

Je vois, Messieurs, le souvenir que ces grands noms vous rappèlent : l’idée de votre fondateur se présente à vous, brillante de l’éclat de l’immortalité. Quels talens pour les plus grandes affaires, c’est-à-dire, pour le gouvernement des hommes ! Quelle capacité ! quelle étendue ! quelle force ! Il formoit sans confusion, et suivoit sans lassitude un nombre presqu’infini de projets d’une nature toute différente ; il voyoit tout d’un coup dans chaque affaire, plus loin et plus distinctement que ceux qui eussent employé beaucoup de temps à la pénétrer, il en découvroit toutes les faces, et après s’être déterminé avec sureté, il avoit l’art de porter les autres à son point de vue, et de leur faire voir les choses comme il les voyoit. Il persuadoit, et quelle supériorité que de savoir persuader !

De si grands talens percèrent au travers des obstacles les plus difficiles, et élevèrent une fortune éclatante qui excitoit l’envie des ames vulgaires ; mais ce qui étoit en lui véritablement digne d’envie, ce fut le noble usage qu’il fit de cette grande fortune. Il ne s’en servit qu’à mettre la France à ce haut point d’élévation qui nous étonne encore, nous qui avons vu cette grandeur portée incomparablement plus loin par une main plus ferme, plus sage et plus hardie ! Avec la puissance de ce ministre s’accroissoit incessamment celle de sa patrie, et ce qui n’est donné qu’aux grandes armes, il put avoir de l’ambition par vertu.

Que l’on donne au génie, à la nature, tout ce que l’on voudra, on ne peut disputer aux lettres l’honneur d’avoir contribué à former cet homme extraordinaire. Les obscurités qui rebutent dans les sciences, redoubloient son ardeur, et jamais il ne sentoit mieux ses forces, que là où les autres éprouvoient leur foiblesse. De là les progrès surprenans dont ils nous a laissé des monumens éternels ; ces ouvrages, où il donne des leçons à tous les hommes sur les devoirs les plus essentiels de la religion, et à tous les princes sur les maximes les plus profondes de la politique : également instruit, et dans la sagesse qui conduit vers le ciel, et dans la sagesse qui rend les hommes heureux sur terre.

Voilà, Messieurs, ce que peuvent les lettres pour le bonheur et pour l’élévation des particuliers qui les cultivent ; mais que l’on interroge encore ces célèbres témoins des siècles passés, que l’on consulte ses propres yeux, et l’on sera persuadé qu’elles ne contribuent pars moins à l’élévation et au bonheur des états où elles fleurissent.

Nous ne verrons pas toujours nos voisins réunis contre nous, saisis comme par contagion, et violemment agités des fureurs de la guerre ; nous n’aurons pas toujours à les vaincre ; abattus de leurs pertes, las de se faire du mal pour la seule espérance de nous en faire, convaincus de l’inutilité de leurs efforts, instruits de leurs véritables intérêts, ils souhaiteront bientôt ardemment la paix, et l’obtiendront.

Le calme rappellera leur raison égarée, et avec des yeux que l’envie ne troublera plus, ils verront enfin que cette grande puissance du Roi, dont ils ont été si long-temps alarmés, a pour bornes insurmontables cette même sagesse et ces mêmes vertus qui l’ont formée. Heureux de n’avoir pu l’affoiblir, ils ne la regarderont plus que comme la tranquillité de l’Europe, et comme l’unique asile conte l’oppression et l’injustice des ambitieux.

Alors, Messieurs, que pensez-vous qui distinguera la France des autres états ? Il est une supériorité plus digne de l’homme que celle que nous tenons à la valeur et de l’art de la guerre ; c’est la supériorité que donne la beauté et l’agrément de l’esprit. Heureusement pour nous, et graces à la prudence de celui qui nous gouverne, nous en sommes en possession, et loin que les autres peuples songent à nous la disputer, la curiosité qu’ils auront toujours pour nos arts, les charmes qu’ils trouveront à goûter la douceur et la facilité de nos mœurs, l’étude qu’ils viendront faire parmi nous de notre langue et de nos manières, seront une espèce de tribut et d’hommage que nous recevrons d’eux : et au lieu de nos armes si long-temps victorieuses, nos ouvrages iront faire des conquêtes dans l’Europe, en assujétissant insensiblement les autres nations à nos opinions, à nos sentiments et à nos goûts.

Là ne se bornent pas les avantages que produisent les belles-lettres, j’en vois encore de plus solides. L’homme n’est attiré, n’est retenu que par le plaisir, c’est la porte du cœur, et la seule qu’il tienne toujours ouverte ; la vérité, la vertu elles-mêmes ont besoin de parure, et n’est-ce pas à l’éloquence à les parer ? Plus cet art sera porté à un haut point de perfection, plus elles seront en état de plaire, plus elles se feront aimer ; et quelle félicité est plus grande que d’aimer la vérité et la vertu, si ce n’est celle qui doit être la récompense de cet amour ?

Vous l’avez bien reconnu, Messieurs, de quelle importance il étoit pour nos mœurs, pour le bonheur et pour la gloire de la France, de perfectionner l’éloquence. Vous avez judicieusement pensé que pour élever ce bel édifice, il falloit poser des fondemens fermes et durables, et pour cela fixer la valeur des termes, et faire connoître les constructions les plus simples et les plus naturelles de ces termes. Vous avez fini un de ces ouvrages, et vous travaillez à l’autre. Ce sont, à la vérité, de ces travaux dont les esprits vulgaires n’ont garde de tenir aucun compte, mais dont les esprits du premier ordre voyent la beauté, l’importance et la nécessité.

C’est ce qu’a vu ce génie que la providence a mis sur nos têtes ; il sait qu’une partie du bonheur de son état tient à des choses peu importantes en apparence, et y tient par des liens très-forts, quoiqu’imperceptibles pour les esprits superficiels. Il sait, ce prince distingué entre les princes chrétiens par une piété pleine de raison, que les vices et les malheurs de la société sont des suites nécessaires de la barbarie et de l’ignorance ; que le christianisme aussi spirituel, aussi pur et aussi élevé qu’il l’est, ne trouvera jamais plus de soumission que parmi les esprits les plus éclairés et les plus solides ; et qu’en faisant fleurir les lettres, en augmentant la lumière des esprits, on affermit l’empire de la religion, et on lui ouvre le chemin à de nouvelles conquêtes.

Rempli de ces vues, il récompense libéralement ceux qui excellent dans les beaux arts et dans les sciences ; il comble de ses bienfaits ces hommes rares qui ont mérité par leurs ouvrages la plus grande réputation d’éloquence ; il a pris le nom de protecteur de l’Académie françoise, nom qui la distingue de toutes les compagnies du royaume, et qui vous donne un droit particulier d’attendre des marques de sa bonté.

C’est ainsi, Messieurs, que sont estimées les belles-lettres par un Prince qui a reçu du Ciel le caractère du sage, le don précieux de mettre le juste prix à chaque chose. Pourrois-je craindre après cela de m’être trompé sur le rang que j’ai cru qu’elles méritoient dans le monde ? Pourrois-je n’avoir pas une haute idée de cette compagnie qui en est le premier tribunal ? et lorsque vous me donnez part à vos honneurs, à vos glorieux travaux et à vos avantages, pourrois-je n’être pas extrêmement sensible à cette grace ? et vous, Messieurs, pourriez-vous douter de la grandeur de ma reconnoissance ?

  1. M. l’abbé de Saint-Pierre fut exclu de l’Académie sous la régence de M. le duc d’Orléans, pour avoir répandu quelques traits contre Louis XIV, dans un ouvrage intitulé la Polysynodie ou de la pluralité des conseils. Son exclusion demandée avec éclat par quelques Académiciens décorés, fut prononcée tout d’une voix, à l’exception de celle de Fontenelle. M. le Régent, qui approuva la délibération, ne permit pas de nommer à la place de M. l’abbé de Saint-Pierre ; elle demeura vacante pendant le reste de sa vie. Cette disgrâce ne porta pas la moindre atteinte à sa réputation ni à l’amitié que ses confrères avoient pour lui. Cependant, à sa mort, M. Boyer, ancien évêque de Mirepoix, empêcha par son crédit M. de Maupertuis, son successeur à l’Académie, et M. de Moncrif, alors directeur, de faire son éloge dans leurs discours, selon la coutume. Cet hommage littéraire lui fut rendu 33 ans après par M. d’Alembert, dans un éloge qu’il lut, à la réception de M. de Malesherbes. L’Académie n’avoit pas laissé descendre an tombeau cet ami du bien, sans lui accorder le service funèbre qu’elle étoit en usage de faire célébrer pour ceux de ses membres qu’elle perdoit.

    Furetière n’avoit pas été traité avec la même indulgence ; ses mânes furent privés du service. On sait qu’il avoit perdu sa place à l’Académie pour avoir offensé ses confrères par des libelles. « Furetière, dit M. l’abbé d’Olivet, non content « d’avoir oublié ce qu’il devoit à sa compagnie, oublia dès-lors ce qu’un homme d’honneur se doit toujours à lui-même ; sa colère lui dicta des volumes de médisances, de railleries contre ses anciens Confrères, mais railleries grossières, médisances brutales, qui ne donnent pas une bonne idée de son esprit, et qui en donnent une bien plus mauvaise de son cœur ». Histoire de l’Académie.

    À la naissance de l’Académie, en 1636, l’abbé Granier, élu en 1635, fut déposé sur la proposition du Directeur, de la part de M. le cardinal de Richelieu.