Discours du Trône d’Albert Ier du 22 novembre 1918

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Discours du Trône du 22 novembre 1918
22 novembre 1918


Messieurs,

Je vous apporte le salut de l’armée !

Nous arrivons de l’Yser, mes soldats et moi, à travers nos villes et nos campagnes libérées.

Et me voici devant les représentants du Pays.

Vous m’avez confié, il y a 4 ans, l’armée de la Nation pour défendre la Patrie en danger ; je viens vous rendre compte de mes actes. Je viens vous dire ce qu’on été les soldats de la Belgique, l’endurance dont ils ont fait preuve, le courage et la bravoure qu’ils ont déployés, les grands résultats acquis par leurs efforts.

Quelles sont les règles qui ont dirigé ma conduite au cours de cette longue guerre ?

D’une part, remplir, en restant toujours dans le domaine du possible, la plénitude de nos obligations internationales et sauvegarder le prestige de la Nation, devoirs auxquels tout peuple qui veut être considéré veut rester fidèle ; d’autre part, ménager le sang de nos soldats, assurer leur bien-être matériel et moral, alléger leurs souffrances.

Dans la campagne de 1914, les opérations de l’armée belge furent décisives pour permettre aux grandes armées alliées d’arrêter la puissante offensive allemande sur la ligne où, pendant près de quatre ans, elle s’est stabilisée.

C’est pendant cette campagne que se joue véritablement la liberté du monde ; la lutte gigantesque qui se livre en Belgique et en France doit décider si, vraiment, c’est désormais l’hégémonie allemande qui régira l’humanité.

Les nations de l’Entente n’étaient pas également prêtes pour soutenir, de toutes leurs forces, le formidable choc qui allait se produire. Deux d’entre elle seulement, la France et la Russie, étaient en mesure de s’opposer sur terre, sans grand délai, à l’entreprise des Empires centraux qu’une longue et minutieuse préparation avaient portés à l’apogée de leur force.

À l’armée belge échut le magnifique mais périlleux destin d’être placée au point où l’état-major allemand, sûr de la décision, allait lancer le plus gros et le meilleur de ses forces.

Luttant seule pendant deux mois et demi sur l’entière profondeur de son territoire, de Liège à Anvers, puis d’Anvers à l’Yser, l’armée belge d’abord brisa les premières et audacieuses tentatives de l’envahisseur puis ralentit et modéra les mouvements du puissant assaillant ; elle contribua enfin, par la longue et héroïque bataille qu’elle livra sur les bords de l’Yser, à l’arrêt définitif des troupes allemandes.

La campagne de 1915 s’ouvrit sous de meilleurs auspices ; la Grande-Bretagne créait de puissantes armées et l’Italie apportait son important concours à l’Entente. Quatre grands peuples militaires allaient maintenant lutter contre les États centraux.

Bientôt réorganisée, grâce surtout au patriotisme de cette jeunesse ardente, qui, bravant tous les dangers, franchit ses frontières pour se mettre aux ordres de la Patrie, l’armée commença dans les tranchées boueuses de l’Yser, dernier rempart où elle avait planté le drapeau national, la garde vigilante qu’elle devait monter, sans trêve, inlassablement, pendant près de quatre années. Elle y soutint de nombreux et durs combats pour en maintenir intacte la possession, attendant patiemment le jour où il serait enfin possible de sortir de ces positions, de battre l’adversaire et de le chasser.

L’année 1918 amena ce jour tant désiré. L’Amérique, nouvel et puissant allié, ayant ajouté le poids de son effort grandiose et enthousiaste à celui des autres nations, le formidable adversaire chancela. C’est ce moment que l’armée belge choisit. Le 28 septembre, à l’aube, tendant toute son énergie, elle bondit à l’assaut des lignes ennemies et, d’un seul mais irrésistible et sublime élan, conquiert cette crête des Flandres qui avait jusqu’alors défié les attaques des troupes les plus valeureuses.

Après ces journées mémorables, elle continua d’attaquer et de poursuivre l’ennemi à côté des armées alliées, jusqu’au jour où celui-ci fut forcé de se déclarer vaincu.

En terminant ce court récit, je vous dis à tous : la Belgique peut regarder avec fierté la tâche accomplie par son armée ; au cours de cette lutte sans précédent, l’armée a fait pleinement son devoir, elle a porté à un haut degré le prestige national et la réputation de nos armes ; elle a rendu au monde entier un service inestimable.

J’ai un autre devoir à remplir, celui de témoigner des belles vertus militaires des troupes alliées qui ont combattu sur le sol de la Patrie, fraternellement confondues avec les nôtres, toutes animées d’un même idéal et d’un même esprit de sacrifice. Honneur aux soldats de la France, de l’Angleterre et des États-Unis qui se sont portés à notre secours ! Je m’incline respectueusement devant ceux qui sont morts et qui repostent dans notre terre à jamais sacrée : la Belgique reconnaissante entretiendra pieusement leur glorieux souvenir. Honneur aussi à nos morts, à nos glorieux morts : à ceux qui sont tombés face à l’ennemi sur les champs de bataille et devant le peloton d’exécution ; à ceux qui ont succombé dans les fils de fer le long de la frontière hollandaise ; à ceux qui ont été lâchement assassinés ; à ceux qui ont été martyrisés dans les prisons et les camps de concentration ; à ceux qui sont morts de douleur et de misère. Tous ont bien mérité de la Patrie. Que leurs noms soient ajoutés à ceux des combattants de 1830, à notre Panthéon là-bas, à la Place des Martyrs !

Messieurs,

Il me tient à cœur de féliciter le pays occupé de la noble attitude qu’il a gardée sous le joug allemand. Une première pensée va d’abord aux parents des soldats qui sont demeurés presque sans nouvelles pendant quatre ans et demi. Tandis que les combattants des autres armées restaient en contact avec les leurs et qu’ils puisaient les uns et les autres dans l’entretien d’une correspondance affectueuse et, au cours des congés périodiques, un réconfort nécessaire, les Belges du dehors et ceux de l’intérieur se sont trouvés séparés par un mur de plus en plus infranchissable. En dépit des efforts ingénieux et admirables de ceux qui, au péril de leur liberté, se sont appliqués à maintenir de fréquentes relations, la guerre a infligé à nos enfants au front et à leurs parents demeurés au foyer le supplice prolongé de vivre et de souffrir sans savoir ce que la destinée leur réservait. Avec quelle vaillance tout le peuple belge n’a-t-il pas supporté cette épreuve si longue et si cruelle ! Elle devait ajouter chaque jour quelque chose d’aigu aux privations matérielles, aux soucis du lendemain, aux atteintes de la misère. La multiplicité des œuvres d’assistance, si magnifiquement écloses au fur et à mesure des nécessités, a atténué la rigueur d’un pareil régime. On a vu toutes les classes de la société, animées d’un même souffle d’entente et d’affection, se rapprocher intimement pour apaiser les souffrances et les infortunes ; les femmes ont montré une fois de plus ce qu’il faut attendre de leur bonté et de cette institution qui leur fait découvrir la plaie à panser et la peine à soulager. Les nobles sentiments de solidarité maintinrent dans tout le pays les liens les plus solides et constituent le témoignage vivant d’une union que l’on ne saurait briser dans l’avenir. La souffrance noblement partagée et subie d’un cœur ferme est devenue un patrimoine commun ; elle a maintenu, à travers le temps, dans toute la population, cette confiance sereine que les événements ont pleinement justifiée.

Messieurs,

On ne comprendrait pas que l’union féconde dont les Belges ont donné un si admirable exemple pendant la guerre fît place, dès le lendemain de la libération du territoire, à la reprise de querelles stériles. Cette union doit rester une réalité dans les circonstances présentes. Telle est la raison d’être de la composition du nouveau Ministère qui a accepté de reprendre à son point d’arrêt, la tâche ardue accomplie par les deux Cabinets précédents dans des circonstances angoissantes et avec un patriotisme qui n’a jamais faibli.

Le Pays sera heureux de voir la représentation nationale reprendre contact avec le Gouvernement en attendant la date prochaine à laquelle il pourra être consulté par la voie électorale après le retour de ceux qui ont été éloignés du pays par la guerre et après l’accomplissement des préliminaires nécessaires.

L’égalité dans la souffrance et dans l’endurance a créé des droits égaux à l’expression des aspiration publiques. Le Gouvernement proposera aux Chambres, dans un accord patriotique, les anciennes barrières et de réaliser la consultation nationale sur la base du suffrage égal pour tous les homes dès l’âge de la maturité requise pour l’exercice des droits civils.

En attendant cette consultation, le Parlement sera appelé à voter une série de lois urgentes qui auront pour but de conjurer les effets immédiats de la guerre, spécialement pour assurer le rapatriement rapide de tous ceux que des causes diverses tiennent éloignés du sol patrial.

L’administration du Pays, bouleversée pendant la longue occupation, doit être reconstituée avec un élan digne de celui dont nos soldats faisaient preuve dans les heures critiques. Cette grande œuvre nécessitera la collaboration — à côté des ministres et de leur département — de commissions gouvernementales de techniciens ou de spécialistes recrutés notamment parmi les chefs de notre industrie et de la finance et au sein de la classe ouvrière. De cette coopération étroite des forces vives de la Nation, le Pays peut attendre le plein essor de sa vitalité et de son expansion économique extérieure. Avec le concours de ces conseillers d’État, les ministres compétentes assureront, à la classe ouvrière si éprouvée, les conditions nécessaires à son développement physique, moral et intellectuel, l’observation des principes d’une hygiène sociale bien comprise et des mesures efficaces pour la mettre à l’abri du fléau de l’alcoolisme. La pratique de la religion, qui a été pour les croyants un grand réconfort aux jours des épreuves douloureuses, n’a jamais été dns l’armée un obstacle à la camaraderie ; comment dès lors des divergences dans ce domaine pourraient-elles être une source de divisions dans la vie civile et politique ? Les lois et leur exécution doivent concourir à faire de ces principes une réalité.

La tâche si complexe du ravitaillement du Pays pendant la guerre qui, au milieu des difficultés de l’heure, a pu être réalisée grâce aux précieux appui des États-Unis, de l’Espagne et des Pays-Bas, devra être poursuivie avec le concours des organismes qui en ont assumé la charge et qui voudront bien continuer au Gouvernement leurs services si dévoués et si éclairés en se rattachant au Ministère de l’Industrie et du Travail. De même le Comptoir national d’achat, qui fonctionne sous le contrôle de l’État et qui est rattaché au Ministère des Affaires Économiques, devra poursuivre son activité en vue du réoutillage de l’industrie et du réapprovisionnement en matières premières.

Dans un intérêt collectif, les dommages et les destructions sans précédent causés par la guerre aux particuliers appelleront une réparation intégrale et rapide. Les effets de ces ravages ont démontré combien tout se tient dans la vie économique ; l’usine est aux ouvriers ce que les ouvriers sont aux commerçants et ce que ceux-ci sont aux professions libérales.

La ruine d’un rouage suffit à atrophier tous les autres. Cette solidarité impose une alliance loyale du Capital et du Travail, alliance de concours et d’efforts avec répartition équitable et méthodique du fruit de ces efforts communs pour mettre un frein à des luttes qui, par leur âpreté même, desservent les intérêts des parties.

Lorsque le législateur sera sollicité de sanctionner ces coalitions d’intérêts, notamment en vue de faciliter la concurrence sur les marchés étrangers, le Gouvernement veillera à assurer en même temps et par les mêmes sanctions, notamment par la liberté syndicale, l’équilibre des intérêts patronaux et ouvriers qui pourraient être en dissidence.

La nécessité d’une union féconde exige la collaboration sincère de tous les enfants d’une même patrie sans distinction d’origine et de langues ; dans ce domaine des langues l’égalité la plus stricte et la justice la plus absolue présideront à l’élaboration des projets que le gouvernement soumettra à la représentation nationale. Ainsi se réalisera un accord destiné à perpétuer l’unité et l’indivisibilité de la Patrie telle qu’elle s’est affirmée pendant la guerre par le sacrifice de tant de sang. Un respect réciproque des intérêts des Flamands et des Wallons doit imprégner l’Administration, donner à chacun la certitude d’être compris en sa langue et lui assurer son plein développement intellectuel, notamment dans l’enseignement supérieur.

Que le fonctionnaire, le magistrat, l’officier doivent connaître la langue de leurs administrés est une règle d’équité élémentaire. L’intérêt même du Pays comporte que chacune de nos deux populations puisse, dans sa langue, développer pleinement sa personnalité, son originalité, ses dons intellectuels et ses facultés d’art. Le Gouvernement proposera au Parlement de créer dès à présent les assises d’une Université flamande à Gand, sauf à réserver aux Chambres qui suivront la consultation électorale le soin d’en régler les modalités définitives.

Les menées de ceux qui, à l’heure poignante où l’existence et l’avenir du Pays étaient en question, avaient pour but de consommer sa ruine ne peuvent faire l’objet d’une amnistie ; les populations flamandes ont déjà elles-mêmes flétri ces menées, mais les coupables devront subir les rigueurs d’une juste répression. La suspension du fonctionnement de la Justice imposée au Pouvoir judiciaire pendant la dure période l’occupation a dû provoquer un arriéré considérable que le bouleversement des affaires semble devoir accentuer. Ces événements font sonner l’heure de réformes profondes dans l’organisation judiciaire, réformes qui, depuis longtemps, étaient dans le vœu des juristes et des justiciables.

Messieurs,

Par sa constance, son stoïcisme, l’héroïsme de son armée et de son peuple, la Belgique a conquis les sympathies et l’admiration du monde. Elle est devenue à ses yeux, dès les premiers jours de la crise tragique où elle a été jetée, l’expression sacrée de la cause du Droit.

Invariablement fidèle à ses devoirs et injustement attaquée, elle a pris les armes pour défendre son honneur et son indépendance. Elle sort de la lutter meurtrie, mais fière et couronnée de gloire. La Belgique victorieuse et affranchie de la neutralité que lui imposaient des traités dont la guerre a ébranlé les fondements ; jouira d’une complète indépendance. Ces traités, qui déterminaient sa position en Europe, ne l’ont pas protégée contre le plus criminel attentat. Ils ne peuvent survivre à la crise dont le Pays a été la victime. La Belgique, rétablie dans tous ses droits, réglera ses destinées suivant ses besoins et ses aspirations en pleine souveraineté. Elle devra trouver, dans son nouveau statut, des garanties qui la mettront à l’abri du péril de futures agressions. Elle prendra la place qui convient à sa dignité et à son rang dans l’ordre international qui s’annonce, fondé sur la justice.

L’invasion et l’occupation étrangères ont infligé au Pays, à ses populations et à leurs biens, à son industrie, à son commerce et à son agriculture d’immenses dommages dont la réparation complète lui est due par l’ennemi.

Dès le début des hostilités, la Belgique, en exécution de son devoir international, tenta d’éviter que la guerre s’étendit au territoire du bassin conventionnel du Congo. Ce fut en vain. Ici encore l’agression de l’Allemagne nous imposa l’obligation de combattre. Notre armée coloniale fit tout son devoir dans des circonstances souvent très difficiles. Les événements de la guerre d’Afrique, le loyalisme des populations indigènes, les progrès accomplis ont créé entre la Belgique et le Congo d’indestructibles liens. Ainsi que la Belgique l’a solennellement et spontanément proclamé lors de la reprise du Congo, la protection et le bien-être des indigènes demeureront le premier de nos soucis, comme ils sont du reste la condition nécessaire du développement de la colonie ; et nous sommes résolus à nous imposer tous les sacrifices nécessaires pour poursuivre et remplir notre mission civilisatrice en Afrique. La Nation s’attachera à multiplier dans la colonie les moyens de transport condition essentielle de la mise en valeur de ses immenses richesses naturelles. Elle considère son domaine colonial comme partie intégrante du pays et comme un élément essentiel de son relèvement et de sa grandeur future. L’opinion publique, trop indifférente autrefois à la vie du dehors, s’absorbait dans la discussion des problèmes internes. Instruite par l’expérience consciente de la position acquise par la Belgique dans le monde, elle s’intéressera désormais, avec une vigilance patriotique, aux questions extérieures et donnera ainsi un appui solide à l’action gouvernementale.

Les puissantes amitiés qui ont entouré la Belgique lui resteront fidèles, j’en ai l’assurance, dans la paix comme elles l’ont été dans les épreuves de la guerre. Elles aideront le pays à reconstituer son outillage et ses approvisionnements et à restaurer sa vie économiques. La Belgique devra, par ses conventions commerciales avec les grands pays alliés, obtenir d’eux l’accès large et facile de débouchés nouveaux et assurer l’avenir du port d’Anvers.

La Nation rend un hommage éclatant et unanime à tous les pays alliés et associés qui, avec elle, ont mené jusqu’à la victoire cette guerre héroïque pour la défende du Droit et de la Liberté : à la France et l’Empire britannique, à leurs soldats et leurs marins dont les exploits ont fait passer dans le monde des frissons d’admiration ; à la nation américaine, qui a sauvé la Belgique de la famine et dont les fils ont traversé l’océan pour mettre la force au service de la Justice ; à l’Italie, où notre cause a suscité de si ardentes sympathies ; au Japon, à la Serbie qui a tant souffert et lutté.

La communauté des sacrifices, des souffrances et des espérances a cimenté entre eux et nous une amitié et une solidarité morale que le temps n’affaiblira pas.

Messieurs,

Parmi les grandes leçons de cette guerre, il n’en est pas de plus saisissante que le désordre politique et social de nations autrefois prospères. L’ordre est à la base de la vie sociale ; sans lui celle-ci ne peut se développer. Mais l’ordre féconde ne consiste pas dans une soumission forcée ni dans les effets d’une contrainte extérieure ; il doit être dans l’accord commun des cœurs et des volontés. C’est ainsi que l’esprit de fraternité et d’entente apparaît comme un devoir civique au même titre que le souci du maintien de l’ordre.

À l’œuvre donc, Messieurs ! Que Dieu vous soit en aide pour faire de la Belgique une Patrie de plus en plus unie, de plus en plus digne d’être chérie par ses enfants.