Discours du général Gouraud à Alep le 28 juin 1922

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Discours



Discours du général Gouraud à Alep le 28 juin 1922.

Messieurs les Délégués des États,

Vous êtes arrivés hier des diverses parties de la Syrie et la cité d’Alep s’honore, cette année, de vous accueillir. Ce n’est pas sans émotion que le Représentant de la France voit assemblés ici les hommes éminents que chacun des États délègue en ce jour et je vous prie de rapporter à votre retour à vos belles et vaillantes populations, nos souhaits les plus chaleureux et de leur exprimer mon vif désir que j’ai de défendre leurs intérêts et de travailler à réaliser leur bonheur.

Vous leur direz aussi que je tiens à les féliciter car, depuis un an et demi, la vie publique se développe dans les États dans les conditions de rapidité qui ont surpris aussi bien ceux qui ont été appelés à le constater que vos Conseillers eux-mêmes. L’administration, les Services publics, ont atteint partout un degré de développement qui était inespéré aux heures douloureuses où ce pays était livré aux agitations et aux bandes.

La France, la Puissance Mandataire, devait, en effet, vous donner d’abord la sécurité ; elle l’a fait et c’est au sang généreusement versé par ses soldats que vous devez aujourd’hui de vaquer en toute tranquillité à vos affaires personnelles.

Mais elle devait faire plus, il lui appartient en effet, conformément à la lourde et noble tâche qu’elle a assumée, de vous apporter ses conseils et son appui dans tous les domaines de la vie publique. C’est dans cet ordre d’idées un acte de haute et bienfaisante portée que son Représentant a conscience d’accomplir en ce moment.

Vous n’avez pas oublié qu’il y a un an exactement, j’annonçais à Alep après l’avoir fait à Damas, qu’une fédération des États de Syrie serait constituée. Des circonstances diverses, mon séjour en France où m’appelait la défense de vos intérêts en ont retardé la réalisation, qui est officielle aujourd’hui.

Je sais que la Fédération n’a pas été partout accueillie dans les mêmes sentiments. Il est possible, d’autre part, que l’arrêté qui l’a créée ait été inexactement traduit et rapporté.

[Lecture de l’Arrêté]

Et maintenant, permettez-moi de vous résumer en peu de mots l’esprit de la Fédération et sa portée.

Il suffit d’un moment de réflexion pour comprendre que la Fédération répond à d’impérieuses raisons politiques et économiques. Jusqu’ici la Syrie n’a guère été qu’une expression géographique : elle doit maintenant prendre une existence de droit. Elle doit, dans l’ensemble des nations, devenir une personne morale. Cela n’est possible que s’il lui est donné un organe gouvernemental commun, à côté des Gouvernements des États autonomes qui la composent et continueront à la composer.

Le Haut-Commissariat de la République Française ne pouvait tenir lieu que provisoirement de cet organe commun. Représentant de la Puissance Mandataire, il doit se juxtaposer, se superposer aux Gouvernements locaux et non se substituer à eux ni prendre leur place. La Syrie qui doit exister en droit international, la Syrie qui sera mentionnée dans le traité définitif que nous verrons, je l’espère, bientôt intervenir entre les Alliés et la Turquie aidée des bons offices de la France, ne peut exister dans la réalité vivante sans la Fédération.

Celle-ci qui répond ainsi à une nécessité politique et morale présente en outre pour vos États une incontestable utilité pratique. La vie économique des pays Syriens serait singulièrement gênée s’ils n’avaient, en un certain nombre de matières, l’unité de Législation, qui ne se réaliserait que malaisément sans des délibérations prises en commun. De là l’inscription dans l’arrêté de l’unité de Législation, dans un certain nombre de matières qui seront de la compétence de votre conseil. Vous remarquerez que cette compétence couvrira tout le domaine des lois réglant les contrats, le commerce, la propriété foncière, c’est-à-dire que tout ce qui constitue les éléments de cette vie économique que nous devons tous nous efforcer de faciliter et qu’un des premiers soucis du mandat français est de faire aussi riche, aussi intense que le permettront les circonstances générales et les ressources propres du pays. À ces matières est ajouté le code pénal : il y a tout avantage à maintenir uniformes les règles de la répression d’infractions, dont un très grand nombre portent précisément sur le respect des contrats qu’il est nécessaire de soumettre à une Législation unique. À ceux qui trouveraient que cette première charte des pouvoirs fédéraux étend trop, en matière de législation, le domaine fédéral, je dois faire observer que sur ce point rien n’est innové : à l’heure actuelle vos États sont soumis à une législation unique, celle des codes ottomans. Voudrait-on revenir sur cette situation et, lorsqu’il faudra reviser sur tel ou tel point les lois Ottomanes, le faire autrement à Alep qu’à Damas ou qu’à Lattaquieh et substituer ainsi le morcellement à l’unité législative qui existe aujourd’hui ? Poser une telle question c’est du même coup dicter la réponse : personne ne peut vouloir un changement qui serait une régression qu’aucun intérêt moral ni matériel ne demande.

En dehors de l’objet essentiel que je viens de montrer, la fédération peut encore être très utile à vos États. Il est des travaux publics qui dépassent le territoire d’un seul d’entre eux et dont l’étude, la décision, le paiement, sinon l’exécution proprement dite, gagneront à se faire en commun, c’est-à-dire sous forme fédérale. Il est des institutions qu’on ne peut concevoir que communes, comme la Cour de Cassation, dès maintenant entretenue à frais communs par les États de Damas et d’Alep et qui doit devenir un organe fédéral. D’autres institutions seraient créées et gérées plus économiquement, rendraient des services plus efficaces pour une moindre dépense si elles sont communes, fédérales, que si elles se répètent et pour ainsi dire se dispersent dans tous les États : telle École technique, tel établissement scientifique, hospitalier, pénitentiaire, nécessaire à tous, pourra être entretenu avec moins d’argent et plus de profit par la Fédération que par les États isolés. Je n’ai aucune indication de détail à vous donner à cet égard : lorsque s’ouvrira la session qui commencera vos travaux pratiques, vous reviendrez avec les propositions que pourront formuler vos États en ce qui concerne les institutions qu’il y aurait intérêt à rendre fédérales : le Conseil et je dirai l’ami qu’est pour vous le Représentant de la France se borne à vous rappeler cette vérité que la coopération, qui donne aux individus plus de résultats pour la même dépense, peut être aussi féconde dans les relations entre États.

Je ne puis, Messieurs les Délégués, énumérer tous les cas où les États peuvent avoir intérêt à recourir à l’organe fédéral. C’est une énumération que personne même ne serait en état de faire et qui ne saurait résulter que, graduellement de vos futurs travaux. Est-ce à dire que la Fédération doive absorber les États, que l’autonomie de ceux-ci doive fondre et disparaître ? Jamais je n’ai eu une telle pensée. J’ai créé les États Syriens pour répondre aux vœux des populations et je n’ai eu à aucun moment à le regretter. Depuis bientôt deux ans ils n’ont cessé de manifester leur vitalité. Ils ont ce grand mérite de vivre, de fonctionner et nul ne vous conseille de quitter ce terrain solide pour vous lancer dans l’inconnu.

L’exercice des droits des États sont[sic] largement assuré par la manière même dont ils sont représentés dans le Conseil Fédéral et par la procédure selon laquelle les décisions de cette assemblée seront prises. Les organes fédéraux se bornent à une Direction des Travaux Publics dont l’action s’exercera de la manière qui vient d’être indiquée : à une direction des services civils à la fois instrument d’études des mesures à soumettre au conseil fédéral et organe de gestion des institutions que ce Conseil déciderait de créer aux frais et dans l’intérêt commun des États ; et à une Direction des Finances nécessaire pour gérer le budget qui est attribué à la Fédération par l’article 17. Vous noterez la liberté qui est donnée aux États de grossir le budget fédéral c’est-à-dire le budget des intérêts communs dans la mesure où leurs ressources particulières le permettront.

Je pense que mes paroles rassureront ceux qu’avait pu inquiéter l’institution nouvelle.

Non, Messieurs les Délégués des États, il ne s’agit pas de renverser la politique qui s’est heureusement développée depuis deux ans. Cette politique reste ferme dans sa ligne : elle ne dévie pas, elle s’achève. L’édifice qui a commencé à s’élever sur le sol syrien n’est pas altéré : il reçoit son Gouvernement. Rien n’est changé à ses bases. Celles-ci restent les États que vous représentez.

Dans vos travaux vous ne perdrez pas de vue l’exemple de la Suisse qui a su conserver l’autonomie de ses cantons et en même temps donner à son organe fédéral une force qui lui a permis de faire respecter l’intégrité de son territoire alors qu’il eût dû être pour ses voisins un objet de convoitises.

L’institution créée aujourd’hui va vous être confiée. Vous y serez aidés des conseils de la puissance qui a la haute mission de guider l’organisation de la Syrie. Vous aurez à revenir dans quelques mois pour commencer vos travaux pratiques. Mais avant de vous séparer, vous avez une décision à prendre. Votre Conseil et votre Fédération doivent avoir un Président. Il sera élu pour une année, de manière à permettre la représentation successive de vos États dans cette haute fonction. Sa désignation est immédiatement nécessaire pour qu’il pourvoie aux emplois fédéraux, pour qu’il prépare le premier budget fédéral, et aussi pour qu’il représente, dès demain, la personne morale de la Fédération.

Messieurs, je fais appel en terminant à vos qualités d’esprit et de caractère, à votre sens des intérêts de l’État. Vous représenterez au Conseil les intérêts particuliers des États qui vous ont délégués, mais vous y représenterez aussi, c’est votre devoir, les intérêts généraux de la Syrie.

Confiant que vous avez conscience de votre haute mission qui sera l’objet des regards de vos voisins comme de vos compatriotes, je vous adresse mes vœux sincères et affectueux dans l’œuvre que vous allez accomplir pour le bien de tous, guidés par le Président qui aura l’honneur d’être élu par vous demain.

Général Gouraud