Discours prononcé dans l'Académie Française le jeudi 21 février 1782, à la réception de M. Le Marquis de Condorcet.

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Œuvres de Condorcet
Didot (Tome 1pp. 389-415).

DISCOURS

PRONONCE

DANS L’ACADÉMIE FRANÇAISE,

LE JEUDI 21 FÉVRIER 1782,

À la réception de M. le marquis de Condorcet

Messieurs,

L’honneur d’être admis parmi vous doit sans doute réveiller les illusions de l’amour-propre dans l’homme de lettres qui regarde cet honneur comme le prix de ses talents ; mais une adoption si glorieuse ne peut exciter en moi que le sentiment de la reconnaissance. Je sais combien vos justes égards pour l’illustre compagnie qui m’a honoré du titre de son interprète, ont influé sur vos suffrages : en m’admettant dans vos assemblées particulières, vous avez voulu qu’il ne me manquât aucun moyen de répondre, d’une manière digne d’elle, à la confiance qu’elle daigne m’accorder. J’aime à devoir vos bontés au même sentiment d’amour pour les sciences, qui vous fait décerner un éloge public à la mémoire du plus célèbre de mes prédécesseurs, dans une carrière où je marche si loin de lui. Vous avez cru qu’un philosophe qui, sans avoir enrichi les sciences d’aucune découverte, a contribué peut-être à leurs progrès autant que les génies les plus féconds, devait avoir part aux mêmes honneurs ; et vous avez traité Fontenelle comme Descartes, parce que Fontenelle a rendu communes et populaires les vérités que Descartes n’avait révélées qu’aux sages.

Cette union entre les sciences et les lettres, dont vous cherchez, Messieurs, à resserrer les liens, est un des caractères qui devaient distinguer ce siècle, où, pour la première fois, le système général des principes de nos connaissances a été développé ; où la méthode de découvrir la vérité a été réduite en art, et, pour ainsi dire, en formules ; où la raison a enfin reconnu la route qu’elle doit suivre, et saisi le fil qui l’empêchera de s’égarer. Ces vérités premières, ces méthodes répandues chez toutes les nations et portées dans les deux mondes, ne peuvent plus s’anéantir ; le genre humain ne reverra plus ces alternatives d’obscurité et de lumière auxquelles on a cru longtemps que la nature l’avait éternellement condamné. Il n’est plus au pouvoir des hommes d’éteindre le flambeau allumé par le génie ; et une révolution dans le globe pourrait seule y ramener les ténèbres.

Placés à cette heureuse époque, et témoins des derniers efforts de l’ignorance et de l’erreur, nous avons vu la raison sortir victorieuse de cette lutte si longue, si pénible, et nous pouvons nous écrier enfin : La vérité a vaincu ; le genre humain est sauvé ! Chaque siècle ajoutera de nouvelles lumières à celles du siècle qui l’aura précédé ; et ces progrès, que rien désormais ne peut arrêter ni suspendre, n’auront d’autres bornes que celles de la durée de l’univers.

Cependant n’est-il pas un terme où les limites naturelles de notre esprit rendraient tout progrès impossible ? Non, Messieurs : à mesure que les lumières s’accroissent, les méthodes d’instruire se perfectionnent ; l’esprit humain semble s’agrandir, et ses limites se reculer. Un jeune homme, au sortir de nos écoles, réunit plus de connaissances réelles que n’ont pu en acquérir, par de longs travaux, les plus grands génies, je ne dis pas de l’antiquité, mais même du dix-septième siècle. Des méthodes toujours plus étendues se succèdent, et rassemblent, dans un court espace, toutes les vérités dont la découverte avait occupé les hommes de génie d’un siècle entier. Dans tous les temps, l’esprit humain verra devant lui un espace toujours infini ; mais celui qu’à chaque instant il laisse derrière soi, celui qui le sépare des temps de son enfance, s’accroîtra sans cesse.

Toute découverte dans les sciences est un bienfait pour l’humanité ; aucun système de vérités n’est stérile. Nous avons recueilli le fruit des travaux de nos pères : gardons-nous de croire que ceux de nos contemporains puissent rester inutiles, et jouissons d’avance du bonheur qu’ils répandront un jour sur nos neveux, comme un père voit avec plaisir croître et s’élever l’arbre dont l’ombrage doit s’étendre sur sa postérité.

Il me serait facile de confirmer cette vérité. Témoin nécessaire du progrès des sciences, je vois chaque année, chaque mois, chaque jour, pour ainsi dire, marqués également par une découverte nouvelle et par une invention utile. Ce spectacle, à la fois sublime et consolant, est devenu l’habitude de ma vie et une partie de mon bonheur. Ces sciences, presque créées de nos jours, dont l’objet est l’homme même, dont le but direct est le bonheur de l’homme, n’auront pas une marche moins sûre que celle des sciences physiques ; et cette idée si douce, que nos neveux nous surpasseront en sagesse comme en lumières, n’est plus une illusion.

En méditant sur la nature des sciences morales, on ne peut, en effet, s’empêcher de voir qu’appuyées comme les sciences physiques sur l’observation des faits, elles doivent suivre la même méthode, acquérir une langue également exacte et précise, atteindre au même degré de certitude. Tout serait égal entre elles pour un être qui, étranger à notre espèce, étudierait la société humaine comme nous étudions celle des castors ou des abeilles. Mais ici, l’observateur fait partie lui-même de la société qu’il observe, et la vérité ne peut avoir que des juges ou prévenus ou séduits.

La marche des sciences morales sera donc plus lente que celle des sciences physiques ; et nous ne devons pas être étonnés si les principes sur lesquels elles sont établies ont besoin de forcer, pour ainsi dire, les esprits à les recevoir, tandis qu’en physique ils courent au-devant des vérités, et souvent même des erreurs nouvelles. Mais pendant que, dans les sciences morales, l’opinion encore incertaine semble quelquefois retourner sur ses pas et s’attacher au mêmes erreurs qu’elle avait abjurées, les sages s’occupent loin d’elle à enrichir par d’heureuses découvertes le système des connaissances humaines ; la voix de la raison se fait entendre aux hommes éclairés ; elle instruit les enfants dont les pères l’ont méconnue, et elle assure le bonheur de la génération qui n’existe point encore.

Grâce à l’imprimerie, cet art conservateur de la raison humaine, un principe utile au bonheur public a-t-il été découvert, il devient en un instant le patrimoine de toutes les nations. En vain s’obstinerait-on à rejeter une vérité nouvelle, déposée dans les livres : elle survit aux hommes qui l’ont dédaignée, et, dans le temps même où ils la croient anéantie, elle prépare en silence son empire sur les opinions.

Peut-être le progrès nécessaire des sciences physiques aurait-il suffi pour assurer le progrès des sciences morales, et nous préserver du retour de la barbarie.

L’union entre ces deux ordres de connaissances agrandit la sphère des sciences morales, et peut seule y donner aux faits cette exactitude, aux résultats cette précision, qui distinguent les vérités dignes d’entrer dans le système des sciences d’avec les simples aperçus de la raison. Elle rend à la fois les savants plus respectables, en rendant leurs spéculations plus directement utiles ; et les philosophes plus sages, en leur faisant prendre l’habitude de cette marche lente, mais assurée, à laquelle l’étude de la nature est assujettie, en leur apprenant à tout espérer du temps, dont l’effet infaillible est d’amener et les révolutions heureuses, et les grandes découvertes.

Mais puisqu’il est impossible de contester le progrès général de toutes les sciences, pourquoi une voix puissante s’élève-t-elle pour attaquer leur utilité ? Depuis les temps les plus reculés, chaque siècle s’accuse d’être plus corrompu que ceux qui l’ont précédé. L’opinion que la nature humaine dégénère et se dégrade sans cesse, semble avoir été l’opinion commune de tous les âges du monde ; elle ose encore se reproduire parmi nous, et, dans ce siècle même, l’éloquence a plus d’une fois employé, pour la défendre, son art et ses prestiges.

Parmi ces détracteurs de notre siècle dont il ne s’agit point ici d’approfondir ou de dévoiler les motifs, je m’adresserai seulement à ces hommes vertueux, qui méprisent le siècle où ils vivent, parce que leur âme est plus blessée du spectacle des maux qu’ils voient que du récit des maux passés, et qui s’irritent contre leurs contemporains par l’excès même de l’intérêt qu’ils prennent à leur bonheur : s’ils semblent prévoir des maux plus grands encore pour la postérité, c’est par la seule crainte d’indocile aux leçons des sages, elle sache ne point prévenir le malheur qui la menace.

Je leur dirai : Ne m’accusez pas d’être insensible aux maux de l’humanité ; je sais que ses blessures saignent encore ; que, partout, le joug de l’ignorance pèse encore sur elle ; que, partout où l’homme de bien jette les yeux, le malheur et le crime viennent contrister sa vue et briser son cœur. L’ignorance et l'erreur respirent encore, il est vrai : mais ces monstres, les plus redoutables ennemis du bonheur de l'homme, traînent avec eux le trait mortel qui les a frappés, et leurs cris mêmes, qui vous effrayent, ne font que prouver combien les coups qu’ils ont reçus étaient sûrs et terribles.

Vous nous croyez dégénérés, parce que l’austérité de nos pères a fait place à cette douceur qui se mêle à nos vertus comme à nos vices, et qui vous paraît ressembler trop à la faiblesse ! Mais la vertu n’a besoin de s’élever au-dessus de la nature que lorsqu’elle lutte à la fois contre les passions et l’ignorance. Songez que les lumières rendent les vertus faciles ; que l’amour du bien général, et même le courage de s’y dévouer, est, pour ainsi dire, l’état habituel de l’homme éclairé. Dans l’homme ignorant, la justice n’est qu’une passion incompatible peut-être avec la douceur ; dans l’homme instruit, elle n’est que l’humanité même, soumise aux lois de la raison. Le projet de rendre tous les hommes vertueux est chimérique : mais pourquoi ne verrait-on pas un jour les lumières, jointes au génie, créer pour des générations plus heureuses une méthode d’éducation, un système de lois qui rendraient presque inutile le courage de la vertu ? Dirigé par ces institutions salutaires, l’homme n’aurait besoin que d’écouter la voix de son cœur et celle de sa raison, pour remplir par un penchant naturel les mêmes devoirs qui lui coûtent aujourd’hui des efforts et des sacrifices : ainsi l’on voit, à l’aide de ces machines, prodiges du génie dans les arts, un ouvrier exécuter, sans intelligence et sans adresse, des chefs-d’œuvre que l’industrie humaine, abandonnée à ses propres forces, n’eût jamais égalés.

Cette même douceur que vous nous reprochez, c’est elle qui a rendu les guerres plus rares et moins désastreuses, qui a mis au rang des crimes cette fureur des conquêtes, si longtemps décorée du nom d’héroïsme. C’est à elle enfin que nous devons la certitude consolante de ne revoir jamais ni ces ligues de factieux, plus funestes encore au bonheur des citoyens qu’au repos des princes, ni ces massacres, ces proscriptions des peuples, qui ont souillé les annales du genre humain.

Daignez comparer votre siècle à ceux qui l’ont précédé : tâchez de le voir avec les yeux de la postérité, et de le juger comme l’histoire. Vous verrez, dans ces âges dont vous regrettez les vertus, une corruption plus grossière s’unir dans les mœurs avec la férocité, une avidité plus basse se montrer avec plus d’audace ; des vices, presque inconnus aujourd’hui, former le caractère et les mœurs des nations entières, et souvent même le crime compté au nombre des actions communes et journalières.

Les jugements des historiens sont peut-être les preuves les moins suspectes des principes et des mœurs du temps où ils ont écrit. Consultez ceux des siècles passés : voyez à quelles barbaries, à quelles injustices ils ont prodigué des éloges, lors même que la crainte ou l’intérêt ne pouvaient plus les dicter. Observez, dans les détails de leur vie, les hommes dont nos pères ont célébré les vertus, et dont les panégyriques retentissent encore autour de nous ; vous en trouverez peu à qui nous ne puissions reprocher des actions que, de nos jours, le mépris public eût flétries d’un opprobre ineffaçable.

Vous-mêmes cependant vous les comptez parmi les hommes vertueux. Eh ! n’est-ce pas avouer que leurs vices furent de leur siècle ; que, pour les rendre justes, il eût suffi de les éclairer ? Plaignez-les donc avec nous d’avoir vécu dans ces temps d’ignorance où l’homme de bien, qui ne pouvait trouver dans une raison grossière encore des principes immuables et sûrs, était forcé de prendre pour guide l’opinion de son siècle, et de borner sa vertu à s’interdire, même dans le secret, les actions que cette opinion avait placées au rang des crimes.

Voyez maintenant, d’un bout de l’Europe à l’autre, les hommes éclairés réunir tous leurs efforts pour le bien de l’humanité, et tourner vers cet objet seul toutes leurs forces avec un courage et un concert dont aucun siècle n’a donné l’exemple. L’usage barbare de la torture est presque aboli ; la voix publique, cette voix si impérieuse lorsque l’humanité l’inspire et qu’elle est dirigée par la raison, demande d’autres réformes dans cette partie des lois, et elle les obtiendra de la justice des souverains.

L’Américain, en rompant ses chaînes, s’est imposé le devoir de briser celles de ses esclaves ; et, de tous les peuples libres, il a le premier appelé tout ce qui cultivait la même terre, aux mêmes droits et à la même liberté. La souveraine du Portugal, en gémissant de ne pouvoir imiter en tout ce grand exemple, a ordonné du moins que dans ses vastes États l’homme ne naîtrait plus esclave. Tout semble annoncer que la servitude des nègres, ce reste odieux de la politique barbare du seizième siècle, cessera bientôt de déshonorer le nôtre.

Cet autre esclavage, qui jadis a privé du droit de propriété presque tous les hommes de l’Europe, s’éteint peu à peu dans les pays où la rudesse des mœurs et la faiblesse des gouvernements l’avaient conservé : ce fruit de l’anarchie disparaît avec elle ; et la puissance publique, plus unie et plus forte, a chassé devant elle la foule des oppresseurs.

Les infortunés, que la privation de ce sens qui lie l’homme à ses semblables condamnait à l’imbécillité et à une solitude douloureuse, ont trouvé une ressource inespérée dans l’heureuse application de l’analyse métaphysique à l’art du langage ; replacés au rang des hommes et des citoyens utiles, ils deviennent un monument touchant et immortel du génie philosophique qui caractérise notre siècle.

Des secours, dirigés par un art bienfaisant et sûr, ont rendu à la vie des milliers d’hommes livrés à une mort apparente, et que l’ignorance eût plongés vivants dans le tombeau. Des sociétés de savants, respectables par leur zèle et par leurs lumières, veillent sur la santé du peuple et sur la conservation des animaux nécessaires à sa subsistance. La bienfaisance des monarques a égalé, surpassé même, dans ces institutions paternelles, ce que l’esprit public a inspiré dans les constitutions populaires.

La voix de l’humanité a osé se faire entendre même au milieu du tumulte de la guerre ; et le vaisseau de Cook, respecté sur les mers, a prouvé que la France regarde les lumières comme le bien commun des nations. Déjà l’on voit s’abaisser ou s’ouvrir ces barrières qui gênaient le commerce des différents peuples. Nuisibles, surtout, à celui qui les élève, elles ne servaient qu’à fomenter les haines nationales et à corrompre les mœurs, par la contradiction nécessaire qu’elles font naître entre l’espérance d’un gain facile et le devoir, entre l’opinion du peuple et celle de la loi. Plusieurs souverains ont enfin reconnu que le véritable intérêt d’une nation n’est jamais séparé de l’intérêt général du genre humain, et que la nature n’a pu vouloir fonder le bonheur d’un peuple sur le malheur de ses voisins, ni opposer l’une à l’autre deux vertus qu’elle inspire également ; l’amour de la patrie et celui de l’humanité. Ils ont senti que la véritable grandeur d’un prince se mesure sur la félicité de son peuple. Législateurs plutôt que monarques, ils ont fait du pouvoir absolu l’organe pur et sacré d’une raison éclairée et bienfaisante.

Qu’il est doux à la France de voir son jeune roi donner au monde le spectacle d’un souverain qui, dans ses premières lois, a montré le désir de rendre à ses sujets cette liberté personnelle, cette propriété libre, ces droits primitifs que l’homme tient de la nature, et que toute constitution doit lui conserver ; d’un souverain, dont la première alliance politique est une protection généreuse accordée à ce peuple si nouveau et déjà si célèbre, que l’oppression forçait à chercher un asile dans la liberté, dont enfin la première guerre n’a eu pour objet que l’égalité des nations, l’indépendance des mers, et le maintien ou plutôt l’établissement d’un code qui manquait à la sûreté du commerce et au repos de l’Europe !

C’est au milieu de cette guerre, entreprise pour une cause si nouvelle dans les annales du monde, que le destin de la France accorde à nos vœux un petit-fis de Henri IV et de Léopold de Lorraine, les deux princes de l’histoire moderne dont les noms ont été les plus chers à leurs peuples. Entouré d’exemples domestiques, placé dans le siècle le plus éclairé, au milieu de la nation où la lumière plus vive est aussi plus également répandue, il croîtra pour le bonheur de cette nation même ; il sera le bienfaiteur d’un siècle moins infecté encore que le nôtre des restes de la barbarie. Ne craignez pour lui, ni les séductions, ni l’orgueil du pouvoir absolu : élevé sous les yeux d’une mère en qui les grâces simples et naturelles tempèrent la majesté du trône, il apprendra d’elle à préférer, aux respects qu’on doit à la puissance, ces hommages volontaires que le cœur aime à rendre à la bonté ; comme elle, il ne se souviendra de sa grandeur que pour pardonner les injures, soulager l’infortune, et protéger l’innocence calomniée, lorsque le mensonge est dans toutes les bouches, et que la crainte a laissé la vérité sans défenseurs. C’est pour les rois dépourvus de lumières que l’ivresse du pouvoir est dangereuse. Aux yeux d’un prince éclairé, qu’est-ce donc que la puissance souveraine, sinon un devoir immense, pénible même, lorsque le sentiment du bien qu’il a fait ne vient pas le consoler ? Peut-être le courage de la vertu est-il moins nécessaire aux rois qu’un esprit juste et les lumières. Dans tous les hommes, l’ignorance est la source la plus féconde de leurs vices : mais c’est surtout pour les hommes revêtus d’un pouvoir suprême que cette vérité est incontestable ; c’est pour eux surtout qu’il est vrai que l’intérêt personnel et la justice, leur bonheur et celui de leurs concitoyens, sont liés par une chaîne indissoluble. Eux seuls peuvent opposer aux faibles intérêts de leurs passions, et l’opinion de l’univers, dont l’œil inquiet et sévère les observe et les juge, et la destinée de tout un peuple attachée à un instant d’égarement ou de faiblesse.

Parmi les philosophes qui ont regardé le progrès des lumières comme le seul fondement sur lequel le genre humain pût appuyer l’espérance d’un bonheur universel et durable, plusieurs ont cru que ces mêmes progrès pouvaient nuire à ceux des lettres et des arts ; que l’éloquence et la poésie languiraient dans une nation occupée de sciences, de philosophie et de politique.

Cependant les principes des arts sont le fruit de l’observation et de l’expérience ; ils doivent donc se perfectionner, à mesure que l’on apprend à observer avec plus de méthode, de précision et de finesse.

Les hommes, en s’éclairant, acquièrent plus d’idées, et ces idées sont plus justes ; les nuances qui séparent les objets deviennent à la fois plus fines et plus distinctes. Les langues doivent donc alors se perfectionner et s’enrichir ; car leur véritable richesse ne consiste pas dans le nombre des mots qu’elles emploient, mais dans l’abondance de ceux qui expriment avec précision des idées claires. Elles seront, il est vrai, moins hardies et moins figurées. L’orateur qui ne demande que des applaudissements, ou qui cherche à séduire, pourra se plaindre de l’austérité ou de la sécheresse des langues ; mais elles offriront un instrument plus flexible et plus parfait à celui qui ne voudra qu’éclairer les hommes.

Les lumières doivent également influer sur le talent même ; elles l'étendent et l’agrandissent. Voyez Voltaire méditant un grand ouvrage : il rassemble autour de lui, et tout ce qu’une lecture immense lui a révélé des secrets de la nature, et les trésors qu’il a puisés dans l’histoire, et l’étude profonde qu’il a faite des opinions et des mœurs ; il semble n’oser lutter seul contre les difficultés de son sujet ; et s’il a été si grand, s’il est unique jusqu’ici dans l’histoire des lettres, c’est qu’il a joint à un désir immense de gloire une soif inépuisable de connaissances, et qu’il a su réunir sans cesse l’étude au travail, les lumières au génie.

La justesse de l’esprit s’accroît par la culture des sciences ; et elle est si nécessaire dans les arts, que ces hommes rares, en qui la justesse de l’esprit ne frappe pas moins que la supériorité du talent, sont les seuls qui aient été placés au premier rang par la voix unanime de tous les peuples. Cette justesse est peut-être même la seule qualité qui distingue le grand homme que nous admirons, de l’homme extraordinaire qui ne fait que nous étonner.

Instruits à ne mesurer notre estime que sur l’utilité réelle, nous ne regarderons plus les beaux-arts que comme des moyens dont la raison peut et doit se servir pour pénétrer dans les esprits et pour étendre ses conquêtes ; ces arts, soumis à des lois plus sévères, proscriront ces beautés de convention, fondées sur des erreurs antiques, sur des croyances populaires : mais ils les remplaceront par des beautés plus réelles, que l’austère vérité ne désavouera plus. Si des esprits frivoles croient voir dans ce changement la décadence des arts, le philosophe y reconnaîtra l’effet infaillible du perfectionnement de l’esprit humain. Nous y perdrons peut-être quelques vains plaisirs ; mais l’homme doit-il regretter les hochets de son enfance ?

Loin que les progrès de la raison soient contraires à la perfection des beaux-arts, si ces progrès pouvaient s’arrêter, si nous étions condamnés à ne savoir que ce qu’ont su nos pères, ces arts seraient bientôt anéantis : car, puisqu’ils sont fondés sur l’imitation, comment pourraient-ils ne pas s’arrêter, ne pas déchoir, si les objets qu’ils doivent peindre ne se multipliaient pas sans cesse ; si, toujours plus observés et mieux connus, ces objets ne présentaient pas au génie de nouvelles nuances, des combinaisons nouvelles ? Pourquoi le règne de l’éloquence et de la poésie a-t-il été si court dans la Grèce et dans Rome ? c’est que celui des sciences n’y a pas été prolongé. Leurs poètes, à qui la philosophie ne fournissait plus d’idées nouvelles, ne furent bientôt que des imitateurs faibles ou exagérés des anciens poètes ; leurs littérateurs ne surent que commenter, dans des phrases cadencées avec art, les maximes de l’académie ou du portique. L’empire des lettres sera plus durable parmi nous, parce que chaque âge, marqué par des vérités nouvelles, ouvrira au talent du poète ou de l’orateur de nouvelles sources de beautés. Ces grands phénomènes, qui ont frappé les regards des premiers hommes et réveillé le génie des premiers inventeurs des arts, n’offriraient à leurs successeurs que des peintures usées qu’il ne serait plus au pouvoir du talent d’animer ou de rajeunir, si les philosophes, en déchirant le voile dont les fables et les systèmes ont si longtemps couvert la vérité, n’avaient montré aux yeux des poètes un nouveau monde agrandi par leurs découvertes. Dans des siècles livrés à l’erreur, Ovide et Lucrèce ont embelli des couleurs de la poésie les systèmes de Pythagore et les rêves d’Épicure. La loi éternelle de la nature nous est-elle enfin révélée ? Voltaire saisit ses pinceaux ; il peint, avec la palette de Virgile, le tableau de l’univers tracé par le compas de Newton.

Aussi, Messieurs, avez-vous toujours combattu par vos ouvrages et par vos exemples cette opinion qui fait regarder le progrès des sciences comme un avant-coureur de la chute des beaux-arts, opinion qui en serait la satire la plus cruelle et un aveu de leur inutilité.

On vous a vus toujours appeler parmi vous les hommes que les sciences ont illustrés, et dont la culture des lettres épurait le goût et embellissait le génie. Le philosophe profond, à qui nous devons le tableau le plus éloquent des progrès de l’esprit humain ; le géomètre qui, déterminant le premier les lois suivant lesquelles les corps obéissent aux forces que la nature leur imprime, a résolu les problèmes les plus difficiles que Newton ait laissés à ses successeurs ; l’inventeur enfin d’un nouveau calcul, gloire que sans lui notre siècle eût enviée à celui qui l’a précédé, est devenu par vos suffrages l’organe d’une compagnie consacrée à la culture des lettres ; et vous l’avez souvent entendu instruire, intéresser vos assemblées par la lecture de ces éloges, où l’on voit cette justesse d’expression, que l’étude des sciences exactes rend naturelle, s’unir à une grâce, à une légèreté, à une finesse, dont l’écrivain qui aurait fait de la littérature son unique étude ne pourrait s’empêcher d’être jaloux.

L’académicien à qui j’ai l’honneur de succéder, devait une partie de ses succès et de sa réputation au bonheur qu’il eut d’avoir fortifié sa raison naissante par la culture des sciences mathématiques. Son père, proscrit en France comme calviniste, et excommunié en Suisse pour n’avoir pas été de l’avis de Calvin, avait renoncé pour toujours à des études dont il avait été deux fois le martyr : ce ne fut que dans le sein des sciences qu’il put trouver du repos sans désœuvrement, et de la gloire sans persécutions. Il destina son fils à suivre la même carrière. Ses premiers essais, qui annonçaient un digne successeur de son père, lui méritèrent les suffrages de l’Académie des sciences, mais des circonstances étrangères à son talent et à sa personne l’écartèrent d’une place à laquelle les vœux de cette compagnie l’avaient appelé. Il quitta la géométrie pour s’attacher au barreau, et il obtint sans peine la confiance du public et l’estime de ses confrères. Mais il ne put se résoudre à briller dans une carrière où, pour se conformer au goût qui dominait alors, il eût été obligé de substituer une éloquence verbeuse et ampoulée à cette éloquence simple et grave, la seule qui convienne à un orateur chargé, non d’émouvoir la multitude, mais de convaincre des magistrats. M. Saurin, fatigué d’occupations qui contrariaient son amour pour les lettres, espéra trouver, non plus de liberté, mais plus de loisir dans la maison d’un prince ; et il vit bientôt que ce n’était pas auprès des princes que la nature avait marqué sa place. Ce ne fut enfin qu’à l’âge de quarante-cinq ans qu’il lui fut permis de se livrer tout entier à la passion qui l’avait toujours entraîné vers la littérature.

Un caractère qui le portait à la méditation, une sensibilité réfléchie et profonde, déterminèrent son goût pour la tragédie ; et ses succès ont prouvé que son penchant ne l’avait point égaré. Des plans conçus avec sagesse, des pensées fortes, exprimées avec simplicité et avec énergie, des sentiments toujours naturels et vrais, des beautés vraiment tragiques, sans le mélange d’aucune de ces fautes qui prouvent que le poète n’a su ni approfondir assez son art, ni méditer assez son sujet, telles sont les qualités qui ont mérité aux tragédies de M. Saurin les applaudissements du public et l’estime des gens de lettres.

On admira dans Spartacus le caractère, neuf au théâtre, d’un héros généreux, armé pour venger l’univers opprimé par les Romains, et l’on applaudit avec transport à un grand nombre de vers qui, pour nous servir d’une expression consacrée par M. de Voltaire, étaient frappés sur l’enclume du grand Corneille.

Blanche eut un succès plus général encore : le poète y occupait l’âme d’intérêts plus chers à la plupart des spectateurs que la liberté du genre humain ; et ces vers :


Que pour le malheureux l’heure lentement fuit !
Qu’une nuit paraît longue à la douleur qui veille !


retentissent encore dans le cœur de tous les hommes sensibles qui ont connu le malheur.

Il est difficile qu’un philosophe qui vit dans la société ne soit pas tenté quelquefois de transporter sur la scène les travers dont il est le témoin. C’est un secret sûr pour les voir sans humeur et sans ennui.

M. Saurin succomba heureusement à cette tentation, et fit les Mœurs du temps, l'Anglomanie, le Mariage de Julie. Ces pièces ont le mérite rare de présenter les caractères, les ridicules tels qu’ils existent dans la société, et de les peindre d’après les originaux eux-mêmes, et non d’après les copies maniérées ou fausses que les romanciers en ont faites. On y reconnaît ce qu’on a vu cent fois sans l’avoir remarqué, et presque même ce que l’on a entendu dire. L’art du poète semble s’être borné à faire prononcer à ses personnages ce que, dans la société, on se contente de laisser entendre. À ces ouvrages M. Saurin fit succéder un drame, et eut la gloire, unique jusqu’ici, d’avoir laissé au théâtre des pièces dans chacun des trois genres qui partagent la scène française.

L’amour de la nouveauté a fait aux drames presque autant de partisans que le respect pour l’antiquité leur a donné d’ennemis ; et ce genre est célébré avec enthousiasme ou dénigré avec fureur, comme un des fruits de la philosophie moderne. Qu’il me soit permis, Messieurs, de soumettre à votre jugement quelques idées sur cette question qui partage encore la littérature ; vous daignerez sans doute accorder votre indulgence à un géomètre qui, pour la première fois, ose parler de l’art du théâtre.

Ce langage magnifique, qui semble convenir à des rois ou à des héros, ces applications heureuses de l’histoire, ces peintures si attachantes des mœurs étrangères, cet avantage qu’a le poète tragique d’animer par des détails imposants, d’orner des richesses de la poésie les scènes sans passion, mais nécessaires à l’intelligence de son sujet ; la grandeur qu’impriment à toutes les actions des personnages l’appareil de la puissance, l’effet des grands noms, la liaison des événements avec le bonheur ou le malheur des peuples, tous ces accessoires, qui servent à l’effet théâtral d’une tragédie, qui soutiennent et animent le poète, qui ouvrent à son génie une carrière si vaste, sont perdus pour l’auteur du drame. Privé de ces ressources, resserré dans un champ plus étroit, il a plus d’efforts à faire pour s’emparer de l’âme des spectateurs, dont un intérêt continu peut seul réveiller et soutenir l’attention. Les moyens dont il dispose ne peuvent avoir ni la grandeur ni la force des ressorts que le poète tragique tient dans ses mains ; ses personnages n’ont point à leurs ordres une armée ou une troupe de conspirateurs ; ils ne paraissent point à la tête d’un sénat ; ils ne parlent point au nom des dieux. Dans un drame, les seules passions personnelles peuvent se montrer avec énergie ; toutes les autres sont resserrées dans les limites où l’état des personnages les force de rester. L’ambition ne pourra jamais y déployer sa fierté, ni ses fureurs ; l’amour de la gloire, son enthousiasme ; les sentiments patriotiques, leur héroïsme et leur dévouement. Les méchants ne peuvent s’y montrer qu’avec toute la bassesse naturelle du vice, et le crime ne peut y paraître sans réveiller dans l’imagination l’idée du supplice honteux qui l’attend. Il n’existe, au contraire, aucune vraie beauté dans un drame, qui ne puisse être transportée avec succès dans une tragédie. Les mouvements doux et naïfs des passions tendres, l’expression touchante et simple de ces mouvements, semblent même y produire plus d’effet encore par le contraste des passions fortes et des grandes idées : aussi ce n’est pas dans la différence des événements, dans l’éclat ou l’obscurité du nom des personnages, qu’il faut chercher le caractère distinctif de ces deux genres ; c’est dans la nature du but moral que le poète doit s’y proposer.

Celui de la tragédie est d’arracher l’homme à lui-même, pour l’occuper des grands intérêts de l’humanité, pour réveiller en lui l’enthousiasme du courage, de la liberté, de la vertu, et, par cette diversion heureuse, chasser de son cœur les faiblesses de l’intérêt personnel et les petites passions qu’il enfante.

Le drame, au contraire, me rapproche de moi-même, me présente le tableau des malheurs où mes passions peuvent me plonger. Il doit me montrer, par des exemples pris dans la classe de mes égaux, ce que j’ai à craindre de la méchanceté humaine ou de ma propre faiblesse. Il me fait sentir quels sont mes devoirs dans des circonstances difficiles, la conduite que prescrit la raison, les sacrifices qu’exige la vertu, et les dédommagements qu’elle promet. Ici la leçon est plus directe, peut-être plus utile ; mais elle cessera de l’être, si le poète n’attaque pas un de ces vices répandus dans la société, que la loi est forcée de laisser impunis, que l’opinion publique semble trop épargner, et contre lesquels la censure du théâtre est un remède à la fois efficace et nécessaire. En s’écartant de ces règles, il manque son but, il ne fait, au lieu d’un drame, qu’une tragédie sans grandeur sans noblesse.

M. Saurin sut éviter cet écueil. La passion qu’il attaque dans Béverley n’est que l’avarice déguisée, à qui le jeu offre le moyen de s’exercer avec une activité que ne peuvent lui donner les métiers mêmes qui conduisent le plus rapidement à la fortune. Les effets de cette passion sont dignes de son origine : mais cachée d’abord sous le masque de l’amusement, de la vanité, du mépris même de l’or qu’on accuse le joueur trop timide de n’oser risquer, ce n’est qu’après s’être enracinée par l’habitude qu’elle dégénère en manie, et qu’elle se montre dans toute son horreur, traînant à sa suite la honte, la misère et le désespoir. Le tableau de Béverley, tracé d’après des événements réels, trop communs mais trop oubliés, est adouci par la peinture d’une femme tendre et sensible qui souffre ses malheurs avec ce courage résigné, présent que la nature a fait à son sexe, et qui ne songe, dans la ruine de sa fortune, qu’à la douleur qu’éprouve celui qui l’a causée. Eh ! combien cet heureux contraste n’a-t-il pas même servi à l’effet théâtral de la pièce, et redoublé la terreur dans l’âme de ceux à qui cette effrayante leçon est adressée ! Si les remords d’entraîner avec nous des êtres innocents et chers, qui, malheureux par nous seuls, ne pleurent que sur nous, n’est pas la plus amère de toutes les douleurs pour ceux que leurs crimes ont déjà précipités dans l’abîme, du moins il n’en est point dont l’idée puisse porter un trouble plus salutaire dans le cœur de ceux en qui les passions n’ont pas étouffé tous les sentiments de la nature. Cette menace peut encore arrêter le joueur effréné, qui s’est familiarisé avec les idées du désespoir et de la mort ; elle peut effrayer celui qui ne sait plus craindre pour lui-même. Nous devons donc à M. Saurin un drame intéressant et moral, une pièce qui n’est point une tragédie mise sous des noms vulgaires, un ouvrage qui n’est pas né de l’impuissance de faire parler avec noblesse les héros ou les grands hommes.

En lisant les épîtres morales de M. Saurin, on regrette qu’il en ait fait un si petit nombre : elles sont distinguées de la foule des ouvrages de ce genre, devenu si commun et si difficile, par une philosophie forte sans exagération, par des sentiments profonds, exprimés d’une manière souvent originale et toujours simple. Une teinte de mélancolie domine dans toutes ces pièces. Il avait vu périr successivement presque tous les compagnons de sa jeunesse ; il sentait qu’un pouvoir invincible l’entraînait lentement vers le tombeau : tout lui rappelait la nécessité de renoncer à la vie qu’il aimait, qui lui était devenue plus douce à l’époque où la plupart des hommes commencent à en sentir les amertumes. Dans les premiers âges de la vie, le bonheur semble être également le partage, et de l'homme qui s’occupe à étendre ses lumières, à cultiver sa raison, et de celui qui s’abandonne au torrent des plaisirs ou des affaires. Ils peuvent se procurer, avec une facilité presque égale, un aliment aussi sûr pour leur activité : mais cette égalité cesse à l’époque de la vie où les forces commencent à s’affaiblir. L’homme qui a pris l’habitude d’exercer son esprit, a dans lui-même des secrets infaillibles pour alléger le poids du temps ; préparé d’avance, par la réflexion, aux privations douloureuses que la nature lui impose, il s’y soumet sans murmure, et sait trouver dans le silence des passions, dans la possession tranquille de son âme, un dédommagement des plaisirs qu’il a perdus.

M. Saurin avait d’autres motifs de sentir que la vie est encore un bien, même après que les illusions de la jeunesse se sont évanouies. Né avec un caractère impétueux, que sa raison avait dompté, avec des passions ardentes qu’il avait longtemps combattues, condamné pendant sa jeunesse à sacrifier ses goûts à la nécessité d’avoir un état, le moment du calme avait été pour lui le moment du bonheur. Enfin, quoiqu’il se fût uni dans un âge avancé à une femme beaucoup plus jeune, il répétait souvent, qu’il n’avait été heureux que depuis son mariage. Et si l’on songe combien d’hommes, en se mariant au même âge, n’ont fait que le malheur de deux personnes, et que toute espèce d’inégalité dans un lien si intime est un obstacle presque insurmontable à la félicité commune de ceux qu’il unit, on sentira que ce mot est peut-être le plus bel éloge qu’on puisse faire de M. Saurin, et de l’épouse aimable et sensible, dont la tendresse consolante avait su, pour me servir de sa propre expression, le rattacher à la vie.

Son extérieur annonçait un caractère sérieux et même austère ; cependant il était naturellement gai, non-seulement de cette gaieté paisible et philosophique, qui ne permet que le sourire ; mais de cette gaieté vive et de premier mouvement, qui vient de l’âme et non de la réflexion. Cette nuance de son caractère n’était connue que du petit nombre de ses amis. Comme tous les hommes qui, nés avec un esprit réfléchi et une âme sensible, sont dominés par une douce mélancolie, il avait besoin, pour s’abandonner à sa gaieté, de goûter ce sentiment de confiance, de paix et de bonheur, qu’on n’éprouve que dans la société intime.

Cette raison saine, cet esprit sage et juste, qui caractérisaient tous les ouvrages de M. Saurin, l’ont constamment dirigé dans la conduite de sa vie. Il eut toujours cette dignité simple et modeste qui convient à l’homme de lettres. Pourrait-il ignorer que les avantages personnels, les seuls qui soient réels à ses yeux, n’ont droit qu’à l’estime, et qu’il ne doit ni prétendre à d’autres distinctions, ni surtout, en affectant de les mépriser, se faire soupçonner d’en être jaloux ?

M. Saurin pensait que celui qui a fait de la culture de son esprit et de sa raison l’occupation de sa vie, loin d’être supérieur aux autres hommes, se place au-dessous d’eux, si sa conduite ne prouve point que le premier fruit de ses travaux a été de le rendre meilleur. Il croyait que l’homme de lettres, qui ne s’élève pas au-dessus des petitesses de l’amour-propre, n’est plus en droit de mépriser la vanité des autres états, et que l’écrivain qui consume son temps dans les querelles de la littérature, se rabaisse au niveau de l’homme frivole, qui perd sa vie dans l’intrigue. Aussi a-t-on vu M. Saurin conserver constamment, dans toutes les disputes littéraires, cet esprit de paix et cette impartialité qui naît de l’amour de la justice, et non de la personnalité ou de l’indifférence. Mais ce même amour de la justice ne lui permettait pas de rester neutre entre ceux qui honorent l’état d’hommes de lettres, et ceux qui l’avilissent ; entre les écrivains qui combattent pour la cause de l’humanité, et ceux qui ont vendu leurs voix à ses ennemis. Admirateur et ami constant des hommes dont les travaux faisaient la gloire de la littérature et servaient leur patrie, il portait au fond du cœur, pour leurs adversaires, le mépris et la haine généreuse de la vertu. Citoyen attaché à son pays, il applaudissait au bien, et gardait sur le mal un triste silence ; respectant dans les autres le droit qu’a tout homme de dire hautement la vérité, lorsqu’il la croit utile ; applaudissant à ceux qui en avaient le courage ; mais se dé défiant trop de ses lumières, pour se croire appelé au devoir d’éclairer ses contemporains.

Sa probité était sévère, et sa vertu douce. Il jugeait les autres avec cette indulgence que l’expérience donne toujours à un esprit naturellement juste, excusant les erreurs, gardant sa haine pour les vices réels, la bassesse, la fausseté, l’ingratitude, la dureté, l’injustice ; et pardonnant à la foule des hommes faibles, en faveur des hommes vertueux qu’il avait eus pour amis.

Ce mot me rappelle, Messieurs, que je suis au milieu d’eux. Il ne m’appartient pas de leur peindre ce qu’ils ont connu mieux que moi : chaque mot que je me permettrais d’ajouter encore, retarderait pour l’assemblée, qui a eu l’indulgence de m’écouter, le plaisir qu’elle attend d’un plus digne appréciateur des talents de M. Saurin, d’un juge plus éclairé de son caractère et de ses vertus.