Discours sur l’Histoire universelle/II/3

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III.

Moïse, la Loy écrite, & l'introduction du Peuple dans la Terre promise.


Aprés la mort de Jacob, le peuple de Dieu demeura en Egypte, jusques au temps de la mission de Moïse, c’est à dire environ deux cens ans.

Ainsi il se passa quatre cens trente ans avant que Dieu donnast à son peuple la terre qu’il luy avoit promise.

Il vouloit accoustumer ses eleûs à se fier à sa promesse, asseûrez qu’elle s’accomplit tost ou tard, et toûjours dans les temps marquez par son éternelle providence.

Les iniquitez des amorrhéens dont il leur vouloit donner et la terre et les dépouïlles, n’estoient pas encore, comme il le déclare à Abraham, au comble où il les attendoit pour les livrer à la dure et impitoyable vengeance qu’il vouloit exercer sur eux par les mains de son peuple éleû.

Il falloit donner à ce peuple le temps de se multiplier, afin qu’il fust en estat de remplir la terre qui luy estoit destinée, et de l’occuper par force, en exterminant ses habitans maudits de Dieu.

Il vouloit qu’ils éprouvassent en Egypte une dure et insupportable captivité, afin qu’estant delivrez par des prodiges inoûïs, ils aimassent leur liberateur, et célebrassent éternellement ses misericordes.

Voilà l’ordre des conseils de Dieu, tels que luy-mesme nous les a révelez, pour nous apprendre à le craindre, à l’adorer, à l’aimer, à l’attendre avec foy et patience.

Le temps estant arrivé, il écoute les cris de son peuple cruellement affligé par les egyptiens, et il envoye Moïse pour delivrer ses enfans de leur tyrannie.

Il se fait connoistre à ce grand homme plus qu’il n’avoit jamais fait à aucun homme vivant. Il luy apparoist d’une maniere également magnifique et consolante : il luy déclare qu’il est celuy qui est. Tout ce qui est devant luy n’est qu’une ombre. je suis, dit-il, celuy qui suis : l’estre et la perfection m’appartiennent à moy seul. Il prend un nouveau nom, qui désigne l’estre et la vie en luy comme dans leur source ; et c’est ce grand nom de Dieu terrible, mysterieux, incommunicable, sous lequel il veut doresnavant estre servi.

Je ne vous raconteray pas en particulier les playes de l’Egypte, ni l’endurcissement de Pharaon, ni le passage de la mer Rouge, ni la fumée, les éclairs, la trompette resonnante, le bruit effroyable qui parut au peuple sur le mont Sinaï. Dieu y gravoit de sa main sur deux tables de pierre les préceptes fondamentaux de la religion et de la societé : il dictoit le reste à Moïse à haute voix. Pour maintenir cette loy dans sa vigueur, il eût ordre de former une assemblée vénerable de septante conseillers, qui pouvoit estre appellée le senat du peuple de Dieu, et le conseil perpetuel de la nation. Dieu parut publiquement, et fit publier sa loy en sa presence avec une démonstration étonnante de sa majesté et de sa puissance.

Jusques-là Dieu n’avoit rien donné par écrit qui pust servir de regle aux hommes. Les enfans d’Abraham avoient seulement la circoncision, et les céremonies qui l’accompagnoient, pour marque de l’alliance que Dieu avoit contractée avec cette race éleûë. Ils estoient separez par cette marque des peuples qui adoroient les fausses divinitez : au reste, ils se conservoient dans l’alliance de Dieu par le souvenir qu’ils avoient des promesses faites à leurs peres, et ils estoient connus comme un peuple qui servoit le Dieu d’Abraham, d’Isaac, et de Jacob. Dieu estoit si fort oublié, qu’il falloit le discerner par le nom de ceux qui avoient esté ses adorateurs, et dont il estoit aussi le protecteur déclaré. Ce grand Dieu ne voulut point abandonner plus long-temps à la seule memoire des hommes le mystere de la religion et de son alliance. Il estoit temps de donner de plus fortes barrieres à l’idolatrie, qui inondoit tout le genre humain, et achevoit d’y éteindre les restes de la lumiere naturelle.

L’ignorance et l’aveuglement s’estoit prodigieusement accru depuis le temps d’Abraham. De son temps, et un peu aprés, la connoissance de Dieu paroissoit encore dans la Palestine et dans l’Egypte. Melchisedec roy de Salem estoit le pontife du Dieu tres-haut, qui a fait le ciel et la terre . Abimelec roy de Gerare, et son successeur de mesme nom, craignoient Dieu, juroient en son nom, et admiroient sa puissance. Les menaces de ce grand Dieu estoient redoutées par Pharaon roy d’Egypte : mais dans le temps de Moïse, ces nations s’estoient perverties. Le vray Dieu n’estoit plus connu en Egypte comme le Dieu de tous les peuples de l’univers, mais comme le Dieu des hebreux . On adoroit jusqu’aux bestes et jusqu’aux reptiles. Tout estoit Dieu, excepté Dieu mesme ; et le monde que Dieu avoit fait pour manifester sa puissance, sembloit estre devenu un temple d’idoles. Le genre humain s’égara jusqu’à adorer ses vices et ses passions ; et il ne faut pas s’en étonner. Il n’y avoit point de puissance plus inévitable, ni plus tyrannique que la leur. L’homme accoustumé à croire divin tout ce qui estoit puissant, comme il se sentoit entraisné au vice par une force invincible, crut aisément que cette force estoit hors de luy, et s’en fit bientost un Dieu. C’est par là que l’amour impudique eût tant d’autels, et que des impuretez qui font horreur commencerent à estre meslées dans les sacrifices. La cruauté y entra en mesme temps. L’homme coupable, qui estoit troublé par le sentiment de son crime, et regardoit la divinité comme ennemie, crut ne pouvoir l’appaiser par les victimes ordinaires. Il fallut verser le sang humain avec celuy des bestes : une aveugle frayeur poussoit les peres à immoler leurs enfans, et à les brusler à leurs dieux au lieu d’encens. Ces sacrifices estoient communs dés le temps de Moïse, et ne faisoient qu’une partie de ces horribles iniquitez des amorrhéens, dont Dieu commit la vengeance aux israëlites.

Mais ils n’estoient pas particuliers à ces peuples. On sçait que dans tous les peuples du monde, sans en excepter aucun, les hommes ont sacrifié leurs semblables ; et il n’y a point eû d’endroit sur la terre où on n’ait servi de ces tristes et affreuses divinitez, dont la haine implacable pour le genre humain exigeoit de telles victimes. Au milieu de tant d’ignorances, l’homme vint à adorer jusqu’à l’oeuvre de ses mains. Il crut pouvoir renfermer l’esprit divin dans des statuës, et il oublia si profondément que Dieu l’avoit fait, qu’il crut à son tour pouvoir faire un Dieu. Qui le pourroit croire, si l’experience ne nous faisoit voir qu’une erreur si stupide et si brutale n’estoit pas seulement la plus universelle, mais encore la plus enracinée et la plus incorrigible parmi les hommes ? Ainsi il faut reconnoistre, à la confusion du genre humain, que la premiere des veritez, celle que le monde presche, celle dont l’impression est la plus puissante, estoit la plus éloignée de la veûë des hommes. La tradition qui la conservoit dans leurs esprits, quoy-que claire encore, et assez presente, si on y eust esté attentif, estoit preste à s’évanoûïr : des fables prodigieuses et aussi pleines d’impieté que d’extravagance prenoient sa place. Le moment estoit venu où la verité mal gardée dans la memoire des hommes, ne pouvoit plus se conserver sans estre écrite ; et Dieu ayant résolu d’ailleurs de former son peuple à la vertu par des loix plus expresses et en plus grand nombre, il résolut en mesme temps de les donner par écrit. Moïse fut appellé à cét ouvrage. Ce grand homme recueïllit l’histoire des siecles passez ; celle d’Adam, celle de Noé, celle d’Abraham, celle d’Isaac, celle de Jacob, celle de Joseph, ou plûtost celle de Dieu mesme et de ses faits admirables. Il ne luy fallut pas déterrer de loin les traditions de ses ancestres. Il nasquit cent ans aprés la mort de Jacob. Les vieillards de son temps avoient pû converser plusieurs années avec ce saint patriarche : la memoire de Joseph et des merveilles que Dieu avoit faites par ce grand ministre des rois d’Egypte estoit encore récente. La vie de trois ou quatre hommes remontoit jusqu’à Noé, qui avoit veû les enfans d’Adam, et touchoit, pour ainsi parler, à l’origine des choses.

Ainsi les traditions anciennes du genre humain, et celles de la famille d’Abraham n’estoient pas mal-aisées à recueïllir : la memoire en estoit vive ; et il ne faut pas s’étonner si Moise dans sa genese parle des choses arrivées dans les premiers siecles comme de choses constantes, dont mesme on voyoit encore et dans les peuples voisins et dans la terre de Chanaan des monumens remarquables. Dans le temps qu’Abraham, Isaac et Jacob avoient habité cette terre, ils y avoient érigé par tout des monumens des choses qui leur estoient arrivées. On y montroit encore les lieux où ils avoient habité ; les puits qu’ils avoient creusez dans ces païs secs pour abreuver leur famille et leurs troupeaux ; les montagnes où ils avoient sacrifié à Dieu, et où il leur estoit apparu ; les pierres qu’ils avoient dressées ou entassées pour servir de memorial à la posterité ; les tombeaux où reposoient leurs cendres benites. La memoire de ces grands hommes estoit récente, non seulement dans tout le païs, mais encore dans tout l’Orient, où plusieurs nations célebres n’ont jamais oublié qu’elles venoient de leur race.

Ainsi quand le peuple hebreu entra dans la terre promise, tout y célebroit leurs ancestres ; et les villes et les montagnes, et les pierres mesmes y parloient de ces hommes merveilleux, et des visions étonnantes par lesquelles Dieu les avoit confirmez dans l’ancienne et véritable croyance. Ceux qui connoissent tant soit peu les antiquitez, sçavent combien les premiers temps estoient curieux d’ériger, et de conserver de tels monumens, et combien la posterité retenoit soigneusement les occasions qui les avoient fait dresser. C’estoit une des manieres d’écrire l’histoire : on a depuis façonné et poli les pierres ; et les statuës ont succedé aprés les colonnes aux masses grossieres et solides, que les premiers temps érigeoient.

On a mesme de grandes raisons de croire que dans la lignée où s’est conservée la connoissance de Dieu, on conservoit aussi par écrit des memoires des anciens temps. Car les hommes n’ont jamais esté sans ce soin. Du moins est-il asseûré qu’il se faisoit des cantiques que les peres apprenoient à leurs enfans ; cantiques qui se chantant dans les festes et dans les assemblées, y perpetuoient la memoire des actions les plus éclatantes des siécles passez. De là est née la poësie changée dans la suite en plusieurs formes, dont la plus ancienne se conserve encore dans les odes et dans les cantiques employez par tous les anciens, et encore à present par les peuples qui n’ont pas l’usage des lettres, à loûër la divinité et les grands hommes.

Le stile de ces cantiques hardi, extraordinaire, naturel toutefois en ce qu’il est propre à representer la nature dans ses transports, qui marche pour cette raison par de vives et impetueuses saillies affranchi des liaisons ordinaires que recherche le discours uni, renfermé d’ailleurs dans des cadences nombreuses qui en augmentent la force, surprend l’oreille, saisit l’imagination, émeut le coeur, et s’imprime plus aisément dans la memoire.

Parmi tous les peuples du monde, celuy où de tels cantiques ont esté le plus en usage, a esté le peuple de Dieu. Moïse en marque un grand nombre, qu’il désigne par les premiers vers, parce que le peuple sçavoit le reste. Luy-mesme en a fait deux de cette nature. Le premier nous met devant les yeux le passage triomphant de la mer Rouge, et les ennemis du peuple de Dieu les uns déja noyez, et les autres à-demi vaincus par la terreur. Par le second Moïse confond l’ingratitude du peuple, en célebrant les bontez et les merveilles de Dieu. Les siécles suivans l’ont imité. C’estoit Dieu et ses oeuvres merveilleuses qui faisoient le sujet des odes qu’ils ont composées : Dieu les inspiroit luy-mesme, et il n’y a proprement que le peuple de Dieu où la poësie soit venuë par enthousiasme. Jacob avoit prononcé dans ce langage mystique les oracles qui contenoient la destinée de ses enfans, afin que chaque tribu retinst plus aisément ce qui la touchoit, et apprist à loûër celuy qui n’estoit pas moins magnifique dans ses prédictions que fidele à les accomplir. Voilà les moyens dont Dieu s’est servi pour conserver jusqu’à Moïse la memoire des choses passées. Ce grand homme instruit par tous ces moyens, et élevé au dessus par le saint esprit, a écrit les oeuvres de Dieu avec une exactitude et une simplicité qui attire la croyance et l’admiration non pas à luy, mais à Dieu mesme. Il a joint aux choses passées, qui contenoient l’origine et les anciennes traditions du peuple de Dieu, les merveilles que Dieu faisoit actuellement pour sa delivrance. De cela il n’allegue point aux israëlites d’autres témoins que leurs yeux. Moïse ne leur conte point des choses qui se soient passées dans des retraites impenétrables, et dans des antres profonds : il ne parle point en l’air : il particularise, et circonstantie toutes choses, comme un homme qui ne craint point d’estre démenti. Il fonde toutes leurs loix et toute leur république sur les merveilles qu’ils ont veûës. Ces merveilles n’estoient rien moins que la nature changée tout à coup en differentes occasions pour les delivrer, et pour punir leurs ennemis ; la mer separée en deux, la terre entre-ouverte, un pain céleste, des eaux abondantes tirées des rochers par un coup de verge, le ciel qui leur donnoit un signal visible pour marquer leur marche, et d’autres miracles semblables qu’ils ont veû durer quarante ans.

Le peuple d’Israël n’estoit pas plus intelligent ni plus subtil que les autres peuples, qui s’estant livrez à leur sens, ne pouvoient concevoir un Dieu invisible. Au contraire, il estoit grossier et rebelle autant ou plus qu’aucun autre peuple. Mais ce Dieu invisible dans sa nature se rendoit tellement sensible par de continuels miracles, et Moïse les inculquoit avec tant de force, qu’à la fin ce peuple charnel se laissa toucher de l’idée si pure d’un Dieu qui faisoit tout par sa parole, d’un Dieu qui n’estoit qu’esprit, que raison et intelligence.

De cette sorte, pendant que l’idolatrie si fort augmentée depuis Abraham couvroit toute la face de la terre, la seule posterité de ce patriarche en estoit exempte. Leurs ennemis leur rendoient ce témoignage ; et les peuples où la verité de la tradition n’estoit pas encore tout à fait éteinte s’écrioient avec étonnement, on ne voit point d’idole en Jacob ; on n’y voit point de présages superstitieux ; on n’y voit point de divinations, ni de sortileges : c’est un peuple qui se fie au Seigneur son Dieu, dont la puissance est invincible .

Pour imprimer dans les esprits l’unité de Dieu, et la parfaite uniformité qu’il demandoit dans son culte, Moïse répete souvent, que dans la terre promise ce Dieu unique choisiroit un lieu dans lequel seul se feroient les festes, les sacrifices, et tout le service public. En attendant ce lieu desiré, durant que le peuple erroit dans le desert, Moïse construisit le tabernacle, temple portatif, où les enfans d’Israël presentoient leurs voeux au Dieu qui avoit fait le ciel et la terre, et qui ne dédaignoit pas de voyager, pour ainsi dire, avec eux, et de les conduire. Sur ce principe de religion, sur ce fondement sacré estoit bastie toute la loy ; loy sainte, juste, bienfaisante, honneste, sage, prévoyante et simple, qui lioit la societé des hommes entre eux par la sainte societé de l’homme avec Dieu.

A ces saintes institutions, il ajousta des céremonies majestueuses, des festes qui rappelloient la memoire des miracles par lesquels le peuple d’Israël avoit esté delivré ; et, ce qu’aucun autre legislateur n’avoit osé faire, des asseûrances précises que tout leur réüssiroit tant qu’ils vivroient soumis à la loy, au lieu que leur desobéïssance seroit suivie d’une manifeste et inévitable vengeance. Il falloit estre asseûré de Dieu pour donner ce fondement à ses loix, et l’évenement a justifié que Moïse n’avoit pas parlé de luy-mesme.

Quant à ce grand nombre d’observances dont il a chargé les hebreux, encore que maintenant elles nous paroissent superfluës, elles estoient alors necessaires pour separer le peuple de Dieu des autres peuples, et servoient comme de barriere à l’idolatrie, de peur qu’elle n’entraisnast ce peuple choisi avec tous les autres. Pour maintenir la religion et toutes les traditions du peuple de Dieu, parmi les douze tribus une tribu est choisie à laquelle Dieu donne en partage avec les dixmes et les oblations, le soin des choses sacrées. Levi et ses enfans sont eux-mesmes consacrez à Dieu comme la dixme de tout le peuple. Dans Levi Aaron est choisi pour estre souverain pontife, et le sacerdoce est rendu héréditaire dans sa famille. Ainsi les autels ont leurs ministres ; la loy a ses défenseurs particuliers ; et la suite du peuple de Dieu est justifiée par la succession de ses pontifes, qui va sans interruption depuis Aaron le premier de tous.

Mais ce qu’il y avoit de plus beau dans cette loy, c’est qu’elle préparoit la voye à une loy plus auguste, moins chargée de céremonies, et plus feconde en vertus.

Moïse, pour tenir le peuple dans l’attente de cette loy, leur confirme la venuë de ce grand prophete qui devoit sortir d’Abraham, d’Isaac, et de Jacob. Dieu, dit-il, vous suscitera du milieu de vostre nation et du nombre de vos freres, un prophete semblable à moy. Ecoutez-le . Ce prophete semblable à Moïse, legislateur comme luy, qui peut-il estre sinon le messie, dont la doctrine devoit un jour regler et sanctifier tout l’univers ?

Jusqu’à luy il ne devoit point s’élever en tout Israël un prophete semblable à Moïse, à qui Dieu parlast face à face, et qui donnast des loix à son peuple. Aussi jusqu’aux temps du messie, le peuple, dans tous les temps et dans toutes les difficultez, ne se fonde que sur Moïse. Comme Rome réveroit les loix de Romulus, de Numa, et des Xii tables ; comme Athenes recouroit à celles de Solon ; comme Lacedémone conservoit et respectoit celles de Lycurgue : le peuple hebreu alleguoit sans cesse celles de Moïse. Au reste, le legislateur y avoit si bien reglé toutes choses, que jamais on n’a eû besoin d’y rien changer. C’est pourquoy le corps du droit judaïque n’est pas un recueïl de diverses loix faites dans des temps et dans des occasions differentes. Moïse éclairé de l’esprit de Dieu, avoit tout préveû. On ne voit point d’ordonnances ni de David, ni de Salomon, ni de Josaphat, ou d’Ezechias, quoy-que tous tres-zelez pour la justice. Les bons princes n’avoient qu’à faire observer la loy de Moïse, et se contentoient d’en recommander l’observance à leurs successeurs. Y ajouster, ou en retrancher un seul article, estoit un attentat que le peuple eust regardé avec horreur. On avoit besoin de la loy à chaque moment pour regler non seulement les festes, les sacrifices, les céremonies, mais encore toutes les autres actions publiques et particulieres, les jugemens, les contrats, les mariages, les successions, les funerailles, la forme mesme des habits, et en général tout ce qui regarde les moeurs. Il n’y avoit point d’autre livre où on étudiast les préceptes de la bonne vie. Il falloit le fueilleter et le mediter nuit et jour, en recueïllir des sentences, les avoir toûjours devant les yeux. C’estoit-là que les enfans apprenoient à lire. La seule regle d’éducation qui estoit donnée à leurs parens estoit de leur apprendre, de leur inculquer, de leur faire observer cette sainte loy, qui seule pouvoit les rendre sages dés l’enfance. Ainsi elle devoit estre entre les mains de tout le monde. Outre la lecture assiduë que chacun en devoit faire en particulier, on en faisoit tous les sept ans dans l’année solennelle de la rémission et du repos, une lecture publique, et comme une nouvelle publication à la feste des tabernacles, où tout le peuple estoit assemblé durant huit jours. Moïse fit déposer auprés de l’arche, l’original du deuteronome : c’estoit un abregé de toute la loy. Mais de peur que dans la suite des temps elle ne fust alterée par la malice ou par la negligence des hommes ; outre les copies qui couroient parmi le peuple, on en faisoit des exemplaires authentiques, qui soigneusement reveûs et gardez par les prestres et les levites, tenoient lieu d’originaux. Les rois (car Moïse avoit bien préveu que ce peuple voudroit enfin avoir des rois comme tous les autres) les rois, dis-je, estoient obligez par une loy expresse du deuteronome à recevoir des mains des prestres un de ces exemplaires si religieusement corrigez, afin qu’ils le transcrivissent, et le leussent toute leur vie. Les exemplaires ainsi reveûs par autorité publique estoient en singuliere véneration à tout le peuple : on les regardoit comme sortis immediatement des mains de Moïse, aussi purs et aussi entiers que Dieu les luy avoit dictez. Un ancien volume de cette sévere et religieuse correction ayant esté trouvé dans la maison du Seigneur, sous le regne de Josias, et peut-estre estoit-ce l’original mesme que Moïse avoit fait mettre auprés de l’arche, excita la pieté de ce saint roy, et luy fut une occasion de porter ce peuple à la penitence. Les grands effets qu’a operé dans tous les temps la lecture publique de cette loy sont innombrables. En un mot c’estoit un livre parfait, qui estant joint par Moïse à l’histoire du peuple de Dieu, luy apprenoit tout ensemble son origine, sa religion, sa police, ses moeurs, sa philosophie, tout ce qui sert à regler la vie, tout ce qui unit et forme la societé, les bons et les mauvais exemples, la récompense des uns, et les chastimens rigoureux qui avoient suivi les autres. Par cette admirable discipline, un peuple sorti d’esclavage, et tenu quarante ans dans un desert, arrive tout formé à la terre qu’il doit occuper. Moïse le mene à la porte, et averti de sa fin prochaine, il commet ce qui reste à faire à Josué. Mais avant que de mourir, il composa ce long et admirable cantique, qui commence par ces paroles : ... etc. Dans ce silence de toute la nature, il parle d’abord au peuple avec une force inimitable, et prevoyant ses infidelitez, il luy en découvre l’horreur. Tout d’un coup il sort de luy-mesme comme trouvant tout discours humain au dessous d’un sujet si grand : il rapporte ce que Dieu dit, et le fait parler avec tant de hauteur et tant de bonté, qu’on ne sçait ce qu’il inspire le plus ou la crainte et la confusion, ou l’amour et la confiance. Tout le peuple apprit par coeur ce divin cantique par ordre de Dieu et de Moïse. Ce grand homme aprés cela mourut content, comme un homme qui n’avoit rien oublié pour conserver parmi les siens la memoire des bienfaits et des préceptes de Dieu. Il laissa ses enfans au milieu de leurs citoyens sans aucune distinction, et sans aucun établissement extraordinaire. Il a esté admiré non seulement de son peuple, mais de tous les peuples du monde ; et aucun legislateur n’a jamais eû un si grand nom parmi les hommes. On tient qu’il a écrit le livre de Job. La sublimité des pensées, et la majesté du stile rendent cette histoire digne de Moïse. De peur que les hebreux ne s’enorgueïllissent, en s’attribuant à eux seuls la grace de Dieu ; il estoit bon de leur faire entendre que ce grand Dieu avoit ses eleûs, mesme dans la race d’Esaü. Quelle doctrine estoit plus importante ? Et quel entretien plus utile pouvoit donner Moïse au peuple affligé dans le desert, que celuy de la patience de Job, qui livré entre les mains de Satan pour estre exercé par toute sorte de peines, se voit privé de ses biens, de ses enfans, et de toute consolation sur la terre ; incontinent aprés, frapé d’une horrible maladie, et agité au dedans par la tentation du blasphême et du desespoir ; qui neanmoins, en demeurant ferme, fait voir qu’une ame fidele soustenuë du secours divin, au milieu des épreuves les plus effroyables, et malgré les plus noires pensées que l’esprit malin puisse suggerer, sçait non seulement conserver une confiance invincible, mais encore s’eslever par ses propres maux à la plus haute contemplation, et reconnoistre dans les peines qu’elle endure avec le neant de l’homme, le supresme empire de Dieu, et sa sagesse infinie ? Voilà ce qu’enseigne le livre de Job. Pour garder le caractere du temps, on voit la foy du saint homme couronnée par des prosperitez temporelles : mais cependant le peuple de Dieu apprend à connoistre quelle est la vertu des souffrances, et à gouster la grace qui devoit un jour estre attachée à la croix. Moïse l’avoit goustée lors qu’il préfera les souffrances et l’ignominie qu’il falloit subir avec son peuple, aux délices et à l’abondance de la maison du roy d’Egypte. Deslors Dieu luy fit gouster les opprobres de Jesus-Christ. Il les gousta encore davantage dans sa fuite précipitée, et dans son exil de quarante ans. Mais il avala jusqu’au fond le calice de Jesus-Christ, lors que choisi pour sauver ce peuple, il luy en fallut supporter les révoltes continuelles, où sa vie estoit en peril. Il apprit ce qu’il en couste à sauver les enfans de Dieu, et fit voir de loin ce qu’une plus haute delivrance devoit un jour couster au sauveur du monde.

Ce grand homme n’eût pas mesme la consolation d’entrer dans la terre promise : il la vit seulement du haut d’une montagne, et n’eût point de honte d’écrire qu’il en estoit exclus par un peché, qui tout leger qu’il paroist, merita d’estre chastié si severement dans un homme dont la grace estoit si éminente. Moïse servit d’exemple à la severe jalousie de Dieu, et au jugement qu’il exerce avec une si terrible exactitude sur ceux que ses dons obligent à une fidelité plus parfaite. Mais un plus haut mystere nous est montré dans l’exclusion de Moïse. Ce sage legislateur qui ne fait par tant de merveilles que de conduire les enfans de Dieu dans le voisinage de leur terre, nous sert luy-mesme de preuve, que sa loy ne mene rien à la perfection , et que sans nous pouvoir donner l’accomplissement des promesses, elle nous les fait saluër de loin , ou nous conduit tout au plus comme à la porte de nostre heritage. C’est un Josué, c’est un Jesus, car c’estoit le vray nom de Josué, qui par ce nom et par son office representoit le sauveur du monde : c’est cét homme si fort au dessous de Moïse en toutes choses, et superieur seulement par le nom qu’il porte ; c’est luy, dis-je, qui doit introduire le peuple de Dieu dans la terre sainte. Par les victoires de ce grand homme, devant qui le Jourdain retourne en arriere, les murailles de Jéricho tombent d’elles-mesmes, et le soleil s’arreste au milieu du ciel : Dieu établit ses enfans dans la terre de Chanaan, dont il chasse par mesme moyen des peuples abominables. Par la haine qu’il donnoit pour eux à ses fideles, il leur inspiroit un extréme éloignement de leur impieté ; et le chastiment qu’il en fit par leur ministere, les remplit eux-mesmes de crainte pour la justice divine dont ils exécutoient les decrets. Une partie de ces peuples que Josué chassa de leur terre, s’établirent en Afrique, où on trouva long-temps aprés dans une inscription ancienne, le monument de leur fuite et des victoires de Josué. Aprés que ces victoires miraculeuses eûrent mis les israëlites en possession de la plus grande partie de la terre promise à leurs peres, Josué, et Eleazar souverain pontife, avec les chefs des douze tribus, leur en firent le partage, selon la loy de Moïse, et assignerent à la tribu de Juda le premier et le plus grand lot. Dés le temps de Moïse, elle s’estoit élevée au dessus des autres en nombre, en courage, et en dignité. Josué mourut, et le peuple continua la conqueste de la terre sainte. Dieu voulut que la tribu de Juda marchast à la teste, et déclara qu’il avoit livré le païs entre ses mains. En effet, elle défit les chananéens, et prit Jerusalem, qui devoit estre la cité sainte, et la capitale du peuple de Dieu. C’estoit l’ancienne Salem, où Melchisedec avoit regné du temps d’Abraham ; Melchisedec, ce roy de justice , (car c’est ce que veut dire son nom) et en mesme temps roy de paix , puis que Salem veut dire paix ; qu’Abraham avoit reconnu pour le plus grand pontife qui fust au monde, comme si Jerusalem eust esté deslors destinée à estre une ville sainte, et le chef de la religion. Cette ville fut donnée d’abord aux enfans de Benjamin, qui, foibles et en petit nombre, ne purent chasser les jebuséens anciens habitans du païs, et demeurerent parmi eux. Sous les juges, le peuple de Dieu est diversement traité, selon qu’il fait bien ou mal. Aprés la mort des vieillards qui avoient veû les miracles de la main de Dieu, la memoire de ces grands ouvrages s’affoiblit, et la pente universelle du genre humain entraisne le peuple à l’idolatrie. Autant de fois qu’il y tombe, il est puni ; autant de fois qu’il se repent, il est delivré. La foy de la providence, et la verité des promesses et des menaces de Moïse se confirme de plus en plus dans le coeur des vrais fideles. Mais Dieu en préparoit encore de plus grands exemples. Le peuple demanda un roy, et Dieu luy donna Saül, bientost réprouvé pour ses pechez : il résolut enfin d’établir une famille royale, d’où le messie sortiroit, et il la choisit dans Juda. David, un jeune berger sorti de cette tribu, le dernier des enfans de Jessé, dont son pere, ni sa famille ne connoissoit pas le merite, mais que Dieu trouva selon son coeur, fut sacré par Samuël dans Bethléem sa patrie.