Discours sur les sciences et les arts/Édition Dupont 1823/Avis de l’éditeur

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Œuvres complètes de J. J. Rousseau : mises dans un nouvel ordreP. Dupont1 (p. 3-5).


AVIS DE L’ÉDITEUR.



L’Académie de Dijon, fondée en 1740[1], se fit peu connaître pendant les dix premières années de son existence. Une question qu’elle mit au concours lui donna tout-à-coup de la célébrité. Elle proposa d’examiner si le rétablissement des sciences et des arts avait contribué à épurer les mœurs. Le choix de ce sujet pouvait surprendre sous plus d’un rapport, et paraître singulier et hardi. Mettre en doute l’utilité du rétablissement des sciences et des arts ; convenir qu’il serait possible que ce rétablissement eût contribué à la dépravation des mœurs ; s’obliger à récompenser celui qui le prouverait avec le plus d’éloquence, cette conduite ne semblait-elle pas étrange de la part des membres d’une compagnie savante et littéraire ? n’était-ce pas exposer au blâme les encouragements donnés par les princes aux sciences, aux belles-lettres, aux arts ; les princes eux-mêmes, enfin tous ceux qui se livrent à l’étude, et conséquemment les académiciens qui mettaient la question au concours ? S’il y eut de la hardiesse à proposer ce sujet, il y en eut plus encore à poser la couronne sur la tête du téméraire qui, tonnant contre les arts, allait bientôt être accusé de vouloir nous replonger dans la barbarie. Cet homme, ce fut Rousseau.

Il concourut, composa son discours dans l’été de 1749, le fit passer à l’Académie[2], et n’y songeait plus, lorsqu’au mois de juillet 1750, il apprit qu’on venait de lui décerner le prix.

Comme c’est à ce discours que nous devons cet immortel écrivain, parce que, forcé de répondre aux critiques, il développa son talent et donna bientôt l’essor à son génie, nous avons cru devoir faire connaître les particularités qui le jetèrent dans la littérature, où il ne tarda point de se placer au premier rang. Il nous reste peu de chose à dire. Aux détails que nous avons donnés, soit dans la préface, soit dans le compte que nous avons rendu de nos recherches[3], nous devons ajouter ici un mot sur l’accusation faite à Rousseau de n’avoir pris la négative dans la question proposée, que d’après le conseil de Diderot. Prouver que, bien avant de le connaître, Jean-Jacques avait l’opinion qu’il avance et qu’il défend, c’est démontrer qu’il n’obéit qu’à sa propre impulsion, et qu’il n’en reçut de personne.

Voici cette preuve : le hasard nous l’a procurée récemment. On trouve dans la Clef, ou Journal historique sur les matières du temps, mois de janvier 1743, l’extrait d’une épître en vers adressée à M. Bordes, et faite avant cette époque par Jean-Jacques. Le journaliste dit, à propos de cette épître, « Que M. Rousseau est capable de soutenir la réputation du grand nom qu’il porte, et qu’il pourra bien arriver quelque jour qu’on dise, sur le Parnasse, Rousseau I, Rousseau II. »

L’épître à M. Bordes est trop médiocre pour excuser un pareil éloge. Le journaliste, obligé de remplir son volume, n’était pas et ne pouvait être difficile. Il assure « qu’il n’a pu arracher l’épître à la modestie de M. Rousseau qu’à force de sollicitations. » La modestie de Jean-Jacques aurait dû être inaccessible. Cependant cette épître nous sert à faire voir que l’auteur avait, bien avant 1749, les opinions qu’il exprima plus tard avec tant d’énergie, et qu’il ne les prit point de Diderot, qu’il ne connaissait pas encore.


« Moi, fier républicain que blesse l’arrogance,
« Du riche impertinent je méprise l’appui, etc. »


Cette épître faisant partie de la présente édition (2e section de la littérature }, il sera facile au lecteur de vérifier notre observation. Mais comme la date en est constatée par l’insertion dans le journal du mois de janvier 1743, il était nécessaire de faire connaître cette particularité. Rousseau partit quelques mois après pour se rendre à Venise, d’où il ne revint qu’à la fin de 1744, et ce ne fut qu’à son retour qu’il contracta avec Diderot une liaison plus intime que celle qui existait entre eux avant ce voyage.

  1. Par M. Pouffier, doyen du parlement de Bourgogne. Elle ne tint sa première séance que le 13 janvier 1741.
  2. Il avait pris cette épigraphe : Decipimur specie recti.. C’est probablement lorsqu’il vit qu’on se déchaînait contre lui, qu’il y ajouta la seconde, Barbarus hic, etc. Il prétendit, non sans raison, qu’il n’avait pas été compris, et le prouva dans la préface de Narcisse.
  3. Dans l’Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau, 2 vol. in-8° ; Paris, chez Brière et Chasseriau, 2e édition.

    Nous sommes forcés de renvoyer souvent à ces recherches, qui ne sont pas de nature à être reproduites dans les œuvres de l’auteur d’Émile. Elles contiennent les preuves et les pièces justificatives des faits et des observations qui accompagnent cette édition. Ainsi, tome II, p. 366, on trouvera des détails sur la séance où le prix fut décerné à Jean-Jacques ; les noms des membres du tribunal académique, le honteux desaveu que firent leurs successeurs relativement à ce prix ; enfin le récit des circonstances d’après lesquelles il est démontré que Rousseau ne fut influencé ni par Diderot, ni par Francueil.