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Discours véritable des visions advenues à la personne de l’empereur des Turcs

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Discours veritable des visions advenues au premier et second jour d’aoust dernier 1589 à la personne de l’empereur des Turcs, sultan Amurat, en la ville de Constantinople, avec les protestations qu’il a fait pour la manutention du christianisme, qu’il pretend recevoir.

1589



Discours veritable des visions advenues au premier et second jour d’aoust dernier 1589 à la personne de l’empereur des Turcs, sultan Amurat1, en la ville de Constantinople, avec les protestations qu’il a fait pour la manutention du christianisme, qu’il pretend recevoir ; ensemble la lettre qu’il a envoyée au roy d’Espaigne par le conseil d’un chrestien, et les guerres qu’il a contre ses vassaux pour ceste occasion, comme verrez par ce discours.
À Lyon, par Jean Patrasson.
Avec permission.
In-8.

Les Protestations chrestiennes du grand Empereur des Turcs,
envoyées par lettres au roy d’Espaigne
.

Par plusieurs poincts de la saincte Escripture il se verifiera que souvent Dieu nous advertit des choses qui nous touchent, et nostre honneur, salut et santé, et de sa volonté aussi, par signes, visions, songes et autres moyens qu’il luy plaist, ausquels, si nous y pensions bien, nous et nos affaires se porteroient trop mieux qu’ils ne font : tesmoins les songes de Joseph fils de Jacob, et de Joseph espoux de la vierge Marie. Sainct Pierre, au second chapitre des Actes des apostres, recite la prophetie de Joel, par laquelle il desmontre que ce n’estoit point chose nouvelle si Dieu envoyoit des visions et des songes. Il y a d’autres passages que je laisse aux theologiens. Quant aux histoires humaines, on y a veu beaucoup d’issues et experiences, comme de la mère de Virgile, qui songea, lorsqu’elle estoit enceinte de luy, qu’elle voioit croistre une branche de laurier, et elle accoucha d’un poète à qui on a attribué la couronne de laurier. Aussi la mère de Paris, qui songea qu’elle enfantoit un flambeau ardent qui brusloit tout le pays ; ce qui advint, car Paris, dont elle estoit enceinte, fut cause de la ruine et destruction de Troye. Le roy Astiages songea, quand sa fille estoit enceinte, qu’il voioit sortir du corps d’icelle une vigne croissant si fort que ses rameaux couvroient toutes les regions de son domaine ; ce qui advint : car elle engendra Cirus, roy de Perse, qui fut maistre et seigneur de tous ses pays. Je pourrois encor alleguer Philippes de Macedoine, père du grand Alexandre, dont Aristandre, philosophe, interpreta le songe, selon laquelle interpretation advint. Les songes aussi de Ciceron, d’Hannibal, de Calpurnie, mère de Cesar, et plusieurs autres qui ont eu des visions nocturnes dont les effects sont advenus. Ce qui m’a emeu (outre l’envie que j’ay de faire part à tous catholiques de ce qui viendra à ma cognoissance pour l’augmentation de nostre saincte foy) à mettre en lumière ce present discours, lequel j’ay recouvré d’un marchant espagnol, et iceluy traduit de langage espagnol en nostre langue françoise, afin que tout homme de bien, en lisant iceluy, cognoisse de combien Dieu nous aime et a souvenance de la chrestienté, voulant admettre en icelle pour renfort le grand empereur de Turquie, qui commence à embrasser la loy de Dieu et à quitter le paganisme, avec intention de rendre son peuple chrestien, comme j’espère vous deduire par ceste vraye histoire2.

Le grand seigneur turc, tenant sa cour le premier jour d’aoust dernier, mil cinq cens quatre-vingts-neuf, à Constantinople, ville où il s’aime et plaist merveilleusement, fait un grand festin, auquel il convoque et appelle au disner tous les plus apparens seigneurs de la Turquie et ses autres meilleurs amis, lesquels, receus qu’ils furent de luy gayement et de bon œil, ne parlèrent en tout le repas que des diversitez des religions qui courent maintenant par le monde, estonnez de quoy les rois n’y mettent ordre, et ne font de sorte que, si la douceur n’y a lieu, par la contrainte tous leurs subjets soient reünis en une seule foy ; prisant et estimant le roy d’Espaigne par sus tous autres rois, en ce qu’il soigne merveilleusement bien à telle chose. Ce que le grand seigneur escoutoit diligemment et avec une joye indicible, donnant son advis sur le tout, jusques à ce qu’il fut temps de se lever de table, où incontinent, au son armonieux de divers instrumens, ils se mirent à danser à leur mode avec les dames, qui s’estoient ce jour très richement parées, chacune d’elles desirant et convoitant grandement emporter le prix de beauté sur les autres.

Ainsi le jour se passa en toute jouissance et plaisir, et, venu le soir, le grand seigneur mangea peu à son souper, resvant assiduellement sur les devis et discours du disner, et se remettant en memoire toutes les particularitez mises en avant touchant la loy chrestienne ; enfin il se couche tout pensif et s’endort ; et, ayant jà faict deux sommes et passé les deux tiers de la nuict, luy fut advis qu’il estoit en son throsne assis et vestu de ses habits imperiaux, et tout devant luy le grand pontife de la loi mahommetiste qui lisoit l’Alcoran avec grande reverence, comme autrefois il avoit accoustumé de faire en sa presence. Lors tout soudainement entre en son palais un grand et espouventable lion, lequel avoit une croix un peu eslevée en l’air sur le chef, et en l’une de ses pattes un flambeau fort gros allumé ; ce lion, à son arrivée, faict trois tours à l’entour du palais, puis se jecte sur le pontife qui lisoit l’Alcoran, et lui arrache icelui et le brule en un moment, puis prend le pontife, et de ses griffes le met en tant de pièces que l’on ne les eust sceu nombrer. Le grand seigneur, voiant tel massacre, se lève de son throsne et veut prendre la fuite ; mais il est arresté tout court par le lion, qui de griffes et dents met en pièces tout son habit imperial, jusques à la chemise, de façon qu’il demeure tout nud, appelant ses gens au secours, mais en vain, car personne ne se presentoit pour lui aider. Lors, demi-mort de fraieur, il se jecte à genoux devant le lion, qui, prenant de lui compassion, lui commence à lecher les mains, et lui pose en icelles la croix qu’il portoit sur son chef et lui dict en langage sarrazin : Ceci est la croix en laquelle tu dois cheminer, sinon tu es perdu. Et, aiant le lion proferé telles parolles, il s’esvanouit et laissa le grand seigneur en tel estat, lequel, estant esveillé, demeura si esperdu et espouventé de son songe qu’il fut longuement sans pouvoir parler. Enfin il appelle ses gens et se faict habiller soudainement, et, levé qu’il fut, mande le souverain pontife et les plus grands prestres de sa loy, lesquels, estonnez de ce que le grand seigneur les envoioit querir si matin, vont en grande haste vers Sa Majesté. Eux arrivez, tout tremblant encor il leur conte ce songe, leur demandant l’explication d’icelui ; mais tous, après l’avoir oui par plusieurs fois discourir, asseurent ce monarque que ce n’estoit qu’un songe leger et vain, auquel il ne devoit prendre garde, et que cela procedoit d’une repletion d’humeurs qui lui faisoient faire telz songes horribles.

L’empereur de Turquie ne se pouvoit contenter de telle response, soustenant tousjours que cela lui presageoit quelque mal futur. Toutefois, vaincu de leurs belles remonstrances, il est contrainct de se contenter pour ceste fois et de les renvoier en leurs maisons. Ce jour fut passé assez melancoliquement par le grand seigneur, qui tousjours estoit triste et pensif. Le soir venu, il se coucha comme il avoit de coustume ; et, à pareille heure qu’il avoit faict ce songe le jour precedent, il en faict ceste seconde nuict encores un semblable, et y estoit d’abondant adjousté que le lion, après l’avoir mis nud, le foulle aux piedz et lui met la croix en la bouche, puis avec son flambeau brulle et redige en cendre le palais et le principal temple de Constantinople, luy redisant les premiers propos, à sçavoir : Ceci est la voye en laquelle tu doibs cheminer, sinon tu es perdu. L’empereur de Turquie, eveillé, se lève soudainement, comme il avoit fait le jour precedent, et envoie de rechef querir le grand pontife et ses compagnons. Eux venus en toute diligence, il leur reitère ce songe second, tout ainsi qu’il est cy-devant discouru, dont ils demeurent grandement emerveillez, doutant que cela signifiast quelque sinistre malheur à eux ou au païs. Toutes fois, aussi resolus que le jour precedent, ils taschent d’affronter le grand seigneur par une excuse semblable à la première, luy disant d’abondant qu’il ne se devoit soucier de tels songes ny mettre cela en sa teste ; qu’il estoit le plus grand seigneur de tout le monde, le plus riche, le plus redouté, et pouvant mettre de front deux cens mil hommes pour saccager ses ennemis, si aucuns s’eslevoient encontre sa grandeur inexpugnable ; et pour autant, qu’il ne se devoit soucier que de faire bonne chère et se donner du plaisir. Mais toutes ces piperies ne peurent contenter l’esprit de ce monarque, qui, d’un sourcil refroncé, avec fortes menaces, leur dit qu’il ne failloit point l’ensorceler de telles parolles follement inventées, et qu’il sçavoit très bien que Dieu, par tels songes, le vouloit advenir de quelque grande chose ; au moien de quoy il les interpelloit de luy dire sur-le-champ l’interpretation, si mieux n’aimoient perdre la vie. Ces pauvres mahommetistes, voiant l’empereur en telle collère, commencèrent à douter de leurs vies ; au moyen de quoy, pour adoucir son ire, se prosternèrent à ses genoux, et, après luy avoir demandé misericorde, s’excusèrent en ce qu’ils n’estoient pas bien fondez en l’astrologie, et que la divination leur estoit cachée, pour ne s’estre jamais amusez à telles estudes ; mais que, pour monstrer qu’ils ne desiroient qu’à luy porter obeissance comme à leur souverain seigneur, ils envoiroient querir certains sçavans philosophes et magiciens, qui luy interpreteroient de point en point les dits songes. Le grand seigneur, un peu appaisé, commande que deux des dits prestres de la loy iroient querir lesdits philosophes, et que cependant le grand pontife et les autres demeureroient en ostage soubs bonne et seure garde. Suivant ceste jussion, deux d’entr’eux sont deleguez, qui diligentent de telle façon que dans trois heures après ils amènent quatorze philosophes et sages du païs, expers negromanciens. Ces philosophes arrivez, le grand seigneur leur recite ses songes de point en point, leur enchargeant, sur peine d’estre demembrez par les mains des bourreaux (qui est une espèce de tourment inventé en la Turquie depuis le règne dudit empereur), de luy dire sur-le-champ l’interpretation desdits songes. À ce commandement, les philosophes s’assemblent et consultent sur cette matière, qui leur semble si ardue, difficile et haute, qu’ils ne peurent trouver en toutes leurs explications aucune certitude ny tomber d’accord, occasion que, pressez de dire ce qu’il leur en sembloit, ils declarèrent tout haut qu’ils cognoissoient bien que cela denotoit quelque malheur futur à la Turquie ; mais de comprendre comment ny le moien de l’eviter, ils ne le pouvoient ; chose qui mist le grand seigneur en telle fureur, qu’il ordonna que sur l’heure ils fussent livrez ès mains des bourreaux et mis à mort ; ce que les bachats alloient faire executer, quand l’un des dits philosophes se prosterne aux genoux du grand seigneur, et, lui baisant le soulier, le prie de lui donner audience avant que l’on procedast à son jugement. L’empereur, vaincu de ses prières, ne lui voulut denier une si honneste demande ; au moien de quoi le philosophe, d’un visage asseuré, lui dit que, s’il lui plaisoit de lui pardonner une faute assez legère qu’il avoit commise envers Sa Majesté, il lui feroit veoir un homme qui le mettroit hors de peine. Le grand seigneur, joieux de telle chose, lui replique que non seulement il lui pardonnoit telle faute, mais cent mille autres (si tant il en avoit commises), tant grandes fussent-elles, et de ce lui jura et promit.

Lors le philosophe lui usa de tels propos : Monseigneur, il y a environ quinze ans que j’achetay un chrestien, lequel avoit esté pris sur mer par vostre grand admiral en une rencontre navalle. Cet homme est si docte et si sçavant qu’autre qui vive (comme je croy) ne le sçauroit surpasser, et n’y a science dont il n’aie cognoissance, ce que j’ay esprouvé par plusieurs et diverses fois, tant pour moi que pour autrui ; et, pour recompense de ses labeurs, je luy ay permis tousjours de vivre tacitement en sa religion, sans le molester d’aucune servitude (chose qui contrevient à vostre edict). Mais, puisqu’il vous a pleu me pardonner, si me voulez permettre d’aller chez moi, je le vous ameneray, m’asseurant que par lui vous sçaurez ce que desirez. Le grand seigneur, aise outre mesure d’un tel advertissement, lui enchargea d’aller querir le chrestien duquel il se vantoit ; ce que le philosophe fit incontinent. Or est-il à noter que le chrestien, qui estoit un homme de soixante ans, avoit eu revelation de ce songe la nuict au precedent, par une voix divine, qui lui avoit manifesté le tout ; au moien de quoy tout aussi tost que le grand seigneur lui eut fait le discours dudit songe sans attendre aucunement, il lui usa de tel langage : Excellent monarque des Turcs, puisque tu as desir de tirer de moy l’explication de ton songe, je te la donneray avec verité, non que cela vienne de moy, mais de Dieu, qui m’a d’icelle adverti pour te le communiquer. Croy donc que le lion pourtant une croix au sommet de la teste et un flambeau allumé en l’une de ses pattes, duquel il brulla l’Alcoran de Mahommet, puis depeça en mourceaux le grand pontife qui le lisoit, ne signifie autre chose que la fureur espouvantable du Dieu vivant, laquelle mettra en ruine et combustion ta fausse loy et tous ceux qui te instruisent et maintiennent en icelle dedans bref temps, et te rendra despouillé et denué de tous les royaumes que tu possèdes3, tout ainsi que le lion t’a mis nud, ayant laceré tes habits royaux, si le plus tost que tu pourras tu ne te fais chrestien, establissant la loy de Jesus-Christ en tous tes païs, ce que te demonstre le lion, en ce qu’il te mist la croix en la main, puis, au second songe, te la mist en la bouche. Regarde donc à ce que tu auras à faire pour le mieux, et sauve ton ame et ton pays. Le chrestien n’eut sitost achevé son dire, que le grand pontife, enrageant de despit, luy donna sur la joue tel soufflet qu’il le tomba4 à la renverse, l’appellant faux prophète et seducteur, soustenant qu’il falloit le faire mourir : de façon qu’il y eut grande contension de part et d’autre. Pour laquelle appaiser, à cause qu’il estoit jà tard, le grand seigneur remist la solution de tel affaire au lendemain, et cependant ordonna que tous seroient mis pour la nuit en bonne et seure garde ; ce qui fut fait. L’empereur de Turquie, retiré et couché, sur l’heure de minuict s’esveille et commence à se remettre devant les yeux de l’esprit l’explication de son songe ; et, comme il estoit à y penser soigneusement pour en tirer quelque commodité de vie heureuse, une grande lumière se presenta devant son lict qui remplit toute sa chambre. Lors iceluy, levant les yeux en l’air, entend une voix qui lui dit : Pauvre homme ! à quoy penses-tu ? Pourquoy tardes-tu à prendre ma loy et à rejetter celle en laquelle tu vis diaboliquement ? Sçaches que, si tu ne fais ce que le chrestien t’a dit, ta ruine est proche, et t’aviendra comme il t’a denoncé, car Dieu l’a ainsi arresté et determiné, de laquelle chose je t’advertis pour la dernière fois. Tels propos achevez, la voix se teut, et demeura le grand seigneur en son lict tout perplex et transi jusqu’au jour, qu’il se leva et fist appeller devant luy les plus grans princes et bachats de sa cour, et semblablement le chrestien avec les philosophes et les prestres de la loy de Mahommet, en la presence desquels il declara les propos que la voix luy avoit revelez pour son salut ; à ceste cause, qu’il avoit deliberé de se faire chrestien, et quitter la loi damnable de Mahommet, desirant se gouverner d’ores en avant par le conseil du chrestien son fidelle interprète et expositeur de ces songes et visions nocturnes. À ces mots, le grand pontife et tous ses compagnons demeurent bien estourdis, se regardans l’un l’autre sans pouvoir dire mot, quand le grand seigneur commanda qu’ils fussent pris et livrez ès mains des bourreaux et mis en pièces, à la mode du pays, puis brullez et mis en cendre ; ce qui fut executé peu après, à laquelle execution plusieurs Turcs, ayans sceu pourquoy on les faisoit mourir, prindrent les armes et se ruèrent sur la justice pour les sauver. Mais le grand seigneur, adverti de tel revoltement, y envoya ses gardes, qui taillèrent en pièces tous les contredisans, et rendirent la justice maistresse jusques à ce que la poudre des corps brullez de ces miserables fut jettée au vent. La justice donc parfaicte, le grand seigneur demande à ses princes et bachats s’ils vouloient pas comme luy prendre la loy catholique, apostolique et romaine, qui luy respondirent que ouy, hormis deux des plus apparens de l’assemblée, qui gaignèrent la grand place de Constantinople, tout devant le grand temple de Mahommet, où, avec une grande partie de mutins illec assemblez, opiniastres en leur loy mahommetiste, se bandèrent contre ceux qui vouloient suivre le vouloir du grand seigneur, tellement que à grans coups de cimmeterres et à coups de traicts, furent deffaicts par le tout de la ville environ huict mil, tant hommes que femmes ; à quoy le seigneur remedia incontinent, car il envoia si bon nombre d’archers et gendarmes, que tous les rebelles furent deffaits et mis en route5. Cela fait, et le lendemain, le chrestien, par le conseil duquel se gouverne à present le grand seigneur, supplia ledit empereur d’envoier lettres au roy d’Espaigne, contenant les adventures susdites, pour lui donner à entendre son vouloir et faire paix avec luy, esperant avoir des prestres pour enseigner la loy chrestienne au peuple et le baptiser ; à quoy s’accorda ledit empereur de Turquie, et envoia audit roy d’Espaigne6 lettres portant la teneur du present discours, outre ce qu’il luy fist dire de bouche. Prions Dieu qu’il luy plaise que ce commencement soit tel que toutes les nations du monde reçoivent sa saincte loy, pour après ceste vie temporelle estre participans de la gloire eternelle.

Amen.




1. C’est Amurat III, successeur de Sélim II, son père, et le même qui, par l’un des épisodes de son règne, inspira à Racine sa tragédie de Bajazet. Il régna de 1574 à 1595.

2. Loin de se relâcher de la rigueur des sultans ses prédécesseurs contre les chrétiens, et d’avoir les velléités de conversion qu’on lui prête ici, Amurat fut l’un de ceux qui déployèrent le plus de sévérité. Il alla jusqu’à vouloir changer en mosquées quelques unes des églises encore consacrées au culte : Saint-François à Galata, Sainte-Anne et Saint-Sébastien. Il en avoit déjà donné l’ordre, quand l’ambassadeur de France, M. de Germigny, intervint et le fit retirer à force de démarches et d’instances. V. Hammer, Hist. de l’empire ottoman, t. 7, p. 139.

3. Il est certain qu’alors déjà il couroit chez les Turcs des prédictions qui leur donnoient beaucoup à craindre de la part des peuples chrétiens, et surtout des François. On le sait par un très curieux passage du Journal de l’Estoille, qui jusqu’ici n’a pas été assez remarqué. Il y est dit, sous la date de mars 1601 : « En ce mois arriva à Paris, de la part de Mahomet, empereur des Turcs, le nommé Barthélemy de Cuœur, natif de Marseille, chrétien renié et médecin de Sa Altesse et son envoyé, sans pourtant avoir ni la suite ni le titre d’ambassadeur. Il présenta au roy un cimeterre et un poignard dont les gardes et les fourreaux estoient d’or garnis de rubis, avec un pennache de plumes de héron dont le tuyau estoit couvert de turquoises et autres pierres précieuses. Entre autres choses que cet envoyé demanda au roi, fut de rappeler le duc de Mercœur de la Hongrie, qui estoit général des troupes de l’empereur. Le roy lui demanda pourquoy les Turcs craignoient tant ce duc. C’est, respondit-il, qu’entre les prophéties que les Turcs croyent, il y en a une qui porte que l’épée des François chassera les Turcs de l’Europe et renversera leur empire, et que, depuis que le duc de Mercœur combattoit contre les Turcs, tous les bachas l’appréhendoient. Le roy luy dit alors que le duc de Mercœur estoit à la vérité son sujet, mais qu’il estoit prince du sang de la maison de Lorraine, qui n’appartient pas à la couronne de France, et que les troupes qu’il a en Hongrie n’ont pas été levées en France, mais en Lorraine, et qu’il ne fait la guerre que comme vassal de l’empire, et qu’estant chrestien, il ne peut pas empescher qu’il ne serve l’empereur… » (Supplément au Journal du régne de Henri IV, 1736, in-8, t. 2, p. 271.) — D’autres prédictions, non moins bien démenties que celle-ci par ce qui se passe depuis deux ans, annonçoient, au contraire, l’expulsion des Turcs par les Russes. La plus curieuse, due à l’astrologue arabe Mousta-Eddin, fut imprimée à Saint-Pétersbourg en 1789, puis à Moscou en 1828. On peut consulter, sur les prophéties contre les Turcs, le Télégraphe de Moscou (juin 1828, p. 510) et un curieux article de M. Alph. Bonneau (Presse, 21 mai 1854). Nous en finirons avec ces prédictions par celle qui est la plus singulière, en raison de ce qui se passe aujourd’hui ; nous devons de la connoître à M. L. Lacour : « Articulus quartus. Hoc regnum (Mahometistarum) et secta penitus destructa et abolita erunt anno domini 1854 (sic) vel 1856. » (Fr. Francisci Quaresmii Elucidatio terræ sanctæ historica, theologica, moralis, Antverpiæ, ex officina Balt. Moreti, 2 vol. in-fol., MDCXXXIX, t. 1er, p. 265.)

4. On voit que l’expression des lutteurs, tomber quelqu’un, n’est pas nouvelle.

5. Route ou roupte, pour déroute, de ruptus, rompu. Pasquier et Cl. Fauchet employent souvent ce mot dans ce sens.

6. Philippe II avoit en effet alors un ambassadeur près d’Amurat pour nouer avec lui des relations qui aboutirent à une longue trève, puis à une paix définitive. V. Hammer, Hist. de l’empire ottoman, t. 7, p. 52, 140.