Discussion utilisateur:OdileB/Respuesta

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Réponse de la poétesse à la très excellente Sœur Philotée de la Croix

traduction de Marie-Cécile Bénassy

publication avec son accord

Très excellente Dame, Madame

Ce n’est pas mon mauvais vouloir, c’est mon peu de santé et ma juste appréhension qui ont suspendu si longtemps cette réponse. Quoi d’étonnant à mon retard si, dès les premiers pas, ma plume malhabile se heurtait à deux obstacles, ou plutôt à deux impossibilités. La première (et pour moi la plus rigoureuse) c’est de savoir répondre à une lettre si savante, sage, sainte et affectueuse. Quand je vois que saint Thomas, le Docteur Angélique, pour expliquer son silence devant Albert le Grand, son maître, répondait : « Je me tais parce que je ne saurais rien dire qui soit digne d’Albert » ! A combien plus juste titre je pourrais me taire, moi, non pas comme le saint par humilité, Mais parce que, en toute vérité, je ne sais rien qui soit digne de vous. La seconde impossibilité, c’est de savoir vous remercier pour ce bienfait, aussi excessif qu’inespéré, d’avoir donné à l’impression mes griffonnages, faveur si démesurée quelle dépasserait l’espérance la lus ambitieuse et le désir le plus extravagant, qu’elle n’aurait jamais pu, même sous forme d’être de raison, trouver place dans mes pensées, et enfin faveur si grande que non seulement elle ne se peut renfermer dans l’insuffisance des mots, mais elle excède comme trop importante et aussi trop inattendue, la capacité de la reconnaissance ; comme l’a dit Quintilien : « Minorem spe, maiorem benefacta gloriam pariunt », et au point de réduire l’obligé au silence.

Quand la mère de saint Jean Baptiste, dont l’heureuse stérilité permit la miraculeuse fécondité, vit venir en sa maison un personnage aussi considérable que la mère du Verbe Incarné, son esprit se troubla, sa langue s’embarrassa, et au lieu de dire sa reconnaissance, elle ne put exprimer que des interrogations et des doutes : « Et unde hoc mihi ?». D’où me vient pareille chose ? Il en fut de même pour Saül quand il se vit élu et consacré Roi d’Israël : « Numquid non filius Iemini ego sum de minima tribu Israël, et cognatio « 


Devant la première impossibilité, je ne puis que répéter : rien n’est digne de vos yeux ; devant la deuxième, la gratitude fait place à la stupeur et je déclare que jamais la reconnaissance ne pourra égaler la moindre part de ce que je vous dois. Ce n’est pas affectation de modestie, c’est conviction sincère de toute mon âme si je dis qu’en recevant imprimée la lettre que vous avez qualifiée d’  « athénagorique » lorsque vous en avez pris possession, j’éclatai (bien que je ne pleure pas facilement) en larmes de confusion ; votre faveur m’apparut comme un reproche de Dieu sur ma mauvaise réponse à ses dons. De même, me semblait-il, qu’Il en corrige d’autres par des châtiments, Il voulait me réduire, moi, à force de bienfaits, faveur particulière dont je me reconnais la débitrice (ainsi que d’une infinité d’autres que j’ai reçues de son immense bonté), manière particulière aussi de me plonger dans la honte et la confusion. C’est en effet une excellente façon de me punir que de m’instituer en toute connaissance de cause, mon propre juge pour que je condamne moi-même mon ingratitude. Aussi, lorsque je considère ces choses dans ma solitude, j’ai coutume de dire : « que béni soit le Seigneur qui, non seulement ne laissa à aucune autre créature le soin de me juger, qui ne me le confia même pas à moi, mais qui se le réserva à Lui et me délivra de la sentence que j’aurais moi-même rendue ; sentence qui, avec la connaissance que j’ai de moi, eût été forcément une condamnation, mais qu’Il a réservée à sa miséricorde car Il m’aime plus que je ne peux m’aimer moi-même. »

Pardonnez, Madame, la digression que m’a arrachée la force de la vérité et, si je dois la confesser tout entière, je dirai que je cherchais aussi des faux-fuyants pour me dérober à la difficulté de répondre et que je m’étais presque déterminée à laisser faire le silence ; mais, comme celui-ci est une chose négative, bien qu’il dise beaucoup avec cette prétention de ne rien dire, il est nécessaire d’ajouter un petit commentaire qui indique ce que le silence veut exprimer : autrement le silence sera muet, puisqu’être muet est son véritable office. Le Saint Vase d’Election fut transporté au troisième ciel et, après avoir vu les secrets arcanes de Dieu, il dit : « Audivit arcana Dei, quae non licet homini luqui », il ne dit pas ce qu’il a vu mais il dit qu’il ne peut pas le dire : ainsi, il est nécessaire de dire au moins des choses indicibles qu’elles sont indicibles, afin de bien indiquer que, si l’on se tait, ce n’est pas parce que l’on n’a rien à dire, mais parce que les paroles ne peuvent exprimer tout ce que l’on aurait à dire. Saint Jean écrit que, s’il devait décrire toutes les merveilles opérées par notre Rédempteur, le monde ne suffirait pas à contenir tous ses livres et Vieira, commentant ce passage, déclare que l’Evangéliste en a dit plus en cette seule phrase que dans tout ce qu’il a écrit. Le phénix lusitanien dit fort bien (d’ailleurs, quand ne dit-il pas bien alors même qu’il ne dit pas bien ?) car Saint Jean a dit là tout ce qu’il avait omis de dire et exprimé tout ce qu’il avait omis d’exprimer. Ainsi de moi, Madame, je répondrai seulement que je ne sais pas répondre, je remercierai seulement en me déclarant incapable de remercier, et je dirai (en manière de bref commentaire aux choses que je tais) que seule la confiance de qui est favorisée par vous et la protection dont vous m’honorez, m’autorisent à oser m’entretenir avec votre grandeur ; si c’est là une sottise, pardonnez-moi car elle est le fruit de mon bonheur, elle me permettra de fournir plus ample matière à votre bienveillance, et à vous, de donner plus d’étendue à ma reconnaissance.

Se jugeant un piètre orateur, Moïse ne se sentait pas digne de parler à Pharaon ; or, ensuite, il puise dans la faveur de Dieu un tel courage que, non content de s’entretenir avec Dieu lui-même, il se risque à lui demander des choses impossibles : « Ostende mihi faciem tua ». Eh bien il en est de même pour moi, Madame ; les impossibilités dont je vous parlais tout à l’heure ne me semblent plus telles, en effet, quand je vois les faveurs dont vous me comblez ; une personne qui fit imprimer ma lettre tout à fait à mon insu, qui lui donna un titre, qui en paya l’édition, qui lui fit tant d’honneur alors qu’elle en était si indigne en elle-même et de par son auteur, que ne fera-t-elle pas, que ne pardonnera-t-elle pas ? Est-il un bienfait qu’elle omettra d’accorder ? Une offense qu’elle omettra de pardonner ? Et ainsi, étant admis que par votre faveur, j’ai obtenu la permission de parler, assurée que je suis de votre bienveillance et, puisque tel un autre Assuérus, vous m’avez donné à baise le bout du sceptre d’or de votre affection pour me montrer que vous vouliez bien m’accorder licence de parler et de proposer, en votre vénérable présence, je dirai que votre saint conseil de m’appliquer à l’étude des livres sacrés me va droit au cœur : il me vient sous forme d’avis, mais il aura pour moi valeur de précepte ; ce m’est une grande consolation de penser que mon obéissance – on eût dit que je suivais déjà vos inspirations - avait prévenu votre pastorale insinuation, comme le montrent le sujet et l’argumentation de la lettre elle-même. Je sais bien que votre tr ès sage avertissement ne concernait pas cet écrit, mais bien plutôt de nombreux autres sur des sujets profanes que vous aurez pu connaître ; aussi, ce que je viens de dire ne vise qu’à présenter la lettre comme une réparation de cette frivolité que vous m’aurez reproché à bien juste titre en lisant d’autres pages que j’ai écrites. Pour parler plus précisément, je vous avouerai avec la sincérité qui, s’adressant à vous, est un devoir et avec la véracité et l’absence de détours qui sont chez moi un trait de nature et une constante habitude que, si j’ai rarement écrit sur des sujets religieux, cela n’a pas été par manque de goût ni d’application, mais par excès de respect et de crainte pour les Livres Saints, livres que je me reconnais bien incapable de pouvoir comprendre et que je suis bien indigne d’étudier. Mon horreur en effet n’est pas petite lorsque résonnent à mes oreilles cette menace et cette interdiction du Seigneur à l’égard des pécheurs comme moi : « Quare tu enarras justicias meas et assumis testamentum meum per os tuum ? ». Cette interrogation, et aussi le fait que les savants eux-mêmes n’avaient pas le droit de lire le Cantique des Cantiques, ni la Genèse, avant d’avoir dépassé la trentaine, celle-ci à cause de son obscurité, celui-là, de peur que la douceur de ses épithalames ne soit pour l’imprudente jeunesse une occasion d’en appliquer le sens à des attachements charnels. Le grand saint Jérôme, mon père, le confirme lorsqu’il ordonne pour le même motif qu’on étudie ce livre en dernier : « Adultimum sine periculo discat canticum canticorum ; ne si in exordio legerit, sub carnalibus verbis, spiritualium nuptiarum epithalamium non intelligens vulneretur ». Et Sénèque déclare : « Teneris in annis haut clara est fides ».

Comment aurais-je l’audace de le prendre en mes indignes mains alors que mon sexe, mon âge et surtout les mœurs s’y opposent ? J’avoue que, bien souvent, cette crainte m’a ôté la plume de la main et a fait remonter mes idées vers le cerveau même d’où elle voulait jaillir ; or, je ne trouvais pas cet inconvénient dans les sujets profanes, car une hérésie contre l’art n’est pas châtiée par le Saint Office, mais par les rires des bons esprits et la censure des critiques ? Et celle-ci, de même que celle-là, « Justa, vel, injusta, timenda non est », puisqu’elle n’empêche pas de communier ni d’entendre la messe : aussi m’importe-t-elle peu ou point du tout. Si j’en crois en effet les décrets mêmes des censeurs, je ne suis ni obligée de savoir, ni capable de réussir : il n’y a donc pour moi ni faute ni discrédit si j’échoue : ni faute puisque je n’ai pas le devoir, ni discrédit puisque je n’ai pas le pouvoir de bien faire et que « Ad impossibilia nemo temetur ». Et, en vérité, je n’ai jamais écrit que contrainte et forcée et uniquement pour complaire à autrui, non seulement sans plaisir mais avec une véritable répugnance, car je n’ai jamais jugé moi-même avoir les trésors de savoir et d’intelligence que l’on est en droit d’exiger d’un auteur. Voici donc ma réponse ordinaire à ceux qui me pressent d’écrire, et surtout si le sujet à traiter est religieux : en quoi ai-je l’intelligence ? l’instruction ? les éléments ? les connaissances nécessaires ? moi qui en sais juste assez pour bavarder sur deux ou trois sujets ! Laissons cela à qui en a la capacité, moi je ne veux pas d’affaires avec le Saint Office, je suis ignorante et je tremble de dire quelque proposition mal sonnante ou de mal interpréter quelque passage. Je n’étudie pas pour écrire, encore moins pour enseigner (ce serait de ma part un orgueil bien excessif), mais seulement pour tenter en étudiant d’ignorer moins : telle est ma réponse et tel est mon sentiment.

Ecrire n’a jamais été chez moi initiative personnelle, mais obligation venue d’autrui. Je pourrais dire à bon droit : « Vos me coegistis ». Il est en revanche une vérité que je ne nierai pas « d’abord parce que la chose est connue de tous, ensuite parce que Dieu m’a fait la grâce de me donner, même si cela doit être à mon détriment, un très grand amour de la vérité », c’est que, dès le premier éveil de ma raison, ma passion pour l’étude a été si puissante et si véhémente que, ni les réprimandes d’autrui « et j’en ai reçu beaucoup », ni mais propres réflexions « qui n’ont pas été rares » n’ont suffi à m’empêcher de suivre cette tendance naturelle que Dieu a mise en moi, Sa Majesté sait pourquoi et à quelle fin. Elle sait aussi que je l’ai suppliée d’éteindre la lumière de mon intelligence et de me laisser seulement le nécessaire pour garder sa loi puisque, à en croire certains, le reste est superflu chez une femme, et même nuisible aux dires de quelques uns. Notre Seigneur sait aussi que, ne l’ayant pas obtenu, j’ai tenté d’ensevelir mon intelligence avec mon nom et de les sacrifier à Celui-là seul à qui je les devais, qu’aucun autre motif ne me poussa à entrer en religion, alors que le loisir et la tranquillité que réclamaient mes projets d’étude ne pouvaient s’accommoder des exercices et de la compagnie d’une communauté. Et Dieu connaît – dans le monde, seul les connaît qui devait les connaître – les efforts qui furent les miens, après mon entrée au couvent, pour tenter de cacher mon nom, et Il sait que l’on ne m’y a pas autorisée ; on m’a dit que c’était une tentation et je pense que c’en était une en effet. Si m’acquitter le moins du monde envers vous n’était pas, Madame, chose impossible, je crois que cette confession le ferait à elle seule car ce que je dis ici n’avait jamais franchi mes lèvres, sauf pour qui devait l’entendre. Mais je veux, en vous ouvrant toutes grandes les portes de mon cœur, en vous découvrant ses secrets les plus cachés, vous montrer que ma confiance est à la mesure de ce que je dois à votre vénérable personne et à vos immenses faveurs.

Je reviens à la description de ma passion pour l’étude dont je veux vous donner une entière connaissance. Alors que je n’avais pas encore atteint mes trois ans, ma mère envoya une de mes sœurs plus âgée que moi apprendre à lire chez une maîtresse d’école. L’affection, et aussi l’espièglerie, me poussèrent à l’accompagner et le fait de la voir en classe alluma en moi un tel désir de savoir lire que, croyant tromper la maîtresse, je lui dis que ma mère ordonnait qu’on me donnât leçon. Elle n’en crut rien car ce n’était pas croyable, mais elle se prêta au jeu, et elle me prit. Je continuai d’aller à l’école et elle continua son enseignement, mais ce n’était plus en manière de plaisanterie car l’expérience lui avait ouvert les yeux : il me fallut si peu de temps pour apprendre à lire que je savais déjà quand ma mère vint à le savoir, la maîtresse le lui ayant caché afin qu’elle apprît la bonne nouvelle d’un coup, et pour recevoir elle même en une fois sa récompense. Quant à moi, je m’étais tue de crainte d’être fouettée pour avoir agi sans permission. Celle qui m’a enseignée vit toujours (que Dieu la garde !) et elle peut me rendre témoignage.

Je me souviens qu’à cette époque, j’étais gourmande comme on l’est à cet âge ; je me privais cependant de fromage car j’avais entendu dire qu’il empêchait d’être intelligent : l’appétit de savoir était chez moi plus fort que l’appétit tout court et pourtant celui-ci est bien puissant chez les enfants. A six ou sept ans, je savais lire et écrire et je m’étais exercée aussi à la couture et aux divers travaux d’aiguille que l’on montre aux filles ; j’appris alors qu’il y avait à Mexico une université et des écoles où l’on étudiait les sciences. Dès que j’en entendis parler, je commençai à accabler ma mère de supplications instantes et continuelles pour qu’elle m’habillât en garçon et m’envoyât à Mexico chez des parents que nous avions là-bas, pour faire des études et suivre les cours de l’université. Elle n’en voulut rien faire et elle fit bien, mais moi, j’assouvis ma faim avec les ouvrages nombreux et divers de la bibliothèque de mon grand-père, et ni les châtiments, ni les réprimandes ne purent m’en empêcher. Aussi, quand j’arrivai à Mexico, on s’étonna non pas tant de mon esprit que de ma mémoire et des connaissances qui étaient les miennes à un âge où apparemment j’avais à peine eu le temps d’apprendre à parler.

Je commençai à étudier le latin mais je ne crois pas que le nombre de leçons qu’on m’a données ait atteint la vingtaine ; mon application était si grande que, malgré le prix que les femmes (et tout simplement dans la prime jeunesse) attachent à cet ornement naturel qu’est la chevelure, je m’en coupai quatre ou cinq doigts, après avoir bien mesuré leur longueur et m’être imposé comme loi de me les recouper lorsqu’ils auraient repoussé si je ne savais pas telle ou telle chose que je m’étais proposé d’apprendre entretemps, afin de me punir de ma balourdise. Et c’est ce qui arrivait : mes cheveux poussaient et moi, je ne savais pas ce que j’avais décidé d’apprendre. Car ils poussaient vite et moi, j’apprenais lentement. Je les coupais donc pour me punir ; je pensais qu’il n’était pas juste de laisser vêtue de sa chevelure une tête si nue de cet ornement combien plus désirable qu’est la science. J’entrai en religion, malgré tout ce qui dans cet état répugnait à mon caractère (je parle des côtés accessoires, non de ceux qui sont essentiels), parce que, pour moi qui refusais absolument de me marier, ce choix était le moins mal adapté et le plus convenable que je pouvais opérer, et celui qui répondait le mieux au désir que j’avais d’assurer mon salut. Devant cette première considération, qui était pour moi la plus importante, cédèrent et s’inclinèrent tous les petits caprices de mon humeur, mon désir de vivre seule, mon aversion pour des occupations imposées qui dérangeaient la liberté de mon étude et pour le bruit d’une communauté qui m’empêcherait d’être tranquille dans le silence de mes chers livres. Tout cela me fit hésite quelque peu dans ma décision, jusqu’au moment où des personnes éclairées me montrèrent que c’était une tentation : je la surmontai avec la Grâce de Dieu et je pris l’état que je professe si indignement. Je pensais je me fuir moi-même alors que, malheureuse que j’étais, j’emmenais moi-même avec moi et j’introduisais ma plus grande ennemie, cette passion que le Ciel m’a donnée comme présent, ou comme châtiment, je ne saurais en décider, et qui, étouffée et comprimée par tous les exercices que comporte la vie au couvent, explosait comme de la poudre conformément à la sentence : privatio est causa apetitus.

Je repris, ou plutôt – car je ne m’étais jamais interrompue – je poursuivis mon studieux travail, qui pour moi était du repos, pendant tout le temps que laissaient libre mes obligations religieuses ; je lisais et je lisais encore, j’étudiais et j’étudiais toujours, sans autre maître que mes livres. Il est assurément bien malaisé d’étudier dans ces caractères sans âme, privée de la parole vivante et des explications du maître, eh bien, toute cette peine, je l’endurais avec bonheur par amour de la science. Ah ! Si je l’avais fait pour l’amour de Dieu, ce qui était la sagesse, quelle n’eût pas été mon mérite ! Il est vrai que je tentais d’élever mon objet le plus possible et de tout mettre à Son service, car le but auquel je visais était d’étudier la Théologie : ne pas savoir tout ce que l’on peut pénétrer en cette vie des divins mystères par des moyens naturels m’apparaissait comme une lamentable insuffisance pour moi qui étais catholique. De plus, étant religieuse et non laïque, il me semblait que je devais, à cause de mon saint habit, me vouer à travaux de l’esprit et à plus forte raison, étant fille d’un Saint Jérôme et d’une Sainte Paule. Née de parents si doctes, j’aurais dégénéré si j’avais été ignorante. Voilà ce que je me proposais à moi-même et cela me semblait bien raisonné… à moins que ce n’ait été (là doit être en effet la véritable cause !) flatter et approuver mon propre penchant en lui présentant ses désirs-mêmes comme des devoirs.

Je poursuivis donc mon étude, dirigeant toujours mes pas vers ce sommet qu’est la Sainte Théologie. Il me semblait nécessaire pour y parvenir, de gravir les échelons des arts et des sciences humaines : comment comprendre en effet la nature de la Reine des Sciences si l’on ne connaît pas celle de ses servantes ? Sans la Logique, comment pourrais-je savoir la méthode de composition du tout et des parties de la Sainte Ecriture ? Sans la Rhétorique, comment pourrais-je comprendre ses figures, ses tropes, ses expressions ? Comment, sans la Physique, toutes les questions concernant la nature des animaux des sacrifices, nature qui est le symbole de tant de choses expliquées ailleurs, et de bien d’autres questions encore ? Comment savoir si la guérison de Saül au son de la harpe de David fut vertu et force naturelle de la musique ou force surnaturelle que Dieu voulut mettre en David ? Sans l’Arithmétique, comment pourra-t-on comprendre tous ces computs d’années, de jours, de semaines mystérieuses comme celles dont parle Daniel et d’autres pour l’intelligence desquels il faudrait connaître la nature, les concordances et les propriétés des nombres ? Sans la Géométrie, comment pourra-t-on mesure l’Arche Sainte de l’Ancien Testament et la Ville Sainte de Jérusalem dont les mesures mystérieuses forment un cube si l’on prend toutes les dimensions ? Et cette merveilleuse répartition proportionnelle de toutes ses parties ? Sans l’Architecture, comment comprendre le grand temple de Salomon dont le plan et la disposition eurent Dieu lui-même pour auteur et dont le Sage Roi ne fut que le contremaître et l’exécuteur, ce temple où il n’y avait pas de base sans mystère, de colonne sans symbole, de corniche sans allusion, d’architrave sans signification et de même pour les autres parties, ce temple où aucun filet n’était là uniquement pour servir et parachever l’art de l’édifice car toutes les choses en symbolisaient de plus grandes ? Sans bien connaître les règles et les parties que comprend l’Histoire, comment pourra-t-on comprendre les livres historiques, ces récapitulations dans lesquelles, souvent, le récit met en dernier ce qui, de fait, s’est passé en premier ? Sans une grande connaissance de l’un et l’autre Droit, comment pourra-t-on comprendre le Lévitique et les Nombres ? Comment, sans une grande érudition, tous ces faits des histoires profanes que mentionne la Sainte Ecriture, tous ces traits de mœurs des gentils, tous ces rites, toutes ces façons de s’exprimer ? Sans une étude méthodique des Pères de l’Eglise, comment pourra-t-on comprendre le style obscur des Prophètes ? Si l’on n’est pas très versé en Musique, comment comprendra-t-on les beautés de ces proportions musicales que l’on trouve dans tant de passages, spécialement dans les supplications qu’adressa Abraham à Dieu pour sauver les villes : demandant si Dieu pardonnerait au cas où l’on trouverait cinquante justes, de ce nombre descendant à quarante-cinq, qui est dans le rapport dix à neuf (sesquinon) comme lorsqu’on passe de mi à ré, de là à quarante, qui est dans le rapport neuf à huit (sesquioctave) comme de ré à mi, de là à trente, rapport quatre à trois (sesquitierce), celui du diatessaron, de là à vingt, qui est dans le rapport trois à deux (proportion sesquialter), celui du diapente, de là à dix, sa moitié, et on a le diapason, et s’arrêtant là parce qu’il n’y a pas d’autre proportion harmonique ? Comment donc comprendre cela sans la Musique ? Ailleurs, au Livre de Job, Dieu lui dit : « num quid conjungere valibis micantes stellas pleiadas, aut girum arcturi poteris dissipare ? num quid producis Luciferum in tempore suo, et Vesperum super filios terrae consurgere facis ? ». Cette manière de s’exprimer sera impossible à comprendre sans des connaissances d’Astrologie. Et ces nobles sciences ne sont pas seules en cause, il n’est pas d’art mécanique qui ne soit mentionné. Enfin, c’est bien le Livre qui comprend tous les livres, la Science où sont incluses toutes les sciences et dont toutes contribuent à l’intelligence ; et, lorsqu’on les connaît toutes (il est bien certain que ce n’est pas facile, ni même possible), il faut encore une nouvelle qualité en plus des autres, il faut une continuelle oraison et une grande pureté de vie pour obtenir de Dieu cette purgation de l’âme et cette illumination de l’esprit qui sont nécessaires à l’intelligence de choses si hautes, et si cela fait défaut, tout ne nous servira de rien.

























(bas page 454) Il fut un temps où le Prince des Apôtres se trouvait bien loin de la sagesse, comme l’exprime l’emphatique :  « Petrus vero sequebatur eum a longe », bien loin d’être estimé comme un docte, lui que l’on qualifiait de sot : « nesciens quid diceret », et qui, interrogé sur sa connaissance de la sagesse, déclara lui-même n’en avoir pas de notion : « mulier -, nescio quid dicis. Mulier, non novi illum ». Or, que lui arrive-t-il ? Eh bien, cette réputation d’ignorance lui donna les afflictions du sage sans lui en donner le bonheur. Pourquoi ? Le seul motif invoqué fut : « et hic cum illo erat ». Il était attaché à la sagesse, elle avait conquis son cœur, il marchait à sa suite, il prétendait la suivre et l’aimer ; et quoi que ce fut tellement a longe qu’il ne la comprenait et ne l’atteignait pas, cela suffit à lui en valoir les tourments. Il ne manqua ni le soldat étranger pour l’affliger, ni la servante de la maison pour le mortifier. J’avoue que je suis bien loin des frontières de la sagesse et que j’ai désiré de la suivre, quoique seulement « a longe »… Tout n’a été que m’approcher davantage du feu de la persécution, du creuset de la torture, et cela à tel point qu’on en est venu à essayer de me faire interdire l’étude.

Mes ennemis y parvinrent une fois auprès d’une prieure très sainte et très naïve qui, craignant que l’Inquisition n’y trouvât à redire, me commanda de ne plus étudier. Je lui obéis (les trois mois environ pendant lesquels elle eut autorité sur moi) dans la mesure où je n’ouvris aucun livre, mais pour ce qui est de ne pas étudier du tout, ce n’est pas en mon pouvoir et je n’ai pas pu le faire : si je n’étudiais pas dans les livres, j’étudiais dans toutes les choses que Dieu a créées, c’étaient elles qui étaient mes lettres, et mon livre toute la machine universelle. Tout ce que je voyais était un objet de réflexion, tout ce que j’entendais un objet de méditation, même les choses les plus minimes et les plus matérielles ; de même en effet qu’il n’est aucune créature, pour infime qu’elle soit, où l’on ne puisse reconnaître le « me fecit Deus », il n’en est aucune qui ne laisse l’intelligence confondue si on la considère comme il convient. Aussi moi, je le répète, je les regardais et les admirais toutes : les personnes même avec qui je parlais et les propos qu’elles tenaient me suggéraient mille réflexions : d’où émanait donc cette variété d’esprit et de caractère, puisque tous étaient de la même espèce ? Quelles étaient donc les humeurs et les qualités cachées qui en étaient la cause ? Quand je voyais une figure, je calculais la proportion de ses lignes, je la mesurais mentalement et je la réduisais à d’autres figures différentes. Mes pas m’amenaient parfois à l’extrémité d’un grand dortoir de notre couvent et n’y observais que les lignes des deux côtés étant en réalité parallèles et le plafond horizontal, le regard voyait les lignes s’incliner l’une vers l’autre et le plafond plus bas au fond de la salle qu’au premier plan : j’en inférais que les lignes visuelles sont droites mais non parallèles et qu’elles forment une figure pyramidale et je me demandais si telle était la raison qui avait obligé les Anciens à s’interroger sur la sphéricité du monde. En effet, bien qu’il semble tel, cela pouvait être une erreur de la vue qui avait montré des concavité là peut-être où il n’y en avait pas.