100%.png

Dissertations philologiques et bibliographiques/19

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche

NOTICE
SUR LE MANUSCRIT
DE LA
CHRONIQUE DES NORMANDS.
[PAR PAULIN PARIS.]


Il y a déjà sept ans qu’un employé de la Bibliothèque royale, en réunissant les matériaux d’un long travail sur les écrivains du moyen-âge, reconnut et signala, dans la collection des manuscrits, un monument historique de la plus haute importance. C’était l’Ystoire de li Normant, par Amat ou Aimé, moine du Mont-Cassin, traduite en français par un écrivain fort ancien. Amat florissait dans la dernière partie du 11e siècle ; il avait conduit sa narration latine jusqu’en 1078, et la dédicace de son livre à l’abbé Didier ou Desidere témoignait qu’il l’avait composé peu de tems après, c’est-à-dire avant 1086, puisque cette année-là l’abbé du Mont-Cassin Desidere avait échangé sa mitre et son nom contre la tiare du souverain pontife et le nom de Victor III. Ainsi, l’ouvrage d’Amat semble devoir être la plus ancienne relation de la conquête de Sicile par les chevaliers normands. Rédigée par un contemporain, sous le patronage d’un homme admis dans les conseils de Richard, prince de Capoue, et de Robert, duc de Pouille, elle a servi de guide à tous les annalistes postérieurs des choses siciliennes, et Léon, évêque d’Ostie, dans la Chronique qu’il adressa, peu de tems après la mort d’Amat, à l’abbé du Mont-Cassin, successeur de Desidere, l’a même plusieurs fois textuellement reproduite.

Combien de raisons pour regretter l’original de la Chronique d’Amat ! Mais, jusqu’à présent, on a vainement dépouillé, volume par volume, l’ancienne bibliothèque du Mont-Cassin ; on a vainement consulté le catalogue de toutes les grandes collections connues, le manuscrit d’Amat ne s’est pas retrouvé, et les Muratori, les Baluze, les Mabillon et les André Duchesne ont été tour à tour obligés de renoncer à l’espoir d’en enrichir leurs immenses collections.

Cependant, en 1612, l’infatigable Duchesne avait reconnu parmi les manuscrits de Peyresc une ancienne chronique française inédite sur les Normands de la Sicile. Il la fit copier, et, suivant toutes les apparences, il se proposait de la publier dans le second volume des historiae Normannorum scriptores antiqui. Malheureusement la mort ne lui laissa terminer que le premier volume, et les matériaux du second, demeurés manuscrits, sont aujourd’hui conservés et fréquemment consultés à la Bibliothèque du Roi. Mais si depuis la mort de Duchesne quelques savans ont attentivement examiné la copie dont nous parlons, il se peut que, rejetant sur elle les incorrections grammaticales dont les phrases fourmillent, ils aient toujours été dissuadés de la publier, par l’espoir de mettre la main sur le manuscrit original dont André Duchesne s’était servi lui-même. Il s’agissait donc de le retrouver ; et cela pouvait être difficile, attendu que Duchesne ne l’avait pas décrit, que le morceau qu’il en avait extrait, étant peut-être relégué à la fin du volume qui le renfermait, n’en était alors que la partie la moins apparente ; enfin, que la bibliothèque du conseiller Olivier, son dernier possesseur, avait été dispersée vers le milieu du 18e siècle.

Or, il y avait au catalogue des manuscrits du Roi, sous le numéro 7135, la mention suivante : Chronique depuis la création du monde, particulièrement du royaume de Sicile et de Naples. Le manuscrit provenait du cardinal Mazarin ; mais il avait été acheté de feu Olivier, lequel le tenait de feu le président Peyresc. Il remontait au 14e siècle, et il comprenait une collection de monumens historiques, traduits du latin en langue vulgaire, par les ordres d’un certain comte de Militrée. La première de ces traductions était la Chronique universelle d’Isidore de Séville ; la seconde, le Sommaire d’Eutrope ; la troisième, l’Histoire des Lombards de Paul Diacre ; et la quatrième enfin était l’Ystoire de li (Normant)[1], laquelle compila un moine de Mont-de-Cassin, et le manda à lo abbé Desidere. C’était le manuscrit dont s’était servi Duchesne, et ce dernier ouvrage était la traduction de l’ouvrage d’Amat, dont tant d’illustres antiquaires avaient déploré la perte.

Je demande pardon à mes lecteurs d’être entré dans tous ces détails minutieux. Mais le bon travail de M. Champollion-Figeac sur les ouvrages d’Eutrope et de Paul Diacre, travail que la description du manuscrit dont nous nous occupons lui a permis d’insérer dans ses prolégomènes, nous obligeait à notre tour à nous arrêter sur l’histoire de ce précieux manuscrit. Et puis, quand il arrive aux bibliothécaires du Vatican, de Berlin ou de Vienne, d’exhumer quelque fragment de la littérature antique, ne fût-ce qu’une page de Cicéron ou deux vers de Ménandre, toute l’Europe savante applaudit avec transport, et toute l’Europe a raison. C’est aussi quelque chose de retrouver des monumens du genre de celui qui va nous occuper, et peut-être serait-il bon d’en savoir gré à qui de droit. Dans tous les cas, la Société de l’Histoire de France, fondée sous les plus heureux auspices, répond convenablement à ce qu’on attend d’elle, en ouvrant la série de ses publications par cette vieille traduction française de la Chronique d’Amat ; Amat, dont on a perdu le texte original, Amat, le témoin des exploits incroyables qu’il raconte, le contemporain de Guillaume Bras-de-Fer, de Robert Guiscard et des dix autres glorieux enfans de Tancrède de Hauteville. Quelque imparfaite que soit cette traduction, son antiquité, sa portée historique, le dialecte français dans lequel elle est rédigée, tout lui donnait des droits au choix de l’honorable Société ; et M. Champollion-Figeac, en devenant son éditeur, s’est acquis à la reconnaissance de tous les amis des études historiques des titres que personne ne songera sans doute à lui contester.

Les exploits des Normands, avant le 13e siècle, ont eu vraiment le caractère des aventures les plus romanesques. C’est au point qu’au lieu d’aller chercher en Orient ou dans les îles du Nord la source des fictions épiques du moyen-âge, on pourrait se contenter de remonter, pour la découvrir, à l’histoire des guerriers scandinaves venant poser leurs tentes au milieu des Francs et demander à cette nation, la plus intrépide de toutes, un droit de bourgeoisie qu’elle n’ose lui refuser ; puis débarquant en Angleterre ; en faisant la conquête, y transportant leurs coutumes, leurs lois et la langue française, déjà devenue la leur. Ce n’était pas assez pour eux : afin de distraire leur inquiétude et d’étancher la soif de combats qui les dévore, chaque année voit des familles normandes parcourir l’Europe, venir en aide aux plus faibles et, partout, faire trembler ceux qui les aperçoivent dans les rangs de leurs adversaires. L’Espagne, l’Égypte et la Grèce retentissent du bruit de leur bravoure et de leurs actions prodigieuses. Robert Crépin donne la chasse aux Maures dans la Catalogne ; Ursel de Bailleul rend l’Arménie aux empereurs de Constantinople ; enfin les enfans de Tancrède de Hauteville se montrent en Italie, et bientôt après la Sicile, les deux Calabres et tout le royaume de Naples deviennent la propriété incontestée d’une famille normande.

Comment le spectacle de tant d’exploits n’aurait-il pas donné naissance à ces héros de la chevalerie errante, courant par monts et par vaux ; recevant en tous lieux le plus respectueux accueil ; épousant des infantes, renversant des princes, des rois, des empereurs ; récompensant le plus magnifiquement du monde les services de leurs écuyers et de leurs compagnons d’armes ? Boémont seul, le fils de Robert Guiscard, fit long-tems pâlir sur son trône l’empereur de Constantinople. Guiscard, avec sept chevaliers, mit un jour en fuite une armée complète. Une autre fois les hommes d’armes de l’empereur d’Allemagne et du pape réunis n’avaient pu soutenir le choc de sept cents chevaliers normands ; cependant le pape était un homme de Dieu (c’était saint Léon, neuvième du nom) ; et pourtant personne ne doutait alors de la suprême influence du vicaire de Jésus-Christ sur les affaires temporelles. Mais on croyait plus assurément encore que rien au monde ne pouvait obliger les chevaliers normands à tourner le dos dans une bataille, et cet article de foi faisait oublier tous les autres.

Amat, qui mourut en 1093, n’a pu raconter les exploits des enfans de Robert Guiscard ; il arrête son récit à l’année 1078, époque de la mort de l’un de ses deux héros favoris, Richard, prince de Capoue[2]. Quant aux émigrations les plus anciennes, il en trace rapidement l’histoire. Les premiers Normands que l’on eût vus peut-être sur la terre d’Italie revenaient d’un pèlerinage fait, suivant Amat, au Saint-Sépulcre de Jérusalem, et suivant les historiens postérieurs au mont Gargano, en Apulie. Ils trouvèrent la ville de Salerne assiégée par une flotte de Sarrasins et déjà réduite à la dernière extrémité. Gaimard, le prince de la contrée, demande conseil à ces étrangers ; ceux-ci répondent en offrant le secours de leurs bras. Le jour même ils font une sortie ; ils jettent l’épouvante au milieu des Musulmans ; ils les obligent à remettre à la voile, et la ville de Salerne est ainsi délivrée par quarante chevaliers normands.

Ne demandez pas si la reconnaissance des habitans de Salerne fut acquise à nos pèlerins. Ils retournèrent dans leur Normandie comblés de présens, et firent de l’Italie les peintures les plus enivrantes. Ce fut à la même époque que Gislebert et ses quatre frères se dirigèrent vers la Pouille. On leur donna des châteaux à garder et des villes à conquérir sur les Grecs et sur les Sarrasins. Puis, en Normandie, le vieux Tancrède de Hauteville, ayant douze enfans vigoureux, affamés et amateurs d’aventures, envoya les trois aînés, Guillaume, Droon et Humphroi, sur la route qu’avait suivie Gislebert. À peine arrivés en Sicile, le prince de Salerne confia son gonfanon, c’est-à-dire le commandement de ses armées, à Guillaume. « Et à dire la vérité, remarque notre chronique, plus valut la hardiesce et la prouesce de ce petit de Normands, que la multitude de li Grec et la superbe de li Sarrasin. »

C’est ce Guillaume, surnommé Brachium Ferri, dont nos vieux rapsodes ont, à mon avis, chanté les aventures et constaté la renommée, sous le nom de Guillaume Fière-Brace. Le héros d’épopée et le héros d’histoire sont tous les deux chefs d’une famille nombreuse ; tous les deux fils d’un baron plus noble que riche ; tous les deux reçoivent de leur père l’ordre d’aller chercher fortune ailleurs ; tous les deux vont en Italie, défendent le pape, suppléent à la lâcheté des Lombards et mettent les Sarrasins en fuite. Mais là s’arrête le parallèle. L’histoire parle d’une manière fort concise de Guillaume Bras-de-Fer ; la poésie ne tarit pas sur les exploits de Guillaume Fière-Brace, dans lequel elle semble avoir réuni ceux d’un grand nombre de guerriers du même nom.

Amat, seulement au troisième livre, commence à nous parler de Robert Viscard. Ce héros vint en Italie après la mort de Guillaume Bras-de-Fer, qui sans doute l’aurait mieux accueilli que ne firent d’abord ses puînés. Robert était le sixième fils de Tancrède. Il semble qu’une fatalité s’attache aux anciens conquérans de l’Italie ; du moins Robert, comme Romulus, préluda-t-il à l’art du conquérant par le métier de voleur. Notre historien ici n’est pas suspect de calomnie : il écrit pendant la vie de Robert ; il s’est proposé d’exalter ses actions et d’en relever la grandeur. Or, il faut l’entendre raconter les premiers exploits de son héros ; comment, n’ayant pu toucher de compassion ses frères, « il regarda et vit terres moult larges et les champs pleins de moult de bestes. Lors s’appensa que feroit le povre, et prendroit voie de larron. En ce métier, toutes choses lui failloient encore, si ce n’est abondance de chair volée ; mais force lui étoit de la manger sans sel, et son boivre étoit solement l’aigue de la pure fontaine. »

Robert n’était-il pas bien à plaindre ? Heureusement il avait l’esprit fécond en ressources. En une cité voisine demeurait un homme riche avec lequel il fit amitié. Cet homme, nommé Pierre de Tyre, voulait que Robert le nommât son père ; il eut assez de confiance en lui pour venir un jour le trouver sans être accompagné. Robert profita de l’occasion : feignant de l’accoler, il le serra si fortement dans ses bras, qu’il le fit tomber à terre, puis il lui lia les pieds et les mains. Quand le bonhomme fut transporté dans la tour qui servait de refuge à son terrible ami, Robert se montra devant lui les yeux remplis de larmes. Je vais citer ici notre chronique : « Robert va agenouillé, et ploia le bras et requist miséricorde, et confessa qu’il avait fait péchié. La povreté soc l’avait constraint à ce faire. Mais tu es père, et convient que tu aides à lo fils povre. Ceste commanda la loi, que lo père qui est riche en toutes choses aide à la povreté de son fils. Et Pierre promit, et vint mille sol de or paia, et ensi fu délivré de la prison. » Depuis ce tems, Pierre et tous ses troupeaux purent errer en sécurité dans la campagne.

Voilà l’un de ces épisodes, en assez grand nombre dans la chronique d’Amat, qu’on ne retrouve plus sous leur physionomie naturelle dans les écrivains postérieurs. Léon, évêque d’Ostie, l’a raconté d’après notre auteur ; quelle différence, grand Dieu ! Écoutons : « Cum Robertus pauper admodum esset, vicinœ urbis dominum, divitem valde virum, vocatum ad colloquium, cepit ; à quo utique viginti millia aureos pro ejus absolutione recepit. » Est-ce bien là notre histoire ? Hélas oui ! mais l’amitié précédente de Robert et de Pierre ; le nom de père sollicité par ce dernier ; la fraude normande dont il devient victime ; enfin, les larmes de Robert et la transaction qui termine à l’amiable le différend, tout cela est regardé par Léon comme le laid de l’aventure ; à notre avis, c’en était le beau.

Plus on avance, et plus le récit prend d’intérêt et se dépouille d’obscurité. Le huitième livre, le plus remarquable de tous, est en grande partie consacré aux détails des cruautés de Gisolphe, tyran de Salerne, dont Robert Guiscard finit par débarrasser l’Italie. Les couleurs de notre historien, ou du moins de son traducteur, deviennent ici plus vives et plus saisissantes ; et le siége de Salerne peut réellement soutenir le parallèle avec celui de Jérusalem, dans l’historien Josèphe. Malheureusement un aussi grand éloge doit se borner à quelques chapitres du VIIIe livre. Soit que le travail d’Amat ait été (comme le lui reproche quelque part le traducteur) diffus et embrouillé, soit, comme je serais plus tenté de le croire, que ce traducteur ait été lui-même brouillon, diffus et inattentif, il est certain que la chronique française que nous avons sous les yeux et que nous sommes d’ailleurs fort heureux d’étudier, laisse beaucoup à désirer sous le rapport du style. Cependant, afin de ne pas enlever au traducteur toutes les louanges que lui donne M. Champollion, je veux bien croire que les mots omis, les membres de phrases répétés, les noms propres ridiculement travestis au point qu’il n’en est pas un seul qui ne soit écrit de plusieurs manières, tout cela ne puisse être le fait d’un scribe postérieur, désireux de confectionner une belle copie, et non pas d’exécuter un manuscrit recommandable ; mais ce n’est pas le scribe qui aura confondu sans cesse toutes les règles de l’élocution française adoptées et suivies au 14e siècle. Comparez à la chronique des Normands le Trésor de Brunetto Latini, qui lui est antérieur de cinquante ans, ou bien nos histoires de Joinville et de Villehardoin, vous ne pourrez croire que ce soit la même langue. Pour moi, j’avoue que je ne connais aucun monument de l’ancien français dont la lecture soit hérissée d’autant de difficultés. Je sais que, dans le fond de l’Italie, les Français avaient pu d’un côté ne pas profiter des progrès de la langue maternelle, pendant deux cents ans, et de l’autre, admettre une foule de mauvaises locutions et d’italianismes, comme le dit fort bien M. Champollion ; mais ils n’avaient pas adopté des obscurités de constructions que n’éclairciraient pas l’étude de l’italien, du grec, du latin, de l’allemand et du français.

Ce n’est pas non plus la faute de la langue romane si le traducteur transforme le célèbre Dat, beau-frère de Mello, cruellement mis à mort par Pandulphe prince de Capoue, en une femme épouse de Melo, laquelle se clamoit Daita ; s’il ajoute que Pandulphe était beau-frère de Mello (page 21) ; s’il fait d’Exauguste, fils du Grec Bugien, un certain général revêtu de la dignité d’Exauguste, c’est-à-dire, suivant lui, vicaire de Auguste (page 50), et s’il prend la fameuse nation des Varegues, pour un homme appelé Guarain. Pour avoir la triste conviction de son ignorance singulière, il suffit de comparer le texte latin de la lettre de Paul Diacre à la comtesse Adelperga, avec la traduction qu’il en a faite et que M. Champollion reproduit dans ses prolégomènes. Croira-t-on que de cette comtesse Adelperga il ait pu faire mi sire Adelpergo ? et qu’il ait traduit cette première phrase adressée à la comtesse : Cum ad incitationem excellentissimi comparis, qui nostrae ætatis solus principum sapientiae palmam tenet (c’est-à-dire, il me semble : « Comme à l’exemple de votre excellent époux, qui, presque seul entre les princes, tient la palme de la science. ») par celle-ci : Coment soit chose qui à la unité et à l’ornor del tres excellent compere Adelpergo, lequel estez en vostre aage tenut autresi comme palme de sapience. Certainement notre brave traducteur ne savait ici rien de ce qu’il disait. Je suis donc fâché que l’habile éditeur n’ait pas multiplié davantage et les notes et les parenthèses explicatives : je trouve son glossaire beaucoup trop court ; et il en résulte que l’Istoire des Normands ne pourra être bien lue, si l’on ne veut pas y consacrer un tems énorme. Toutefois, je m’empresse d’ajouter que M. Champollion, eût-il fait pour la traduction d’Amat un travail comparable à celui de Lotichius sur Pétrone ou de M. Éloi Johanneau sur Rabelais, cette traduction n’en serait pas moins un témoignage fort imparfait de l’état de la langue française en Italie, dans les premières années du 14e siècle. Il ne faut donc pas s’attendre à trouver dans cette vieille chronique une lecture facile et agréable : mais tous ceux qui voudront comparer entre eux les historiens du 11e siècle ; ou compléter les monumens renfermés dans les collections de Muratori, d’André Duchesne et des Bénédictins éditeurs des Historiens de France, feront un très-grand profit de la traduction d’Amat. L’obscurité de style et les contresens de traduction qui la déparent n’empêchent pas de conserver la trace des évènemens que les autres écrivains nous ont indiqués ; de là des rectifications et des complémens de la plus haute importance. D’ailleurs, la Société de l’Histoire de France ne se propose pas seulement de plaire aux gens du monde ; elle a pour but principal de travailler pour les travailleurs et de venir en aide à ceux qui veulent des matériaux de construction.

Aux huit livres de l’Istoire de li Normant, l’éditeur a joint deux livres de la Chronique de Robert Viscart, que renfermait le même manuscrit et que plusieurs motifs énumérés dans les huitième et neuvième paragraphes des prolégomènes lui ont fait également regarder comme l’ouvrage d’Amat. J’avoue que je ne partage pas sur ce point la conviction de M. Champollion : l’auteur du texte latin de cette chronique, publié par Muratori sous le titre d’Historia Sicula, ne me semble pas encore évidemment retrouvé ; mais il est heureux que notre éditeur, même sur des raisons assez légères, ne soit cru parfaitement en droit d’en faire honneur au moine Amat, cette persuasion ayant dû surtout l’encourager à en ajouter la traduction ancienne à celle de l’Istoire de li Normant. C’est un morceau fort intéressant pour les fastes du Bas-Empire et de la Sicile ; seulement, le texte original en étant déjà connu, il faut avouer que la publication des huit livres d’Amat traduits est aujourd’hui pour nous d’un tout autre avantage.

Ce n’est pas tout : à la suite de la Chronique de Robert Viscart, l’éditeur a placé un précieux appendice renfermant : 1º un Glossaire des mots inusités, beaucoup trop court, par malheur, comme je l’ai déjà dit ; 2º un extrait inédit d’un manuscrit latin de la Bibliothèque royale, relatif à Robert Guiscart ; 3º et 4º deux chartes inédites, l’une donnant le nom d’un grand nombre de chevaliers normands du 11e siècle, l’autre établissant l’existence et l’ordre de filiation de Julitta, sœur du roi Roger  Ier. Ces deux monumens sont accompagnés des notes curieuses de l’éditeur ; 5º enfin, le travail inédit de Du Cange sur les familles normandes. M. Champollion n’a pas publié le manuscrit dans son intégrité ; il a dû se borner, comme il nous en avertit, à l’histoire des générations mentionnées dans les textes historiques qui faisaient le grand objet de son édition. Maintenant, avant de finir, je reviendrai sur les prolégomènes de l’éditeur ; c’est la partie la plus remarquable, sans contredit, de son travail.

Ils sont divisés en douze paragraphes. Dans le premier, M. Champollion décrit avec une élégante exactitude le manuscrit et les différens morceaux de traduction romane qu’il renferme. Dans la première page est « le proheme de la translation, lequel a fait faire le seignor conte de Militrée. » Contre les habitudes du traducteur, ce nom de comte de Militrée, deux fois répété, est deux fois écrit de la même manière. Quel était néanmoins cette ville de Militrée ? L’éditeur y reconnaît Mileto, cité de la Calabre ultérieure. Les raisons données à l’appui de ce sentiment paraissent sans doute plausibles ; cependant, comment se fait-il que le traducteur, ayant eu souvent à parler dans la suite de son travail de la ville de Mileto, ne l’ait jamais nommée que Melito ? Un serviteur du comte de Melitrée ne devait-il pas être bien assuré du véritable nom de cette ville ? Je reconnaîtrais donc plutôt Malte (l’ancienne Melita) dans le nom de Melitrée ; Malte, que Roger Ier conquit en 1190 sur les Sarrasins, et qui demeura annexée au royaume de Sicile, jusqu’au moment où les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem en prirent possession.

Mais pour revenir au premier paragraphe, il est maintenant acquis à l’histoire littéraire du moyen-âge (grâce aux recherches et aux investigations judicieuses de M. Champollion), que Paul Diacre, auquel on n’attribuait qu’une seule rédaction de l’histoire romaine, en composa réellement deux, à deux époques différentes. La première rédaction est la plus concise ; mais la duchesse de Bénévent Adelperga qui la lui avait demandée, l’ayant trouvée trop obscure et d’ailleurs trop peu fournie des beaux exemples que l’on pouvait emprunter aux livres saints, engagea Paul Diacre à recommencer son travail, ce qu’il fit dans la forme et avec tous les développemens que désirait y retrouver la noble dame de Bénévent. Cette découverte de M. Champollion est très-importante ; elle devra désormais guider tous les futurs éditeurs d’Eutrope et de Paul Diacre ; car ce dernier a tellement fondu son ouvrage dans celui d’Eutrope, qu’on s’est habitué à les reproduire presque toujours ensemble. Les observations de M. Champollion serviront encore à distinguer plus nettement qu’on ne l’a fait jusqu’aujourd’hui ce qui appartient en propre à chacun de ces deux écrivains.

Dans les deux paragraphes suivans, notre éditeur établit la date précise de la composition de l’ouvrage d’Amat, et démontre que les antiquaires se sont trompés jusqu’à présent en croyant reconnaître l’auteur du monument dont ils regrettaient la perte entière dans Amat, successivement moine, évêque d’Oleron et archevêque de Bordeaux vers la fin du onzième siècle. La réfutation de M. Champollion est un véritable modèle de polémique, que nous recommandons à l’étude de tous ceux qui se dévouent à l’épineuse carrière de la critique. Il appartient, de nos jours, à fort peu de savans de relever les erreurs de leurs devanciers sans manquer au respect que doit inspirer une grande et juste illustration littéraire. « Si nous rectifions, » dit M. Champollion, « les conjectures des bénédictins, ce n’est point avec le secours de notre humble érudition, sincèrement respectueuse devant de tels noms ; mais par l’usage de quelques documens ignorés de leur tems, que le hasard a heureusement révélés au nôtre ; et la raison commande, pour un tel bonheur, un bien modeste orgueil. »

Ces documens sont la traduction même de l’ouvrage d’Amat. On y trouve en effet la preuve qu’Amat, son auteur, était encore, en la terminant, moine du Mont-Cassin. Or, elle se poursuit jusqu’en 1178, et c’est en 1073 que l’Amat des Bénédictins fut sacré évêque d’Oleron. De plus, cet évêque était originaire du Béarn, et la vieille traduction nous apprend que l’auteur original était de la cité de Salerne (p. 228). Il vaut donc mieux restituer la gloire de ce précieux travail historique à l’évêque de Nusco, Amat, lequel avait été moine au début de sa carrière religieuse, et était mort en odeur de sainteté l’année 1093, comme nous l’apprend Ughelli dans son Italia sacra.

Les paragraphes 4 et 5 résolvent toutes les questions que pourraient faire naître la version française et le texte latin restitué. Les suivans se rapportent au texte, à la traduction et à la publication de la Chronique de Robert Viscart. J’en ai dit quelques mots dans le corps de ce long article. Il ne me reste plus qu’à remercier, au nom de tous les hommes studieux, M. Champollion du travail remarquable dont il vient d’enrichir la science, et la Société de l’Histoire de France du choix qu’elle a fait de l’éditeur de cet ouvrage. On annonce comme devant bientôt paraître, sous les auspices de la même Société, une nouvelle édition de Villehardoin, faite sur des manuscrits récemment découverts ; une nouvelle édition de Froissart et de nouveaux mémoires historiques inédits sur la Ligue et sur la Fronde. Nous avons grande confiance dans l’activité de ceux qui doivent consacrer leur tems à ces travaux, et dans le mérite des volumes annoncés. Mais, au nom du ciel, qu’ils paraissent ! l’Ystoire des Normands a dû naturellement redoubler notre impatience.

Paulin Paris.

(Extrait du Moniteur du 25 novembre 1835.)
  1. Le copiste du manuscrit avait mis en cet endroit Longobart au lieu de Normant, et cette faute dut long-tems empêcher de reconnaître l’ouvrage d’Amat.
  2. Je ne puis m’empêcher de relever ici une méprise du savant éditeur : dans ses Prolégomènes, page 33, il désigne Richard comme l’un des enfans de Tancrède de Hauteville. Richard n’était pas même parent de Robert Guiscard : il était petit-fils de Gislebert, l’un des cinq chevaliers normands qui, bannis de leur pays en punition d’un assassinat, étaient arrivés en Italie dans les premières années du 11e siècle, et bien avant Guillaume Bras-de-Fer.