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Divagations (1897)/Solennité

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DivagationsEugène Fasquelle, éditeur (p. 222-231).






SOLENNITÉ






Mais où point, je l’exhibe avec dandysme, mon incompétence, sur autre chose que l’absolu, c’est le doute qui d’abord abominer, un intrus, apportant sa marchandise différente de l’extase et du faste ou le prêtre vain qui endosse un néant d’insignes pour, cependant, officier.



Avec l’impudence de faits divers en trompe-l’œil emplir le théâtre et exclure la Poésie, ses jeux sublimités (espoir toujours chez un spectateur) ne me semble besogne pire que la montrer en tant que je ne sais quoi de spécial au bâillement ; ou instaurer cette déité dans tel appareil balourd et vulgaire est peut-être méritoire à l’égal de l’omettre.

La chicane, la seule que j’oppose à tout faux temple, vainement s’appelât-il Odéon, n’est pas qu’il tienne pour une alternative plutôt que l’autre, la sienne va à ses pseudo-attributions et dépend d’une architecture : mais fronton d’un culte factice, entretenant une vestale pour alimenter sur un trépied à pharmaceutique flamme le grand art quand même ! de recourir méticuleusement et sans se tromper à la mixture conservant l’inscription quelconque Ponsard comme à quelque chose de fondamental et de vrai. Un déni de justice à l’an qui part ou commence, ici s’affirme, en tant que la constatation, où je ne vois sans déplaisir mettre un cachet national, que le présent soit infécond en produits identiques, comme portée et vertu par exemple, c’est-à-dire à combler avec ce qui simule exister le vide de ce qu’il n’y a pas. Au contraire, en mes Notes d’abord, nous sommes aux grisailles et vous n’aviez, prêtresse d’une crypte froide, pas à mettre la main sur une des fioles avisées qui se parent en naissant, une fois pour toutes par économie, de la poussière de leur éternité. Ce Ponsard, plus qu’aucun, n’agite mon fiel, si ce n’est que, sa gloire vient de là, il paya d’effronterie inouïe, hasardée, extravagante et presque belle en persuadant à une clique, qu’il représentait, dans le manque de tout éclat, au théâtre la Poésie, quand en resplendissait le dieu. Je l’admire pour cela, avoir sous-entendu Hugo, dont il dut, certes, s’apercevoir, à ce point que né humble, infirme et sans ressources, il joua l’obligation de frénétiquement surgir faute de quelqu’un ; et se contraignit après tout à des efforts qui sont d’un vigoureux carton. Malice un peu ample, et drôle ! dont nous sommes plusieurs nous souvenant ; mais en commémoration de quoi il n’importe de tout à coup sommer la génération nouvelle. Combien, à part moi au contraire ayant l’âme naïve et juste, je nourris de prédilection, sans désirer qu’on les ravive au détriment d’aucun contemporain, pour les remplaçants authentiques du Poëte qui encourent notre sourire, ou le leur peut-être s’ils en feignent un, à seule fin pudiquement de nier, au laps d’extinction totale du lyrisme, — comme les Luce de Lancival, Campistron ou d’autres ombres — cette vacance néfaste : ils ont, à ce qu’était leur âme, ajusté pour vêtement une guenille usée jusqu’aux procédés et à la ficelle plutôt que d’avouer le voile de la Déesse en allé dans une déchirure immense ou le deuil. Ces larves demeureront touchantes et je m’apitoie à l’égal sur leur descendance pareille à des gens qui garderaient l’honneur d’autels résumés en le désespoir de leurs poings fermés aussi par somnolence. Tous, instructifs, avant que grotesques, imitateurs ou devanciers, d’un siècle ils reçoivent, en manière de sacré dépôt et le transmettent à un autre, ce qui précisément n’est pas, ou, si c’était, mieux vaudrait ne pas le savoir ! un résidu de l’art, axiomes, formule, rien.




Un soir vide de magnificence ou de joie j’ouvrais, en quête de compensation, le radieux écrit Le Forgeron pour y apprendre de solitaires vérités.


Que tout poème composé autrement qu’en vue d’obéir au vieux génie du vers, n’en est pas un. On a pu, antérieurement à l’invitation de la rime ici extraordinaire parce qu’elle ne fait qu’un avec l’alexandrin qui, dans ses poses et la multiplicité de son jeu, semble par elle dévoré tout entier comme si cette fulgurante cause de délice y triomphait jusqu’à l’initiale syllabe ; avant le heurt d’aile brusque et l’emportement, on a pu, cela est même l’occupation de chaque jour, posséder et établir une notion du concept à traiter, mais indéniablement pour l’oublier dans sa façon ordinaire et se livrer ensuite à la seule dialectique du Vers. Lui en rival jaloux, auquel le songeur cède la maîtrise, il ressuscite au degré glorieux ce qui, tout sûr, philosophique, imaginatif et éclatant que ce fût, comme dans le cas présent, une vision céleste de l’humanité ! ne resterait, à son défaut que les plus beaux discours émanés de quelque bouche. À travers un nouvel état, sublime, il y a recommencement des conditions ainsi que des matériaux de la pensée sis naturellement pour un devoir de prose : comme des vocables, eux-mêmes, après cette différence et l’essor au delà, atteignant leur vertu.

Personne, ostensiblement, depuis qu’étonna le phénomène poétique, ne le résume avec audacieuse candeur que peut-être cet esprit immédiat ou originel, Théodore de Banville et l’épuration, par les ans, de son individualité en le vers, le désigne aujourd’hui un être à part, supérieur et buvant tout seul à une source occulte et éternelle ; car rajeuni dans le sens admirable par quoi l’enfant est plus près de rien et limpide, autre-chose d’abord que l’enthousiasme le lève à des ascensions continues ou que le délire commun aux lyriques : hors de tout souffle perçu grossier, virtuellement la juxtaposition entre eux des mots appareillés d’après une métrique absolue et réclamant de quelqu’un, le poëte dissimulé ou chaque lecteur, la voix modifiée suivant une qualité de douceur ou d’éclat, pour chanter.

Ainsi lancé de soi le principe qui n’est — que le Vers ! attire non moins que dégage pour son épanouissement (l’instant qu’ils y brillent et meurent dans une fleur rapide, sur quelque transparence comme d’éther) les mille éléments de beauté pressés d’accourir et de s’ordonner dans leur valeur essentielle. Signe ! au gouffre central d’une spirituelle impossibilité que rien soit exclusivement à tout, le numérateur divin de notre apothéose, quelque suprême moule qui n’ayant pas lieu en tant que d’aucun objet qui existe : mais il emprunte, pour y aviver un sceau tous gisements épars, ignorés et flottants selon quelque richesse, et les forger.


Voilà, constatation à quoi je glisse, comment, dans notre langue, les vers ne vont que par deux ou à plusieurs, en raison de leur accord final, soit la loi mystérieuse de la Rime, qui se révèle avec la fonction de gardienne et d’empêcher qu’entre tous, un usurpe, ou ne demeure péremptoirement : en quelle pensée fabriqué celui-là ! peu m’importe, attendu que sa matière discutable aussitôt, gratuite, ne produirait de preuve à se tenir dans un équilibre momentané et double à la façon du vol, identité de deux fragments constitutifs remémorée extérieurement par une parité dans la consonance [1].

Chaque page de la brochure annonce et jette haut comme des traits d’or vibratoire ces saintes règles du premier et dernier des Arts. Spectacle intellectuel qui me passionne : l’autre, tiré de l’affabulation ou le prétexte, lui est comparable.


Vénus, du sang de l’Amour issue, aussitôt convoitée par les Olympiens et Jupiter : sur l’ordre de qui, vierge ni à tous, afin de réduire ses ravages elle subira la chaîne de l’hymen avec Vulcain, ouvrier latent des chefs-d’œuvre, que la femme ou beauté humaine, les synthétisant, récompense par son choix (il faut en le moins de mots à côté, vu que les mots sont la substance même employée ici à l’œuvre d’art, en dire l’argument).


Quelle représentation ! le monde y tient ; un livre, dans notre main, s’il énonce quelque idée auguste, supplée à tous les théâtres, non par l’oubli qu’il en cause mais les rappelant impérieusement, au contraire. Le ciel métaphorique qui se propage à l’entour de la foudre du vers, artifice par excellence au point de simuler peu à peu et d’incarner les héros (juste dans ce qu’il faut apercevoir pour n’être pas gêné de leur présence, un trait) ; ce spirituellement et magnifiquement illuminé fond d’extase, c’est bien le pur de nous-mêmes par nous porté, toujours, prêt à jaillir à l’occasion qui dans l’existence ou hors l’art fait toujours défaut. Musique, certes, que l’instrumentation d’un orchestre tend à reproduire seulement et à feindre. Admirez dans sa toute-puissante simplicité ou foi en le moyen vulgaire et supérieur, l’élocution, puis la métrique qui l’affine à une expression dernière, comme quoi un esprit, réfugié au nombre de plusieurs feuillets, défie la civilisation négligeant de construire à son rêve, afin qu’elles aient lieu, la Salle prodigieuse et la Scène. Le mime absent et finales ou préludes aussi par les bois, les cuivres et les cordes, cet esprit, placé au delà des circonstances, attend l’accompagnement obligatoire d’arts ou s’en passe. Seul venu à l’heure parce que l’heure est sans cesse aussi bien que jamais, à la façon d’un messager, du geste il apporte le livre ou sur ses lèvres, avant que de s’effacer ; et celui qui retint l’éblouissement général, le multiplie chez tous, du fait de la communication.

La merveille d’un haut poème comme ici me semble que, naissent des conditions pour en autoriser le déploiement visible et l’interprétation, d’abord il s’y prêtera et ingénument au besoin ne remplace tout que faute de tout. J’imagine que la cause de s’assembler, dorénavant, en vue de fêtes inscrites au programme humain, ne sera pas le théâtre, borné ou incapable tout seul de répondre à de très subtils instincts, ni la musique du reste trop fuyante pour ne pas décevoir la foule : mais à soi fondant ce que ces deux isolent de vague et de brutal, l’Ode, dramatisée ou coupée savamment ; ces scènes héroïques une ode à plusieurs voix.

Oui, le culte promis à des cérémonials, songez quel il peut être, réfléchissez ! simplement l’ancien ou de tous temps, que l’afflux, par exemple, de la symphonie récente des concerts a cru mettre dans l’ombre, au lieu que l’affranchir, installé mal sur les planches et l’y faire régner.

Chez Wagner, même, qu’un poëte, le plus superbement français, console de n’invoquer au long ici, je ne perçois, dans l’acception stricte, le théâtre (sans conteste on retrouvera plus, au point de vue dramatique, dans la Grèce ou Shakespeare), mais la vision légendaire qui suffit sous le voile des sonorités et s’y mêle ; ni sa partition du reste, comparée à du Beethoven ou du Bach, n’est, seulement, la musique. Quelque chose de spécial et complexe résulte : aux convergences des autres arts située, issue d’eux et les gouvernant, la Fiction ou Poésie.

Une œuvre du genre de celle qu’octroie en pleine sagesse et vigueur notre Théodore de Banville est littéraire dans l’essence, mais ne se replie pas toute au jeu du mental instrument par excellence, le livre ! Que l’acteur insinué dans l’évidence des attitudes prosodiques y adapte son verbe, et vienne parmi les repos de la somptuosité orchestrale qui traduirait les rares lignes en prose précédant de pierreries et de tissus, étalés mieux qu’au regard, chaque scène comme un décor ou un site certainement idéals, cela pour diviniser son approche de personnage appelé à ne déjà que transparaître à travers le recul fait par l’amplitude ou la majesté du lieu ! j’affirme que, sujet le plus fier et comme un aboutissement à l’ère moderne, esthétique et industrielle, de tout le jet forcément par la Renaissance limité à la trouvaille technique ; et clair développement grandiose et persuasif ! cette récitation, car il faut bien en revenir au terme quand il s’agit de vers, charmera, instruira, malgré l’origine classique mais envolée en leur type des dieux (en sommes-nous plus loin, maintenant, en fait d’invention mythique ?) et par-dessus tout émerveillera le Peuple ; en tous cas rien de ce que l’on sait ne présente autant le caractère de texte pour des réjouissances ou fastes officiels dans le vieux goût et contemporain : comme l’Ouverture d’un Jubilé, notamment de celui au sens figuratif qui, pour conclure un cycle de l’Histoire, me semble exiger le ministère du Poëte.

  1. Là est la suprématie de modernes vers sur ceux antiques formant un tout et ne rimant pas ; qu’emplissait une bonne fois le métal employé à les faire, au lieu qu’ils le prennent, le rejettent, deviennent, procèdent musicalement : en tant que stance, ou le Distique.