Diversité et étendue de l’Esprit

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Miscellanea philosophiques, Texte établi par J. Assézat et M. Tourneux, GarnierIV (pp. 20-21).


DIVERSITÉ ET ÉTENDUE


DE L’ESPRIT.


(INÉDIT.)




Le même raisonnement affecte-t-il également tous les hommes ? Cela ne se peut. Selon qu’il se lie dans notre tête avec un plus grand nombre d’idées vraies ou fausses, il nous parait faible ou concluant ; il nous convainc ou ne nous touche pas. Il savait bien ce qu’il faisait cet avocat célèbre qui entremêlait dans ses plaidoyers les arguments les plus frivoles et les arguments les plus forts. Le juge en était surpris, et ne concevant pas comment un aussi habile homme se trompait aussi lourdement à la valeur des choses, l’avocat lui répondit que quand on servait un dîner pour un grand nombre de convives, il y avait des plats pour tous les appétits. Le juge, en recueillant les opinions, demanda à chacun la raison de la sienne ; il vit qu’aucun des plats de l’avocat n’était resté et reconnut le profond jugement de l’homme habile dont tous les paquets étaient allés à leur adresse.

Il n’est pas indifférent de connaître la tournure de tête des hommes. L’homme de cour doit être attaqué par la faveur du prince, le magistrat par la considération publique, le militaire par l’honneur.

Il faut du sens commun à l’un.

Il faut quelquefois une sottise à un autre.

J’ai eu quelquefois ce tact. Le curé de Deuil l’avait supérieurement.

Il y avait un salut fondé dans son église ; il était dit par le fondateur que ce salut se ferait tel jour, anniversaire de sa mort ; cet anniversaire tombait un lundi. C’était dans la belle saison, dans un temps où un jour suffit pour détruire toutes les promesses de l’année ; le curé imagina de conserver à ses paysans une journée précieuse ; le dimanche il fait sonner le salut, il s’habille et il allait entamer la prière lorsque le procureur fiscal s’avance et forme opposition à la célébration. À la place du curé, qu’eussiez-vous dit à votre magistrat ? que la prière ne serait pas meilleure demain qu’aujourd’hui ; que vos paroissiens seraient occupés dans les champs à des travaux utiles ; qu’il ne fallait pas compter sur l’inconstance du temps et que toute leur richesse dépendait peut-être de la journée de demain ; mais le procureur fiscal savait toutes ces raisons aussi bien que son curé et elles n’avaient point arrêté son opposition. Le curé de Deuil lui dit : « Cela est juste ; l’acte veut le salut lundi et c’est aujourd’hui dimanche ; mais le salut est sonné et je ne sais pas faire dessonner, » et le salut fut chanté.


Si j’avais dit à ce père avare : Vous laissez manquer votre enfant de maîtres et d’instruction ; pourquoi donc êtes-vous son père ? le temps s’avance ; il prendra le goût de la paresse ; et lorsque vous songerez à lui donner un état, il n’aura aucune des connaissances nécessaires. Est-ce que ce père ne s’était pas dit à lui-même ces choses cent fois ? Est-ce qu’il ne les avait pas entendues dans la bouche de sa femme, de ses parents, de ses amis ? Que faire donc, que faire ? Lui montrer son fils sous le seul aspect qui l’intéressât, comme son coffre-fort ; lui dire : Cet enfant est votre coffre-fort ; c’est là que toute votre fortune, qui vous coûte tant à amasser, sera un jour déposée ; si vous n’y prenez garde, il gardera mal ; les vertus sont autant de serrures difficiles à ouvrir ; les talents autant de bandes de fer dont vous l’entourerez ; on ne dépense pas tandis que l’on gagne ; et ainsi des autres raisons qui s’adresseront à son vice.


Dans le monde et dans la comédie, n’adresser qu’à l’homme de sens les choses qui nous persuaderaient ; parler au fou selon sa folie.

Mais telle est notre vanité, que ce qui nous convient est, à notre jugement, ce qu’il y a de mieux.