Dix-huit mois dans les prisons bolchévistes/01

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Dix-huit mois dans les prisons bolchévistes
Revue des Deux Mondes7e période, tome 12 (p. 271-300).
II  ►
DIX-HUIT MOIS
DANS
LES PRISONS BOLCHÉVISTES[1]
1918-1921


__________


I. — LES DERNIERS JOURS DE KIEV

En automne 1918, je me trouvais à Kiev, alors au pouvoir de ce « prince d’opérette, » l’hetman Skoropadsky. Lorsque la guerre mondiale prit fin, au mois de novembre de la même année, les Alliés victorieux exigèrent la retraite des troupes allemandes de tous les territoires occupés de l’ancien Empire russe. La position de l’illustre hetman en devint très difficile, car ni lui, ni son Gouvernement n’étaient populaires en Ukraine.

La seule force nationale sur laquelle le général Skoropadsky pût s’appuyer était un régiment de Petits-russiens, qui avaient été prisonniers de guerre en Allemagne. Les Allemands, qui ne négligeaient aucune occasion d’en arriver à leurs fins, avaient inspiré à ces hommes l’idée d’une Ukraine indépendante (Samostiynaïa) et leur avaient suggéré par une propagande savante que leur contrée avait toujours souffert sous le joug de la Russie.

Cependant le fameux aventurier ukrainien Petlioura, prévoyant que les Alliés exigeraient la retraite des Allemands de l’Ukraine, et que l’hetman se trouverait par terre entre deux chaises, rassembla ses troupes et marcha sur Kiev. Ces troupes étaient composées de la racaille ukrainienne, — adolescents de seize dix-sept ans, voleurs et bandits, — et d’un petit nombre de troupes régulières venant de Galicie. Il n’hésita pas à les lancer contre Skoropadsky. Les Allemands n’avaient pas encore abandonné l’Ukraine, mais ils restèrent strictement neutres, se conformant aux prescriptions des Alliés. La majorité des troupes de l’hetman passa du côté de Petlioura : celui-ci, en effet, était très populaire parmi les paysans à cette époque, — son mot d’ordre étant à peu de chose près celui des bolchévistes : la terre et tous les biens des propriétaires fonciers, ainsi que les fabriques, — tout fut promis aux paysans. Les troupes de Petlioura atteignirent Kiev sans presque rencontrer de résistance.

Les vrais patriotes russes avaient toujours envisagé l’hetman comme un ambitieux, un fantoche, — créature et protégé des Allemands. Personne de nous, à Kiev, ne se considérait comme « sujet ukrainien. » Mais notre situation était désespérée, et il ne nous restait qu’à nous ranger de son côté. Il était clair que la défaite du général Skoropadsky, et la victoire de Petlioura, ne présageaient rien de bon ; et il était également clair que Petlioura, avec ses bandes indisciplinées, composées d’éléments bolchévistes, ne demeurerait que peu de temps à Kiev, et serait balayé, à son tour, par les hordes des tyrans et des meurtriers bolchévistes.

A peine Petlioura eut-il entrepris son offensive sur Kiev, que tous les officiers de l’armée russe se levèrent pour la défense de la ville-mère, ancienne capitale de la Russie. Mais, hâtivement organisés en « régiments » et en « compagnies, » ils n’étaient qu’une poignée de héros en comparaison des forces de Petlioura, soutenu par toute la population de l’Ukraine. Mon mari venait de quitter Kiev pour aller à Odessa, et de là, secrètement, en Roumanie, pour négocier avec les autorités françaises, qui se rendaient mal compte de la situation tragique en Ukraine. Il les avait suppliées de remplacer les troupes allemandes par les troupes des Alliés, prévoyant que Petlioura marcherait contre l’hetman, ouvrant ainsi la porte aux bolchévistes. Tout arriva comme il l’avait prévu et prédit : mon mari se trouva entièrement coupé de Kiev, et je ne le revis qu’à peu près trois ans plus tard, après ma fuite de la Sovdépie, en juillet 1921.

La défense de Kiev dura trois semaines, — défense héroïque qui équivalait a un suicide. Dans la nuit du 30 novembre-1er décembre, devant une attaque vigoureuse de Petlioura, nos « troupes » furent obligées de battre en retraite. La capitulation devant Petlioura équivalait à une capitulation devant des sauvages, qui tuaient et torturaient leurs victimes sans jugement ni merci. Une partie des officiers furent faits prisonniers par le « chef socialiste de l’Ukraine indépendante » (Samostiynaïa) ; quelques-uns parvinrent à s’échapper : d’autres encore se cachèrent où ils purent. J’avais beaucoup de parents et d’amis parmi les défenseurs de Kiev : les frères Shébéko, le prince Kantacuzène, K. Arapoff et autres. Ils trouvèrent presque tous un abri temporaire au Consulat d’Italie, — grâce à la belle et généreuse attitude du Consul, — en attendant le moment où on pourrait leur faciliter le moyen de quitter la ville. Mon neveu, K. Arapoff, fut malheureusement fait prisonnier et interné, avec un groupe de cinq cents officiers, au Musée pédagogique, transformé en camp militaire. Petlioura ayant quelque difficulté à subvenir à la nourriture de tant d’officiers, nous entendîmes un jour le bruit d’une détonation... une bombe avait été jetée dans ce « musée humain... » par inadvertance, disait-on... Il n’y eut heureusement pas beaucoup de victimes, et K. Arapoff resta en vie.

L’hetman, au cours de ces journées tragiques, parvint à s’enfuir de Kiev, avec l’aide de ses amis, les Allemands, qui l’emmenèrent secrètement en Allemagne. Ainsi finit l’épopée de Skoropadsky, dernier hetman de l’« Ukraine indépendante ! »

Nous nous réveillâmes au matin du 14 décembre, pour contempler Kiev décoré de « Jovto-blankitny prapors, » ce qui veut dire, en dialecte galicien : « drapeaux bleus et jaunes. » Toutefois, malgré tous ces « prapors, » Kiev reçut ses nouveaux maîtres sans enthousiasme ; chacun était sombre et accablé, prévoyant toutes les horreurs qui l’attendaient. Petlioura commença par arrêter tous les ministres et autres fonctionnaires de l’hetman. Le brave général Keller, qui avait commandé les « forces » de Kiev, fut aussi arrêté, et traîtreusement tué par une balle dans le dos, ainsi que son aide de camp, le chevalier-garde Pantéléeff, pendant qu’on les transférait, la nuit, d’un lieu de détention à un autre.

Nous fîmes de notre mieux, pendant ces journées terribles, pour sauver autant d’officiers qu’il nous fut possible en protégeant leur fuite. Nul ne se souciait de servir sous les ordres de ce bandit de Petlioura. Tout le monde fuyait devant le spectre approchant du bolchévisme.

Pourquoi n’ai-je pas fui de Kiev à cette époque avec mon fils André ? Telle est la question que tout le monde me pose. La raison en est que je ne suis pas une femme nerveuse, et que je ne me laisse pas facilement aller à la panique. Je pensais bien qu’il serait pénible de vivre sous le régime des bolchévistes ; j’étais faite à l’idée des visites domiciliaires et des « réquisitions. » Mais il ne me venait même pas à l’esprit que mon fils, un garçon de quinze ans, ou moi, une femme, nous pussions être arrêtés, et cela d’autant plus que mon mari n’avait jamais été fonctionnaire de l’État sous le régime impérial. Les conditions du voyage étaient si épouvantables, l’avenir si incertain... tout cela m’empêchait de suivre l’exemple de mes amis, qui tous, sans exception, fuyaient Kiev à l’aveuglette. Je m’en suis depuis amèrement repentie. Mais à quoi bon s’abandonner à un repentir tardif ? Il ne dépend pas de nous autres, mortels, de régler notre sort. Dieu décide pour nous, et le destin voulait sans doute que j’eusse à subir une dure épreuve !

Je reviens à mon récit. Petlioura avait occupé Kiev le 1er/14 décembre 1919 : il y resta jusqu’au 25 janvier-7 février, époque à laquelle il fut chassé par les hordes des bolchévistes. Bien que la vie sous régime de cet aventurier fût loin d’être douce, l’arrivée des bolchévistes, quoique prévue et inévitable, nous plongeait dans la terreur et le désespoir.

La défense de Kiev par les troupes de Petlioura fut loin d’être valeureuse. Nous entendîmes, pendant deux jours, une faible canonnade, dans l’éloignement, à 60 verstes approximativement de Kiev, tandis qu’on procédait à l’entière évacuation de la ville. Le 25 janvier (7 février), je me rendis au Kreshtchatick[2], pour assister à l’entrée triomphale à Kiev des « troupes victorieuses de la République russe, fédéraliste et socialiste des paysans et des ouvriers ». Comme dit le dicton russe, «  ç’aurait été risible, si ce n’était point si triste. » Il y avait foule dans les rues, mais c’était plutôt une foule de flâneurs et de curieux que de gens sympathisant avec les bolchévistes. Vers trois heures de l’après-midi, quelques cavaliers montés sur de maigres rosses passèrent au galop par le Kreshtchatick, venant du Podol [3]. Des torchons rouges étaient attachés à leurs casquettes, leurs épaules et leurs bras. C’était la cavalerie. Derrière eux venait l’infanterie, suivie de l’artillerie... quelques canons couverts de rouille, traînés par des gens qui avaient un air de bandits. Je restai bouche bée... c’était cela, les troupes de l’Armée rouge ! ces diables a demi ivres, à demi imbéciles, ressemblant à peine à des êtres humains ? La foule les contemplait en silence : ni hourrahs, ni acclamations d’aucun genre n’accueillirent leur arrivée. Trois ou quatre maigres délégations communistes, envoyées par quelques fabriques et usines de Kiev ; un orchestre jouant « l’Internationale » et la jouant faux... telle était la réception solennelle en l’honneur des autres maîtres de l’Ukraine. Un miteux petit juif d’environ dix-huit ans apparut soudain au balcon de l’Hôtel de Ville, et cria en grasseyant :

— Hourrah au Gouvernement des Soviets !

Et ce fut tout...

Mais les bolchévistes firent mieux. Résolus a opérer eux-mêmes, ils se mirent dès le lendemain en devoir de décorer Kiev. Des torchons rouges furent suspendus partout : de grandes étoiles rouges pentagones, — véritables insignes maçonniques, — furent accrochées à toutes les maisons ; d’énormes placards furent exposés dans toutes les rues, portant des devises démagogiques, où se révélait une idéologie d’hystériques : « Paix aux villages, — guerre au Palais ! » — « Prenez garde, bourjouïs [4], nous allons allumer la torche d’un incendie mondial ! » — « Gorgez-vous de vos ananas et hâtez-vous de dévorer vos perdrix, bourjouïs, car vos derniers jours sont venus [5] ! »

Nous n’avions ni ananas, ni perdrix à nous mettre sous la dent, mais il semblait effectivement que nos derniers jours étaient venus. Je ne parlerai pas de toutes les misères et de toutes les persécutions que nous avions à souffrir de la part des bolchévistes : tout cela n’est que trop bien connu, hélas ! Mais, si vous aviez le malheur d’appartenir, en plus, à une famille de l’aristocratie et de porter un titre, leur tyrannie, leurs tracasseries et leurs sarcasmes n’avaient plus de bornes.

J’habitais avec mon fils une jolie maison privée à la Bankovaïa 15, appartenant à ma tante, Mme V. I. Cette maison avait été occupée, dès les premiers jours de l’entrée des bolchévistes, par les membres de la « Tché-Ka » ( « Tchrézvytchaïka » ou Commission extraordinaire). On avait commencé par nous laisser une chambre à chacun, mais bientôt, on ne songea plus qu’à nous faire déloger ; il ne se passait pas un jour que des vauriens de commissaires, de matelots ou de soldats ne fissent irruption chez nous en déclarant :

— Vous allez être chassés d’ici, vous autres bourjouïs ; à notre tour à présent d’habiter de jolies maisons...

Ils finirent par nous faire descendre au sous-sol ; cela valait encore mieux que d’être chassés définitivement de la maison, car dans ce cas-là, on ne vous permettait de rien emporter, sauf deux robes et un peu de linge de rechange.

L’hiver et le printemps s’écoulèrent ainsi. Nos locataires, — si l’on peut les appeler de ce nom, — changeaient souvent : ce furent d’abord le sous-commandant de la ville de Kiev, l’Arménien Aivazian, et un certain Andréeff, qui furent remplacés par les membres de la « Tché-Ka, » et plus tard, par l’institution de la garnison de Kiev. Nombre de ces bolchévistes étaient accompagnés de leurs « femmes, » comme les communistes appellent leurs maîtresses, — créatures aux cheveux courts, vulgaires et effrontées. Notre jolie maison, si bien tenue, avait l’aspect d’une étable ou d’un repaire de voleurs. Je me refuse à comprendre comment il se fait que ces gens-là souillent et détruisent tout ce qu’ils touchent. Les meubles étaient cassés, les papiers peints salis, les rideaux arrachés ; tous les bibelots avaient été enlevés. Des orgies avaient lieu toutes les nuits : le champagne et toutes les sortes de vins coulaient à flots : en sortant le matin par l’escalier de service, je ne voyais jamais moins de trente bouteilles vides gisant par terre. Nous entendions toute la nuit au-dessus de nos tètes un bruit de débauche crapuleuse : chansons cyniques chantées par des voix ivres, cris perçants des enchanteresses communistes... et je dois avouer que tout cela nous donnait parfois le frisson !

Au mois d’avril, je goûtai les plaisirs de ma première arrestation. J’avais un petit chien, de race hybride, demi-poodle et demi-épagneul, qui m’avait été laissé par la comtesse Olssouvieff. Je lui avais donné le nom de « Petliourka, » et n’éprouvais aucun embarras à l’appeler ainsi dans la rue, du temps même de Petlioura, à la grande indignation des « shtchiry Ukraintzy » (Ukrainiens fanatiques). Un jour que j’étais allée faire une promenade au « Tzarsky Sad » (Jardin Impérial), je m’assis un moment sur un banc pour me reposer. Un monsieur et une dame étaient à mes côtés sur ce banc ; ils se mirent à jouer avec mon chien, et finirent par entrer en conversation avec moi. Un « Krassnoarméetz » [6] passait : Petliourka se mit à aboyer furieusement contre lui.

— Voyez, dis-je à la dame, les chiens mêmes ne peuvent supporter la vue de « l’étoile rouge. » [7]

Le soldat fit volte-face.

— Vous insultez l’autorité des Soviets, cria-t-il, je vais vous arrêter.

— Je n’ai pas parlé des Soviets, lui répondis-je, et je n’ai aucune idée de ce que mon chien voulait dire en aboyant contre vous, ni s’il voulait vous acclamer ou vous dire des injures. Je ne comprends pas le langage des chiens, n’étant pas en parenté avec eux.

Je ne sais si le soldat comprit ce à quoi je faisais allusion (je voulais faire entendre qu’il était un « soukyne syn » [8], ce qui veut dire en russe : « fils de chien ») ; mais il continua à crier et finit par m’ordonner de le suivre. Force me fut d’obéir ; nous nous mimes tous trois en marche, le soldat, moi et Petliourka, qui nous suivait, la queue en panache avec des airs vainqueurs. Je fus amenée au corps de garde du « régiment communiste. » L’officier de service, — officier « prolétaire, » — déclara que je devais rester là jusqu’au lendemain matin, lorsque le juge d’instruction serait mandé pour examiner « l’affaire. » La porte se referma, et je restai seule dans ce coin infect et pullulant de punaises. J’étais surtout tourmentée à l’idée que personne des miens ne savait rien de cet incident regrettable, et qu’ils seraient horriblement inquiets. Je portais, en outre, sous ma robe, un petit sac contenant 200 000 roubles (ce qui représentait encore une certaine somme à cette époque), et mon collier de perles, et je savais que, si l’on me menait à la « Tchrézvytchaïka, » je serais déshabillée et fouillée, et, parlant, je devrais dire adieu à mon argent et à mes bijoux.

Je passai la nuit assise sur un banc, en proie à ces réflexions. Le lendemain matin, à dix heures, la porte s’ouvrit et un employé militaire de la « Goub-Tché-Ka » (« Goubernskaïa Tchrézvytchaïka » ou Commission Extraordinaire de Province) entra dans la chambre où je me trouvais. J’avais déjà suffisamment étudié les visages sanguinaires et brutaux des communistes-bolchévistes, et je pouvais au premier coup d’œil distinguer un vrai bolchéviste de celui qui ne faisait qu’en jouer le rôle. Un regard jeté sur l’homme qui était devant moi suffit à me convaincre qu’il n’était pas bolchéviste ; il avait dans les yeux une expression qui est absente de ceux de ces brutes sans cœur et sans conscience.

11 me demanda pourquoi j’avais été arrêtée. Au récit que je lui fis de mon aventure, il éclata de rire et me dit : « Tout cela n’est que niaiseries 1 Allez en paix ! » sans même me demander mon nom.

J’appris plus tard que trois officiers de l’armée Denikine servaient à la « Tchrézvytchaïka, » afin d’espionner les bolchévistes. Je suis persuadée que mon interlocuteur était un de ces officiers.

Je pouvais à peine en croire mes oreilles ; je me précipitai dans la rue ; je me sentais pousser des ailes. Le printemps était là ; l’air était tiède et embaumé ; le soleil me souriait ; les hirondelles volaient, se lançant un appel dans le ciel bleu. Je respirais avec délices, heureuse de ma liberté. Je ne me doutais pas, hélas ! que j’en serais bientôt privée, non pour une nuit seulement, mais pour beaucoup plus d’une année.


II. — A LA SECTION SPÉCIALE DE LA VÉ-TCHÉ-KA

Ce fut l’avance de Denikine qui, en faisant craindre aux bolchévistes d’être réduits à abandonner Kiev, les amena à redoubler de violence et de cruauté. La Commission Extraordinaire avait redoublé d’activité ; les visites domiciliaires et les arrestations ne cessaient plus, jour et nuit ; les prisons regorgeaient de victimes et la plupart des maisons aux « Lipky [9] » étaient transformées en lieux de détention de la « Tché-Ka. » Tous les « bourjouïs, » anciens officiers, propriétaires, marchands et commerçants, étaient arrêtés et fusillés sans enquête ni jugement d’aucune sorte. C’était, en vérité, une orgie sanglante ! Quand l’armée de Denikine eut atteint Kharkov, la « Terreur rouge » ne connut plus de bornes.

Le 13/26 juin, comme je m’en revenais tranquillement à la maison du Kreshtchatick, j’aperçus, en montant la Liuteranskaïa, ma femme de chambre qui courait au-devant de moi. A voix basse elle m’avertit qu’on était venu m’arrêter. Je retournai immédiatement sur mes pas, en la priant de prévenir les miens que je commencerais par chercher refuge chez un de nos anciens employés de campagne, et que j’aviserais ensuite à la façon la plus sûre de me cacher.

La famille de l’employé en question me fit le meilleur accueil, et je m’en souviendrai toujours avec reconnaissance, car on courait grand risque, en ce temps-là, à cacher quelqu’un : les autorités punissaient sévèrement tous ceux qui étaient pris en flagrant délit de recel.

Je restai, ce jour-là, sans aucunes nouvelles des miens. Le lendemain matin, arriva le mari de ma femme de chambre, et à l’expression de son visage, je devinai aussitôt qu’il était porteur de mauvaises nouvelles. Et quelles nouvelles ! Je m’attendais à tout, hormis cela ! J’appris que les membres de la « Vsséukrainskaïa Tchrézvytchaïka » (Commission Extraordinaire Pan-Ukrainienne), venus pour m’arrêter, ne m’ayant point trouvée, avaient déclaré à mon fils qu’il était arrêté à ma place. Je dois mentionner ici qu’une forte éruption avait paru sur le visage et sur le corps de mon fils quelques jours auparavant, et le docteur craignait la rougeole. Malgré cela, André, un garçon de seize ans, fut emmené à la « Vé-Tché-Ka, » à la Ekaterinenskaïa, où il fut écroué.

Je sentis mes genoux fléchir et je tombai sur mon lit anéantie et silencieuse. Si j’avais pu penser un instant que mon fils, presque un enfant, pouvait être arrêté à ma place, je n’aurais jamais songé à me cacher. Mon cœur se serrait d’une souffrance inexprimable..., mais il fallait se dominer et agir. Ma première idée fut de me rendre immédiatement à la « Vé-Tché-Ka » et de me livrer aux mains des autorités, en les priant de libérer mon fils. Mais au moment même où j’allais me mettre en route pour exécuter ce projet, l’ancien gérant de nos biens, un ami fidèle et dévoué qui avait été pendant 40 ans au service de notre famille, vint me voir et me supplia de n’en rien faire. Il était dans la maison au moment où les « Tchékisty » (membres de la « Tché-Ka ») étaient venus me chercher, et ils lui avaient dit :

— Si jamais votre princesse tombe entre nos mains, elle n’en réchappera pas ; nous la fusillerons sans merci.

Voici le plan auquel nous nous arrêtâmes. Le possible et l’impossible seraient faits pour libérer mon fils ; toutes les mesures nécessaires seraient prises ; toute somme offerte pour sa libération. Entre temps, on m’aiderait à me procurer un faux passeport, qui me donnerait la possibilité de partir pour la station Jouliany et de me cacher dans la maison d’un employé de chemin de fer en qui nous avions entière confiance. Si nous ne parvenions pas à arracher mon fils des griffes des bolchévistes dans le courant de deux semaines, je reviendrais à ma première idée et me livrerais aux autorités de la « Vé-Tché-Ka. »

Je décidai aussi d’écrire à Rakovsky, chef de la République ukrainienne des Soviets. Au temps de l’hetman, j’avais eu occasion de rendre service au ministre de Bulgarie, M. Shishmanoff. A son départ de Kiev, Shishmanoff me dit que, si j’avais des difficultés avec les bolchévistes, il me conseillait de m’adresser au « grand Rakovsky, » qu’il connaissait de longue date ; il me laissa même une carte d’introduction pour ce dernier.

— C’est le meilleur et le plus honnête des hommes, me dit-il, et un parfait gentleman.

Me souvenant de ces paroles, j’écrivis en français à ce « gentleman, » une lettre où je le suppliais de libérer mon fils. Mais cet « honnête homme » se trouva être un aussi grand vaurien que tous les autres. Je ne reçus jamais de réponse à ma lettre, et mon fils ne fut pas mis en liberté.

Pendant que mes amis tâchaient de me procurer un faux passeport, je continuais à vivre dans la famille de notre ancien employé. Le soir 15/28 juin, — jour à jamais mémorable, — nous étions en train de prendre le thé dans la salle à manger, lorsque nous entendîmes le bruit d’une automobile qui s’arrêtait devant la maison. La servante alla ouvrir, et nous vîmes entrer trois « tchékisty » typiques, vêtus de jaquettes en cuir réglementaires et armés jusqu’aux dents, avec des revolvers devant, derrière et de côté, entortillés de rubans à mitrailleuses..., vrais représentants de l’autorité des Soviets.

Le plus âgé d’entre eux, un certain Isvoshtchikoff (ce n’était pas son nom ; il était juif, et avait été garçon dans un club à Tchernigov), s’adressant au maître de la maison, lui déclara avoir l’ordre de faire une visite domiciliaire chez lui. Comprenant que ce n’était là qu’un prétexte, je me levai et m’approchant d’Isvoshtchikoff, je lui dis :

— Vous n’avez aucun ordre de ce genre. Mes hôtes ne sont pas des « bourjouïs, » ni des propriétaires fonciers, ni aucuns de ceux qui « boivent le sang du peuple. » Ce sont des gens chez qui vous ne faites généralement pas de visites domiciliaires. C’est moi que vous cherchez. Je vous déclare que je suis la princesse Kourakine. Vous pouvez m’arrêter si vous le voulez.

Il sourit, d’un sourire impudent et effronté, et avoua qu’en effet ils étaient venus pour m’arrêter.

— Puisque vous vous rendez à discrétion, il est probable qu’on vous en tiendra compte par un adoucissement de votre peine (le lecteur verra plus loin que ma « peine » ne fut en aucune sorte « adoucie. »)

Pendant que je faisais mes préparatifs de départ, je leur offris une tasse de thé ; ils s’assirent à la table, se renversant dans leurs chaises et jouissant évidemment de la pensée qu’ils m’avaient enfin dans leurs griffes.

— Savez-vous que vous êtes une acquisition très précieuse pour nous, tovarishtch (camarade) Kourakine ? me dit Isvoshtchikoff.

— Je n’en doute pas, lui répondis-je, mais sachez bien que je ne suis pas une « camarade » pour vous, car vous me haïssez et moi je vous méprise.

Ces vauriens avalent tout ce qu’on leur dit à la face. Pas un d’entre eux ne pouvait soutenir mon regard, ni me regarder droit dans les yeux.

L’automobile qui attendait à la porte, nous mena à fond de train à la « Vsséukrainskaïa Tchrézvytchaïka. » Comme nous montions l’Institutskaïa, j’aperçus un monsieur qui m’avait été présenté par mon mari, et que j’avais rencontré deux ou trois fois tout au plus. Il eut la malencontreuse idée de me saluer.

— Qui est celui-ci ? me demanda Isvoshtchikoff.

— Je vous assure que j’ignore son nom, répondis-je.

C’était la pure vérité, mais on ne me crut pas. Le malheureux fut arrêté pour m’avoir salué, mis en automobile et amené avec moi à la « Tchrézvytchaïka. » Mon arrivée fut accueillie avec les signes de la plus grande joie. « Un grand poisson a été pris !... Nous avons enfin mis la main sur notre princesse !... » Telles étaient les exclamations qui arrivaient à mes oreilles, tandis qu’on me menait à la Chancellerie de la « Vé-Tché-Ka, » où tous les gros bonnets de cette charmante institution étaient déjà réunis pour me contempler et me railler. II y avait là le commandant de la Vé-Tché-Ka, un certain Avdokhine, surnommé Michka. Ce matelot, d’aspect repoussant (sans doute une des « gloires et ornements » de la Révolution), était accompagné par son adjoint, Nikifiroff, vile créature morphinomane et cocaïnomane. Il y avait aussi le fameux Commissaire de la Mort, le matelot Térékhoff, bourreau de la « Tchrézvytchaïka, » grand de taille et assez bel homme, mais avec quelque chose de si lourd, de si brutal et de si sanguinaire dans les yeux qu’on frissonnait rien qu’à le voir. Beaucoup d’autres personnages hétéroclites se trouvaient dans cette chambre... J’étais parmi la fine fleur des « Tchékisty. »

On procéda à mon interrogatoire : on me demanda où je vivais, quelles étaient mes occupations, etc., etc. Puis, je fus menée dans la pièce voisine, où une femme me déshabilla jusqu’à la chemise et me fouilla ; après quoi je retournai à la chancellerie.

Il était évident que, me voyant parfaitement tranquille et maîtresse de moi-même, ces drôles cherchaient l’occasion de m’insulter. Ils me posaient toute espèce de questions qui n’avaient aucun rapport avec mon arrestation. Je répondais avec une parfaite tranquillité. Perdant enfin patience, Avdokhine quitta soudain le fauteuil où il se vautrait, et fonçant sur moi, il se mit à vociférer, employant des épithètes tellement grossières, que je ne puis me décider à les répéter ici.

— Savez-vous que de la canaille comme vous n’a pas de place dans la République des Soviets ! finit-il par crier. Vous êtes en vie aujourd’hui : vous pourriez bien être morte demain. »

Je me redressai de toute ma hauteur, et je le regardai bien en face. Ma grande taille, l’orgueil et le mépris qui devaient luire dans mes yeux, lui imposèrent silence : il rougit, et donna brièvement l’ordre de me mener en prison.

Mes nerfs avaient été jusque-là tellement tendus que je n’avais qu’à moitié conscience de tout ce qui m’arrivait. Je compris soudain à ce moment, qu’on allait me priver de ma liberté, m’isoler du reste de l’univers... et un sentiment de détresse s’empara de moi. Je n’avais plus qu’un seul désir et un seul espoir, celui de voir mon fils libéré. C’est pour lui que je souffrais. Moi, j’avais vécu ; des jours d’épreuve et de torture étaient venus, mais il y avait de la joie et du soleil derrière moi. Mais mon fils, lui, un adolescent, qu’avait-il fait pour mériter un pareil sort ? Je ne pouvais m’habituer à cet idée. Ma haine et mon mépris pour ceux qui faisaient tant de mal sur la terre, n’avaient plus de bornes. Je crois fermement en Dieu et au Christ ; je n’ai point perdu cette foi au milieu de mes plus dures épreuves. J’avoue cependant, que quelques-uns des dogmes du christianisme dépassent ma faible compréhension humaine. Pourrai-je jamais, par exemple, pardonner aux bolchévistes, qui furent, et sont encore, de si terribles ennemis, non seulement pour moi, mais pour ma patrie ? Je ne puis et ne veux leur pardonner, et ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour les détruire, car je considère qu’il est du devoir de chaque vrai chrétien de le faire. Des gens de cette espèce ne sauraient changer ni être réformés et doivent être exterminés comme la peste.

Plongée dans les réflexions les plus sombres, je suivis les deux escortes armées dans une petite cour, puis dans une seconde cour, entourée d’une haute grille ; nous entrâmes dans une petite maison de bois dilapidée. C’était la fameuse « Section spéciale » de la « Vé-Tché-Ka, » où des dizaines et des centaines de milliers de personnes, victimes de cette inlassable et continuelle « Terreur rouge, » étaient amenées et parquées comme du bétail dans l’attente de leur sort. Il y avait quatre chambres en tout : l’une plus grande et les trois autres tout à fait petites, — de 10-8 archines carrés, — mais on parvenait à y entasser jusqu’à trois cents malheureux qu’on y enfermait.

Il était minuit passé lorsque je fus introduite dans la première de ces chambres, relativement vide à ce moment : il y avait à peu près dix personnes, hommes et femmes, endormis. Mes deux gardes se retirèrent, me laissant debout devant la porte, abasourdie et stupéfiée. J’éprouvai un vertige : je ne parvenais pas à me figurer que j’étais destinée à vivre ici, dans ce local dégoûtant, dans cette atmosphère suffocante et moisie. Il me répugnait de m’étendre sur les « nary » [10] sales, disposées le long des murs. Habituée comme je l’avais été toute ma vie à la propreté, elle me semblait aussi naturelle que l’air que je respirais, et voilà que je me trouvais jetée dans un cloaque !

Il n’y avait rien d’autre à faire, cependant, qu’à me soumettre : je montai donc sur les « nary » et m’y étendis. Je tombai bientôt dans un profond sommeil, mais me réveillai presque aussitôt ; je n’avais pas l’habitude de dormir sur des planches nues : tous mes membres étaient endoloris. Ainsi s’écoula cette nuit pendant laquelle on amena encore sept « bourjouïs » dans l’étroite pièce.

En ouvrant les yeux le malin, de bonne heure, je vis André debout devant moi, me souriant. J’étais bien heureuse de le revoir, et si triste, cependant, de le retrouver dans de pareilles conditions. Il occupait la chambre voisine de la mienne, et m’avait aperçue lorsqu’on m’avait amenée la veille en prison ; mais il lui était strictement défendu de causer avec moi, et après quelques mots échangés entre nous, il se glissa dans sa chambre.

A leur réveil, mes compagnons d’infortune me questionnèrent : chaque nouvelle arrivée était, tout naturellement, un objet de sympathie et d’intérêt profonds. On s’indignait de ce que j’avais été arrêtée sans raison aucune... et cependant ces malheureux étaient tous, sans exception, dans le même cas que moi ; tous ils avaient été arrêtés comme « suspects, » comme « contre-révolutionnaires, » comme « ne sympathisant pas avec le bolchévisme, » etc.

Après avoir fait la connaissance de mes codétenus, je songeai à me laver et me coiffer. Il n’y avait rien dans cette pièce, qui avait évidemment été une cuisine, qu’un robinet avec une coquille. Hommes et femmes étant parqués ensemble ; il était impossible de se déshabiller et de se laver à fond, et d’ailleurs comment se laver, ne fût-ce que superficiellement, sous ce robinet anémique qui laissait l’eau couler goutte à goutte ? Quant aux autres commodités... je n’ai jamais rien vu d’aussi sale et d’aussi dégoûtant de ma vie... j’en ai la nausée quand j’y pense ! J’ai appris à dormir sur des planches, à avoir faim, à avoir froid... On peut s’habituer à tout, sauf à l’absence d’eau et de bains !

Le régime était épouvantable dans les lieux de détention de la « Tchrézvytchaïka, » mais on a tant écrit à ce sujet, que je n’en parlerai pas en détail. Il suffit de dire que nous étions, en vérité, traités comme du bétail... ou bien pis encore... On pouvait à peine respirer, par cette chaleur, dans ces petites chambres à plafond bas, où les prisonniers étaient entassés les uns sur les autres. Nous dormions côte à côte sur des planches, ou sur le plancher, serrés les uns contre les autres comme des harengs. Je tâchai de m’établir pour la nuit entre des gens qui m’inspiraient quelque confiance sous le rapport de la propreté et de l’absence d’odeurs naturelles. Mon choix tomba sur un docteur de la « Marino-Blagovéshchenskaïa-Obshtchina » (Communauté de l’Annonciation de la Croix Rouge) à Kiev, et un colonel polonais. Nous dormions couchés sur le même côté, les genoux de l’un rentrant dans les genoux de l’autre, comme dans un jeu de « puzzle, » nous retournant en même temps. Si l’on essayait de dormir sur le dos, sans bouger, cela faisait gonfler les pieds et causait des douleurs insupportables.

Nous avions la permission de sortir deux fois par jour, dans un petit enclos de trois archines de large et vingt-quatre archines de long. Trois cents personnes s’efforçaient de se « promener » dans cet espace, pour se détendre un peu les jambes. Les gardes de la « Section spéciale » étaient tous méchants et bourrus. Ils se plantaient le soir sous notre porte qui était laissée ouverte pour la nuit, et nous empêchaient de dormir, chantant, sifflant, braillant, invectivant les « bourjouïs » qui « buvaient le sang du peuple » et qu’il fallait, disaient-ils, fusiller et exterminer de toutes les façons.

Le lendemain de mon arrestation, je fus appelée pour un nouvel interrogatoire. Je fus menée entre deux soldats au G. Q. de la « Vé-Tché-Ka, » situé à la Ekaterinenskaïa, dans l’ex-maison de Mme Ouvaroff, devant la « Présidente » de la « Tchrézytchaïka, » la camarade Egorova. Une femme d’environ trente-cinq ans, de taille moyenne, d’une mise élégante, s’avança à ma rencontre ; ses yeux gris me souriaient, et, malgré ses cheveux courts, l’impression générale n’était pas celle d’une communiste, mais d’une femme bonne et sensible, et parfaitement bien élevée. Elle m’offrit fort aimablement un siège, et commença à m’interroger, d’une manière nette, claire et sensée, inscrivant toutes mes réponses. Lorsque l’interrogatoire fut terminé, je lui demandai la raison de mon arrestation, et quel était mon crime vis-à-vis de l’autorité des Soviets.

— Il n’y a aucun chef d’accusation contre vous, me répondit-elle. Vous avez été arrêtée comme étant la seule princesse qui soit restée à Kiev.

Ses yeux caressants, à demi clos, s’allumèrent soudain d’une expression de haine, et je me rendis compte à cet instant, que cette femme était plus dangereuse et plus vile que tel Avdokhine, Térékhoff ou autre.

— Je ne comprends pas, lui dis-je. Vous avez aboli tous les titres et toutes les distinctions de classe... je ne suis donc plus princesse à vos yeux ; et cependant, vous m’arrêtez pour mon titre !

— Il ne s’agit pas de cela, répliqua-t-elle, et je dus me contenter de cette brève réponse.

Je lui demandai quel serait le sort de mon fils. Sur sa réponse, qu’il allait être mis en liberté, j’exprimai le vœu de lui dire adieu avant sa libération.

— Je vais donner l’ordre de l’amener ici, répondit-elle ; vous pourrez prendre congé de lui, ici, devant moi.

Je débordais de reconnaissance, je rayonnais de joie à la pensée que mon fils allait être mis en liberté. Dix minutes plus tard, André parut, escorté d’un garde. Je l’embrassai tendrement, et lui annonçai qu’il allait être libre de retourner à la maison, le priant de transmettre mon salut affectueux à Mme I. et à tous les nôtres.

A peine avais-je fini de parler, qu’Egorova se leva... Elle semblait métamorphosée : son visage avait perdu son expression de bonté ; ses yeux étaient durs et brillants comme de l’acier ; elle étouffait de rage et de colère.

— Camarade Kourakine, dit-elle en se tournant vers mon fils, tout ce que vient de vous dire votre mère est faux. Vous n’allez pas être élargi, bien au contraire : vous serez condamné à trois ans de travaux forcés. Vous êtes jeune ; nous voulons refaire votre éducation, afin que vous deveniez un honnête communiste, utile à sa patrie socialiste.

Mes lecteurs comprendront sans peine ce qui se passa en moi. La tête me tournait : je me laissai choir sur une chaise, tandis qu’Egorova arpentait de long en large la chambre, en souriant. Son sadisme était satisfait : elle m’avait porté un coup mortel ; elle voyait devant elle une femme profondément malheureuse. Elle était mère, elle avait une fille de quinze ans qu’elle aimait tendrement, disait-on, et pourtant elle était capable d’agir avec cette cruauté, me donnant l’illusion que mon fils allait être mis en liberté, puis brisant brutalement cet espoir ! Cette femme, ce diable en jupes, comment l’oublier, comment lui pardonner ?

Je ne sais comment je regagnai la prison : je me sentais anéantie. J’appris, le même jour, que j’étais sur la liste des condamnés à mort. En d’autres temps, j’aurais été bouleversée par cette nouvelle, révoltée de tant d’injustice. Mais à ce moment, mon cœur semblait être devenu de pierre ; je serrai les dents, attendant en silence mon destin et tâchant de « sentir » le moins possible. Je me demandais seulement avec effroi si André était informé de ce qui m’attendait. J’appris plus tard qu’il savait tout et tâchait de me le cacher, tandis que je m’efforçais, de mon côté, de ne rien lui laisser apercevoir.

Le spectacle des condamnés qu’on menait à la mort était chose habituelle dans notre prison. Les gardes venaient toutes les nuits, entre dix et onze heures, emmener les victimes, désignées pour être fusillées. Les malheureux auraient inspiré la pitié, même s’ils avaient été de véritables criminels, et ils étaient innocents de tout crime ! C’était, pour la plupart, des officiers, des généraux, des employés de l’ancien régime. Une terreur nous prenait, et nos cœurs cessaient de battre, lorsque ces infortunés étaient emmenés dans la nuit. Un silence profond régnait dans la pièce et les regards s’abaissaient involontairement. Presque tous, ils savaient mourir ; ils allaient à la mort avec un calme et un courage étonnants ; seule, la pâleur mortelle de leurs visages, et leur regard inspiré, disaient qu’ils n’appartenaient plus à ce monde !

Quelques-uns ne voulaient pas mourir ! Ce spectacle était le plus horrible à voir : ils s’accrochaient aux planches des « nary, » aux portes et aux murs, criaient et hurlaient comme des fous, tandis que les gardes les poussaient rudement en avant et les emmenaient sans pitié, se moquant d’eux et répétant :

— Ah ! tu n’as pas envie de te coller au mur, on saura bien t’y forcer.

Un frisson me secouait à cette vue ; je tremblais de rage et j’étais obligée de faire des efforts incroyables pour ne pas me précipiter sur ces monstres, que j’aurais voulu écraser comme des chiens enragés, comme de dangereux reptiles.

Il y avait parmi les détenus, trois bolchévistes-communistes affiliés à la « Tché-Ka, » placés évidemment là pour nous espionner. Je tâche de me souvenir de leurs noms : Boldenko, Fisher... le troisième nom m’échappe. Ils étaient souvent assis dans la cour, avec deux prostituées de leurs amies, lorsqu’on venait chercher les condamnés à mort... riant, chantant et tenant exprès des propos cyniques... pendant que les malheureuses victimes passaient devant eux, allant à la mort.

Depuis que j’avais appris ma condamnation, je ne m’endormais jamais avant minuit, m’attendant à voir paraître le « commissaire de la mort, » qui devait venir me chercher. Deux semaines s’écoulèrent dans cette agréable attente. Mes compagnons me témoignaient une immense sympathie. Parmi les femmes, il en était qui, pour me prouver son intérêt, s’approchait parfois de moi, en me disant :

— Pauvre princesse ! On dit que vous allez être emmenée cette nuit !

L’intention était excellente, mais il est évident qu’une pitié et un encouragement de ce genre n’étaient pas faits pour me calmer.

J’étais couchée, un soir, prêtant l’oreille à chaque bruit qui venait interrompre le silence de la nuit. Il faisait tellement étouffant dans la chambre que je ne pouvais pas respirer. Je me levai et m’approchai de la fenêtre La nuit était divine, une de ces nuits chaudes et étoilées de l’Ukraine ; le tilleul, sous nos fenêtres, était en pleine floraison ; ce parfum, subtil et familier, faisait surgir en moi une série de tableaux et de souvenirs. Comment comprendre que sur cette terre, au milieu de cette nature si pleine de beauté et de grandeur, il existât des hommes qui faisaient tant de mal !

Mon attention fut attirée soudain par un son de voix sous la fenêtre ; les trois communistes dont j’ai parlé plus haut étaient assis sur un banc, et causaient avec un des prisonniers, accoudé à la fenêtre de la chambre voisine. Je l’entendis qui leur demandait :

— Est-il vrai que la princesse Kourakine va être fusillée ? Elle n’a cependant rien fait contre les Soviets ?

— Nous savons bien qu’il n’y a rien contre elle, répondit un de ces trois misérables, mais, voyez-vous, la Terreur rouge vient d’être déclarée ; ce qui fait la force de cette Terreur, c’est précisément que certaines personnes sont exécutées, innocentes de tout crime, mais qui sont connues pour leur richesse et la haute position qu’elles occupent. L’exécution de la princesse Kourakine ne manquera pas de produire une grande sensation à Kiev.

Mes lecteurs comprendront sans peine quelles étaient mes impressions en écoutant cette conversation ! Il y avait une jeune femme très sympathique parmi les détenus dans la chambre où je me trouvais, fille de prêtre, qui s’efforçait de « flirter » avec les « Tchékisty, » espérant ainsi hâter le terme de sa libération. Un jour que le « commissaire de la mort, » Térékhoff, l’avait fait venir dans son cabinet, elle me raconta, à son retour, qu’il avait tâché d’obtenir d’elle des informations concernant les détenus ; quand il en vint à parler de moi, elle lui demanda s’il était vrai que j’allais être fusillée.

Térékhoff se mit à rire de son rire effronté :

— Je ne sais pas, répondit-il : je n’ai pas encore décidé si je la fusillerais ou si j’en ferais ma maîtresse.

Quelle torture d’entendre des abominations pareilles, et de ne pouvoir me venger de ce misérable !

Cependant la « Terreur rouge » augmentait de jour en jour. Les nouvelles de l’armée de Denikine étaient excellentes, et les bolchévistes sévissaient avec une violence toujours croissante... De nouvelles victimes étaient arrêtées et amenées tous les jours à la « Vé-Tché-Ka, » et plusieurs personnes étaient emmenées pour être fusillées toutes les nuits. J’étais sous l’impression horrible de trois officiers auxquels les bolchévistes faisaient subir d’affreuses tortures. On les avait emmenés la nuit, en leur disant qu’ils allaient être fusillés. Une fois arrivés à la cave où se passaient les exécutions, il se trouva que les fusils de leurs bourreaux étaient chargés de cartouches blanches. Ces infortunés furent soumis, après cela, à des tortures inhumaines : leurs épaules furent disloquées et cassées, etc. Je fus heureuse de les revoir en vie le lendemain, mais horrifiée d’apprendre tout ce qu’ils avaient eu à souffrir Ceci se répéta trois nuits de suite : les gardes les emmenaient le soir en leur déclarant qu’ils allaient être fusillés, mais on leur faisait seulement subir des tortures. La troisième nuit, un d’entre eux, un certain Solntzeff, incapable d’endurer plus longtemps ces souffrances, devint fou : il déchirait ses habits, sans proférer une parole, et ramassait tout ce qu’il trouvait à terre. Bien que le malheureux eût complètement perdu la raison, on le laissa parmi nous. Je ne sais ce qu’il advint en fin de compte de ces pauvres martyrs, car je fus transférée à la « prison pour les déportés, » — ou « camp de concentration. » Mon fils y avait été envoyé avant moi.

J’avais passé deux semaines exactement à la « Vé-Tché-Ka. » Vers la fin de la deuxième semaine, le fameux Latziss, chef de toutes les Commissions extraordinaires, arriva à Kiev. Lorsque mon cas lui fut soumis, il décida généreusement de révoquer, pour le moment, ma sentence de mort.

C’est ainsi que je restai en vie.


III. — AU CAMP DE CONCENTRATION


Le camp de concentration était situé au Pétchersk [11]. Il m’apparut, après la section spéciale de la « Vé-Tché-Ka, » comme un établissement presque luxueux, avec sa large cour et ses baraques hautes et spacieuses. Toutefois, c’était une véritable prison : fenêtres barrées, long corridor avec une rangée de chambres uniformes, lourdes portes au lugubre grincement de serrures. Les femmes étaient logées séparément, mais les prisonniers se rencontraient dans la cour, et j’avais la permission de causer avec mon fils, ce qui était une énorme consolation pour moi. Cependant, de nouvelles surprises m’attendaient ici. A la « Vé-Tché-Ka, » qui n’était qu’une étape temporaire pour les prisonniers, les détenus n’étaient pas soumis à l’obligation du travail ; mais ici tout le monde, hommes et femmes, avait à fournir un travail quelconque. Mon fils fut envoyé creuser une canalisation en dehors des portes du camp. Il était jeune et fort, et aimait tout exercice physique : on remarqua bientôt qu’il travaillait mieux et plus vite que tout autre prisonnier du camp. Les autorités, qui étaient composées de « démocrates » et de « prolétaires, » n’en revenaient pas : quoi, ce jeune prince, ce fils choyé et gâté, ce rejeton de l’ « aristocratie pourrie » sur laquelle les socialistes et les démocrates versaient des torrents d’injures, cet adolescent travaillait mieux que n’importe quel homme de peine !

C’était un grand soutien moral pour moi de voir mon fils supporter si bravement, presque gaiement, sa captivité. Toujours calme et de bonne humeur, il était le favori de tous les prisonniers, parmi lesquels il s’était fait beaucoup d’amis. Quant à moi, je n’étais pas en état d’exécuter des travaux exigeant une grande dépense de force physique. La pneumonie dont j’avais été tout récemment atteinte, avait laissé ses traces : je souffrais de fortes douleurs au côté. Mais c’était surtout les épreuves morales et physiques par lesquelles je passais qui agissaient sur mes nerfs et sur tout mon organisme. Je ne pouvais rien avaler, bien que la vieille bonne d’André nous apportât tous les jours une nourriture excellente et variée. J’avais horriblement maigri dans le courant de ces deux semaines. On m’obligeait à balayer et à ranger tous les matins le bureau et la chancellerie de la prison, le cabinet du Commandant : cela n’était pas gai, mais relativement facile. Mais on nous envoyait, en outre, exécuter toute espèce de gros ouvrages. J’essayais d’échapper en alléguant mon état de santé, mais je n’y réussissais guère. Le Commandant (un certain Sorokine, paysan du village de X...), en vrai rustre qu’il était, se faisait un jeu d’imposer à des « bourjouiky » (bourgeoises) comme moi, les corvées les plus pénibles. Ces vauriens ne négligeaient aucune occasion de me narguer et de m’insulter. Les malheureux ne se rendaient pas compte que, par de tels procédés, ils ne faisaient que s’abaisser eux-mêmes. Un vénérable prêtre et moi, nous étions envoyés nettoyer les cabinets. Mais le monde est plein de braves gens : il y avait trois paysans parmi les détenus des « povstantzy » (insurgés contre le Gouvernement des Soviets) ; ils souffraient de la faim, ne recevant aucune nourriture du dehors, et je leur abandonnais presque toute ma part de ce que nous apportait notre bonne. Ils s’ingéniaient, par reconnaissance pour moi, à laver les cabinets, sans que les autorités s’en doutassent. Toutefois, lorsqu’on nous envoyait laver les planchers dans les casernes en ville, alors, il n’y avait pas moyen d’échapper. Ce travail était au-dessus de mes forces. On nous réveillait de grand matin, à six heures, et même plus tôt, et on nous ordonnait de nous ranger en ligne dans la cour, comme des soldats, sans même nous donner le temps d’aller au lavabo, ou d’avaler une tasse de thé. Nous étions obligés de marcher, l’estomac vide, par les rues de Kiev, avec leurs mauvais pavés, jusqu’aux baraques à 6 ou 7 verstes du camp, où les « Krassnoarmeitzy » nous recevaient avec force moqueries et jurons. Ce que ces brutes avaient fait de ces baraques est impossible à décrire ! Laver les planchers dans une maison propre et bien tenue n’est rien ; mais laver un plancher en bois non peint, couvert de trois pouces de poussière et de crotte, de crachats et de semences de tournesols [12], est un dur travail, surtout pour qui n’a pas l’habitude de ces besognes répugnantes. Les dimensions des baraques étaient énormes, et on nous assignait trois, quatre planchers à laver chacune. Les soldats se vautraient sur leurs lits en se moquant de nous : l’un d’eux se levait tout à coup, et saisissant un seau d’eaux sales, il le vidait sur un plancher fraîchement lavé, disant :

— Je t’apprendrai à laver les planchers, toi qui n’as fait jusqu’à présent que boire le sang du peuple !

J’avais toutes les peines du monde à me retenir, mais je ne pouvais que serrer les dents et me taire, car les prisonniers étaient cruellement traités à Kiev. Un jour que je revenais des baraques, je me sentais si fatiguée, et mon mal de côté était si violent, que je pouvais à peine respirer. Je dus m’arrêter, et demeurai en arrière de mes compagnons. Un des soldats de notre escorte se retourna et me frappa à l’épaule avec la crosse de son fusil. La souffrance fut atroce : je ne puis y penser sans frémir ! Les soldats du camp de concentration étaient tous de la dernière cruauté : c’étaient des blancs-becs, de tout jeunes Juifs, qui jouissaient de leur pouvoir sur les prisonniers. Kamenetzky, Bleichman et Komissarow, se distinguaient surtout par leur brutalité.

Après deux semaines de vie au camp, mon fils fut envoyé à l’usine russe du Sud, et moi à l’usine Gretter. La séparation m’était très pénible ; mais, pendant notre emprisonnement à Kiev, nous avions tous les deux le privilège de ne pas être abandonnés. Ma tante V. I., la comtesse Nierod, notre ancien intendant et d’autres encore (que je ne puis nommer, car ils sont restés en Russie, et je craindrais d’attirer sur eux l’attention des meurtriers qui sont à la tête du gouvernement), faisaient tout ce qui était en leur pouvoir pour alléger notre sort ; la vieille bonne d’André mettait tout son cœur à la tâche. Elle nous apportait journellement, et quelquefois deux fois par jour, de la nourriture ; elle avait trouvé moyen de m’envoyer un matelas, donnait des pots-de-vin aux gardes pour nous faire parvenir toute espèce de choses nécessaires ; je pouvais changer de linge aussi souvent que je le voulais, car je le renvoyais laver à la maison. Ces jours de détention à Kiev furent des jours de luxe en comparaison de ceux qui m’attendaient ailleurs.

*
* *

Je fus transférée à l’usine Gretter le 12/25 juillet, avec dix autres femmes et quarante hommes des détenus au camp de concentration. Ces dix femmes étaient des étudiantes polonaises, de charmantes jeunes filles, et c’était un vrai plaisir pour moi de me trouver en bonne et peu nombreuse compagnie. Ma vie à l’usine Gretter me semblait un paradis en comparaison de la « Vé-Tché-Ka, » et du camp. Nous étions logés dans une charmante et spacieuse maison, où nous autres femmes avions une chambre à nous, pleine de soleil et de clarté. Cette maison était entourée d’un grand jardin délabré, avec des pelouses vertes et d’énormes arbres touffus répandant leurs ombrages. Le chant des oiseaux, le bourdonnement des insectes et des abeilles, le coassement plaintif des grenouilles, tout cela me rappelait la campagne, et bien que Dante ait dit : Nessun maggior dolor, qu'el ricordarsi del tempo felice, nella miseria, je jouissais de cette ambiance rustique. Les hommes travaillaient à l’usine, et les femmes faisaient l’ouvrage de la maison. Je remplissais les fonctions de fille de cuisine, réelle amélioration à mon sort. Rien que le fait d’être toute la journée dehors, — car notre cuisine de camp était établie en plein air, sous le ciel bleu, — m’était une joie incomparable. Mes fonctions consistaient à éplucher les pommes de terre, laver la vaisselle et balayer la cuisine, le soir. Nous avions pour cuisinier un charmant homme, un Polonais, avec lequel je conversais toujours en français, au grand déplaisir de notre garde.

Cette idylle de cuisine ne dura pas longtemps, hélas ! Le commandant du camp de concentration, Sorokine, arriva un jour à l’usine pour passer la revue des prisonniers. Quand il m’aperçut, il s’écria :

— Quoi ! Kourakina épluchant des pommes de terre ! J’avais pourtant donné ordre de lui réserver les plus gros ouvrages. Envoyez-la tout de suite laver les planchers, et nommez quelqu’un d’autre à sa place à la cuisine.

Je fus chargée des fonctions de femme de peine dans la chambre occupée par nos gardes. Force me fut de me soumettre. Rien n’était plus dégoûtant que de ranger cette chambre, sinon de voir les gardes vautrés sur leurs lits et d’écouter leurs remarques cyniques. Mais ceci même ne dura pas longtemps. Le 22 juillet-4 août, l’ordre arriva brusquement de nous ramener au camp de concentration. Nous ignorions la cause de cet ordre, mais, à en juger d’après les physionomies préoccupées et irritées de nos chefs, nous nous rendions compte qu’on complotait quelque chose de mauvais contre nous. Nous savions depuis longtemps, par les journaux, que les « Blancs » approchaient de Kiev, et que les bolchévistes étaient à la veille d’une catastrophe.

Nous arrivâmes au camp vers le soir. Il était rempli de milliers de détenus ; un nouveau commandant avait été envoyé de Moscou, un certain Ougaroff, vraie bête féroce, qui ne lâchait pas son revolver des mains. Des annonces avaient été mises aux portes d’entrée et aux murs de la prison, informant les prisonniers que toute entrevue et tout envoi de la ville seraient prohibés pendant trois jours. On nous enferma dans nos chambres respectives. C’est un spectacle que je n’oublierai jamais : 62 personnes étaient mises dans une pièce destinée à contenir 22 prisonniers. Aucune possibilité de se coucher ; c’était une vraie torture ! Il faisait une chaleur suffocante, et malgré les fenêtres ouvertes, on avait de la difficulté à respirer. Irrités et nerveux, nous vivions dans l’attente de quelque chose, de quelque événement qu’on sentait approcher…

Soudain, le bruit se répandit que nous allions être envoyés à Moscou comme otages ! C’était un coup de massue pour moi ! J’avais vécu dans l’espoir que l’armée de Denikine, qui approchait de Kiev, viendrait bientôt nous délivrer. Ce n’est pas tout. Notre ancien fermier K. était venu me voir à l’usine Gretter, et m’avait dit que la pétition en notre faveur avait toute chance de succès : une forte somme avait été offerte aux « honnêtes communistes, » qui n’acceptaient jamais de pots-de-vin, et il avait l’espoir de nous voir libérer dans huit ou dix jours. Et voilà que toutes ces espérances étaient anéanties ! Nous allions être emmenés à Moscou !

Le 24 juillet-6 août, on nous réveilla à trois heures et demie du matin, en nous enjoignant d’être prêtes dans vingt minutes, sans nous informer du lieu de notre destination. Beaucoup pleuraient en silence. On nous rangea en ligne dans la cour, comme des soldats. Je vis André, qui était là avec son ballot, il allait donc aussi être emmené à Moscou ! Nous nous mimes en marche, sous forte escorte, dans la direction de la gare de marchandises de Kiev : le commandant, Ougaroff, nous accompagnait en personne, et déchargeait de temps à autre son revolver en l’air, pour nous intimider, sans doute. Nous étions 200 otages en tout, qu’on fit monter dans des wagons à bétail. Il y avait 23 femmes ; nous avions un wagon à part, mais il n’avait pas été nettoyé après avoir transporté du bétail, et le plancher était couvert de crotte et de fumier.

Le train ne se mit pas en marche avant une heure de l’après-midi. La nouvelle s’était répandue en ville que l’on emmenait des otages à Moscou ; nos amies, V. Tchitchérine [13] et la présidente de la Croix Rouge polonaise, Mme Naumann, en leur qualité de sœurs de charité, avaient reçu la permission de se trouver sur la plate-forme au moment de notre départ. Notre pauvre bonne, qui était aussi arrivée en courant, était obligée de se tenir à l’écart, à cinquante pas de distance du train.

Je n’oublierai jamais cette matinée tragique ! J’étais comme dans un rêve ; je ne pouvais réaliser qu’on nous emmenait ! Il faisait nuit profonde dans mon cœur... je n’avais plus rien à espérer ; je me sentais condamnée ! Si André, du moins, avait pu rester à Kiev !... C’était horrible d’emmener un adolescent comme lui en qualité d’otage ! Ce qui me frappait surtout, c’était l’absurdité de la chose : on abolissait tous les titres et toutes les distinctions de classe, et puis nous étions emmenés comme otages parce qu’il était prince et que j’étais princesse !

J’étais assise, les pieds ballants, plongée dans les réflexions les plus sombres, à la porte grande ouverte de notre wagon, ne pouvant détacher mes yeux du visage de notre bonne. La pauvre vieille pleurait à chaudes larmes, et moi qui n’avais pas pleuré une seule fois depuis mon arrestation, je sentais les larmes couler le long de mes joues, dans mon cou, et je me sentais incapable de les arrêter. Le train s’ébranla enfin, et il me sembla que l’on me clouait dans mon cercueil ! Je contemplais, à travers un voile de larmes, Kiev qui s’éloignait peu à peu de notre vue... Nous étions déjà sur le pont du Dnieper. La vue superbe sur la ville noyée dans la verdure, le soleil dorant les coupoles des monastères et des églises antiques, l’espace bleu au delà du Dnieper et les horizons de rêve de ma chère Ukraine... tout cela était si cher et si familier à mon âme ! Je sentais mon cœur devenir de plus en plus lourd. J’avais été soutenue, jusqu’alors, par un faible rayon d’espoir ; maintenant, c’était fini d’espérer.

Notre voyage dura six jours. Il est certainement plus confortable de voyager en sleeping-car que dans un wagon à bétail... cependant, je supportai assez bien les cahots du wagon, et je parvins à dormir sur l’étroite planche qui me servait de lit. Mais le traitement qu’on faisait subir aux prisonniers pendant le voyage était affreux. Il avait été défendu de rien nous apporter de la ville au cours des trois jours qui précédèrent, notre départ de Kiev. Nous n’avions ni provisions ni argent. Nous avions à nous deux, André et moi, 6 000 roubles, somme tout à fait minime, étant donné les prix existant déjà à cette époque. Défense d’acheter des provisions aux stations ; ce ne fut que le troisième jour de notre départ de Kiev qu’un dîner nous fut servi à Briansk, composé d’une soupe faite avec de la « vobla, » poisson de basse qualité, et d’un morceau de pain de seigle mélangé de paille. J’avais réussi à emporter quelques œufs durs et quelques concombres : ce fut toute notre nourriture pendant ces six jours. J’étais, pour ma part, incapable de rien avaler, mais André, qui avait un appétit de géant, était bien à plaindre.

Nous arrivâmes à Moscou de grand matin, après un voyage de six jours. Je n’avais jamais beaucoup aimé cette capitale : j’étais alors moins disposée que jamais à l’apprécier. Le ciel me paraissait pâle et décoloré après le bleu intense du Sud ; il y avait un souffle d’automne dans l’air ; il faisait froid. On nous mena tout d’abord au camp « Kojukhov, » où nous fûmes détenus pendant neuf jours. Nous étions tous logés pêle-mêle, hommes et femmes, dans une énorme baraque en bois, avec deux rangs de « nary, » l’un au-dessus de l’autre. Grâce à ce système de cohabitation assez bizarre, nos mœurs devinrent, involontairement, fort primitives. Je ne donne pas de détails. Imaginez les plus repoussants, vous serez au-dessous de la vérité.

Je ne puis omettre de mentionner le commandant de ce camp, Zvéreff. C’était un officier de l’armée de Koltcha, qui avait été fait prisonnier de guerre par les bolchévistes. Ils avaient commencé par le traiter avec confiance, et l’avaient nommé commandant du camp « Kojukhov ; » mais plus tard il fut déclaré dangereux, comme « contre-révolutionnaire, » et fusillé. Lorsqu’on nous amena au camp, il s’approcha de moi, me prit à part et me dit qu’il savait qui j’étais et ferait toutes qu’il pourrait pour moi et pour mon fils, étant entièrement des nôtres et ne servant sous les bolchévistes que par contrainte. Sa bonne et cordiale attitude à notre égard me toucha profondément. Lorsque nous fûmes transférés du camp « Kojukhov » au monastère « Androniev, » on me remit secrètement un paquet de biscuits, en me disant qu’ils étaient envoyés par le commandant Zvéreff, « qui nous plaignait et pensait à nous. » Je me souviendrai toujours de cela avec reconnaissance.

Nous avions été prévenus que nous n’étions que temporairement logés au camp « Kojukhov. » Le 7/20 août, on nous envoya à notre véritable destination, le monastère « Androniev, » transformé en camp de concentration. Les bolchévistes ont leurs règles et leur ordre spéciaux, et comme ils font toujours tout au rebours des autres, nous étions toujours transférés d’un endroit à l’autre aux heures les plus importunes. Le monastère « Androniev » est situé à une distance d’à peu près 8 verstes du camp « Kojukhov. » Il était tard dans la nuit lorsque nous entrâmes par la grande porte dans la cour du monastère. Nous étions recrus de fatigue, après notre longue marche, mais il fallut passer par toutes les formalités d’usage : appel et enregistrement des prisonniers, etc. On assigna aux femmes une maison à part, anciennement l’habitation de l’archevêque. Il n’y avait ni électricité, ni lampes, ni bougies. On nous introduisit dans une maison complètement sombre, nous disant qu’il y avait là trois grandes chambres dont nous pouvions disposer à notre gré. Nous allions à tâtons le long des portes et des murs, comme des aveugles, cherchant des mains les « nary. » Je m’établis dans un coin, comme d’habitude, me sentant un peu plus « chez moi » quand je n’avais de voisin que d’un seul côté. Il faisait très froid, et la maison en pierre, longtemps inhabitée, était à tel point humide, que les planches des « nary » étaient complètement mouillées.

Les prisonniers étaient, somme toute, mieux traités à Moscou, que nous ne l’avions été à Kiev. Les autorités n’étaient pas précisément aimables avec moi, mais je n’avais pas à supporter ces éternelles moqueries, ces injures et ces obscénités qui me faisaient tant souffrir à Kiev, ni ces coups de crosse de fusil... Le commandant et ses aides étaient des hommes de charrue, des paysans obtus, qui avaient lu Karl Marx à tort et a travers, sans comprendre un mot de ses écrits, et s’imaginaient s’être pénétrés de toute sa doctrine. Les gardes au monastère « Androniev » étaient tous des prisonniers de guerre de l’armée de Koltchak, et ils étaient très bons envers les prisonniers. Je causais volontiers avec eux, pour tâcher de me rendre compte de leur état d’esprit vis à vis des Soviets, des « Blancs » et de Koltchak. Hélas ! l’impression que me laissait chacune de ces conversations n’était guère rassurante. Ils n’étaient pas partisans du communisme, couvraient d’injures les bolchévistes et les blâmaient sévèrement pour leur cruauté... mais ils étaient d’une indifférence profonde à l’égard des « Blancs » et n’avaient, à vrai dire, aucune opinion politique. On leur avait promis la terre des « poméshtchiks » (propriétaires fonciers), — ils y tenaient de toutes leurs forces, — tout le reste leur était indifférent. Quant aux opérations militaires, l’un d’entre eux, un garçon assez intelligent et plus développé que les autres, me dit un jour :

— En réalité, peu nous importe de combattre pour les uns ou pour les autres, pour les « Rouges, » ou pour les « Blancs. » Lorsque Koltchak avait la veine, et que nous trouvions plus de profit à servir sous son drapeau, nous étions de son côté. Lorsque les Rouges avaient le dessus, nous allions à eux. Moi qui vous parle, j’ai passé sept fois des uns aux autres, et je connais un camarade qui l’a fait neuf fois.

Pouvait-on espérer la victoire des « Blancs » dans des conditions pareilles, lorsque leurs armées, à l’exception des « éléments conscients, » étaient formées d’hommes de cette trempe ? L’armée russe n’existait plus ; tout sentiment du devoir était bien détruit depuis les premiers jours de la Révolution, depuis le moment où parut le fameux « prikaz » N° I.

Le monastère, et tout ce qui l’environnait, était très pittoresque, mais l’impression générale était triste et déprimante. Les églises, — fermées bien entendu, — et tous les bâtiments, étaient entourés d’un cimetière : il était vert et ombragé, mais la vue de toutes ces tombes et de toutes ces croix ne contribuait pas à nous égayer. On n’apercevait, à l’entour, que des croix, qui semblaient nous rappeler que nous devions porter sans murmurer la nôtre ! Je sentis une profonde tristesse m’envahir lorsque je sortis, le lendemain matin, pour inspecter notre nouveau lieu d’habitation. Ce qui m’oppressait surtout, c’était la pensée qu’aucun de nous ne savait combien de temps il aurait à languir ici. Cette incertitude était insupportable.

Ma santé s’altérait : je me sentais faiblir tous les jours. Pour toute nourriture, nous recevions, par personne, trois quarts de livre de mauvais pain noir par jour ; trois « zolotniks » [14] de sucre ; un dîner à midi, consistant en une soupe trouble et fade, avec des pommes de terre gelées ou des choux pourris, ou du froment, — parfois, comme grande exception, avec des lentilles. Même chose pour souper : ni beurre, ni lard, ni graisse. J’éprouvais constamment les tourments de la faim ; mais ceci n’était que le commencement de nos souffrances.

Nous étions complètement abandonnés à Moscou, André et moi, n’ayant ni amis, ni connaissances dans cette ville. Habituée comme je l’avais été toute ma vie à être entourée de ma famille et de mes amis intimes, je me sentais très seule, et j’en souffrais beaucoup. N’ayant que la nourriture du camp pour me soutenir, j’étais obligée, comme le reste de mes compagnes, de laver le linge sale des prisonniers et de notre escorte. On nous avait prévenues qu’en cas de refus, nous serions transférées à un autre camp : nous n’avions qu’à obéir.

Ainsi, après avoir lavé les planchers et avoir été fille de cuisine à Kiev, je devins blanchisseuse : le métier de blanchisseuse est le pire des métiers dans les conditions où nous étions obligées de le faire. On nous donnait si peu de savon, qu’il ne suffisait pas, en réalité, à laver la dixième partie des quarante, cinquante pièces de linge sale que nous avions à blanchir chacune. Les draps grossiers et les chemises de laine de nos gardes étaient autrement difficiles à laver que des mouchoirs de poche en batiste et nous étions obligés de faire la lessive dans une pièce de cave humide, aux fenêtres brisées, avec de l’eau jusqu’à la cheville, à une époque de l’année où il faisait déjà très froid, comme c’est le cas dans cette partie de la Russie en septembre.

Je dois avouer que j’étais accablée par celte dégoûtante besogne, qui, était, en effet, au-dessus de mes forces, car je commençais à souffrir, après quatre lessives, d’une forme très grave d’arthrite, accompagnée d’épuisement complet, d’anémie aiguë et de fortes fièvres. Les cas de maladie sérieuse étaient traités à l’« Hôpital Central des camps de concentration, » mais je suppliai les gardes de ne pas informer le Commandant de mon état, car je redoutais par-dessus tout d’être transférée à ce fameux hôpital, où les êtres humains mouraient comme des mouches, faute des soins les plus élémentaires. Les malades étaient, en outre, entassés les uns sur les autres sans égard aux cas de maladie contagieuse. Cette institution avait une affreuse réputation. Je préférais rester au camp, ne bougeant pas, pendant six semaines, de mon coin, sur les « nary. » C’était une vraie torture ! Je n’avais ni matelas, ni simple paillasson même, rien qu’une mince couverture repliée sur moi, et les douleurs que j’éprouvais dans toutes les articulations, dans les épaules et dans les côtes surtout, étaient parfois insupportables. Les planches étaient disposées transversalement : toutes les fois que quelqu’un y montait, elles étaient secouées tour à tour, et ces secousses me causaient de telles souffrances, que j’étais prête à hurler de douleur ! Les « nary » restaient vides pendant la journée, mais le soir, lorsque tout le monde s’y disposait pour la nuit, commençaient mes tortures. J’attendais qu’il fit sombre, et que tout le monde fût endormi, pour pouvoir pleurer à mon aise. Je m’en voulais de cette faiblesse, mais cela me faisait du bien.


Princesse TATIANA KOURAKINE.
(A suivre.)
  1. Copyright by princesse Tatiana Kourakine, 1922.
  2. Rue principale de Kiev.
  3. Quartier commercial et juif de Kiev.
  4. Altération de « bourgeois ».
  5. Toutes ces inscriptions étaient rimées en russe.
  6. Soldat de l’Armée rouge.
  7. Tout soldat et tout officier de l’Armée rouge porte à sa casquette une étoile rouge maçonnique, en place de la cocarde portée par l’ancienne armée russe.
  8. Ceci est considéré comme une des plus graves offenses en langue russe.
  9. Quartier élégant de Kiev.
  10. Larges planches disposées le long des murs, sur lesquelles dorment les soldats dans leurs baraques et les clients des asiles de nuit.
  11. Quartier éloigné de Kiev.
  12. Une distraction favorite des soldats et des paysans en Russie est de manger des grains de tournesol, en crachant les cosses par terre. Il était défendu de le faire dans les baraques sous l’ancien régime, mais cette habitude prit des proportions extraordinaires pendant la Révolution.
  13. V. Tchitchérine n’a rien de commun avec le ministre des Affaires étrangères bolchéviste.
  14. Un zolotnik est la 96e partie d’une livre russe.