Dix heures en chasse

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DIX HEURES EN CHASSE

SIMPLE BOUTADE
croquis par Gédéon




I


Il y a des gens qui n’aiment point les chasseurs, et peut-être n’ont-ils pas tout à fait tort.

Est-ce parce qu’il ne répugne pas à ces gentlemen de tuer le gibier de leurs propres mains, avant de le manger ?

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Ne serait-ce pas plutôt parce que lesdits chasseurs racontent trop volontiers, à tout propos, et hors de propos, leurs prouesses ?

J’incline vers cette dernière raison.

Or, il y a quelque vingt ans, je me suis rendu coupable du premier de ces méfaits. J’ai chassé ! Oui, j’ai chassé !… Aussi, pour m’en punir, je vais me rendre coupable du second, en vous racontant par le menu mes aventures de chasse.

Puisse ce récit, sincère et véridique, dégoûter à jamais mes semblables de s’en aller à travers champs, à la suite d’un chien, le carnier sur le dos, la cartouchière à la ceinture, le fusil sous le bras ! Mais j’y compte peu, je le confesse. Enfin, à tout risque, je commence.


II


Un philosophe fantaisiste a dit quelque part : « N’ayez jamais ni maison de campagne, ni voiture, ni chevaux… ni chasses ! Il y a toujours des amis qui se chargent d’en avoir pour vous ! »

C’est par application de cet axiome que je fus invité à faire mes premières armes sur des terrains réservés du département de la Somme, sans en être propriétaire.

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On était à la fin du mois d’août, en 1859, si je ne me trompe. Un arrêté préfectoral venait de fixer au lendemain l’ouverture de la chasse.

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Dans notre ville d’Amiens, où il n’est si mince boutiquier, ni petit artisan, qui ne possède un fusil quelconque, avec lequel il va écumer la grande route des faubourgs, — depuis six semaines, à tout le moins, cette date solennelle était impatiemment attendue.

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Les sportsmen du métier, ceux qui « croient que c’est arrivé », tout comme les tireurs de troisième et de quatrième ordre, les adroits qui tuent aussi bien sans viser que les maladroits qui visent sans jamais tuer, enfin les mazettes non moins « diligents » que les chasseurs di primo cartello, se préparaient en vue de cette ouverture, s’équipaient, s’approvisionnaient, s’entraînaient, ne pensant
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que pour penser caille, ne parlant que pour parler lièvre, ne rêvant que pour rêver perdreaux ! Femme, enfants, famille, amis,
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tout était oublié ! Politique, art, littérature, agriculture, commerce, tout s’effaçait devant les préoccupations de ce grand jour, dans lequel allaient s’illustrer les fanatiques de ce que l’immortel Joseph Prudhomme a cru pouvoir appeler un «  divertissement barbare ! » Or, il se trouva que, parmi les quelques amis que je comptais à Amiens, il y en avait un, chasseur déterminé, mais charmant garçon, quoique fonctionnaire. Seulement, s’il se disait quelque peu rhumatisant, lorsqu’il s’agissait d’aller à son bureau, il se retrouvait singulièrement ingambe, quand un congé de huit jours lui permettait de faire l’ouverture.

Cet ami se nommait Brétignot.

Quelques jours avant la grande date, Brétignot vint me trouver, moi qui ne pensais à mal.

« Vous n’avez jamais chassé ? me dit-il avec ce ton de supériorité qui comprend deux parties de bienveillance contre huit de dédain.

— Jamais, Brétignot, répondis-je, et je n’ai point la pensée de…

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— Eh bien, venez donc faire l’ouverture avec moi, répondit Brétignot. Nous avons sur la commune d’Hérissart deux cents hectares réservés, où le gibier pullule ! J’ai le droit d’amener un invité. Donc, je vous invite et je vous emmène !

— C’est que… fis-je en hésitant.

— Vous n’avez pas de fusil ?

— Non, Brétignot, et n’en ai jamais eu.

— Qu’à cela ne tienne ! Je vous en prêterai un, — un fusil à baguette, il est vrai, mais qui vous boule tout de même un lièvre à quatre-vingts pas !

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À la condition de l’atteindre ! répliquai-je.

— Naturellement ! — Ce sera assez bon pour vous.

— Trop bon, Brétignot !

— Par exemple, vous n’aurez pas de chien !

— Oh ! inutile, du moment qu’il y en a un à mon fusil !.. Cela ferait double emploi ! »

L’ami Brétignot me regarda d’un air moitié raisin, moitié figue. Il n’aime pas, cet homme, que l’on plaisante ainsi des choses de chasse. C’est sacré, cela !

Cependant, son sourcil se défronça.

« Eh bien, viendrez-vous ? demanda-t-il.

— Si vous y tenez !… répondis-je sans enthousiasme.

— Mais oui… mais oui !… Il faut avoir vu cela, au moins une fois dans sa vie. Nous partirons samedi soir. Je compte sur vous. »

Et voilà comment je fus engagé dans cette aventure, dont le funeste souvenir me poursuit encore.

J’avoue, cependant, que les préparatifs ne furent point pour m’inquiéter. Je n’en perdis pas une heure de sommeil. Et pourtant, s’il faut tout dire, le démon de la curiosité me piquait un peu. Était-ce donc si intéressant, une ouverture ? En tout cas, je me promettais, sinon d’agir, du moins d’observer en curieux les chasseurs autant que la chasse. Si je consentais à m’embarrasser d’une arme, c’était pour ne pas faire trop triste figure au milieu de ces Nemrods, dont l’ami Brétignot m’invitait à admirer les hauts faits.

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Je dois dire, toutefois, que si Brétignot me prêtait un fusil, une poire à poudre, un sac à plomb, il n’avait pas été question du carnier. Je dus donc faire emplette de cet ustensile, dont la plupart des chasseurs pourraient si bien se passer. J’en cherchai un d’occasion. Inutile. Il y avait hausse sur les carniers. Tout était enlevé. Il me fallut en acheter un neuf, mais sous la condition expresse qu’on me le reprendrait, — à cinquante pour cent de perte, — s’il n’étrennait pas.

Le marchand me regarda, sourit, accepta.

Ce sourire ne me parut pas être de bon augure.

« Après tout, pensai-je, qui sait ? »

Oh ! vanité !


III


Au jour dit, la veille de l’ouverture, à six heures du soir, j’étais au rendez-vous que m’avait donné Brétignot sur la place Périgord. Là, je montais, moi huitième, sans compter les chiens, dans la rotonde de la diligence.

Brétignot et ses compagnons de chasse, — je n’osais encore me compter parmi eux, — étaient superbes sous le harnais traditionnel. Excellents types, curieux à observer : les uns sérieux dans l’attente du lendemain, les autres gais, loquaces, ravageant déjà en paroles toutes les réserves de la commune d’Hérissart.

Il y avait là une demi-douzaine des plus distingués fusils de la capitale picarde.
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Je les connaissais à peine. Aussi l’ami Brétignot dut-il me présenter dans les formes.

Ce fut d’abord à Maximon, un grand sec, le plus doux des hommes dans les conditions ordinaires de la vie, mais féroce dès qu’il avait un fusil sous le bras, — un de ces chasseurs dont on dit qu’ils tueraient un de leurs compagnons plutôt que de revenir bredouilles. Lui, Maximon, ne parlait pas : il s’absorbait dans ses hautes pensées.

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Près de cet important personnage, se trouvait Duvauchelle. Quel contraste ! Duvauchelle, gros, court, entre cinquante-cinq et soixante ans ; sourd à ne pas entendre la détonation de son arme,
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mais qui n’en réclamait que plus rageusement tous les coups douteux. Aussi lui avait-on fait tirer, plus d’une fois, un lièvre déjà mort avec un fusil non chargé, — une de ces mystifications de chasseurs, qui égayent pendant six mois la conversation des cercles ou des tables d’hôte.

Je dus subir aussi la vigoureuse poignée de main de Matifat, grand conteur d’exploits cynégétiques. Il ne parlait jamais d’autre chose. Et quelles interjections ! quelles onomatopées ! Le cri du perdreau, l’aboiement du chien, la détonation du fusil ! Pan ! pan ! pan ! — Trois « pan » pour un fusil à deux coups ! — Puis, quels gestes ! La main qui prend un mouvement de godille pour imiter les zigzags du gibier, les jambes qui se replient, le dos qui s’arrondit pour mieux assurer le coup, le bras gauche qui se tend pendant que le bras droit revient à la poitrine pour indiquer l’épaulement de l’arme ! En tombait-il de ces bêtes de poil et de plume ! Que de lièvres tirés au déboulé ! Il n’en manquait pas un ! — Je faillis même être tué dans mon coin par un de ces gestes.

Mais ce qu’il fallait entendre, c’était Matifat causant avec son ami Pontcloué,
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les deux doigts de la main, — ce qui ne les empêchait pas de s’accabler de procès, pour peu que l’un mît le pied sur les réserves de l’autre.

« Ce que j’ai tué de lièvres l’an passé, disait Matifat, pendant que la cahoteuse voiture roulait vers Hérissart, oui, ce que j’ai tué ne saurait se chiffrer !

— Tiens ! c’est comme moi ! pensais-je.

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— Et moi, Matifat ! répondait Pontcloué. Te rappelles-tu, la dernière fois que nous sommes allés chasser sur Argœuves ? Hein ! ces perdreaux !

— Je vois encore le premier qui a eu la chance de passer à travers ma charge de plomb !

— Et moi le second, dont les plumes ont si bien volé, qu’il ne devait plus lui rester que la peau sur les os !

— Et celui que mon chien n’a jamais pu retrouver dans le sillon où il était tombé, pour sûr !

— Et celui que j’ai eu l’aplomb de tirer à plus de cent pas, bien certain de l’avoir touché, pourtant !

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— Et cet autre que de mes deux coups… pan ! pan ! pan ! j’ai roulé dans la luzerne, mais dont mon chien n’a malheureusement fait qu’une bouchée !

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— Et cette compagnie qui s’est levée juste au moment où je rechargeais mon fusil ! brrr ! brrr ! Ah ! quelle chasse, mes amis, quelle chasse ! »

En comptant, à part moi, je m’étais bien aperçu que de tous les perdreaux de Pontcloué et de Matifat il n’en était pas entré un seul dans leur carnier. Mais je n’osai rien dire, parce que je suis naturellement timide avec les gens qui en savent plus que moi. Et cependant, puisqu’il ne s’agissait que de manquer le gibier, j’en aurais, pardieu ! bien fait autant.

Quant aux autres chasseurs, j’ai oublié leurs noms ; mais, si je ne me trompe, l’un d’eux était connu sous le sobriquet de Baccara, parce qu’en chasse il « tirait toujours et n’abattait jamais. »

En vérité, qui sait si je n’allais pas mériter ce surnom ? Allons donc ! L’ambition me gagnait. J’avais hâte d’être au lendemain.


IV


Il arriva, ce lendemain. Mais quelle nuit dans cette auberge d’Hérissart ! Une seule chambre pour huit ! Des grabats, où l’on aurait pu se livrer à une chasse plus fructueuse que sur les terrains réservés de la commune ! D’odieux parasites,
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fraternellement partagés avec les chiens, couchés près des lits, et qui se grattaient à faire trembler le plancher !

Et moi, qui avais naïvement demandé à notre hôtesse, vieille Picarde à tignasse rebelle, s’il n’y avait pas de puces dans son dortoir !

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« Oh non ! m’avait-elle répondu… Les punaises les mangeraient ! »

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Là-dessus, je m’étais décidé à dormir, tout habillé, sur une chaise bancale, qui geignait à chaque mouvement. Aussi me sentais-je moulu quand se fit le jour.

Naturellement, je fus le premier levé. Brétignot, Matifat, Pontcloué, Duvauchelle et leurs compagnons ronflaient encore. J’avais hâte d’être en plaine, comme ces chasseurs inexpérimentés, qui veulent partir dès l’aube, même avant d’avoir mangé. Mais les maîtres de l’art, — que je réveillai respectueusement l’un après l’autre, — calmèrent en bougonnant mes impatiences de néophyte. Ils savaient, les malins, qu’au jour naissant le perdreau, dont les ailes sont encore humides de rosée, est très difficile à approcher, et que, s’il s’envole, il ne se décide pas volontiers à se remettre dans les couverts.

Il fallut donc attendre que toutes les larmes de l’aurore eussent été bues par le soleil.

Enfin, après un déjeuner sommaire, suivi de l’inévitable coup du matin, on
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quitta l’auberge, en se grattant aux jointures ;
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puis, on se dirigea vers la plaine, où commençaient les terrains réservés.

Au moment où nous atteignions cette lisière, Brétignot, me tirant à part, me dit :

« Tenez bien votre fusil, obliquement, le canon dirigé vers la terre, et tâchez de ne tuer personne !

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— Je ferai de mon mieux, répondis-je sans vouloir m’engager, mais à charge de revanche, n’est-ce pas ? »

Brétignot haussa dédaigneusement les épaules, et nous voilà en chasse, — chasse libre, — chacun à sa fantaisie.

C’est un assez vilain pays, cet Hérissart, dont la parfaite nudité ne justifie pas le nom. Mais il paraît que s’il n’est pas aussi giboyeux que Mont-sous-Vaudrey, les « forts » étaient bien fournis, qu’il « y avait du lièvre, » disait Matifat, et qu’on en avait vu s’y flâtrer « plus de douze à la douzaine ! » ajoutait Pontcloué.

Avec la perspective de si beaux coups à faire, tous ces braves gens étaient de bonne humeur.

On allait donc. Un temps superbe. Quelques flèches de soleil perçaient les brumes matinales, dont les volutes se massaient à l’horizon. Des cris, des pépiements, des gloussements partout. Il y avait de ces oiseaux qui, s’élevant du sillon, montaient droit dans le ciel, comme des hélicoptères dont le ressort est lâché subitement.

Plus d’une fois, incapable de me maîtriser, j’avais vivement épaulé mon fusil.

« Ne tirez pas ! ne tirez pas ! me criait l’ami Brétignot, qui m’observait, sans en avoir l’air.

— Pourquoi ? Ne sont-ce point des cailles ?

— Non ! des alouettes ! Ne tirez pas ! »

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Il va sans dire que Maximon, Duvauchelle, Pontcloué, Matifat et les deux autres m’avaient jeté plus d’un regard de travers. Puis, ils s’étaient prudemment écartés avec leurs chiens, qui, le nez bas, quêtaient au petit trot dans les luzernes, les sainfoins, les trèfles, et dont les queues retroussées frétillaient comme autant de points d’interrogation, auxquels je n’aurais su que répondre.

J’eus la pensée que ces messieurs ne se souciaient pas de rester dans la zone dangereuse d’un novice, dont le fusil les inquiétait quelque peu pour leurs tibias.

« Sacrebleu ! Tenez donc bien votre fusil ! me répéta Brétignot, au moment où il s’éloignait.

— Eh ! je ne le tiens pas plus mal qu’un autre ! » répondis-je, un peu agacé par ce luxe de recommandations.

Une seconde fois, Brétignot haussa les épaules et obliqua à gauche. Comme il ne me convenait point de rester en arrière, je pressai le pas.


V


J’avais rejoint mes compagnons, mais, afin de ne plus les alarmer, je portais mon fusil sur l’épaule, la crosse en l’air.

Qu’ils étaient superbes à voir, ces chasseurs de profession, dans leur tenue de chasse, veste blanche, ample pantalon de velours à côtes, larges souliers à clous dont la semelle débordait l’empeigne, jambières de toile recouvrant le bas de laine, préférable au bas de fil ou de coton,
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qui ne tarde pas à produire des écorchures, — ainsi que je m’en aperçus bientôt. J’étais loin d’être aussi beau sous mon harnais d’occasion ; mais on ne peut exiger d’un débutant qu’il possède la garde-robe d’un vieux comédien.

Par exemple, en fait de gibier, je ne voyais rien. Cependant, que sur cette réserve il y eût en quantité des cailles, des perdreaux, des râles de genêt, puis de ces lièvres de janvier que mes compagnons appelaient des « trois-quarts » et dont ils avaient la bouche pleine, puis des levreaux, puis des hases, il fallait le croire, puisqu’ils l’affirmaient.

« Et même, m’avait dit l’ami Brétignot, évitez de tirer les hases pleines ! C’est indigne d’un chasseur ! »

Pleines ou vides, du diable si je m’en serais aperçu, moi qui en suis encore à distinguer un lapin d’un chat de gouttière, — même en gibelotte !

Enfin, Brétignot, qui tenait particulièrement à ce que je lui fisse honneur, avait ajouté :

« Une dernière recommandation, qui peut avoir son importance, au cas où vous tireriez un lièvre.

— S’il en passe !… fis-je observer d’un ton narquois.

— Il en passera, répondit froidement Brétignot. Eh bien, rappelez-vous que, grâce à sa conformation, un lièvre court plus vite en montant qu’en descendant. Il faut tenir compte de cela dans la direction du coup.

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— Comme vous avez bien fait de m’avertir, ami Brétignot ! répondis-je. Cette observation ne sera pas perdue, et je vous promets que j’en ferai mon profit ! »

Et, dans le fond, je pensais que, même en descendant, il était probable que le lièvre courrait encore trop vite pour que mon plomb meurtrier pût l’arrêter en route !

« En chasse, en chasse ! cria alors Maximon. Nous ne sommes pas ici pour élever des débutants au petit pot ! »

Terrible homme ! Mais je n’osai rien répondre.

Devant nos pas, à perte de vue, sur la droite et sur la gauche, s’étendait une large plaine. Les chiens avaient pris de l’avance. Leurs maîtres s’étaient dispersés. Je faisais tout l’effort possible pour ne point les perdre de vue. En effet, une idée me tracassait : c’était que mes compagnons, naturellement farceurs, n’eussent l’envie de me jouer quelque tour qu’autorisait mon inexpérience.
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Je me souvenais involontairement de cette plaisante histoire d’un novice, auquel ses amis firent tirer un lapin de carton, qui, assis sur son derrière dans un fourré, battait ironiquement du tambour ! Moi, je serais mort de honte, après une telle mystification !

Cependant, on errait un peu à l’aventure, au travers des éteules, en suivant les chiens, de manière à atteindre un rideau qui se profilait à trois ou quatre kilomètres, et dont la crête était bordée de petits arbres.

Quoi que je fisse, tous ces marcheurs, habitués au sol difficile des marécages et des terres labourées, allaient encore plus vite que moi, si bien que je ne tardai pas à être distancé. Brétignot lui-même, qui avait d’abord ralenti son pas pour ne point m’abandonner à mon triste sort, s’était remis en vitesse, voulant avoir sa part des premiers coups de fusil. Je ne t’en veux pas, ami Brétignot ! Ton instinct, plus fort que ton amitié, t’entraînait irrésistiblement !… Et bientôt, de mes compagnons, je ne vis plus que les têtes, comme autant d’as de pique, qui se détachaient au-dessus des buissons.

Quoi qu’il en soit, deux heures après avoir quitté l’auberge d’Hérissart, je n’avais pas encore entendu une seule détonation, — non, pas une seule ! Que de mauvaise humeur, que de récriminations, que de maugréements, cela promettait, si, au retour, les carniers étaient aussi plats qu’au départ !

Eh bien, le croira-t-on ? c’est à moi qu’échut la chance de tirer le premier coup. Dans quelles circonstances, j’aurai la honte de le dire.

L’avouerai-je ? Mon fusil n’était pas encore chargé. Imprévoyance de novice ? Non ! question d’amour-propre. Comme je craignais de me montrer très maladroit dans cette opération, j’avais voulu attendre d’être seul pour opérer.

Donc, en l’absence de témoins, j’ouvris ma poire à poudre, je versai dans le canon de gauche une charge qui fut maintenue par une simple bourre de papier ; puis, par dessus, j’introduisis une bonne mesure de plomb, — plus que moins. Qui sait ! un plomb de plus, peut-être ne revient-on pas bredouille ! Ensuite, je bourrai, je bourrai à crever ma culasse, et enfin, ô imprudence ! je coiffai de sa capsule la cheminée du canon que je venais de charger.

Cela fait, même opération pour le canon de droite. Mais, pendant que je bourrais,
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quelle détonation ! Le coup part !… Toute la première charge me rase la figure !… J’avais oublié de rabattre sur la capsule le chien du canon de gauche, et une secousse avait suffi à le faire retomber !

Avis aux novices ! J’aurais pu signaler l’ouverture de la chasse dans le département de la Somme par un accident déplorable. Quel fait divers pour les journaux de la localité !

Et pourtant, si, au moment où ce coup partait par inadvertance, si, — oui ! l’idée m’en vint ! — si, dans la direction de la charge, il était passé un gibier quelconque, je l’aurais sans doute abattu !… C’était peut-être une chance que je ne retrouverais pas !



VI


Cependant, Brétignot et ses compagnons avaient atteint le rideau. Là, arrêtés, ils discutaient sur ce qu’il convenait de faire pour conjurer la mauvaise fortune. J’arrivai près d’eux, après avoir rechargé mon fusil, avec grande précaution cette fois.

Ce fut Maximon qui m’adressa la parole, mais d’un ton hautain, comme il convenait à un maître.

« Vous avez tiré ? me dit-il.

— Oui !… c’est-à-dire… oui !… j’ai tiré…

— Un perdreau ?

— Un perdreau ! »

Pour rien au monde je n’aurais avoué ma maladresse devant cet aréopage.

« Et où est-il, ce perdreau ? demanda Maximon, en touchant mon carnier vide du bout de son fusil.

— Perdu ! répondis-je effrontément. Que voulez-vous ? Je n’avais pas de chien ! Ah ! si j’avais eu un chien ! »

Allons, allons ! avec un tel aplomb, on ne peut manquer de devenir un vrai chasseur !

Soudain, l’interrogatoire que je subissais fut brusquement interrompu. Le chien de Pontcloué venait de faire partir une caille, à moins de dix pas. Involontairement, par instinct, si l’on veut, je mis en joue… et pan ! comme disait Matifat.

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Quelle gifle je reçus, pour avoir mal épaulé, — une de ces gifles, il est vrai, dont on ne peut demander raison à personne ! Mais mon coup de fusil avait été instantanément suivi d’un autre, celui de Pontcloué.

La caille tomba, criblée, et le chien la rapporta à son maître, qui la mit dans son carnier.

On ne me fit même pas l’honnêteté de penser que j’avais pu être pour quelque chose dans ce massacre. Mais je ne dis rien, je n’osai rien dire. On sait que je suis naturellement timide avec les gens qui en savent plus que moi !

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Ma foi, ce premier succès avait mis en appétit tous ces enragés destructeurs de gibier. Pensez donc ! Après trois heures de chasse, une caille pour sept chasseurs ! Non ! il n’était pas possible que, sur ce riche terrain d’Hérissart, il n’y en eût pas au moins une autre, et, s’ils parvenaient à la tuer, cela ferait presque un tiers de caille par combattant.

Le rideau franchi, on se retrouva sur le déplorable sol des terres labourées. Pour ma part, ces sillons qui obligent à faire des enjambées fatigantes, ces morceaux de glèbe entre lesquels le pied tourne, ne me vont guère, et je préfère de beaucoup l’asphalte des boulevards.

Notre bande, avec sa meute, alla deux heures ainsi, sans rien voir. Les sourcils se fronçaient déjà. Une sorte d’irascibilité farouche se manifestait à propos de tout et de rien, d’une souche contre laquelle on butait, d’un chien qui en coupait un autre. Bref, des indices non équivoques d’une mauvaise humeur générale.

Enfin, un vol de perdreaux se dessine à quarante pas, au-dessus d’un champ de betteraves. Je n’oserais affirmer que cela pût s’appeler une compagnie, ou c’était une compagnie réduite au minimum de l’effectif.
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En effet, elle ne se composait que de deux perdreaux.

Peu importait. Je tirai dans le tas, et, cette fois encore, mon coup de fusil fut immédiatement suivi de deux autres. Pontcloué et Matifat avaient enfin fait simultanément parler la poudre.

Un de ces pauvres volatiles tomba. L’autre s’envola de plus belle, et alla se remettre à un kilomètre de là, derrière une forte ondulation du terrain.

Ah ! déplorable perdreau, de quelle dispute tu as été la cause ! Quelle discussion entre Matifat et Pontcloué ! Chacun se prétendait l’auteur du meurtre. Aussi, quelles aigres reparties ! Quels sous-entendus blessants ! Quelles allusions regrettables ! Et les qualificatifs ! Accapareur !… Il n’y en a que pour lui !… Au diable les gens qui ne sont pas honteux !… C’était la dernière fois que l’on chasserait ensemble !… Et autres aménités d’un genre plus picard, que ma plume se refuse à écrire.

La vérité est que les deux coups de ces messieurs étaient partis en même temps.

Il y en avait bien eu un troisième, qui avait précédé les deux autres. Mais — cela n’était pas même discutable ! — est-ce qu’il était admissible que ce perdreau eût été démonté par moi ? Jugez donc, un écolier !

Aussi, dans la querelle de Pontcloué et de Matifat, je ne crus pas devoir intervenir, même avec la généreuse pensée de les mettre d’accord. Et, si je ne réclamai pas, c’est que je suis naturellement timide… Vous connaissez le reste de la phrase.


VII


Enfin, pour la plus grande satisfaction de nos estomacs, midi était arrivé. On s’arrêta au pied d’un talus, à l’ombre d’un vieil orme. Les fusils, les carniers, bien vides, hélas ! furent mis de côté. Puis, l’on déjeuna pour reprendre quelque peu de ces forces si inutilement dépensées depuis le départ.

Triste repas, en somme ! Autant de récriminations que de bouchées ! Horrible pays !… Une chasse bien gardée ! Les braconniers la dévastaient !… On devrait en pendre un à chaque arbre, avec un écriteau sur la poitrine !… La chasse devenait impossible !… Dans deux ans, il n’y aurait plus de gibier !… Pourquoi ne pas l’interdire pendant un certain temps ?… Oui !…
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Non !… Enfin, toute la litanie des chasseurs qui n’ont rien tué depuis l’aube !

Puis la dispute recommença entre Pontcloué et Matifat, à propos du perdreau « mitoyen » en contestation. Les autres s’en mêlèrent… Je crus qu’on allait en venir aux mains.

Enfin, une heure après, tous se remirent en marche, — bien lestés et bien « humectés », comme l’on dit ici. Peut-être, avant dîner, serait-on plus heureux ! Quel est le véritable chasseur qui ne conserve pas un peu d’espoir jusqu’à l’heure où il entend « rappeler » les perdreaux, cherchant à se réunir pour passer la nuit en famille.

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Nous voilà repartis. Les chiens, presque aussi grognons que nous, avaient pris les devants. Leurs maîtres hurlaient après eux, avec ces intonations terribles, qui ressemblent aux commandements de la marine anglaise.

Je suivais d’un pas indécis. Je commençais à être éreinté. Mon carnier, si vide qu’il fût, me pesait sur les reins. Mon fusil, d’un poids invraisemblable, me faisait regretter ma canne. La poire à poudre, le sac à plomb, j’eusse volontiers confié tous ces objets embarrassants à l’un des petits paysans qui me suivaient d’un air moqueur, en me demandant combien j’en avais tué de « ché quat’patt’s ! » Mais je n’osai pas, par amour-propre.

Deux heures, deux mortelles heures s’écoulèrent encore. Nous avions bien quinze kilomètres dans les jambes. Ce qui me paraissait évident, c’est que, de toute cette excursion, je rapporterais plutôt une courbature qu’une demi-douzaine de cailles.

Tout à coup, quel frou-frou se fait entendre et me déconcerte ! Cette fois, c’est bien une compagnie de perdreaux, qui s’élève au-dessus d’un buisson. Fusillade générale ! Feu à volonté ! Quinze coups de fusil partent, pour le moins, le mien compris.

Un cri se fait entendre à travers la fumée ! Je regarde…

À ce moment, une figure apparaît au-dessus du buisson.

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C’était un paysan, la joue droite grosse comme s’il avait eu une noix dans la bouche !

« Bon ! un accident ! s’écria Brétignot.

— Il ne manquait plus que cela ! » riposta Duvauchelle.

Ce fut tout ce que leur inspira ce « délit de coups et blessures, sans intention de donner la mort, » comme dit le Code. Et ces gens, dépourvus d’entrailles, courant vers leurs chiens qui rapportaient deux perdreaux, blessés seulement, achevèrent à coups de talons de botte ces infortunés volatiles ! Je leur en souhaite autant, — s’ils ont jamais besoin d’être achevés !

Et, pendant ce temps, l’indigène était toujours là, avec sa grosse joue, ne pouvant parler.

Mais voici que Brétignot et ses compagnons reviennent sur leurs pas.

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« Eh bien, ce brave homme, qu’a-t-il donc ? demanda Maximon d’un ton protecteur.

— Parbleu ! Il a un grain de plomb dans la joue ! répondis-je.

— Bah ! ce n’est rien ! repartit Duvauchelle, ce n’est rien !

— Si !… si !… fit le paysan, qui crut devoir souligner l’importance de sa blessure par une grimace horrible.

— Mais qui donc a été assez maladroit pour endommager ce pauvre diable ? demanda Brétignot, dont le regard interrogateur finit par s’arrêter sur moi.

— Est-ce que vous n’avez pas tiré ? me dit Maximon.

— Oui ! j’ai tiré… comme tout le monde !

— Eh bien, la question est jugée ! s’écria Duvauchelle.

— Vous êtes aussi maladroit chasseur que Napoléon Ier, reprit Pontcloué, qui détestait l’empire.

— Moi ! moi !… m’écriai-je.

— Ce ne peut être que vous ! me dit sévèrement Brétignot.

— Décidément, ce monsieur est un homme dangereux ! reprit Matifat.

— Et quand on est aussi novice, ajouta Pontcloué, on refuse les invitations, d’où qu’elles viennent ! »

Et là-dessus, tous trois s’en allèrent.

Je compris. On me laissait le blessé pour compte.

Je m’exécutai. Je tirai ma bourse, et j’offris dix francs à ce brave paysan, dont la joue droite se dégonfla instantanément. Sans doute, il avait avalé sa noix.

« Ça va mieux ? lui dis-je.

— Oh là !… là !… Cho m’r’prind !… répondit-il en regonflant sa joue gauche.

— Ah ! non ! dis-je, non ! Assez d’une joue pour cette fois ! »

Et je m’en allai.


VIII


Pendant que je me débrouillais ainsi avec ce malin Picard, les autres prenaient les devants. D’ailleurs, ils m’avaient très bien fait entendre qu’on
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n’était pas en sûreté dans le voisinage d’un maladroit tel que moi, dont la plus vulgaire prudence commandait de s’écarter.
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Brétignot lui-même, sévère mais injuste, m’abandonnait, comme si j’eusse été un jettatore, doué du mauvais œil. Tous disparurent bientôt derrière un petit bois, sur la gauche. S’il faut le dire, je n’en fus pas autrement fâché. Au moins je ne serais responsable que de mes actes !

J’étais donc seul, seul au milieu de cette plaine qui n’en finissait pas. Qu’étais-je venu faire là, grand Dieu ! avec tout ce harnachement sur les épaules ! Pas un perdreau qui sollicitât mon coup de fusil ! Pas un « ieuvre », comme disent les paysans picards, dont j’aurais pu suivre les « randonnées », un mot de l’argot des chasseurs ! Au lieu d’être tranquillement dans mon cabinet, à lire, à écrire, ou même à ne rien faire !

J’allais sans but. Je prenais les sentiers battus, de préférence aux terres labourées. Je m’asseyais pendant dix minutes. Je marchais pendant vingt. Pas de maison dans un rayon de cinq kilomètres. Pas un clocher pointant au-dessus de l’horizon. C’était le désert. De temps en temps, un poteau menaçant les intrus de cette mystifiante inscription : Chasse réservée.

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Réservée ? Pas au gibier, à coup sûr, puisqu’il n’y en avait point trace.

Enfin, j’allais toujours, rêvant, philosophant, le fusil en bandoulière, traînant la patte. À mon gré, le soleil ne s’abaissait pas assez vite sur l’horizon. Est-ce qu’un nouveau Josué, suspendant les lois de la cosmographie, l’avait arrêté dans sa course diurne pour le plus grand plaisir de mes enragés compagnons ? La nuit ne se ferait donc pas sur cette lamentable journée d’ouverture ?


IX


Mais il y a une limite à tout, — même aux terrains des chasses réservées. Un bois m’apparut, qui barrait la plaine. Encore un kilomètre, et je l’aurais atteint.

Je continuai donc à marcher, sans presser le pas. Le kilomètre fut franchi. J’arrivai à la lisière du bois.

Au loin, bien au loin, des détonations éclataient, comme le bouquet d’un feu d’artifice au 14 juillet.

« En massacrent-ils ! pensai-je. Bien certainement, ils n’en laisseront pas pour l’année prochaine ! »

Et alors, — ce que c’est que de nous ! — l’idée me vint que je serais peut-être plus heureux sous bois qu’en plaine. À la cime des arbres, il y aurait toujours de ces innocents moineaux que les meilleurs restaurants vous servent, coquettement embrochés, sous le nom de mauviettes.

Me voilà donc suivant les percées qui aboutissent à la grande route.

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En vérité, le démon de la chasse avait repris possession de votre serviteur ! Oui ! Je ne tenais plus mon fusil sur l’épaule, je l’avais chargé avec soin, je l’avais armé… Mes regards se portaient anxieusement à droite et à gauche.

Rien ! Les moineaux se défiaient sans doute des restaurants parisiens, et se tenaient cois. Une ou deux fois, je mis en joue… Ce n’étaient que des feuilles qui remuaient aux arbres, et, décidément, je ne pouvais pas me permettre de tirer des feuilles !

Il était cinq heures alors. Je savais que dans quarante minutes je serais de retour à l’auberge, où nous devions dîner, avant de reprendre la voiture qui, bêtes et gens, vivants et morts, devait tous nous ramener à Amiens.

Je continuai donc à suivre la principale percée, dont la ligne oblique inclinait vers Hérissart, l’œil toujours en éveil.

Soudain, je m’arrêtai… Le cœur me battit un peu plus vite !

Sous un buisson, à cinquante pas, entre les ronces et les broussailles, il y avait certainement quelque chose.

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C’était noirâtre, avec une bordure argentée, et une pointe d’un rouge vif, comme une prunelle ardente, qui me regardait !

À coup sûr, un gibier de poil ou de plume, — je n’aurais pu dire lequel, — s’était remisé en cet endroit. J’hésitais entre un lièvre, un trois-quarts à tout le moins, et une poule faisane. Eh ! pourquoi pas ? Voilà qui me rehausserait singulièrement dans l’esprit de mes compagnons, si je revenais le carnier gonflé d’un faisan !

Je m’approchai donc prudemment, le fusil prêt à être épaulé. Je retenais mon souffle. J’étais ému, oui ! ému comme Duvauchelle, Maximon et Brétignot réunis !

Enfin, lorsque je fus à bonne portée, — vingt pas environ, — genou à terre, afin de mieux assurer le coup, l’œil droit bien ouvert, l’œil gauche bien fermé, le point de mire bien placé sur l’encoche, j’ajustai et fis feu.

« Touché ! m’écriai-je, hors de moi. Et cette fois, on ne me contestera pas mon coup ! »

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En effet, de mes yeux, oui ! j’avais vu voler des plumes… ou plutôt des poils.

Faute de chien, je courus vers le buisson, je me précipitai sur le gibier immobile, qui ne donnait plus signe de vie ! Je le ramassai…

C’était un chapeau de gendarme, tout bordé d’argent, avec une cocarde, dont le rouge semblait me regarder comme un œil ! Heureusement, il n’était pas sur la tête de son propriétaire, à l’instant où je l’avais tiré !


X


À ce moment, un long corps, couché sur l’herbe, se releva.

Je reconnus avec terreur le pantalon bleu à bande noire, la tunique foncée à boutons d’argent, le ceinturon et le baudrier jaunes de Pandore, que mon malencontreux coup de fusil venait de réveiller.

« Que vous tirez maintenant les chapeaux de gendarme ? me dit-il avec cet accent qui distingue l’institution.

— Gendarme, je vous assure !… répondis-je en balbutiant.

— Et même que vous l’avez touché en pleine cocarde !

— Gendarme… j’ai cru… que c’était un lièvre !… Une illusion !… D’ailleurs, j’offre de payer…

— Vraiment !… Que c’est très cher, un chapeau de gendarme… surtout si on le tire sans permis ! »

Je devins pâle. Tout mon sang me reflua au cœur. C’était là le point délicat.

« Que vous avez un permis ? me demanda Pandore.

— Un permis ?…

— Oui ! un permis ! Vous savez bien ce que c’est qu’un permis ? »

Eh bien, non ! je n’avais pas de permis ! Pour un seul jour de chasse, j’avais cru pouvoir me dispenser d’en prendre. Mais je crus aussi devoir affirmer ce qu’on affirme toujours en pareille occurrence : c’est que j’avais oublié mon permis.

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Un sourire d’incrédulité supérieure et distinguée s’ébaucha sur la figure du représentant de la loi.

« Que je suis obligé de verbaliser ! me dit-il, du ton radouci d’un homme qui entrevoit une prime.

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— Pourquoi ? Dès demain je vous l’enverrai, ce permis, mon brave gendarme, et…

— Oui ! je sais, répondit Pandore, mais que je suis obligé de verbaliser !

— Eh bien, verbalisez, puisque vous êtes insensible à la prière d’un débutant ! »

Un gendarme qui serait sensible ne serait plus un gendarme. Celui-ci tira de sa poche un calepin enveloppé dans un parchemin jaunâtre.

« Que vous vous nommez ?… » me demanda-t-il.

Voilà ! Je n’étais pas sans savoir qu’il est d’usage, en ces graves conjonctures, de donner à l’autorité le nom d’un ami. Si même, à cette époque, j’avais eu l’honneur d’être membre de l’Académie d’Amiens, peut-être
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n’eussé-je pas hésité à livrer le nom de l’un de mes collègues. Mais, je me contentai de rendre celui d’un de mes vieux camarades de Paris, un pianiste de grand talent. Le brave garçon, en ce moment, sans doute, tout entier à l’exercice du quatrième doigt, ne pouvait se douter que l’on verbalisait contre lui à propos d’un délit de chasse ! Pandore prit soigneusement le nom de cette victime, sa profession, son âge, son adresse. Puis, il me pria poliment de lui confier mon fusil, — ce que je m’empressai de faire. C’était autant de moins à porter.
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Je lui demandai même de comprendre le carnier, le sac à plomb et la poire à poudre dans l’ensemble de la confiscation ; mais il s’y refusa avec un désintéressement que je regrettai.
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Restait la question du chapeau. Elle fut réglée incontinent au prix d’une pièce d’or, à la satisfaction des deux parties contractantes.

« C’est fâcheux, dis-je », ce chapeau était bien conservé !

— Un chapeau presque neuf ! répondit Pandore. Que je l’avais acheté, il y a six ans, d’un brigadier qui prenait sa retraite ! »

Et, après l’avoir remis sur sa tête d’un geste réglementaire, le majestueux gendarme, se balançant sur la hanche, s’en alla de son côté, moi du mien.

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Une heure après, j’avais atteint l’auberge, dissimulant de mon mieux la disparition du fusil confisqué, et ne soufflai mot de ma mésaventure.

Disons que mes compagnons rapportaient de leur expédition une caille et deux perdreaux pour sept. Quant à Pontcloué et Malifat, ils étaient brouillés à mort depuis leur dispute, et des coups de poing avaient été échangés entre Maximon et Duvauchelle, à propos d’un lièvre qui courait encore.


XI


Telle est la série des émotions par lesquelles j’ai passé pendant cette journée mémorable. J’avais peut-être tué une caille, peut-être tué un perdreau, peut-être blessé un paysan, mais très certainement j’avais criblé un chapeau de gendarme ! Pris sans permis, un procès-verbal avait été dressé contre moi, sous le nom d’un autre !

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J’avais trompé l’autorité !!! Que peut-il arriver de plus à un apprenti chasseur, pour son début dans la carrière des Anderson et des Pertuiset ? Il va sans dire que mon ami le pianiste dut être fort désagréablement surpris,
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quand il reçut une assignation à comparaître devant le tribunal correctionnel de Doullens. J’ai su, depuis, qu’il ne lui avait pas été possible de prouver un alibi. En conséquence, il avait été condamné à seize francs d’amende, plus les frais se montant à pareille somme.

Je me hâte d’ajouter que, quelque temps après, il reçut par la poste, sous la rubrique « Restitution », un mandat de trente-deux francs, qui l’indemnisait de ses débours. Il n’a jamais su de qui cela venait, mais la tache correctionnelle ne l’a pas moins marqué au front, et il a un casier judiciaire !


XII


Je n’aime pas les chasseurs, ainsi que je l’ai dit au début, surtout parce qu’ils racontent leurs aventures de chasse. Or, je viens de raconter les miennes. Veuillez me le pardonner. Cela ne m’arrivera plus.

Cette expédition aura été à la fois la première et la dernière de l’auteur, mais il en a conservé un souvenir qui ressemble à de la rancune. Aussi, toutes les fois qu’il rencontre un chasseur, suivant son chien, le fusil sous le bras, jamais il ne manque de lui souhaiter bonne chasse : on dit que « ça porte malechance ! »


fin de dix heures en chasse.