Djoûmane

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Michel Lévy frères (p. 228-259).

DJOUMANE


Le 21 mai 18..., nous rentrions à Tlemcen. L’expédition avait été heureuse ; nous ramenions bœufs, moutons, chameaux, des prisonniers et des otages.

Après trente-sept jours de campagne ou plutôt de chasse incessante, nos chevaux étaient maigres, efflanqués, mais ils avaient encore l’œil vif et plein de feu ; pas un n’était écorché sous la selle. Nos hommes, bronzés par le soleil, les cheveux longs, les buffleteries sales, les vestes râpées, montraient cet air d’insouciance au danger et à la misère qui caractérise le vrai soldat.

Pour fournir une belle charge, quel général n’eût préféré nos chasseurs aux plus pimpants escadrons habillés de neuf ?

Depuis le matin, je pensais à tous les petits bonheurs qui m’attendaient.

Comme j’allais dormir dans mon lit de fer, après avoir couché trente-sept nuits sur un rectangle de toile cirée ! Je dînerais assis sur une chaise ! j’aurais du pain tendre et du sel à discrétion ! Puis je me demandais si mademoiselle Concha aurait une fleur de grenadier ou du jasmin dans ses cheveux, et si elle aurait tenu les serments prêtés à mon départ ; mais, fidèle ou inconstante, je sentais qu’elle pouvait compter sur le grand fond de tendresse qu’on rapporte du désert. Il n’y avait personne dans notre escadron qui n’eût ses projets pour la soirée.

Le colonel nous reçut fort paternellement, et même il nous dit qu’il était content de nous ; puis il prit à part notre commandant, et, pendant cinq minutes, lui tint à voix basse des discours médiocrement agréables, autant que nous en pouvions juger sur l’expression de leurs physionomies.

Nous observions le mouvement des moustaches du colonel, qui s’élevaient à la hauteur de ses sourcils, tandis que celles du commandant descendaient piteusement défrisées jusque sur sa poitrine. Un jeune chasseur, que je fis semblant de ne pas entendre, prétendit que le nez du commandant s’allongeait à vue d’œil ; mais bientôt les nôtres s’allongèrent aussi, lorsque le commandant revint nous dire : « Qu’on fasse manger les chevaux et qu’on soit prêt à partir au coucher du soleil ! Les officiers dînent chez le colonel à cinq heures, tenue de campagne ; on monte à cheval après le café... Est-ce que, par hasard, vous ne seriez pas contents, messieurs ?... »

Nous n’en convînmes pas et nous le saluâmes en silence, l’envoyant à tous les diables, à part nous, ainsi que le colonel.

Nous n’avions que peu de temps pour faire nos petits préparatifs. Je m’empressai de me changer, et, après avoir fait ma toilette, j’eus la pudeur de ne pas m’asseoir dans ma bergère, de peur de m’y endormir.

A cinq heures, j’entrai chez le colonel. Il demeurait dans une grande maison moresque, dont je trouvai le patio rempli de monde, Français et indigènes, qui se pressaient autour d’une bande de pèlerins ou de saltimbanques arrivant du Sud.

Un vieillard, laid comme un singe, à moitié nu sous un bournous troué, la peau couleur de chocolat à l’eau, tatoué sur toutes les coutures, les cheveux crépus et si touffus, qu’on aurait cru de loin qu’il avait un colback sur la tête, la barbe blanche et hérissée, dirigeait la représentation.

C’était, disait-on, un grand saint et un grand sorcier.

Devant lui, un orchestre composé de deux flûtes et de trois tambours faisait un tapage infernal, digne de la pièce qui allait se jouer. Il disait qu’il avait reçu d’un marabout fort renommé tout pouvoir sur les démons et les bêtes féroces, et, après un petit compliment à l’adresse du colonel et du respectable public, il procéda à une sorte de prière ou d’incantation, appuyée par sa musique, tandis que les acteurs sous ses ordres sautaient, dansaient, tournaient sur un pied et se frappaient la poitrine à grands coups de poing.

Cependant, les tambours et les flûtes allaient toujours précipitant la mesure.

Lorsque la fatigue et le vertige eurent fait perdre à ces gens le peu de cervelle qu’ils avaient, le sorcier en chef tira de quelques paniers placés autour de lui des scorpions et des serpents, et, après avoir montré qu’ils étaient pleins de vie, il les jetait à ses farceurs, qui tombaient dessus comme des chiens sur un os, et les mettaient en pièces à belles dents, s’il vous plaît.

Nous regardions d’une galerie haute le singulier spectacle que nous donnait le colonel, pour nous préparer sans doute à bien dîner. Pour moi, détournant les yeux de ces coquins qui me dégoûtaient, je m’amusais à regarder une jolie petite fille de treize ou quatorze ans qui se faufilait dans la foule pour se rapprocher du spectacle.

Elle avait les plus beaux yeux du monde, et ses cheveux tombaient sur ses épaules en tresses menues terminées par de petites pièces d’argent, qu’elle faisait tinter en remuant la tête avec grâce. Elle était habillée avec plus de recherche que la plupart des filles du pays : mouchoir de soie et d’or sur la tête, veste de velours brodée, pantalons courts en satin bleu, laissant voir ses jambes nues entourées d’anneaux d’argent. Point de voile sur la figure. Était-ce une juive, une idolâtre ? ou bien appartenait-elle à ces hordes errantes dont l’origine est inconnue et que ne troublent pas des préjugés religieux ?

Tandis que je suivais tous ses mouvements avec je ne sais quel intérêt, elle était parvenue au premier rang du cercle où ces enragés exécutaient leurs exercices.

En voulant s’approcher encore davantage, elle fit tomber un long panier à base étroite qu’on n’avait pas ouvert. Presque en même temps, le sorcier et l’enfant firent entendre un cri terrible, et un grand mouvement s’opéra dans le cercle, chacun reculant avec effroi.

Un serpent très-gros venait de s’échapper du panier, et la petite fille l’avait pressé de son pied. En un instant, le reptile s’était enroulé autour de sa jambe. Je vis couler quelques gouttes de sang sous l’anneau qu’elle portait à la cheville. Elle tomba à la renverse, pleurant et grinçant des dents. Une écume blanche couvrit ses lèvres, tandis qu’elle se roulait dans la poussière.

— Courez donc, cher docteur ! criai-je à notre chirurgien-major. Pour l’amour de Dieu, sauvez cette pauvre enfant.

— Innocent ! répondit le major en haussant les épaules. Ne voyez-vous pas que c’est dans le programme ? D’ailleurs, mon métier est de vous couper les bras et les jambes. C’est l’affaire de mon confrère là-bas de guérir les filles mordues par les serpents.

Cependant, le vieux sorcier était accouru, et son premier soin fut de s’emparer du serpent.

— Djoûmane ! Djoûmane ! lui disait-il d’un ton de reproche amical.

Le serpent se déroula, quitta sa proie et se mit à ramper. Le sorcier fut leste à le saisir par le bout de la queue, et, le tenant à bout de bras, il fit le tour du cercle, montrant le reptile qui se tordait et sifflait sans pouvoir se redresser.

Vous n’ignorez pas qu’un serpent qu’on tient par la queue est fort empêché de sa personne. Il ne peut relever qu’un quart tout au plus de sa longueur, et, par conséquent, ne peut mordre la main qui l’a saisi.

Au bout d’une minute, le serpent fut remis dans son panier, le couvercle bien assujetti, et le magicien s’occupa de la petite fille, qui criait, gigottait toujours. Il lui mit sur la plaie une pincée de poudre blanche qu’il tira de sa ceinture, puis murmura à l’oreille de l’enfant une incantation dont l’effet ne se fit pas attendre. Les convulsions cessèrent ; la petite fille s’essuya la bouche, ramassa son mouchoir de soie, en secoua la poussière, le remit sur sa tête, se leva, et bientôt on la vit sortir.

Un instant après, elle montait dans notre galerie pour faire sa quête, et nous collions sur son front et sur ses épaules force pièces de cinquante centimes.

Ce fut la fin de la représentation, et nous allâmes dîner.

J’avais bon appétit et je me préparais à faire honneur à une magnifique anguille à la tartare, quand notre docteur, auprès de qui j’étais assis, me dit qu’il reconnaissait le serpent de tout à l’heure. Il me fut impossible d’en manger une bouchée.

Le docteur, après s’être bien moqué de mes préjugés, réclama ma part de l’anguille et m’assura que le serpent avait un goût délicieux.

— Ces coquins que vous venez de voir, me dit-il, sont des connaisseurs. Ils vivent dans des cavernes comme des Troglodytes, avec leurs serpents ; ils ont de jolies filles, témoin la petite aux culottes bleues. On ne sait quelle religion ils ont, mais ce sont des malins, et je veux faire connaissance de leur cheik.

Pendant le dîner, nous apprîmes pour quel motif nous reprenions la campagne. Sidi-Lala, poursuivi chaudement par le colonel R..., cherchait à gagner les montagnes du Maroc.

Deux routes à choisir : une au sud de Tlemcen en passant à gué la Moulaïa, sur le seul point où des escarpements ne la rendent pas inaccessible ; l’autre par la plaine, au nord de notre cantonnement. Là, il devait trouver notre colonel et le gros du régiment.

Notre escadron était chargé de l’arrêter au passage de la rivière, s’il le tentait ; mais cela était peu probable.

Vous saurez que la Moulaïa coule entre deux murs de rochers, et il n’y a qu’un seul point, comme une sorte de brèche assez étroite, où des chevaux puissent passer. Le lieu m’était bien connu, et je ne comprends pas pourquoi on n’y a pas encore élevé un blockhaus. Tant il y a que, pour le colonel, il y avait toute chance de rencontrer l’ennemi, et, pour nous, de faire une course inutile.

Avant la fin du dîner, plusieurs cavaliers du Maghzen avaient apporté des dépêches du colonel R... L’ennemi avait pris position et montrait comme une envie de se battre. Il avait perdu du temps. L’infanterie du colonel R... allait arriver et le culbuter.

Mais par où s’enfuirait-il ? Nous n’en savions rien, et il fallait le prévenir sur les deux routes. Je ne parle pas d’un dernier parti qu’il pouvait prendre, se jeter dans le désert ; ses troupeaux et sa smala y seraient bientôt morts de faim et de soif. On convint de quelques signaux pour s’avertir du mouvement de l’ennemi.

Trois coups de canon tirés à Tlemcen nous préviendraient que Sidi-Lala paraissait dans la plaine, et nous emportions, nous, des fusées pour faire savoir que nous avions besoin d’être soutenus. Selon toute vraisemblance, l’ennemi ne pourrait pas se montrer avant le point du jour, et nos deux colonnes avaient plusieurs heures d’avance sur lui.

La nuit était faite quand nous montâmes à cheval. Je commandais le peloton d’avant-garde. Je me sentais fatigué, j’avais froid ; je mis mon manteau, j’en relevai le collet, je chaussai mes étriers, et j’allais tranquillement au grand pas de ma jument, écoutant avec distraction le maréchal des logis Wagner, qui me racontait l’histoire de ses amours, malheureusement terminées par la fuite d'une infidèle qui lui avait emporté avec son cœur une montre d’argent et une paire de bottes neuves. Je savais déjà cette histoire, et elle me semblait encore plus longue que de coutume.

La lune se levait comme nous nous mettions en route. Le ciel était pur, mais du sol s’élevait un petit brouillard blanc, rasant la terre, qui semblait couverte de cardes de coton. Sur ce fond blanc, la lune lançait de longues ombres, et tous les objets prenaient un aspect fantastique. Tantôt je croyais voir des cavaliers arabes en vedette : en m’approchant, je trouvais des tamaris en fleur ; tantôt je m’arrêtais, croyant entendre les coups de canon de signal : Wagner me disait que c’était un cheval qui courait.

Nous arrivâmes au gué, et le commandant prit ses dispositions.

Le lieu était merveilleux pour la défense, et notre escadron aurait suffi pour arrêter là un corps considérable. Solitude complète de l’autre côté de la rivière.

Après une assez longue attente, nous entendîmes le galop d’un cheval, et bientôt parut un Arabe monté sur un magnifique cheval qui se dirigeait vers nous. A son chapeau de paille surmonté de plumes d’autruche, à sa selle brodée d’où pendait une gebira ornée de corail et de fleurs d’or, on reconnaissait un chef ; notre guide nous dit que c’était Sidi-Lala en personne. C’était un beau jeune homme, bien découplé, qui maniait son cheval à merveille. Il le faisait galoper, jetait en l’air son long fusil et le rattrapait en nous criant je ne sais quels mots de défi.

Les temps de la chevalerie sont passés, et Wagner demandait un fusil pour décrocher le marabout, à ce qu’il disait ; mais je m’y opposai, et, pour qu’il ne fût pas dit que les Français eussent refusé de combattre en champ clos avec un Arabe, je demandai au commandant la permission de passer le gué et de croiser le fer avec Sidi-Lala. La permission me fut accordée, et aussitôt je passai la rivière, tandis que le chef ennemi s’éloignait au petit galop pour prendre du champ.

Dès qu’il me vit sur l’autre bord, il courut sur moi le fusil à l’épaule.

— Méfiez-vous ! me cria Wagner.

Je ne crains guère les coups de fusil d’un cavalier, et, après la fantasia qu’il venait d’exécuter, le fusil de Sidi-Lala ne devait pas être en état de faire feu. En effet, il pressa la détente à trois pas de moi, mais le fusil rata, comme je m’y attendais. Aussitôt mon homme fit tourner son cheval de la tête à la queue si rapidement qu’au lieu de lui planter mon sabre dans la poitrine, je n’attrapai que son bournous flottant.

Mais je le talonnais de près, le tenant toujours à ma droite et le rabattant bon gré mal gré vers les escarpements qui bordent la rivière. En vain essaya-t-il de faire des crochets, je le serrais de plus en plus.

Après quelques minutes d’une course enragée, je vis son cheval se cabrer tout à coup, et lui, tirant les rênes à deux mains. Sans me demander pourquoi il faisait ce mouvement singulier, j’arrivai sur lui comme un boulet, je lui plantai ma latte au beau milieu du dos en même temps que le sabot de ma jument frappait sa cuisse gauche. Homme et cheval disparurent ; ma jument et moi, nous tombâmes après eux.

Sans nous en être aperçus, nous étions arrivés au bord d’un précipice et nous étions lancés... Pendant que j’étais encore en l’air, — la pensée va vite ! — je me dis que le corps de l’Arabe amortirait ma chute. Je vis distinctement sous moi un bournous blanc avec une grande tache rouge : c’est là que je tombai à pile ou face.

Le saut ne fut pas si terrible que je l’avais cru, grâce à la hauteur de l’eau ; j’en eus par-dessus les oreilles, je barbotai un instant tout étourdi, et je ne sais trop comment je me trouvai debout au milieu de grands roseaux au bord de la rivière.

Ce qu’étaient devenus Sidi-Lala et les chevaux, je n’en sais rien. J’étais trempé, grelottant, dans la boue, entre deux murs de rochers. Je fis quelques pas, espérant trouver un endroit où les escarpements seraient moins roides ; plus j’avançais, plus ils me semblaient abrupts et inaccessibles.

Tout à coup, j’entendis au-dessus de ma tête des pas de chevaux et le cliquetis des fourreaux de sabre heurtant contre les étriers et les éperons. Évidemment, c’était notre escadron. Je voulus crier, mais pas un son ne sortit de ma gorge ; sans doute, dans ma chute, je m’étais brisé la poitrine.

Figurez-vous ma situation ! J’entendais les voix de nos gens, je les reconnaissais, et je ne pouvais les appeler à mon aide. Le vieux Wagner disait :

— S’il m’avait laissé faire, il aurait vécu pour être colonel.

Bientôt le bruit diminua, s’affaiblit, je n’entendis plus rien.

Au-dessus de ma tête pendait une grosse racine, et j’espérais, en la saisissant, me guinder sur la berge. D’un effort désespéré, je m’élançai, et... sss !... la racine se tord et m’échappe avec un sifflement affreux... C’était un énorme serpent...

Je retombai dans l’eau ; le serpent, glissant entre mes jambes, se jeta dans la rivière, où il me sembla qu’il laissait comme une traînée de feu...

Une minute après, j’avais retrouvé mon sang-froid, et cette lumière tremblotant sur l’eau n’avait pas disparu. C’était, comme je m’en aperçus, le reflet d’une torche. A une vingtaine de pas de moi, une femme emplissait d’une main une cruche à la rivière, et de l’autre tenait un morceau de bois résineux qui flambait. Elle ne se doutait pas de ma présence. Elle posa tranquillement sa cruche sur sa tête, et, sa torche à la main, disparut dans les roseaux. Je la suivis et me trouvai à l’entrée d’une caverne.

La femme s’avançait fort tranquillement et montait une pente assez rapide, une espèce d’escalier taillé contre la paroi d’une salle immense. A la lueur de la torche, je voyais le sol de cette salle, qui ne dépassait guère le niveau de la rivière, mais je ne pouvais découvrir quelle en était l’étendue. Sans trop savoir ce que je faisais, je m’engageai sur la rampe après la femme qui portait la torche et je la suivis à distance. De temps en temps, sa lumière disparaissait derrière quelque anfractuosité de rocher, et je la retrouvais bientôt.

Je crus apercevoir encore l’ouverture sombre de grandes galeries en communication avec la salle principale. On eût dit une ville souterraine avec ses rues et ses carrefours. Je m’arrêtai, jugeant qu’il était dangereux de m’aventurer seul dans cet immense labyrinthe.

Tout à coup, une des galeries au-dessous de moi s’illumina d’une vive clarté. Je vis un grand nombre de flambeaux qui semblaient sortir des flancs de rocher pour former comme une grande procession. En même temps s’élevait un chant monotone qui rappelait la psalmodie des Arabes récitant leurs prières.

Bientôt je distinguai une grande multitude qui s’avançait avec lenteur. En tête marchait un homme noir, presque nu, la tête couverte d’une énorme masse de cheveux hérissés. Sa barbe blanche tombant sur sa poitrine tranchait sur la couleur brune de sa poitrine tailladée de tatouages bleuâtres. Je reconnus aussitôt mon sorcier de la veille, et, bientôt après, je retrouvai auprès de lui la petite fille qui avait joué le rôle d’Eurydice, avec ses beaux yeux, ses pantalons de soie et son mouchoir brodé sur la tête.

Des femmes, des enfants, des hommes de tout âge les suivaient, tous avec des torches, tous avec des costumes bizarres à couleurs vives, des robes traînantes, de hauts bonnets, quelques-uns en métal, qui reflétaient de tous côtés la lumière des flambeaux.

Le vieux sorcier s’arrêta juste au-dessous de moi, et toute la procession avec lui. Il se fit un grand silence. Je me trouvais à une vingtaine de pieds au-dessus de lui, protégé par de grosses pierres derrière lesquelles j’espérais tout voir sans être aperçu. Aux pieds du vieillard, j’aperçus une large dalle à peu près ronde,ayant au centre un anneau de fer.

Il prononça quelques mots dans une langue à moi inconnue, qui, je crois en être sûr, n’était ni de l’arabe ni du kabyle. Une corde avec des poulies, suspendue je ne sais où, tomba à ses pieds ; quelques-uns des assistants l’engagèrent dans l’anneau, et, à un signal, vingt bras vigoureux faisant effort à la fois, la pierre, qui semblait très-lourde, se souleva, et on la rangea de côté.

J’aperçus alors comme l’ouverture d’un puits, dont l’eau était à moins d’un mètre du bord. L’eau, ai-je dit ? je ne sais quel affreux liquide c’était, recouvert d’une pellicule irisée, interrompue et brisée par places, et laissant voir une boue noire et hideuse.

Debout, près de la margelle du puits, le sorcier tenait la main gauche sur la tête de la petite fille, de la droite il faisait des gestes étranges pendant qu’il prononçait une espèce d’incantation au milieu du recueillement général.

De temps en temps, il élevait la voix comme s’il appelait quelqu’un : « Djoumâne ! Djoumâne ! » criait-il ; mais personne ne venait. Cependant, il roulait les yeux, grinçait des dents, et faisait entendre des cris rauques qui ne semblaient pas sortir d’une poitrine humaine. Les mômeries de ce vieux coquin m’agaçaient et me transportaient d’indignation ; j’étais tenté de lui jeter sur la tête une des pierres que j’avais sous la main. Pour la trentième fois peut-être, il venait de hurler ce nom de Djoumâne, quand je vis trembler la pellicule irisée du puits, et à ce signe toute la foule se rejeta en arrière ; le vieillard et la petite fille demeurèrent seuls au bord du trou.

Soudain un gros bouillon de boue bleuâtre s’éleva du puits, et de cette boue sortit la tête énorme d’un serpent, d’un gris livide, avec des yeux phosphorescents...

Involontairement, je fis un haut-le-corps en arrière ; j’entendis un petit cri et le bruit d’un corps pesant qui tombait dans l’eau...

Quand je reportai la vue en bas, un dixième de seconde après peut-être, j’aperçus le sorcier seul au bord du puits, dont l’eau bouillonnait encore. Au milieu des fragments de la pellicule irisée flottait le mouchoir qui couvrait les cheveux de la petite fille...

Déjà la pierre était en mouvement et retombait sur l'ouverture de l’horrible gouffre. Alors, tous les flambeaux s éteignirent à la fois, et je restai dans les ténèbres au milieu d’un silence si profond , que j’entendais distinctement les battements de mon cœur...

Dès que je fus un peu remis de cette horrible scène, je voulus sortir de la caverne, jurant que, si je parvenais à rejoindre mes camarades, je reviendrais exterminer les abominables hôtes de ces lieux, hommes et serpents.

Il s’agissait de trouver son chemin ; j’avais fait, à ce que je croyais, une centaine de pas dans l’intérieur de la caverne, ayant le mur de rocher à ma droite.

Je fis demi-tour, mais je n’aperçus aucune lumière qui indiquât l’ouverture du souterrain ; mais il ne s’étendait pas en ligne droite, et, d’ailleurs, j’avais toujours monté depuis le bord de la rivière ; de ma main gauche je tâtais le rocher, de la droite je tenais mon sabre et je sondais le terrain, avançant lentement et avec précaution. Pendant un quart d’heure, vingt minutes..., une demi-heure peut-être, je marchai sans trouver l’entrée.

L’inquiétude me prit. Me serais-je engagé, sans m’en apercevoir, dans quelque galerie latérale, au lieu de revenir par le chemin que j’avais suivi d’abord ?...

J’avançais toujours, tâtant le rocher, lorsqu’au lieu du froid de la pierre, je sentis une tapisserie, qui, cédant sous ma main, laissa échapper un rayon de lumière. Redoublant de précaution, j’écartai sans bruit la tapisserie et me trouvai dans un petit couloir qui donnait dans une chambre fort éclairée dont la porte était ouverte. Je vis que cette chambre était tendue d’une étoffe à fleurs de soie et d’or. Je distinguai un tapis de Turquie, un bout de divan en velours. Sur le tapis, il y avait un narguileh d’argent et des cassolettes. Bref, un appartement somptueusement meublé dans le goût arabe.

Je m’approchai à pas de loup jusqu’à la porte. Une jeune femme était accroupie sur ce divan, près duquel était posée une petite table basse en marqueterie, supportant un grand plateau de vermeil chargé de tasses, de flacons et de bouquets de fleurs.

En entrant dans ce boudoir souterrain, on se sentait enivré de je ne sais quel parfum délicieux.

Tout respirait la volupté dans ce réduit ; partout je voyais briller de l’or, de riches étoffes, des fleurs rares et des couleurs variées. D'abord, la jeune femme ne m’aperçut pas ; elle penchait la tête et d’un air pensif roulait entre ses doigts les grains d’ambre jaune d’un long chapelet. C’était une vraie beauté. Ses traits ressemblaient à ceux de la malheureuse enfant que je venais de voir, mais plus formés, plus réguliers, plus voluptueux. Noire comme l’aile d’un corbeau, sa chevelure,

Longue comme un manteau de roi,
s’étalait sur ses épaules, sur le divan et jusque sur le tapis à ses pieds. Une chemise de soie transparente, à larges raies, laissait deviner des bras et une gorge admirables. Une veste de velours soutachée d'or serrait sa taille, et de ses pantalons courts en satin bleu sortait un pied merveilleusement petit, auquel était suspendue une babouche dorée qu’elle faisait danser d’un mouvement capricieux et plein de grâce.

Mes bottes craquèrent, elle releva la tête et m’aperçut.

Sans se déranger, sans montrer la moindre surprise de voir entrer chez elle un étranger le sabre à la main, elle frappa dans ses mains avec joie et me fit signe d’approcher. Je la saluai en portant la main à mon cœur et à ma tête, pour lui montrer que j’étais au fait de l’étiquette musulmane. Elle me sourit, et de ses deux mains écarta ses cheveux, qui couvraient le divan ; c’était me dire de prendre place à côté d’elle. Je crus que tous les parfums de l’Arabie sortaient de ces beaux cheveux.

D’un air modeste, je m’assis à l’extrémité du divan en me promettant bien de me rapprocher tout à l’heure. Elle prit une tasse sur le plateau, et, la tenant-par la soucoupe en filigrane, elle y versa une mousse de café, et, après l’avoir effleurée de ses lèvres, elle me la présenta :

— Ah ! Roumi, Roumi !... dit-elle. — Est-ce que nous ne tuons pas le ver, mon lieutenant ? ... A ces mots, j’ouvris les yeux comme des portes cochères. Celte jeune femme avait des moustaches énormes, c’était le vrai portrait du maréchal des logis Wagner... En effet, Wagner était debout devant moi et me présentait une tasse de café, tandis que, couché sur le cou de mon cheval, je le regardais tout ébaubi.

— Il paraît que nous avons pioncé tout de même, mon lieutenant. Nous voilà au gué et le café est bouillant.