Documents inédits sur Alfred de Musset/Alfred de Musset bibliothécaire du Ministère et lauréat de l’Académie

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ALFRED DE MUSSET

BIBLIOTHÉCAIRE DU MINISTÈRE

ET

LAURÉAT DE L’ACADÉMIE


I

En 1838, Alfred de Musset, déjà célèbre comme poète et écrivain dramatique, après les Contes d’Espagne et d’Italie, et les trois volumes d’Un Spectacle dans un Fauteuil, venait de publier ses contes et ses nouvelles, dans la Revue des Deux-Mondes, montrant ainsi une nouvelle face de son talent. Mais cela donnait plus de gloire que de profit : ce que lui rapportaient ses écrits, et la rente qu’il tenait de sa famille assuraient certainement sa vie matérielle ; mais l’auteur de Frédéric et Bernerette n’eût pas été mécontent de trouver un emploi qui lui laissât la faculté de travailler à sa guise, et dont les émoluments lui eussent permis de satisfaire toutes ses fantaisies.

Cet emploi vint s’offrir de lui-même : Sa Majesté Louis-Philippe, voulant améliorer les divers services des Bibliothèques de la Maison du Roi, charge a M. Vatout, son bibliothécaire et secrétaire particulier, de les réorganiser[1]. Bien qu’il dût connaître M. Vatout, qui remplissait ces fonctions de secrétaire depuis de longues années et qu’il n’était pas sans avoir rencontré à Neuilly, Alfred de Musset préféra s’adresser à son ancien condisciple, le duc d’Orléans, dont la haute protection ne pouvait lui faire défaut :

— Les journaux annoncent, écrivait-il au duc, que M. Vatout est chargé de la réorganisation des Bibliothèques de la Maison du Roi : « J’ose recourir à la bonté de Votre Altesse et la supplier de me recommander à M. Vatout. J’espère en cette occasion que Votre Altesse Royale me pardonnera de l’importuner et qu’elle ne voudra bien voir dans les demandes que je lui adresse qu’un désir de cultiver, grâce aux bontés de Votre Altesse, des goûts qui ont dirigé toutes mes études et auxquels ma position ne me permet pas de me livrer entièrement[2] ».

Le duc d’Orléans avait à cœur de réparer l’accueil déplorable fait par son père au sonnet Au Roi, après l’attentat de Meunier ; aussi, la réponse ne se fit point attendre, et dans une lettre en date du 22 octobre 1838, M. de Montalivet, en même temps que ses félicitations, adressait à Alfred de Musset copie de l’arrêté suivant :

« Ministère de l’Intérieur.

« ARRÊTÉ :

« Nous, pair de France, ministre secrétaire d’État au département de l’Intérieur,

« Avons arrêté et arrêtons ce qui suit :

« Article Ier. — M. Alfred de Musset est nommé Conservateur de la Bibliothèque du Ministère de l’Intérieur, de la collection des médailles et du dépôt des ouvrages publiés à Paris et dans les départements.

« Art. II. — M. Alfred de Musset jouira en la dite qualité et à partir du 1er novembre prochain, d’un traitement annuel de trois mille francs, qui sera imputé sur le crédit du chapitre 1er du budget de notre ministère.

« Art. III. — Le Secrétaire Général du Ministère et le chef de division de comptabilité générale, sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l’exécution du présent arrêté.

« Fait à Paris, le 19 octobre 1838.

« MONTALIVET ».

La lettre du Ministre était accompagnée d’une lettre de son Secrétaire Général :

« Paris, 22 octobre 1838.

« Monsieur,

« Je ne puis laisser partir la lettre de M. de Montalivet, qui vous annonce votre nomination de Conservateur de la Bibliothèque du Ministère de l’Intérieur, sans y joindre un témoignage de la satisfaction que cette décision m’a fait éprouver. Quand vous viendrez au Ministère, je vous prie de prendre la peine de passer à mon cabinet. Je désirerais causer avec vous de différentes choses relatives à vos nouvelles fonctions.

« Agréez, Monsieur, l’assurance de ma considération distinguée.

« EDMOND BLANC ».

« A monsieur Alfred de Musset. »

Alfred de Musset s’empressa d’adresser ses remerciements au Ministre :

« Paris, 23 octobre 1838.

« Monsieur le Comte,

« Permettez-moi de vous témoigner la vive reconnaissance dont me remplit la lettre pleine de grâce et de bonté par laquelle vous voulez bien me prévenir de la décision que vous venez de prendre à mon égard. Je ne puis répondre à la faveur dont vous m’honorez qu’en vous suppliant de croire que je m’estimerai heureux si mes services peuvent être de quelqu’utilité.

« Veuillez aussi être persuadé, Monsieur le Comte, que si mon travail et mes efforts peuvent jamais me conduire à quelque succès, je n’oublierai en aucune circonstance que c’est à vous que je le devrai.

« Je suis avec le plus profond respect, Monsieur le Comte, votre très humble et très dévoué serviteur.

« ALFRED DE MUSSET ».

Cette nomination fit quelque peu crier, parce que c’était encore un rédacteur de la Revue des Deux-Mondes, déjà très favorisée, qui en était le bénéficiaire :

« UNE FEUILLE LITTÉRAIRE TRANSFORMÉE EN FEUILLE DES BÉNÉFICES.

« Voici la liste des grâces accordées aux rédacteurs de la Revue des Deux-Mondes :

M. Buloz, nommé commissaire royal près le Théâtre Français.

M. Loeve-Weimars, nommé secrétaire d’ambassade.

M. Lerminier, nommé maître des requêtes.

M. Edgard Quinet, nommé professeur de littérature étrangère à la Faculté des Lettres de Rennes.

M. Gustave Planche, nommé professeur de littérature anglaise à la Faculté des Lettres de Bordeaux.

M. Marmier, nommé professeur à la Faculté de Montpellier.

M. Alfred de Musset, nommé Bibliothécaire du Ministère de l’Intérieur.

M. Henri Blaze, attaché à l’ambassade de Danemarck.

On ne dit pas ce qu’a obtenu le portier de l’établissement ».

Telles sont les réflexions émises par le Charivari du 17 octobre 1838. Mais on était unanime à trouver juste que l’auteur du poème sur la Naissance du Comte de Paris reçût une récompense, lui qui, admis dans l’intimité du Duc d’Orléans, s’était jusqu’à ce jour tenu à l’écart et n’avait pas profité de l’amitié que lui portait le fils du Roi, non plus que des relations de sa famille avec celle du Prince[3], pour se faire donner quelque sinécure largement rétribuée.

Peu de jours après sa nomination, Alfred de Musset eut une première entrevue avec M. Edmond Blanc, et, n’ayant pas reçu les indications qui lui avaient été promises, il lui écrivait de nouveau :

« 4 novembre 1838.

« Monsieur le Secrétaire Général,

« Lorsque vous m’avez fait l’honneur de me recevoir, vous avez eu la bonté de me dire que je recevrais de votre part quelques indications relatives à la bibliothèque du ministère. C’est à partir du 1er novembre que mes fonctions devaient commencer. La crainte que vos nombreuses occupations ne me fassent oublier, et l’ignorance où je suis du lieu même où je dois me présenter, me font prendre la liberté de vous rappeler la promesse que vous avez bien voulu me faire.

« J’ai l’honneur d’être, Monsieur, avec la plus haute considération,

« Votre très humble et très dévoué serviteur,

« ALFRED DE MUSSET.

« 59, rue de Grenelle-Saint-Germain ».

Une seconde entrevue eut vraisemblablement le résultat désiré et Alfred de Musset y reçut les instructions complémentaires qu’il demandait, car il entra bientôt en fonctions ; il est juste de dire qu’elles lui laissaient de si grands loisirs, qu’au ministère même, bien des personnes ne se doutaient pas qu’il y eût un bibliothécaire. C’était à ce point qu’Alfred de Musset ne venait pas toujours chercher lui-même ses appointements comme le témoigne ce billet que je copie parmi deux ou trois autres analogues[4].

« Monsieur Marette, au Ministère de l’Intérieur.

« Je serai obligé à Monsieur Marette s’il veut avoir la complaisance de remettre au porteur de cette lettre mes appointements du mois de mars.

« Son très humble serviteur,

« ALFRED DE MUSSET ».

« 31 mars 1840 ».

J’ajouterai que cette légende subsiste encore aujourd’hui dans les bureaux du ministère de l’intérieur, qu’un jour, un des amis du poète l’ayant rencontré à la porte du ministère et lui ayant demandé : « Que faites-vous là ? » Musset aurait répondu : « Je suis venu voir si ma bibliothèque existait réellement ».

Personne, du reste, ne lui adressait le moindre reproche et je n’ai trouvé que l’Artiste qui, dans sa livraison du 27 mars 1842, ait essayé une légère protestation…. en faveur de Paul de Musset :

«…..A vrai dire, et tout en applaudissant de grand cœur à cette mesure, qui nous semble très juste et très digne, nous concevrions plutôt que cette place eût été donnée au frère de l’auteur de la Confession d’un Enfant du Siècle, à M. Paul de Musset, qui a fait tant d’ingénieuses et spirituelles esquisses de la Fronderie et qui a donné la preuve au moins d’une réelle et intelligente érudition historique. — VAUVE DES ROYS. »

  *       *       *       *       *

En 1845, Alfred de Musset fut nommé Chevalier de l’Ordre Royal de la Légion d’Honneur :

« Paris, ce 30 avril 1845.

« Monsieur,

« J’ai l’honneur de vous informer que, par une Ordonnance signée le 24 courant, le Roi vous a nommé Chevalier de l’Ordre Royal de la Légion d’Honneur.

« Je me félicite, Monsieur, d’avoir à vous transmettre ce témoignage de la bienveillance de Sa Majesté et de l’estime qu’elle fait de vos travaux.

« Agréez, Monsieur, l’assurance de ma considération la plus distinguée.

« Le Ministre de l’Instruction publique,

« SALVANDY.

« A Monsieur Alfred de Musset, homme de lettres ».

Et le 1er mai paraissait cet entrefilet au Moniteur Universel (p. 1144), car l’insertion des nominations dans l’ordre de la Légion d’Honneur ne devint obligatoire qu’à dater du 19 juillet 1845.

« MM. de Balzac, Frédéric Soulié et Alfred de Musset viennent d’être nommés membres de la Légion d’Honneur ».

Dans son Courrier de Paris, l’Illustration du 3 mai 1845 commente ainsi cette triple nomination :

«…..On annonce que le gouvernement vient de donner la croix d’honneur à MM. de Balzac, Alfred de Musset et Frédéric Soulié. Un journal félicite le Ministère, qui, spontanément et sans y être sollicité par MM. de Balzac, Musset et Soulié, a fait cette galanterie aux trois écrivains, bouquet de fête du 1er juillet. Assurément, MM. Musset, Soulié et Balzac ont plus d’esprit et de talent qu’il n’en faut pour se passer d’une croix et d’un ruban, mais puisqu’ils ne l’ont pas demandée et qu’on la leur donne, ils n’ont rien à se reprocher. Ce sont de ces petits cadeaux qui ne font plus guère de tort à personne et qui entretiennent l’amitié. Peut-être est-ce un acte de contrition que fait le gouvernement pour tant de croix attachées sur tant de poitrines équivoques ? Peut-être aussi commence-t-on à reconnaître que le plus sûr moyen d’honorer la croix d’honneur, après tant de croix jetées à la faveur aveugle et à la vanité mendiante, et de décorer les hommes qui la méritent véritablement, consisterait à la donner à ceux qui ne la demandent pas….. »

  *       *       *       *       *

Le 24 février 1848, éclata la Révolution qui renversa Louis-Philippe, et le lendemain entrait en fonctions un gouvernement provisoire composé de MM. Alphonse de Lamartine, Adrien Crémieux, Marie, Garnier-Pagès, Dupont (de l’Eure), Ledru-Rollin et Arago.

Le 20 avril 1848, le Moniteur Universel publiait un premier décret réglementant la bibliothèque du Ministère de l’Intérieur.

Le 5 mai, paraissait au même Moniteur Universel, un nouveau décret :

« Au nom du Peuple Français,

« Le Gouvernement Provisoire,

« Considérant que la réorganisation générale des services publics doit entraîner de nombreuses réformes et suppressions d’emplois ;…………………………………………..

« Décrète ce qui suit :

« Article I. — Les fonctionnaires et employés qui, du 25 février au 25 juillet de la présente année, auront été réformés, pour cause de suppression d’emploi, de réorganisation ou par toute autre mesure administrative qui n’aurait pas le caractère de révocation ou de destitution, pourront obtenir pension s’ils réunissent vingt ans de services, dont quinze ans au moins entièrement accomplis dans la partie active ou vingt-cinq ans indistinctement accomplis dans la partie active ou sédentaire.

« Cette pension sera calculée pour chaque année de service civil à raison d’un soixantième du traitement moyen des quatre dernières années d’exercice. En aucun cas, elle ne devra excéder le maximum de la pension de retraite affectée à chaque emploi.

« Art. II. — Ceux des fonctionnaires et employés réformés qui ne comporteront pas la durée de service exigée par l’article précédent, obtiendront une indemnité temporaire réglée dans les proportions fixées par le dit article et dont la jouissance sera limitée à un temps égal à celui de la durée de leur service dans le ministère ou l’administration où se terminera leur activité.

« Art. III.

« Fait à Paris, le 2 mai 1848, en Conseil de Gouvernement.

« Les Membres du Gouvernement Provisoire :

« DUPONT (de l’Eure), ARAGO, FLOCON,

  LAMARTINE, ALBERT CRÉMIEUX,
  GARNIER-PAGÈS, ARMAND MARRAST,
  MARIE, LOUIS BLANC, LEDRU-ROLLIN.

« Pour copie conforme : « Le Chef du Secrétariat, « B. SAINT-HILAIRE ».

Trois jours plus tard, étaient signés ces deux arrêtés, qu’on évita soigneusement de publier[5] :

« RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

« Paris, 5 mai 1848.

« Au nom du Peuple,

« Le Ministre de l’Intérieur arrête :

« Le citoyen Alfred de Musset, bibliothécaire au Ministère de l’Intérieur, est révoqué de ses fonctions.

« LEDRU-ROLLIN ».


« RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

« Paris, 5 mai 1848.

« Au nom du Peuple,

« Le Ministre de l’Intérieur arrête :

« Le citoyen Marie Augier est nommé aux fonctions de bibliothécaire au Ministère de l’Intérieur ; il jouira d’un traitement de 3,000 francs à partir du 1er mai courant.

« LEDRU-ROLLIN ».

On voit, par ces textes, que le citoyen ministre appelait les choses par leur nom et aimait les situations nettes[6]. Mais était-ce bien Ledru-Rollin le véritable auteur de cette révocation ? Il est permis d’en douter. Nul n’ignore que le ministre de l’Intérieur avait pour conseiller intime l’héroïne de Venise qui, subitement éprise des théories socialistes, venait de se lancer dans la politique et stupéfiait ses concitoyens par les principes qu’elle émettait dans les Bulletins de la République. Ce simple rapprochement de noms suffit, ce me semble, pour indiquer la part de responsabilité qui incombe à chacun. Et, même en admettant que George Sand n’eût pas demandé la destitution de Musset, qu’elle ait simplement laissé faire Ledru-Rollin qui la signa pour lui complaire, elle eut un tort immense, car il y allait de son honneur d’empêcher cet acte, pour ne pas être accusée de basse vengeance, et si elle ne le pouvait, elle eût au moins dû protester publiquement, afin d’éviter tout soupçon.

L’arrêt qui le frappait fut notifié à Alfred de Musset par cette lettre qui ne lui parvint que dans les premiers jours du mois de juin, M. Recurt, docteur-médecin, étant Ministre de l’Intérieur, M. Ledru-Rollin ayant été révoqué le 11 mai 1848[7] :

« Citoyen,

« J’ai le regret de vous annoncer que par un arrêté du 5 mai courant, le Ministre vous a admis à faire valoir vos droits à la retraite.

« Salut et Fraternité.

« Paris, 8 mai 1848.

« Le Secrétaire général, « CARTERET ».

Malgré les précautions prises en haut lieu, cette inqualifiable mise à pied ne tarda pas à être connue, et les journaux, à la seule exception de ceux payés par le gouvernement, se rangèrent du côté d’Alfred de Musset :

LES SALTIMBANQUES, no 2, juin 1848. — « Une brutale destitution vient de frapper Alfred de Musset ; on l’a traité comme un homme vulgaire ; il est vrai que tous les hommes sont égaux devant l’ordonnance du médecin ».

LA PROVIDENCE, 12 juin 1848. — « M. Alfred de Musset, bibliothécaire au Ministère de l’Intérieur, vient d’être révoqué de ses fonctions. Si nos informations sont exactes, cette nouvelle lui aurait été signifiée de la façon la plus inattendue et la plus blessante. Il est impossible de contenir la douleur que de pareils actes inspirent. La destitution de M. Lebrun et de M. Mignet était déjà un fait déplorable ; celle de M. de Musset est un attentat envers la littérature française et elle ne peut le laisser passer sans protester….. On a donné pour successeur à M. Mignet un monsieur Des Reeys, dont le nom n’était connu de personne ; le remplaçant du poète de Rolla et de Un Spectacle dans un Fauteuil est un monsieur Marie Augier, qui n’a rien de commun avec l’auteur de La Ciguë et de l’Aventurière. Qu’est-ce que M. Marie Augier ? »

Dans son numéro du 13 juin, La Providence revient encore sur la destitution d’Alfred de Musset et reproche à M. Flocon d’ôter une sinécure à un écrivain distingué pour la donner à un homme obscur : « Ah ! si M. de Musset, au lieu d’écrire ses charmants proverbes, avait seulement fait des bandes pour La Réforme ! »

L’Artiste, du 15 juin, paraphrasant les formules officielles, annonce qu’en vertu du décret : « Ote-toi de là que je m’y mette, un grand citoyen, rédacteur de La Réforme, est autorisé à prendre les trois mille francs que touchait M. Alfred de Musset ».

Le Charivari, du 15 juin, sous le titre de : « Une destitution anti-littéraire », constate que les hommes du nouveau gouvernement mettent à bas tous ceux qui ont un renom, pour les remplacer par des gens obscurs, leurs créatures.

PAMPHLET QUOTIDIEN ILLUSTRÉ, 15 juin. — « M. Alfred de Musset persistait, malgré le décret du gouvernement provisoire qui supprime les titres de noblesse, à conserver son nom patronymique en se parant de l’infâme particule. La place de ce factieux de lettres a été accordée à un écrivain aussi remarquable par l’éclat de son talent que par la persistance de ses opinions démocratiques….. Il est vrai que M. Alfred de Musset avait eu le tort d’écrire des chefs-d’œuvre ; M. Augier (Marie) n’a aucun tort de ce genre à se reprocher : il appartient à La Réforme ».

Mais la dernière phrase de l’article de La Providence du 12 juin avait vexé M. Marie Augier, qui adressa cette lettre au directeur :

« Au citoyen Rédacteur de La Providence,

« Citoyen Rédacteur,

« Si l’on en croit l’article que vous publiez ce matin, je suis nommé bibliothécaire du Ministère de l’Intérieur, aux lieu et place de M. Alfred de Musset.

« Je n’ai nullement connaissance de cette nomination ; je ne l’ai point sollicitée, et, n’étant point nommé, je n’ai rien à refuser.

« Vous demandez ce que c’est que M. Marie Augier ?

« Dans une république, citoyen, non seulement on peut, mais on doit demander aux hommes qui ils sont. C’est seulement sous une monarchie qu’on demande ce que ils sont.

« J’aurais passé sous silence votre article de ce matin, mais je me devais à moi-même, je devais à mes amis, de déclarer qu’aujourd’hui, plus que jamais, ma véritable place est au milieu d’eux, en restant ce que je suis, ce que j’ai été, journaliste, pour défendre la République contre ses ennemis de la veille et du lendemain.

« MARIE AUGIER, « Rédacteur de La Réforme ».

Et cependant l’arrêté de M. Ledru-Rollin existe, qui nomme M. Marie Augier bibliothécaire ?

Mais la plus énergique, la plus chaleureuse protestation fut celle d’Alexandre Dumas, dans son journal La France Nouvelle, du 16 juin 1848 :

« Il y a des choses que nous ne laisserons jamais passer dans l’ombre sans aller à elles et sans les traîner au grand jour de la place publique…

« Alfred de Musset, l’auteur des Romances espagnoles, du Spectacle dans un Fauteuil, de cinq ou six romans, de dix nouvelles adorables qui sont dans toutes les mémoires, de vingt proverbes charmants qui sont sur toutes les tables, Alfred de Musset vient d’être révoqué de ses fonctions de bibliothécaire au Ministère de l’Intérieur. Qui a permis cet inqualifiable renvoi ? Est-ce vous, M. Recurt ? Oui. Mais qui êtes-vous donc pour toucher à un nom comme celui que nous venons de prononcer ? D’où venez-vous, si vous ne le connaissez pas ? De quel droit, vous qui êtes obligé, pour ajouter un titre à votre nom, de vous appeler républicain de la veille, de quel droit venez-vous, fort de la position que vous avez escamotée, reprendre à un homme de génie la position qu’il a conquise ?

«…Comment, voilà un écrivain qui a doté notre langue d’une admirable poésie ; voilà un poète qui est le frère de Lamartine, de Hugo et de Byron ; voilà un romancier qui est le rival de l’abbé Prévost, de Balzac, de George Sand ; voilà un auteur dramatique qui, avec un seul acte, a fait gagner à la Comédie-Française plus d’argent que vous ne lui en donnez, vous, en six mois ; voilà, enfin, un de ces penseurs qui n’a pas une seule fois sacrifié la dignité de l’art aux ambitions de fortune et de position ; voilà un génie qui n’a demandé à Dieu et aux hommes que la liberté de vivre et de penser à son aise ; qui n’a jamais été ni d’un club politique, ni d’une coterie littéraire ; et il se trouve un ministre qui passe, et qui, en passant, lui prend, pour y mettre qui donc ? la place qui lui assurait cette liberté qu’il demandait, et qui n’était pas même l’aurea mediocritas d’Horace. Oh ! c’est pitié qu’il y ait tant de places en France, que nos républicains en ont tous ; qu’ils en ont pour eux, pour leurs frères, pour leurs fils, pour leurs neveux, pour leur coiffeur, pour leur valet de chambre, pour leurs usuriers ; et qu’il se trouve un poète, Alfred de Musset, à qui la République vienne prendre sa place. Ils ne savent donc pas, les hommes qui font de pareilles choses, qu’ils n’avaient qu’un moyen de transmettre leurs noms à l’avenir, c’était de faire juste le contraire de ce qu’ils font. Ils ne savent donc pas qu’il y a une royauté que ni émeute, ni barricade, ni révolution, ni république ne changeront, c’est la royauté de la pensée du génie….. »

Alexandre Dumas termine en faisant un appel à Lamartine, poète et législateur ; mais, hélas ! M. de Lamartine était beaucoup trop occupé de lui-même pour prêter la moindre attention aux autres, surtout lorsque ces autres ne pouvaient lui être d’aucune utilité pour le maintenir dans sa situation politique.

A la lecture de ces lignes, Alfred de Musset s’empressa de remercier leur auteur par une lettre que la France Nouvelle inséra dans son numéro du 21 juin :

« Vendredi, 16 juin 1848.

« Mon cher Dumas,

« Je viens de lire la France Nouvelle et j’irai vous serrer la main. Mais il faut que je vous remercie à l’instant même de la vive émotion que je ressens. Vous me rendez fier, mon ami, et vous me donnez le droit de l’être, lorsqu’un homme tel que vous daigne écraser une petite maladresse sous de si belles, si braves et si nobles paroles.

« Une autre impression encore m’a été au cœur, c’est notre vieille amitié toujours jeune, et ce sentiment plein de force et de dignité qui fait qu’ayant dans les mains l’arme la plus puissante et la plus redoutable, si vous tirez l’épée pour attaquer, c’est en même temps pour défendre.

« A vous de coeur

« ALFRED DE MUSSET ».

De son côté, la Patrie du 16 juin prenait violemment à partie M. Recurt :

«…..Ce grand ministre peut bien laisser autour de lui se dorloter dans les directions et dans les bureaux, des employés supérieurs très connus pour le mal qu’ils n’ont cessé de répandre dans les Beaux-Arts. Mais un poëte, un pauvre diable, qui n’a que du talent et du génie, deux misères ! un fou qui est resté attaché à sa vocation comme à sa chaîne ! Ah ! fi ! c’était à faire rougir la gent administrative. Et M. Recurt a rayé d’un trait de plume le nom de M. de Musset. Il y a longtemps que les sarcasmes de Molière, à l’endroit des médecins, tourmentaient M. le docteur Recurt ; il se venge sur M. Alfred de Musset. Le pauvre homme !….. »

Si peu sensible qu’ils eussent l’épiderme, les hauts personnages du Ministère de l’Intérieur finirent par se sentir désagréablement chatouillés par toutes les choses désobligeantes qui leur étaient dites, et M. Dieudonné, chef de cabinet de M. Recurt, écrivit au directeur de la Patrie :

« Paris, 17 juin 1848.

« Citoyen Rédacteur,

« Dans un article très long, mais fort peu bienveillant, vous annoncez que le citoyen Recurt, ministre de l’intérieur, a révoqué de ses fonctions de bibliothécaire du ministère de l’intérieur le citoyen Alfred de Musset.

« La seule réponse qu’on puisse faire à cet article est que le citoyen Recurt, ministre de l’intérieur, n’a pas plus révoqué le citoyen Musset qu’il n’a pourvu à son remplacement.

« Je vous prie, citoyen Rédacteur, de bien vouloir insérer cette lettre dans la Patrie de ce soir.

« Salut et fraternité.

« DIEUDONNÉ ».

Cette lettre fut publiée dans la Patrie du 18 juin, et le 20 juin, le même journal donnait la réponse d’Alfred de Musset :

« Monsieur,

« Je lis dans votre journal qu’on avait annoncé par erreur que j’étais destitué de la place de bibliothécaire, et que le ministre a fait démentir ce bruit. Voici, à ce sujet, la lettre que j’ai reçue un mois après sa date :

(Suit la lettre de M. Carteret du 8 mai 1848).

« Cette lettre, vous le voyez, est aussi claire que laconique. Quant aux droits à la retraite, pour en avoir, il faudrait que j’eusse été nommé bibliothécaire à l’âge où j’apprenais à lire. Veuillez croire, Monsieur, que je n’aurais jamais songé à entretenir le public d’une chose de si peu d’importance, si je n’étais pas profondément touché des marques d’intérêt et de bienveillance que j’ai reçues de la presse en cette occasion.

« Veuillez agréer, Monsieur, l’assurance de ma parfaite considération.

« ALFRED DE MUSSET ».

Ces deux lettres firent le tour de la presse, accompagnées des marques non équivoques du mépris qu’inspirait la conduite de ceux qui, par un misérable jeu de mots, voulaient égarer l’opinion [8]. Quant à liquider la pension de retraite d’Alfred de Musset, en vertu de l’article 2 du décret du 2 mai 1848, il n’en fut jamais question.

LE PAMPHLET QUOTIDIEN ILLUSTRÉ, 20 juin 1848. — «…Subterfuge odieux, escobarderie ridicule ! mensonge trois fois stupide ! Non, ce n’est pas M. Recurt qui a révoqué le noble esprit ! C’est monseigneur Ledru-Rollin, ex-pacha de l’intérieur : Ah ! vous espériez donner le change à la presse ! Ah ! vous vouliez nous flouer la vérité comme vous nous avez floué la république ! Comme vous vous êtes partagé les ministères ! Intelligences abruties par le pouvoir et la popularité, vous vous attaquez aux poëtes maintenant, c’est-à-dire à quelque chose de plus inoffensif qu’un enfant, de plus faible qu’une femme, de plus sacré qu’un prêtre. Platon chassait les poëtes de la République, mais il ne les condamnait pas au dénuement ; il les reconduisait à la frontière au son des doubles flûtes et des cymbales d’airain ; il couronnait leurs têtes de fleurs comme l’agneau des sacrifices, et les disait fils des dieux. Vous, vous flanquez à la porte, brutalement, mesquinement, stupidement ! Voilà bien les profanateurs, et quels profanateurs ! les écrivains des fameux Bulletins de la république… Que dira l’avenir, quand on écrira : Lamartine était tout puissant, Alfred de Musset ne fut rien, pas même bibliothécaire… »

La Liberté du 22 juin ayant publié l’entrefilet suivant :

« M. Alfred de Musset n’a point, comme on l’avait cru, été révoqué de ses fonctions de bibliothécaire du ministère de l’intérieur. »

Le Pamphlet quotidien du 23 juin releva vertement cette récidive de mensonge, ajoutant : « Nous tenons de bonne source que la Société des Gens de Lettres doit protester publiquement contre l’affront fait aux lettres dans la personne de M. Alfred de Musset ». — Dans le Gamin de Paris du 21-24 juin, Fouyon plaide la cause d’Alfred de Musset et demande qu’on nous laisse nos poètes : « On dit que les savants n’aiment quelquefois pas les poètes ; mais tu ne peux donner ce motif-là, toi ». — Alexandre Dumas attaque de nouveau M. Recurt dans la France Nouvelle du 24 juin. — Il n’est pas jusqu’au Diogène Sans Culotte (22-25 juin) qui ne fasse entendre sa voix.

Voici donc la bibliothèque du Ministère de l’Intérieur sans titulaire, Alfred de Musset ayant été destitué, et M. Marie Augier n’ayant pas accepté sa nomination. Malgré mes recherches, il m’a été impossible de savoir quel avait été le successeur immédiat d’Alfred de Musset et à quelle époque remontait sa nomination. Le Moniteur Universel du 7 juillet publie un arrêté du président du Conseil des ministres (E. Cavaignac), pris sur la proposition du ministre de l’intérieur (Senart), portant organisation du personnel du ministère de l’intérieur, dont un bibliothécaire archiviste, aux appointements de 4,000 fr. Mais il n’y a pas trace d’une nomination quelconque.

Le Corsaire du 24 août dit : « Voilà quelques jours, une ordonnance vient de se glisser dans les colonnes du Moniteur, qui nomme M. Édouard Charton aux fonctions précitées ». Il doit y avoir erreur, par suite de similitude de nom : le Moniteur du 10 août donne un arrêté qui nomme M. Édouard Carteron bibliothécaire du Ministère des Affaires étrangères. On ne trouve pas, aux archives du Ministère de l’Intérieur, trace d’arrêté de nomination de M. Édouard Charton. Il est vrai que d’avril à décembre 1848, le classement des pièces présente plusieurs lacunes, ce qui n’a rien d’étonnant, vu le nombre de ministres, secrétaires et chefs de cabinet, qui se sont succédé en quelques mois.

Ce qu’il y a de certain, c’est qu’à la date du 1er janvier 1849, l’emploi de bibliothécaire du Ministère de l’Intérieur était occupé par M. Niel, antérieurement chef de bureau au même ministère. Mais à quelle date précise a-t-il pris possession de ces fonctions, c’est ce qu’il n’a pas été possible de vérifier, l’arrêté de sa nomination ne se trouvant pas aux archives.


II

L’Académie Française, blessée par les procédés des citoyens Ledru-Rollin et Recurt, et autant pour dédommager un peu le poète de la brutale destitution qui l’avait frappé, que pour protester contre les actes des hommes au pouvoir, résolut d’attribuer un prix à Alfred de Musset. Le choix porta sur la fondation de M. le comte de Maillé Latour-Landry[9] ; l’intention était bonne, mais son application donna lieu à de fâcheuses interprétations ; l’Académie n’eut pas le courage de dire qu’elle voulait réparer une injustice, et les termes dont elle se servit pour déguiser son offrande ne pouvaient être plus mal choisis.

Alfred de Musset fut proclamé lauréat dans la séance du 17 août 1848 (voir le Moniteur Universel du 18 août). Aussitôt qu’il en fut averti, le poète, ne connaissant pas les qualificatifs qui accompagnaient ce prix, écrivit une lettre de remerciement au Directeur de l’Académie, lettre que nous retrouverons plus loin. Mais quand, après la séance publique, il sut les motifs allégués, devenu fort perplexe, il demanda conseil à son frère Paul :

« Mon cher ami,

« En voilà une tuile désagréable ! J’étais averti que l’Académie me décernait un prix, mais je ne savais pas en quels termes. On vient de me les dire et je les trouve blessants. Il y a vingt ans que j’écris ; j’en ai tout à l’heure trente-huit, et on m’apprend que je suis un jeune homme qui mérite d’être encouragé à poursuivre sa carrière. Quand la critique me fait de ces compliments-là, je les méprise ; mais de la part de l’Académie, c’est plus grave. Il m’en coûterait de paraître orgueilleux ou susceptible, et cependant, puis-je à mon âge me laisser traiter d’écolier ? Que faire ? J’ai besoin d’avoir ton avis là-dessus. Attends-moi ce soir avant de te coucher ou laisse la clef à ta porte. Il faut que nous causions ensemble[10].

« Jeudi soir [17 août 1848].

« ALFRED DE MUSSET. »

Il fut décidé qu’Alfred de Musset, prenant un moyen terme, accepterait le prix, mais ne le conserverait pas. Le National du 19 août tourna tant soit peu en ridicule Messieurs de l’Académie :

« Nous admirons fort l’Académie d’avoir su découvrir que M. Alfred de Musset, après dix-huit ans de succès, était un talent déjà remarquable et méritait d’être encouragé à poursuivre sa carrière dans les lettres. Cela prouve un discernement profond. Nous admirons cette condescendance de vouloir bien encourager un talent consacré par l’estime du public, depuis ses débuts qui datent de 1830 ; nous admirons cette complaisance à reconnaître que ce talent commence à donner des espérances, lorsque tout le monde, excepté les académiciens qui ne lisent rien, sait par coeur ses poésies ; lorsqu’il n’y a pas de jour où les affiches des théâtres n’annoncent ses pièces, que les académiciens ne connaissent point, parce qu’ils se gardent bien d’aller au spectacle et de se tenir au courant de la littérature dramatique ; lorsque le Théâtre de la République doit à M. Alfred de Musset ses merveilleuses recettes : encourager ce talent à poursuivre sa carrière, c’est trop de bonté….. »

Le Charivari du 19 août accentue la note et espère que « M. de Musset ne peut pas être complice de cet acte », lui qui perd un traitement de trois mille francs, et dont les pièces sont les seules qui fassent recette au Théâtre Français. Non, l’Académie a manqué de dignité pour elle et pour le poète ; si elle veut à toute force servir M. de Musset, pourquoi ne lui donnerait-elle pas le fauteuil laissé vide par la mort de Chateaubriand : « Voilà comment l’Académie se fût honorée en honorant le poète ; mais ce prix Maillé Latour-Landry, fi donc ! jamais je ne pourrai oublier le sourire et l’ironie de M. Villemain en proclamant la décision de l’Académie ».

Le Bien Public du 21 août insère une note sur cette attribution.

A la suite de sa conférence avec son frère, Alfred de Musset avait adressé une lettre au National, qui la publia dans son numéro du 21 août, avec ce commentaire[11] :

« Nous recevons de M. Alfred de Musset, une lettre qui ne nous étonne pas de la part d’un poëte homme de cœur. Nos lecteurs, qui sont au courant des termes du programme des prix décernés en 1848 par l’Académie Française, apprécieront le sentiment de modestie et de générosité qui a dicté cette lettre, et l’Académie elle-même ne peut manquer d’approuver la destination donnée par M. Alfred de Musset au prix d’encouragement qu’elle lui a décerné. »

« Au citoyen rédacteur du journal le National.

« Paris, ce 20 août 1848.

« Monsieur,

« L’Académie Française m’a fait l’honneur, dans sa dernière séance, de me donner le prix fondé comme encouragement par M. le comte de Maillé de Latour-Landry. Ce secours, accordé pour un an, consiste en une somme de treize cents et quelques francs, intérêts d’un capital de 30.000 fr. légué par le testateur et placé en rentes sur l’État.

« Voulez-vous être assez bon, monsieur, pour ajouter cette somme à celles que vous avez déjà reçues en faveur des victimes des événements de juin 1848 ? Je m’empresserai de la verser entre vos mains aussitôt qu’elle me sera parvenue.

« Veuillez agréer, Monsieur, l’assurance de ma parfaite considération.

« ALFRED DE MUSSET. »

Le Corsaire du 23 août approuve cette lettre.

Mais dans sa séance du jeudi 24 août 1848, l’Académie Française décida que la Note suivante serait adressée au Moniteur Universel, qui l’inséra dans son numéro du 25 août :

« Une lettre publiée dans plusieurs journaux et signée de M. Alfred de Musset, ferait penser que l’Académie Française avait légèrement attribué à cet écrivain distingué, le prix fondé par M. Maillé Latour-Landry. La seule réponse à faire, c’est que l’Académie n’a pris cette décision qu’après s’être assuré que M. Alfred de Musset connaissait le caractère de ce prix et qu’il l’accepterait ; et, en effet, il a remercié l’Académie par la lettre suivante :

« Monsieur le Directeur,

« J’ai reçu avec reconnaissance la faveur dont on a bien voulu m’honorer.

« Permettez-moi de vous prier de faire agréer tous mes remerciements à l’Académie.

« Veuillez, Monsieur le Directeur, recevoir l’assurance de ma parfaite considération.

« ALFRED DE MUSSET. »

« L’Académie décide que la présente note sera transmise au Moniteur avec prière de la publier.

« Certifié conforme :

« Le Secrétaire perpétuel de l’Académie Française.

« VILLEMAIN. »

Le National, où Paul de Musset venait d’entrer comme rédacteur, répondit le 27 août à Messieurs de l’Académie :

« L’Académie Française paraît s’être émue de la destination patriotique donnée par M. Alfred de Musset au prix fondé par M. de Maillé Latour-Landry. Une note publiée dans le Moniteur d’hier et signée de M. Villemain, affirme que M. Alfred de Musset, en acceptant ce prix, en connaissait le caractère, et cette note est accompagnée de la lettre de remerciement et d’acceptation du poëte. Si le but de cette réclamation officielle de l’Académie est de répondre aux réflexions du National et de plusieurs autres journaux sur les termes du programme de la séance du 17 août, l’Académie eût mieux fait de garder le silence. Car nous savons et nous répétons que, si M. de Musset avait été averti du caractère de ce prix, il n’a connu le texte blessant du programme que le jour de la séance publique. Ni la lettre d’acceptation, ni la note de M. Villemain ne détruisent l’exactitude de cette assertion. Mais si l’Académie Française trouve mauvais que M. Alfred de Musset ait donné le montant du prix qui lui est décerné aux victimes des événements de juin 1848, nous regrettons que la note de M. Villemain ne s’exprime pas plus nettement sur ce point. Nous aurions été bien aises d’être édifiés sur les sentiments de l’Académie et le motif de son blâme. »

M. Taxile Delord, dans le Spectateur Républicain du 27 août, après avoir résumé les arguments des deux parties, leur donne tort à toutes deux : à l’Académie qui, comme protestation, eût dû admettre Alfred de Musset dans son sein au lieu de lui jeter une aumône ; au poëte, en changeant la destination primitive du prix Maillé Latour-Landry, au lieu de le refuser.

Puis, le silence se fit. Le 28 octobre 1848, Alfred de Musset toucha le montant de son prix, et on trouve dans le National du 16 novembre cette note qui met fin au débat :

« Nous avons reçu de monsieur Alfred de Musset la somme de treize cents francs que nous avons versée entre les mains de M. le Maire du 2e arrondissement, pour être distribuée aux blessés des journées de Juin 1848 ».


III

Pendant que ces faits se passaient à l’Académie Française, la Société des Gens de Lettres ne restait pas inactive. A son instigation, dans la séance de l’Assemblée Nationale du 11 juillet, le ministre de l’Intérieur, M. Senart, proposait un arrêté demandant l’ouverture d’un crédit de 500.000 francs, pour être réparti entre les divers théâtres de Paris, dont 105.000 francs pour le Théâtre de la République (Comédie Française).

Le 13 juillet, était nommée une commission de cinq membres, chargée d’étudier le dossier : MM. Victor Hugo, Félix Pyat, Étienne Arago, Léon de Malleville et Evariste Bavoux.

Le 17 juillet, lecture en séance publique, à l’Assemblée Nationale, par le citoyen Victor Hugo, de son rapport sur les subventions à accorder aux théâtres et d’un projet de décret portant à 680.000 francs le crédit ouvert au Ministre de l’Intérieur.

Le 24 juillet, l’Assemblée Nationale adopte un décret en vertu duquel un crédit extraordinaire de 680.000 fr. est ouvert au Ministre de l’Intérieur, pour être répartis entre les divers théâtres de Paris, y compris le théâtre de la Nation (Opéra) ; sur ce crédit, une somme de 5.000 francs sera prélevée pour une inspection générale des théâtres. La répartition sera faite de quinzaine en quinzaine, par cinquièmes égaux, pour être terminée le 1er octobre. Deux tiers seront affectés au paiement des artistes et employés, l’autre tiers attribué aux directeurs.

Dans la même séance, l’Assemblée adopte un autre décret en vertu duquel un crédit de 200.000 francs est ouvert au Ministre de l’Intérieur pour encouragement aux Beaux-Arts, et un crédit de 100.000 francs au Ministre de l’Instruction Publique pour encouragement aux Belles-Lettres[12].

La commission du Ministère de l’Instruction publique (M. de Vaulabelle, ministre), se composait de MM. Albert de Luynes, Charles de Rémusat, Hauréau, Littré, L. Dupaty, Prosper Mérimée et P. Génin.

Le 14 septembre 1848, Alfred de Musset écrivait à sa mère, en ce moment chez sa fille à Angers :

«…..Le ministre de l’intérieur vient de réparer, un peu et jusqu’à un certain point, de la manière la plus aimable, la sottise de l’Académie. Les auteurs dramatiques, joués depuis février, étaient compris dans les fonds d’indemnité donnés aux théâtres. Cela n’a rien que de fort honorable. Il était reconnu que les théâtres avaient moins gagné à cause de la Révolution. Par conséquent, les auteurs devaient y avoir perdu. On a donc envoyé à chacun une petite somme ; mon nom a été mis en tête pour mille francs. Ce n’est pas le Pérou, mais enfin, les pauvres gens, tu sais de quoi ils vivent, et les autres n’ont guère eu que moitié ! Le Directeur des Beaux-Arts m’a annoncé cela avec les compliments les plus flatteurs de la part du Ministre. Tu penses bien que cette fois, j’ai accepté : non, ce n’est point comme à l’Académie ! Qui pourrait en être vexé ?…..

« Ton fils qui t’aime.

« ALFRED DE MUSSET. »

Ce fut donc cette unique somme de mille francs qui fut remise à Alfred de Musset, pour l’indemniser de sa destitution par M. Ledru-Rollin. L’Académie Française répara sa maladresse un peu plus tard, en admettant le poète au nombre de ses membres, le 12 février 1852 (la réception officielle n’eut lieu que le 27 mai). Mais la réparation ne fut complète que le 18 mars 1853, jour où le Moniteur Universel publia ces lignes :

« Par arrêté en date du 15 mars, Monsieur le Ministre de l’Instruction Publique et des Cultes a nommé monsieur Alfred de Musset, membre de l’Académie Française, bibliothécaire du Ministère de l’Instruction publique. »

Et ce fut le Ministre de l’Instruction publique lui-même, M. Hippolyte Fortoul, qui, dès 1834, avait été le collaborateur d’Alfred de Musset à la Revue des Deux-Mondes[13], et tenait le poète en haute estime, qui le voulut prévenir de sa nomination[14] :

« Paris, le 18 mars 1853.

« Mon cher monsieur,

« J’ai le plaisir de vous annoncer que je viens de vous nommer bibliothécaire du Ministère de l’Instruction publique, aux appointements de 3.000 francs. Ces fonctions que vous n’avez point sollicitées, mais que je désirais depuis longtemps vous confier, ont été rendues vacantes par un mouvement qui ne dérange aucune position acquise. Je m’estime infiniment heureux d’avoir pu réparer une partie des torts que vous ont faits nos discordes, aujourd’hui oubliées. Je regrette seulement d’avoir si peu de chose à offrir à un des hommes dont le talent honore le plus la littérature de notre temps.

« Veuillez croire à tous mes sentiments dévoués.

« H. FORTOUL. »

Alfred de Musset remplissait encore ces fonctions lors de sa mort.


  1. Le Moniteur Universel du 15 septembre 1839 consacre une notice à M. Vatout. Lors de son admission à l’Académie française, Le National, dans son numéro du 7 janvier 1848, publia sur le nouvel immortel les lignes suivantes qui ne sont pas signées : « Monsieur Vatout, directeur des bâtiments civils a été élu aujourd’hui par l’Académie française en remplacement de M. Ballanche….. qu’a donc fait M. Vatout ? Il faut bien l’oser écrire enfin ! Il a fait deux chansons très gaies, l’une de gaieté de corps de garde, l’autre d’une gaieté de moine : L’Écu de France et Le maire d’Eu ! C’est avec ces deux calembourgs qu’on s’assied aujourd’hui dans le fauteuil de Bossuet…. On assure que ces agréables ordures ont fait les délices de la cour, à ce point, qu’un personnage dont la voix a coutume de compter, a déclaré qu’il tiendrait pour ses ennemis personnels tous ceux qui refuseraient leurs voix à M. Vatout. L’Académie, dans sa fière indépendance, se l’est tenu pour dit : elle a ouvert ses portes à l’auteur du Maire d’Eu protégé par L’Ecu de France….. »
  2. L’original de cette lettre figure au Catalogue des Autographes de M. Charles Keisner, vente hôtel Drouot, 12 mars 1899, G. Charavay, in-8º, no 126, qui en cite un fragment.
  3. Un cousin d’Alfred de Musset, de la branche des Musset-Signac, M. Adolphe-Louis de Musset, avait longtemps administré les propriétés que la famille d’Orléans possédait à La Ferté-Vidame et à Dreux. Ce fut la Révolution de 1848 qui le délogea de sa charge. Paul de Musset parle de lui dans la Biographie d’Alfred, in-12, p. 180.
  4. Catalogue d’une collection d’autographes, vente hôtel Drouot, le 30 mai 1896. Paris, Et. Charavay. In-8º, no 85.
  5. Archives du Ministère de l’Intérieur.
  6. Voir : Études et Récits sur Alfred de Musset, par Mme la Vicomtesse de Janzé. Paris, Plon, 1891. 1 vol. in-12, p. 92. On y trouvera le texte d’une lettre d’Alfred de Musset à Mme E. de Girardin, dans laquelle il la prie de garder le silence sur cette destitution. — Lettre de Maxime Du Camp dans le Figaro du 25 septembre 1882.
  7. Inséré au Moniteur Universel du 13 mai 1848.
  8. Voir : Charivari, 16 juin. Le Commerce, 18 et 20 juin. Les Saltimbanques, 18 juin. La Presse, 19 et 30 juin. Le Pamphlet quotidien, 21 juin. La Providence, 21 juin. Le National, 21 juin. Nouvelles du jour, 22 juin. Le Petit-fils du Père Duchesne, 21-24 juin. Artiste, 1er juillet. Le Mois, 16 juillet 1848. — La Comédie parisienne, journal d’Albéric Second, dans sa livraison du 10 mai 1857, p. 292 ; publie deux lettres : l’une d’Alfred de Musset, l’autre d’Albéric Second, relatives à cette destitution. Dans le tome II de ses Confessions (Dentu, 1885. In-8º, p. 342), Arsène Houssaye revient sur ce sujet.
  9. Le Moniteur Universel du 13 octobre 1839 donne le texte du testament de M. le comte de Maillé, qui crée ce prix : « Art. 5. Mon intention est de faire une fondation utile à la littérature et aux beaux-arts, en secourant les jeunes auteurs ou artistes pauvres. Malfilâtre, Gilbert, Escousse, Moreau et de jeunes artistes dont le sort a été analogue, sont les exemples frappants de beaux talents à leur printemps que la misère a empêchés de porter leurs fruits. Un secours, peut-être modique, eût suffi à les préserver et eût valu peut-être des chefs-d’œuvre. Je lègue à l’Académie Française et à l’Académie royale des Beaux-Arts une somme de 30,000 francs pour la formation d’un secours à accorder chaque année, au choix de chacune de ces Académies alternativement, à un jeune écrivain ou artiste, pauvre, dont le talent, déjà remarquable, paraîtra mériter d’être encouragé à poursuivre sa carrière dans les lettres ou les beaux-arts ».
  10. Publié : Œuvres posthumes d’Alfred de Musset. Paris, Charpentier, 1867. 1 vol. in-12, p. 237.
  11. Publié : Mélanges de littérature et de critique, par Alfred de Musset. Paris, Charpentier, 1867. 1 vol. in-12, p. 274.
  12. Voir : Moniteur Universel, 12, 18, 25 juillet et 2 août. — Le National, 14 juillet. — Bulletin des Lois, 25 juillet 1848.
  13. C’est monsieur Fortoul qui, dans la Revue des Deux-Mondes du 1er septembre 1833, rend compte de la seconde livraison d’Un Spectacle dans un fauteuil d’Alfred de Musset.
  14. Cette lettre est publiée presque textuellement dans la Biographie d’Alfred de Musset par Paul de Musset. Charpentier. 1877. 1 vol. in-12, page 322.