Documents sur la crise du 16 mai 1877

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


Documents historiques concernant
la « crise du 16 mai 1877 »


 


1877


Sommaire
Lettre de Mac-Mahon à Jules Simon
Message de Mac-Mahon aux chambres du 18 mai 1877
Décret d'ajournement des chambres
Discours de Gambetta à Lille
Message de Mac-Mahon aux chambres du 14 décembre 1877


Lettre de Mac-Mahon à Jules Simon[modifier]

[Cette lettre, adressée par le président de la République Mac-Mahon au président du Conseil Jules Simon, le 16 mai 1877, a provoqué la démission de Simon et le début de la crise.]

Monsieur le Président du Conseil,

Je viens de lire dans le Journal Officiel le compte rendu de la séance d’hier.

J’ai vu avec surprise que ni vous ni le garde des Sceaux n’aviez fait valoir à la tribune toutes les graves raisons qui au­raient pu prévenir l’abrogation d’une loi sur la presse votée il y a moins de deux ans, sur les pro­positions de Monsieur Dufaure et dont tout récemment vous demandiez vous même l’application aux tribunaux ; et cependant dans plusieurs délibérations du Conseil et dans celle d’hier matin même, il avait été décidé que le président du Conseil et le garde des Sceaux se charge­raient de la combattre.

Déjà on avait pu s’étonner que la Chambre des députes, dans ses dernières séances, eût discuté toute une loi municipale, adopté même une disposition dont au Conseil des ministres vous avez vous-même reconnu tout le danger, comme la publicité des délibérations des conseils municipaux, sans que le ministre de l’intérieur eût pris part à la discussion.

Cette attitude du Chef du Cabinet fait demander s’il a conservé sur la Chambre l’influence nécessaire pour faire prévaloir ses vues. Une explication à cet égard est indispensable car, si je ne suis pas responsable comme vous envers le parle­ment, j’ai une responsabilité envers la France, dont aujourd’hui plus que ja­mais je dois me préoccuper.

Agréez, Monsieur le Président du Conseil, l’assurance de ma plus haute considération.

Le Président de la République
Maréchal de Mac-Mahon



Message de Mac-Mahon aux chambres du 18 mai 1877[modifier]

[Ce message a été adressé par le président de la République aux deux chambres du parlement le 18 mai 1877. Il y expose son point de vue sur le fonctionnement des institutions et annonce l'ajournement des chambres.]

Messieurs les sénateurs, Messieurs les députés,

J’ai du me séparer du ministère que présidait M. Jules Simon et en former un nouveau. Je dois vous faire l’exposé sincère des motifs qui m’ont amené à prendre cette décision.

Vous savez tous avec quel scrupule, depuis le 25 février 1875, jour où l’assemblée nationale a donné à la France une constitution républicaine, j’ai observé, dans l’exercice du pou­voir qui m’est confié, toutes les prescriptions de cette loi fondamentale.

Avec les élections de l’année dernière, j’ai voulu choisir pour ministres des hommes que je supposais être en accord de sentiments avec la majorité de la Chambre des Députes. J’ai formé, dans cette pensée, successive­ment deux ministères. Le premier avait à sa tête M. Dufaure, vétéran de nos assemblées politiques, l’un des auteurs de la Constitution, aussi estimé pour la loyauté de son caractère qu’illustre par son éloquence. M. Jules Simon, qui a présidé le second, attaché de tout temps à la forme républicaine, voulait, comme M. Dufaure, la concilier avec tous les principes conservateurs.

Malgré le concours loyal que je leur ai prêté, ni l’un ni l’autre de ces ministères n’a pu réunir dans la Chambre des députes, une majorité solide acquise à ses propres idées. M. Dufaure a vainement essayé l’année dernière, dans la discus­sion du budget, de prévenir des innovations qu’il regardait justement comme très fâcheuses. Le même échec était réservé au Président du dernier cabinet sur des points de législation très graves au sujet desquels il était tombé d’accord avec moi qu’aucune modification ne devait être admise.

Après ces deux tentatives, également dénuées de succès, je ne pourrais faire un pas de plus dans la même voie sans faire appel ou demander appui à une autre frac­tion du parti républicain, celle qui croit que la République ne peut s’affermir sans avoir pour complément et pour conséquence la modification radicale de toutes nos grandes institutions administratives, judiciaires, financières et militaires.

Ce programme est bien connu, ceux qui le professent sont d’accord sur tout ce qu’il contient. Ils ne diffèrent entre eux que sur les moyens à employer et le temps opportun pour l’appliquer.

Ni ma conscience, ni mon patriotisme ne me per­mettent de m’associer, même de loin et pour l’avenir, au triomphe de ces idées. Je ne les crois opportunes ni pour aujourd’hui ni pour demain. A quelque époque qu’elles dussent prévaloir, elle n’engendreraient que le désordre et l’abaissement de la France. Je ne veux ni en tenter l’application moi-même, ni en faciliter l’essai à mes successeurs. Tant que je serai dépositaire du pouvoir j’en ferai usage dans toute l’étendue de ses limites légales, pour m’opposer à ce que je regarde comme la perte de mon pays.

Mais je suis convaincu que ce pays pense comme moi. Ce n’est pas le triomphe de ces théories qu’il a voulu aux élections dernières. Ce n’est pas ce que lui ont annoncé ceux qui étaient presque tous les candidats qui se prévalaient de mon nom et se déclaraient résolus à soutenir mon pouvoir. S’il était interrogé de nouveau et de manière à prévenir tout malentendu, il repousserait, j’en suis sûr, cette confusion.

J’ai donc du choisir, et c’était mon droit constitutionnel, des conseillers qui pensent comme moi sur ce point qui est en réalité le seul en question. Je n’en reste pas moins, aujourd’hui comme hier, fermement résolu à respecter et à maintenir des institutions qui sont l’œuvre de l’assemblée de qui je tiens le pouvoir et qui ont constitué la république.

Jusqu’en 1880 je suis le seul qui pourrait proposer d’y introduire un changement et ne médite rien de ce genre.

Tous mes conseillers sont comme moi, décidés à pratiquer loyalement les institutions et incapables d’y porter aucune at­teinte. Je livre ces considérations à vos réflexions comme au jugement du pays.

Pour laisser calmer l’émotion qu’ont causée les derniers incidents je vous inviterai à suspendre vos séances pendant un certain temps. Quand vous les reprendrez, vous pourrez vous mettre, toute autre affaire cessante, à la discussion du budget, qu’il est si important de mener bientôt à terme.

D’ici là, mon gouvernement veillera à la paix pu­blique : au dedans il ne souffrirait rien qui la compro­mette. Au dehors, elle sera maintenue, j’en ai la confiance, malgré les agitations qui troublent une partie de l’Europe, grâce aux bons rapports que nous entrete­nons et voulons conserver avec toutes les puissances, et à cette politique de neutralité et d’abstention qui vous a été exposée tout récemment et que vous avez confirmée par votre approbation unanime.

Sur ce point, aucune différence d’opinion ne s’élève entre les partis. Ils veulent tous le même but par le même moyen. Le nouveau ministère pense exactement comme l’ancien, et pour bien attester cette conformité de sentiment la direction poli­tique étrangère est restée dans les mêmes mains.

Si quelques imprudences de parole ou de presse com­pro­mettaient cet accord que nous voulons tous, j’emploierais, pour les réprimer, les moyens que la loi met en mon pouvoir et, pour les prévenir, je fais appel au patriotisme qui, dieu merci, ne fait défaut en France à aucune classe de citoyens.

Mes ministres vont vous donner lecture du décret qui, conformément à l’article 2 de la loi constitution­nelle du 16 juillet 1875, ajourne les chambres pour un mois.



Décret d'ajournement des chambres[modifier]

Le Président de la République française,
Vu l’article 2 de la loi du 16 juillet 1875,

Décrète :

Article premier. – Le Sénat et la Chambre des députés sont ajournés au 16 juin 1877.

Article 2. – Le présent décret sera porté au Sénat par le Président du Conseil et à la Chambre des députés par le Ministre de l’intérieur.

Fait à Versailles, le 18 mai 1877
Maréchal de Mac-Mahon, Duc de Magenta

Par le Président de la République,

Le Président du Conseil, garde des sceaux, Ministre de la jus­tice,
Broglie

Le Ministre de l’intérieur,
De Fourtou



Discours de Gambetta à Lille[modifier]

[Ce discours a été prononcé par Léon Gambetta à Lille le 15 août 1877. Sa péroraison, visant Mac-Mahon, est restée célèbre.]

La République sortira triomphante de cette dernière épreuve, et le plus clair bénéfice du 16 mai sera, pour l’histoire, d’avoir abrégé de trois ans, de dix ans, la période d’incertitude et de tâtonnements à laquelle nous condamnaient les dernières combinaisons de l’Assemblée nationale élue dans un jour de malheur.

Messieurs, telle est la situation. Et j’ose dire que les espérances du Parti républicain sont sûres ; j’ose dire que votre fermeté, votre union, que votre activité sont les garants de ce triomphe. Pourquoi ne le dirais-je pas, au milieu de ces admirables populations du département du Nord, qui, à elles seules, payent le huitième des contributions de la France, dans ce département qui tient une des plus grandes places dans notre industrie nationale, aussi bien au point de vue mécanique qu’agricole ? N’est-il pas vrai que, dans ce pays, vous avez commencé aussi à faire justice des factions qui s’opposaient à l’établissement de la République et que vous n’attendez que l’heure du scrutin pour que tous vos élus forment une députation unanime ?

Vous le pouvez si vous le voulez, et vous savez bien ce qui vous manque : ce ne sont pas les populations disposées à voter pour des candidats républicains ; ce sont des candidats qui consentent à sortir définitivement d’une résistance dictée par des intérêts privés et comprennent qu’il s’agit aujourd’hui d’un service public et d’élections d’où dépendent les destinées de la France. Il faut que ces hommes fassent violence à leurs intérêts domestiques pour aborder la plate-forme électorale.

À ce point de vue, des adhésions significatives ont déjà été obtenues et vous avez su trouver des candidats qui vous mèneront à la victoire. Je devais plus particulièrement le dire ici, dans ce département qui, parmi les autres, tient la tête dans les questions d’affaires et de politique. Je devais le dire ici pour vous mettre en garde contre certains bruits qui ont été répandus et dont on alimente la basse presse, à savoir que si le suffrage universel dans sa souveraineté, je ne dirai pas dans la liberté de ses votes, puisqu’on fera tout pour restreindre cette liberté, mais dans sa volonté plénière, renomme une majorité républicaine, on n’en tiendra aucun compte. Ah! tenez, Messieurs, on a beau dire ces choses ou plutôt les donner à entendre, avec l’espoir de ranimer par là le courage défaillant de ses auxiliaires et de remporter ainsi la victoire : ce sont là de ces choses qu’on ne dit que lorsqu’on va à la bataille; mais, quand on en revient et que le destin a prononcé, c’est différent ! Que dis-je, le destin ? Quand la seule autorité devant laquelle il faut que tous s’in­clinent aura prononcé, ne croyez pas que personne soit de taille à lui tenir tête. Ne croyez pas que quand ces millions de Français, paysans, ouvriers, bourgeois, électeurs de la libre terre française, auront fait leur choix, et précisément dans les termes où la question est posée ; ne croyez pas que quand ils auront indiqué leur préférence et fait connaître leur volonté, ne croyez pas que lorsque tant de millions de Français auront parlé, il y ait personne, à quelque degré de l’échelle politique ou administrative qu’il soit placé, qui puisse résister.

Quand la France aura fait entendre sa voix souveraine, croyez-le bien, Messieurs, il faudra se soumettre ou se démettre.



Message de Mac-Mahon aux chambres du 14 décembre 1877[modifier]

[Ce message a été adressé par le président Mac-Mahon aux deux chambres du Parlement — dont la Chambre des députés tout juste élue en octobre. Il reconnaît sa défaite électorale et confirme la lecture moniste des institutions que préconisaient les républicains.]

Messieurs les Sénateurs, Messieurs les députés,

Les élections du 14 octobre ont affirmé, une fois de plus, la confiance du pays dans les institutions républicaines. Pour obéir aux règles parlementaires, j’ai formé un cabinet choisi dans les deux chambres, composé d’hommes résolus à défendre et à maintenir ces institutions par la pratique sincère des lois constitutionnelles.

L’intérêt du pays exige que la crise que nous traversons soit apaisée : il exige avec non moins de force qu’elle ne se re­nouvelle pas.

L’exercice du droit de dissolution n’est, en effet, qu’un mode de consultation suprême auprès d’un juge sans appel, et ne saurait être érigé en système de gouvernement. J’ai cru de­voir user de ce droit et je me con­forme à la réponse du pays.

La Constitution de 1875 a fondé une République parlementaire en établissant mon irresponsabilité, tandis qu’elle a institué la responsabilité solidaire et individuelle des ministres.

Ainsi sont déterminés nos devoirs et nos droits respectifs. L’indépendance des ministres est la condition de leur responsabilité. Ces principes, tirés de la Constitution, sont ceux de mon gouvernement.