Documents sur la maison de Polignac

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Il est triste de voir s’écrouler et mourir chaque jour le donjon de Polignac. Ce témoin grandiose des âges évanouis domine les sommets du paysage vellave et se dresse comme une protestation suprême contre le réalisme moderne ; planté sur l’énorme brèche volcanique, comme la sentinelle oubliée d’une civilisation morte, il regarde droit vers la ville et jette un dernier défi à la basilique anicienne. Même aujourd’hui ces spectres de pierre, le donjon et la cathédrale, symbolisent notre moyen âge. Du haut de ses tourelles, le vicomte contemplait à son aise le palais de l’évêque, le For, le Cloître, les défenses de Corneille. L’évêque à son tour pouvait, en gravissant quelques marches du rocher d’Anis, observer la forteresse, scruter ses mâchicoulis noirâtres, compter sur son plateau les archers et les arbalétriers mis en bataille. L’antithèse topographique des deux résidences rivales a survécu à toutes les ruines. On croit voir encore les ennemis séculaires se dévorer de l’œil, se menacer, se provoquer à travers la brume du pacifique vallon.

L’évêque et le vicomte : notre histoire gît là tout entière. Les deux figures remplissent la scène. Le roi est trop loin et ne se signale que par de rares apparitions. Qui aura le dernier mot du manoir ou du palais épiscopal ? Est-ce le comte ou le vicomte qui prévaudra ? Telle est la question posée du Xe au XVe siècle et dont les péripéties remuent notre province jusque dans ses fibres les plus intimes. Il est donc très-naturel que nos chercheurs fouillent à l’envi les annales de la grande vicomté. On déchiffre les vieux titres, les registres vermoulus, on retrouve çà et là les parchemins noircis dans les greniers et les combles. Les archives, les papiers domestiques laissent de temps à autre échapper leur trésor. L’histoire vellave sera en partie faite, le jour où l’on aura une vraie monographie sur les Polignac.

Les Tablettes historiques du Velay n’ont point failli à cette œuvre d’exhumation, qui promet d’être féconde. Le grand fantôme de la vicomté hante chacune de leurs pages. Au milieu du petit groupe de curieux et d’érudits, c’est encore M. l’abbé Payrard qui a fourni le meilleur contingent. Son Inventaire des titres de la maison de Polignac, ses documents de 1229, 1273, 1306 (Tablettes, VIe et VIIe années) contiennent de précieuses révélations. Si l’on continue dans cette voie, l’air et la lumière circuleront bientôt dans les ombres épaisses qui enveloppent encore l’illustre famille.

Nous venons porter notre faible tribut à la tâche commune. D’heureux hasards ont mis entre nos mains quelques pièces inédites et visées par nos auteurs. Nous n’avons pas le droit de garder pour nous seul ces titres inconnus et nous nous empressons de les publier.



I

Le vicomte que nous touchons d’abord, est Ponce IV, fils d’Héracle, le fondateur de Viaye, et de cette Bélissende d’Auvergne, l’une des héroïnes du troubadour Guilhaume de Saint-Didier :

« Guilhem de San Leider fo us rics castelas de Noiallac, del avescat del Puoi Santa Maria. E fo mot honratz hom e bons cavaliers d’armas, e larcx donaire d’aver, e molt gent ensenhat e cortes, e a molt fis amaire, e molt amatz e grazitz. Et entendet se en la » margueza de Polonhac, qu’era sor del dafin d’Alverne e de n’Azalais de Claustra, et moiller del vescomte de Polonhac. En Guilhems si fasia sas cansos d’ella e l’amava per amor, et appelava se ab ella Bertran… » [1]

La douceur et l’élégance de Bélissende, la sœur du Dauphin d’Auvergne, cette bonté gracieuse, si bien chantée par le troubadour, semblèrent avoir passé dans l’âme du fils de la noble dame. Ponce IV en effet, n’eut point l’humeur batailleuse, les âpres convoitises de son père et de son aïeul. Il laissa en paix l’église du Puy, vécut en fort bonne intelligence avec son parent, l’évêque Bertrand de Chalencon, et confirma ses dispositions pacifiques par un acte qui prend date dans les différends des évêques et des vicomtes. Cet acte est l’hommage de 1213, cité par tous nos historiens et dont nous donnons le texte. Nous croyons devoir éclairer cet hommage par l’article que Chabron, le chroniqueur de la maison de Polignac, a consacré à Ponce IV. Nous transcrivons, à la suite du diplôme, les réflexions qu’il a suggérées à D. Vaissette. Texte et réflexions sont empruntés au tome III de la Collection du Languedoc. On sait que cette collection, conservée aujourd’hui à la Bibliothèque nationale et composée de 191 volumes, renferme les extraits, mémoires, documents et matériaux de toute sorte qui servirent à D. Vaissette pour élever son magnifique monument, et à ses continuateurs DD. Bourotte, Soulaire et Malherbe pour continuer l’œuvre du maître.


Acte de l’hommage rendu par Ponce vicomte de Polignac à l’évêque du Puy.


« Notum sit omnibus hominibus, quod ego Pontius vicecomes Podemniaci in plena mea memoria constitutus, neque tractatus » ab aliquo, fateor me sacramento corporaliter prestito, tibi Bertrando Aniciensi electo domino meo fecisse fidelitatem et hominium ligium, et recognovisse per sacramentum me et successores meos reddituros tibi et successoribus tuis episcopis Aniciensibus Podemniacum et omnia castella mea quæ habeo et tenentur a me infra episcopatum Aniciensem, quoties ea requisieris per te seu per fidelem nuntium tuum. Actum in capitulo Aniciensi, videntibus et presentibus universis canonicis qui tum aderant in Podio, anno ab Incarnatione Domini nostri Jesu Christi, MCCXIII, mense Augusto.


Note. — On prétend que c’est le premier hommage qu’ait prêté la maison de Polignac : 1o parce qu’on n’en trouve pas d’autre avant celuy-là ; 2o parce que celui qui le fait oblige ses successeurs à le faire, et ne reconnoit pas que ses prédécesseurs l’aient rendu, comme c’est l’usage ; 3o parce que dans les dénombremens faits devant ce temps-là des terres et fiefs appartenant à l’évêque du Puy, tels qu’ils sont rapportés dans le bref du pape Alexandra III, en l’an 1164, le château de Polignac n’y est pas compris, comme tous les autres châteaux du pays. De plus on ne trouve aucun vestige qu’il ait relevé du roy ; 4o il paroit par un arrêt de Louis VII, rendu en 1171 sur les différends entre l’évêque du Puy et le sire de Polignac, que celuy-ci ne tenoit en fief de l’évêque autre chose que les droits qu’ils avaient alors dans la ville, savoir celuy de la leide et de la monnoye. »


Voici maintenant le chapitre que Chabron consacre, dans son Histoire de la maison de Polignac, à notre vicomte Ponce :

« La seigneurie de Salezuit fut donnée à ce Vicomte par le Dauphin comte de Clairmont son aïeul maternel, comme il appert de l’acte de cette donation que nous mettrons en françoys puisque nous l’avons rapporté ailleurs en termes latins :

« Nous Dauphin comte de Clairmont faisons savoir à tous ceux qui ces présentes lettres verront que nous, de notre bon gré et bonne volonté, non contraint, surpris ni contrevenu par aucune force, dol ni fraude, mais de notre pleine et « pure libéralité, avons donné et donnons par donation entre vifs à jamais à toy Ponce Vicomte de Polignac, notre petit fils, et à tes hoirs le château de Salezuit situé dans le diocèse de Clairmont, etc., » et plus bas sur la fin : « Fait l’an de l’Incarnation de Notre-Seigneur mil deux cent moins deux ez présence d’Estienne chantre, au mois de juin, au lieu de la Chalm au dessus de Saint-Ferréol près Brioude, régnant Philippe roy de France. » Sous le sceau dudit Dauphin comte de Clairemont en cire jaune, pendant sur lacs de soie, étant d’un côté la représentation dudit Comte à cheval tout armé l’épée à la main, et au revers un dauphin.

« Sans aller guères plus loin, nous trouverons dans la vie de ce Vicomte des preuves plus que suffisantes pour témoignage de la grande piété, dévotion, zèle et ardeur de ces anciens Vicomtes de Polignac à l’endroit de l’église de Dieu, particulièrement envers la principale de leur diocèse, l’église Notre-Dame du Puy et de ses pasteurs et évêques, preuves qui ôteront la mauvaise impression qu’on pourrait avoir pris de nos Vicomtes par les brouilleries survenues entre eux et les évêques ci-dessus par nous rapportées.

« Car ce Vicomte Ponce, le plus beau miroir et exemplaire de toute vertu, noblesse, générosité et sainteté que je puisse représenter à sa postérité, après avoir fait paroître dans le monde ce qu’il étoit de sa valeur et de son courage tant ès parties de l’Orient, suivant le chemin à lui frayé par ses prédécesseurs, ayant accompagné le roy Philippe-Auguste au Voyage qu’en l’année 1190 il fit en Terre-Sainte avec Richard roy d’Angleterre, au siège et prise de la ville d’Acre, que dans la France ez armées dressées contre les Anglois et Albigeois, après avoir donné la paix et rendu le calme à ses terres et seigneuries infiniment travaillées par les susdits troubles, après avoir laissé de braves enfants tant pour provigner sa noble lignée que pour conserver et maintenir le Vicomté de Polignac en son ancienne splendeur, enfin après avoir flotté parmi les vagues et battu les campagnes de ce monde, il jugea qu’il étoit temps de tourner voile et de s’évertuer de prendre part pour se rendre à sa vraie et naturelle patrie.

« Je veux dire que ce Vicomte ayant par aventure ouï seulement discourir de l’opinion de certains anciens mais sages payens qui disoient qu’il y avoit une saison en laquelle l’homme doit se retirer des affaires du monde pour clore sa vie avec repos et tranquillité d’esprit dont semble parler le poëte Lucrèce :

Cur non ut vitæ plenus conviva recedis
Æquo animoque capis securam, stulte, quietem ?

« Ou bien, pour parler plus chrestienement, ce même Vicomte ayant appris dans l’école catholique que tant plus nous nous avançons sur l’âge et approchons de notre fin, d’autant plus nous devons nous éloigner et séquestrer des affaires du monde qui, comme des nuages et brouillards très-épais nous offusquant la splendeur des rayons du soleil, nous empêchent de nous élever et guider vers le ciel de ce soleil, notre vraie et naturelle patrie, notre cité assurée, stable et permanente, que tous les honneurs, grandeurs, dignités, richesses, délices et autres affections et vanités mondaines sont autant de fortes chaînes et nœuds gordiens qui nous tiennent tellement attachés et occupent si bien nos sens qu’il n’est pas possible, sinon après les avoir quittés et abandonnés tout à fait, de reconnoitre, désirer et aspirer à ces non périssables honneurs et contentements infinis que Dieu a préparés au ciel à ses élèves et serviteurs fidèles.

« Sur telles et autres belles considérations et motifs, ce noble Ponce, Vicomte de Polignac, divinement touché et inspiré, donna du pied à toutes les grandeurs auxquelles la fortune de ce monde l’avoit élevé, quitta sa maison, ses enfants et serviteurs, se confinant en l’ordre de Citeaux pour y user en repos et au service de Dieu le reste de sa vie environ l’an 1213, selon quelques-uns, un siècle tout entier après que l’honneur et la gloire de la France, le dévot saint Bernard, fit sa retraite dans le même ordre avec trente de ses compagnons en l’année 1113 et icelui anoblit, illustra et enrichit tant par sa sainteté de vie, grande doctrine, admirable éloquence, divines et miraculeuses actions parues et travaux par lui employés pour la paix générale de l’Église et des chefs et membres d’icelle, en particulier des Papes, Empereurs, Rois, Ducs et autres potentats chrétiens, que pour avoir accru et augmenté son ordre de cent soixante monastères qu’il fit bâtir en son vivant.

« Cette action de ce Vicomte, son grand zèle et dévotion envers Dieu fut devancée d’un autre non moins remarquable à l’endroit de la sacrée Vierge et de son église Notre-Dame du Puy par laquelle ce Vicomte, n’ayant encore lui ni ses prédécesseurs reconnu relever de personne la vicomté et le château de Polignac, fut le premier de sa maison qui, de son propre mouvement, pure et franche libéralité, reconnut tenir de cette sacrée Vierge et de cette sienne église son château de Polignac et autres biens qu’il avoit dans l’évêché du Puy, et en fit la foy et le premier hommage à messire Bertrand de Chalencon lors évêque du Puy, et de plus l’institua son héritier tant au même château de Polignac que en tous les autres biens au cas que ses enfants vinssent à décéder sans lignée ainsi que de ce appert par les lettres de l’hommage fait dans le chapitre de l’église de Notre-Dame du Puy en présence de tous les chanoines, au mois d’août de l’an 1213. En voicy la teneur en françois, par nous rapportée ailleurs en les termes latins : « Soit à tous notoire que nous Ponce Vicomte de Polignac de notre pure libéralité et franche volonté, non contraint ni forcé par personne, confessons par notre serment avoir fait fidélité et hommage lige à vous Bertrand esleu évêque du Puy et avoir reconnu par notre dit serment que nous et nos successeurs rendrons à l’avenir à vous et à vos successeurs évesques du Puy notre château de Polignac et tous les autres châteaux que nous tenons ou autres tiennent de nous dans l’évêché du Puy toutes et quantes fois que par vous ou votre fidèle messager en serons requis. Aussi nous vous recommandons tous nos dits châteaux avec toutes leurs appartenances et toutes autres choses que nous avons, devons avoir ou pourrons acquérir dans notre évêché, promettant avoir agréable tout ce que par vous et vos successeurs évesques y sera fait. Nous vous prions aussi et vous chargeons de ne retenir ce que de droit vous connaîtrez y appartenir à autrui, mais aussitôt de rendre sans aucune remise. Que s’il advient que mon fils que j’institue mon héritier décède sans enfants, je lui substitue mon autre fils que j’ai ordonné être d’église et voué au service de Dieu. Mais où il adviendroit (ce qu’à Dieu ne plaise !) mes dits deux fils décéder sans enfants, en ce cas je vous donne et à vos successeurs évesques, notre château de Polignac et tous mes autres biens quelconques que je possède sans aucune réserve et ce pour le salut de mon âme et de mes parents. Et pour plus grande assurance de cecy, j’ay fait sceller la présente charte de mon scel. Fait et donné dans le chapitre du Puy, voyans et oyans tous les chanoines qui estoient lors dans la ville l’an de l’Incarnation de Notre-Seigneur Jésus-Christ MCCXIII au mois d’août. »

« Davantage ce Pons Vicomte non-seulement confirma et ratifia les donations faites par son père aux religieux de l’ordre de Grandmont du lieu de Viaye, mais encore icelles augmenta ainsi qu’il appert des lettres de la fondation du prieuré de Viaye que nous rapporterons ailleurs, et au mois de juillet de l’an 1201, par l’avis du Dauphin d’Auvergne, son aïeul maternel, il ratifia le traité que son père avait fait avec le chapitre de Saint-Julien de Brioude touchant le fief du château de Cusse ci-dessus par nous rapporté en la vie de son père,

« De mesmes il agréa et ratifia autre transaction faite par Ponce et Héracle de Polignac, ses aïeul et père, avec l’abbé de Tournus touchant les fondations faites par leurs prédécesseurs du prieuré de la Voûte-sur-Loire ainsi qu’il appert par les titres de ratification de l’an 1204 étant dans les archives de Polignac.

« La Vicomtesse de Polignac femme de ce Ponce Vicomte s’appelait Alcinois et bien que nous ne trouvions pas nommément de quelle maison elle était issue, il y a bien de l’apparence qu’elle fut de la maison ancienne des comtes de Montlaur en ce que le fils aîné de ce Vicomte autre Ponce appelle le seigneur de Montlaur son cousin-germain « consanguineum », au contrat de vente qu’il fit audit de Montlaur de la seigneurie de Prades de l’an 1231, et peut bien être que cette Vicomtesse eût apporté entre autres choses pour sa dot la place et seigneurie de ville et rentes de Villedieu au-dessous d’Aubenas qui était lors jouie par la maison de Polignac, et depuis ont été recouvrées par la maison de Montlaur.

« Quant aux enfants de ce mariage, je trouve de la diversité au nombre d’iceux en ce que par le susdit hommage et testament fait par le père, il ne nomme que deux siens fils, et néanmoins par d’autres contrats postérieurs, même par le susdit contrat de vente de la terre de Prades, Ponce le fils aîné fait ratifier ce contrat à deux siens frères, Armand et Héracle, de sorte qu’il faudrait dire que cet Héracle troisième fils fût né après le susdit acte.

« Et de la même s’ensuit que ce notre Vicomte ne se rendit pas religieux précisément en l’année 1213, date de l’hommage qu’il rendit à l’évêque du Puy. Aussi y a-t-il peu d’apparence qu’il quitta ses enfants si jeunes, en un âge auquel ils ne se pouvoient conduire ni gouverner, car son aîné ne pouvoit avoir lors que de sept à huit ans ainsi qu’il résulte par deux actes ou contrats l’un de l’année 1229 auquel ce fils se dit mineur de vingt-cinq ans, et un autre de l’an 1231 auquel il dit avoir atteint sa pleine majorité.

« Il faut donc croire que ce seigneur fit cet acte de reconnaissance et disposition de sa dernière volonté au même temps qu’il s’achemina en l’armée dressée contre les Albigeois par ce grand et vaillant chef de guerre Simon de Monfort, en laquelle il ne fut pas plutôt arrivé que se donna cette tant mémorable bataille au lieu de Muret ou Mirebeau en laquelle les Albigeois furent entièrement défaits, et entre leurs morts se trouva Alphonse roy d’Aragon, et ensuite de cette victoire, la ville de Tholose prise et saccagée avec le massacre de 20 000 hommes. Nous mettrons donc trois fils issus de ce vicomte savoir :

« Ponce, le fils aîné Ve de ce nom, Vicomte de Polignac, qui aura son éloge particulier après ses frères.

« Armand, le puîné qui fut évêque du Puy auquel nous donnerons son éloge, ainsi qu’à Héracle le troisième fils. »


II

L’une des causes principales de la rivalité des évêques et des grands vicomtes fut le droit de frapper monnaie, droit que le roi Raoul, après la soumission de Guillaume II, duc d’Aquitaine et comte d’Auvergne et de Velay, avait concédé, par une charte datée du 8 avril 924, à l’évêque Adalard et que les seigneurs de Polignac partagèrent dans la suite.

Cette fabrication de la monnaie avait du reste, depuis plusieurs siècles, soulevé bien des débats entre les rois et les barons. Ces derniers, malgré les capitulaires de Charlemagne qui ordonnaient que toutes les monnaies seraient frappées dans son palais d’Aix-la-Chapelle, malgré les édits de saint Louis et de Philippe-le-Bel, continuèrent à battre monnaie et forcèrent même Louis-le-Hutin à transiger et à établir en 1315 un règlement pour fixer « l’aloi, le poids et la marque des monnaies des barons[2] ».

Il n’est donc pas étonnant que le privilège dont le roi Raoul avait investi les évêques, soit devenu une source de longues querelles avec les vicomtes, puisque les rois eux-mêmes ne purent pendant bien longtemps obtenir la centralisation monétaire. Aussi, dès le milieu du XIIe siècle, en 1169, nos annales nous rendent compte de la lutte, que Pons de Polignac et son fils Héracle soutinrent même contre le roi, afin de conquérir les droits que l’évêque du Puy leur contestait. Cette lutte dans laquelle Pons et son fils furent emmenés prisonniers par le roi Louis le Jeune, ne se termina qu’en 1173, par une transaction moyennée « par Ponce évêque d’Auvergne, Robert élu archevêque de Vienne et l’évêque de Viviers[3] ». Il fut convenu par cet accord, « que l’évêque du Puy et le Vicomte de Polignac jouiroient par moitié des droits de monnaie et de la leyde de la ville du Puy dont l’évêque jouissoit entièrement en vertu de la transaction faite à Paris, en 1171[4] ».

À partir de cette époque, la maison de Polignac cessa pour un temps ses hostilités contre les évêques. Le traité de 1173 et surtout le miracle « feint ou véritable » survenu après et dans lequel Dieu ordonna, par la bouche d’un nommé Durand, de « mettre fin à leurs inimitiés, s’ils ne vouloient ressentir sa colère[5] » terminèrent cette discorde « au grand bien et repos des pays de Vellay et d’Auvergne qui en avoient grandement souffert[6] ». Chacune des parties put faire battre monnaie jusqu’au moment où l’un des seigneurs de Polignac, Pons V, vendit au chapitre de Notre-Dame ses droits sur la monnaie du Puy, ainsi qu’on le verra dans la charte de cession ci-dessous. Il nous a paru utile de faire précéder ce document de quelques notes biographiques sur ce vicomte, empruntées pour la plupart à l’histoire inédite de la maison de Polignac par Chabron.

Ponce V de Polignac, fils de Ponce IV et d’Alcinois de Montlaur dont nous venons de parler à propos de l’acte d’hommage de 1213, naquit dans les premières années du XIIIe siècle. Dès 1226, Ponce V prit les armes dans la guerre contre les Albigeois, et se signala dans le siège de plusieurs villes.

Au retour de cette guerre, ce vicomte, froissé des exigences de l’évêque du Puy, Étienne IV de Chalencon, à son égard, commença contre lui les hostilités que ses prédécesseurs avaient fait durer pendant de si longues années contre les évêques du Puy. Cette lutte ne dura pas longtemps, grâce à l’intervention de Guillaume, seigneur et baron de Chalencon, et d’Étienne d’Arlanc, chanoine de l’église du Puy, qui réconcilièrent les deux partis en 1229.

En 1233, il traita avec Armand d’Allègre au sujet « du différend qu’il avoit avec lui touchant les lieux de Duminhac, de Pouzols, Las Ignes de Saint-Geneys et Cusse, et ce par l’entremise de P. Bastarnel, maréchal du seigneur de Bourbon et connétable en Auvergne, qui donna aux partis comme juges ou arbitres, messire Pierre d’Aurat, chanoine de Brioude, Dalmas de Dore et Bernard Bechet chevalier, avec charge de vider le différend par le conseil des seigneurs Guillaume de Chalencon et Guillaume de Baffie, ce qu’ils firent ainsi qu’il appert du traité étant de la dite année 1233.

« Et de l’avis des mêmes seigneurs de Chalencon et de Baffie, il pacifia autre différend qu’il avoit avec Pierre, seigneur de Seneuil, en l’année 1236.

« Et du même Pierre de Seneuil et de Ode son fils, ce vicomte, en l’année 1245, pour le prix de quatre mil cinq cents sols de la monnaie du Puy, acheta tous les hommes, maisons et terres que ses vendeurs avoient au lieu de Saint-Vincent, de la Val Emblavès jusques au ruisseau du Cros, jusques au ruisseau de Larcenac et jusques au chemin par lequel on va de la Voûte à Vourey et jusques au lieu ou fossé appelé le Riou de la Grosse et jusques aux limites faisant la séparation des lieux et terroirs de Saint-Vincent et de Chalignac, appert de la vente, sous la côte Abraham LVII.

« Étant survenue une petite guerre entre lui et les seigneurs Randon de Châteauneuf et Guigo Meschini seigneur du Tournel[7], du pays de Gévaudan, touchant la baronnie de Ceissac dont ces seigneurs prétendoient la moitié leur appartenir par le moyen de la succession de Guillaumette de Ceissac, leur aïeule, en laquelle guerre le sieur Odilon fils du seigneur du Tournel avoit été fait prisonnier et payé rançon à notre vicomte, il laissa à décider cette querelle par Bernard de Montagut évêque du Puy et Armand de Peyre prévot de l’église Notre-Dame, arbitres nommés par les parties, ainsi qu’il appert de leur sentence arbitrale de l’an 1243. »

De son mariage avec Alix de Traynel, de l’ancienne maison de Traynel[8] en Champagne, Ponce V eut un fils Armand III qui épousa Béatrice de Mercœur, fille de Béraud de Mercœur, et une fille Agnès, mariée en 1215 à Héracle de Montlaur.

Ce vicomte de Polignac « pour couronner toutes ces belles actions d’une fin encore plus belle et glorieuse, après avoir marié sa fille unique, recommandé et donné en garde son fils aussi unique à messire Armand de Polignac, abbé de Saint-Pierre-la-Tour, son frère, depuis évêque du Puy[9], confirmé les donations faites aux religieux de Viaye par ses prédécesseurs et icelles augmentées par contrat de l’an 1218, au mois de juillet, à l’exemple et imitation de ses prédécesseurs, il se croisa pour la conquête de la Terre-Sainte avec le roy Saint-Louis en l’année 1248, et pour subvenir aux frais d’un si grand et long voyage il vendit au Chapitre de l’Église de Notre-Dame du Puy le droit qu’il prenoit sur la monnoie qui se fabriquoit dans la ville du Puy pour le prix de vingt mil sols viennois, auquel voyage il finit glorieusement ses jours ainsi que la plupart des autres seigneurs françois. » Cet acte de vente que nous donnons ci-après est conservé, comme l’acte d’hommage de 1213, au t. III de la Collection du Languedoc.


Acte de la vente faite par Ponce, vicomte de Polignac, au
Chapitre du Puy, de ses droits sur la monnaie de cette ville.


Notum sit universis presentibus et fut uris, quod nos Pontius vicecomes Podemniaci, pro nobis et heredibus aliisque successoribus nostris in perpetuum, vendimus absque omni conditione et revocatione, et titulo pure et perfecte venditionis tradimus, vel quasi, vobis G. decano et capitulo Aniciensi, et tibi Pontio de Glavenatio thesaurario ejusdem ecclesie presenti, ementi, consentienti et recipienti, procuratori ad hoc ab ipso capitulo constituto specialiter, nomine et ad opus dicti capituli hanc venditionem tractanti, quinque denarios Podienses, quos percipimus seu percipere debemus, et in posterum percepturi erimus in qualibet libra Podiensis monetæ seu Podiensium, quandocumque contigerit monetam Podiensem seu Podiensium novam cudi seu fabricari in civitate vel episcopatu Podiensi, et totum illud quod habemus et percipimus, seu percipere debemus, vel in posterum percepturi sumus in moneta Podiensi, seu in officio cudendi ac fabricandi monetam Podiensem, et omnes redditus, fructus, proventus et obventiones, et omnia jura actionesque reales, personales et mixtas, et etiam feuda usatica, jura homagia etc. quæ habemus, percipimus, vel in posterum habituri, seu percepturi eramus cum Bertrando Monedier, Artaudo Truc et heredibus quondam Roberti Bertrandi, et quibuscumque aliis feudariis seu vassallis, ratione vel occasione dicte monete in civitate Anicii vel extra, et quidquid juris percipiebamus, habebamus, vel quocumque modo nunc habemus, vel in futurum possumus habere in dicta moneta Podiensi, usu, fabrica, aliisque pertinentiis, et in omnibus ad dictam monetam pertinentibus etc. — Acta sunt hec in capitulo Aniciensi die Mercurii ante Pentecosten, anno Domini MCCXLVIII, presentibus L. sancti Evodii et sancti Petri de Turre. et B. Segureti abbatibus, Bertrando de Ceissac, Mauritio de Sto Bonito, Pontio d’Allegre, N. Truc, Heracleo d’Arlenc etc. — Ad majorem autem firmitatem predictorum, nos B. episcopus, et Pontius vicecomes, et Armandus de Solemniaco supradicti, sigillis nostris hanc cartam fecimus sigillari.

Note — De la monnoie qui se battoit au coin des vicomtes de Polignac, on tire une preuve authentique du contrat de mariage d’une fille de cette maison, Anne de Polignac, avec Heracle de Montlaur[10], de l’an 1245.

(À suivre) A. Jacotin.


  1. Vie de Guilhaume de Saint-Didier, en langue romane, dans les Additions de Du Mège à son édition de l’Histoire du Languedoc. T. V, p. 8.
  2. Dict. des institutions de la France, par Chéruel, t. II, p. 814.
  3. Chabron, Hist. mss. de la Maison de Polignac.
  4. Chabron, loc. cit.
  5. Histoire de Notre-Dame du Puy par le frère Théodore, p. 261.
  6. Chabron, loc. cit.
  7. Guigue Meschin de Châteauneuf-Randon, marié à Vierne de Vallergues le 18 mars 1239, était fils de Odilon Guérin de Châteauneuf-Randon et de Marguerite du Tournel, héritière de la baronnie de ce nom. (De Burdin, Documents sur le Gévaudan, t. II, p. 312.)
  8. La maison de Traynel portait : bandé d’argent et de gueules de six pièces, au chef d’argent chargé d’une roue de gueules, soutenue d’or. (Chabron.)
  9. Évêque du Puy de 1254 à 1257.
  10. Héracle II de Montlaur, frère de Guy, évêque de Valence, était fils de Héracle I, seigneur de Montlaur et d’Aubenas et de Marguerite d’Auvergne. De son mariage avec Anne ou Agnès de Polignac naquirent trois enfants :

    1o Pons IV seigneur de Montlaur, d’Aubenas, Saint-Laurent, Ussel, Prades, Saint-Privat. Il fit hommage, en 1292, à Guillaume Durant, évêque de Mende, pour Montauroux. Vers 1260, il épousa Alissende, fille de Béraud de Mercœur et de Beatrix de Bourbon ;

    2o Héracle ;

    3o Guillaume, devenu chanoine de Notre-Dame du Puy.

    (Collection du Languedoc, t. III. f° 356 et sq.)