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Don Juan d’Autriche

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Don Juan d’Autriche
Revue des Deux Mondes3e période, tome 61 (p. 908-932).

I. Don Juan d’Autriche, par sir William Stirling Maxwell, 2 vol. Londres, 1883. — II. Correspondance de Philippe II sur les affaires des Pays-Bas, publiée par M. Gachard.


Don Juan d’Autriche est un véritable héros de roman. Dans ce XVIe siècle, si fécond en figures étranges, glorieuses et terribles, sa figure tient une place à part. Fils naturel du plus grand monarque de son temps, il apparaît dans l’histoire sans y laisser de place durable, à la façon d’un météore qui brille un moment du plus vif éclat et qui rentre subitement dans la nuit. La fortune lui donna, comme du premier coup, un rang qu’il fut impuissant à soutenir : il eut de la grandeur de son père sans en avoir le sérieux, les vues profondes et la force d’âme ; on ne peut s’empêcher de voir en lui je ne sais quoi de superficiel, de théâtral et de faible qu’il tenait sans doute de sa mère, une chanteuse de basse extraction. Il reçut une part seulement des qualités de Charles-Quint, laissant l’autre part à Philippe II ; le fils naturel resta fragmentaire et incomplet comme le fils légitime, qui, sans avoir le génie paternel, hérita pourtant des attributs les plus royaux, de la constance dans la mauvaise fortune, de la ténacité lente, de l’ambition qui défie le temps. Contraste singulier ! moins étrange après tout que cet autre contraste entre l’oncle et le neveu, entre don Carlos et don Juan. L’histoire véritable nous montre, en effet, le premier aussi odieux que le second était aimable et séduisant ; elle ne laisse subsister entre eux qu’une ressemblance, une fin malheureuse et prématurée.

Avant d’entrer dans notre sujet, il faut que nous disions quelque chose de sir William Stirling Maxwell, l’auteur de la Vie de don Juan d’Autriche, qui vient de paraître. William Stirling de Keir, issu d’une vieille famille écossaise, naquit en 1818 : il subit de bonne heure la fascination de l’Espagne, il en étudia la langue, les mœurs et l’histoire. Il y fit de nombreux voyages, il s’éprit du génie espagnol, et l’étudia sous toutes les formes. En 1848, il publia des Annales des artistes espagnols ; en 1852, il fit paraître la Vie monacale de Charles-Quint. Bibliophile et amateur d’art en même temps que d’histoire, il donna en 1870 les Principales Victoires de Charles V avec un grand nombre de belles illustrations ; et deux ans après, il fit paraître un ouvrage publié avec un grand luxe et tiré seulement à cinquante exemplaires, les Portraits au XVIe siècle. Il semble que Stirling évitât la réputation avec autant de soin que d’autres la recherchent ; il donna encore la Procession du pape Clément VII et l’empereur Charles V d’après les dessins de Hogenborg et fit précéder ces dessins d’une introduction historique ; au moment de sa mort, on mettait sous presse : Anvers délivrée en 1577. Il mourut sans avoir publié son Don Juan d’Autriche, un ouvrage auquel il avait travaillé pendant vingt-cinq ans et que l’on trouva entièrement achevé. L’historien se cachait dans tous les livres que nous avons d’abord cités derrière l’iconographe : dans Don Juan, l’iconographe prend sa place derrière l’historien. Celui-ci avait reculé pour ainsi dire devant la grande figure de Charles V, il l’avait étudiée sans essayer de la peindre et n’en avait montré en quelque sorte que les accessoires. Pour don Juan, il se proposa de faire une histoire véritable ; il est difficile de ne pas s’apercevoir, en la lisant, qu’il avait fortement subi l’influence de Macaulay et qu’il chercha à prendre sa manière large, un peu oratoire, riche en descriptions et en développemens ; une sorte de modestie naturelle arrête pourtant toujours sa rhétorique à temps, et son enthousiasme, pour n’être pas toujours retenu par la critique et par la profondeur du moraliste, l’est ordinairement par le bon goût et une décence naturelle.

Don Juan d’Autriche naquit, le 24 février 1547, à Ratisbonne. Charles-Quint résida dans cette ville du 10 avril au 4 août 1546, pendant qu’il préparait une campagne contre l’électeur de Saxe et les princes protestans. Il y connut Barbara Blomberg ; elle était belle, elle avait une jolie voix, et l’empereur aimait à la faire chanter et jouer devant lui « pour se distraire, dit Stirling, de la mélancolie qui l’accablait depuis la mort de l’impératrice Isabelle. » Quelques-uns ont dit que Barbara Blomberg n’était qu’une servante : elle était assurément fort vulgaire. Charles-Quint n’en fut pas longtemps occupé et lui retira l’enfant peu de temps après sa naissance. Il maria la mère à Jérôme Pyramus Kegel, qui fut nommé commissaire à Bruxelles. Plus tard, le duc d’Albe, alors gouverneur des Pays-Bas, à qui l’on avait demandé un rapport sur la mère de don Juan, dit qu’il l’avait trouvée pauvre et endettée. Il raconte que l’un des enfans qu’elle avait eus de Kegel venait de se noyer dans une fontaine au milieu de la cour de la maison qu’elle habitait. Comme il était déjà de notoriété publique qu’elle était la mère de don Juan, il demanda qu’on améliorât sa condition. On lui donna un établissement, une duègne, six suivantes, deux pages, un aumônier, un chapelain, six valets ; elle fatigua le duc d’Albe par son extravagance et par son désordre. Elle dépensait tout son argent en festins et vivait entourée d’amans ou de prétendans. Philippe II, qui la fit appeler madame, ne voulait point qu’elle se remariât et tenta de la faire entrer dans un couvent en Espagne, mais elle résista à tous les ordres, et c’est seulement quand son fils vint dans les Pays-Bas en qualité de gouverneur, qu’on put la décider à aller en Espagne. Elle se vengea bassement de ce qu’elle regardait comme un exil en disant que don Juan n’était pas le fils de l’empereur. Charles-Quint confia son fils naturel à un gentilhomme de la Vieille-Castille, Louis Mendez Quixada, dont la fidélité était à toute épreuve. Quixada avait quitté l’armée avec le rang de colonel ; il était chambellan de l’empereur, qui l’honorait de toute sa confiance. Quixada proposa à Charles-Quint de remettre L’enfant entre les mains de sa propre femme, qui était en Espagne, ou du curé de Leganes, un petit village des environs de Madrid. L’empereur fit d’abord choix du curé.

Le jeune prince fut conduit en Espagne par un musicien, Massi, qui quittait le service de l’empereur et se retirait à Leganes ; il y passa les premières années de son enfance avec le violoniste et sa femme, Ana de Médina, et reçut les leçons du curé. En 1554, un serviteur de Charles-Quint, Charles Prévost, se rendit à Leganes et sa voiture s’arrêta à la porte d’Ana de Médina. Il traita le jeune enfant avec les marques d’un grand respect et l’emmena à Valladolid, au grand désespoir de doña Ana, qui s’était habitué à regarder Geronimo (c’était le nom qu’on lui donnait alors) comme son propre fils. On donna des vêtemens neufs à l’enfant, et on le mena à Villagarcia, chez la femme de Quixada, doña Magdalena de Ulloa. Son mari l’avait prévenu, il lui envoyait « le fils d’un grand homme, son cher ami. » Le nom de Charles-Quint n’avait pas été encore prononcé.

Doña Magdalena n’avait pas d’enfant, elle s’attacha à celui qu’on lui confiait, et l’éleva avec la tendresse d’une mère. Quixada avait le double de son âge ; il ne venait que rarement voir ses vassaux, puis retournait auprès de son maître dans les Pays-Bas. Pendant un de ses séjours, le feu prit à Villagarcia pendant la nuit ; et doña Magdalena devina le secret qu’on lui avait toujours caché quand elle vit Quixada, oublieux de sa propre femme, courir d’abord au ; lit de Geronimo pour le mettre à l’abri.

Quand Charles-Quint se décida à se retirer en Espagne, Quixada alla au-devant de lui à Laredo, en Biscaye, et le conduisit à Valladolid et au monastère de Yuste. Il finit par se fixer lui-même avec sa femme et avec don Juan à une petite distance du couvent. L’empereur admira la bonne mine de l’enfant et lui donna des témoignages d’affection. Pendant les quelques semaines qu’il vécut encore, il le reçut plusieurs fois. La veille de sa mort, il donna à un de ses valets 100 couronnes d’or pour acheter une annuité de 200 florins à Barbara Blomberg.

Don Juan n’était point arrivé à un âge où il pût comprendre la grande leçon donnée par la retraite de Chartes-Quint et par l’adieu volontaire de son père à toute gloire humaine. On verra que la gloire fut au contraire la grande passion de sa vie ; encore l’aima-t-il moins pour elle-même que pour en obtenir les honneurs auxquels sa naissance ne lui donnait point droit. Quelle place occupa-t-il aux funérailles du grand empereur ? Nous ne savons ; les moines remarquèrent qu’il resta constamment debout, comme Quixada, pendant les cérémonies, qui se prolongèrent pendant trois jours entiers.

Charles-Quint avait exprimé le vœu, dans une note qui formait comme un codicille de son testament, que son fils naturel embrassât les ordres ; il demandait néanmoins que celui-ci n’y fût pas contraint. Il lui laissait, s’il ne voulait pas être d’église, une rente de 20 à 30,000 ducats assignés sur le revenu du royaume de Naples. Le soin de servir ce revenu était laissé à Philippe II, ou, à son défaut, à son fils don Carlos. La régente, doña Juana, avait un grand désir de voir l’enfant élevé par la femme de Quixada, sans trop attirer l’attention. Il fut convenu qu’on se rencontrerait à quelque grande fête, et il n’y en avait pas alors de plus populaire que les auto-da-fé de l’inquisition. doña Magdalena se rendit à Valladolid et prit place, avec sa nièce et don Juan, dans une galerie où devait passer la princesse pour se rendre à la tribune royale. doña Juana s’arrêta devant elle et demanda où était « l’inconnu. » On lui présenta l’enfant, elle l’embrassa tendrement, au grand étonnement de toute sa suite et de don Carlos, qui l’accompagnait. Don Juan dut voir l’horrible fête, la procession des pénitens et des prisonniers, quinze malheureux livrés aux flammes. Quand tout fut terminé, doña Juana invita don Juan à l’accompagner au palais : la foule, dont la curiosité était excitée, faillit étouffer l’enfant. Le comte d’Osorno dut l’enlever dans ses bras et le porter dans la voiture royale, qui l’emmena au palais.

A partir de ce jour, don Juan fut traité avec plus de cérémonie, mais on ne changea rien encore à son costume. Une lettre de Quixada, écrite à cette époque, nous apprend que le prince « avançait dans ses études avec grande difficulté ; il n’y a rien qu’il ne fasse avec autant de répugnance qu’étudier ; « monter à cheval et courir la lance étaient ses plaisirs favoris. En 1559, la paix faite avec la France permit à Philippe II de retourner en Espagne : il avait pour la mémoire de son père un respect sans bornes, et il désirait vivement connaître ce frère naturel, dans les veines duquel coulait le sang de l’empereur. Il commanda à Quixada, dès son retour, de le lui amener près du couvent des Bernardins de San Pedro de la Espina. On devait se rencontrer à la chasse ; avant de partir, le fidèle Quixada révéla enfin à sa femme qui était l’enfant qu’elle avait si tendrement élevé ; il pouvait parler désormais, car le roi lui-même allait bientôt faire connaître qui était don Juan. Au milieu de la chasse, on amena au jeune prince un beau cheval ; Quixada se mit à genoux devant son élève et lui demanda la permission de lui baiser la main : « Vous saurez bientôt du roi pourquoi je fais ainsi. » Don Juan, après un moment d’étonnement, prit la chose gaîment et dit à son gouverneur : « Eh bien ! puisque vous le voulez, vous pouvez aussi me tenir l’étrier. » Rien n’étonne moins les hommes que la bonne fortune. On se dirigea vers un groupe de gentilshommes qui approchait. Quixada mit pied à terre et dit à don Juan d’en faire autant. Ils allèrent au-devant d’un cavalier qui avançait tout seul : un homme pâle, vêtu de noir, avec une barbe blonde tirant sur le roux, grave et de mine sévère, à la lèvre dédaigneuse et forte, à l’œil inquisiteur. « A genoux ! dit Quixada ; baisez la main du roi. » — « Savez-vous, dit Philippe, qui était votre père ? » Le jeune prince était si déconcerté qu’il ne put répondre. Philippe descendit de cheval, et, l’entraînant, lui dit : « Charles-Quint, mon seigneur et mon père, était aussi le vôtre. Vous n’en sauriez avoir eu de plus illustre et je vous reconnais comme mon frère. — Sachez, dit-il, en retournant vers son escorte, que ce jeune homme est le fils naturel de l’empereur et le frère du roi. » Le jeune prince reçut les félicitations de tous ceux qui étaient présens. Philippe, qui n’était pas grand chasseur, repartit tout de suite avec don Juan, en disant que jamais il n’avait pris gibier qui lui eût donné plus de plaisir. Ils entrèrent ensemble, à cheval, à Valladolid, au milieu des acclamations de la foule, qui avait promptement appris le secret révélé par le roi. On monta la maison du jeune prince ; on lui laissa pour tuteur le fidèle Quixada, on lui donna un grand majordome, un sommelier, un écuyer, un secrétaire, des gentilshommes de la chambre, des chambellans. Il fut traité presque en tout point comme un infant de Castille, mais jamais il n’en obtint le rang ni le titre. Être infant ! ce fut désormais la chimère que poursuivit don Juan, l’ambition qui le tourmenta, qui empoisonna toutes ses joies et ses triomphes. Ne pouvoir loger dans le palais royal, rester derrière le rideau dans la tribune du roi pendant les offices, être traité d’excellence et non d’altesse, don Juan souffrit toute sa vie de ces misères, et il put en souffrir sans trop déchoir, car elles lui rappelaient incessamment la tache de sa naissance.

En 1563, don Juan, âgé de seize ans, fut envoyé à l’université d’Alcala, pour y achever ses études, avec don Carlos et avec Alexandre Farnèse, prince de Parme. Il fut logé dans le palais archiépiscopal, ainsi que don Carlos, qui avait pour précepteur Honorato Juan. C’est à Alcala que l’infant, débile depuis son enfance, eut un accident qui faillit lui coûter la vie et qui lui coûta la perte de la raison. Il avait donné un rendez-vous à la fille du concierge du palais ; en s’y rendant, il tomba dans un escalier et reçut une sérieuse contusion à la tête. Il tomba si malade qu’on lui fit subir l’opération du trépan ; il fut sauvé, mais le malheureux prince donna, depuis ce moment, des signes de plus en plus marqués d’aliénation mentale. Pour don Juan, il resta deux ans à Alcala avec le prince Alexandre, plus occupé de chevaux et de chasse que de ses études. Philippe II, pour obéir au vœu de Charles-Quint, songeait à faire entrer son frère naturel dans l’église. Il demanda pour lui à Pie V un chapeau de cardinal ; mais le jeune prince n’avait de goût que pour les armes. A dix-huit ans, il demanda à joindre une expédition contre les Turcs ; Philippe le trouva trop jeune encore et refusa de le laisser partir. Don Juan résolut de prendre la fuite ; parti pour le bois de Ségovie avec don Carlos, il le quitta, et, avec deux serviteurs, prit à cheval le chemin de Barcelone. Il tomba malade en route de la fièvre tierce, et, à peine sorti du lit, il se remit en chemin. Quand il arriva à Barcelone, les galères de l’expédition étaient déjà parties et un ordre du roi vint l’arrêter ; il dut revenir à la cour.

Philippe II lui pardonna cette équipée ; au mois d’octobre 1567, il le nomma amiral, ou, comme on disait alors, général de la mer. Deux mois après environ, don Carlos envoya chercher don Juan, il lui exposa ses griefs contre son père Philippe, pour lequel il ressentait une aversion grandissante, lui dit qu’il était résolu à fuir et le pria de l’accompagner dans sa fuite. Les deux jeunes gens avaient été longtemps bons amis ; on trouve trace, dans les comptes de don Carlos, de riches présens que le neveu avait faits à son oncle ; il lui promit, s’il suivait sa cause, de lui donner le royaume de Naples ou le duché de Milan. Don Juan était léger, mais il venait de recevoir du roi une marque signalée de faveur. Il tenta d’ébranler la résolution de don Carlos ; mais, ne pouvant y réussir, il n’hésita pas à aller à l’Escurial et fit connaître à Philippe le dessein de son fils. Le 17 janvier, le roi retourna avec don Juan dans la capitale ; à peine était-il arrivé que don Carlos vint le saluer. Depuis quelque temps déjà, le père et le fils ne se parlaient plus ; mais, dans cette occasion, don Carlos ne donna que des marques de respect à Philippe, qui lui-même ne témoigna aucune irritation contre lui. Don Carlos emmena don Juan dans ses appartemens et le garda deux heures enfermé avec lui. Que se passa-t-il dans cette entrevue ? Les uns disent que le prince rebelle chercha encore une fois à entraîner son oncle, d’autres qu’il voulut le châtier, qu’il l’attaqua avec une épée et des pistolets et que des serviteurs, attirés par le bruit, dirent les séparer. L’arrestation de don Carlos était sans doute déjà décidée ; elle eut lieu le 18 janvier, à onze heures du soir.

Au printemps de 1568, don Garcia de Toledo ayant donné sa démission de commandant en chef des flottes espagnoles, le roi conféra cette haute dignité à son frère, qui n’avait que vingt et un ans d’âge ; il lui donna un lieutenant plein d’expérience dans la personne de Requesens, le grand commandeur de Castille. Don Carlos était déjà décoré de l’ordre de la Toison d’or. Philippe prit la peine d’écrire, à don Juan une longue lettre où il lui traçait tous ses devoirs avec la minutie d’un directeur spirituel : ce petit traité de morale est des plus curieux ; il fut écrit à Aranjuez et porte la date du 23 mai 1568.

Don Juan entra tout de suite dans ses nouvelles fonctions. Il s’embarqua à Carthagène et mit son pavillon sur la galère royale, décorée de peintures représentant l’histoire de Jason et de la Toison d’or et couverte de figures allégoriques et de devises. Son escadre avait trente voiles : elle croisa sur les côtes d’Espagne et dans la Méditerranée sans rencontrer la flotte turque. Don Juan venait de revenir à Madrid, quand la cour fut mise en deuil paria mort de la jeune reine Isabelle. Les funérailles eurent lieu dans l’église des carmélites déchaussées, et don Juan estima que la place qui lui fut assignée m’était pas celle qui était due à son rang. Il en éprouva tant de mécontentement qu’il quitta Madrid et se retira au couvent franciscain de Santa-Maria de Scala-Cœli à Abrojo, près de Valladolid. C’est dans cette sévère retraite qu’il apprit la grande révolte des Maures du royaume de Grenade. Il quitta Abrojo, revint à Madrid à la fin de l’année 1568 et envoya aussitôt une lettre au roi pour lui demander le commandement des troupes qui devaient réprimer la révolte : « Je suis aussi docile aux ordres de Votre Majesté que l’argile à la main du potier. » Il brûle « du désir de châtier « ces misérables ; » personne n’agira avec plus de vigueur qu’il ne ferait, personne n’est plus soucieux de ce qui touche à la réputation, à l’honneur, à la grandeur du roi.

On avait cru d’abord que la révolte des Maures serait aisément réprimée ; Philippe avait compté que le marquis de Mondejar en viendrait aisément à bout ; mais Mondejar avait peu de monde, une véritable guerre de race et de religion avait commencé, et Philippe se résolut à donner le commandement d’une armée à don Juan ; il mit à ses côtés un conseil, composé de Mondejar, de Deza, le président de la chancellerie de Grenade, auditeur de l’inquisition et ennemi acharné des Maures, l’archevêque de Grenade, le duc de Sesa et Quixada ; Bequesens, le grand commandeur de Castille, devait tenir la côte et empêcher le débarquement des Turcs sur la côte d’Andalousie. Vers la fin de mars 1569, don Juan accompagna le roi de Madrid à Aranjuez ; il le quitta le 6 avril, avec Quixada et le reste de sa maison ; il traversa en six jours, à cheval, la plaine de la Manche et les montagnes de Jaen ; à une petite distance de Grenade, il fut reçu par le marquis de Mondejar et fit une entrée solennelle à Grenade, entouré de cavaliers richement montés, les uns avec des manteaux de velours, les autres avec la marlota, ou tunique mauresque, jetée sur l’armure, et des turbans autour du casque. Tout le monde admira la bonne mine et la grâce du prince ; il eut de bonnes paroles pour les femmes maures, qui se pressaient autour de son cheval en lui demandant justice. A peine arrivé à Grenade, il reçut l’ordre de faire sortir de la ville tous les Maures âgés de dix à soixante ans et de les envoyer sous escorte aux frontières de l’Andalousie. Les malheureux proscrits furent convoqués dans leurs églises et on leur fit connaître leur sort. De longues colonnes de captifs furent conduites hors de la ville. Tout se passa avec le plus grand ordre ; on estime à au moins dix mille le nombre de ceux qui durent quitter la ville. Des femmes, des enfans, des vieillards moururent sur les routes de fatigue, de faim, de douleur ; beaucoup furent vendus comme esclaves par les soldats chargés de les escorter.

Les Maures, pendant ce temps, devenaient plus formidables et infligeaient des échecs sérieux aux troupes royales. Nous ne raconterons pas tous les épisodes d’une guerre qui devint promptement une guerre d’extermination. Don Juan se dégagea par degrés de son conseil, qui lui opposait sans cesse des obstacles. Le roi lui demandait constamment de ne pas s’exposer dans les occasions, mais don Juan n’était pas de ceux qui mènent des opérations militaires au fond d’un cabinet : « A mon âge et dans ma positionne vois que l’intérêt de Votre Majesté exige que, s’il y a quelque appel aux armes ou quelque entreprise, les soldats me voient à leur tête, ou du moins au milieu d’eux. » Un autre jour, il écrit au roi, qui lui reprochait de se trop exposer : « Je vois clairement, Sire, que, comme Dieu m’a fait différent des autres hommes, je dois être plus soucieux de mes devoirs qu’aucun autre. »

Un des épisodes les plus dramatiques de la guerre fut le siège de Galera, : don Juan mit le siège devant cette forteresse le 19 janvier 1570 ; la crête rocheuse, formant un cap au confluent de deux rivières, avait la forme d’une galère, et de là venait le nom de la petite ville dont les Maures avaient fait un de leurs principaux centres de défense. La résistance fut acharnée ; les femmes combattirent sur les remparts avec les hommes ; un assaut avait été repoussé, quand déjà les Espagnols se croyaient vainqueurs. Don Juan avait en vain fait jouer des mines et battu la ville avec une artillerie puissante pour l’époque. Après ce premier échec, don Juan convoqua un conseil de guerre ; il annonça qu’il allait faire préparer rapidement deux nouvelles mines et donner un nouvel assaut ; il voulait que le roi connût la victoire en même temps que la défaite. Il se dit résolu à raser Galera, à semer du sel sur ses ruines et à passer tous les habitans au fil de l’épée. Cette ardeur furieuse se communiqua aux troupes avec l’espoir du pillage. Le jour de l’assaut, les ordres de don Juan ne furent que trop obéis : on ne fit d’autres prisonniers que quatre mille femmes et enfans. Philippe apprit la prise de Galera à Guadalupe, où il était, dans le couvent des jéromites, et, suivant sa coutume, il ne fit paraître aucune émotion.

Don Juan eut peu après la douleur de perdre Quixada, qui fut blessé à mort à ses côtés, pendant qu’il cherchait à arrêter les soldats entraînés par une panique devant Seron. Il le pleura sincèrement, et Philippe II lui-même ne reçut pas sans en être touché la nouvelle de la perte d’un si vaillant et honnête serviteur : « J’ai appris avec peine, écrivait-il à don Juan après la défaite de Seron, la mauvaise conduite des troupes, mais avec beaucoup plus de peine la blessure de Luis Quixada. » Et quand la mort du vieux général lui fut mandée : « Je n’ai jamais reçu une lettre avec plus de douleur que votre lettre du 25, car je sais bien ce que vous et moi avons perdu. »

Au mois de février 1570, don Juan se trouva prêt à reprendre l’offensive ; il fit le siège de Tijola et réussit à prendre cette place, ainsi que plusieurs autres forteresses. L’exode des Maures continuait ; don Juan essaya en vain de s’y opposer ; le roi préféra écouter les conseils du président Deza et du duc de Sesa. Tout le pays autour de Malaga, la Vega de Grenade, se dépeuplèrent. L’œuvre de la pacification avançait pourtant, et l’on négociait tout en continuant la guerre. Don Juan porta dans la négociation un esprit plus généreux qu’on n’eût pu l’attendre d’un jeune homme au sang aussi chaud. Mais les ordres adressés de Madrid étaient de plus en plus durs ; quand les derniers chefs maures eurent cessé une résistance devenue vaine, il fut enjoint à don Juan de faire sortir tous les Maures sans exception, ou loyaux ou rebelles, de tout le royaume de Grenade. « Les Maures, écrit un historien ecclésiastique, Gonçalo de Yllescas, qui s’étaient révoltés et avaient été pris les armes à la main furent vendus comme esclaves, de façon qu’il n’y eut pas une ville d’Espagne qui n’en eût quelques-uns. Ceux qui ne s’étaient pas révoltés furent conduits hors du royaume de Grenade et dispersés dans les villes de l’empire. Beaucoup moururent du nouveau climat en Castille, dans Tolède et dans l’Estramadoure ; nous avons vu le reste mendier dans nos villes ou gagner misérablement leur pain par leur travail. » Don Juan montra quelque humanité vis-à-vis de ceux qu’il venait de combattre : « C’était, écrivait-il à Ruy Gomez le 5 novembre 1570, la chose la plus triste du monde, parce qu’au moment du départ il y eut tant de pluie, de vent et de neige que les pauvres êtres se suspendaient les uns aux autres et se lamentaient. On ne saurait nier que voir la dépopulation d’un royaume est la plus grande pitié qui se puisse imaginer. Enfin c’est fait (Al fin, señor, esto es echo). »

Don Juan avait trouvé son rôle : jeune, brave, il apparut au monde chrétien comme un héros choisi pour détruire les infidèles. L’empire ottoman jetait comme une ombre sur l’Europe ; Soliman le Magnifique avait porté la puissance du commandeur des croyans à son apogée. Le Turc menaçait Venise, l’empereur, l’Espagne, il profitait des divisions des puissances chrétiennes. Sélim, indigne successeur de Soliman, déclara la guerre à Venise en 1670 et lui enleva l’île de Chypre. Dans ce grand péril, la république trouva un allié où elle n’était point habituée à en chercher, à Rome. Pie V avait conçu la grande pensée d’unir Venise et l’Espagne dans une ligue maritime et d’entreprendre une croisade contre les Turcs. Le choix du commandant en chef lui avait été laissé ; les jalousies des généraux vénitiens et espagnols avaient permis aux Turcs de prendre Chypre et d’investir Famagosta. Pie V donna le commandement à don Juan d’Autriche ; il n’ignorait pas que l’Espagne et Venise avaient des visées très différentes et que Venise ne songeait qu’à faire une paix séparée : il compta sur l’ardeur du jeune vainqueur des Maures et l’estima capable d’entraîner des alliés d’un jour qui devaient bientôt redevenir des ennemis.

La sainte ligue fut proclamée au Vatican le 25 mai 1571, et le pape invita pour la forme les puissances chrétiennes à y adhérer, car la France était l’alliée du Grand-Turc et il n’espérait rien de l’empereur Maximilien. Le 6 juin, don Juan se mit en route pour l’Italie avec une suite de vingt et une personnes. Il s’arrêta deux jours au grand couvent des bénédictins de Montserrat et arriva à Barcelone. A Gênes, il fut reçu avec les plus grands honneurs et logea chez le commandant de la flotte de Sicile, le neveu du fameux Andréa Doria, qui avait à diverses reprises reçu Charles-Quint dans son magnifique palais. Doria était le plus riche armateur de son temps et avait offert douze de ses propres galères au roi d’Espagne. Il donna une fête magnifique à don Juan ; mais le jeune général ne s’attarda pas longtemps dans les plaisirs ; il s’embarqua le jour suivant avec les princes de Parme et d’Urbin, après avoir vu partir Santa-Cruz avec les galères napolitaines pour Naples. Doria se rendit à la Spezia pour embarquer ses troupes italiennes et allemandes. A Naples, don Juan fut reçu par le cardinal Granvelle et il alla recevoir à Santa Clara l’étendard de la ligue, que Pie V lui envoyait.

Le vieux Veniero, à qui le sénat de Venise avait donné le commandement de sa flotte, attendait les alliés à Messine ; Famagosta, la seule ville de l’île de Chypre où flottait encore l’étendard de Saint-Marc, était serrée de près ; les Turcs ravageaient Candie, Zante, Céphalonie, Corfou et l’Albanie. Veniero ne put sauver Famagosta, qui capitula le 1er août après une héroïque défense. Il se désespérait à Messine quand don Juan arriva avec une partie de sa flotte le 23 août. Le 16 septembre, toute l’armada quittait Messine ; elle formait trois divisions : l’aile droite était commandée par Doria ; le centre, composé de soixante-quatre galères, portait le pavillon bleu de don Juan ; les Vénitiens formaient la gauche ; une réserve de trente vaisseaux était sous les ordres du marquis de Santa-Cruz. Le 26 septembre, on tint un conseil de guerre à Corfou. « Les grandes puissances chrétiennes, dit Stirling, avaient réuni le plus formidable armement qui eût encore été déployé contre l’ennemi commun. Il était clair qu’un mouvement faux, dégénérant en un désastre, eût mis l’Europe aux pieds du terrible conquérant asiatique. Il était clair aussi qu’une politique timide et lente, en évitant une défaite, aurait un effet non moins fatal, qu’elle dissoudrait le grand armement de la ligue en élémens discordans et qu’elle le diviserait en plusieurs flottes, dont aucune ne serait en état de résister à la flotte de Sélim. » Les.conseils timides, comme il arrive toujours, ne manquèrent pas. Don Juan imposa sa volonté ; son audace, dans cette circonstance, fut le fait de sa réflexion autant que de son tempérament. Il avait pour ainsi dire la foudre en mains, il voulut la lancer. Il fut résolu qu’on irait tout de suite chercher l’ennemi.

On le trouva à Lépante ; cette grande journée a été racontée dans les moindres détails, montrons-y seulement don Juan. Les deux flottes marchent l’une contre l’autre ; le commandant turc, comme don Juan, est au centre de sa ligne. Le premier, il fait tirer un coup de canon ; don Juan répond à ce salut par un coup de canon. Bientôt les vaisseaux sont si près les uns des autres qu’on distingue les bannières, les pavillons. Les Turcs poussent de grands cris, le chrétiens observent un grand silence. « Don Juan d’Autriche, couvert d’une armure complète, et placé au point le plus élevé de son navire, s’agenouille pour embrasser la croix et pour implorer l’appui céleste pour la grande entreprise qu’il va commencer Chaque homme de la flotte suit son exemple et tombe à genoux. Le soldat, arquebuse en main, est à son poste derrière le bastingage, le canonnier se tient, avec la mèche allumée, près du canon. Les ponts resplendissent, couverts d’hommes armés. Sur chaque galère, debout et bien visible au milieu des combattans, se tient un franciscain ou un dominicain, un théatin ou un jésuite, avec sa robe brune ou noire, ayant d’une main le crucifix, de l’autre répandant l’eau bénite, prononçant l’absolution générale et promettant les indulgences et le pardon. »

Le combat, comme il arrivait toujours dans les anciennes batailles navales, tourna promptement à des sortes de duels. Don Juan avait choisi son adversaire : c’était Ali, le commandant turc. Leurs deux galères se cherchèrent, se heurtèrent et ne furent bientôt qu’un champ clos mouvant. Pendant deux heures, chrétiens et Turcs se le disputèrent. Le pacha avait quatre cents janissaires de choix à bord, armés d’arquebuses et d’arcs ; il avait en réserve deux galiotes et dix galères, remplies de janissaires, attachées à son arrière ; les janissaires montaient à son bord avec des échelles. Don Juan avait trois cents arquebusiers, son artillerie était la meilleure. Requesens était à son arrière avec deux galères. Après deux heures de lutte acharnée, une balle frappa Ali-Pacha au front. Un soldat espagnol lui trancha la tête et courut la porter à don Juan, qui était déjà à bord du vaisseau turc ; cette tête fut mise au haut d’une lance. A cette vue, les derniers janissaires perdirent courage ; aussitôt, les chrétiens vainqueurs s’empressèrent d’amener le pavillon turc et de hisser un pavillon avec une croix.

On estime de vingt à vingt-cinq mille le nombre des Turcs qui périrent dans le combat. Cinq mille furent faits prisonniers. Le butin fut immense : on trouva cent cinquante mille sequins dans le seul vaisseau d’Ali. Les galères turques étaient dorées et décorées de riches tentures de soie. Le lendemain du combat, don Juan déjeunait à bord du vaisseau de Doria, avec le prince de Parme qui avait sauté le premier à bord d’une galère turque, avec Colonna, gui s’était couvert de gloire. Il leur avoua que cette victoire lui semblait plus digne de son père que de lui-même.

Venise apprit la première la nouvelle du triomphe des confédérés. Le nom de don Juan fut bientôt dans toutes les bouches : les poètes le chantèrent ; le sénat ordonna à Titien un tableau commémoratif de Lépante. Quand don Juan revint avec la flotte à Messine le 31 octobre, il fut reçu avec des transports de joie. Il y arriva à peu près au moment où Philippe II reçut la nouvelle de Lépante. Le roi d’Espagne était à l’église et, sans donner aucune marque d’émotion, il attendit que le service fût terminé et fit chanter un Te Deum. Le pape écrivit une lettre de félicitation à son fils bienaimé, « l’homme envoyé de Dieu, dont le nom est Jean ; » il lui envoya un magnifique bouclier, un morceau de la vraie croix. Tous les princes de la chrétienté adressèrent au vainqueur des lettres de félicitation. A ce comble de gloire où la fortune l’avait porté, il manquait quelque chose à don Juan : il rêva d’être roi, et ce rêve devait le tourmenter pendant tout le restant de sa vie. Des émissaires venus d’Albanie et de Morée, lui offrirent la couronne d’une Grèce qu’il viendrait délivrer de son joug. Il les remercia et, sans leur opposer un refus, il leur dit qu’il se conduirait d’après les volontés du roi d’Espagne. Philippe, consulté par lui, répondit que l’alliance intime qu’il venait de contracter avec Venise ne lui permettait point d’encourager des plans qui exciteraient la jalousie de la république. Le vainqueur de Lépante était-il déjà devenu trop grand ? Ce frère qu’il avait protégé, élevé à lui et comblé de faveurs, n’avait-il pas des visées trop audacieuses ? L’envie était entrée dans l’âme sombre de Philippe, et l’on peut dire de don Juan que le jour de sa victoire marqua la fin de sa faveur.

Au printemps de 1572, don Juan attendait impatiemment à Messine les résolutions de la ligue. Le pape avait toujours les yeux tournés vers Sainte-Sophie et vers les lieux saints. Le roi d’Espagne songeait davantage aux côtes d’Afrique, Venise à l’Adriatique et à la Grèce. Pie V mourut au milieu de ces incertitudes, et la triple alliance se trouve ébranlée par l’avènement de son successeur Grégoire XIII. Les hésitations de Philippe, les jalousies des Vénitiens et des Espagnols ne permirent pas à don Juan d’anéantir la puissance navale des Turcs. Dans la campagne qui suivit celle de Lépante, les flottes alliées ne frappèrent pas un coup d’importance. On s’amusa un moment à faire le siège du château de Navarin et, les provisions de la flotte s’épuisant, il fallut retourner à Corfou. Cette triste campagne mortifia vivement don Juan, qui quitta Corfou le 20 octobre pour retourner à Messine. Le mois suivant, il était à Naples, où il passa l’hiver, occupé de plaisirs, sans négliger les préparatifs d’une nouvelle campagne. Venise désirait ardemment la paix, et bien que les alliés se fussent interdit des paix séparées, elle négociait secrètement avec le Grand Turc. Elle reprochait au roi d’Espagne d’avoir envoyé sa flotte trop tard et d’avoir fait échouer la campagne. Le roi de France offrit ses bons offices, et François de Noailles, évêque d’Acqs, travailla très habilement, tant à Venise qu’à Constantinople, à obtenir la dissolution de la ligue. Les Vénitiens acceptèrent une paix qu’on peut qualifier d’humiliante : le roi d’Espagne en apprit la nouvelle avec le plus grand calme ; il résolut seulement de ne pas travailler au profit de Venise dans les mers de la Grèce et ordonna une expédition contre Tunis. La flotte espagnole quitta la côte de Sicile le 7 octobre et, le lendemain au soir, elle jetait l’ancre devant La Goulette, la forteresse qui commande les approches de Tunis. Don Juan débarqua le lendemain matin et apprit que la garnison turque évacuait la ville. Les troupes turques, au nombre de six mille hommes, se retirèrent à Kairouan et dans les villes de l’intérieur, et l’occupation de Tunis eut lieu sans coup férir. Les habitans avaient presque tous pris la fuite et, pendant une semaine la ville, fut livrée au pillage. Don Juan s’occupa aussitôt d’élever une citadelle pour dominer la ville : elle fut construite par Serbellone, célèbre ingénieur de l’époque, qui fut nommé gouverneur et capitaine général de Tunis.

Après sa facile conquête, don Juan repartit avec la flotte pour la Sicile ; il trouva à Favignana une dépêche du roi qui l’autorisait à venir en Espagne. Il reste pendant quelque temps encore à Naples, s’oubliant auprès d’une fille de Sorrente, Diana di Falanga, dont il eut une fille naturelle. Il rêvait toujours de devenir roi, et de Naples il envoya son secrétaire Escovedo au pape Grégoire XIII pour lui demander d’obtenir pour lui du roi d’Espagne la couronne de Tunisie. A quelque temps de là, le pape écrivit à Philippe II, et, après l’avoir invité à augmenter plutôt qu’à diminuer la flotte, il ajouta : « Il serait peut-être bon de considérer si l’on n’ajouterait pas au pouvoir et à l’autorité de don Juan en lui donnant le titre de roi de Tunis : le roi d’Espagne montrerait ainsi sa gratitude à Dieu pour sa nouvelle conquête, en fondant, à la manière de ses ancêtres, un nouveau royaume chrétien. » Le pape parlait aussi des troubles des Flandres et suggérait la pensée d’y envoyer don Juan et de l’employer « à l’entreprise d’Angleterre, les catholiques d’Angleterre désirant vivement qu’il devînt leur roi par son mariage avec la reine d’Ecosse. » Le roi d’Espagne répondit froidement à ces ouvertures et il assura simplement le saint-père que les services de don Juan seraient toujours récompensés.

Au printemps de 1574, don Juan se résolut d’aller en Espagne, pour demander le titre et le rang d’infant de Castille et pour obtenir de l’argent pour sa flotte. Il trouva à Gaëte des dépêches du roi qui changeaient ses projets. Des troubles avaient éclaté à Gênes : don Juan reçut l’ordre de se rendre à Vigevano, ville située entre la Lombardie et le territoire de Gênes, pour y surveiller la lutte entre les factions des anciens et des nouveaux nobles, que Philippe II croyait fomentée par les agens français. Cette mission commença le mois d’avril 1574. Le prince en profita pour visiter Milan, Parme, Plaisance ; il n’oubliait pas toutefois Tunis et envoyait un de ses secrétaires eh Espagne avec un long rapport sur la Tunisie ; il suppliait le roi de n’en pas retirer ses troupes et lui présentait un plan d’organisation de sa conquête africaine. Au milieu des plaisirs, des danses, des tournois, il avait toujours les yeux tournés sur la flotte turque : elle était sur les côtes d’Italie et ravageait la Calabre et la Sicile. La Goulette et Tunis furent assiégés par des hordes sorties du désert. Don Juan ramassa en toute hâte quelques troupes à Milan et les mena à la Spezia. Une tempête l’y arrêta ; arrivé à Naples, il apprit que la flotte turque était déjà sur le point d’attaquer Tunis. Ses dépêches lui interdisaient d’envoyer la flotte au-delà de la Sicile ; le roi lui défendait en outre d’engager aucune action personnelle avec les Turcs, et de prendre lui-même la mer ; ces conseils timides allaient jusqu’à la perfidie, car le roi lui disait : « Bien que vous ne deviez point prendre place sur la flotte, le fait doit demeurer secret. » Les ordres étaient péremptoires ; le vainqueur de Lépante, qui savait Tunis menacée, qui avait amené des vaisseaux, des troupes, devait donner le commandement à un lieutenant, et attendre les événemens en Italie. La Goulette fut prise le 23 août par les Turcs après un siège de cinq semaines ; le 13 septembre, la belle défense de Serbellone eut un terme, et les Turcs entrèrent d’assaut dans Tunis. Pendant ce temps, les gros temps retenaient don Juan et la flotte à Trapani. Dès qu’il apprit la nouvelle du désastre, il écrivit au roi ; il rappelait ses nombreuses instances, ses vaines demandes d’hommes et d’argent : « La Goulette a été perdue le jour que je quittai Naples, et le fort de Tunis avant que j’eusse pu réunir la moitié de la flotte à Palerme. » Philippe II se consola vite de la perte de Tunis : « Je la regrette, écrit-il à don Juan, autant que cela est raisonnable. » Les vice-rois de Naples et de Sicile étaient jaloux de don Juan, les princes italiens se réjouissaient secrètement d’une humiliation de l’Espagne. En France, on s’en félicitait publiquement. Un seul souverain poussa un cri de douleur, quand sur la terre africaine la croix fut renversée par le croissant : ce fut le pape Grégoire XIII.

Don Juan fut retenu à Naples pendant tout l’hiver par la volonté du roi ; montrons-le à ce moment tel qu’il est peint dans une dépêche d’un envoyé vénitien, Girolamo Lippomano. Il le décrit de stature moyenne, bien fait, plein de grâce, avec peu de barbe, mais de longues moustaches blondes, les cheveux longs et relevés en l’air, amoureux de beaux vêtemens, jouant à la paume cinq ou six heures de suite, cavalier accompli, très adonné aux femmes, mais évitant de donner aucune occasion de scandale et ne cherchant pas son plaisir avec « les dames qui ont l’habitude d’intriguer avec les princes » prodigue, et la main toujours ouverte, faisant profession de mépriser l’argent et ne pensant qu’à la gloire. « Il dit un jour en public que, s’il croyait qu’il y eût dans le monde un homme plus désireux que lui d’honneur et de gloire, il se jetterait par la fenêtre de désespoir. » Croyant avoir déjà conquis des titres suffisans à une couronne par ses campagnes contre les Maures et les Turcs, il était décidé à ne se point contenter de peu de revenus, de bénéfices ; le conseil d’Espagne lui offrit l’archevêché de Tolède avec 200,000 ducats de revenus ; il pria le roi de ne point lui faire un tel cadeau. L’ambassadeur de Venise parle abondamment des rapports de don Juan avec les autres souverains ; il le montre en froid avec la plupart des princes italiens, peu content de l’empereur et ne trouvant pas que celui-ci lui témoignât assez de considération. Avec le roi de France il était au plus mal ; il ménageait Venise, aspirant toujours à rattacher les fils de la ligue sainte.

Philippe voulait que don Juan passât l’hiver de 1575 à Messine, mais le prince, impatient de retourner en Espagne, s’embarqua à Gênes et, en arrivant à Barcelone, il apprit que sa visite n’était point désirée. Philippe II le reçut pourtant avec bonté. Don Juan lui demanda deux choses : le titre d’infant et des pouvoirs qui lui donnassent l’autorité sur les vice-rois en Italie. Philippe lui répondit simplement que ces demandes seraient examinées par le conseil d’Italie. Après une visite rapide à doña Magdelena de Ulloa, il se rembarqua pour l’Italie. Granvelle fut peu à peu remplacé, comme vice-roi à Naples, par Mondejar, personnage tellement hautain qu’un de ses visiteurs napolitains dit en sortant de chez lui : « J’étais allé voir le vice-roi, j’ai trouvé le roi d’Espagne. » Don Juan fut bientôt aussi mal avec lui qu’il l’avait été avec Granvelle. A Lépante, don Juan avait fait vœu d’aller faire un pèlerinage à Lorette. Il s’y rendit pendant l’hiver de 1575 à 1576 ; il fit le voyage à cheval par un temps affreux et par de mauvaises routes. Dès qu’il fut en vue de l’église, un chroniqueur raconte qu’il demeura constamment tête nue et sans manteau pour témoigner de son respect à la Vierge, qui lui avait sauvé la vie. Il fit de magnifiques présens à l’église, se confessa et communia avant de repartir. Son sort était sur le point de changer ; il avait eu un moment un rôle admirable, celui d’un grand héros chrétien, destiné à refouler partout la puissance du croissant. Entouré des feux de Lépante, il sembla un moment plus grand que les princes et les rois ; mais ce beau rêve n’avait pas été long. La défection de Venise, toujours à demi païenne, avait porté un coup fatal à la ligue. L’entreprise de Tunis, heureuse au début, avait fini par un désastre. Le séjour des Capoues italiennes fut fatal à don Juan. Il n’avait pas seulement été affaibli par les lenteurs, les tergiversations calculées, la lésinerie de Philippe ; il n’avait point les qualités du diplomate et du politique, il n’avait su manier ni les vice-rois, ni les princes italiens. Emporté, ne souffrant pas la contradiction, il ne rêvait que victoires et batailles. Bien qu’après son voyage à Madrid il eût été investi d’une autorité plus grande, il ne la trouvait pas encore suffisante et il finit par demander en grâce à Philippe II de le relever de ses fonctions.
II

Le grand commandeur Requesens, gouverneur des Pays-Bas, mourut subitement, le 5 mars 1576. L’état des provinces espagnoles était critique, et il était nécessaire de lui trouver, sans tarder, un successeur. Le choix de Philippe II se porta sur don Juan. Il lui écrivit le 8 avril et lui dit que, pour pacifier les provinces, il croyait nécessaire de leur envoyer un prince de son propre sang. Don Juan, qui naguère avait redouté d’être envoyé aux Pays-Bas, reçut sa nomination avec joie. Les catholiques d’Angleterre, d’Irlande, d’Ecosse, envoyaient émissaires sur émissaires à Rome ; ils conseillaient une guerre de l’Espagne contre Elisabeth ; don Juan devait commander l’armée d’invasion, épouser Marie Stuart et devenir roi de la Grande-Bretagne. Dans les Pays-Bas, il pourrait tout préparer pour cette grande entreprise.

Philippe II ordonnait à don Juan de partir sur-le-champ pour la Lombardie, de n’emmener de Naples que son secrétaire Escovedo et quelques domestiques. En le voyant arriver sans soldats, sans conseillers, les Pays-Bas seraient touchés de tant de confiance et plus disposés à le bien recevoir. Personne ne devait être mis dans le secret, pas même le pape, qui ne serait informé qu’un peu plus tard. On conserve à Simancas les minutes de trois lettres très pressantes qu’Antonio Perez écrivit à Escovedo sur ce même sujet du voyage dans les Flandres. Le roi, dans une note, rappelait que l’empereur Charles-Quint étant à Innsbruck et apprenant que les Français marchaient sur les Pays-Bas, vieux et malade comme il était, se déguisa et partit en secret avec deux domestiques.

On ne comprend guère comment don Juan, devant des ordres aussi pressans, s’attarda vingt-quatre jours avant de répondre au roi. Il ne lui écrivit que le 27 mai, se déclarant prêt à obéir, mais faisant sentir qu’en acceptant le gouvernement des Pays-Bas, il rendait un service plutôt qu’il ne recevait une faveur. Il montra l’état alarmant des provinces, les progrès de l’hérésie, les menaces de l’Angleterre et de la France, la haine contre les Espagnols grandissant chaque jour. Il demandait au roi, en lui envoyant Escovedo, de ne le point laisser sans argent et de lui accorder une certaine indépendance et une initiative que les temps rendaient nécessaires. Le programme qu’il soumettait au roi était le suivant : abolition de toutes les ordonnances contraires aux lois et coutumes des provinces, emploi de tous les moyens propres à ramener ceux qui se repentaient de leurs fautes, nominations aux emplois faites conformément aux anciennes coutumes, exclusion de tous avocats étrangers très impopulaires dans les provinces, conduite des affaires sans emploi de la force. Don Juan, à la fin de sa longue lettre, montrait le vrai remède pour les affaires des Pays-Bas dans une entreprise contre l’Angleterre ; les Provinces seraient toujours en révolte, tant que l’Angleterre aurait une souveraine hostile à l’Espagne. Il fallait lui donner un roi « dévoué et bien affectionné au service de Sa Majesté espagnole. » L’insinuation était claire. Don Juan allait aux Pays-Bas pour en faire une simple place d’armes, un camp retranché contre la reine Elisabeth. Escovedo, qui était porteur de cette lettre, devait s’assurer que don Juan, tout en restant dans les Pays-Bas, conserverait sa charge de général de la mer.

Don Juan, arrivé en Lombardie et sans attendre le retour d’Escovedo, prit le parti, malgré la défense de Philippe, d’aller en Espagne. Le roi ne se montra pas sévère et le reçut avec bonté. Après de longues conférences à l’Escurial, don Juan alla à Abrojo embrasser doña Magdelena de Ulloa, qu’il ne devait plus jamais revoir. Pour gagner un peu de temps, il avait résolu de traverser la France ; il prit un déguisement et se donna comme le domestique d’Ottavio Gonzaga, le frère du prince de Melfi, qui l’accompagnait ; il emportait des instructions très détaillées du cardinal Granvelle, qui avait beaucoup insisté sur la nécessité de ne rien entreprendre sans argent dans les Pays-Bas ; arrivé à Irun, il écrit encore au roi pour lui dire : « Je supplie encore Votre Majesté de m’assister de ce dont j’ai besoin, qui est de l’argent, de l’argent et encore de l’argent. »

Don Juan ne mit que sept jours pour aller à cheval d’Irun à Paris ; il vit l’ambassadeur Zuniga, partit pour Joinville, où était le jeune duc de Guise, le cousin de Marie Stuart, et de là se rendit à Luxembourg. Brantôme raconte que le jour où le prince arriva à Paris, il alla, sous un déguisement, à un bal au Louvre, et qu’il vit Marguerite de Navarre, alors dans tout l’éclat de la beauté. Peut-on croire que l’ambassadeur se soit prêté à un tel caprice et que don Juan ait couru le risque d’être reconnu quand il était si impatient d’arriver au terme de son voyage ? Arrivé à Luxembourg, où, en l’absence du comte de Mansfeld, le gouverneur, il fut reçu par M. de Naves, son lieutenant, il put quitter son déguisement ; les nouvelles qu’il y reçut durent lui enlever beaucoup d’illusions et lui montrer combien était désespérée l’entreprise où il s’était jeté. La veille du jour de son arrivée, Anvers avait été pillée par la soldatesque espagnole. La Hollande et la Zélande avaient ouvertement secoué le joug espagnol ; le 8 novembre, à Gand, le Brabant, le Hainaut, les Flandres, l’Artois, Namur et d’autres villes catholiques s’étaient joints à la résistance de la Hollande et de la Zélande. Les confédérés demandaient le retrait de toutes les troupes espagnoles, la convocation des états-généraux, l’abrogation des édits les plus oppressifs. Toutes les provinces s’étaient une à une liguées dans le même dessein ; il ne restait plus hors de la ligue que le Luxembourg et le Limbourg.

Don Juan se rendit de Luxembourg à Huy, dans l’évêché de Liège et négocia avec les états. Il arrivait en pacificateur, la main pleine de promesses ; il consentait à tout ce qu’on lui demandait, même au départ des garnisons espagnoles. Il demandait seulement qu’on payât l’arriéré de leur solde et que les états licenciassent les troupes qu’elles avaient levées. Plus il accordait, plus on devenait exigeant : on finit par lui demander brutalement s’il acceptait, oui ou non, les termes de la « pacification de Gand, » l’acte d’union dans lequel les soldats et les officiers espagnols étaient traités de rebelles. Cette fois, don Juan perdit patience ; il traita les négociateurs eux-mêmes de rebelles et de traîtres et saisit une sonnette d’argent pour la jeter à la tête d’un des plus insolens. On eut peine à désarmer sa colère : il céda pourtant ; pendant la nuit même qui suivit cette scène violente, il fit lever les négociateurs et leur annonça qu’il acceptait tout. Il fit seulement des réserves qui tenaient à la forme plus qu’au fond ; il fit supprimer tout ce qui pouvait sembler injurieux pour l’armée espagnole ou attentatoire aux droits souverains du roi. L’acte, ainsi amendé, reçut le nom d’édit perpétuel. Que pouvait-on faire sans argent, sans autres troupes que quelques régimens allemands ou espagnols, qui, depuis longtemps, ne vivaient que de sac et de pillage et qui étaient devenus une menace pour tout le monde ?

Don Juan avait bien compris, d’ailleurs, le caractère de la révolte : le 13 février 1577, il écrivait au roi de Marche-en-Famine : « Les Belges, s’ils sont gouvernés conformément à leurs privilèges, ne se donneront jamais à aucun autre prince, mais ils resteront obéissans à Votre Majesté et à ses successeurs. » Cependant la noblesse et les villes étaient prêtes à tout pour défendre ce qu’il nommait les privilèges : « Je ne doute pas qu’ils ne cherchent à les étendre encore autant qu’ils le pourront, et cela leur sera facile, parce qu’ils sont seuls les conseillers et les exécuteurs de ce qui se fait, et que celui qui les gouvernera, quel qu’il soit, ne pourra être qu’un soliveau entre leurs mains [1]. »

Ce rôle de soliveau ne lui convenait pas et déjà il demandait à être remplacé : « Il ne savait plus à quoi penser, si ce n’est à se faire ermite, » écrivait-il à Antonio Perez : « Ces gens et moi, dit-il au roi, en parlant des Belges, nous, ne sympathisons pas du tout. » Le 1er mars, il écrit à Antonio Perez : « Il y va de ma vie, de ma réputation, de mon âme, car si la chose tarde, je perdrai certainement les deux premières et avec elles le fruit de mes services et celui que je pouvais m’en promettre encore : et la troisième courra de grande risques par le désespoir où je me verrai réduit. » Le départ des soldats espagnols ne se fit qu’avec de grandes difficultés ; ils s’étaient habitués à vivre aux Pays-Bas comme en pays conquis. Don Juan écrit au roi : « Ils ont fait des choses si viles et si extravagantes qu’il n’ose se dire Espagnol et qu’il ne sait s’ils le sont. » On réussit à grand’peine à les concentrer à Maastricht.

Le prince d’Orange avait refusé de faire publier l’édit perpétuel en Hollande ; il craignait que la noblesse catholique ne se ralliât à don Juan : « La seule différence, disait-il, entre le nouveau gouverneur et Albe ou Requesens, est qu’il est plus jeune, plus sot, moins capable de cacher son venin et plus impatient de plonger ses mains dans le sang. » Don Juan avait pris une garde flamande et avait de bonnes paroles pour tout le monde : « Don Juan surpasse Circé, lit-on dans une lettre du temps. Tous les seigneurs sont enivrés de sa bonne grâce. » A Louvain, il se mêlait aux fêtes populaires et se laissait proclamer roi de l’arbalète. Il savait bien que rien n’était réellement gagné tant qu’il n’aurait pas conquis le prince d’Orange, « le pilote qui guidait la barque. » Et celui-ci tenait avant toute chose à la liberté de conscience. Or, cette liberté faisait horreur à don Juan ; plutôt que de l’accorder, il écrit à Philippe qu’il aimerait mieux mourir, « et si les royaumes et les provinces m’appartenaient, je les laisserais submerger et perdre tout entiers plutôt qu’en aucune de leurs parties on eût une religion différente de celle que je professe. » Il est tout résigné à voir les provinces où la réforme est maîtresse se séparer et changer de prince, « puisque Dieu lui-même leur est devenu si étranger, que de permettre quoi que ce soit pour les sauver. »

Le 1er mai 1577, il fit sa grande entrée dans Bruxelles, à cheval, entre l’évêque de Liège et le nonce du pape. Le duc d’Arscot commandait ses gardes. Les rues étaient décorées de drapeaux et de tapisseries ; les femmes jetaient des fleurs sur le héros de Lépante et sous les pieds de son cheval. Des chars le suivaient avec des figures allégoriques. Le bruit et l’éclat de ces fêtes ne trompaient point don Juan. Il fut obligé de se rendre devant les états-généraux et de prêter serment de maintenir l’édit perpétuel. Il se mit aux affaires avec l’ardeur qu’il portait en toutes choses, donnant des audiences à tout le monde et prenant à peine le temps de dîner.

Il était malade déjà depuis quelque temps ; il avait la fièvre et était fort amaigri. Il n’était point fait pour les soucis, les perplexités et le labeur sans fin de sa nouvelle position. L’hypocrisie de son rôle lui déplaisait, et il lui tardait trop d’en prendre un plus hardi. Sous prétexte que sa vie était en danger et qu’on tramait contre lui toute sorte de complots, il se saisit brusquement du château de Namur ; comme lieutenant du roi, il avait assurément le droit de commander dans toutes les places fortes ; mais sa résolution n’en souleva pas moins de violentes protestations : on l’accusa de violer l’édit. Il accusa à son tour les états d’entretenir les troubles et leur demanda de licencier leurs troupes ; on négocia encore une fois, et une fois encore le prince d’Orange fut le vrai négociateur pour les états. On avait arrêté, en France, des courriers de don Juan, et le prince triomphait en montrant à ses amis quelle différence de langage il y avait entre le langage officiel de don Juan et ses dépêches secrètes. Maître de Namur, don Juan aurait voulu mettre la main sur Anvers, où commandait le duc d’Arscot ; il y avait dans la ville trois régimens allemands, dont les colonels étaient prêts à servir les projets du gouverneur ; mais les états gagnèrent les soldats avec de l’argent, les firent sortir d’Anvers et en restèrent les maîtres. La tentative d’Anvers avait fait tomber tous les masques ; don Juan, outré de colère, était enfermé dans Namur, ses courriers étaient arrêtés, il ne recevait point d’argent. Il avait envoyé Escovedo en Espagne pour obtenir quelque chose du roi ; il affectait encore, dans ses communications avec les états, un ton hautain et vainqueur ; mais les états lui répondaient avec insolence et allaient jusqu’à lui dire que, si l’empereur leur envoyait encore comme gouverneur un prince de son sang, ils espéraient que ce serait un prince légitime. Par les conseils du prince d’Orange, les bourgeois d’Anvers démolirent la citadelle, qui, pendant si longtemps, les avait tenus dans l’obéissance : Valenciennes, Gand, Utrecht rasèrent de même leurs citadelles. Les états invitèrent le prince d’Orange à venir à Bruxelles : ils demandaient à don Juan de résigner ses fonctions. C’en était trop ; il était fatigué de mots, de promesses, de mensonges ; il partit pour Marche et pour Luxembourg, où il attendit les troupes espagnoles et allemandes qu’il avait demandées. La noblesse belge n’aimait pas beaucoup plus le prince d’Orange que Philippe II ; elle désirait un gouverneur qui lui laissât tout le pouvoir : les grands jetèrent les yeux sur Mathias, le frère de l’empereur Rodolphe ; on lui offrit de venir remplacer don Juan, et Mathias n’hésita pas à accepter cette offre.

Philippe II sortit un moment de ses habitudes ; il donna des ordres plus promptement que de coutume et envoya des secours à don Juan. En même temps, il invita la duchesse de Parme à quitter sa retraite et à aller reprendre le gouvernement des provinces belges. Granvelle ne put vaincre les résistances de la princesse ; elle était vieille, elle avait la goutte, elle avait besoin de repos. Son fils, Alexandre Farnèse, fut enchanté de prendre du service et partit pour les Flandres. La guerre avait été déclarée le 7 décembre ; l’archiduc fit son entrée solennelle à Bruxelles ; il y fut reçu avec les mêmes applaudissemens qui avaient accueilli don Juan bien peu auparavant.

Quand don Juan se retira de Namur, il n’avait guère avec lui que quatre mille hommes, composés de trois régimens allemands, de quelques Wallons et de quelques Espagnols. A Luxembourg, son armée grossit peu à peu au nombre de vingt mille hommes. Quand le prince de Parme vint le rejoindre, il le trouva très changé, ayant perdu son air confiant et miné par un mal mystérieux qu’il avait contracté en Belgique.

Don Juan avait repris avec bonheur la vie de soldat, la seule qui lui convînt, et, autant que ses accès de fièvre le lui permettaient, il voyait à tous les détails. Les forces nationales, sortes de milices bourgeoises, ne l’effrayaient guère. Le prince d’Orange n’avait osé en prendre le commandement nominal : on l’avait attribué à un Belge, Antoine de Goignies, lequel avait conduit la charge de cavalerie qui avait assuré la victoire d’Egmont à Saint-Quentin. Goignies se replia sur Gembloux ; don Juan le surprit en pleine marche. L’honneur de la journée fut pour Farnèse, qui, menant sa cavalerie à travers des terrains détrempés par les pluies, coupa l’armée ennemie égrenée en longue colonne dans une vallée étroite et sinueuse. La panique se mit dans les rangs de l’armée des états ; les Espagnols n’eurent rien à faire qu’à les poursuivre dans leur fuite et ne s’arrêtèrent que quand ils furent las de la tuerie. Don Juan avait mis une croix sur l’étendard royal avec ces mots : In hoc signo vici Turcos ; in hoc signo vincam hœreticos. La victoire lui avait souri ; quelques villes, épouvantées, lui ouvrirent leurs portes ; trois mois après la journée de Gembloux, il était dans la partie du Hainaut qui borde la France : l’étendard espagnol flottait sur seize places fortes. Il se tenait dans son camp avec dix-huit mille hommes, prêt au combat, comptant surtout sur six mille Espagnols des vieilles bandes, entouré de mercenaires d’une valeur et d’une fidélité douteuses, n’ayant presque pas d’artillerie ni de poudre. Il n’avait plus de confident intime. Escovedo était à Madrid, déjà enveloppé des fils de l’intrigue où il allait bientôt être étouffé. On comprend mal aujourd’hui par quels artifices Antonio Perez réussit à persuader à Philippe II que don Juan était devenu un danger pour sa couronne quand ce malheureux prince, malade, prématurément usé, était plus occupé à se défendre qu’à attaquer les provinces, quand le prince d’Orange amassait contre lui de nouvelles levées, quand le duc d’Anjou se tenait tout prêt à offrir son nom et son épée aux provinces. Philippe II crut naïvement ou méchamment aux contes de Perez.

Don Juan et Escovedo s’écrivaient librement ; ils appelaient le roi d’Espagne « ce terrible homme, » Escovedo fut condamné. Quand don Juan apprit que Perez avait fait assassiner dans les rues de Madrid celui qui avait été le confident le plus intime de ses ambitions, de ses espérances, de ses pensées les plus secrètes, il jugea sans doute que tout était fini pour lui-même : il savait que le roi lui cherchait déjà un successeur et qu’Antonio Perez méditait sa ruine. Il ne se battait plus que pour l’honneur, et, bien que de plus en plus malade, il reprit la campagne contre la nouvelle armée des états, commandée cette fois par Bossu. Farnèse ne voulait pas livrer bataille ; don Juan était décidé à prendre l’offensive, mais, cette fois, la lutte fut douteuse et la journée de Rynemants fut des deux parts revendiquée comme une victoire. Elle fut, en somme, avantageuse pour les états, et don Juan fut contraint de concentrer son armée autour de Namur.

La situation devenait mauvaise : le prince d’Orange attendait douze mille reîtres que devait lui amener le duc Jean-Casimir : le duc d’Anjou était à Mons ; il avait été appelé par la grande noblesse catholique, jalouse du prince d’Orange ; il rêvait la souveraineté des Provinces-Unies et avait accepté le titre sonore de défenseur des libertés des Pays-Bas contre la tyrannie espagnole. La reine Elisabeth était enfin décidée à donner des secours aux états. Une fois encore, don Juan entra en pourparlers avec eux ; les articles qu’on lui soumettait étaient des plus rigoureux. Le roi d’Espagne ne devait plus conserver qu’une autorité nominale. L’archiduc Mathias devait être confirmé comme gouverneur ; au cas de sa mort ou de sa démission, tout choix nouveau devait être ratifié par les états. Une conférence eut lieu à peu de distance du camp ; don Juan s’y rendit avec une forte escorte ; il écouta les commissaires, accompagnés des envoyés anglais et impériaux. On remarqua qu’il ne témoigna aucune colère, il dit seulement qu’il lui semblait inutile de discuter des articles qui ne seraient point acceptés. L’empereur avait été choisi comme arbitre par le roi d’Espagne ; lui-même attendait un ordre de rappel. Il répondit à peine aux observations de l’envoyé anglais et ne parla de la reine Elisabeth qu’avec une grande courtoisie.

Don Juan avait fait élever un camp retranché par Gabriel Serbellone, sur les hauteurs de Bouges, près de Namur, au confluent de la Sambre et de la Meuse. Charles-Quint avait autrefois choisi cette position quand il était serré de près par Henri II. Se sentant très malade, don Juan se fit porter hors de Namur et alla prendre son logis au quartier du régiment de Figueroa. On le logea dans un pigeonnier attenant à une grange en ruines ; pendant les momens de répit que lui laissait la fièvre, il continuait sa correspondance. Le 16 septembre, il écrivait à Mendoza, l’agent espagnol à Gênes : « Sa Majesté ne résout rien ; du moins, on me tient ignorant de ses intentions. Je pousse des cris, mais en vain. Il est clair qu’on nous laisse ici pour y languir jusqu’à notre dernier soupir. Que Dieu nous conduise tous comme il lui plaît ! En ses mains sont toutes choses. »

Le même jour, il écrit à son compagnon de Lépante, à André Doria : « Je me réjouis que votre vie coule avec tant de calme, quand le monde autour de moi est en tumulte. Vous êtes heureux de passer la fin de vos jours vivant pour Dieu et pour vous-même ; vous n’êtes pas forcé de vous jeter continuellement dans la balance des événemens humains et de vous aventurer chaque jour dans des jeux hasardeux. » Le 20 septembre, il écrit une dernière lettre au roi ; il parle de sa maladie : « Le travail que j’ay ici est fait pour détruire n’importe quelle constitution. » Il montre une fois de plus l’état des Provinces-Unies, les pratiques de l’Angleterre et de la France, l’arrogance des nobles, la désaffection du peuple. Que peut-il entreprendre avec les faibles moyens dont il dispose ? La peste décime sa petite armée ; toutes ses communications sont coupées : « Je demeure ainsi, dit-il, perplexe et confus, désirant plus que la vie une décision de Votre Majesté, cette décision que j’ay implorée si souvent. » Devait-il partir, faire une diversion en Bourgogne, attendre des renforts ? Il se trouvait bien malheureux d’être abandonné par le roi, qu’il avait servi, comme homme et comme frère, avec toute fidélité et tout dévoûment : « Nos vies sont en jeu et tout ce que nous demandons, c’est de les perdre avec honneur. »

Quand ces lignes désespérées passèrent sous les yeux du roi, celui qui les avait dictées n’était plus ; au moment même où il les envoyait, il n’espérait plus rien, il se sentait mourir. Il dit à son confesseur, le frère Francisco Orantes, qu’il y avait quelque avantage à être pauvre, puisqu’on n’avait point la peine de faire un testament.

Le 25 septembre, il se confessa et, le dimanche 28 septembre, il reçut la communion. Il fit appeler le prince de Parme, lui délégua tous ses pouvoirs civils et militaires et, sous le bon plaisir du roi, l’institua gouverneur-général des Pays-Bas. Il exprima le désir que son corps fût enterré à l’Escurial, auprès de son illustre père : c’était le plus grand honneur qu’il eût jamais désiré ; mais si le roi ne pouvait faire droit à cette prière, il voulait que son tombeau fût dans l’église de Notre-Dame de Montserrat. Les jours suivans, il endura de grandes souffrances et, dans son continuel délire, ne parla que de batailles, de courriers, de soldats ; il ne revenait un moment au calme que quand on prononçait les mots de « Jésus et de Marie. » Il devint plus calme le 1er octobre et rendit l’âme vers le milieu de la journée. « Il passa de nos mains, dit son confesseur, comme un oiseau, avec un mouvement presque imperceptible. »

De quoi mourut au juste don Juan ? Dans le temps où il vivait, on songeait tout de suite au poison ; son corps fut ouvert et embaumé, on trouva un côté du cœur tout jaune, noirci et friable : dans tout le camp, le bruit se répandit qu’on avait hâté la fin du malade par les ordres du roi. L’envoyé anglais écrivit : « Don Juan est mort de la maladie qu’on nomme les trogues, dont il était bien tourmenté, mais surtout du mal français, dont, à l’ouverture du corps, on le trouva intérieurement consumé. » Brantôme appelle la maladie de don Juan la peste et ajoute qu’il la tenait de la marquise de Havrech, belle-sœur du duc d’Arscot ; il attribue la mort à du poison qui aurait été administré par ordre du roi et à l’instigation de Perez. On peut décharger la mémoire de Philippe II de ce crime : c’est assez que ce roi, obstinément silencieux, lent à toutes les résolutions, sourd à tous les appels, ait laissé user pendant deux ans l’ardeur de son frère, c’est assez qu’il n’ait pas vu sans plaisir se ternir la gloire de Lépante et de Tunis dans des luttes sans issue. Don Juan fut en réalité la victime de ses propres passions ; on ne peut dire que ses ambitions fussent trop hautes, mais elles dévorèrent et consumèrent son âme, pendant que son corps s’usa dans les délices de l’Italie et plus tard dans les Flandres.

Ses funérailles furent celles d’un soldat : son corps fut porté depuis le camp jusqu’à Namur par les officiers des divers régimens, qui se remplaçaient de distance en distance, car tous les régimens avaient réclamé l’honneur de porter leur général. Le vainqueur de Lépante fut enterré dans la cathédrale de Saint-Aubain, mais ses entrailles seulement y restèrent. Le printemps suivant, par ordre de Philippe, le corps fut porté à travers la France en Espagne ; il repose dans l’église du monastère de Parrazes, près de l’Escurial, dans une chambre sépulcrale qui touche à celle qui reçoit les rois d’Espagne et des Indes : le dernier vœu de don Juan fut exaucé.


AUGUSTE LAUGEL.


  1. Correspondance de Philippe II, publiée par M. Gachard, t. V, p. 197.