Drames de la vie réelle/Chapitre IV

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J. A. Chenevert (p. 4-7).

IV


Ainsi que nous l’avons dit, nos voyageuses venaient de Québec et Trois-Rivières n’était, pour elles, qu’un relai.

Aussi, le matin, furent-elles contrariées d’entendre tomber la pluie au lieu de voir le soleil resplendissant qui dore ordinairement les derniers jours de mars et les premiers jours d’avril.

La rue du fleuve où se trouvait situé l’hôtel Bernard était alors une rue étroite et sombre, la vue du St-Laurent que l’on a aujourd’hui se trouvait alors masquée par des bâtisses en bois de l’autre côté du chemin, en sorte qu’il n’y avait rien de réjouissant pour ces dames, lors de leur réveil. Elles en prirent, toutefois, leur parti et après déjeuner, mandèrent un charretier afin d’aviser et de profiter du bon moment pour continuer leur route.

Notre amie, Tante Sophie, ne fut pas lente à amener l’automédon qui n’était autre que le père Gabriel D…

C’était alors un grand vieillard maigre, à la voix forte, mais saccadée, ayant toutefois la langue bien pendue et fort poli, du reste, surtout lorsqu’il flairait une bonne aubaine, comme dans le cas actuel.

Accompagnons notre amie, Tante Sophie, suivie du père Gabriel D… au salon, afin de noter la conversation entre nos personnages, puisque cela est essentiel au cours de notre récit, ainsi qu’on le verra plus tard.

— Bonjour mesdames… Salut bien… votre serviteur… mesdames, dit poliment le père Gabriel : je suis venu d’après l’invitation de Mlle Sophie qui m’a fait avertir que vous aviez besoin d’une bonne voiture couverte, pour vous conduire au fort de Sorel… J’ai ce qu’il faut… Le père allait continuer son éloge, lorsque Julie lui dit : Ça ne sera pas pour aujourd’hui… Je sais, dit le père Gabriel en se tournant du côté de Mlle Sophie en clignant de l’œil (le bonhomme ne voulant pas être en défaut et désirant assurer à l’hôtesse au moins une journée de plus pour ses deux pensionnaires )… Eh non ! continua le père, pas aujourd’hui, ni peut-être demain non plus, car voyez-vous, nous sommes presqu’en avril et après cette grosse pluie, les eaux vont monter et il nous faut une bonne gelée de nuit pour nous permettre de partir en sûreté. Voyez-vous, ma belle dame, dit le père émerveillé de la beauté de Julie, un bon charretier comme moé ne risque pas de donner de la misère aux belles créatures…

Julie sourit de la galanterie du bonhomme et Mathilde reprit en disant : Nous serions disposées à partir après demain, jeudi matin. — C’est

sage, reprit le père Gabriel D… d’ici lors, les chemins vont se restaurer…

— Combien demandez-vous pour le trajet ? reprit Mathilde.

— Ah ben ! voyez-vous, la saison est avancée ; il va falloir passer par le Sud, peut-être en plein lac, car je n’aime pas la traversée de Berthier à Sorel, et la débâcle !… La débâcle, ajouta le bonhomme, d’un air inquiet et convaincu, vous savez, il ne faut pas s’y frotter…

Il ajouta : Elle est terrible, à Sorel, la débâche du Richelieu, suivie de celle du St-Laurent, et si vous restez quelques jours là, vous en serez, j’cré ben, témoin et c’est affreux pour ces pauvres gens-là… Il allait encore continuer son verbiage lorsque Mathilde le rappela au positif… Bref, le père convint de quatre louis, bonne voiture couverte, bonnes robes… deux chevaux en tandem, s’il vous plait, et les deux meilleurs de son écurie, sous la garde de son meilleur homme, son gendre, par dessus le marché. Ces conventions faites, on convint, à la grande satisfaction de Sophie, qu’on ne partirait que le surlendemain après déjeuner, vers dix heures, avec la presque certitude d’arriver comme le disait le père Gabriel D… au fort de Sorel, avant la brunante, car ce bourg ne portait pas alors le titre pompeux de la cité de Sorel, mais était désigné et connu sous celui plus loyal de William Henry. Et cela, sans doute, pour le bonheur ainsi accompli des royalistes du temps qui habitaient alors ce pittoresque endroit que le Duc de Kent, le père de Notre Gracieuse Souveraine, n’avait pas dédaigné, les ruines de sa résidence champêtre existant encore, sur les bords du Richelieu, à quelques pas de l’endroit où sont aujourd’hui construites les bâtisses de l’Aqueduc.

Tel que convenu, entre nos personnages, le jeudi, 1er avril 183… par un soleil radieux, une bonne gelée rendant le chemin avantageux et le trajet agréable, nos héroïnes partirent, et après de sincères et réciproques adieux à la sympathique Mlle Sophie et accompagnées des souhaits d’un bon voyage de la part du père Gabriel D… s’appliquant surtout à l’attelage et à son gendre qui en avait la garde (charité bien ordonnée commençant par soi-même, existant de toute éternité en ce bas monde), le fouet aidant, les deux vigoureux chevaux enlevèrent d’un trait la carriole couverte avec l’énorme bagage de ces dames, fort bien attaché par de solides courroies en arrière, que suivit l’œil intéressé du père Gabriel D…… aussi longtemps qu’il put entendre le gai son des énormes grelots dont le concert bruyant, avait on l’aurait dit, encore plus que lé claquement du fouet, l’effet d’exciter l’allure des chevaux, solidement attelés en tandem.

L’extra du père Gabriel D… ainsi qu’on appelait alors les voitures de relai, autres que la diligence de Sa Majesté, filait bon train sur la glace vive du St-Laurent, le conducteur ayant l’intention de passer en plein lac, lorsque arrivé à la traverse du pont St-François, ne voyant plus de balises indiquant le chemin régulier nulle part, il prit la sage résolution de passer par Nicolet et d’arriver ainsi au fort de Sorel, sans autre risque que celui de la traverse en bac des petites rivières, ce qui se fit heureusement, au seul inconvénient de dételer les chevaux pour effectuer les passages.

Au village sauvage, aujourd’hui la florissante paroisse de St-Thomas de Pierreville, de laquelle s’est même détachée une nouvelle paroisse, St-Elphège, on fit relâche. Ces dames se reposèrent pendant que les chevaux dévoraient leur gallon d’avoine.

Après en avoir conféré avec Mathilde, particulièrement, et s’être enquis d’un vieil Abénaquis, il fut résolu qu’on abrégerait la distance en traversant en plein milieu de la Baie Lavallière, le danger étant comparativement nul à celui que le père Gabriel avait prévu en passant en plein lac.

Lorsqu’on laissa le village Sauvage, le soleil avait disparu et le crépuscule s’annonçait lentement. Mais l’obscurité n’était pas à redouter, car la pleine lune apparaissait déjà ronde et blanche à l’horizon pour jeter sa pleine lumière juste au moment où la carriole prenait la route conduisant à la Baie de la Vallière. Peu après, le ciel étoilé étincelait comme chargé de diamants. C’est ainsi que, grand train, nos voyageuses étaient agréablement conduites, passant au milieu des toujours coquettes, même en hiver, Isles de Sorel, encore si bien appréciées des sportsmen et qui devaient être, plus tard, le théâtre de l’un dos drames que nous aurons à raconter.

Il était près de neuf heures du soir, lorsque nos voyageuses arrivèrent saines et sauves, au fort de Sorel où elles mirent pied à terre au Presbytère, le gendre du père Gabriel D… les ayant poliment remerciées en recevant les 44 £ de Mathilde et leur ayant annoncé qu’il partirait au petit jour, le lendemain matin.

En entendant le bruit des grelots et, peu après, les trois coups de rigueur du marteau en cuivre à la porte principale du presbytère, une ancienne maison en pierre, dont le corps principal existe encore, bien que perdu dans les améliorations indispensables qu’on y a faites depuis ; en entendant, avons-nous dit, le bruit inusité et le choc des valises déposées sur le perron, le Rév. M. K… alors curé du bourg de William Henry, ne se rendit pas bien compte des visiteurs qui lui arrivaient à cette heure tardive de la journée.

Il s’empressa, toutefois, de prendre une des deux bougies sur sa table de travail et d’ouvrir la porte.

Quelle ne fut pas sa surprise de voir deux femmes entrer sans cérémonie, et de reconnaître Julie ! et Mathilde ! — Arriver ainsi sans me prévenir, s’exclama le vieillard, en tendant ses deux mains à Julie, mais pour toute réponse, Julie lui passa ses deux bras autour du cou, d’un mouvement gracieux, puis les deux petites mains en plein visage, le tout accompagné de deux baisers retentissants, sur chacune des joues, comme le ferait un enfant sautant au cou de son père, ce dont le vénérable prêtre parut ravi, tant il est vrai de dire que les effusions de la jeunesse sont angéliques ! La réception faite à Mathilde, bien que plus réservée, fut aussi cordiale.

La vieille servante du curé apparut alors, mais comme elle connaissait ces dames, elle gronda moins fort, en vue des nombreux préparatifs pour leur réception.

Orgueil légitime dont tous ceux qui profitent de nos bonnes ménagères canadiennes ne se plaindront pas !

La bonne femme conduisit ces dames à leur chambre et descendit précipitamment pour, au moins, marmottait-elle, préparer quelques chose de suite et quelqu’autre chose, en temps pour le réveillon, lequel, constatons-le pour l’acquit de la conscience de tous les intéressés, ne laissa rien à désirer, les presbytères, en tous temps et en tous lieux, étant, d’ailleurs, des maisons hospitalières. Un excellent bouillon à la reine qu’on ne goûte plus hélas ! comme beaucoup de bonnes choses du passé, étant venu vers minuit continuer l’œuvre de la vieille ménagère. On fit ensuite la si touchante prière en commun, la ménagère présente et, Dieu l’entendit sans doute, et exauça les suppliques de tous, car on dormit partout dans l’heureuse maison les poings fermés, jusqu’après huit heures du matin et ce, contrairement à l’habitude du curé qui ne fut levé qu’à sept heures, ce matin-là, mais à l’exception toutefois de la ménagère qui, debout au petit jour, avait tout préparé et attendait avec impatience le retour du curé qui était à dire sa messe et l’apparition de nos deux héroïnes pour leur servir un déjeuner appétissant, parfumé de l’odeur du moka.

Il faut dire que, durant la veillée, Julie avait expliqué sa surprise au vénérable prêtre, en lui annonçant que son mari l’avait accompagné jusqu’à Québec, où il s’était fait remplacer par Mathilde, avec la promesse que, quinze jours environ plus tard, il viendrait réclamer sa légitime moitié, tout en laissant Mathilde en otage, ainsi que, du reste, cette dernière en avait l’habitude, un peu partout, dans la famille.

Et, en disant la famille, le curé en faisait partie. En effet, c’était lui qui avait baptisé Julie, lui avait fait faire sa première communion et qui l’avait mariée, il n’y avait pas encore une année révolue, à Sorel même. Et, constatons en outre, que, du côté paternel, le curé était allié à la mère de Julie, à qui il avait voué, depuis qu’elle était orpheline, un amour paternel, tant il est vrai de dire que, dans sa bonté et sa sagesse infinies, Dieu a rendu la voix de l’âme, entre les humains, aussi puissante que la voix du sang !

Et cette paternité spirituelle, incarnée en la personne du ministre de Dieu, avait été et devait être, ainsi qu’on le verra par la suite de ce récit, l’égide invulnérable de l’adorable enfant, de la sympathique jeune fille et de la charmante jeune femme, de notre héroïne enfin…