Du Caractère générale de l’histoire civile de France

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Du Caractère générale de l’histoire civile de France
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 5 (p. 265-290).
DU


CARACTÈRE GÉNÉRAL


DE


L’HISTOIRE CIVILE DE FRANCE





L’histoire nationale est une mine inépuisable de réflexions et de découvertes. Il y a trente ans, dans la pleine sécurité d’un bonheur qu’on croyait assuré, on n’interrogeait le passé que pour voir comment le présent en était sorti : on ne s’occupait que des origines de l’histoire de France. Dans l’incertitude où les révolutions nous ont plongés, c’est l’avenir aujourd’hui qu’on voudrait pénétrer. On demande maintenant à l’histoire de France une conclusion et un sens. D’éminens travaux ont marqué ici même cette direction nouvelle. Le tiers-état suivi par M. Augustin Thierry dans ses alternatives de grandeur et de faiblesse, la bourgeoisie française, qui n’est que le tiers-état émancipé, et dont M. de Camé, avec un sens si ferme, a dépeint le rôle à travers nos dernières agitations, ce sont là des sujets significatifs qui indiquent assez dans quel sens se porte la curiosité publique. — On ne s’étonnera donc point qu’à propos d’un ouvrage déjà examiné dans cette Revue [1], notre attention soit ramenée sur toutes les questions que soulève l’histoire civile de notre pays et sur le beau livre qui nous l’a retracée. C’est le privilège des esprits féconds et justes, comme M. Thierry et M. de Carné, de faire naître dans l’esprit de leurs lecteurs encore plus d’idées qu’ils n’en expriment eux-mêmes. Ils mettent la pensée en mouvement, et elle va son train ; quand on a fermé leurs livres, on aurait toujours envie, pour abonder dans leur sens, pour distinguer quelquefois, sinon pour combattre, de reprendre avec eux la conversation. C’est ce qui me fait espérer qu’ils me permettront de me mêler à leur entretien sur les progrès et la formation du tiers-état, et qu’ils ne trouveront cette intervention ni trop indiscrète ni trop importune.

Dans une préface pleine d’une noble franchise, M. Thierry nous apprend lui-même au travers de quelles impressions différentes son livre avait été commencé, poursuivi, puis terminé ou plutôt interrompu. « En l’entreprenant, dit-il, je croyais avoir sous les yeux la fin providentielle du travail des siècles écoulés depuis le XIIe. » Le narrateur, nous dirions volontiers le chantre des communes (car les récits de M. Thierry ont une grâce sévère qui les rapproche de la poésie), s’était fait de l’ensemble de notre histoire une idée pleine de grandeur, et qui semblait parfaitement conforme à la vérité des faits. Suivant lui, cette histoire entière n’était que le long développement de l’égalité civile, tendant, avec l’aide de la royauté, vers l’établissement de la liberté politique. De siècle en siècle, il se plaisait à suivre l’élévation graduelle de toutes les classes de la société vers un niveau commun d’intelligence et de bien-être, et l’abaissement des barrières aristocratiques qui les avaient longtemps séparées. Dans cette œuvre lente, toujours laborieuse et parfois sanglante, il voyait le pouvoir royal venir habituellement au secours des petits, des fables et des opprimés. « Chaque grande réforme, disait-il, chaque époque décisive correspond dans la série des règnes au nom d’un grand roi et d’un grand ministre. » Une alliance permanente s’était ainsi établie, à travers les âges, entre les rois de France et les classes moyennes et roturières qui, sous le nom de tiers-état, cherchaient à conquérir leur place au soleil et leur droit dans la cité. Le résultat d’une si longue alliance, interrompue seulement par un divorce de quelques années, avait dû être une transaction solennelle qui avait partagé le pouvoir politique entre la royauté encore antique, mais renouvelée, et le tiers-état, désormais maître absolu. La monarchie constitutionnelle de 1814 et de 1830 paraissait à l’historien du tiers-état avoir consacré cette transaction. La liberté politique, fondée au sein de l’égalité sociale et au pied du trône, telle était à ses yeux la conclusion et, si nous osons ainsi parler, la moralité de l’histoire de France.

C’était ce tableau que M. Thierry avait entrepris de nous peindre. Il n’en était pas de plus grand ni de plus digne de sa plume. Raconter la fin de nos révolutions, c’était donner le complément de ses propres travaux. Il comptait éclairer d’une dernière et vive lumière les contours décrits par ce grand fleuve de notre histoire sur laquelle l’aurore de son talent avait déjà répandu tant de feux. Par malheur, pendant qu’il peignait, le modèle changea. Ce fut d’abord la royauté qui disparut derrière un nuage de poussière et de sang, puis la liberté politique n’a pas beaucoup tardé à la suivre. De cette trinité respectable dont M. Thierry essayait de dégager les diverses personnes dans le développement historique de la France, il n’est plus guère resté que l’égalité, et celle-là même ne s’est plus montrée que sous des traits assez déplaisans, sous l’aspect tantôt d’une cupidité farouche convoitant le bien d’autrui, tantôt d’une envie un peu dénigrante se plaisant à railler le mérite, à insulter le talent, à proscrire les services rendus, à obscurcir les renommées justement acquises.

M. Thierry ne s’est point découragé, et tous ses lecteurs le remercieront. On est heureux, en effet, quand on peut comprendre le sens moral et le but providentiel des faits historiques. C’est un grand repos pour un esprit curieux : pour un cœur religieux, c’est d’ordinaire une occasion précieuse de contempler et d’admirer l’action de Dieu ; mais quand cette consolation manque à l’historien, il lui reste toujours à accomplir une tâche de fidélité et d’exactitude. Il peut toujours peindre ce qu’il ne comprend pas. Il peut décrire la marche des faits alors même qu’il n’en aperçoit pas clairement le but. C’est ce qu’a fait M. Thierry. Quand les événemens sont venus tromper son système, quand la catastrophe de février 1848 a, comme il le dit lui-même, bouleversé pour lui l’histoire de France, sans chercher à s’expliquer ce retour subit de la fortune, il a continué à peindre et s’est abstenu de conclure. Il a arrêté son récit au moment où s’élevaient les problèmes qui ne sont pas encore aujourd’hui résolus. Il nous trace à grands traits un résumé éloquent et rapide de notre développement social jusqu’à l’entrée de la grande et dernière révolution, laissant au temps et à des critiques plus téméraires le soin de tirer les conséquences, et de dire, comme le fabuliste antique, ce que signifie l’apologue.

Ce que M. Thierry n’a pas tenté, il peut sembler présomptueux de l’entreprendre. Comme lui, et sur la foi de son enseignement, qui avait si vivement ému toute notre génération, nous avons cru la France arrivée au port. Comme à lui, il nous en coûte profondément de nous sentir de nouveau en pleine mer et dans le brouillard, et personne n’a moins que nous la prétention d’y voir clair ; mais le sort des nations, qui dépend beaucoup de Dieu, dépend aussi un peu d’elles-mêmes. L’opinion qu’elles se font de leur destinée influe sur cette destinée même. L’estime qu’elles conçoivent de leur caractère accroît ou diminue les qualités ou les défauts dont elles sont douées. Le jour sous lequel elles envisagent leur passé se reflète sur leur avenir. Rien n’est donc plus important, même dans des temps de doute et d’obscurité, que l’étude attentive de l’histoire nationale. S’il nous est impossible de bien comprendre vers quel but marche aujourd’hui l’histoire de la France, si brusquement jetée hors de la voie où nous la croyions engagée sans retour, il nous est utile encore d’étudier les faits passés, pour nous apprendre dans quel sens nous devons diriger nos efforts ou du moins nos vœux. En examinant nos fautes, nous pouvons apprendre à nous corriger. En regardant par où nous avons péri, nous pouvons nous préparer à revivre. Que ce soit là notre excuse, si nous nous montrons moins réservé que M. Thierry, et si, en reprenant à sa suite les points capitaux de notre histoire, nous essayons de faire sortir de cet examen quelques considérations, applicables peut-être, au besoin, à notre situation présente.

L’historien du tiers-état a eu, selon nous, pleinement raison de faire du développement de cet ordre le centre et comme le pivot de tous ses travaux historiques. Des trois ordres qui composaient l’ancienne France, la noblesse, le clergé et le tiers-état, le dernier est assurément celui dont le rôle est, sinon toujours brillant, du moins constamment grandissant. Le tiers-état est la partie ascendante de la nation en France : il n’a cessé de croître jusqu’au jour où, absorbant tous les autres élémens, il est devenu ce que nous le voyons, c’est-à-dire la nation entière. Toutes nos révolutions ont eu pour fin dernière les progrès de l’influence du tiers-état ; toutes nos agitations intérieures ont commencé par ses réclamations et fini par ses conquêtes. C’est le refrain, souvent glorieux et parfois un peu monotone, qui commence et termine chacune de nos périodes historiques. M. Thierry le démontre à merveille, et voici comment (toujours en consultant ses admirables résumés) on voit les événemens se dérouler avec la régularité et la certitude d’une véritable loi de la nature.

Toutes les fois que le tiers-état veut monter d’un degré dans l’échelle sociale au bas de laquelle il était placé, toutes les fois qu’il veut se faire ouvrir une des portes qui lui étaient fermées, c’est d’abord un droit commun qu’il réclame, c’est une liberté civique qu’il revendique. Il monte lui-même seul, tantôt par la voie de l’insurrection, tantôt par le petit nombre de procédés légaux qui lui étaient ouverts, à l’assaut du bien qu’il cherche, et que les ordres privilégiés lui disputent. D’ordinaire il l’obtient sans trop d’efforts. À la faveur de l’anarchie générale ou des malheurs publics, le tiers-état se fait écouter et rendre justice. Une fois en possession du droit réclamé, il en use mal, sans prudence, sans esprit de mesure, de suite et de persévérance. La liberté entre ses mains tourne en désordre, et le droit dégénère en abus. Faible d’ailleurs dans la conduite quotidienne autant qu’irréfléchi dans les jours d’élan, tour à tour mou et emporté, incapable de grands sacrifices et de longs efforts, le tiers-état laisse souvent périmer entre ses mains, en pleine paix, les prérogatives qu’il a gagnées à la sueur du front et sur la brèche. Affaibli par les divisions intérieures, hors d’état de faire tête aux pièges dont l’environne le ressentiment des ordres privilégiés, il est sur le point de reculer dans la voie de l’affranchissement. À ce moment critique, la royauté apparaît, mettant une habileté consommée au service d’un patriotisme sincère. Possesseurs d’une dignité assez élevée et d’une puissance assez étendue pour que leurs intérêts privés aient le caractère de grandeur et de généralité du bien public, les rois de France interviennent, à un jour marqué, dans la lutte des diverses classes. Ils tendent la main au tiers-état près de succomber, l’enlèvent à une ruine déjà menaçante ; mais ils vendent et ne donnent pas leur alliance. Ce qui était pour le tiers-état un accroissement de prérogatives devient pour la royauté une extension de pouvoir ; ce qui était une franchise devient une concession royale ; ce qui était un droit civique devient une faveur du souverain, et les citoyens d’hier, qui craignaient de retomber au rang de vassaux ou de serfs, s’estiment trop heureux de se trouver des gens du roi.

Nous croyons qu’on peut signaler d’âge en âge, sans faire preuve d’un excessif esprit de système, la reproduction à peu près exacte de ces diverses phases. On peut assister, à sept ou huit reprises différentes, à la même action dramatique s’ouvrant, malgré la diversité des personnages, par la même exposition, pour se terminer par le même dénoûment. Il faudrait commencer par où M. Thierry commence lui-même, mais en insistant plus que lui sur une époque qu’une sorte de modestie paternelle lui a fait cette fois traiter un peu légèrement. Nous voulons parler de cet admirable mouvement communal et municipal du XIIe siècle, — la première apparition du tiers-état sur la scène historique, — dont M. Thierry a été autrefois non-seulement le narrateur, non-seulement le poète, mais l’inventeur, dans le sens véritable et étymologique du mot. C’est M. Thierry qui a le premier donné le vrai caractère de l’émancipation communale du XIIe siècle. Depuis le prophète soufflant l’esprit de Dieu sur les os des morts jusqu’à M. Cuvier évoquant tous les témoins de la Genèse et toutes les victimes du déluge, il n’y a, je crois, jamais eu de résurrection aussi subite que celle que l’écrivain des Lettres sur l’Histoire de France opéra, par quelques paroles magiques, sur les héros inconnus de nos anciennes communes. Ces races oubliées, couchées sous les dalles brisées de nos églises ou sous les vieux ifs des cimetières, se réveillèrent tout d’un coup, après six cents ans, à la voix du vates sacer qui leur avait manqué jusqu’alors. — Écoliers de mon âge, mes camarades d’il y a vingt ans, enfans d’une génération qui applaudissait à la liberté florissante et qui a grandi pour lui survivre, vous vous souvenez sans doute encore avec quel enthousiasme sincère, avec quel ravissement d’imagination et de cœur, nous suivions dans les livres de M. Thierry les péripéties des communes de Laon, de Vézelay, de Beauvais, d’Amiens, tous ces petits chefs-d’œuvre de récit, parés à la fois des grâces de l’art et des vives couleurs de la réalité ! Ces leçons d’histoire avaient pour nous tout le charme d’un roman, mais elles avaient aussi un sens plus profond, que nous aimions à recueillir. Nous nous plaisions à reconnaître que le fait le plus ancien de notre histoire civile, la première apparition de la nation politique, avait un caractère franchement et profondément libéral. Nous retrouvions avec joie dans ces fondateurs de communes de vrais citoyens, des serviteurs et souvent des martyrs d’une liberté d’autant plus pure peut-être que son théâtre était plus restreint, et ses prétentions plus modestes. Dans ces chartes du XIIe siècle, dont le nom même plaisait à nos oreilles, nous aimions à retrouver le vote populaire des contributions, la milice urbaine, les délibérations publiques et communes, tous les germes de la liberté politique. Dans nos convictions, alors candides, ce n’était pas sans plaisir que nous entendions parler dès le moyen âge de constitutions jurées et de parjures punis. Ceux d’entre nous qui ont pris leur parti des vicissitudes du temps, et que les soins ou les profits d’une carrière à suivre consolent des illusions perdues, trouveront bien ces impressions-là logées quelque part encore dans un coin de leur mémoire.

Il est donc incontestable que le premier acte viril du tiers-état dans notre histoire fut un acte de liberté. L’émancipation communale du XIIe siècle fut l’affaire propre de la bourgeoisie naissante, de l’honnêteté et de la vigueur de ses réclamations, de l’usage habile qu’elle sut faire des premières richesses acquises par son industrieuse économie. Heureuse dès lors si elle avait su garder comme elle savait conquérir ! M. Thierry nous a donné une monographie très détaillée et très curieuse de la commune d’Amiens, où l’on voit une constitution écrite, en plus de cent articles, comme une vraie charte de nos jours, établissant toute une république au petit pied, avec haute, moyenne et basse justice, libre administration des propriétés, libre perception des contributions locales, le tout remis à un échevinage électif qui rendait des arrêts scellés du sceau de ses armes. Cette constitution a été en vigueur cinq cents ans ! Si une telle organisation eût été, avec quelques restrictions, générale et durable, qu’elle eût été fortunée pour la France ! Quelle chaleur de vie politique et morale se fût allumée dans ces petits foyers de discussion et d’activité ! Quel utile apprentissage pour les droits d’un citoyen ! Quelle école salutaire pour les devoirs d’un magistrat ! Quel marchepied solide et quelle base inébranlable de pareilles franchises communales auraient faits pour l’édifice d’une grande et générale liberté politique ! J’ai de la peine, je l’avoue, à me consoler, quand je pense que nous pourrions avoir, nous aussi, comme d’autres, nos vieilles libertés, nos libertés séculaires et chrétiennes, filles de la religion et du temps, revêtues de formes patriarcales, — des libertés qui seraient des coutumes et non des nouveautés, transmises par nos pères, et qui inspireraient à nos enfans les deux sentimens les plus honnêtes dont puisse être animés un être moral, le respect du passé et l’estime de soi-même! Quelle autre figure feraient nos communes de France, si, à la place d’administrateurs en habit brodé, portant gauchement une épée de cour et une écharpe de théâtre, on voyait figurer à leur tête les échevins, les jurés, les prévôts, sous leurs robes aux couleurs communales, et siégeant, non pas dans quelque hôtel-de-ville d’une architecture de fabrique, mais au pied de la vieille tour et du beffroi qui appelait tous les bourgeois à l’assemblée populaire ! Hélas ! ces franchises communales, qui, dans tous les pays d’Europe, ont été comme le gland d’où sont sorties, ainsi que de grands chênes, les fortes institutions de liberté, elles ont été déposées sur le sol de France, il ne leur a manqué que d’y prendre racine et d’y fleurir.

On n’a pas plus tôt en effet tourné la page, et le XIIIe siècle est à peine commencé, que ce mouvement d’émancipation des communes, la première œuvre du tiers-état naissant, s’embarrasse, recule et bientôt s’arrête. Plus d’une commune affranchie devient le théâtre de violences populaires ou de brigues électorales. Les seigneurs dont elles ont secoué le joug y pratiquent par la corruption de secrètes intelligences. On conspire derrière les créneaux du château voisin contre la liberté communale; dans l’enceinte de la ville, on la trahit et on la déshonore. Aussi y a-t-il très peu de ces chartes précieuses qui atteignent dans leur intégrité les années 1250 ou 1300. A cette époque, à la fin du XIIIe siècle, voici ce qu’est déjà devenue la situation du tiers-état : il a perdu, presque sans avoir eu le temps d’en jouir, ses franchises municipales [2]. Les bourgeois ne conservent plus qu’une ombre de leur droit d’élection et d’administration; ils ont cessé de faire et d’appliquer eux-mêmes leurs propres décrets, de lever et de dépenser eux-mêmes leurs propres deniers. Et cependant ils ne sont pas pour cela retombés sous la juridiction de leur suzerain : ils ne sont redevenus ni justiciables ni corvéables à la fantaisie de leurs anciens seigneurs féodaux. Un nouveau maître les â pris à la fois sous son patronage et sous son empire. La royauté a étendu sur eux sa protection efficace, mais déjà impérieuse. D’habiles souverains, comme Philippe-Auguste ou Blanche de Castille, ont su dans chaque cité se porter au secours de la bourgeoisie menacée par ses propres fautes, et faire payer leur auxiliaire par une soumission à peu près complète. Voici le bon saint Louis sous son chêne, voici l’astucieux Philippe le Bel dans ses conseils de justice et de finances : auprès d’eux siègent des bourgeois, des hommes du tiers déjà vêtus de vair et d’hermine, comme des seigneurs ; mais ce ne sont plus des élus d’une cité franche, ce sont des favoris de princes ou des conseillers royaux ; ce ne sont plus des bourgeois, ce sont déjà des fonctionnaires publics. Dans leurs assises, si l’on proclame que toute créature est formée à l’image de Nôtre-Seigneur et doit être franche de droit naturel, on pose aussi en principe que nulle commune ne peut s’établir sans, le consentement du roi [3]. L’égalité sociale a fait un grand pas ; mais la liberté compromise est restée à moitié route.

M. Thierry, qui a bon courage, applaudit à ce résultat ; il prend son parti de la destruction des franchises communales, qui ne pouvaient, dit-il, rester intactes que dans leur isolement primitif ; il aime mieux un roi absolu proclamant au nom de la loi naturelle le droit de liberté pour tous [4]. Si nous avions à discuter avec lui, nous nous permettrions peut-être d’être d’un autre avis : à la profession éclatante des plus beaux, droits, nous préférerions, pour les progrès véritables d’une nation, la pratique sincère des plus modestes ; mais ce serait reprendre vraiment de trop haut le procès que nous pouvons avoir à faire au cours providentiel des événemens : il faut se borner pour le moment à exposer les faits de la cause.

Si le XIIe siècle peut être appelé l’âge des communes et des franchises locales, le XIVe est celui des états-généraux et voit commencer l’influence de la capitale. C’est dans le sein des assemblées des trois ordres et dans l’enceinte de Paris que vont se poursuivre désormais les progrès du tiers-état. Ce laborieux enfantement, baigné de sang et de pleurs, se poursuit entre les désastres nationaux et les triomphes de l’étranger, — entre Crécy, Azincourt et Poitiers, — entre la captivité de Jean et la démence de Charles VI. Privé par ce double interrègne, et par une question de succession douteuse, de l’appui et en même temps du joug de la royauté, seul riche d’ailleurs au milieu d’une noblesse ruinée, et riche de cette richesse dont la guerre a besoin, l’argent comptant, le tiers-état se voit tout d’un coup l’arbitre des rois et le maître du pays. Dans les états-généraux, si fréquens pendant les guerres des Anglais, le tiers-état prend tout d’un coup une influence prépondérante. La noblesse s’était mal battue à Poitiers. Les chevaliers et écuyers, dit Froissart, qui retournés étaient de la bataille, étaient tant haïs et si blâmés des communes, que en vis ils s’embâtaient ès bonnes villes. Humiliée, décimée, à peine la noblesse siégeait-elle et elle ne parlait point aux états; le clergé gardait aussi, par divers motifs, une réserve prudente. Le tiers-état posséda seul le pouvoir à plusieurs reprises pendant ce siècle de douleurs, et il en fit par deux fois un usage hardi jusqu’à la témérité, et libéral jusqu’à l’anarchie,

Les états-généraux de 1355, l’ordonnance rendue à Paris en 1413, ce sont là deux tentatives libérales et même démocratiques d’une franchise dont jusqu’à nos esprits du XIXe siècle restent surpris. « L’autorité partagée entre le roi et les trois états représentant la nation, et représentés eux-mêmes par une commission de neuf membres; rassemblée des états s’ajournant d’elle-même à terme fixe, l’impôt réparti sur toutes les classes de personnes et atteignant jusqu’au roi.., le contrôle de l’administration financière donné aux états agissant par leurs délégués, l’établissement d’une milice nationale par l’injonction de s’équiper d’armes selon son état.., enfin la défense de traduire qui que ce soit devant une autre juridiction que la justice ordinaire, » c’est ainsi que M. Thierry rend compte de l’entreprise faite par les états [5]. L’ordonnance arrachée au régent par la population de Paris en 1413 est peut-être plus remarquable encore par l’esprit de généralité précoce, par la tendance de centralisation prématurée qui s’y font voir. — Deux idées y dominent, dit encore M. Thierry : la centralisation de l’ordre judiciaire et celle de l’ordre financier. Tout aboutit d’un côté à la chambre des comptes, et de l’autre au parlement. L’élection est le principe des offices de judicature : plus de charge vénale. Les gens de loi et avocats de chaque district élisent les lieutenans de prévôts, de baillis et de sénéchaux. Des officiers supérieurs sont élus par le parlement, même au scrutin. Tout vient en appel au parlement. Tel fut le régime d’administration presque républicaine que la ville de Paris imposa durant six mois aux rois de France.

En relisant ces textes, que des témoignages authentiques rendent à peine croyables, il semble qu’on ne soit plus au XIVe siècle. On croit assister à quelqu’une de ces fictions poétiques qui font apparaître, sous forme d’ombres, toute la descendance d’un héros où tout l’avenir d’un peuple. C’est Anchise montrant à Énée les limbes où s’élaborent les âmes des guerriers romains; ce sont les vieilles fatidiques faisant passer devant Banquo toute la dynastie des rois d’Ecosse. Aperçues à travers une vapeur fantastique et dans un lointain mystérieux, ces visions ne dessinent que des contours indécis : l’armure des guerriers ne résonne point, leurs coups sont sans portée, leurs glaives impuissans ne fendent que l’air; mais ce sont déjà leurs traits, c’est l’expression de leurs sentimens sur leurs visages. Ainsi cette crise démocratique du XIVe siècle, c’est la révolution française tout entière, moins la force de sa main et moins l’écho de sa voix. Caractère national et système politique, générosité et emportement, juste indignation des abus, exagération insensée des réformes, noblesse du but et violence des moyens, facilité à exercer la tyrannie sous prétexte de la combattre, recherche d’une régularité artificielle dans les lois au travers du désordre des rues et des mœurs, tout ce qui plaît ou effraie dans la révolution française, toutes ses faiblesses et toutes ses grandeurs se trouvent là reproduites dans un clair-obscur, qui ne fut longtemps visible que pour un œil prophétique, et que la lumière des événemens a seule mis dans tout son jour. Pour qu’il n’y manque rien, c’est la commune de Paris qui conduit tout : le prévôt Etienne Marcel, si qua fata aspera rumpat, ce sera Bailly ou plutôt Pétion. Voyez siéger la municipalité de Paris dans son Hôtel-de-Ville, prédestiné aux gouvernemens provisoires. Un médecin renommé, Jean de Troyes, vir eloquens et astutus, est assis à côté du boucher Saint-Yon et de son valet Simon Caboche. C’est ainsi que la municipalité parisienne va à l’assaut de la bastille de Saint-Antoine, castrum fortissimum Sancti-Antonii, locum illum regium ferè inexpuignabilem [6]. Des maîtres ès-arts de collège et des garçons écorcheurs, voilà la population parisienne, de toutes les multitudes la plus spirituelle tour à tour et la plus brutale, lettrée et violente, sensible à l’éclat d’une phrase ou au tour piquant d’un bon mot, insouciante de la majesté des lois, s’arrêtant devant une métaphore au sortir du palais dévasté de ses rois. Les démocrates du 20 juin et du 24 février, ces grands ennemis de toute hérédité, ne se doutaient guère à quel point ils étaient les fils de leurs pères, combien leurs titres généalogiques abondent dans nos archives, et combien de fois leur blason s’est inscrit à coups de fronde ou d’arquebuse au fronton de nos monumens.

L’histoire ne nous dirait pas le résultat de cette effervescence prématurée et excessive de démocratie, que nous serions, ce semble, en état de le deviner. La force appelle la force, la terreur engendre l’humiliation ; une liberté imposée par violence finit par une servitude volontaire. Le tiers-état avait passé le but sans l’atteindre; i! avait voulu obtenir des garanties pour la bonne administration de la justice et l’équitable répartition des impôts : il se trouvait avoir détruit, par des conceptions insensées, toute justice et toute fortune publiques. Il n’avait constitué qu’une autorité monstrueuse, qui rendait des arrêts sous forme de massacre populaire, et procédait aux recettes par des pillages. Par deux fois il lui fallut revenir aux pieds de l’autorité royale, ressuscitée dans la personne de souverains sages. Après les états-généraux de 1355, Charles V reprit le pouvoir, et l’exerça pendant tout son règne d’une façon douce, mais absolue. L’ordonnance de 1413 dura moins encore : elle n’eut que six mois d’exécution nominale, et le souvenir du désordre qui en était résulté contribua beaucoup à maintenir les populations bourgeoises dans cet état de soumission respectueuse et presque aimante qui ne se démentit pas sous le règne réparateur de Charles VII, et environna même la sombre autorité de Louis XI. Seulement les rois de France, mieux avisés et prenant conseil de l’expérience, ne perdirent pas eux-mêmes le souvenir de ces terribles épreuves. Ce que le tiers-état avait voulu leur attacher, ils se firent fort de le lui donner de bonne grâce. On n’eut point de justice élue ni de financiers responsables, mais on eut des rois bons justiciers et ménagers du pauvre peuple; on eut une administration ferme jusqu’à la dureté, qui fit rendre gorge aux concussionnaires, et imposa aux nobles des contributions de guerre. On n’eut plus un prévôt des marchands parlant en maître au nom de la volonté du peuple, mais on s’éleva sans bruit, on s’enrichit paisiblement, et l’on put voir messire Jacques Cœur, assis au comptoir dans sa jeunesse, devenu trésorier du roi, se faire bâtir un palais dans la ville de Bourges, et, prêtant à gros intérêts à tous les chevaliers, se rendre, par la voie douce de l’expropriation légale, suzerain des plus belles seigneuries féodales de France.

A partir de Louis XI, et pendant une durée de près de cent années, commence pour le tiers-état une série d’accroissemens paisibles, et entre la royauté et lui un échange de bons procédés, de concessions, de dons gratuits, qui maintient la paix générale et la confiance réciproque. Grâce à un arrangement presque consenti par la noblesse, toutes les fonctions publiques, toutes les délégations du pouvoir royal deviennent l’apanage des enfans du tiers. La haute bourgeoisie a toutes les charges de robe et de finance; elle pénètre en majorité jusque dans les conseils d’état. La basse bourgeoisie se fait un nom dans les lettres ou se fait une fortune dans le commerce. Tout le mouvement civil et intellectuel de la nation lui appartient. Il y a comme une sorte de trêve entre les diverses classes sociales. La royauté, traitant la noblesse et le tiers-état comme ses deux fils, semble avoir fait entre eux un partage de père de famille. La noblesse la défend et l’amuse, le tiers-état la sert; la noblesse se bat et se ruine, le tiers-état s’enrichit et s’instruit : il éclaire et nourrit toute la société. Pendant que la noblesse fait retentir les grands coups d’épée des Bayard, des La Palisse et des La Trémouille, on entend dans les rangs du tiers comme le bourdonnement d’une ruche laborieuse.

C’est dans cette force chaque jour croissante, c’est appuyé sur ces racines chaque jour plus profondes, que la grande crise du XVIe siècle, la réforme, et les guerres de religion surprennent le tiers-état de France. Plus de quarante ans de guerres civiles, cette fois excitées par des passions tout à fait étrangères aux luttes sociales, allaient mettre cette prospérité naissante à forte épreuve. Ici s’est élevée une question de quelque importance. On a reproché à M. Thierry de ne pas avoir rendu une justice suffisante à la grandeur du rôle de la bourgeoisie pendant les longues luttes civiles du XVIe siècle. C’est M. de Carné, dans son ingénieuse appréciation, qui a soutenu cette opinion. Il a professé pour la ligue et ses efforts mêlés d’héroïsme et de violence une admiration à peu près sans réserve, et il en a fait en même temps hommage au bon sens aussi bien qu’au courage du tiers-état [7]. Forcé de choisir entre deux autorités que nous aimons ordinairement à voir marcher de concert, nous penchons décidément du côté de M. Thierry. Nous aurions beaucoup à dire sur cette curieuse phase de la ligue, sur laquelle le sentiment public a rendu une sentence dont il n’est guère possible d’appeler; mais, quelque jugement qu’il en faille porter, ce n’est point au tiers-état lui-même ni à son initiative qu’il en faut attribuer ni l’origine ni le caractère. Dans les troubles de la ligue, le tiers-état fut, comme il ne l’a été que trop souvent, instrument, victime, et non pas auteur. Il se vit entraîné, par emportement, par étourdissement et par faiblesse, très loin de ses désirs et de sa politique naturelle. Ces désirs et cette politique, ce rôle propre et personnel du tiers-état dans les guerres de religion, il faut les chercher, comme M. Thierry, dans les premiers cahiers des états-généraux, dans les vœux exprimés par lui avant que le bruit des armes lui eût un peu ébranlé le cerveau et assourdi les oreilles.

C’est là qu’on voit avec surprise que le tiers-état avait deviné dès le premier jour, par un instinct patriotique, la politique de conciliation et de sagesse qui ne devait prévaloir qu’au bout de cinquante ans de combats. Attachement inébranlable à la vieille foi de la France, mais défense un peu jalouse du pouvoir temporel, respect profond du dogme et réforme de quelques points de discipline, soumission à l’église, limitation des biens et des privilèges exagérés des ecclésiastiques, maintien d’une religion d’état et tolérance des cultes dissidens, — M. Thierry montre parfaitement bien que tous ces principes, qui furent ceux du pacificateur de la France, sont déjà posés dans les premiers cahiers du tiers aux assemblées d’Orléans et de pontoise. Puis, en post-scriptum de ces vœux honnêtes et sages, on voit aussi se glisser la demande que les états-généraux soient convoqués régulièrement pour tempérer l’omnipotence de l’autorité royale. Ainsi un désir, un soupçon de liberté, naissant timidement du sein de tant de lumières et de richesses accumulées, vient interrompre cette fois encore la prescription du pouvoir absolu.

Ici encore, si le tiers-état eût su réaliser ce qu’il avait conçu, s’il avait su vouloir fermement ce qu’il avait pensé sagement, s’il avait su faire prévaloir entre les cabales et les factions, entre la ruse des uns et le fanatisme des autres, le plan de politique nationale dont il s’était fait l’interprète, non-seulement il eût épargné à la France des années de calamité et d’orage, mais il eût définitivement fait sa place et pris son assiette au rang des pouvoirs politiques. Jamais occasion ne fut plus belle et plus facile, et Dieu même semblait l’y convier. Dieu avait fait naître dans ses rangs un de ces hommes tels qu’il les forme par grâce et ne les montre que rarement à la terre, un de ces hommes en qui l’âme et le génie s’élèvent et se développent ensemble, et chez qui l’amour du bien maintient énergiquement le sentiment du vrai. Le chancelier de L’Hôpital était né dans la bourgeoisie avant d’entrer dans les conseils du roi. Il avait inspiré la politique du tiers-état; il le représenta, il le défendit à la cour avec une persévérance inébranlable. Planant du haut de sa vertu au-dessus des passions et des intrigues qu’il démêlait d’un regard perçant, sa droiture était plus fine que le machiavélisme de Médicis, et sa charité plus ardente que l’ambition des Lorrains. Le maintien d’un pareil homme au pouvoir dans un tel temps est un de ces hommages consolans que l’autorité du bien arrache de loin en loin à la corruption humaine. Si L’Hôpital eût été soutenu par une volonté un peu énergique dans le tiers-état, s’il avait pu appeler à sa défense, dans les fréquentes convocations d’états-généraux, la majorité au moins d’un des trois ordres, il aurait pu triompher dans sa lutte obstinée pour la tolérance. Il succomba, l’âme navrée et non ébranlée. Il mourut à la peine, de douleur encore plus que de fatigue, et le massacre de la Saint-Barthélémy doit compter en lui une victime de plus. Le tiers-état, qui l’avait inspiré, ne l’avait pas défendu. Le rôle actif du tiers, dans ces agitations, fut aussi incertain et aussi pauvre que sa première pensée avait été nette et élevée. Subissant à son tour l’influence de passions qu’il ne partageait pas, prenant la responsabilité de crimes qu’il n’avait pas conçus, complice involontaire, mais complaisant des massacres de Paris, puis du meurtre de Guise, puis de la rébellion de la ligue et de l’entrée des étrangers dans la capitale, jouet de toutes les intrigues et instrument de toutes les ambitions, le tiers-état perdit là en considération ce qu’il avait gagné pendant la paix en influence et en force. A la fin de la ligue, le bourgeois de Paris, avec sa versatilité quotidienne, ses terreurs successives, ses désirs contradictoires, était devenu un vrai personnage de comédie. Les naïves confidences de Pierre de l’Étoile nous font pénétrer au vif dans cet état de trouble d’un esprit sage, mais faible, désorienté par les révolutions et comme étourdi du bruit du canon. On le voit, fanatique dans la rue, humble les jours de procession, se raillant des prêtres et quelquefois de la religion à portes closes, gémissant du désordre et le tolérant, y applaudissant même au besoin. dans la mesure de la nécessité et de la prudence, prompt également à s’abattre et à se distraire, se consolant et croyant même se laver de ses faiblesses par quelque plaisanterie discrète sur les maîtres du jour, ménageant beaucoup M. de Mayenne, mais prêtant l’oreille de loin aux progrès du libérateur qui s’approche, et que M. Thierry, par une expression éloquente, appelle le L’Hôpital armé.

Il arriva en effet, et en armes, imposant par l’édit royal de Nantes cette tolérance mutuelle des cultes que les premières assemblées avaient exigée presque comme un droit naturel, faisant encore cette fois de la liberté une faveur et de la justice un bienfait. Encore une fois, du sein des agitations civiles, l’autorité royale sortit plus populaire, mais aussi plus arbitraire et plus absolue que jamais. Ces mots étonnent quand on parle de Henri IV. Personne en effet, que je sache, ne s’est jamais imaginé de se demander si le gouvernement de Henri IV, pendant ses glorieuses, mais trop courtes années, fut libéral ou despotique. Il fut aimé, il fut respecté, il fut obéi, il fut béni; voilà tout ce qu’on en sait et tout ce qu’on en pense. La vérité est qu’il n’y eut jamais peut-être de pouvoir plus étendu que celui dont Henri IV jouit de 1594 à 1610, entre la ligue et Ravaillac; mais s’il n’y eut jamais d’autorité moins limitée, il n’y en a peut-être jamais eu non plus dont te poids ait été moins senti par ceux qui le supportaient. Jamais joug ne fut à la fois et plus fort et plus léger, jamais rênes moins tendues ne continrent et ne guidèrent mieux l’élan d’un char. Toutes les classes de la société, presque également obéissantes, se croyaient presque également favorisées et maîtresses. C’est que Henri IV, avec son caractère souple et ses facultés variées, les représentait, les résumait toutes en sa personne. L’originalité du caractère de Henri IV, qu’on peut envisager par tant de points de vue, et dont on faisait dernièrement une analyse si éloquente, réside peut-être au fond dans cette union de qualités diverses empruntées aux différentes aventures de sa vie, à l’éducation agitée de sa jeunesse. Il avait le sang, la figure et l’épée d’un gentilhomme, avec l’application d’esprit et la modération d’âme d’un membre du tiers. Fils de roi, il avait le don naturel du commandement, et une autorité native brillait dans son regard. Enfant de ses œuvres, il avait l’âpreté patiente du parvenu. Il aimait presque également la gloire et la paix, l’éclat et l’économie, le hasard des batailles et les calculs raisonnes d’une administration prudente. Il savait risquer sa personne et ménager les deniers de son peuple. N’affectant ni la trivialité comme Louis XI, ni une chevalerie de parade comme François Ier, son langage savait passer sans art de l’élégance des cours et de la franchise des camps à la gravité judiciaire et politique, le tout emporté et comme fondu dans la vivacité entraînante d’un fils du Midi.

Réunissant ainsi en lui-même les mérites divers des deux grandes classes de la société, satisfaisant leur imagination comme leurs intérêts, présentant à chacune d’elles l’image d’un roi idéal, Henri IV fut aisément leur idole et se maintint leur maître sans effort. Il aurait pu être aussi leur conciliateur, et, s’il eût présidé plus longtemps à leur destinée commune, il lui eût peut-être été donné de terminer à temps leur long duel. C’était, nous le croyons, sinon le plan, au moins l’instinct de sa politique. Tout l’indique, jusqu’au choix même de ses confidens habituels et de ses amis. Le ministre dont le nom est demeuré éternellement lié à celui d’Henri IV, le duc de Sully, présente en effet dans d’autres proportions, et, si on osait ainsi parler, à d’autres doses, le même mélange de qualités bourgeoises et nobiliaires que son roi. Chez lui, pour la postérité, le magistrat a définitivement effacé le gentilhomme ; le surintendant des finances a éclipsé le guerrier; l’homme de cabinet, le commis patient et laborieux, a fait oublier le brillant Rosny, le preneur de villes, dont l’ardeur au combat dut être plus d’une fois tempérée par son maître. Cependant Sully lui-même n’oublia jamais cette qualité de grand seigneur, dont il conservait les instincts sans en partager les préjugés. Aussi la politique poursuivie par ce grand roi et ce ministre digne de lui porte-t-elle les traces du double caractère qui leur était commun. Non moins favorable assurément que celle des souverains précédens au développement du tiers-état, non moins pressée d’établir au-dessus de la diversité des rangs sociaux la régularité d’une administration uniforme et équitable, elle a pourtant conservé des habitudes et des tendances aristocratiques. Elle tend à l’union de toutes les classes plus qu’à l’abaissement des plus élevées; elle voudrait faire cesser l’espèce de divorce que l’usage avait introduit et maintenu entre la noblesse satisfaite de privilèges honorifiques et du brillant métier de la guerre — et le tiers-état, qui accaparait presque à lui seul les fonctions publiques. « Je ne nierai point, dit Sully dans une lettre citée par M. Thierry, que je n’aie souvent exhorté les princes, ducs, pairs et officiers de la couronne et autres seigneurs d’illustre extraction, en qui j’ai reconnu avoir bon esprit, de quitter les cajoleries, fainéantises et baguenauderies de cours, de s’appliquer aux choses vertueuses, et, par des occupations sérieuses et intelligence d’affaires, se rendre dignes de leur naissance et capables d’être par vous honorablement employés, et que, pour faciliter ce dessein, je ne convie ceux de ces qualités qui ont des brevets de se rendre plus assidus aux conseils que nous tenons pour l’état et les finances, les assurant qu’ils y seraient les mieux venus. »

Nous croyons trouver dans ces lignes le caractère distinctif de la politique de Henri IV et le secret de la popularité universelle que son souvenir a conservée bien longtemps après sa mort. Henri IV cherchait à réunir les deux ordres de la noblesse et du tiers-état pour les faire concourir à l’œuvre commune du bien public, tandis que les rois de France ses prédécesseurs et ses successeurs cédèrent trop souvent à la tentation d’entretenir leurs sourdes luttes pour s’élever au-dessus de leurs rivalités et de leurs faiblesses. Les rois de France d’ordinaire trouvaient commode de maintenir entre les deux ordres un fossé à peu près infranchissable, en leur confiant des fonctions différentes inégalement éclatantes et inégalement utiles. Il leur convenait assez que l’un eût les armes et l’autre la robe pour apanage, et qu’on vît habituellement à leurs côtés des maréchaux de qualité et des ministres de bas étage; ils aimaient à faire de la noblesse une armure brillante, et du tiers-état un instrument souple. La fin dernière de cette politique, qu’on a beaucoup admirée, et dont plusieurs écrivains même révolutionnaires ne font pas difficulté de leur faire honneur, a été de partager la nation entre des gens de guerre et des commis, entre une aristocratie sans consistance et une bourgeoisie sans indépendance, entre des courtisans frivoles et des ministres serviles, et de faire planer une monarchie sans contrôle sur une société sans institutions. Il était possible, suivant nous, de se proposer un meilleur but. Le grand cœur du chef de la maison de Bourbon avait, ce semble, conçu pour la monarchie et pour la France une plus honnête, une plus généreuse, une plus habile ambition. Si Sully avait réussi à rattacher la noblesse de France aux emplois civils et politiques, si sur ce terrain commun des conseils du roi ou des cours souveraines les anciens seigneurs féodaux, à moitié dépouillés déjà de leurs privilèges, se fussent habitués à rencontrer familièrement l’élite du tiers-état devenue dépositaire d’une partie de la puissance royale, — si la couronne des ducs et pairs s’était accoutumée à se trouver de niveau avec le bonnet carré des conseillers-maîtres et des premiers présidens, — de ce mélange de deux races, de deux natures de qualités et de traditions différentes, on aurait pu voir sortir un caractère national original et complet : de deux ordres perpétuellement ennemis, on aurait pu faire une seule France. Par malheur, le secret d’une politique si généreuse, qui était chez le premier Bourbon un sentiment plus qu’un calcul, et résidait dans son âme plus que dans son esprit, descendit avec lui dans la tombe. Le poignard de Ravaillac trancha, avec cette vie précieuse, le cours à peine commencé des plus belles destinées de la France. Après cette trêve de Dieu, l’histoire intérieure de notre pays reprend son aspect accoutumé et recommence la série de ses épreuves alternatives : nouveaux combats entre les deux ordres, nouveaux efforts du tiers-état pour conquérir une influence régulière et une indépendance personnelle, et, à la suite d’une nouvelle démonstration d’impuissance, dernière et suprême intervention du pouvoir royal, qui cette fois marche à son but, la hache et les faisceaux levés, avec l’impitoyable énergie d’un conquérant, ou s’étale dans sa victoire avec la majesté d’un triomphateur, suivant qu’il est revêtu de la robe rouge de Richelieu ou du manteau royal de Louis XIV.

Le tiers-état se présente dans cette dernière crise sous une forme toute nouvelle, et qui empêche au premier aspect de le reconnaître. Il a des allures et des prétentions aristocratiques. Entre le tiers-état et la noblesse s’était formé, par le cours du temps, par le hasard des lois et le progrès des mœurs, un intermédiaire naturel, tenant de l’un par son extraction et de l’autre par son caractère, issu de la bourgeoisie et jouissant d’une puissance aristocratique et héréditaire. Nous avons nommé les parlemens. Les parlemens étaient la plus haute expression, le point culminant du développement acquis par le tiers-état pendant tant de siècles de patience et de travail. A force de richesses et de savoir, les officiers de justice en France avaient presque comblé l’abîme qui séparait les divers ordres et escaladé les rangs escarpés où siégeait l’aristocratie. La vénalité des charges, sans rien ôter au rare mérite des magistrats, se trouvait avoir donné à tous les offices de judicature la condition et presque la vertu des propriétés patrimoniales. Possesseurs de fonctions qu’ils avaient payées à deniers comptans, les magistrats du parlement les léguaient, les substituaient à leur fils, et fondaient ainsi des familles dont le nom partout répété et la clientèle chaque jour étendue balançaient l’autorité pâlissante des maisons aristocratiques. Une charge devenait un fief qui comptait pour vassaux une innombrable quantité d’avocats, de justiciables et de gens de loi. Le métier de la justice, devenu héréditaire comme celui des armes, recrutait une jeunesse ardente, forte du sentiment de son rang, et qui, bien qu’elle ne portât pas l’épée au côté, pouvait disputer le pavé aux cadets de famille des régimens de mousquetaires et de gendarmes.

La puissance donne nécessairement le goût et l’instinct de l’indépendance. Les parlemens furent, dans la première moitié du XVIIe siècle, ce qu’avaient été dans les âges précédens les communes et les états-généraux, les organes indistincts et souvent imprudens de ces confuses aspirations de liberté qui circulaient dans les rangs du tiers-état. Leurs attributions ou pour mieux dire (car on ne saurait se servir de ce mot) leurs prétentions politiques furent toujours mal définies. Dépositaires d’une force dont ils ne mesuraient pas bien la portée, ils avaient le sentiment d’être tenus à remplir un devoir dont ils ne connaissaient pas mieux les limites. Avaient-ils, n’avaient-ils pas le droit d’apposer ou de refuser leur assentiment aux édits de finance et de protéger ainsi les fortunes privées contre les exigences capricieuses d’un fisc toujours rapace, toujours prodigue et toujours ruiné ? Comme sanction de ce droit extrême, leur était-il permis de suspendre le cours de la justice ordinaire, d’arrêter ainsi la marche de la société entière, et de trouver dans ce remède héroïque la force qu’une assemblée politique peut puiser dans le refus du budget ? Ils n’auraient pas répondu eux-mêmes bien nettement à ces questions, et quand des théoriciens un peu factieux, comme le cardinal de Retz, essayaient de donner à la puissance des corps intermédiaires une forme systématique, ils étaient les premiers à s’en effrayer. Ils savaient seulement que le pauvre peuple était pressuré d’impôts, que les finances publiques étaient mal gérées, dissipées en grosses pensions pour les courtisans, exploitées avec improbité et rigueur par les traitans, que Concini ou Mazarin étaient étrangers, et que la puissance royale, quelle que fût sa majesté, devait procéder avec régularité et mansuétude, comme la puissance divine, dont elle était l’image. Ils savaient aussi qu’ils étaient eux-mêmes des hommes graves, considérés, intègres, en qui l’opinion des peuples prenait confiance. Puis ils avaient beaucoup lu l’histoire romaine, et pensaient parfois, en se mirant avec une secrète complaisance, que leurs robes rouges ressemblaient à la toge des pères conscrits, et que leurs sièges fleurdelisés figuraient assez honnêtement des chaises curules.

C’est de cette combinaison singulière de prétentions et de scrupules d’ambition et de conscience que sortirent les premiers actes de la fronde. Le hasard d’une journée et l’impopularité d’un favori investirent tout d’un coup le parlement de Paris d’une véritable et presque régulière puissance politique. La déclaration des chambres assemblées dans la salle de Saint-Louis, confirmée un instant par la royauté, fondait un vrai système libéral dont le parlement était le seul dépositaire. On lui confiait le vote réel des contributions et la garantie plus efficace encore de la liberté des citoyens. Ce fut, si l’on ose ainsi parler, la dernière aventure libérale du tiers-état et de l’histoire ancienne de France. Le parlement, malgré sa gravité, son expérience et ses études, ne s’en tira pas beaucoup mieux que ses devanciers du XIIIe et du XIVe siècle. Pour faire prendre racine à des institutions si étrangement greffées sur un sol judiciaire qui n’était pas destiné à les porter naturellement, pour transformer en droits nationaux les avantages momentanés d’un jour de bataille, il eût fallu déployer ce mélange de souplesse et d’audace qui forme le véritable esprit politique. Le parlement, au contraire, était raide et timide. Il eût fallu ménager les formes avec une royauté antique, respectée et bienfaisante, et ne tenir qu’au fond des droits sérieux et des prérogatives importantes. Le parlement au contraire, incertain du fond, n’était à son aise que dans les ornières des formes judiciaires, dans lesquelles il était accoutumé à marcher d’une allure lente et compassée. N’étant pas bien sûr d’exercer à titre légitime le pouvoir politique que les événemens lui avaient décerné, il ne se croyait en sûreté de conscience que quand il lui avait donné, dans le libellé d’un arrêt, l’autorité de la chose jugée. Pour être assuré qu’il n’usurpait pas, il fallait qu’il s’envoyât lui-même, par arrêt de justice, en possession de ses nouvelles prérogatives. Il eût fallu savoir intimider sans braver, et contenir sans offenser cette noble mère de Louis XIV, plus hautaine au fond qu’ambitieuse, et tenant plus encore à être honorée qu’obéie. Mais quelque fiers et souvent impérieux que les magistrats parussent sous la robe et le bonnet, rentrés dans leur intérieur domestique, au sein d’habitudes graves autant que modestes, auprès de ces épouses dignes et vertueuses qui n’assistaient que de loin aux splendeurs des cours, ils ne pouvaient tout à fait oublier que leurs pères n’étaient quelque chose que pour avoir été des gens du roi. Ils professaient un respect reconnaissant et souvent un peu humble pour cette couronne dont ils tenaient la solidité et l’éclat tempéré de leur existence. Quand ils avaient lu en pompe à Anne d’Autriche quelque arrêt qui la blessait au vif dans ses affections comme dans son orgueil, un sourire de l’enfant royal ou une grâce féminine faisait naître dans leur cœur de secrets remords. Ajoutez à de tels sentimens, à de tels scrupules, l’ennui que leur causaient les seuls alliés armés dont ils pussent se servir, — une noblesse frivole et une populace turbulente ; c’en fut assez pour les dégoûter eux-mêmes promptement de leur rôle, et malgré la sérénité impassible que Matthieu Molé opposait aux insultes de la foule et aux impertinences des princes, après deux ou trois ans, — quand la fronde eut pris les allures d’une tragi-comédie burlesque, — le parlement sentit qu’il y faisait le rôle ridicule d’un homme grave engagé dans une partie de plaisirs de jeunes gens, et qui la voit, le vin et l’ivresse aidant, dégénérer en orgie. Quand le guet royal enfonça la porte pour arrêter les convives, il s’empressa de sortir le premier de la salle du banquet.

Ce fut le dernier soupir, le dernier tressaillement de liberté qui ait soulevé la poitrine du vieux corps de l’ancienne France. Louis XIV usa de sa victoire exactement comme ses devanciers. En ôtant toute liberté au tiers-état, il lui laissa toute influence. Après avoir écrasé dans le parlement la dernière représentation libérale et collective de la bourgeoisie, il combla en particulier tous les gens du tiers de faveurs, les chamarra de cordons, les déguisa sous des titres de noblesse, en remplit non-seulement ses ministères, mais sa cour et parfois ses armées. Il y eut avec lui non-seulement des bourgeois secrétaires d’état, ce qui était de tradition, mais des bourgeois courtisans et généraux. Il y eut pour la première fois dans l’histoire de France, bien qu’en petit nombre, des soldats de fortune; le tiers-état eut entrée dans ce sanctuaire des camps, qui jusque-là était fermé. Il peut sembler paradoxal de dire que le règne de Louis XIV fit faire à l’ancienne France son dernier progrès démocratique. Il ne faut pourtant pas que la fleur d’élégance qui brille au front de ce grand siècle fasse illusion aux regards. Il suffit de prêter l’oreille aux lamentations secrètes de tous les grands seigneurs de ce temps pour savoir à quoi s’en tenir sur l’apparat aristocratique du règne de Louis XIV. Sous un vernis nobiliaire aussi léger qu’il était brillant, la France fut dès lors ce qu’elle n’a cessé d’être depuis, une nation bourgeoise, où la prépondérance appartint non point à l’éclat héréditaire des familles, mais au mérite laborieux élevé par l’industrie personnelle. Seulement ce mérite n’était rien s’il n’était distingué et couronné par la grâce du roi. Colbert, ce ministre de génie, qui changea la face de la France, nous représente l’extrême de cette puissance sans limites, acquise au prix d’une obéissance sans réserve, et à qui on pourrait appliquer cette fois bien justement l’expression fameuse de Tacite : Serviliter pro dominatione. Ce fils du tiers disposa des intérêts de tout un royaume à la condition de flatter tous les caprices d’un maître. La monarchie française jouit alors complètement du fruit de sa longue politique : elle demeura seule entre une noblesse de parade et une nation de fonctionnaires.

Les premiers momens de cette victoire furent d’une incomparable magnificence. On eût dit que la royauté et le tiers-état avaient enfin trouvé leur point d’équilibre, et ils se livrèrent l’un et l’autre à un développement sans égal de génie et d’éclat. Cette alliance de la royauté et de la bourgeoisie présenta au monde étonné le spectacle du plus grand souverain servi par les plus grands ministres, célébré par les plus grands orateurs, chanté par les plus grands poètes du monde, et la monarchie eut un tel moment de splendeur et de béatitude, qu’elle crut sincèrement avoir trouvé l’éternité sur terre.

Et cependant elle était à la veille même de périr. Elle se mourait, sans le savoir, sur le trône même d’où elle foudroyait le monde et éblouissait les regards. Elle avait réussi au-delà de son vœu et de son attente. Tout l’artifice de cette combinaison séculaire avait été de donner au gouvernement l’unité de la volonté d’un seul homme. La conséquence fut que son épanouissement n’eut aussi que la durée d’une vie humaine. S’il faut regarder en effet (et cela ne paraît pas douteux) le règne de Louis XIV comme le couronnement de toute la politique royale de France, comme le moment de plénitude de l’organisation monarchique, jamais, il faut l’avouer, ne s’est mieux vérifié ce sévère axiome du poète moraliste :

... Tout établissement
Vient tard et dure peu.

L’omnipotence royale en France, si longue à élaborer, n’a pas même joui de cette courte mesure de vie assignée par l’impitoyable condition des choses humaines. Le même homme, dans une longueur moyenne d’existence, y mit le sceau et en découvrit le terme. Louis XIV vécut plus longtemps, non-seulement que sa gloire, mais que l’intégrité et la force de son système monarchique. Il avait pris la royauté encore en tutelle, il la laissa en pleine, en rapide, en irrémédiable décadence. Son règne touche d’un côté à la féodalité, dont il effaça les dernières traces, et à la révolution, dont il ressentit les premières approches. Entre ces deux ennemis de son pouvoir, la royauté de Louis XIV ne respira en paix qu’à peine trente années. Il n’y a rien de si saisissant dans l’histoire que l’éclat de ce grand règne, excepté le spectacle affligeant de l’état où il laissa la France : Quand les obsèques de Louis XIV traversaient Paris au milieu des insultes de la foule, le gouvernement qu’il laissait derrière lui n’était guère moins décrépit que son cadavre. Le XVIIIe siècle ne fit qu’en mener les funérailles au milieu d’un mépris croissant. Rome au moins a mis cinq cents ans à mourir; sa grandeur, si laborieuse à construire, n’a guère été moins dure et moins résistante à détruire. Il n’y a pas fallu moins que les siècles et les barbares. La monarchie française a travaillé huit cents ans pour s’admirer elle-même quelques jours et se précipiter tête baissée dans l’abîme d’une révolution dont aujourd’hui même le fond ne semble pas tout à fait atteint.

Arrêtons ici, pour un instant, cette course rapide avec les âges. Arrivé à ce point, le terrain devient très glissant, et d’ailleurs l’haleine commence à nous manquer. En terminant ce résumé, nous devons l’avouer, l’âme reste sous une impression pénible d’incertitude et de tristesse. Dépouillé de ses grâces et de ses ornemens extérieurs, de l’éclat des lettres et des armes, ce squelette de l’histoire civile de France est assez douloureux à contempler. Des agitations constantes et presque toujours stériles, des aspirations de liberté toujours renaissantes et toujours trompées, un progrès continu d’égalité et de despotisme s’avançant côte à côte pour tomber ensemble dans un bas-fond d’anarchie, tel est le sombre canevas sur lequel ont été brodées tant de fleurs brillantes de gloire et de génie. En parcourant à vol d’oiseau, avec M. Thierry, cette longue série de faits, on aurait de la peine à dire sur quel point, sur quel clocher, sur quel château ou quelle chaumière on aimerait à se poser. Excepté les jours de grande bataille, on ne sait trop à quelle époque de l’histoire de France on aurait voulu vivre. A moins d’être roi, on ne voit pas non plus quel personnage on aurait voulu y faire. Noble, il faudrait terriblement aimer les grands coups d’épée pour se contenter d’un rôle presque toujours assez frivole, plus mutin que factieux, et en définitive toujours sacrifié. Bourgeois ou paysan, il y a eu plus de profit que de gloire et plus de prudence que de fierté à toujours transformer en grâces royales des droits péniblement achetés, et à préférer toujours une dépendance prospère et paisible à une périlleuse indépendance. La royauté seule a, dans cette immense période, un rôle digne, une politique soutenue, un véritable sentiment de soi-même, de ses devoirs comme de ses droits; mais elle est pourtant toujours en travail plus qu’en jouissance, et elle périt ensevelie dans son triomphe. On aimerait la voir posée quelque part dans une action bienfaisante et tranquille, moins astucieuse que Louis XI, moins violente que Richelieu, moins fastueuse que Louis XIV.

Quittant même ce point de vue de fantaisie dramatique pour essayer de former un jugement politique sérieux, on éprouve le même embarras. Quelle est véritablement, se demande-t-on, la forme de gouvernement intérieur qui convient à cette nation mobile ? En fait de gouvernement, que veut-elle et que peut-elle ? Quelles sont ses capacités et ses convenances ? qu’est-ce que son histoire lui conseille et lui lègue ? Où est son expérience et sa tradition ? Est-ce vers la liberté politique qu’elle aspire ? Alors pourquoi l’avoir possédée si souvent pour la laisser échapper si facilement ? — Est-ce au joug d’un maître qu’elle veut prêter ses épaules ? Alors pourquoi ces subites et impétueuses explosions d’indépendance qui reparaissent de siècle en siècle ? Pourquoi ce déclin si prompt et cette chute si profonde du pouvoir absolu le lendemain même du jour où, débarrassé de toute entrave et vainqueur de tous ses ennemis, il était déposé tout entier entre les mains d’une famille adorée, et n’avait qu’à gouverner en paix une nation soumise ? — Si la nation française est faite pour être libre, pourquoi s’est-elle si longtemps prêtée de bonne grâce au pouvoir absolu ? Si elle est née pour obéir, pourquoi l’a-t-elle si solennellement et si brusquement renversé ?

Il est, nous le savons, d’heureux esprits que ces perplexités ne traversent pas. Nous avons lu naguère, et même en fort bon lieu, des théories d’histoire de France très conséquentes et très bien liées, et dans lesquelles tout semble se tenir à merveille. Suivant ces faiseurs de systèmes, les deux principes qui ont toujours présidé au développement de la France suffisent aussi à tous ses vœux : l’égalité et l’autorité. La plus grande mesure d’égalité possible sous la garde de la plus grande somme d’autorité imaginable, voilà le gouvernement idéal de la France. C’est là ce que le tiers-état et la couronne ont cherché de concert à travers nos longues agitations. Supprimer les rangs supérieurs qui dominaient la bourgeoisie, et du même coup les autorités intermédiaires qui gênaient la royauté, arriver par là à une égalité complète et à un pouvoir illimité, — c’est la tendance finale et providentielle de l’histoire de France. Une démocratie royale, comme on l’a dit; — en d’autres termes, un maître et point de supérieurs, des sujets égaux et point de citoyens, point de privilèges, mais point de droits, — telle est la constitution sociale qui nous convient. On appelle cela le gouvernement historique de la France et la glorification du principe d’autorité; on le recommande en tenues coulans et par des raisonnemens anodins à l’imitation des législateurs de notre âge et à l’amour des générations futures.

Nous ne nions pas les douloureuses confirmations qu’un tel système peut trouver dans les précédens de notre histoire. Nous avons montré nous-même comment entre les étourderies de la noblesse, les défaillances du tiers-état et l’habileté de la couronne, presque toutes nos commotions politiques se sont terminées par le progrès simultané de l’égalité et de l’autorité; mais il est pourtant impossible de séparer ce mouvement de sa fin, — et cette fin, ce fut la catastrophe de la révolution française. S’il est vrai que la combinaison de l’égalité et du despotisme soit le gouvernement naturel de la France, comment se fait-il que l’ancienne monarchie ait péri au moment même où elle se rapprochait le plus de cet idéal ? S’il est vrai que la nation française ne demande que deux choses, un joug et un niveau, et que tout Français consente aisément à obéir, pourvu qu’il n’ait personne à respecter, d’où vient que c’est à partir du jour où ce double désir a été à peu près pleinement satisfait que s’est ouverte pour la royauté une ère de décadence que rien n’a pu conjurer, et pour la nation une série d’agitations que soixante ans n’ont pu terminer ? Ne serait-ce pas que le gouvernement fondé sur l’égalité dans l’obéissance, résultat des fautes successives du tiers-état, flattant toutes ses faiblesses, ne satisfaisait pourtant aucune de ses aspirations généreuses, et laissait par conséquent la nation dans un secret mécontentement d’elle-même ? Ne serait-ce pas surtout que cette forme de gouvernement renferme des conditions qui rendent toute stabilité impossible, et qui font de la démocratie royale la moins solide comme la moins noble de toutes les institutions politiques ?

Il ne faut pas aller chercher bien loin en effet les causes de la catastrophe effroyable qui a englouti la monarchie française si tôt après son triomphe : elles ressortent tout naturellement de la constitution même que, profitant des fautes de ses adversaires, elle avait réussi à se donner. Il faut les faire comprendre sans détour et sans craindre d’offenser la mémoire d’une grande institution qui ne s’est perdue que par les excès de la puissance qu’elle devait à sa gloire et à ses bienfaits. Ayant autour d’elle abaissé toutes les têtes et asservi tous les cœurs, la royauté demeura seule pour supporter tout le poids de la destinée, et elle éprouva bientôt ce que lui avait prédit le cardinal de Retz : c’est qu’il n’y a que Dieu dans le monde qui soit de force à supporter la solitude.

La faiblesse de cette situation isolée, son danger certain, se conçoivent sans peine. En allant chercher habituellement ses ministres dans les rangs du tiers, la royauté faisait un acte de libéralité intelligente et populaire ; mais cette règle de conduite, quelque louable qu’elle pût être, n’était pourtant pas sans péril. Elle répandait dans toute la nation un sentiment général d’ambition, elle familiarisait tous les Français avec l’idée qu’on pouvait monter des plus humbles rangs aux emplois les plus élevés, et toutes les imaginations s’accoutumaient ainsi à franchir d’un bond tous les degrés de l’échelle politique. La royauté, ne pouvant pas multiplier à l’infini ses favoris, après avoir excité tant de désirs ambitieux, était alors impuissante à les satisfaire, et hors d’elle il n’y avait rien pour personne, nul aliment ni d’activité ni d’esprit, nulle puissance à exercer, nul renom à acquérir. Ceux qu’elle ne distinguait pas se sentaient refoulés sans espoir dans l’obscurité et dans l’inaction. Par degrés, toute la nation française se trouva ainsi partagée comme en trois nouveaux ordres, des employés, des solliciteurs et des critiques. Les premiers étaient humbles, les seconds mécontens, les troisièmes désœuvrés. Les deux derniers, de beaucoup les plus nombreux, ne tardèrent pas à faire contre les institutions existantes une coalition redoutable. Du dépit et de l’oisiveté réunis naquit un esprit frondeur et vague, railleur et abstrait, qui corrompit les plus généreuses tendances du XVIIIe siècle. Toute la partie de la nation qui n’était pas au service du roi, n’ayant aucune part à la responsabilité du pouvoir et n’ayant rien à faire qu’à disserter, se désennuya dans un mélange d’opposition taquine et de spéculations chimériques. Sur ce sol nivelé où on n’avait laissé subsister les souches d’aucune vieille institution ni aristocratique ni populaire, une philosophie politique creuse et fausse germa et grandit, comme ces végétations parasites qui étendent leurs bras épineux sut les terrains défrichés. Faute d’institutions et d’occupations régulières, ce fut sous l’étendard d’une abstraction philosophique que vinrent se ranger tous les bons et tous les mauvais sentimens du pays, les prétentions de vanité personnelle comme les désirs de réforme, l’amour de soi-même et l’amour du bien public, la soif de commander et le goût honorable de vivre libre.

La royauté fut de bonne heure seule en butte aux attaques de toutes ces passions combinées. Demeurée seule puissante, elle parut seule responsable. Source de toutes les grâces, Elle devint le point de mire de toutes les attaques; elle fut seule aussi pour se défendre. Dès le lendemain du jour où la lutte fut engagée, l’appareil qui l’environnait disparut comme une décoration de théâtre, et elle resta à découvert devant l’opinion. Elle jeta vainement autour d’elle des regards supplians pour appeler ses anciens sujets à son aide. Épars, isolés, sans habitude ni de se concerter, ni de s’exposer, ni d’agir, les bons serviteurs eux-mêmes s’attendrirent sur son sort sans se remuer. Accoutumés à la respecter et à lui obéir, ils ne la comprirent plus quand elle leur demanda de la défendre. Ils ne connaissaient que sa voix de commandement : ils méconnurent son cri d’alarme. Elle succomba devant l’explosion de toutes les vanités qu’elle avait longtemps fomentées et qu’elle ne pouvait plus apaiser, devant le réveil de tous les sentimens d’indépendance qu’elle avait refoulés dans les cœurs, sans trouver aucun appui chez des serviteurs avilis, en qui elle avait brisé de ses mains tout esprit et tout courage de résistance.

Qu’il y eût eu en France, à ce moment fatal, une institution quelconque, vivante et solide, en dehors de la royauté; — qu’à l’une et à l’autre des époques de son développement, le tiers-état, au lieu d’essayer, d’abuser et de se lasser de tout, eût fondé pour lui-même une véritable représentation libérale, nous osons affirmer qu’on n’aurait jamais vu ce spectacle, sans pareil dans le monde, de l’éboulement simultané d’une société tout entière. Une institution de liberté quelconque, — des communes, des états-généraux périodiques, des parlemens réguliers, — si elle fût entrée de bonne heure dans les mœurs du pays, aurait à la fois servi d’organe aux désirs légitimes de la nation et de rempart à la monarchie en péril. Une institution de liberté ancienne et régulière aurait ouvert aux citoyens une autre voie que la faveur royale pour monter à la renommée, et le monarque, soulagé d’une partie de son fardeau, n’aurait plus compté autant d’ennemis qu’il y avait de prétentions trompées et de mérites inconnus. Une institution de liberté ancienne et régulière, contenant l’esprit d’opposition dans des limites fixées, l’eût empêché de s’égarer dans les champs sans bornes de la politique spéculative. Avec des droits communaux ou nationaux à exercer ou à défendre, on n’eût jamais songé aux droits de l’homme : ce fut le néant des institutions qui engendra le vague des idées. Plus tard, une institution de liberté fût devenue pour la royauté menacée un asile et un appui. Des communes franches, habituées à se gouverner elles-mêmes et à se défendre quelquefois derrière leurs murailles contre les ordres de la capitale, auraient offert à nos rois fugitifs un refuge contre la tyrannie des rues de Paris. Des populations qui auraient appris quelque part à ne pas obéir n’auraient pas passé de main en main, sans murmurer, comme un troupeau : elles n’eussent point adoré, comme un firman sacré, tous les décrets tachés de sang et de boue qui portaient le timbre d’un hôtel-de-ville, et leurs suffrages ne fussent pas devenus, comme ils l’ont toujours été, la chambre d’enregistrement de tous les coups de main heureux et de toutes les révolutions accomplies.

C’est ainsi que la royauté a chèrement payé la toute-puissance; mais elle n’a pas été seule punie. Le tiers-état (ou pour mieux dire la nation tout entière, car il y a longtemps que ces deux mots ne font plus qu’un) porta aussi et porte encore aujourd’hui la peine de ses faiblesses répétées. A toutes les époques, la liberté a été vendue par lui pour avoir le repos, et le repos lui-même a fini par lui échapper sans retour. Pour fonder une véritable institution de liberté, il eût fallu, dans tous les temps, user de quelque patience, supporter quelques maux, courir quelques périls. A chaque épreuve, il s’est trouvé des impatiens pour tout compromettre et des pusillanimes pour tout abandonner, et puis les uns et les autres se sont consolés des libertés perdues par quelque accroissement de bien-être, de richesse et d’honneurs. Enfin un jour est tenu où, la main protectrice du maître ayant cessé de se faire sentir, la nation tout entière s’est trouvée sans habileté pour se conduire, sans courage pour se défendre, et on a vu une société riche, éclairée, laborieuse, une société d’hommes en un mot, livrée, comme une barque sans patron, à tous les caprices des flots, ouverte, comme une maison abandonnée, au premier occupant. Tel a été le résultat parfaitement simple de la démocratie royale. Elle a porté ses fruits naturels, une servitude orageuse et une agitation sans gloire. C’est que Dieu, dans la condition laborieuse qu’il a faite aux hommes comme aux peuples, n’accorde la sécurité qu’au courage et l’ordre durable qu’à la liberté : maxime aussi certaine que profonde, qui est dès à présent la moralité de l’histoire civile de la France, et qui doit être ou la devise de son développement futur ou l’épitaphe de son tombeau !


ALBERT DE BROGLIE.

  1. L’Essai sur l’histoire et la formation du Tiers-État, par M. Augustin Thierry, dont plusieurs parties ont paru dans les livraisons du 15 mai, Ier juin 1846, 1er mars, 1er mai 1850. M. de Carné a consacré à cet ouvrage une éloquente appréciation dans la Revue du 1er août 1853.
  2. Voici la fin des principales communes de France dont M. Thierry a tracé l’histoire : Abolition de la commune de Reims en 1257, de Laon en 1294, de Vézelay dès 1155, etc.
  3. Essai sur la formation et le progrès du tiers-état, p. 29-30.
  4. Ibid., p. 24-29.
  5. Essai, etc., p. 35.
  6. Essai, etc., p. 57.
  7. Voyez l’article de M. de Carné dans la Revue du 1er août 1853.