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Du Drame moderne

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Du Drame moderne
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 2 (p. 949-960).


DU


DRAME MODERNE.[1]




I

Quand je voyageais en Grèce, je m’asseyais dans la solitude, sur les gradins écroulés des théâtres antiques, et là j’imaginais à mon aise les plus belles tragédies du monde, auxquelles assistaient les chênes et les cyprès qui ont grandi dans l’enceinte. Il m’arrive aujourd’hui quelque chose de semblable. Tout mon espoir actuel, en exposant l’idée du drame tel que je le conçois aujourd’hui, est de le voir représenté dans les mêmes conditions, devant cette même conscience invisible, par une troupe de faunes, sortis tout exprès avec leurs masques d’airain des ruines de Messène ou de Corinthe.

Je me suis trouvé en des jours où la conscience humaine m’a paru se troubler. Au milieu de la mêlée universelle, je cherche à me bâtir une forteresse morale pour m’y abriter quelque temps. Dans un isolement presque complet, je pense à la foule, dont j’entends encore le murmure. C’est ainsi que ma pensée se tourne vers la forme populaire du drame, sans songer où se rencontreront les spectateurs.

Je choisis pour mon héros l’esclave ; c’est le seul que les poètes et les historiens aient oublié. Le personnage sur lequel reposait l’antiquité est aussi celui qu’elle nous a fait le moins connaître ; il portait le monde social sur ses épaules, et le monde l’a méprisé au point de n’avoir rien voulu savoir de lui. C’était la plaie éternelle de la société antique, et comme les hommes ont une répugnance invincible à s’avouer le mal par lequel ils doivent périr, les anciens n’ont jamais tourné sérieusement les yeux de ce côté. Il en est résulté que le point infirme de leur morale a été aussi le point infirme de leur intelligence et de leur art.

Comment ont-ils expliqué les révolutions serviles qui ont mis tant de fois en péril leur existence entière ? A peine s"ils les racontent en quelques lignes furtives. Quand ils sont obligés de donner à ces insurrections une place dans l’histoire, l’humiliation éclate chez eux avec une ingénuité cruelle. C’était trop déjà de constater les révoltes de cette seconde espèce d’hommes. Il ne pouvait entrer dans l’esprit des maîtres de rechercher une cause morale aux incursions d’un troupeau privé, selon eux, de conscience et de raison. Le cœur humain, tel qu’ils le faisaient, n’avait rien à voir ni à démêler, encore moins à acquérir dans l’étude de l’esclave. À force de le dédaigner, ils se sont condamnés à l’ignorer.

Qui me dira pourquoi, dans ces révoltes, tant de brillans débuts aboutissent ions au même dénoûment, la ruine irrémédiable ? Pourquoi ces innombrables armées serviles si vite dissipées en poussière ? Pourquoi ce sang d’esclave répandu par torrens ne féconde-t-il pas, n’échauffe-t-il pas la terre ? Il y a là un secret que je cherche : les anciens ne me le disent pas. L’historien, le poète antique, dès qu’il franchit le seuil du monde servile, prend un cœur d’airain. Il ne voit plus, il n’entend plus. Comment sentirait-il le drame des choses ? Il a commencé par se dépouiller de la pitié. Il ne garde de tous les sentimens que le mépris. Ce n’est pas du sang, mais de l’eau qui coule sous ses yeux. Si encore les anciens s’étaient contentés de ne rien dire de l’esclave ! Mais pour mieux l’achever, ils l’ont tué par le ridicule. Les Latins surtout se sont bornés à s’en faire dans la comédie un jouet monotone, un masque burlesque approprié à toutes les situations. Relégué hors de l’humanité, ils l’ont contraint de rire.

Ainsi après la déchéance, la dérision, et nulle part dans le monde fondé sur la servitude, ni le drame sérieux de l’esclave, ni son histoire. C’est là un des grands vides qu’il appartient aux modernes de combler, s’il est vrai que tout ouvrage inspiré de l’antiquité doit la compléter en quelque chose. Retrouver l’histoire intime de l’esclave, son dialogue avec la société civile, le restituer dans sa misère morale, rendre une voix à ce chaos muet, si cela était donné à quelqu’un, ce ne serait pas seulement imiter l’antiquité, mais la continuer.

Reste à savoir où sont ces archives qu’aucune main n’a consenti à écrire. Où en retrouver un vestige, quand les vainqueurs ont dédaigné de raconter leur victoire ? On a pu reconstruire sur un débris d’ossemens tout un monde antédiluvien. Sur quel débris reconstruirons-nous le monde antique de l’esclave ? Sur nous-mêmes. De la même manière que les grands mouvemens des peuples, les invasions qui ont rempli les quinze premières années de notre siècle ont rendu aux historiens de nos jours le sentiment perdu des nationalités et des races, de même aussi les bouleversemens intérieurs des états auxquels nous avons été mêlés ont révélé sur les révolutions sociales de l’antiquité plus d’un secret qui lui a échappé. Le temps ou la nécessité nous a enseigné des choses que les anciens ont dédaigné de savoir. Dieu merci ! nous portons encore au fond du cœur plus d’un anneau de la vieille chaîne ; avec ce débris, je ne désespère pas de retrouver l’autre bout de chaîne rivé aux pieds des compagnons de Spartacus.

J’appelle révolution servile toute révolution qui se propose un but matériel indépendamment de tout progrès moral, de toute émancipation spirituelle ou religieuse, et je m’explique ainsi le sort commun de ces entreprises qui, répétées à des époques si différentes, semblent pourtant toujours la même, tant elles sont uniformes par le dénoûment. Comme la pensée n’y joue qu’un faible rôle, l’audace, n’y est qu’apparente. Bien qu’elles commencent par effrayer le monde, elles sont encore plus épouvantées d’elles-mêmes ; car elles ont peur des conquêtes de l’esprit, et par-là les plus fières se mettent aussitôt dans l’impossibilité de déplacer une motte de terre. Renfermées dans le cercle d’intérêts matériels, elles participent de l’uniformité des révolutions de la matière. On voit d’immenses forces déployées ; tout leur cède, de grandes conquêtes sont accomplies ; puis, l’âme restant serve malgré l’affranchissement des bras, ces conquêtes s’évanouissent d’elles-mêmes, dès le premier sommeil du corps.

Si toutes les révolutions serviles sont ainsi identiques, il doit y avoir un drame de l’esclave, lequel peut s’appliquer à tous les temps, à toutes les formes de société : reflet de la tragédie éternelle qui a toujours et dans chaque moment de la durée un individu ou un peuple sur la scène.

Il m’a toujours paru que c’était une situation pathétique entre toutes que celle de ce personnage confiné hors de la société civile, dans un exil éternel, et dont les douleurs, le désespoir, les imprécations ne sont comptés pour rien. C’est ce qui m’avait déjà attiré auprès des figures de Prométhée enchaîné et d’Ahasvérus errant. J’ai voulu voir ce qu’il y avait au fond des malédictions amassées dans ces légendes de la Grèce et du christianisme ; j’ai déjà sur ce point contenté mon désir. Aujourd’hui je rencontre le véritable exilé, Spartacus, l’esclave, celui qui est à la fois enchaîné au rocher et errant à travers la terre ; en lui, je retrouve la chute du Titan, la proscription éternelle du maudit, avec un surcroît d’ironie qui manque aux deux premiers pour mettre le comble à leur enfer. D’ailleurs ce n’est pas ici une légende, une vision ; il s’agit d’un être que j’ai moi-même vu de mes yeux et pour lequel je porte témoignage.

En entrant dans l’antiquité, rien ne m’a plus frappé d’abord que ce terrible silence de l’esclave. Il me paraissait que la faute était à moi, si je ne discernais pas sous les fêtes perpétuelles des anciens au moins un soupir étouffé de ce monde souterrain ; mais non : cet enfer est resté muet ; c’est bien à nous de le faire parler. Il y a dans la lyre de l’antiquité des cordes basses, qu’elle n’a jamais voulu toucher. Aujourd’hui le vent qui passe fait vibrer d’elles-mêmes ces cordes oubliées. Écoutez sur votre seuil, et vous les entendrez.

On a décrit souvent les maux extérieurs de l’esclavage. La plaie que la servitude fait à l’âme de l’esclave, le spectacle de cette décomposition interne, cette ruine qui se détruit elle-même, ces chaînes de fer qui finissent par pénétrer jusqu’au cœur et le dénaturer, voilà ce qui n’a jamais été peint, que je le sache du moins.

Voulez-vous avoir le spectacle de la chute dans l’homme, regardez cet esprit qui au plus fort de sa révolte ne songe pas même à s’affranchir ; dans chacune des émancipations extérieures, il trouve un nouveau moyen de se circonscrire et de se lier. Ingénieux à déduire la servitude du milieu même de la liberté, le voilà qui rentre dans la nuit par le chemin qui mène les autres à la lumière. De décombres en décombres, il renverse l’esclavage sans s’apercevoir qu’il le porte en soi et le refait à chaque souffle : un esprit qui, aveuglé par sa ruine, se réveille en sursaut, puis s’enchaîne de sa victoire, se mutile, se poignarde dans le vertige, au moment où il s’imagine triompher, — c’est là, si je ne me trompe, en soi, la tragédie humaine par excellence.

On peut refaire cette tragédie de cent manières, comme tous les grands sujets que n’épuiseront jamais aucune société, aucune littérature ; mais si ce drame était exposé un jour aux yeux des hommes dans un langage digne du sujet, si ce monde d’ilotes était montré à nu au peuple dans son ivresse morale, qui est en même temps sa grandeur ; si cette première idée produisait une action capable de toucher une multitude ; si à cela se joignait une pompe extérieure, qui en fit un spectacle réel, je doute qu’il ne sortît pour le spectateur quelque impression salutaire de cette vue de l’homme, ainsi promené par des retours subits du ver de terre au demi-dieu. Jean-Jacques Rousseau, au moment où il jetait son accusation contre les spectacles, n’a pu s’empêcher d’ajouter : « Il est sûr que des pièces, tirées, comme celles des Grecs, des malheurs passés de la patrie ou des défauts présens du peuple, pourraient offrir aux spectateurs des leçons utiles. »

Je crois que ce serait un nouvel élément dans le drame, que de prendre l’homme là où on ne l’a pas encore cherché, au-dessous de l’humanité, déformé, dénaturé, anéanti intérieurement par l’esclavage, puis, après l’avoir fait renaître, de le réparer par l’héroïsme, de telle sorte qu’ayant commencé par être moins qu’un homme, il finit par être le premier de tous. Il me parait que la nature humaine dans le bien et dans le mal s’agrandirait de tout ce terrain conquis sur le néant. Il y a là tout un ordre de sentimens à rétablir ; l’instrument de la poésie peut s’en accroître de quelques notes.

Vainement, de nos jours, on croit être débarrassé de ces questions quand on dit que le christianisme a fait disparaître l’esclavage. Je veux bien que vos corps soient déliés. Qui me prouve que le véritable esclavage, celui de la pensée, ait disparu ?


II

À de certains momens, il est bon qu’il se produise quelque ouvrage dramatique loin de la scène. L’auteur, n’ayant rien à espérer de la présence du public, ne sera tenté de lui faire aucune concession. Que l’on veuille bien y songer. En appeler au jugement immédiat de la foule, au théâtre, quelle foi cela suppose ! quel respect pour ces inconnus ! quelle confiance dans l’élévation soudaine des esprits et même dans les mœurs de ces hommes ! Je me tais s’ils murmurent ; je me déclare vaincu, je me retire, s’ils hochent la tête. Admirable obéissance ! Elle suppose de la part du public un caractère et un respect de soi-même que je ne trouve plus.

J’ai vu le moment où notre public témoignait d’une avidité presque semblable à celle des spectateurs romains dans l’amphithéâtre. Il permettait difficilement sur la scène à un personnage d’en sortir, sans y laisser l’honneur. Ce n’était pas appétit du sang, mais curiosité et apprentissage de l’agonie morale. Les écrivains ont compris où menait cette pente, le public les a applaudis de lui avoir résisté.

Changeons tant que nous voudrons les conditions extérieures de la scène, l’important sera toujours de savoir s’il reste encore une fonction sérieuse à exercer au théâtre dans nos sociétés. Il est frappant que les hommes sont dominés par les formalités bien plus que par le fond des choses, même dans ce qu’il y a de plus spontané au monde, l’art. On vient seulement de s’apercevoir d’hier que ces questions des vieilles unités, si solennellement débattues, n’étaient que de pures formalités devant lesquelles le poète et le public se sont arrêtés pendant des siècles. Quelle lutte et que de génie n’a-t-il pas fallu de nos jours pour en finir avec cette procédure, et quelle reconnaissance ne méritent pas ceux qui ont gagné la cause ! Pourtant tout n’est pas fini avec le procès, et le terrain si glorieusement conquis, il s’agit de savoir ce qu’il faudrait en faire.

Ici vous m’arrêtez sur le seuil ; vous m’annoncez qu’il est trop tard, que le temps de la tragédie est passé pour jamais. Quoi ! se peut-il ? Le fond tragique a disparu de la vie humaine ! Le combat avec la destinée a fini pour tous ? Avec le moule classique ont disparu les pleurs au fond de l’âme ? Mais non, telle n’est pas votre pensée. Vous voulez dire que l’homme ne se prend plus au sérieux. S’il en est ainsi, ce n’est pas la tragédie qui a cessé d’être, c’est l’homme même.

Après le drame héroïque, on a cru que le drame bourgeois est un progrès dans le sens populaire de l’art, Rien ne s’est montré plus faux. Le peuple, même en haillons, a besoin d’un héros, il ne peut s’en passer ; il consume sa vie à le chercher. Si vous ne pouvez le lui trouver parmi les représentans éternels de la justice, il ira le chercher fût-ce au cirque de Byzance.

Quand j’examine ce que j’éprouve devant une pièce du théâtre antique, ce n’est pas seulement un mélange de surprise, de pitié et de terreur, comme le disent les critiques. D’autres genres de poésie peuvent produire ces effets. Ce que je trouve, ce que je sens au fond du drame héroïque, c’est un sentiment très particulier qui ne m’est inspiré à ce degré par aucun autre art, je veux dire le sentiment de l’héroïsme. Je me sens vivre de la vie plus intense des grands hommes ; je reçois l’impression contagieuse de leur présence immédiate : je suis emporté dans le tourbillon de leurs sphères ; j’habite un instant avec eux la région où se forme la tempête qui frappe du même coup les états, les peuples, les individus. Ces sentimens ne sont-ils plus de mon temps ?

Ébranler l’âme en tout sens n’est pas seulement l’objet de l’art dramatique. Il ne me suffit pas que mon cœur soit entre vos mains ; je veux encore, dans cette émotion, ce trouble, sentir une force virile qui se dégage du fond même de votre œuvre, et qui, en se communiquant à moi, m’élève au-dessus de moi-même. Participer d’une nature supérieure, devenir pour un moment un héros dans la compagnie des héros, c’est la plus grande joie que l’âme humaine soit capable d’éprouver. Voilà en quoi se ressemblent les théâtres d’Eschyle, de Sophocle, de Shakspeare, de Corneille, de Racine. Que me font les différences artificielles qui les séparent ? le principe chez eux est le même. Ils m’arrachent à ma raison vulgaire, ils me prêtent un moment de grandeur morale. Tout est là.

Remuer ce fonds de tristesse héroïque qui survit dans l’homme à toutes choses ; le replacer un instant, par surprise, dans sa grandeur native ; remettre, en passant, ce roi détrôné dans les ruines de son palais, de peur qu’il ne s’accoutume à la déchéance, à la domesticité, au fait accompli, à la tranquillité banale, voilà ce qu’ils ont fait pour nos pères. N’avons-nous plus besoin de héros ?

Ceci explique pourquoi la réduction de la tragédie au roman est impossible. Ce sont des choses de nature tout opposée ; les confondre, c’est les détruire. Que le roman me montre à moi-même tel que je suis, sauf à me décourager et à m’énerver, c’est là son droit, je n’ai rien à prétendre de plus. Je n’attends pas de lui, au milieu des troubles de l’âme, cette force virile qui me transporte au-dessus de moi-même pour me les faire dominer ; mais c’est là ce que j’exige du drame. Je veux qu’il me montre non seulement tel que je suis, mais aussi tel que je puis être, car j’acquiers dans cette vue un redoublement de puissance. Mon être s’accroît de cette possibilité d’existence que je découvre en moi-même. Je veux devenir un héros en vous écoutant.

Ainsi, mettre le spectateur de niveau avec les grandes destinées, lui montrer qu’il est le familier, le compagnon des demi-dieux, qu’il conserve en lui les restes d’une dynastie tombée ; l’intéresser par cette alliance à ne pas déchoir d’une telle parenté ; l’obliger de sentir, par la présence des temps les plus différens, qu’il porte en lui un commencement d’éternité, qu’il n’est pas seulement un bourgeois, un traitant, un solliciteur, mais qu’il fait partie du grand chœur de l’humanité, et que lui-même joue à cette heure, à cet instant, son personnage dans ce chœur, c’est-à-dire le personnage de l’éternelle conscience, le rôle du juge suprême ; en un mot, faire sentir à une âme vulgaire le plaisir d’une grande âme, telle me semble être la source la plus haute de l’émotion tragique. En ce sens, on peut concevoir pour le théâtre une fonction semblable à celle qu’il exerçait dans les démocraties anciennes.

Le public, dans les pièces des modernes, joue silencieusement le personnage que remplissait le chœur chez les Grecs. C’est à former ce personnage muet de la conscience, à tenir ce juge éveillé, que consiste la partie la plus élevée peut-être du poème dramatique.

Il m’importe peu, après cela, que les méchans soient punis ou récompensés sous mes yeux ; je vous en laisse le choix : usez d’eux comme vous voudrez pour mon plus grand divertissement. Qu’ils soient sur le trône ou sur l’échafaud, cela vous regarde et non pas moi. Qu’ils m’écrasent de leur victoire pendant cinq actes, je serai content, si vous m’avez transporté assez haut pour que leur châtiment soit déjà dans mon cœur ; je ne vous marchanderai pas même leur triomphe à la dernière scène ; il me suffit que leur juge survive chez moi au baisser du rideau.

Oserai-je l’avouer ? Dans le drame moderne, malgré tout le génie qui y est dépensé, malgré la liberté de tout dire, de tout montrer, je me sens quelquefois plus captif que dans l’ornière de Corneille ou de Racine ; pourquoi cela ? N’est-ce pas qu’en proportionnant par complaisance vos personnages à ma petitesse, vous m’emprisonnez dans ma propre misère ? Vous me ramenez à moi, et c’est ce moi chétif qui me gêne et m’importune. Que ne m’aidez-vous plutôt à en sortir ? Essayez seulement. Il me semble que là, dans le fond de mon être, il y a un personnage meilleur, plus grand, plus fort, qui m’apparaîtrait à moi-même, si vous aviez moins de complaisance pour ce personnage vulgaire que je suis et que je joue tous les jours. Me voilà comme un marbre brut entre vos mains. Pourquoi en tirez-vous une table d’offrande, un trépied boiteux, une urne de sacrifice ? Il y avait là peut-être la matière d’un demi-dieu, lisez-en donc plus durement avec moi, je vous prie ; je croirai que vous m’en estimez mieux. Me traiteriez-vous par hasard comme un être déchu dont vous n’espérez rien ?

Vous prenez une mesure ordinaire, vous me toisez de haut en bas et vous dites : Voilà ta grandeur. — Je vous crois ; mais que n’avez-vous ajouté une coudée ? j’y aurais atteint peut-être par émulation, car je ne suis pas une nature fixe, immuable ; je suis une nature multiple et changeante. Ma compagnie fait une partie de moi-même : je me rapetisse avec les petits, je grandis avec les grands.

À quoi bon renverser sur la scène l’obstacle des vingt-quatre heures et celui des décorations, si mon âme ne profite pas de ces vastes espaces conquis pour se dilater avec la conscience universelle ? Croyez-vous que je sois un enfant devant lequel vous ne puissiez parler des secrets importans de la famille humaine ? Je vous assure que je suis plus capable qu’il ne semble d’entrer en communication avec les grandes choses, de m’émouvoir aux crises qui ont changé le monde. Ne pensez pas que je ne puisse plus m’accommoder que de sentimens bourgeois. Vous me rempliriez d’envie en songeant à nos pères qui chaque soir visitaient entre deux rangées de fauteuils Oreste ou Agamemnon.

Quoi donc ! les Atrides, Prométhée, le vieil Horace, Rodrigue, ne sont-ils faits vraiment que pour un parterre de rois ? faut-il être prince du sang pour les entendre ? Dans la plus étroite, dans la plus infime carrière, j’ai besoin sept fois le jour de hausser mon cœur au niveau de ces personnages. Les laisserai-je faire entre eux une caste ? A Dieu ne plaise ! Quand je m’élève à eux, je suis leur compagnon de tente : ils me touchent alors d’infiniment plus près que mon voisin de chambre que vous faites monter sur la scène. Dans mon néant, j’ai besoin autant qu’eux de leur grandeur.

Prêtez-moi donc l’enseignement de vos personnages. J’attends dans ma chute un signe d’eux pour me relever ; qu’ils rendent le ton, l’accent à mon âme détendue, c’est pour cela que je viens les visiter. J’attends pour avancer qu’ils me montrent que le chemin des forts n’est pas impraticable. Qu’un seul être, fût-ce même un spectre, me précède dans cette région ; j’y poserai après lui mon pied avec assurance. Marchez devant moi, fantômes de vertu et d’amour, je m’engage à vous suivre !

Qui peut dire jusqu’à quel point cette éducation de l’âme par le théâtre n’a pas contribué à tenir en 89 l’âme de la France dans la région des grandes choses ? Je veux bien que cet élan de l’art tragique ait fini par se perdre sur les nues dans un idéal forcé ; mais ne m’en avez-vous pas trop précipitamment fait descendre ? N’avez-vous pas trop rabattu de mon orgueil originel ? Vous me ramenez aujourd’hui avec une invincible énergie sur la scène, à ma condition, à mon temps, à mon métier, à ma correspondance interrompue. Je me reconnais, hélas ! si bien dans mes défaillances ordinaires, qu’il me semble ne pas être sorti de ma chambre. Vous m’enchaînez par exception à une date de circonstance, à mon jour de naissance, à la fête de mon patron. Ne savez-vous pas que j’ai horreur d’être rivé à un moment de hasard, moi qui convoite l’éternité ! Les voilà rassemblés sur le théâtre, tous les sophismes de mon cœur, et si j’en ai oublié, vous les avez aperçus. Mais c’est précisément à ce chaos sordide que je voudrais échapper pour me trouver moi-même, car je sens que ce costume de rencontre n’est pas moi, que la parole qui exprime tout mon être n’a jamais pu sortir du bout de mes lèvres. Je viens à vous pour que vous me montriez qui je suis. Sous cette dépouille de convention, je m’ignore. Je voudrais, avant de mourir, me sentir non pas tel que les choses, le hasard, la gêne du moment, la timidité de ma condition me font paraître ; je voudrais apercevoir, ne fût-ce qu’un instant, cet homme immortel que je porte en moi et que je ne puis atteindre. Donnez-moi cette joie de l’éternité pour prix de mes applaudissemens : je vous dispense du reste. C’est là ce que font les grands maîtres : ils me découvrent à moi, dans ma propre substance ; les autres ne me prennent, il semble, que pour un personnage d’occasion, un fâcheux à éconduire, un costume qui va passer de mode. Cela m’humilie d’être considéré ainsi, moi dont la prétention est d’être une personne immortelle.

Le temps n’est pas loin où toutes les grandes inspirations humaines étaient attribuées à la masse anonyme. La foule seule avait tout fait, l’Iliade, l’Odyssée, les marbres de Phidias et le reste ; les noms propres avaient disparu. Rendez-moi les grands hommes, sans lesquels nous périssons ! Surtout ne me parquez pas dans un moment de la durée ; j’ai acquis le droit de cité dans tout le passé. Hier on m’enfermait dans l’antiquité, aujourd’hui le moyen âge seul est autorisé ; demain, à quelle époque sera le privilège ? O pitié ! je n’ai qu’un moment pour m’asseoir sur la terre, à ma place de théâtre, et vous voulez me cloîtrer dans un siècle, dans une décade ! Vous tirez le rideau sur la plus grande partie de ce passé si rapide pour une âme qui se défend de mourir ! Pourquoi faut-il que Pharamond ou Mérovée me tienne plus au cœur qu’Epaminondas ou Dion ? Si c’est l’éloignement qui le veut, où est la limite ? A quelle extrémité du temps poserai-je la borne où mon cœur peut atteindre ? Dix siècles, est-ce ma mesure, ou bien onze, ou bien neuf ? Est-ce cette arithmétique qui décidera de mon attachement pour ce qui n’est plus ?

Vous dites que l’antiquité est trop loin pour vous toucher ? Mais combien faut-il de temps pour qu’une chose devienne antique ? Si tout n’est pas éternellement présent et vivant, tout est éternellement vieilli et suranné. Vous qui me parlez, prenez garde à ce compte d’être vous-même dès ce soir une antiquité ruinée, sans lendemain et sans témoin.


III

Je sais qu’il est imprudent d’exposer ainsi sa pensée à nu ; c’est là ce qui s’appelle de nos jours manquer d’habileté, car il est des temps où les hommes ne demandent à l’art que de les amuser, tant ils ont peur d’être ramenés sérieusement à eux-mêmes ; s’ils s’aperçoivent que vous vous proposez autre chose que de les divertir, cela les met aussitôt sur leurs gardes. Ils se défient de votre œuvre comme d’un piège tendu à leur indifférence. Mais pourquoi en toutes choses cette diplomatie profonde ? Le but vaut-il ce qu’on lui sacrifie ? J’en doute.

Dans les grandes époques, ce qui fait le bonheur de l’écrivain, c’est qu’il lui suffit de suivre le courant moral de l’opinion pour se trouver dans le chemin de la vérité immortelle. En marchant sur les traces de tous, il est sûr de rencontrer le bien. Plus il donne au sentiment public, plus il s’enrichit. On ne sait si l’écrivain suit la foule, ou si la foule suit l’écrivain.

Mais quand celui-ci s’aperçoit que la conscience générale se trouble, j’imagine que ce doit être la fin de l’époque heureuse des lettres, car il faut que l’écrivain fasse alors sa route seul, sans guide, à ses risques et périls. Il faudrait même, à vrai dire, qu’il se jetât dans le gouffre pour le salut moral du peuple. Or le gouffre pour lui, c’est l’isolement, l’indifférence, et dans cet isolement il finit par s’apercevoir d’une chose qui doit être l’épreuve la plus douloureuse de l’esprit. Dans les temps corrompus, en effet, ce qu’il y a de plus triste, le voici : c’est que les œuvres qui ne portent pas le sceau de la corruption semblent factices et le sont en partie. Le vice, apparent ou caché, devient le sceau du naturel. L’artiste, le poète, ne peuvent paraître honnêtes gens sans paraître prétentieux ; toute vertu chez eux tient de l’affectation. C’est pour eux qu’a été trouvé ce mot : « Tes paroles ressemblent aux cyprès ; il sont élevés et touffus, mais ils ne portent pas de fruits. »

À ne juger que le naturel, Martial, Pétrone et leurs compagnons d’infamies l’emporteront toujours en simplicité et en grâces, je ne dis pas seulement sur Sénèque et Lucain, mais sur le grand Tacite lui-même. Les premiers sont parfaitement à l’aise dans le même temps où les autres sont à la gêne et se roidissent. Comment le langage ne se ressentirait-il pas de cette différence ? Les uns restent dans la vérité, quoique triviale, quand les autres touchent à la déclamation. Le goût et la morale se brouillent : l’art est d’un coté, la conscience de l’autre ; ainsi finissent les littératures et les sociétés.

Marchons-nous vers des temps semblables ? Touchons-nous à ce moment où la décadence des peuples se trahit d’une manière fatale dans la parole et dans l’accent de l’écrivain ? Je refuse de le savoir. Sommes-nous redevenus païens, pour obéir au destin ? Je me ris du destin, la plus vieille, la plus sotte des divinités écroulées.

Et pourtant que signifie ce silence de l’âme dans l’Europe entière ? Est-ce le recueillement de la force ? Est-ce l’assentiment donné au déclin ? Pareil silence de l’âme ne s’est jamais rencontré dans notre Occident. Assurément, je crois au génie de notre race, à la destinée de mes semblables dans le plan de l’univers, et malgré cela, je serais heureux, je l’avoue, d’entendre dans ce désert la voix d’un être animé, fût-ce d’une cigale ou d’un oiseau. Je voudrais sentir en passant la chaude étreinte d’un vivant. Cœurs faits de la même cendre que moi, hommes, mes frères, compagnons d’un moment sur cette terre, où êtes-vous ? M’entendez-vous quand je vous appelle ? Ces ombres que je rencontre et qui me fuient, sans voix, sans regards, sans pensée, est-ce vous ? Aurore printanière qui précédiez la vie, ne reparaîtrez-vous pas ? Soleil de l’intelligence, qu’ai-je fait pour ne plus voir ton lever sur ma tête ?

C’est à vous, poètes, de parler dans ce silence suprême. Je n’ai tenté de le faire que parce que vous vous taisiez. Vous qui savez le chemin des oreilles et des cœurs, vous, les guides acceptés et aimés, duca mio ! parlez-nous ! Ne laissez pas la nature humaine s’accoutumer à cette insensibilité, à cet endurcissement de la nature morte. Montrez-moi par un signe qu’une fibre bat encore dans la poitrine de mes semblables. Il faut si peu de chose pour empêcher un monde de mourir !

Dans les temps de cataclysme moral, quand la nature aveuglée menace de disparaître, on est tenté par contradiction de devenir aussi pur que le premier rayon du monde. Que ne m’emportez-vous, ô poètes, sur le pic le plus élevé de la justice, là où le déluge n’arrive pas ! Il reste là assurément une place pour un brin d’herbe ; je verrais à mes pieds la nature immense renaître de cet atome inviolé !

Chimère ! dites-vous. Jamais l’âme humaine ne fut enveloppée d’une si épaisse cuirasse d’indifférence. Ils se bouchent les oreilles. Qui se soucie en Europe de prose ou de vers ? Qui pense encore que la poésie, la philosophie, les lettres, soient une des conditions de la vie sociale ? Chacun s’arrange pour se passer de ces hôtes, dont on a trop bien reconnu l’humeur incommode. La curiosité de l’esprit et du cœur n’existe plus chez personne. « Jupiter a changé en pierre le cœur de ces peuples. »

Et voilà pourquoi il faut toucher ces pierres par la seule parole qui accomplisse les miracles. Gardons-nous de trop mépriser, il n’est pas de plus grand danger. De tous les sentimens, c’est celui qui stérilise le plus vite l’esprit de l’homme. C’est pour avoir trop méprisé que l’antiquité est morte. À la fin, il ne restait plus chez elle que deux ruines : d’un côté un groupe d’esprits hautains, qui dédaignaient de vivre plus longtemps : c’était le Stoïcien ; de l’autre, un innombrable troupeau, qui n’avait jamais vécu ou qui avait oublié de vivre : c’était l’esclave.

Un général polonais[2] m’a raconté que dans l’une des dernières guerres contre la Russie, ayant conduit son corps d’armée sur les bords du Niémen, sans intention de le franchir, il voulut savoir pourtant si l’autre rive était restée polonaise. Pour cela, il rassembla la musique de ses régimens, et il lui fit jouer un des vieux airs de la patrie. À peine les premiers sons eurent-ils traversé le fleuve, il s’éleva de la terre qu’on ne pouvait atteindre (c’était, je crois, Kowno) un murmure de voix qui consola le cœur du vieux soldat. Moi aussi, je suis séparé de la rive des aïeux par un fleuve infranchissable. Je frappe l’air de ma cymbale, mais je ne sais si une voix répondra.


EDGAR QUINET.

  1. Un drame que M. Edgar Quinet vient de terminer, et qu’il compte publier sous ce titre : Spartacus ou les Esclaves, l’a amené à s’interroger lui-même sur l’avenir du théâtre et sur le rôle qui pourrait lui appartenir dans la société contemporaine. C’est le résultat de ces réflexions que nous donnons ici, comme apportant, avec l’exposé de la conception poétique de l’auteur, quelques vues nouvelles sur des questions qui ont toujours appelé l’attention de la Revue.
  2. L’illustre général Dembinski.