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Du Mouvement de la Population en France à propos de la nouvelle organisation de l'armée

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Du mouvement de la population en France
Léon le Fort


DU
MOUVEMENT DE LA POPULATION
EN FRANCE

I. Statistique de la France, publiée par la ministre de l’agriculture et du commerce. — II. Census of Great Britain. — III. Preussische Statistik.

« La puissance d’une nation dépend du nombre d’hommes qu’elle peut mettre sous les armes. » En prononçant ces paroles devant nos députés réunis il y a quelques mois dans la salle des États, l’empereur appelait l’attention de tous sur une question qui fait aujourd’hui, et à bon droit, le sujet des préoccupations de la France entière : l’organisation de l’armée. Ce n’est pas seulement au point de vue militaire que cette question a pris une importance considérable : la façon plus ou moins heureuse dont on la résoudra doit décider de l’avenir même de notre pays. Si pendant la guerre, la puissance d’une nation repose sur le nombre de soldats qu’elle peut mettre en ligne, sa puissance réelle et permanente réside dans le nombre de bras qu’elle emploie au travail. D’ailleurs, pour avoir des soldats, il faut d’abord avoir des hommes, et l’on a malheureusement trop longtemps oublié, l’on oublie trop encore cette vérité naïve.

Lorsque dans un moment de danger, lorsque dans des circonstances graves, où l’honneur, l’intérêt véritable et la sécurité du pays sont menacés, il est nécessaire de faire appel à toutes les forces vives de la nation, la seule préoccupation peut être de les réunir et de les faire concourir le plus efficacement possible à la défense commune. Alors que l’activité se concentre momentanément aux armées, qu’elle se retire un instant de l’atelier ou du hameau, que l’agriculture et l’industrie manquent de bras, que la production s’arrête, on s’y résigne ; il faut sacrifier le présent pour sauver l’avenir, et le législateur n’a plus à s’inquiéter que d’une chose : égaler au moins par le poids des masses les forces de l’ennemi.

Pour avoir toujours en pareil cas le nombre d’hommes capables de protéger glorieusement l’honneur national, il ne faut pas que l’armée permanente soit organisée de telle sorte qu’elle amène peu à peu au sein même de la paix l’épuisement de la race ; il ne faut pas qu’elle arrête le développement des forces actives de la nation, et la loi nouvelle qui se prépare irait contre le but qu’elle doit atteindre, elle serait fatale, si, en décrétant pour le présent l’augmentation du nombre des soldats, elle décrétait en même temps pour l’avenir la diminution progressive du nombre des citoyens.

La puissance d’une nation n’est pas seulement absolue, elle est aussi relative. Si notre population, si les ressources que procure le travail restent stationnaires ou s’accroissent faiblement tandis que la population et les ressources des nations voisines augmentent rapidement, notre puissance absolue pourra rester la même ou grandir ; mais notre puissance relative diminuera. Or nous avons malheureusement à montrer que notre puissance relative, basée sur le chiffre de notre population, va en s’affaiblissant depuis l’ère des grandes armées permanentes, et que le projet d’organisation militaire, tel qu’il paraît avoir été conçu, aboutirait directement sous ce rapport à la ruine de la France. Un grand fait indéniable, indiscutable, domine toute la question : notre population s’accroît en nombre avec une lenteur fatale ; celle des grands états voisins augmente avec une rapidité consolante pour l’humanité, inquiétante toutefois pour l’avenir de la puissance française. A l’exception de l’Autriche, du Wurtemberg, de la Romagne, des Marches, de l’Ombrie et des anciens duchés de Panne, Modène, Plaisance, presque tous les états européens doublent leur population beaucoup plus rapidement que la France : le Danemark et la Suède en 63 ans, la Norvège et l’Espagne en 57, la Russie en 66, la Grèce en 44. Ce doublement s’effectue pour l’Angleterre en 52 ans, pour la Prusse en 54, pour nous en 198 années, et si cet accroissement relatif devait continuer partout dans les mêmes proportions, la France, n’aurait dans cinquante ans que 47 millions d’habitans à opposer aux 67 millions que posséderait l’Allemagne prussienne, en ne lui attribuant aujourd’hui qu’une population égale à la nôtre. Si les paroles de l’empereur expriment une vérité sociale, s’il est vrai, et pour nous cela est vrai, que la puissance d’une nation se mesure au chiffre de sa population active, virile et productrice, la patrie est en danger ! Pour être éloigné, le péril n’en est pas moins réel ; aux législateurs de 1867 le devoir d’aviser. Il ne s’agit plus ici de passions, de préventions, de préférences, de rancunes ou d’espérances politiques ; il s’agit d’un intérêt national.


I

Dans les pays comme le nôtre, où l’émigration ne joue qu’un rôle insignifiant, c’est par sa propre fécondité que la nation se conserve et se multiplie ; si elle augmente en nombre, cet accroissement n’est imputable qu’à la prédominance des naissances sur les décès. Que les décès augmentent ou que les naissances diminuent dans une forte proportion, l’accroissement s’arrête ; le chiffre des habitans reste stationnaire ou même diminue. Nous aurons donc à examiner quelle part ont prise dans le mouvement de la population française, natalité et la mortalité, et, comme le nombre des naissances dépend du nombre ou de la fertilité des mariages, nous aurons à rechercher si l’existence des armées permanentes a eu quelque influence à cet égard, quels résultats amènerait le développement continu de pareilles armées, quel a été dans les états voisins l’effet d’institutions tantôt analogues aux nôtres, tantôt complètement différentes.

Deux fois seulement depuis le commencement de ce siècle, le chiffre des décès a été supérieur en France à celui des naissances, ce fut en 1854 et en 1855, années heureusement exceptionnelles, car à la guerre de Crimée, qui nous coûta plus de 100,000 hommes, vint alors s’ajouter cet autre fléau non moins terrible que la guerre, le choléra. La France en 1821 avait 30,461,875 habitans ; quarante ans après, elle en avait 36,717,254 (non compris Nice et la Savoie). Absolument parlant, et à ne considérer ce fait qu’en lui-même, voilà un progrès incontestable ; mais qu’on ne se hâte pas de s’en réjouir. Si l’on compare nos derniers recensemens à ceux qui ont été faits sous la restauration, on verra que ce progrès ne s’est pas réalisé dans sa plénitude, que, contrairement à la loi qui préside à cet ordre de phénomènes, il est allé se ralentissant à vue d’œil, que la marche ascendante de la population a dû être entravée par quelque obstacle inaperçu, puisqu’un plus grand nombre d’hommes, au lieu de produire, comme cela est naturel, un plus grand nombre de rejetons, en a produit, contre toute attente, une quantité relativement très inférieure. Durant les dix années qui ont précédé la révolution de juillet, sur une population moyenne de 31,633,345 individus de tout âge et de tout sexe, la moyenne des naissances a été de 974,180,soit 1 enfant sur 32 habitans ; en d’autres termes, il naissait 307 enfans pour 10,000 habitans. Si cette loi de progression proportionnelle n’eût subi quelque secrète atteinte, il aurait dû naître en France en 1861 1,147,760 enfans : or dans cette année, singulièrement favorisée cependant, il n’y eut, sur une population de 37,386,313 individus, que 1,005,078 naissances ; le déficit a donc été de 142,682.

Dans un sujet si grave, il est impossible de se fier aux statistiques du premier empire. Nos investigations ne peuvent donc remonter jusqu’à cette époque ; mais à partir de la période décennale que nous avons indiquée, les documens, mieux élaborés, prennent en même temps un caractère de véracité non suspect : or depuis la fin de cette période, c’est-à-dire depuis 1830, le déchet relatif de la natalité est manifeste ; il est allé croissant jusqu’à ces dernières années. Maintenant ce redoutable phénomène, qui semblait annoncer l’épuisement de notre race, ne s’aggrave point, il est vrai ; mais il tend à se perpétuer avec le degré d’intensité qu’il avait atteint il y a six ans. Au lieu de s’accroître annuellement d’un individu par trente-deux, comme à la fin de la restauration, l’état ne s’accroît plus que d’une unité par trente-sept, ce qui fait qu’on se demande avec effroi si près d’un sixième de la population totale n’a pas été frappé d’une incurable stérilité.

Le déficit relatif des naissances avait été, de 1841 à 1845, de 92,850 par an ; il s’éleva, pour les années 1851-1855, à 162,676, et dans la période de 1861 à 1864 il montait encore, en pleine paix, à 153,480, année moyenne. Si l’on additionne les chiffres annuels, on voit qu’en trente-quatre ans le déchet total est de 3,953,475, c’est-à-dire de près de 4 millions d’enfans dont les deux tiers environ seraient aujourd’hui des hommes. Jusqu’ici cependant nous n’avons comparé la France qu’à elle-même, et l’on ne saurait se consoler des résultats constatés par ce rapprochement, alors même que de tels symptômes de déclin se seraient produits dans le reste de l’Europe ; que serait-ce donc si nous prenions pour point de comparaison les nations étrangères, et si nous nous demandions ce qu’un même nombre d’hommes, pris dans un autre milieu, aurait produit de rejetons pendant la même période ! Ce n’est plus alors par cent mille, c’est par trois ou quatre cent mille naissances en moins pour une seule année que se solderait notre déficit.

Rapport du nombre des naissances (déduction (dite dit mort-nés) à la population.


Pays Années Nombre des naissances pour 10,000 habitans
Saxe 1861 410
Autriche 1857 409
Prusse 1861 374
Espagne 1860 365
Ecosse 1861 349
Grande-Bretagne 1861 347
Bavière 1861 344
Hanovre 1861 334
Hollande 1858 322
Belgique 1861 304
France 1861 268

La France est donc la nation la moins favorisée sous le rapport de la natalité ; la Belgique, qui possède à peu près notre organisation civile et militaire, la précède de peu, mais la précède, bien que la population agglomérée sur son étroit territoire soit la plus dense de l’Europe, ce qui à la rigueur peut être considéré comme un obstacle à l’accroissement. L’Angleterre, la Prusse, l’Autriche et la Saxe occupent le premier rang. Si, comme ces peuples, nous eussions compté en 1850 une naissance sur 26 ou 27 habitans, notre déficit pour 1861 eût été de 579,600 par rapport à l’Angleterre et de 432,857 par rapport à la Prusse, c’est-à-dire qu’au lieu d’un million d’enfans environ il eût dû nous en naître plus de 1,400,000.

Il faut le reconnaître et le proclamer bien haut, car le danger est grave, le chiffre des naissances diminue en France dans des proportions considérables. On ne peut plus contester le fait, mais on a cru pouvoir en contester la signification. Qu’importe, ont dit quelques économistes, si la France, tout en procréant moins d’enfans que les nations les plus favorisées en apparence, en perd un moins grand nombre et en élève davantage à l’état adulte ? Ce raisonnement, s’il était fondé, serait assez concluant. Par malheur, ceux qui nous veulent endormir dans cette fatale quiétude n’ont à l’appui de leur thèse que deux faits incomplètement étudiés : la proportion plus grande du nombre des adultes par rapport au nombre des enfans et l’accroissement notable de la vie moyenne. A quoi dans la réalité se réduisent ces faits, et quelle en est la portée ? C’est ce qu’il faut d’abord examiner.

Les recensemens que la plupart des gouvernemens de l’Europe font opérer à des époques différentes, mais généralement fixes et régulières pour chaque puissance en particulier, ont permis de savoir dans quelle proportion d’enfans, d’adultes et de vieillards se partage l’ensemble de la population. En France, ce dénombrement a été fait trois fois, en 1851, 1856, 1861 ; mais, comme la plupart de ceux qui ont abordé l’étude de cette question, je me servirai des chiffres fournis par notre recensement de 1851 parce qu’il se rapproche le plus, par la date, des documens que nous possédons sur quelques autres pays.

Répartition de la population par 10,000 habitans.


Enfans au-dessous de 20 ans Adulte de 20 à 60 ans Vieillards de 60 ans et au-dessus
France 3,612 5,373 1,015
Belgique 4,132 4,973 895
Hollande 4,266 4,964 770
Grande-Bretagne 4,534 4,732 734
Prusse 4,740 4,683 577

Comme on le voit, la France est, parmi les cinq pays qui figurent dans ce tableau, la nation qui possède pour 10,000 individus et par rapport au nombre des adultes le plus petit nombre d’enfans, la Prusse au contraire compte plus d’enfans que d’adultes ; d’un autre côté, la France possède relativement un plus grand nombre de vieillards. Quelles déductions faut-il tirer de ce rapprochement et des différences qu’il permet de constater ? Récemment, dans une discussion à l’Académie de médecine, M. le professeur Broca, après avoir produit un tableau analogue, croyait pouvoir en tirer pour notre pays un titre de gloire et un motif de confiance en l’avenir.

« N’est-il pas satisfaisant, a-t-il dit, de constater que la France occupe le premier rang dans les trois colonnes ? C’est elle qui a le plus grand nombre d’individus productifs, le plus grand nombre de bras disponibles, soit pour le travail, soit pour la défense du sol. Les enfans, qui sont la joie des familles et l’espoir du pays, ne sont, à vrai dire, au point de vue de l’économie sociale, qu’une charge pour la société, puisque actuellement ils consomment sans produire. Ils contractent aujourd’hui un emprunt qu’ils rembourseront sans doute plus tard, si leur vie est assez longue, et s’ils meurent avant d’avoir produit l’équivalent de ce qu’ils ont consommé, la société perd le capital qu’elle a placé sur leur tête. Pourvu donc que le nombre des enfans ne descende pas au-dessous, d’une certaine limite, pourvu qu’il suffise à l’entretien et à l’accroissement de la population, comme cela a lieu en France, les forces sociales sont en raison inverse de ce nombre. Sous ce rapport, la France tient le premier rang. Notre sœur la Belgique nous suit de près. L’Espagne, l’Irlande, la Grande-Bretagne et la Prusse occupent les derniers numéros de la liste. »

Tout en repoussant au nom des vrais principes de l’économie sociale cette manière de comprendre le rôle de l’enfance, je voudrais, pour l’avenir de notre pays, que la vérité fût du côté de M. Broca ; mais, je regrette de le dire, la déduction qu’il a tirée de l’examen de la répartition des individus par âges est complètement erronée. Si l’on suppose deux populations comptant à l’origine 10,000 individus, ayant chacune le même nombre d’adultes des deux sexes, le même nombre de vieillards, et donnant le jour chaque année au même nombre d’enfans, de telle sorte que la loi des naissances soit à la fois uniforme et invariable, pour chacune d’elles, mais non pourtant la loi de la mortalité ; cela accepté, si l’on procède, après un quart de siècle, par exemple, à un nouveau dénombrement de ces petites sociétés, et qu’on trouve alors dans l’une des deux une plus forte proportion d’enfans au-dessous de vingt ans, dans l’autre au contraire une plus forte proportion d’adultes au-dessus de vingt ans, on en conclura nécessairement que la population qui compte le plus d’adultes est celle qui a pu élever jusqu’à la virilité le plus grand nombre d’enfans. Cela est par trop naïf, aussi point de dispute là-dessus ; mais est-ce ainsi que la question se présente ? Il y a dans cet exemple imaginaire un élément inflexible qui ne se rencontre plus dans la réalité : c’est le nombre des naissances toujours égal, toujours le même dans chaque groupe de 10,000, et par malheur très inégal dans les sociétés vivantes que nous avons à étudier. Transportons donc cette inégalité dans l’hypothèse jusqu’à présent si favorable à l’argumentation de M. Broca, et l’on verra l’illusion s’évanouir. En effet, si la fécondité n’avait pas été la même en chaque groupe de 10,000, si l’une des deux populations avait vu les naissances se multiplier dans son sein proportionnellement au nombre de ses membres, tandis que l’autre population se serait avec peine accrue d’un petit nombre de rejetons, il est évident que les conclusions à tirer de ce spectacle seraient tout à fait différentes. On comprendrait sans effort, mais aussi sans admiration, que des, deux sociétés, celle qui a été la moins apte à se reproduire doit compter relativement beaucoup plus d’adultes que d’enfans ; on comprendrait aussi que, toutes choses d’ailleurs égales quant à l’éducation, à l’hygiène, au bien-être, la société toujours refleurissante, qui allaite et nourrit le plus grand nombre d’enfans, doit par cette raison même compter un nombre d’adultes relativement moins grand.

Eh bien ! c’est là justement le douloureux contraste qu’on observe entre les populations des deux côtés du détroit. L’Angleterre, depuis la fin du siècle dernier, a vu augmenter, non pas seulement d’une manière absolue, mais aussi relativement au chiffre de ses habitans, le nombre annuel de ses naissances ; nous avons vu au contraire en France, depuis le commencement du siècle, une incessante et alarmante diminution.

Comment ce petit nombre d’enfans serait-il un bonheur ? Est-ce qu’ils ne sont pas destinés à devenir des hommes ? Si nous avons peu d’enfans aujourd’hui, comment pourrons-nous avoir beaucoup d’adulte dans vingt ans ? Est-ce que d’ici là, par un miracle, nos fils n’auront plus d’enfance et entreront dans la vie avec la taille et les aptitudes d’un conscrit ? L’Angleterre a compris d’une tout autre façon cette importante et vraiment dramatique question si intimement liée à l’avenir même des races, et dans l’introduction du compte-rendu de son recensement de 1851, œuvre remarquable de M. George Graham, elle se réjouit d’un résultat qui eût sans doute désespéré M. Broca ; elle se réjouit de voir, par le grand nombre d’enfans qu’elle a engendrés depuis cinquante ans, s’abaisser l’âge moyen de sa population.

L’Angleterre est avec la Prusse et l’Autriche la nation où l’âge moyen est le moins élevé. Il est en Prusse de 25 ans, de 26 en Angleterre et en Autriche ; il s’élève en Belgique à 29. ans, et chez nous par un assez triste privilège, il a atteint le chiffre de 31 ans, chiffre qui ne nous fera pas beaucoup d’envieux. Si l’on pouvait encore en douter, nous osons espérer que tout à l’heure on n’en doutera plus. Pour tout corps vivant, et une nation est elle-même un corps vivant, l’état stationnaire n’est jamais de longue durée. Quand il a cessé de croître, l’arbre ne tarde pas à décliner. Les nations ne sont pas, il est vrai, assujetties à cette loi aussi rigoureusement que les individus de chaque espèce, en ce sens du moins qu’elles peuvent, par un sage régime, réagir contre les causes de destruction ou d’épuisement qui les menacent. Tant qu’elles sont vigoureuses et saines, elles gardent leur fécondité native, qui se mesure à la rapidité de leur accroissement. Il faut que leur population augmente du double dans un espace de temps qui varie précisément en raison du plus ou moins d’énergie vitale qu’elles possèdent. Or, c’est un fait digne de remarque, le temps qu’exige ce doublement est en rapport assez exact avec l’âge moyen particulier à chaque peuple ; cet âge moyen s’élèvera en proportion directe du nombre d’années que doit réclamer l’accroissement au double de la population. Ainsi la statistique démontre que la France, où l’âge moyen a atteint le plus haut chiffre, est en même temps des grandes nations européennes [1] celle qui doit arriver le plus lentement à voir doubler le chiffre de ses habitans. Du reste, avant de tirer de l’inégale répartition du nombre des enfans et des adultes une conclusion favorable pour l’avenir de la France, conclusion malheureusement fausse, nous venons de le démontrer, avant d’attribuer si témérairement cette inégalité inquiétante à cette circonstance toute conjecturale, que nous élèverions en France à l’état adulte un grand nombre d’enfans qui ailleurs n’auraient pas vécu jusque-là, il eût peut-être été sage de rechercher jusqu’à quel point les faits peuvent s’accorder avec cette consolante hypothèse. Est-il vrai que le nombre des enfans qui survivent à vingt ans soit plus considérable en France que dans tout autre pays ? C’est ce que nous avons voulu savoir, et l’Angleterre nous fournit encore les élémens de cet examen.

Ouvrons les tableaux officiels où le dénombrement de la population britannique nous est exposé par catégories d’âge. Les adultes de 20 à 30 ans nous représenteront assez exactement ce qui a survécu des enfans nés de 20 à 30 ans auparavant, et comme nous possédons pour chacune de ces époques antérieures le chiffre des naissances, on pourra aisément calculer combien de nouveau-nés sont devenus des hommes et par conséquent constater le degré de vitalité de cette partie de la population.

En 1861, il existait en Angleterre, y compris le pays de Galles, 3,398,657 individus âgés de 20 à 30 ans, et en France, à la même époque, il en existait 5,887,641, déduction faite de Nice et de la Savoie ; tous ces individus dataient donc de la période de 1831 à 1840. Or, si l’on recherche quel a été durant cette période, dans les contrées que nous comparons, le chiffre des nouveau-nés et qu’on rapproche ce chiffre de celui des adultes de 1861, on s’aperçoit que sur 1,000 nouveau-nés 857 auraient, en Angleterre, dépassé l’âge de 20 ans, tandis que la France n’a pu en élever au-dessus de cet âge que 608 ; mais il faut observer que l’Angleterre n’a d’autres registres d’état civil que les livres des paroisses où sont inscrits les baptêmes, de telle sorte que l’omission des enfans non baptisés augmenterait la proportion des survivans au-delà de la vérité. Si l’on rectifie le chiffre d’après les données mêmes du bureau de statistique d’Angleterre, on voit que la survivance à 60 ans est, comme en France, de 608 individus sur 1,000.

A la vérité, certains économistes ont prétendu que l’augmentation du nombre des naissances doit à la longue devenir une cause d’appauvrissement national, le territoire ne pouvant s’agrandir, et, dans son étendue bornée, alimenter une population toujours croissante. Ce n’est pas le moment d’approfondir ici une pareille thèse. Fausse partout, elle l’est particulièrement dans notre pays. Sans parler des approvisionnemens qu’il est aujourd’hui si facile d’aller chercher à l’étranger, et en nous renfermant dans nos frontières, que de champs mai cultivés ou absolument sans culture ! que de richesses inexploitées ! Des seuls produits de son sol, la France pourrait nourrir chez elle, et dans l’aisance, plus de soixante millions d’hommes. La population, eu égard à ses ressources naturelles, y est aujourd’hui en quelque sorte clair-semée. Tandis que la Belgique ne compte pas moins de 160 habitans par kilomètre carré, que la Saxe en nourrit dans le même espace 148, l’Angleterre 132, la Hollande 101, la France, un des pays à tous égards les plus favorisés du ciel, n’a que 68 habitans par kilomètre. En Amérique sans doute, en Espagne, en Russie, en Suède, en Norvège, ailleurs encore, la population est beaucoup plus disséminée ; mais la France est-elle un pays usé et démoralisé comme l’Espagne, un pays neuf comme l’Amérique ? A-t-elle les lacs, les marais et les neiges de la Scandinavie et les vastes steppes inhabitables de l’empire moscovite ? Sous son climat tempéré, elle offre à l’activité de ses enfans un champ relativement deux fois plus vaste que celui où se déploie avec tant d’énergie l’activité anglaise. Nous pouvons donc sans crainte, suivant le mot de la Bible, croître et multiplier, car chez nous, et il en sera ainsi longtemps encore, l’ouvrier manque à la terre, non la terre à l’ouvrier.

Cette limitation forcée du nombre des habitans aux ressources présumées du sol impliquerait au fond la nécessité de restreindre le nombre des naissances. Malthus, qui, pour son châtiment, a imprimé son nom à cette abominable doctrine, Malthus, quoique profond penseur, avait oublié une chose : c’est que la production d’un pays dépend non-seulement du nombre, mais surtout de l’énergie, et de l’intelligence des hommes. « Qu’après la moisson, dit M. Graham avec un légitime orgueil, on remplace la population anglaise par 22 millions d’individus de n’importe quelle nation de l’Europe, croit-on que la production serait encore la même au bout de dix ans ? La population de l’Angleterre, trop nombreuse pour le sol natal au dire de Malthus, alors qu’elle ne comptait que 9 millions d’individus, repoussa ces doctrines, et un peuple de 28 millions, couvre aujourd’hui le sol du royaume-uni ; il a lancé vers l’occident une longue ligne de colonies, d’états indépendans où l’on parle sa langue, où l’on conserve dans sa pureté la vie de la famille anglaise, et dont les habitans, n’ayant rien perdu de l’ardeur au travail, du courage et de l’intelligence de la race, fournissent à la mère-patrie en échange de produits manufacturés de quoi nourrir leurs concitoyens et alimenter leur industrie. »

Voilà ce qu’il est bon de rappeler aux ingénieux économistes qui, d’après leurs calculs sur la vie moyenne, se persuadent que tout en France va pour le mieux.


II

Qu’est-ce que la vie moyenne ? C’est l’âge moyen de la mort ; ce serait l’âge où devraient mourir la plupart des hommes qui auraient reçu le jour dans la même année, si en effet la même durée d’existence était naturellement promise à la majorité des nouveau-nés. Lors donc qu’on dit : La vie moyenne s’est augmentée de deux années, il vient immédiatement à l’esprit de chacun que, si l’on avait auparavant chance de vivre jusqu’à 35 ans, on a désormais deux ans de plus en perspective. Telle n’est pourtant pas la valeur exacte de cette expression, et nous allons tâcher d’en mieux déterminer le sens.

Il y a deux modes d’évaluation de la vie moyenne, et, selon qu’on emploie l’une ou l’autre méthode, on arrive à des résultats qui ne sont pas, on va le voir, de la même nature, pour les uns, le chiffre de la vie moyenne exprime le rapport qu’il y a entre le nombre des naissances et la population mère. Si, par exemple, il naît dans un pays, comme cela a lieu en France, 270 enfans par 10,000 habitans, on divisera 10,000 par 270, et l’on obtiendra pour quotient 38, moins une fraction, chiffre qui, dans ce système, représentera la durée de la vie moyenne ; mais si pour ce même nombre d’habitans il naît, comme en Saxe, 400 enfans, on verra, par la même opération, la vie moyenne s’abaisser à 25 ans. S’ensuit-il que l’on aurait généralement en France chance de vivre jusqu’à 38 ans et en Saxe jusqu’à 25 ans seulement ? En aucune façon, et certes le pays le plus à plaindre n’est pas celui où la vie moyenne ainsi calculée est la plus courte.

Le bureau de statistique du ministère procède autrement ; il évalue la vie moyenne d’après l’âge des décédés. Cette moyenne s’obtient pour chaque âge en particulier à l’aide d’une opération d’arithmétique des plus simples. Nous ne contestons pas le mérite de cette méthode ; mais il ne faut point s’abuser sur la valeur et la portée des enseignemens qu’on en peut tirer, et quand le Moniteur nous parlera désormais de l’augmentation de la vie moyenne en, France, il sera utile de se rappeler qu’il ne s’agit que de l’élévation de l’âge moyen des individus morts pendant l’année. Sans doute, si la proportion des hommes du même âge était à peu près invariable au sein d’une même population, les inductions que peut fournir ce mode de calcul seraient assez sûres ; mais il n’en est pas ainsi, et les résultats de l’opération seront tout opposés, d’une année à l’autre, si la mort, ayant d’abord moissonné plus d’enfans que de vieillards, vient tout à coup à moissonner plus de vieillards que d’enfans. Ce qui d’ailleurs enlève aux supputations de la statistique officielle, quelque exactes qu’elles soient en elles-mêmes, la consolante autorité que M. Broca leur attribue, c’est qu’on n’a pas songé, dans les calculs, à tenir le moindre compte d’un fait pourtant très grave et très anormal, la constante diminution du nombre des naissances. Ce n’était cependant pas là un élément à négliger. La mortalité n’est pas la même à tout âge ; toute génération, dans l’année qui suit la naissance, perd de 170 à 180 individus sur 1,000 ; au contraire de 1 an à 20 ans, elle n’en perd que 16.

La différence saute aux yeux. Or, si comparativement à une époque encore peu éloignée, nous avons un déchet annuel de 100,000 naissances, il s’ensuit que nous enregistrons annuellement 18,000 décès de moins. Pour comprendre l’influence que cela peut exercer sur le calcul de la vie moyenne d’après la méthode officielle, il suffit de savoir qu’on note l’âge de chaque homme, enfant ou vieillard, mort dans l’année, qu’on additionne ensuite tous ces différens âges, et qu’on divise enfin ce total par le nombre des décédés. Le quotient ainsi obtenu indique la durée de la vie moyenne. Tout le monde à présent peut aisément se rendre compte du résultat de l’opération, si on eût ajouté au nombre des morts 18,000 enfans ayant chacun vécu une année. Sans entrer ici dans le détail de cet aride calcul, nous nous bornerons à dire qu’il aurait eu pour effet d’abaisser à 37 ans le chiffre de la vie moyenne, évalué par suite de cette omission à 38 ans. Cependant les conditions générales de la mortalité étant restées les mêmes dans toutes les classes et dans tous les âges, cet abaissement de la vie moyenne, au lieu d’être un sujet d’inquiétude, n’aurait été qu’un signe de prospérité, puisque sur 100,000 nouveau-nés la France en aurait conservé 82,000.

Un exemple va compléter cette démonstration. Dans un rapport sur la statistique de la France, le ministre de l’agriculture et du commerce, après avoir signalé les variations de la vie moyenne de 1806 à 1859, s’exprime ainsi : « C’est dans la période de 1850 à 1855 que la durée de la vie moyenne a atteint son maximum aux différens âges. En comparant ces résultats à ceux de la période la plus reculée, on voit que la vie moyenne des individus de tout âge s’est accrue de cinq ans et deux mois. » Il n’est personne qui, en lisant ces lignes, ne soit enclin à supposer que l’heureuse période tant célébrée par le ministre est sans doute celle où il y a eu en France le moins de deuils. Eh bien ! point, c’est peut-être la plus homicide de ce siècle, puisqu’elle comprend ces fatales années (1859-1855) pendant lesquelles le choléra et la guerre ont accru à ce point la mortalité que, pour cette fois, le chiffre des décès a dépassé celui des naissances. Loin de s’accroître pendant ces deux années, la population a diminué. Il était mort en moyenne de 1851 à 1853 801,827 individus par an, il en mourut en 1854 992,779, et en 1855 937,942, c’est-à-dire, pour les deux années réunies, 326,067 de plus que la moyenne des années précédentes. Comment le chiffre de la vie moyenne a-t-il pu alors atteindre son maximum ? C’est que 100,000 soldats sont morts dans la campagne de Crimée, soit 100,000 individus âgés de 20 à 27 ans, tandis que la conscription nous ayant enlevé coup sur coup deux contingens de 140,000 hommes, le déchet des naissances a atteint le chiffre moyen de 162,676, soit 813,380 naissances de déficit pour les cinq années. Souhaitons que le chiffre de la vie moyenne entendu de cette façon ne s’élève jamais plus dans notre pays.

Ce qu’il nous importe de voir s’élever, c’est le chiffre de la vie probable. La vie probable d’un individu d’un âge quelconque est égale au nombre d’années qui doivent s’écouler pour que le nombre des vivans du même âge que lui soit réduit de moitié. Si, par exemple, il faut quarante ans pour qu’il ne reste plus que 5,000 enfans sur 10,000 venus au monde la même année, l’âge probable de ces enfans sera de quarante ans. Les probabilités de vie à compter du jour de la naissance ont-elles subi en France quelque variation heureuse ? L’étude comparée des recensemens de 1851, 1856, 1861, nous permet d’affirmer que la durée de la vie probable n’a presque pas varié depuis environ un demi-siècle ; elle n’a diminué un peu en 1861 que pour les adultes de 20 à 40 ans, circonstance imputable sans douté aux guerres de Crimée et d’Italie ; car les probabilités de vie diminuent nécessairement à mesure que la proportion des décès augmente.

La France, sous ce rapport occupe en Europe le troisième rang, parmi les nations les plus favorisées ; sur 10,000 habitans, elle en perd annuellement 238, la Belgique n’en perd que 221 ; l’Angleterre, plus heureuse encore, n’en perd que 220 [2]. il n’en est pas de même de la Prusse et des pays allemands ? là, bien que la population aille en augmentant sans cesse comme en Angleterre, le chiffre annuel des décès est relativement plus élevé qu’en France. Ce n’est donc pas aux vides que créerait parmi nous une mortalité annuelle excessive qu’il faut attribuer l’extrême lenteur de l’accroissement numérique de notre nation. Ce fait désastreux n’est imputable qu’à la diminution du nombre des naissances, et par conséquent c’est sur ce dernier point que doit se concentrer l’attention.

A quoi attribuer un pareil fléau ? Si l’on parvient à en discerner les causes, il sera peut-être possible d’en triompher, ou du moins d’en atténuer assez promptement la gravité. Notre sang s’est-il appauvri ? circule-t-il moins vite qu’autrefois dans les veines de la jeunesse ? Notre constitution physique est-elle altérée, et notre race porte-t-elle écrits sur son front les signes visibles d’une prochaine caducité ? Nous reviendrons bientôt sur cette hypothèse ; mais en ce moment nous l’écartons sans discussion comme un danger possible dans l’avenir, si l’on n’y veille, mais, Dieu merci ! encore inconnu du temps présent. Les causes du mal que nous étudions ne résidant pas en nous-mêmes, c’est-à-dire dans l’énervement de notre race, il faut donc les chercher dans les institutions et dans les mœurs, C’est là en effet qu’elles apparaissent, et quelques-unes avec un degré d’évidence qui rend toute contradiction impossible. Des causes purement morales, celle qu’on croit la plus meurtrière, c’est l’erreur de Malthus, et comme il s’agit ici d’un acte mystérieux, entièrement soumis au libre arbitre, ce n’est qu’indirectement que le législateur peut agir contre un tel abus ; mais il le peut pourtant, et d’une manière efficace, en corrigeant avec prudence deux institutions qui concourent à dépeupler la France, c’est-à-dire en agissant sur les causes qui sont à divers degrés sous sa dépendance.

Les deux institutions qui retardent et menacent d’arrêter le mouvement ascendant de la population ne sont point de même nature ; l’une est essentiellement religieuse, l’autre est exclusivement politique : c’est la constitution de l’armée. Nous ne ferons qu’effleurer la question religieuse ; quelque importante qu’elle soit, il y faut toucher avec ménagement, car le célibat ecclésiastique est volontaire, et tant que subsistera le concordat, tant que l’église et l’état, au lieu de vivre dans une indépendance mutuelle, croiront devoir s’appuyer l’un sur l’autre, le gouvernement n’aura qu’une action très, limitée contre la multiplication peut-être exorbitante des célibataires de profession, à la plupart desquels il assure lui-même des moyens d’existence. Les ministres du culte catholique, émargeant au budget sont au nombre de 42,527. Ajoutez à ce chiffre. 17,776 religieux et 90,343 religieuses, le tout disséminé en 14,030 couvens, ce qui représente en moyenne près de 200 couvens par département. Voilà donc irrévocablement engagés dans le célibat 150,648 personnes de tout sexe, population équivalente à celle d’une très grande ville, et cette population, qui s’est condamnée à une stérilité perpétuelle, au lieu de diminuer, augmente sans cesse, généralement aux dépens de la population rurale. Est-ce tout ? Non, il faut ajouter à ce nombre effrayant d’eunuques volontaires, selon le mot d’un père de l’église, les jeunes prêtres soldés par les fabriques, et, sans compter les diacres et les sous-diacres, déjà liés par le vœu de virginité, nous aurons une armée de 204,477 individus des deux sexes [3] prêchant d’exemple, et pour se recruter prêchant aussi de paroles la tranquillité, la douceur, la grandeur du célibat et la supériorité de ce genre de vie sur la vie de famille. Ne serait-il pas temps de mettre quelque obstacle à ce fourmillement de moines et de communautés ? Les moines des deux sexes ne se multiplient qu’avec les biens de main morte, parce que c’est la main morte qui les fait vivre et prospérer. Or la loi donne au gouvernement tous les moyens nécessaires pour enrayer ce mouvement aussi fatal aux intérêts économiques du pays qu’au progrès numérique de la population. Qu’il refuse désormais d’autoriser les corporations nouvelles, dont l’utilité n’est pas toujours clairement démontrée, et qu’il veille plus sévèrement que jamais à l’exécution des lois sur les donations et fidéi-commis. Il y aurait sans doute bien d’autres choses à dire sur ce point ; mais la question est trop vaste pour être traitée incidemment. C’est assez que nous ayons montré que le célibat ecclésiastique peut, en se propageant, devenir en France ce qu’il a été jadis en Espagne, une cause active de dépopulation, qu’il exerce déjà dans une mesure quelconque ce genre d’influence, et que le gouvernement, qui en a peut-être un peu trop encouragé la propagation, a maintenant pour devoir de l’arrêter.

A l’égard de l’armée, le législateur est tout puissant. Ici le célibat n’est pas volontaire ; c’est la loi civile qui, depuis près de quarante ans, crée annuellement, de sa pleine autorité, une moyenne de 80,000 célibataires pm parmi la fleur de la jeunesse, et pendant sept années, les plus belles de la vie, les retient a la caserne comme dans un couvent. Nous recherchons la cause de la diminution du nombre des naissances ; elle est principalement là, non plus visible, mais beaucoup plus efficace encore que dans l’institution monastique. Si l’enthousiasme religieux soustrait pour jamais aux fonctions de la maternité beaucoup de jeunes filles qui fussent devenues l’exemple et l’honneur de la famille, si une vocation plus ou moins éclairée, plus ou moins désintéressée, appelle au célibat tant de mâles jeunes gens, le nombre annuel des ces déserteurs volontaires de la vie civile est après tout bien petit, si on le compare aux formidables contingens annuels de notre armée. La proportion serait d’environ 3 pour 100 ; mais si l’on considère que la perpétuité du célibat n’est une loi que dans l’église, que le soldat peut se marier à vingt-huit ans, tandis que le mariage reste interdit au prêtre, même par la loi civile ou du moins par la jurisprudence de la cour de cassation, il en résultera une plus grande différence par rapport au nombre négatif des naissances. Les 3 pour 100 du monachisme, prendraient à ce point de vue la valeur de 9 ou 10 pour 100 ; en d’autres termes, c’est comme si l’église, au lieu de prendre annuellement trois individus sur cent que prend l’armée, et de frapper ces trois individus d’une stérilité perpétuelle, en prenait annuellement dix, mais ne les condamnait, comme fait l’armée, qu’a une stérilité temporaire. Cela n’aggraverait que d’un dixième environ les inconvéniens du célibat militaire.

Le célibat militaire, qui a fait diminuer le nombre des naissances, n’a pas fait diminuer, comme om pourrait le croire le nombre des mariages. De 1821 à 1830, sur 10,000 habitans, on célébrait 781 mariages. Ce chiffre a subi peu de variations, et après avoir atteint 810 pendant la période quinquennale fermée en 1845 il est aujourd’hui de 801. Il s’est donc en définitive un peu élevé depuis la révolution de juillet. Or, si le nombre des mariages a augmenté et si en même temps, le nombre des naissances a diminué, qu’en conclure, sinon que les mariages ont été moins féconds ? D’où vient donc cette infécondité ? Elle s’explique assez naturellement par l’âge tardif où se sont formées les alliances. Plus jeune on entre en ménage, plus le ménage s’emplit de joyeux rejetons. Un homme qui se marie à vingt-huit ou trente ans aura toujours, on peut presque à coup sûr le prédire, une lignée moins nombreuse qu’un époux de vingt ans. Indépendamment des conditions physiologiques qui déjà pour lui ne sont plus exactement les mêmes, les conditions morales se sont modifiées aussi ; il a plus d’expérience, moins d’illusions, se fie moins à ses forces et moins à la fortune, s’inquiète du présent, surtout de l’avenir, se demande comment il élèvera son premier-né, et s’il vivra assez longtemps, pour mettre la mère et l’enfant à l’abri du besoin. La pauvreté et même l’aisance bornée ne sont pas toujours bonnes conseillères et parlent quelquefois comme Malthus, surtout dans l’âge mûr, et quand l’imagination commence à se refroidir avec les sens. Le nature, qui veut que l’homme, en se perpétuant, ait au moins l’espérance d’élever sa famille, n’a pas seulement donné à la jeunesse une fécondité que l’âge épuise ; elle lui a donné la confiance et les illusions que l’âge emporte. C’est pourquoi la loi militaire, en reculant de sept ans l’époque du mariage, a cent fois plus contribué que Malthus à la diminution du nombre des naissances. Les mariages tardifs qu’elle autorise sont d’avance à demi frappés de stérilité, car, remarquons-le bien, ce n’est pas au sortir du régiment que le soldat prend femme ; c’est généralement beaucoup plus tard, quand il s’est refait un métier, un pécule, assez d’avances pour subvenir aux besoins d’un ménage. La loi qui, en droit, le condamne à sept ans de célibat l’y condamne en fait pour dix ans.

Or le nombre des militaires, qui n’était en 1821 que de 701 pour 100,000 habitans, s’est élevé dix ans plus tard à 931, et à 996 en 1851 ; ce chiffre arrivait en 1861 à 1,213 en ne comptant que l’armée de terre. Au 1er juin 1861, déduction faite des corps étrangers et indigènes, l’armée française comprenait un effectif de 453,801 hommes répartis de la manière suivante ; 369,037 à l’intérieur, 52,160 en Afrique, 19,119 à Rome, 7,383 en Syrie et 6,102 en Chine, et si nous ajoutons le personnel actif de la marine, comprenant 15,574 individus à terre et 39,705 marins embarqués, nous arriverons, pour le total de nos forces, au chiffre de 509,080 hommes.

Il résulte de ces faits que l’âge moyen du mariage est en France très élevé ; de 1853 à 1860, il a varié pour l’homme de trente ans un mois à trente ans et six mois, pour la femme de vingt-six ans à vingt-six ans deux mois. Si cette cause d’infécondité relative des mariages est vraie, nous devrons constater, — chez les nations où le nombre des naissances est considérable, — un abaissement dans le chiffre de l’âge moyen des époux au moment du contrat. C’est en effet ce que nous trouvons en Angleterre, — le seul pays qui nous ait fourni les élémens statistiques indispensables à cette comparaison : — l’âge moyen au moment du mariage y est pour l’homme de vingt-cinq ans et pour la femme de vingt-quatre.

Les recensemens opérés dans les deux pays depuis 1851, classant les individus par sexe, par âge et par état civil, nous permettent d’apprécier quelle est, pour un âge donné, la proportion des célibataires et des hommes mariés ou veufs. Nous avions en 1851 168,038 célibataires de 27 ans et 120,555 hommes mariés ou veufs du même âge, ou, pour rendre la proportion plus facile à saisir, 582 célibataires et 418 hommes mariés sur 10,000 individus mâles âgés de vingt-sept ans. En Angleterre, la proportion est inverse ; sur le même nombre et au même âge, nous trouvons 441 célibataires et 559 hommes mariés ou veufs. La majorité des hommes de vingt-sept ans est donc mariée en Angleterre, et en France à cet âge la grande majorité des hommes vit dans le célibat. Serait-ce qu’en France le mariage est l’exception, tandis qu’il serait la règle en Angleterre ? En aucune façon, car si nous faisons porter nos recherches sur les individus âgés de trente-sept ans, nous en trouvons, sur 10,000, 809 mariés en France, 819 en Angleterre, 191 célibataires en France, 181 en Angleterre.

Un fait de la plus haute importance ressort de ce rapprochement ; ce qui varie dans les deux pays par rapport au chiffre de la population, ce n’est pas le nombre des mariages, c’est surtout l’âge auquel on se marie. Quand nous comparons à la fécondité des mariages anglais l’inquiétante infécondité des nôtres, n’avons-nous pas le droit d’attribuer ce fait et ses périlleuses conséquences aux obstacles légaux que notre organisation militaire oppose à la précocité des unions ? Cette cause sans doute n’est pas la seule ; mais elle est la plus énergique, la plus incontestable et celle qu’il est le plus aisé et le plus urgent de faire disparaître.


III

Le système des armées permanentes a-t-il eu pour effet d’amener la dégénérescence de la race française ? Il est impossible de se prononcer à cet égard avec la rigueur qu’exige la science. Sans nul doute, on peut supposer qu’une loi de recrutement qui enlève chaque année et condamne à un célibat de sept ans au moins 80,000 ou 100,000 jeunes gens bien constitués, l’élite de la population, surtout au point de vue de la reproduction de l’espèce, qui ne laisse en pleine jouissance de ses droits naturels et civils qu’une partie de la jeunesse, et notamment la plus mal conformée et la plus débile, qui ne rend à la société la moitié des forces généreuses qu’elle lui a enlevées qu’après que ces forces ont été, pour un tiers au moins du contingent, viciées par des maladies contagieuses, — on peut supposer, dis-je, qu’une telle loi doit avoir pour effet d’amener peu à peu la dégénérescence de la race ; mais cette influence ne deviendrait sensible qu’après un assez long temps, et aujourd’hui l’on n’a pas d’élémens suffisans pour l’apprécier d’une manière rigoureuse. Aussi l’a-t-on contestée de la façon la plus absolue ; on a été jusqu’à parler de régénération, invoquant à l’appui de cette thèse optimiste les résultats mêmes du recrutement annuel et une certaine diminution progressive des non-valeurs dans chaque appel. La taille notamment se serait élevée. Cela est-il bien sérieux ? Tout homme qui directement ou indirectement a pris part aux travaux des conseils de révision sait parfaitement que l’on se montre d’autant moins difficile dans le choix des conscrits que le besoin d’hommes est plus grand ; c’est ainsi que, sur 100 individus examinés, 69 en 1853 et en 1854 ont été trouvés « bons pour le service. » Si l’on en inférait que l’aptitude de ces classes était plus grande que celle des classes précédentes, on se tromperait gravement, car si l’on prit 69 hommes sur 100, et non 60 ou 65, c’est qu’il fallut à cette époque trouver dans les jeunes gens visités les élémens d’un contingent de 140,000 hommes. On fit partir comme valide ce qui en temps de paix eût été justement réputé non-valeur, et les hôpitaux de Constantinople en savent quelque chose. Ce qui est grave, ce qui mérite les plus sérieuses réflexions, c’est que lorsqu’il fallût, pour la guerre de Crimée, réunir ces énormes contingens, on ne put, même en épuisant certains cantons, trouver en France assez d’hommes vigoureux pour les compléter. Le déficit s’éleva de 2,000 à 2,400 hommes, et en 1859, lorsqu’on fit peser sur la classe de 1858 le lourd impôt du sang, le déficit s’éleva à 3,102 hommes !

En même temps que l’armée permanente, telle qu’elle est constituée, a pour effet de ralentir le mouvement ascensionnel de la population, elle contribue à dépeupler les campagnes ; elle concourt en revanche à augmenter la population des villes. Ce déplacement incessant fait des progrès rapides, et le chiffre des personnes vivant de l’agriculture a diminué de 2,664,391 (déduction faite de la Savoie et de Nice) de 1851 à 1861.

Accroissement de la population urbaine et rurale en France (moins Nice et la Savoie)


Dates des recensemens Population urbaine (ville de plus de 2,000 habitans) Population rurale
Population absolue Accroissement absolu Population absolue Diminution absolue
1846 8,646,743 26,753,743
1851 9,135,459 488,716 26,647,711 106,032
1856 9,844,828 709,369 26,194,536 453,175
1861 10,052,653 207,825 26,004,699 189,837
Accroissement de 1846 à 1861 1,405,910 Diminution de 1846 à 1861 749,044

Bien des causes contribuent à faire affluer vers les villes la population des campagnes ; mais, parmi ces causes, la conscription tient une place importante, directement en enlevant le jeune soldat au pays natal, indirectement en faisant surtout porter sur les campagnes le déficit des naissances résultant des retards mis au mariage. C’est en effet la population rurale qui paie la plus grande part du dur impôt levé par la loi militaire. Après quelques mois de nostalgie, le jeune soldat finit par perdre dans l’oisiveté de la caserne et les dissipations des villes de garnison ses habitudes sobres et laborieuses. A cet âge, il ne faut pas sept ans pour contracter sans y penser de nouveaux besoins, de nouveaux goûts, de nouveaux liens. L’image du toit natal s’enfonce peu à peu dans le lointain de la mémoire ; souvent il arrive que ce qu’on aimait là-bas, ce qui vous y aurait rappelé a disparu ; la mère est morte, le champ est vendu, la sœur est mariée et n’a pas besoin de vous. Sans s’attacher au drapeau, on s’est insensiblement détaché de la famille. Le temps de service achevé, au lieu d’aller en homme libre demander le pain de chaque jour au pénible travail dont on n’est plus coutumier, on quête une livrée et l’on va le plus souvent utiliser dans les antichambres ses habitudes d’oisiveté et d’obéissance passive.

N’apporter autant que possible aucun long obstacle au mariage, tel est le problème vital pour la France qui s’impose aux méditations de nos législateurs, et, sans entrer dans le détail de questions spéciales qui ne sont pas de ma compétence, car ce n’est que comme médecin que j’ai pris part à nos guerres, je voudrais que le service militaire fût obligatoire pour tous, très limité dans sa durée, et dans tous les cas n’imposât que trois ans, quatre ans au plus de célibat. Sans doute une telle armée faciliterait peu les lointaines aventures et les guerres de conquête, mais elle serait assez forte pour protéger l’indépendance nationale, et la liberté intérieure, le travail, la civilisation, n’y perdraient rien. N’est-il pas temps que les transformations opérées dans les idées se traduisent par des modifications dans nos institutions militaires ? Comme la politique qu’elles ont mission de défendre, les armées doivent se modifier.


LEON LE FORT.


  1. Il faut en excepter au moins l’Autriche, dont le doublement, par suite d’une mortalité excessive et malgré le chiffre élevé de la natalité, ne s’opère qu’en 250 ans environ.
  2. Tous ces chiffres se rapportent à la période de 1800 à 1863.
  3. C’est le recensement de 1861 qui nous fournit ce chiffre.