Du Pessimisme politique

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Revue des Deux Mondes2e période, tome 28 (p. 729-743).
DU
PESSIMISME POLITIQUE

Du Droit industriel dans ses rapports avec les principes du Droit civil, par M. Renouard, conseiller à la cour de cassation, 1 vol., 1860.

Le pessimisme a fait de grands progrès, et notre temps, qui a passé pour enorgueilli de ses œuvres, compte aujourd’hui plus de censeurs que d’enthousiastes. C’est une singulière inconséquence ; mais les hommes aiment la vie, bien peu sont dégoûtés de ce monde au point de le quitter avec joie, et cependant on se plaît à dire du mal de la vie et de ce monde, et les réflexions amères sur notre destinée sont un des lieux-communs de la conversation. Cette manière malveillante ou désolée de juger les choses humaines peut avoir pour principe un des plus précieux attributs de la raison, la noble prérogative qu’elle possède de concevoir au-dessus de la réalité un idéal qui la surpasse et semble la condamner ; mais souvent aussi c’est un abus de cette faculté éminente, dont se sert la prétention ou la faiblesse pour se rehausser ou se plaindre : c’est une délicatesse excessive et affectée qui veut paraître supérieure à ce qui la touche et se distinguer par un dédain mélancolique, faisant la dégoûtée pour ne pas s’avouer impuissante. Sans contester ce qu’il peut y avoir de juste ou d’élevé dans une certaine sévérité pour le partage qui nous est échu, on peut douter que lorsqu’elle s’applique à l’esprit d’une époque, à l’état d’une société, son témoignage doive être reçu sans examen, et qu’elle ne puisse pas être mise elle-même au rang des maux qu’elle accuse. Du moins peut-on rechercher quelle est son origine et lui demander ses preuves.

De quels panégyriques adulateurs notre temps n’a-t-il pas été l’objet ? Qui ne se souvient de l’avoir entendu célébrer comme le véritable âge d’or, et quelle large part notre pays ne se faisait-il pas dans cette préconisation d’une nouvelle humanité ! Tout serait changé pourtant, s’il fallait en croire des juges sérieux dont on ne saurait méconnaître le nombre ni l’autorité. Leur sentence est diversement motivée, mais elle aboutit à la même conclusion, celle que Dante écrivait sur la porte du lieu sans nom : « Laissez l’espérance. »

Il existe parmi nous un parti peu nombreux aujourd’hui, mais fort respectable, qui, par ses souvenirs du moins, se regarde comme la grande victime de la révolution française. Les hommes qu’elle a le plus directement combattus dans leurs principes, frappés dans leurs intérêts, outragés dans leur orgueil, persécutés dans leurs personnes, étaient recevables à ne rien augurer de bon de cette vaste expérience d’innovation sociale, et ceux qui les représentent aujourd’hui, malgré les lumières et l’apaisement que le temps apporte, ont une tendance naturelle à regarder comme vains ou malheureux les efforts que la société fait depuis plus d’un demi-siècle pour changer sa condition. En renonçant à défendre l’ancien régime, on peut encore se refuser à reconnaître les avantages du nouveau, et quand on s’efforce de rester fidèle à une seule forme de royauté représentée par un seul nom, on doit considérer avec défiance et même avec aversion tout ce qui se fait sans elle, tout ce qui atteste et signale une activité nationale qu’elle ne guide plus. Comment donc s’étonner que la société actuelle, dans ses prétentions comme dans ses œuvres, trouve ses spectateurs les plus incrédules et ses appréciateurs les moins indulgens parmi ceux qui protestent encore contre le principe de tous les gouvernemens dont le drapeau n’est pas celui de Louis XIV ?

Le clergé peut encore être compté au premier rang des censeurs du siècle. Le temps est passé sans doute où il faisait cause commune avec le parti dont je viens de parler ; ses liens sont rompus ou du moins fort relâchés avec l’ancienne monarchie. La vieille doctrine attribuée à la cour de Rome, celui-là est roi qui possède, a fini par envahir l’église qui s’appelait jadis gallicane, avec tout le reste des idées ultramontaines. D’ailleurs de nouvelles générations de lévites sont venues qui ont reconnu l’inutilité, pour ne pas dire le danger, de quereller sans cesse la société que l’on veut convertir, et certaines déclamations rétrospectives se font plus rarement entendre du haut de la chaire. Si parfois on y vante le passé, c’est le moyen âge et non plus l’ancien régime. Cependant on ne peut nier que l’esprit de l’église, que la religion elle-même, avouons-le, porte peu les fidèles à voir avec grande confiance les résultats du génie des temps modernes : ils sont dus en général à un mouvement intellectuel qui date de la renaissance et qui n’est pas né au sein du catholicisme. Quelque esprit qui le dirige d’ailleurs, le travail d’une société en quête des biens de la terre, fût-ce du plus noble des biens, la liberté politique, est suspect à la piété même. Elle peut absoudre, elle peut tolérer, elle ne peut guère admirer ni célébrer des efforts bornés au royaume qui est de ce monde. La sévère peinture que le christianisme le plus doux et le plus pur se fait de la nature humaine s’accorde mal avec un sentiment d’entière sympathie pour tout ce qu’elle entreprend dans l’enthousiasme de ses forces, de sa puissance et de ses idées. Il attend peu d’une sagesse qu’il ne lui inspire pas ; il doit naturellement rabaisser l’orgueil de ses espérances et contester la satisfaction qu’elle montre de ses succès. Rappeler aux hommes la misère de l’humanité et le néant de ses œuvres est un devoir de la parole sainte, et ce devoir, l’église l’a souvent rempli de nos jours avec complaisance.

Ceux dont nous venons de parler étaient pour notre temps autant de censeurs naturels et presque d’adversaires obligés : ces dernières années lui en ont donné d’autres auxquels il devait moins s’attendre. Il n’est pas rare de rencontrer des hommes qui, trente ou quarante ans en çà, ont conçu une grande et systématique idée de la forme sociale inaugurée par la révolution française, et qui, appuyés par la réflexion et l’expérience, se sont jugés les fidèles interprètes et les meilleurs propagateurs de la vérité politique. Embrassant avec une vive ardeur la cause d’un temps qu’ils croyaient comprendre mieux que personne, il n’a pas tenu à eux que leur doctrine ne devînt la croyance universelle. Les événemens sont survenus, avec eux les échecs et les mécomptes, et à leur suite un scepticisme plaintif ou un dédain superbe. Prophètes déçus, ils ont trouvé que c’étaient les choses qui avaient tort, et prompts à accuser les autres d’illusions pour pallier leurs propres erreurs, ils ne portent plus qu’un regard hostile ou inquiet sur tout ce qui s’est pensé, parce qu’ils condamnent tout ce qui s’est fait. À leurs yeux, tout a dépéri : pas un principe, une espérance, une tentative qui ne fût téméraire ; l’œuvre de 1789 a radicalement échoué. Les maux de la société sont incurables ; ses progrès prétendus sont une apparence trompeuse ; la démocratie moderne n’est qu’une turbulente décadence. Qui n’est assourdi de plaintes éloquentes sur l’anarchie morale à laquelle le monde semble condamné sans retour ?

Que ce gémissement accusateur se fasse entendre dans le camp des partis qui ne triomphent pas, cela peut encore se concevoir, quoiqu’on ne puisse le répéter à leur exemple ; la chose étonnante, c’est de rencontrer souvent la même misanthropie chez ceux qui se tiennent pour les victorieux. On y compte un bon nombre de satisfaits pessimistes. Combien n’en connaissez-vous pas de ces heureux mélancoliques qui, pour justifier leurs variations, se rejettent sur les maladies de notre époque, s’en prennent au pays de la nécessité où il les a mis d’adorer la fortune, et confessent humblement que c’est pour expier les péchés politiques de leur jeunesse qu’ils sont devenus les favoris de la puissance ! Pressés de réparer leurs torts envers le principe de l’autorité, ils pensent, en cherchant ce qu’ils appellent les honneurs, s’immoler au raffermissement de la hiérarchie sociale. Par là du moins ils résistent à l’esprit niveleur de notre époque. Quand tout déchoit, il faut leur savoir gré de consentir à s’élever. Rien n’est plus commun et quelquefois plus plaisant que de les entendre exposer le mal profond qui dévore la société contemporaine tout en se vantant de la sauver, prédire sa perte et la condamner à périr sans retour dès qu’ils ne seront plus là. Point de limite au bien qu’ils lui font et au mal qu’ils en pensent. L’état désespéré du malade fait la gloire du médecin. Ce concert de plaintes et d’accusations a gagné jusqu’aux indifférens, qui vont répétant sur parole l’oraison funèbre d’une société toute vivante, tandis que cette société, dont la richesse est immense, l’activité incomparable, ne peut se remuer sans ébranler le monde et le tient en éveil au moindre bruit de ses armes.

Il y a là un contraste étrange, une question énigmatique qui mériterait peu l’examen, si, comme on serait tenté de le croire, ce mécontentement de soi-même s’exhalait en vaines paroles et se passait en conversations. Dans l’ordre des choses matérielles, dans la société considérée au point de vue économique, pour tout ce qui est force et prospérité, rien de grave ne se manifeste, et le monde a beau se plaindre, il marche ; mais dans le domaine de l’intelligence, par conséquent dans l’ordre moral, par conséquent aussi dans l’ordre politique, de tristes effets ont pu se produire. Ce n’est pas impunément qu’une société qui a été remuée par les idées renoncerait à ses idées. Après s’être volontairement transformée, elle ne peut impunément déplorer sa transformation. D’un tel changement, il ne peut résulter que scepticisme en matière de principes et découragement dans la politique. Aussi dit-on que ces signes de vieillesse ont paru.

Le scepticisme est surtout de notre ressort. Nous sommes plus à l’aise pour le décrire et pour le combattre. C’est notre vieil ennemi, et jamais sans dépit ni sans regret nous ne voyons la littérature, cette expression nécessaire de l’esprit du temps, retomber dans les frivolités ou les écarts qui favorisent et propagent le doute sur tous les principes et sur tous les droits. Aussi notre gratitude et notre sympathie sont-elles acquises à ces opiniâtres amis de la vérité qui persistent à penser comme ils ont pensé et à confesser la même foi, malgré les dérisions de la foule. Tels sont les sentimens que nous a fait éprouver la lecture d’un livre de législation publié par un des magistrats les plus distingués de nos jours. Sous ce titre : Du Droit industriel, un jurisconsulte d’un esprit philosophique, M. Renouard, vient de composer un ouvrage dont toutes les pages sont remplies de ces hautes et sages pensées qui peuvent seules rendre à la législation ses principes et à la société sa dignité. Il ne faut pas se tromper à ces mots : droit industriel. L’industrie est prise ici dans le sens général que lui assigne la théorie de l’économie politique. Il s’agit de toute exertion de l’activité humaine assujettissant à son service une portion de la matière, en sorte que le livre pourrait aussi bien être intitulé : De la législation du travail. On conçoit comment un tel ouvrage embrasse la plupart des plus importantes questions qui ont préoccupé la société actuelle. En abordant soit l’exposition, soit la critique des vues qui les ont réglées ou doivent les régler, l’auteur est obligé de passer en revue toutes les formes, toutes les applications de l’activité productive, et par conséquent toutes les parties de l’organisation sociale qui intéressent les classes laborieuses, à vrai dire toutes les classes aujourd’hui, car toute oisiveté privilégiée, si elle existe, n’est qu’un abus. Ainsi le droit industriel touche par mille points au droit civil et reconnaît les mêmes principes, tant par rapport aux personnes que par rapport aux choses ; l’état des premières est loin d’être indifférent à leur travail, et peut-être est-ce en vue de rendre celui-ci plus productif qu’on l’a jadis rendu servile. C’est donc l’esclavage que M. Renouard rencontre d’abord sur son chemin, et c’est la première sentence de condamnation qu’il ait à prononcer. Qu’on ne dise pas que la cause est jugée ; à peine l’est-elle dans les faits, et en droit la manie de réhabiliter tout ce qui reste de l’âge barbare des sociétés n’a pas négligé l’apologie de l’esclavage. Je ne serais pas étonné même qu’il se rencontrât des gens pour regretter la servitude des noirs de nos colonies, uniquement parce qu’elle a été abolie par la révolution de 1848. La passion de donner tort aux idées modernes, la rancune contre les événemens qui déplaisent, le désir de convaincre d’erreur tout ce qui s’est pensé depuis 1789, la mauvaise humeur contre tout ce qui s’est fait depuis douze ans peut aller jusque-là. Sachons gré à l’un de nos habiles collaborateurs d’avoir osé établir dans ce recueil que la production du sucre s’était grandement accrue à Bourbon depuis l’affranchissement des noirs ; sachons gré à l’habile jurisconsulte dont j’étudie l’ouvrage d’avoir renouvelé contre la condition servile les arrêts de, la science et de la raison. Tout est à redire quand tout est à rapprendre.

La seconde condition sociale du travail est, quant aux personnes, le régime du privilège, issu presque en tous lieux du servage. L’ancienne société, fondée sur l’inégalité légale des classes contenues dans son sein, ne manque certainement pas de défenseurs aujourd’hui, et quand on lit tant de pages élégiaques sur un pays qui manque d’aristocratie, on peut soupçonner ceux qui les ont écrites de donner des regrets aux classifications exclusives qui divisaient la vieille France. Les raisons décisives qui condamnent le privilège légal ont donc besoin d’être encore une fois données ; la noble et juste cause de l’égalité peut être encore plaidée avec fruit, et il est à propos de consoler la France du chagrin de l’avoir gagnée. À la manière dont on parle des effets de l’égalité, jusque dans les romans, on croirait vraiment que c’est un fléau né de nos jours, comme le choléra, une séduction funeste qu’on ne peut trop maudire, ne pouvant s’en délivrer. Il y a des auteurs qui voudraient persuader à la France qu’en aimant l’égalité, elle ressemble au chevalier Desgrieux amoureux de Manon Lescaut.

Ces graves puérilités n’arrêtent pas M. Renouard, et les principes fondamentaux de notre ordre civil retrouvent en lui un sage et ferme défenseur, que la peur du nivellement démagogique n’a point dégoûté de cette vraie démocratie dont Royer-Collard rendait grâce à la Providence comme d’un bienfait. D’ailleurs le régime de la liberté et de l’égalité pour le travail humain n’entraîne pas l’entier abandon de la société à elle-même. Il est pour le travail une police nécessaire ; la loi et l’autorité veillent à la sûreté des droits et des intérêts légitimes. C’est cette protection de l’état pour tout emploi régulier de l’activité humaine qui s’est développée, exagérée jusqu’à ce régime de tutelle si longtemps regardé comme le droit naturel de l’industrie. La fameuse organisation du travail est un mot nouveau, mais c’est une vieille chose, et le système réglementaire n’a pas plus manqué de panégyristes que l’esclavage et l’aristocratie. Toutes les traces du protectionisme en toutes choses ne sont pas effacées, et sous une nouvelle forme ; dans un autre esprit, les écoles qu’on appelle indistinctement socialistes sont venues exalter ou plutôt aggraver les droits de cette tutelle, qui, pour rendre l’état responsable du bonheur des individus, le rend dépositaire de leur liberté. M. Renouard restreint dans de justes limites le rôle des pouvoirs publics en tout ce qui concerne le travail et les affaires privées des citoyens. Garder la paix, selon l’expression anglaise, lui paraît sous ce rapport la principale attribution du gouvernement, et par conséquent la police et la justice sont tout ce qu’il doit à l’industrie. Les plus saines notions de l’économie politique sont ici d’accord avec les plus clairs principes du droit naturel et du droit civil pour placer avant tout la liberté de l’individu. Celle-ci ne saurait ê tre illimitée : l’absolu n’a point de place dans le monde, surtout dans le monde social ; mais la liberté individuelle prime tout le reste, et les plus savantes combinaisons de la législation politique sont tenues de la ménager. C’est ce que doit l’œuvre des hommes à l’œuvre de Dieu.

Ce sont là de ces vérités qu’on ne peut établir et comprendre, si l’on ne s’est rendu compte du problème de la destinée humaine. L’étude philosophique de la jurisprudence doit s’élever jusque-là, et M. Renouard n’élude pas cette obligation. C’est en la remplissant qu’il parvient à fonder et à éclaircir les notions de la liberté et de l’égalité, et à poser les restrictions ou les complémens que l’une et l’autre reçoivent dans la vie sociale. Le fond de cette vie, sa règle essentielle, c’est la justice ; mais soumise avant tout à la justice, elle peut encore, elle doit même être animée par la charité. Le droit est seul nécessaire, mais l’amour vient par surcroît, et son rôle est grand dans le monde, pourvu qu’égaré par une sollicitude inquiète ou par l’orgueil de ses bienfaits, il ne devienne pas l’instrument de la tyrannie. Opprimer les hommes pour les sauver a été souvent l’erreur hypocrite des pouvoirs de ce monde, et de ceux-là mêmes qui se croyaient des pouvoirs spirituels. L’indépendance des personnes rencontre une restriction aussi dure, mais plus légitime dans la pénalité. C’est ici un sacrifice que la société est hautement en droit d’exiger, et en cherchant à le régler, on retrouve la question du travail, puisque le travail pénitentiaire est devenu la condition d’un bon système répressif. On voit comment l’idée première du livre qui nous occupe en ramène toujours l’auteur aux problèmes les plus pratiques de la science sociale. Nous en aurions de nouvelles et nombreuses preuves, si nous poussions jusqu’au bout notre analyse, si par exemple, après avoir étudié l’homme dans la société générale, nous le considérions dans ces sociétés particulières que les besoins du commerce et de l’industrie ont suscitées, et qui, en coalisant les lumières, les efforts et les capitaux, produisent de jour en jour des résultats si neufs et si merveilleux. Le passage des personnes aux choses ne nous offrirait pas de moins intéressans sujets d’études. Ce qu’on appelle en droit le domaine humain, ses différentes espèces, le domaine universel, approprié, privilégié, ramènent ces questions éternellement importantes, et qui le sont plus encore au temps où nous vivons, la possession, la propriété, l’échange, la donation, la succession. À tout cela, M. Renouard applique avec fermeté les maximes du philosophe et de l’économiste, et la science du droit civil, l’interprétation de nos lois écrites, la recherche de nos lois à écrire, tout s’éclaire, s’élève et se coordonne à la lumière d’un esprit familiarisé par la réflexion avec les principes, par les affaires avec la réalité. Nous recommanderons son livre à quiconque, cédant à des idées trop communes aujourd’hui, serait tenté de croire que tout gît en fait dans l’ordre social, et que la force et le hasard ont seuls produit ces accidens que nous appelons droits et conventions. On y apprendra que dans les choses politiques il y a une vérité, et par conséquent une science comme dans tout le reste. Croire que l’agréable gouverne la morale et l’utile la politique, disait un ancien, c’est un dogme de courtisane.

Vous changeriez le genre du dernier mot que la pensée serait encore vraie. Courtisans ou courtisanes, le nombre est grand de ceux qui ne croient à rien. Comme il arrive souvent, l’incrédulité les mène à l’idolâtrie, et qui ne respecte pas le droit adore bientôt le fait. Mais laissons là les gens qu’on ne persuade pas ; leur indifférence serait sans conséquence, si elle n’était encouragée et comme autorisée par le renoncement plus désintéressé des esprits sincères que nous avons accusés de pessimisme. Les événemens ont multiplié les déceptions, et de nos tristes expériences on a pu tirer à volonté ces deux conclusions : « Il n’y a pas de vérité, et il ne faut penser à rien qu’à soi. » Ou bien : « La vérité est bonne pour l’esprit, mais elle n’a pas de chances. Le temps s’y refuse ; on peut encore penser, si bon le semble, mais il n’y a rien à faire. » Cette dernière conclusion est celle à laquelle trop souvent s’arrêtent des hommes éclairés, mais désabusés ou plutôt dégoûtés par les événemens, car dans la vie publique il y a une chose plus difficile peut-être que de braver les périls, c’est de surmonter les dégoûts. Si l’on me passe l’expression, il en coûte moins de combattre le serpent Python que d’avaler des couleuvres, et les gens de cœur ne connaissent la peur que sous la forme du découragement. C’est à cette sorte de faiblesse que nous voudrions opposer des objections de théorie et de pratique.

Rien n’est plus commun en philosophie que de suivre le cours d’idées que voici : Jeune, on adopte avec confiance, quelquefois avec enthousiasme, la doctrine d’une école. On la médite, on la développe, on s’y confirme par la controverse, on se croit enfin des principes à jamais assurés ; mais si l’on a l’esprit clairvoyant, flexible, sincère, on aperçoit un jour les côtés faibles du système adopté. Quel qu’il soit, il n’est pas inattaquable. Dans l’esprit de l’homme, point de vérité qui n’ait ses obscurités et ses lacunes, point de doctrine qui n’encoure des objections embarrassantes, des difficultés qu’on ne peut écarter. On le reconnaît avec de la réflexion et de la bonne foi, et au lieu de passer outre, en se tenant ferme au certain et à l’évident, sans se laisser ébranler par le douteux et l’insoluble, on se trouble, on s’alarme, on modifie ses idées, non dans ce qu’elles ont de trop absolu ou de trop hasardé, mais dans leur essence même : pour les redresser, on les affaiblit ; on les obscurcit pour les étendre. Bientôt les difficultés vous obsèdent, les doutes vous pressent, et après avoir essayé de corriger une doctrine par une autre, et de négocier une transaction entre des principes contraires, on faiblit, on succombe, et, rejetant tous les systèmes successivement essayés, on renonce même à toute tentative de philosophie, et l’on se décourage de la raison. Il n’y a plus alors que deux recours : l’insouciance, qui ne veut ni penser ni croire, et qui laisse tout aller sans rien comprendre, ou un retour aveugle à la tradition sans examen. Combien se font croyans par scepticisme et dévots par incrédulité, comme si la religion devait être le coup de désespoir de la raison ! La politique fait passer les esprits par les mêmes épreuves : on s’attache d’abord à certains principes, puis on en doute, puis on n’en a plus, enfin on devient indifférent ou absolutiste.

C’est être pratiquement l’un ou l’autre que de garder ses idées pour la spéculation, que de les déclarer inapplicables, trop bonnes pour le temps, pour le pays, pour l’humanité, que de se repentir d’avoir compté sur leur triomphe, et de mettre au rang des chimères les meilleures espérances de la révolution française.

Il en est une en effet qui, une fois réalisée, a été frustrée encore par les événemens. La France a perdu la liberté politique sous la forme parlementaire. Ce n’est pas nous qui voudrions amoindrir le sentiment d’une pareille perte. Une nation qui laisse échapper la liberté politique perd sa couronne, et ni la prospérité ni la gloire ne sont un dédommagement, car la liberté n’exclut ni la prospérité ni la gloire ; mais enfin, si précieux que soit un bien, si amer que soit un revers, ce qu’on a perdu ne doit point faire oublier ce que l’on garde, et peu de malheurs sont irréparables pour qui ne s’abandonne pas soi-même. Si le ressentiment, la défiance, le mépris, ont leur place dans un pays agité par des révolutions successives, ils ne doivent pas guider la vraie politique, et un patriotisme boudeur cesse d’être du patriotisme, La société française reste le plus grand phénomène de notre siècle, et je ne puis comprendre ceux qui n’en parlent que du l’on de la pitié et de la désolation.

L’égalité est à la fois la passion et le grief. Tout le monde en veut et tout le monde s’en plaint, si bien qu’il faut presque louer M. Renouard d’avoir eu le courage de la défendre. Il n’y a guère dans la société de torts et de défauts imputables à la nature humaine dont on ne se prenne à l’égalité. Cherchons un peu ce qu’il en faut penser.

L’idée, encore vague et fort peu pratique, de l’égalité n’est pas nouvelle. Il y a longtemps qu’aux privilèges de la naissance ou de la fortune, aux prérogatives légales ou usurpées du rang ou de l’autorité, on a opposé les droits du mérite, et c’était, sans la nommer, sacrifier à l’égalité. De Juvénal à Despréaux, la poésie, sans songer à mal, en a appelé des distinctions sociales aux distinctions naturelles. Notre satirique lui-même tourne autour de la notion philosophique de l’égalité primitive :

Que maudit soit le jour où cette vanité
Vint ici de nos mœurs souiller la pureté !
Dans ce temps bienheureux du monde en son enfance,
Chacun mettait sa gloire en sa seule innocence,
Chacun vivait content, et sous d’égales lois
Le mérite y faisait la noblesse et les rois.


Les exemples abondent pour prouver que ce n’est nullement la littérature avant-courrière de la révolution, mais la littérature de tous les temps, qui a propagé des idées qu’aucuns trouveraient aujourd’hui anti-sociales. Citons une preuve des plus innocentes et des plus concluantes. Dom Calmet, le théologien modeste qui a commenté la Bible avec tant de savoir et de simplicité, a écrit une dissertation sur la noblesse de Lorraine, et il la commence par ces mots : « Tous les hommes sont créés libres et égaux ; la différence des conditions ne vient que de la fantaisie, de la vanité, de la cupidité ou de la violence des hommes. » Rousseau eût-il autrement parlé ? Ce n’était pas cependant dom Calmet que Voltaire avait fait lire à Nanine, lorsqu’elle disait, en quittant son livre :

L’auteur prétend que les hommes sont frères,
Nés tous égaux ; mais ce sont des chimères,
Je ne puis croire à cette égalité.


Et la pièce était faite pour la prouver tout aussi bien que l’hémistiche déclamatoire : Les mortels sont égaux.

On me fera bien la grâce de supposer que je ne rappelle point ces passages, pris au hasard, pour relever un lieu-commun qui, dans son expression absolue, manque d’exactitude et prête à de graves erreurs. Je ne tiens qu’à montrer qu’il renferme un fonds de vérité qui saisit naturellement l’esprit et persuade sans examen ; il est une de ces choses qui n’ont besoin que d’être dites pour être crues ; mais les termes n’en ont pas moins besoin d’être révisés, l’idée doit être ramenée à plus de précision pour être juste, car les hommes sont fort loin de naître égaux en tout sens. Il y a une inégalité naturelle, et il est impossible qu’elle soit absolument sans conséquences. Il résulte nécessairement de certaines inégalités de fait une différence dans le rôle social des individus, dans la mesure de protection ou de restriction que réclame leur activité. La loi ne peut é videmment être la même pour la femme et l’homme, pour l’adulte et l’enfant, pour l’insensé et le sain d’esprit. Le mot d’égalité signifie que justice est due également à tous. C’est là l’égalité de droit qui corrige jusqu’à un certain point l’inégalité de fait. Les hommes naissent tous avec un droit égal à la justice ; voilà la véritable égalité primitive. Et la justice qui est due à un être doué de la liberté et de la raison, c’est de lui reconnaître et de lui garantir tous ses moyens d’user de l’une et de l’autre, tels qu’il les a reçus de la nature et du sort. Une analyse plus approfondie résoudrait donc, je crois, la notion de l’égalité dans la justice ; qui doit garantir à tout homme sa liberté, tant qu’il n’a pas mérité de la perdre. La législation ne peut songer à supprimer les illégalités de fait parmi les hommes, mais elle peut en supprimer les effets iniques, et empêcher qu’elles ne deviennent des sources d’oppression. Elle défend le faible contre le fort et oppose à l’inégalité de fait l’égalité de droit, c’est-à-dire qu’elle restitue à celui qui tout seul ne pourrait la défendre la part de liberté qui lui appartient. Dans une aristocratie fermée, les privilèges exclusifs sont l’obstacle factice qui retient l’essor de l’émulation et paralyse l’activité du mérite qui veut s’élever. Les immunités odieuses en faveur de certaines classes sont un fardeau qui retombe sur d’autres classes, et les gêne dans leur participation au concours ouvert par la société entre tous ses membres. Le système réglementaire est pour l’industrie une violation gratuite de la liberté du travail et des professions. Le droit d’aînesse est une restriction conventionnelle apportée soit aux effets de la libre affection des parens, soit au droit qu’une naissance égale donne aux enfans de profiter également des avantages acquis à leurs pères. Toutes ces inégalités sont une entrave artificielle mise à l’action ; au développement de l’individu, et une violation du principe qui veut que la liberté de l’être raisonnable ne subisse que les restrictions imposées par la nécessité, ou qui proviennent de sa volonté ou de sa faute. C’est à l’abolition des contraintes purement arbitraires, de toutes ces iniquités traditionnelles maintenues par l’insolence de la force et du préjugé, que tend la civilisation moderne, et que surtout a travaillé la révolution française. On voit ainsi que la loi et la société sont au fond des instrumens d’égalité parmi les hommes, et cette égalité peut être ramenée à la liberté même. Ceux qui veulent séparer réellement, essentiellement, la liberté et l’égalité, tombent dans une erreur insoutenable, et là où la liberté est atteinte, regardez-y bien, l’égalité est blessée. Qu’on ne nous parle plus de l’égalité sous le despotisme, il y a contradiction dans les termes, car l’arbitraire crée à chaque pas des inégalités factices parmi les hommes

Sans essayer le travail métaphysique qui mettrait ceci en pleine lumière, voyons si l’égalité ainsi conçue a toutes les conséquences suspectes qu’on est si prompt à lui attribuer. C’est en France et dans les pays qui ont le même état social, comme la Belgique et la Suisse, que s’est réalisé de la manière la plus près d’être complète le régime de l’égalité, ou ce qu’il faut appeler avec Tocqueville la démocratie moderne. Or, malgré les déclamations de pure théorie, on ne ferait pas renoncer aisément quiconque a goûté de la sociabilité française aux formes qu’elle affecte, aux rapports dont elle se compose, aux lois et aux opinions qui la règlent. Tout le monde est content de notre ordre civil, et ne conçoit guère une autre existence que celle qu’il nous fait aujourd’hui. Les relations de famille, celles des individus entre eux, tout ce qui concerne la vie privée, la vie des affaires, la vie du travail, est réglé par des principes et des habitudes qui nous paraissent les plus conformes à la nature, et nul ne se plaint pour son compte personnel de ce grand acte d’émancipation de 1789, parce qu’il a rompu les mailles du réseau qui l’enfermait dans sa condition. À consulter l’expérience et le sentiment, la société française est bonne en elle-même, et ce n’est que quand elle raisonne qu’elle trouve à redire à sa nature. Au fond, elle n’échangerait son lot contre celui d’aucune société de l’Europe.

Est-ce à dire qu’aucune plainte ne soit fondée, qu’aucune critique ne soit plausible ? Non assurément, mais il faut remarquer d’abord que ce sont les relations de l’ordre politique et non de l’ordre social qui ont donné lieu aux grandes difficultés, aux mécontentemens, aux collisions. Il n’est pas sûr que la question du meilleur gouvernement ou seulement du gouvernement durable pour la société démocratique des temps modernes soit résolue, et l’avenir recèle plus d’un problème redoutable. Je ne conteste pas qu’une société réformée sur le principe de l’égalité ne soit assez difficile à gouverner, surtout avec d’anciennes formes politiques, originaires d’un autre état social ; mais les sociétés ne sont pas faites pour les gouvernemens, c’est le contraire, et la question est de savoir quel mal l’égalité fait aux unes, non quelles difficultés elle suscite aux autres. Ce mal que nous cherchons serait-il exprimé par les deux mots de cette allégation banale : « Tout s’abaisse ? » Voyons où est l’abaissement ; encore une fois, je ne parle pas politique. Qu’est-ce donc qui s’abaisse depuis cinquante ans ? Évidemment ce n’est pas la première de nos vertus nationales, la valeur militaire. Ce n’est pas davantage la richesse, le travail, l’industrie. Les arts peuvent prêter à la critique mais ils valent bien ce qu’ils valaient il y a cent ans. Quant à la littérature, ce siècle est-il un déclin ? Il n’est pas un déclin pour l’histoire, la poésie, la philosophie, et quant à l’éloquence proprement dite, je doute que Bossuet et Rousseau eussent effacé ceux qu’il m’a été donné d’entendre à la tribune nationale. Venons à la morale. Sous de certains rapports, n’est-il pas admis que les mœurs sont meilleures qu’au temps passé ? Quand j’en douterais, je ne pourrais fermer l’oreille à ce qu’avouent nos censeurs naturels et nos juges attitrés. Et quel est le prédicateur qui ne mette l’état religieux du pays fort au-dessus de ce qu’il était cent ans ou un demi-siècle avant nous ? Si donc tout s’abaisse, si donc tout est tombé, je demande d’où et de quelle hauteur ?

C’est une variante de l’accusation contre le temps que de dire : « Les mauvaises passions rongent la société ; elle est dévorée d’envie. » Écoutez bien ces gens qui se plaignent tant de voir toutes les supériorités méconnues : eux qui soupçonnent partout l’envie, sont-ils bien sûrs d’être si fort enviés ? Les mêmes ajoutent qu’il n’y a plus de respect. Je concevrais qu’on dît que le respectable fait défaut : quant au respect, on le prodigue. Il faut d’ailleurs le rappeler aux classes qui prennent tant d’intérêt à la subordination des rangs, des positions et des vanités. Tout ce qui les inquiète vient de la destruction des préjugés qu’elles-mêmes ont rejetés, de l’abandon d’une routine sociale dont elles ne voudraient plus pour elles-mêmes. Il est très vrai que la raison s’est dès longtemps avisée de demander à toute prétention ses motifs, à toute tradition ses preuves, à toute autorité ses titres. Quiconque a pratiqué cette inquisition et en a profité a perdu le droit de s’en plaindre. Toute influence, pour être valable, a besoin d’être utile, et l’on ne peut blâmer personne de ne plus s’incliner de confiance, de ne plus s’humilier sur parole ; mais en vérité l’excès en ce genre ne nous menace pas. L’orgueil humain ne fut jamais de meilleure composition. Que si l’on prétend faire un mauvais sentiment du désir de s’élever qui anime, dit-on, les individus et les masses, condamne qui voudra cette aspiration vers le mieux, qui sous toutes ses formes est l’âme de la vie humaine. L’homme ne peut mettre de prix qu’à trois choses, la vertu, l’esprit et le bonheur, et pour toutes ces choses, où est son crime s’il cherche à s’élever au-dessus de lui-même ? Que, dans cet effort vers le mieux, le devoir et la raison doivent nous contenir et nous guider, qui le conteste ? En quoi ne faut-il pas que la raison et le devoir interviennent ? Mais ni elle ni lui ne réprouvent l’impatience d’atteindre à ce qui est au-dessus de nous, l’effort d’égaler ce qui nous passe, de partager ce qui nous échappe, utile et vitale passion, qui, bien qu’elle puisse être aveugle, violente, injuste, comme toute passion, ne saurait être reprochée en elle-même à l’humanité, car elle a civilisé le monde. Le siècle où elle se montre avec le plus d’intensité, où elle s’exerce avec le plus de liberté, ne peut maudire son partage, et je crois qu’au fond il ne le maudit pas. C’est l’impudente plainte des oisifs, qui craignent d’être troublés dans leur repos ou dans leur vanité, que cette appréciation misanthropique du besoin qui pousse la multitude à imiter leurs goûts, leurs mœurs et leurs jouissances. Au risque de les scandaliser, disons-leur qu’il faut savoir accepter ce qui contrarie, approuver même ce qui inquiète. Les libraires sont d’accord pour convenir que tandis que l’amour des lettres, celui de la lecture et du savoir ne paraissent pas en progrès marqué dans les classes riches, le commerce des livres augmente, et la propagation d’écrits qui ne sont tous ni d’un genre populaire, ni d’une frivolité corruptrices s’étend visiblement, par le bon marché, dans la région sociale où ne dominaient pas jusqu’ici les besoins de l’intelligence. On pourrait citer des publications fort sérieuses que le grand monde ignore et qu’épuise le grand public. Voilà encore un des crimes de l’égalité !

Ce n’est pas que nous plaidions pour un optimisme complaisant, pour une tolérance relâchée qui ne reprend rien et ne voit rien. La société contemporaine, surtout dans l’ordre intellectuel et moral, est loin de nous ravir d’admiration. Nous disons seulement que son mal ne vient pas de l’égalité. Ce qu’elle a de mieux au contraire, c’est sa constitution civile et économique, et au premier rang des vertus ou plutôt des qualités que cette organisation met en valeur nous plaçons cet amour du progrès et du travail qui relève sa condition. Le désir du bien-être n’est pas un principe, d’action fort élevé ; mais le bien-être améliore souvent et quelquefois ennoblit, et l’on ne peut disconvenir que dans certaines villes les mœurs des ouvriers aient monté avec leur condition. Ils gagnent en dignité comme en douceur. Ce n’est pas la faute de la démocratie si partout il n’en est pas de même. Les fautes et les défauts du temps me paraissent provenir d’autres causes, d’abord des vieilles et constantes infirmités de la nature humaine, puis de certaines faiblesses propres au tempérament national : ces infirmités et ces faiblesses sont mises en triste relief par la fréquence des révolutions. L’épreuve est trop forte pour beaucoup d’esprits et de caractères. La stabilité des choses soutient et cache l’inconstance fragile des convictions et des principes. Au contraire, la versatilité des opinions, l’affaiblissement des courages, le respect de la force, l’adoration du succès, l’indifférence au juste et à l’injuste, je ne sais quel penchant à la dépendance empressée, à la flagornerie sincère, au mépris, de soi-même encouragé par le mépris des autres, tels sont les travers que la succession rapide des reviremens politiques développe au point d’en faire des vices ; mais l’égalité n’a rien à voir dans tout cela.

Il est vrai qu’on peut demander si elle n’est pas pour quelque chose dans ce retour fréquent des révolutions, et si l’instabilité n’est pas de la nature de la démocratie. Ceci est plus spécieux, et sans doute une société renouvelée par une révolution est plus facile à émouvoir qu’une société assise et scellée sur des fondemens séculaires. Dans le premier cas, les gouvernemens qui surviennent jettent l’ancre sur un fond de sable, et il manque à tout la consolidation du temps. Il se peut que la démocratie moderne cherche encore longtemps son gouvernement définitif, et nous vivons assurément dans un siècle révolutionnaire ; mais les causes de cette situation presque universelle en Europe sont nombreuses et diverses, et l’égalité fondée par nos lois n’en est elle-même qu’un des effets. Dans les efforts qu’on hasarde parfois, et que célèbrent des partis conservateurs pour ramener les peuples vers le passé et remonter le cours des temps, se trahit une tendance involontaire à de nouvelles commotions politiques, et ceux qui voudraient le plus rétrograder dans le sens d’une réaction ne visent, en dépit d’eux-mêmes, qu’à remuer la société dans toutes ses profondeurs. Si la liberté ne se montre pas toujours conservatrice, l’absolutisme est souvent perturbateur. Jamais l’esprit d’ordre à tout prix n’a fait de plus énergique effort qu’à la suite des événemens de 1848. A-t-il réussi à mettre le monde au repos pour longtemps, et l’Europe se croit-elle à jamais préservée d’une crise générale ? Les restaurations elles-mêmes commencent par être des révolutions avant d’en provoquer de nouvelles ; les coups d’état pour l’ordre n’amènent point l’immobilité. L’agitation continue de l’Europe ne tient pas au triomphe de tel ou tel principe, du principe de l’égalité plus que de tout autre, mais à la manière dont les principes triomphent, à la diversité et à la force de ces partis contraires dont l’existence est en quelque sorte nécessaire, et qui lutteront tant que vie leur restera. La prétention de les supprimer est chimérique ; ils sont le produit naturel du conflit des idées jetées dans le monde depuis la renaissance. Le plus sage, le plus habile, le plus heureux de tous sera celui dont l’œuvre durera, et par sa durée réunira peu à peu les esprits dans une liberté pacifique. Ce terme est loin peut-être, et le monde s’ébranlera peut-être aussi plus d’une fois avant de l’atteindre ; mais pour nous, Français, il y a un grand fait accompli, c’est l’ordre social que la révolution a constitué. Nous reconnaissons là le sceau de l’irrévocable. Autant il nous paraît juste et nécessaire de combattre sans ménagement les préjugés et les passions qui peuvent corrompre et compromettre les principes de 1789, autant il faut respecter fidèlement leur résultat le plus certain et le plus général dans cette œuvre des siècles reconnue par la raison du temps, la société française.


Charles de Rémusat.