Du Réalisme dans la critique à propos de la Vie et les Opinions de Frédéric-Thomas Graindorge, de M. Taine

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LE REALISME
DANS LA CRITIQUE

I. Vie et Opinions de M. Frédéric-Thomas Graindorge, docteur en philosophie de l’université d’Iéna, principal associé commanditaire de la maison Graindorge and C° (huiles et porc salé à Cincinnati, États-Unis d’Amérique), recueillies et publiées par M. H. Taine ; 1 vol. 1867. — II. De l’Idéal dans l’art, par le même ; 1 vol. 1867. — III. Histoire de la Littérature anglaise, par le même ; 4 vol., etc.

La critique, comme tout ce qui tient à la vie intellectuelle et morale, a passé de nos jours par de singulières révolutions. Il serait presque vrai de dire que ce qu’on appelait autrefois de ce nom n’existe plus, et qu’à la place a grandi un art nouveau, une science absolument nouvelle, tant la transformation est radicale et profonde, tant les mots eux-mêmes changent de sens à vue d’œil. Autrefois, aux temps fabuleux de la littérature, lorsqu’on ne cherchait pas encore à voir tout dans tout, la critique était un art infiniment plus indépendant et plus personnel, infiniment plus précis ; elle se ressentait d’un état où tous les genres étaient classés, où la pensée était en quelque sorte distribuée en royaumes distincts et où chacun restait dans sa sphère, le poète comme le critique, l’historien comme le moraliste, l’érudit comme le philosophe. Le critique était un homme de goût, de passion parfois, si l’on veut, mesurant et comparant les œuvres de l’esprit ; il ne faisait pas de livres, il pesait et évaluait les livres. Les vanités blessées l’appelaient impuissant par représaille. — Il n’était pas aussi impuissant qu’on le disait ; ce qu’il avait de force créatrice, il le mettait dans l’élucidation et la rectification de la pensée des autres. Il avait l’ambition d’être le gardien de certaines traditions, de certaines lois, de certains principes littéraires. Son originalité consistait dans la manière même de pratiquer cet art difficile de juger ; son autorité tenait à la sûreté de son goût, à la rectitude de sa raison, à la liberté de ses appréciations, et comme le cercle où l’on s’intéressait aux choses de l’esprit était encore restreint, le critique était un personnage écouté, exerçant une véritable influence ; il aidait à la création d’une opinion. Nous ne sommes plus à l’époque primitive des Nouvelles de la république des lettres, ni même à ces époques plus récentes où des esprits fermes, judicieux et fins se proposaient uniquement d’éclairer ou de tenir en garde le goût public. Nous vivons dans un temps d’immense dispersion et de confusion extrême, de travail obscur et indéfini, de fermentation vague, et la critique elle-même a fait comme tout le reste : elle s’est transformée, elle a étendu ses domaines, elle a renouvelé ses procédés, elle s’est adaptée, elle a voulu s’adapter à un ordre nouveau ne d’une révolution générale des idées et des mœurs.

Jusque-là c’était la période de la conquête légitime, de l’agrandissement naturel et nécessaire ; mais la question est de savoir si cet agrandissement légitime n’a pas ses conditions et sa mesure, si dans cette transformation poussée à bout la critique elle-même ne finit pas par s’altérer et se dissoudre en paraissant victorieuse. — C’est là en effet le plus curieux problème aujourd’hui, problème qui a ses racines dans tout un état social autant que dans une situation littéraire, qui se prolonge en ramifications infinies et qui est le signe de bien d’autres problèmes. Il ne faut pas s’y tromper : nous avons sous les yeux, et plus que jamais de nos jours, une combinaison étrange, le développement immense, irrésistible, le triomphe de l’esprit critique, et une sorte d’évanouissement de la vraie critique, telle qu’on l’entendait autrefois. L’esprit critique est devenu le ressort, presque le moteur unique du monde contemporain. Il pénètre partout, il envahit tout ; des sciences exactes, il passe dans la religion comme dans la philosophie ; il s’applique à l’impalpable et à l’inconnu comme aux élémens les plus subalternes et les plus positifs ; il entre en maître dans l’histoire, et il supplée presque à l’imagination défaillante. L’esprit critique est partout, la vraie critique est de plus en plus rare, ou du moins elle tend à s’effacer comme inspiration supérieure et indépendante ; elle va se perdre dans ce vaste mouvement dont elle devrait être la force modératrice et dont elle n’est que le jouet. Elle ne dirige pas le courant, elle le suit ; elle flotte entre les fantaisies et les systèmes, et au lieu de relever l’esprit contemporain à la hauteur d’un idéal plus sévère et plus pur, elle le laisse dériver, elle dérive avec lui vers une sorte de réalisme frivole ou assez prétentieusement méthodique.

Ce n’est plus, dis-je, l’art de juger selon la vieille notion, dans le vrai sens du mot ; c’est l’esprit critique s’accommodant à une phase de civilisation sceptique et positive, assimilant le monde moral au monde matériel, traitant l’histoire comme une grande combinaison chimique, les sentimens et les passions comme des réactifs, les religions, les philosophies et les littératures comme une végétation particulière, et aboutissant à des interprétations laborieusement confuses de la vie humaine. Que ce soit un progrès manifeste et éclatant, je ne veux pas le dire ; c’est du moins un genre florissant, impatient de se répandre, aspirant à régner et parfois popularisé par le talent. M. H. Taine est assurément un maître habile dans cette école nouvelle qu’on pourrait bien appeler l’école du réalisme dans la critique, et je ne sais pas même si littérairement il ne la résume pas à lui seul tout entière, s’il n’en est pas le commencement et la fin. C’est par ce talent vigoureux et peu souple que l’école de la critique nouvelle fait une figure, qu’elle a une originalité et un rôle dans la mêlée des idées et des opinions ; c’est dans les ouvrages de M. Taine qu’elle a son symbole, et tout ce qu’elle peut produire, c’est M. Taine qui l’a montré certainement ; mais, par exemple, si elle a jamais gagné des victoires, ce n’est pas quand elle se fait légère et humoriste, quand elle applique ses procédés à la description des mœurs, des usages, des mille nuances de la société parisienne, quand elle produit en un mot ce livre des Opinions de M. Frédéric-Thomas Graindorge, dans lequel il faut bien voir une boutade un peu lourde, la fantaisie d’un dialecticien ou d’un naturaliste en vacances. Décidément l’observation fine et délicate n’est pas la vocation de M. Taine, et ce M. Graindorge, docteur à l’université d’Iéna en même temps que marchand de porc salé à Cincinnati, me fait tout l’effet de représenter dans le monde un critique réaliste mêlant ses crudités aux souvenirs universitaires et philosophiques.

Tout ce que l’on peut dire, c’est que M. H. Taine n’est pas moins un des talens les plus sérieux de notre temps, un des plus brillans et des plus solides esprits d’une génération plus habile et plus raisonneuse qu’enthousiaste, et ce qui caractérise justement ce talent, c’est que du premier coup il est entre dans le vif ; du premier coup il a montré tout ce qui fait son originalité, — la science, la ligueur, la hardiesse, la suite, l’entraînement systématique. Les idées qu’il développe sans cesse sous toutes les formes, dans sa critique, dans ses cours comme dans ses récits de voyage, les allures essentielles de son esprit, elles sont déjà dans ses premiers essais sur Tive-live ou sur La Fontaine, lorsqu’il n’était encore qu’un lauréat de l’Académie, à ce moment où il sortait à peine de l’École normale avec ses jeunes émules, devenus comme lui des écrivains, des romanciers, des critiques, des publicistes. M. Taine est en effet de cette génération qui date de 1848, qui se formait à cette époque au sein de l’École normale, entre les excitations de l’étude et les provocations extérieures. Ces études universitaires d’ailleurs, M. Taine les complétait par d’autres études librement et activement poursuivies dans les sciences exactes et naturelles, et c’est ainsi, avec un esprit fortement nourri, vigoureusement armé, qu’il abordait la littérature ou plutôt la philosophie littéraire, cette philosophie qui se déroule invariablement dans ses ouvrages avec une sorte d’ampleur puissante et monotone sous des formes souvent railleuses ou cassantes quand elles ne sont pas hérissées d’abstractions ou de subtilités bizarres.

Le talent de M. Taine, à part sa disposition primitive et naturelle, se ressent évidemment de la manière dont il s’est formé ; il porte toujours la trace de cette phase obscure d’une jeunesse laborieuse passée dans l’école et dans l’étude solitaire. L’auteur de Graindorge n’est pas resté professeur, je le sais bien ; il s’est vite émancipé après quelques pérégrinations à travers les lycées de province, et il y a eu un jour où il a mieux aimé s’adonner tout entier aux lettres qu’aller se reposer dans les médiocres douceurs d’une chaire de sixième qu’on lui offrait. Et pourtant dans ce libre et audacieux talent il y a encore la marque obstinée de l’école, comme un pli ineffaçable. Si on lui appliquait sa théorie de la faculté maitresse, on ne découvrirait certes en lui ni un orateur ni un poète ; on trouverait un professeur, il en a le ton, l’accent, et je ne sais pas même si dans ce qu’il considère comme des découvertes souveraines, dans ses classifications et ses distributions, il n’y a point une certaine rhétorique d’une nouvelle espèce. L’habitude du travail solitaire et de l’étude abstraite n’est pas moins sensible en M. Taine. Je ne méconnais point ce qu’il y a de puissance salutaire et féconde dans la solitude. La pensée y puise une énergie nouvelle, l’indépendance et l’originalité ; mais il peut en résulter aussi ce dangereux penchant à ne voir la vérité des choses qu’à travers les fumées d’un cerveau enivré, à méconnaître la valeur relative des idées et des hommes, à faire tout rentrer dans un ordre de combinaisons préconçues sans démêler le jeu profond et infini des événemens ou des caractères, à tenir peu de compte des nuances, des proportions, de la mesure, de tout ce qui fait la vie humaine, de telle sorte qu’on peut rester très abstrait, très artificiel jusque dans le réalisme le plus cru. On croit connaître le monde parce qu’on en a démonté tous les ressorts, parce qu’on l’a soumis à une dissection impitoyable : on ne le connaît pas encore, on ne l’a pas vu vivre et agir. On se fait une idée inexacte de ses contemporains aussi bien que du passé. On procède comme l’auteur des Essais critiques : on grossit ce qui a passé sans laisser de traces ; on diminue des choses qui ont eu une importance véritable. De là les lacunes, les disproportions qui se font sentir souvent dans cette énergique et tranchante nature de penseur et d’observateur.

On a vu plus d’une fois sans doute des talens de forte trempe se jouer dans les systèmes sans y périr et se sauver à travers tout par ce qu’ils ont de vivace. C’est un peu, à vrai dire, l’histoire de M. Taine. Chez lui, le talent est visiblement supérieur au système et survit toujours, même dans l’inévitable déroute de quelques-unes des idées qu’il combine, qu’il déroule depuis plus de dix ans, dont il poursuit l’application avec une imperturbable assurance. Jusqu’ici on ne peut pas dire que sa vie d’écrivain ait été une vie de repos. Il a travaillé et produit beaucoup sans s’arrêter, sans prendre haleine en quelque sorte. Il n’a pas seulement multiplié ces essais critiques qui sont comme des développemens fragmentaires de sa pensée ; il a éclaboussé de sa verve la philosophie et ses contemporains dans les Philosophes français au dix-neuvième siècle. Quand il a voyagé, il a raconté ses voyages avec une fastueuse prodigalité d’images et de couleurs. Il a décrit les Pyrénées, où il était allé chercher la santé ; il a décrit aussi l’Italie, où il était allé chercher des impressions, des connaissances nouvelles, et il a déroulé ce vaste tableau, Rome, Naples, Florence, Milan, Sienne et Venise, je n’oserais dire avec un sentiment toujours exact, mais à sa manière, en homme qui crée, qui imagine en même temps qu’il voit, qui interprète fort librement ce qu’il observe. Professeur à l’école des Beaux-Arts, il a fait des cours qu’il reproduit dans tous ces livres qu’il appelle la Philosophie de l’art, la Philosophie de l’art en Italie, l’Idéal dans l’art. L’Ecrivain, il a mis la main à une des œuvres certes les plus complexes et les plus difficiles, celle d’une interprétation nouvelle de la civilisation anglaise par la littérature. Dans l’intervalle, il s’amuse avec la légèreté d’un homme qui vient de soulever des poids énormes et qui est accoutumé à l’effort.

A n’observer que l’apparence, il y a dans toutes ces œuvres qui se succèdent une vraie fougue de talent, une multitude d’idées ingénieuses sur l’histoire littéraire, sur la mystérieuse alchimie de la civilisation, sur la physionomie et le caractère des races ou des époques diverses. L’auteur se promène d’un siècle à l’autre, d’un pays à l’autre en homme aguerri à l’observation et à la réflexion, habitué à tout interroger, à tout scruter, à tout expliquer. Il sème sur son chemin les pages colorées et fortes, il fait tout ce qu’il peut pour être varié. Au fond, il n’y a qu’une pensée qui se déroule incessamment, qui circule dans ces pages condensées et pressées. M. Taine ne le cache pas, il le laisse voir même avec une naïveté singulière : il a l’ambition d’avoir découvert une philosophie nouvelle, d’avoir arraché son secret à l’humanité pensante et agissante. Il sait désormais à quelles sources s’alimentent les civilisations, comment se forme le caractère d’un siècle ou le génie d’un homme. Il sait tout cela, il le croit du moins, et voilà justement où M. Taine tombe dans l’illusion des novateurs qui s’enivrent de leur propre ouvrage sans se demander si ce qui peut être vrai dans leur découverte est une nouveauté, et si ce qui est nouveau est une vérité. Je ne parle pas de la philosophie générale de M. Taine, qui n’est à tout prendre, on l’a montré plus d’une fois, qu’une résurrection du sensualisme du dernier siècle se combinant avec certaines idées venues d’Allemagne ; mais c’est dans l’application de ces théories à la littérature, aux arts, à tout ce qui relève de la pensée et de l’imagination, c’est là qu’on peut voir comment un esprit intrépide, enivré de logique, peut se laisser entraîner sans remarquer que ses explications n’expliquent rien, qu’elles ne sont qu’une poussière nouvelle ajoutée à la poussière des systèmes, une obscurité de plus dans le domaine des interprétations littéraires et philosophiques.

En réalité, que M. Taine s’en doute ou qu’il ne s’en doute pas, ce qu’il y a de vrai dans ses vues de philosophie littéraire, dans toutes ces théories des milieux, des circonstances, de la faculté maitresse, est découvert depuis longtemps et n’a rien de nouveau ; ce qui peut passer pour nouveau au contraire n’est visiblement que la chimère d’un esprit excessif, et, ce qui est un peu plus grave, une altération des lois essentielles du monde moral et intellectuel. Sa critique, dans ce qu’elle a de juste et d’exact, n’est point du tout une aussi grande nouveauté qu’il le pense ou qu’on le dit, et je ne sais par quelle illusion d’optique l’auteur de l’Essai sur Tite-Live a pu être considéré comme un novateur parce qu’il suivait avec talent un chemin où bien d’autres l’ont précédé. Lorsque M. Taine s’efforce d’expliquer par ce qu’il appelle la race, les milieux, les circonstances, le caractère d’une littérature ou le génie d’un homme, il est assurément dans la voie qui peut le conduire à la vérité ; mais en définitive ce qu’il met dans une formule, c’est ce qui se fait tous les jours depuis longtemps. La critique, même dans le sens moderne et plus large du mot, n’est pas née d’hier. Il y a plus d’un demi-siècle que les esprits les plus divers sont à l’œuvre, explorant toutes, les sources de la pensée, étudiant les phases de la vie intellectuelle, et ce qu’ils font justement, c’est cela : rechercher le lien entre la littérature et la société aux différentes époques de l’histoire,.replacer un homme, poète, penseur ou philosophe, dans le pays qui l’a vu naître, au sein des circonstances qui l’ont produit, au milieu de ses contemporains. Et c’est ainsi que la critique, s’armant de tous les instrumens de vérification, interrogeant tour à tour le temps, les mœurs, les caractères, les révolutions, les faits les plus intimes aussi bien que les événemens publics, est devenue une vraie science progressivement élargie. Lorsque M. Villemain, il y a quarante ans, décrivait la marche de la civilisation littéraire, il traçait déjà de véritables tableaux d’histoire. Et M. Sainte-Beuve, qu’a-t-il fait, si ce n’est analyser, observer, étudier les hommes dans tout ce qui peut déterminer leur caractère moral ou la nature de leur esprit ? Bien d’autres ont suivi la même carrière en obéissant à la même inspiration. Je pourrais presque dire que ce procédé d’étude plus large et plus compréhensive est devenu à peu près universel, si bien qu’il est impossible aujourd’hui de séparer la critique de l’histoire, de l’analyse morale, d’une certaine philosophie. Et voilà comment ce qui est vrai dans la critique de l’auteur de Graindorge n’est point précisément nouveau ; mais voici où commence chez M. Taine la nouveauté qui est le cachet de son système, et qui n’est point du tout une vérité.

Le monde, pour M. Taine, n’est qu’un grand composé de forces, d’élémens premiers, qu’il s’agit uniquement de définir pour savoir ce qu’ils produiront nécessairement. Étudiez la race, le milieu, les circonstances, et vous aurez la clé de tout ; ce n’est pas plus difficile que cela. C’est « un problème de mécanique » comme un autre. « La seule différence qui sépare les problèmes moraux des problèmes physiques, vous dira l’auteur, c’est que les directions et les grandeurs ne se laissent pas évaluer ni préciser dans les premiers comme dans les seconds ; mais quoique les moyens de notation ne soient point les mêmes dans les sciences morales que dans les sciences physiques, néanmoins comme dans les deux la matière est la même et se compose également de forces, de directions et de grandeurs, on peut dire que dans les unes et dans les autres l’effet final se produit d’après la même règle… » Et vous voilà tout à fait en mesure d’étudier les littératures, mieux encore des civilisations tout entières, en évaluant des quantités, en précisant des forces. Le génie est un effet total, un produit, de même que « le vice et la vertu sont des produits comme le sucre et le vitriol. » L’œuvre la plus belle de l’esprit humain germera dans certaines circonstances, dans une certaine cervelle, comme la fleur pousse dans certaines conditions de terroir et de climat. C’est la grande nouveauté de M. Taine, et après tout elle n’est guère nouvelle. Qu’est-ce donc que le monde ainsi fait, si ce n’est une grande proie livrée à une fatalité oppressive qui en dispose souverainement ? Qu’est-ce donc que le génie ainsi compris, si ce n’est une végétation improvisée par le hasard « des concordances et des contrariétés intérieures ? » Et M. Taine croit tout expliquer ! Il n’explique rien, parce que ses théories se fondent sur cette fausse analogie entre le monde moral et le monde physique, parce que, si la nature extérieure a ses lois qui règlent ses mouvemens, ses évolutions et ses transformations, la nature morale a des lois différentes comme elle a sa destination, parce que, si loin que l’auteur pousse l’étude, la décomposition du milieu et des circonstances, il ne peut arriver à saisir cette chose impalpable qui s’appelle le génie, parce qu’enfin, en enfermant tout dans un cercle de nécessités et de forces, il supprime le premier élément du drame humain, l’élément actif et personnel, la liberté, cette grande motrice de la vie et aussi cette grande perturbatrice de toutes les combinaisons de mécanique morale.

C’est la conséquence dernière du système de M. Taine : il supprime dans l’ordre moral la liberté. Je pourrais ajouter que par cela même, dans l’ordre littéraire, il supprime entre autres choses la critique, j’entends la vraie critique, qui ne peut être une simple constatation de forces, une dissection indifférente. Et dans le fait M. Taine en prend facilement son parti. Qu’est-ce que la critique, pour lui ? Il le dit dans ses Essais, il le dit dans son cours. — Le critique sait maintenant qu’il doit faire abstraction de son jugement et de son goût. Quand nous étudions un homme, nous ne voyons en lui qu’un objet de peinture ou de science ; nous ne le jugeons pas, nous contentons notre curiosité, rien de plus. « Que Pierre ou Paul soit un coquin, peu nous importe, c’était l’affaire des contemporains… Dans la perspective historique, je ne vois plus en lui qu’une machine spirituelle munie de ressorts donnés, lancée par une impulsion première, heurtée par diverses circonstances ; je calcule le jeu de ses moteurs, je ressens avec elle les coups des obstacles, je vois d’avance la courbe que son mouvement va décrire… » C’est là justement ce que j’appelais l’éclipse de la vraie critique, se perdant au sein du plus vaste développement de l’esprit critique appliqué à tout, aboutissant à une froide et impassible analyse de tous les élémens humains : de telle sorte, en fin de compte, que ce qui reste vrai du système de M. Taine, c’est ce que tout le monde sait ; ce qu’il y ajoute, c’est un naturalisme géométrique qui au lieu d’éclaircir et de simplifier le problème de la civilisation intellectuelle ne fait que le compliquer, l’altérer et l’obscurcir.

Et ce que je dis de cette partie du système de M. Taine, je le dirai aussi de cette autre théorie qu’il a résumée dans un mot, la faculté maîtresse. Rien n’est plus simple en apparence. Quel sens a cette parole ? Signifie-t-elle qu’il y a dans toutes les civilisations un caractère prédominant, dans tous les hommes une faculté essentielle et prépondérante, l’imagination, la raison, l’éloquence, l’aptitude à l’action ? Jusque-là, si je ne me trompe, c’est une vérité presque banale qui n’est plus à découvrir, dont se souviennent tous ceux qui ont à étudier les mystères de l’histoire, les secrets de la personnalité humaine. Ceux-là savent bien que le caractère varie avec les époques, avec les civilisations, avec les races, que chaque grand siècle réalise un type différent, comme chaque génie a un trait distinctif qui fait son originalité ; mais l’auteur de l’Histoire de la littérature anglaise ne se contente pas de cette donnée naturelle et simple : il va plus loin. Ce qu’il veut, c’est mettre une civilisation ou un homme dans une formule sous prétexte que « l’homme est un théorème qui marche ; » ce qu’il prétend, c’est découvrir une force originelle et immuable, une propriété première telle qu’elle soit la clé de tout, que tout en découle et s’y coordonne par une sorte d’enchaînement nécessaire, invincible, — et alors ce terrible logicien tombe dans le piège de son propre système. Il n’ignore pas les objections, il sait tout ce qu’on peut lui dire ; mais il passe outre avec le dédain superbe de ceux qui vivent dans la solitude de leurs conceptions, et si on le presse trop, il répondra que philosopher n’est pas peindre. Il ne voit pas, il n’admet pas qu’un être humain ou une civilisation, qui est une œuvre humaine, est infiniment complexe, — que de la liberté, justement de cette liberté qu’il supprime, découlent mille nuances, mille combinaisons intimes, mystérieuses, — qu’on ne peut enfermer une époque ou un homme dans une formule sans s’exposer à négliger des côtés essentiels, caractéristiques, ou à être immédiatement contredit par la vérité des choses. Cette faculté maîtresse, elle existe peut-être ; mais elle n’explique pas tout, elle ne dit pas tout. Le mot des civilisations, de la destinée des hommes, c’est la lutte entre des élémens également vivaces qui se heurtent, se neutralisent et finissent le plus souvent par se résoudre dans un équilibre d’un jour que de nouvelles révolutions viennent troubler sans cesse. Ici encore l’auteur était parti d’un principe que nul ne conteste ; il arrive à des conséquences où l’esprit de système a plus de part que le sentiment de la vraie nature du développement moral et intellectuel. Et, somme toute, que reste-t-il ? Toujours ce que je disais, une théorie plus ambitieuse que profonde, sans nouveauté dans ce qu’elle a de vrai, sans fécondité et sans précision sous une apparence de philosophie.

Je ne méconnais point assurément ce que de telles tentatives supposent de vigueur d’esprit, ni même ce qu’elles ont de salutairement excitant, ce qu’elles peuvent produire, ne fût-ce qu’en contraignant ceux qui se sentent surpris et choqués à se replacer en face des mêmes questions, à les interroger avec des connaissances plus étendues, avec une réflexion plus aiguisée ; mais il est très vrai aussi qu’elles épaississent sur les idées d’étranges obscurités, et elles laissent dans l’esprit qui les conçoit des empreintes particulières, un pli indélébile. Le talent de M. Taine tombe du côté où il penche, et même il s’y précipite quelquefois. L’habitude de tout condenser en systèmes et en formules laisse en lui une certaine lourdeur, je ne sais quelle apparence de tension et d’effort. Le talent de M. Taine se ressent d’une double façon de ses habitudes systématiques. D’abord, par le genre de ses idées et de ses études, il est porté à tout ce qui est image matérielle et sensible, et, une fois sur ce chemin, il va jusqu’au bout, il arrive à la crudité. Est-ce un critique qui parle ? — Je ne sais trop ; c’est bien plutôt un mathématicien, un géologue, un anatomiste, un naturaliste, se déployant à l’aise, vous décrivant les fonctions et les organes, vous préparant à l’étude des choses morales par l’analyse minutieuse de l’appareil de l’estomac et de tout ce qui sert à la digestion. Les images matérielles affluent sous sa plume. Veut-il expliquer la hiérarchie des caractères dans l’homme, il vous dira : «… Le temps gratte et creuse sur nous comme un piocheur sur le sol et manifeste ainsi notre géologie morale. Sous son effort, nos terrains superposés s’en vont tour à tour, les uns plus vite et les autres plus lentement. Les premiers coups de bêche raclent aisément un terrain meuble, une sorte d’alluvion molle et tout extérieure ; viennent ensuite des gravois mieux collés, des sables plus épais, qui, pour disparaître, exigent un travail plus long. Plus bas s’étendent des calcaires, des marbres, des schistes étages, tous résistans et compactes ; il faut des âges entiers de labeur continu, de tranchées profondes, d’explosions multipliées, pour en venir à bout. Plus bas encore s’enfonce en des lointains indéfinis le granit primitif, support du reste, et, si puissante que soit l’attaque des siècles, elle ne parvient pas à l’enlever tout entier….. » Et tout cela à propos de l’idéal dans l’art, pour dire qu’il y a dans l’homme des choses qui passent et se renouvellent incessamment comme les usages, les mœurs ou les caprices de la mode, d’autres choses plus durables comme les caractères, les inclinations de la race, d’autres choses enfin indélébiles, immuables, parce qu’elles sont dans l’essence de la nature humaine. Les gravois, les calcaires, le schiste, le granit, prodigieux entassement devant lequel on reste plus émerveillé qu’éclairé, — sans compter qu’au bout de la période on a presque perdu le fil.

Une autre conséquence qui résulte pour le talent de M. Taine de ces habitudes systématiques, c’est une évidente monotonie. Quelque fécond que soit l’esprit, il est sous la tyrannie du système, et il tombe dans ce que j’appelais une sorte de rhétorique nouvelle, moins étroite sans doute que l’ancienne, moins réduite à une phraséologie vaine, mais aussi monotone. Le procédé est invariable, comme la théorie est absolue. La race, le milieu, les circonstances, la faculté maîtresse, tout se meut dans ce cercle. Dès que M. Taine aborde une époque ou un homme, on est certain d’avance du chemin qu’il va suivre, du procédé qu’il va employer, des idées qu’il va mettre en ligne, presque des couleurs et des images qu’il va déployer. On voit défiler le cortège, et ce qui a pu paraître nouveau, original dans les premiers essais de M. Taine finit à la longue par manquer de variété, non sans doute par une défaillance de talent, mais par suite d’un système qui conduit au parti-pris, à une monotonie d’autant plus sensible que, le nombre des facultés et des caractères essentiels étant restreint, on se trouve inévitablement amené à enfermer dans la même formule les hommes les plus divers.

De là une multitude d’interprétations à la fois très absolues et très incomplètes, uniformes et bizarres, qui présentent un homme ou une époque avec une précision trompeuse. Qu’a donc expliqué l’auteur quand il a découvert que la faculté maîtresse en Shakspeare est l’imagination ? Voici d’un autre côté le défilé de ceux chez qui le caractère prédominant est le don oratoire. Tite-Live est un orateur, Macaulay est un orateur, M. Cousin est un orateur ; par contre M. Guizot n’est pas un orateur, ou du moins il n’est pas rangé dans cette catégorie. Il y a mieux, M. Taine, emporté par sa théorie de la faculté maîtresse, vous prouvera que M. Cousin a forcé son talent en racontant la vie de Mme de Longueville et de Mme de Sablé, en traçant tous ces tableaux du XVIIe siècle où s’est jouée sa plume ; il trouve que le biographe de Mme de Chevreuse n’a rien fait autre chose que « verser sur notre tête toute une bibliothèque ! » Et c’est M. Taine qui écrit sur M. Cousin cette phrase singulière : « M. Cousin ressemble à un homme qui, après avoir manié des morceaux de plomb de trois cents livres, trouverait une petite masse de deux cents et dirait avec satisfaction : Celle-ci est légère ! » C’est pousser bien loin, on en conviendra, la passion de ne voir dans un homme qu’un seul don, une faculté prédominante.

Suivez l’auteur dans son anatomie des civilisations et des époques : comment s’explique la destinée de Rome ? Par une circonstance bien simple, par le développement d’une faculté première égoïste et politique, par ce fait que « Rome dès sa naissance fut un asile ennemi de ses voisins, composé de corps ennemis, où chacun était absorbé par la pensée de son intérêt et obligé d’agir en corps. » De là tout découle. Et le XVIIe siècle ! le XVIIe siècle, « c’est le développement d’une faculté unique, la raison oratoire, et par conséquent c’est le sommeil des autres. » La renaissance, c’est le développement musculaire et l’exaltation sanguine passant de la société et des mœurs dans l’art et l’imagination. Ce qui frappe cet étrange esprit dans un César Borgia, c’est ce que dit un contemporain assurant que le fils d’Alexandre VI « a tué six taureaux sauvages en combattant à cheval avec la pique, et à l’un de ces taureaux il a fendu la tête du premier coup. » C’est très caractéristique, je n’en disconviens pas ; mais si M. Taine s’était arrêté avec un peu moins de préoccupation devant le portrait de César Borgia dont je parlais l’autre jour, que Raphaël a laissé, et qui est, si je me souviens, au palais Borghèse, s’il s’était arrêté devant bien d’autres portraits qui sont à Rome ou à Florence, ceux de Jean de Médicis, de Machiavel, de Vésale, laissés par Titien, il eût découvert peut-être sur ces physionomies autre chose que la fureur sanguine et la tension musculaire. Quand on lit certains jugemens de M. Taine, on se réjouit de n’avoir point de système, d’être tout simplement un être sentant et pensant, se laissant aller à ses impressions naturelles, étudiant les hommes tels qu’ils sont, dans leur ondoyante diversité, non comme des théorèmes qui marchent, goûtant la beauté partout où elle se rencontre, dans un tableau ou dans un livre, au lieu de se faire laborieusement des opinions absolues et arbitraires ; on prend son parti, dût-on passer pour ignorant, de ne pas trouver que M. Cousin ait forcé son talent en écrivant la biographie de Mme de Longueville, et de n’être pas frappé tout d’abord de la séparation des orteils du Christ ou de la ressemblance de Moïse et d’Élie avec « des nageurs qui déploient leurs jambes » dans la Transfiguration au Vatican.

L’esprit de système éclipse souvent le goût chez M. Taine ; la passion de raisonner étouffe le sentiment vrai et mesuré de la vie ; l’idée sommaire et violente qu’il se fait des choses déprime l’intelligence ou l’instinct des nuances. Il a plus de penchant à frapper fort qu’à frapper juste. Il n’a pas assez de ce tact que lui demandait un jour finement M. Sainte-Beuve en lui disant : « J’aimerais en littérature à proportionner toujours notre méthode à notre sujet… » Au fond, dans ce talent touffu et massif qui procède à coups de boutoir ou de formules, il y a une certaine sécheresse, et même dans ses paysages des Pyrénées ou d’Italie, même dans ses profusions d’images, on sent un homme qui regarde, qui voit, qui note des particularités ou des combinaisons, qui décompose un spectacle sans éprouver une de ces émotions qui entraînent et font jaillir l’éloquence. Le monde pour lui est trop, un laboratoire immense ou une clinique pour qu’il se laisse vivement toucher, et de là vient aussi que dans son ironie, dans les parties ingénieuses de son talent, il y a plus de subtilité froide que de finesse réelle. M. Taine pourrait bien s’être peint un peu lui-même en traçant le portrait d’un philosophe de sa connaissance qu’il place à la pointe de l’île Saint-Louis, et qui passe sa vie à noter des faits sur lesquels il élève l’architecture de ses théories. « Quoique fort bon, dit-il, il n’est point philosophe humanitaire ;… il n’a pas envie de sauver le genre humain ;… il est gourmet en matière de science et ne raisonne que pour lui seul. Il prend son plaisir où il le trouve et prétend que les autres font comme lui. Il ne croit guère au dévouement et n’aime que médiocrement les gens à principes… Il n’est point du tout poète ; très froid et très lucide, ses nerfs s’animent sans que son sang s’échauffe… Son grand besoin est de voir clair, il veut toujours se rendre compte… Un peu sceptique, parfois moqueur, destructeur par occasion, surtout en matière d’illusions poétiques et métaphysiques, il a des habitudes d’algébriste… »

Ce qui manque au fond, c’est la chaleur intérieure, c’est le don de la vive et puissante émotion. Cela, M. Taine ne l’a pas plus que son philosophe ; comme son hôte de l’île Saint-Louis, si je ne me trompe, il ne songe nullement à sauver le genre humain, qu’il laisse à ses luttes, à ses passions et à ses vaines poursuites. C’est encore une conséquence de son système. La critique est indifférente, elle n’est faite ni pour prouver, ni pour dire ce qu’on doit croire, ni pour peser les actions au point de vue de la loi morale, ni pour se jeter à la suite d’un drapeau représentant le droit. Actions, sentimens et croyances sont autant d’élémens en fusion au-dessus desquels plane majestueusement la critique sans se demander de quel côté il faut marcher. De là ce que j’appellerai le caractère tout négatif de cette vive organisation intellectuelle à laquelle. manque le don suprême des hautes aspirations au nom desquelles on peut agir sur les âmes et sur les esprits. Il y a des talens merveilleusement doués, féconds en ressources, nourris des plus savantes études, rompus à l’escrime de la dialectique : ils sont froids et n’ont aucun lien de sympathie intérieure avec les autres hommes. Il y a d’autres talens, moins savans, si l’on veut, moins logiques peut-être, mais ayant ce don supérieur de l’action sur leurs semblables, sur leurs contemporains, parce qu’il s’inspirent des hautes notions, parce qu’ils ont je ne sais quoi de cordial qui les rend sensibles aux émotions, aux misères ou aux espérances de leur pays et de leur temps. Ce sont les spiritualistes de la vie intellectuelle et de l’action. M. Taine n’est point évidemment de ces derniers, il n’y aspire même pas ; c’est un anatomiste, dis-je, un analyste tout plein de la fascination de ses théories géométriques sur les forces et les nécessités, et à y regarder d’un peu près, avec des qualités certainement supérieures, c’est le penseur d’une époque que les vivacités de l’exaltation morale n’embarrassent pas ; c’est le critique d’un mouvement dont le réalisme est l’expression ; c’est le philosophe de ce réalisme qui, dans l’art et dans l’imagination, répond à tous ces instincts positifs, matériels, devenus la maladie de notre temps dans ses prospérités apparentes.

Il y a une page où M. Taine défendant son système s’écrie : « Quelle sécheresse, dira-t-on, et quelle laide figure ferait l’histoire réduite à une géométrie de forces ! — Peu importe, elle n’a pas pour objet de divertir. D’ailleurs si j’écris froidement, ce sera ma faute ; n’accusez pas la méthode, mais l’écrivain. » C’est le mot d’un esprit enivré de ses propres idées. L’erreur n’est pas moins étrange. C’est au contraire le système qui est la faiblesse des livres de M. Taine, c’est l’écrivain qui répare souvent les fautes du théoricien, et on peut dire que ce qu’il y a de vues ingénieuses, de pages vives et fortes, tient à une inconséquence heureuse de l’écrivain oubliant parfois ses doctrines pour n’être plus que lui-même. C’est par le talent que M. Taine se relève, et nulle part ce talent ne se déploie avec plus d’ampleur, avec plus de virilité que dans l’Histoire de la littérature anglaise, une de ses dernières œuvres, la plus fortement conçue, la mieux écrite, et qui reste après tout jusqu’ici son œuvre essentielle. Ce n’est point un esprit vulgaire qui, au milieu des excitations et des dispersions de notre temps, a pu se consacrer à une telle étude et composer un tel travail qu’on pourrait appeler une histoire de la civilisation anglaise, du caractère anglais, du génie anglais par toutes les œuvres de la pensée et de l’imagination. Je sais bien que M. Taine n’oublie point ses théories, et qu’il les reproduit plus que jamais dans une introduction placée au frontispice de son livre ; mais dans ce vaste cadre de l’histoire intellectuelle d’un peuple qui a connu toutes les révolutions, qui a une civilisation complète, le talent a mille occasions de s’échapper et de se déployer dans son indépendance. « J’ai choisi l’Angleterre, dit l’auteur expliquant son dessein, parce qu’étant vivante encore et soumise à l’observation directe elle peut être mieux étudiée qu’une civilisation détruite dont nous n’avons plus que les lambeaux, et parce qu’étant différente elle présente mieux que la France des caractères tranchés aux yeux d’un Français… »

Epoque saxonne, époque normande, moyen âge, renaissance, époque puritaine, restauration des Stuarts, xviu0 siècle, commencemens de ce siècle, tout se déroule ; chaque époque a ses personnifications, Spenser, Shakspeare, Milton, Dryden, Addison, Swift, Robert Burns, Byron, les uns et les autres se détachant sur un fond continu et animé. J’ajouterai que ce qui fait la nouveauté réelle et l’intérêt sérieux d’un tel livre, c’est que l’auteur, écartant les données d’une érudition banale, va droit aux sources, saisissant par lui-même la pensée anglaise dans sa formation, dans ses métamorphoses, dans ses manifestations spontanées et originales. Il s’est livré à une étude directe sur le vif de cette civilisation étrange et puissante. Il en résulte une série de chapitres quelquefois inégaux et confus, d’autres fois pleins de mouvement et de richesse comme les chapitres sur Spenser, sur Shakspeare et ses contemporains, sur Robert Burns. Il y a seulement une lacune dans ce livre, et elle serait moins sensible, si l’auteur était vraiment l’historien d’une littérature au lieu d’avoir l’ambition d’être l’historien d’une race, d’une civilisation. M. Taine oublie ce mot un peu bizarre, que « l’Anglais est un animal politique, » ou du moins tout ce qui est politique se noie dans la profusion des analyses. La politique a un plus grand rôle en Angleterre, et un Chatam est certes un personnage qui fait une figure dans la civilisation britannique. En fin de compte, c’est là le vrai cadre où le talent de M. Taine se déploie à l’aise, et l’Histoire de la littérature anglaise reste une des œuvres les plus sérieuses du moment présent.

Pourquoi donc M. Taine, qui semble fait pour ce genre d’études historiques et littéraires, qui s’y complaît et y apporte du moins une certaine ampleur, pourquoi M. Taine a-t-il eu l’idée singulière de faire des excursions dans le domaine léger ? Ce n’est pas que la légèreté, la vraie légèreté de l’esprit et de l’imagination, n’ait son prix ; elle est même un des dons les plus rares. M. Taine avait tout près de lui un petit modèle de cette légèreté fine et gracieuse : c’est tout simplement ce petit livre qu’on appelle Monsieur, Madame et Bébé, de M. Gustave Droz. Avec rien, avec une scène d’intérieur ou de société, avec un ridicule de mœurs, avec deux jeunes mariés ou une blonde tête d’enfant, il a fait une série d’esquisses où l’observation court sans appuyer, légère, pénétrante, humaine, railleuse sans amertume, précise sans vulgarité, enfin une œuvre aimable, et fine. M. Taine, lui, ne donne pas des ailes à la fantaisie ; il appuie, et il fait ce livre de la Vie et opinions de M. Frédéric-Thomas Graindorge, qui est un modèle de gaîté lourde et de frivolité laborieuse. C’est bien la peine d’être un homme de talent et d’esprit pour se livrer à ces amusemens à bras tendu ; en lisant ces pages, je songeais involontairement aux plaisanteries de M, Taine sur M. Cousin, qui, au dire du goguenard critique, forçait son talent en écrivant la biographie de Mme de Longueville, qui paraissait heureux de n’avoir à soulever que des poids de deux cents livres. C’est une méprise étrange, qu’on ne s’expliquerait guère, si on ne se souvenait que l’auteur de Graindorge a un goût très vif pour Stendhal, qu’il admire pour ses divinations, ses mots profonds, pour ses notations et sa logique, car il n’y a rien moins que tout cela dans Stendhal, et son enthousiaste admirateur n’y va pas de main légère. M. Taine se considère quelque peu comme le descendant de cet autre homme d’esprit, qui avec les plus vives qualités du conteur avait gardé les idées les plus crues du XVIIIe siècle, et il a voulu sans doute, lui aussi, avoir son roman, son petit livre d’observations sur les mœurs.

En vérité, avec ses petites notes et ses longues tirades semi-philosophiques, ce M. Graindorge, qui a passé par l’université d’Iéna et par le commerce du porc salé à Cincinnati avant de venir faire figure dans le grand monde parisien, ce M. Graindorge est un personnage bizarre qui ne vit guère, qui ne se tient guère debout, qui marche par un ressort, et qui n’a pas même le mérite d’être un excentrique amusant. C’est un philosophe réaliste assez dépaysé dans le monde, faisant de petits cours de morale pratique à l’usage des gens positifs, décrivant les mœurs qu’il ne connaît pas, et arrivant au bout de son rouleau, qui est long, après avoir semé sur son chemin des notes comme celles-ci : « Hier, aux Italiens, Cosi fan tutte, avec Frezzolini. J’étais au balcon ; sur sept femmes autour de moi, il y avait six lorettes… — Onze heures du soir, j’aurai une soirée, agréable. On ne peut s’amuser qu’à Paris… » Et le fait est qu’il ne s’amuse guère. Je ne dis pas que le monde parisien avec ses mobilités, et ses nuances soit facile à déchiffrer ; mais à coup sûr ce n’est pas M. Graindorge. qui vous le fera connaître, qui arrachera son secret à ce terrible sphinx. Je ne dis pas qu’il soit aisé de saisir les mœurs et les caractères d’un temps ; mais M. Taine ne s’est pas cru sans doute le La Bruyère du siècle après avoir mis bout à bout tous ces chapitres sur les jeunes filles, les jeunes gens, le bal de l’ambassade, le dîner, et surtout après avoir ciselé son observation, en pensées détachées de ce genre : « de vingt à trente ans, l’homme avec beaucoup de peine étrangle son idéal, puis il vit ou croit vivre tranquille ; mais c’est la tranquillité d’une fille-mère qui a assassiné son premier enfant. — Le propre d’un esprit de femme, c’est que, sauf les momens vifs, toutes les idées y sont vagues et en train de se fondre l’une dans l’autre ; vous y poignez comme une lueur dans un brouillard mouvant et rose. » Ou bien encore : « quand vous voyez à votre future des joues roses et des yeux candides, ne concluez pas qu’elle est un ange, mais qu’on la couche à neuf heures et qu’elle a mangé beaucoup de côtelettes… » En général M. Taine n’est pas tendre pour les femmes. Il les traite un peu comme des poupées qui parlent trop et qui mentent toujours. C’est d’un philosophe sans illusion ; mais il ne faudrait pas abuser de cette supériorité. Ce qui est certain, c’est que M. Graindorge est mort, il y a quelque deux ans, « des suites d’une maladie de foie, » et M. Taine fera bien de ne pas le ressusciter pour continuer ses mémoires sur notre pauvre monde, qui a déjà bien assez d’ennuis sans cela.

M. Taine n’est pas fait pour ces fantaisies ; il n’a ni le goût, ni la finesse de l’observation, ni la sagacité juste, ni cet instinct de sympathie humaine qui adoucit et épure l’ironie du moraliste. Au fond, ce que représente M. Taine, c’est l’invasion de l’esprit critique et scientifique, ou, pour mieux dire, du réalisme dans la philosophie littéraire, comme d’autres représentent l’invasion du réalisme dans l’art, au théâtre ou dans le roman, et cette invasion elle-même, je le disais, se rattache par un lien étroit à cet autre mouvement matériel, positif, qui n’a pas gagné sans doute la société tout entière, mais qui la presse, qui l’enveloppe, et dans lequel on voit la plus éclatante manifestation du génie humain. C’est l’œuvre du génie humain, je le sais bien, mais du génie humain dans sa force, dans son intégrité, dans sa dignité et même dans sa grâce. Toutes ces inventions qui sont l’orgueil de notre temps, c’est l’esprit qui les a créées et qui les soutient. Le jour où l’esprit s’abaisse et s’énerve dans des conceptions rétrécies, il y a une sorte d’équilibre qui se rompt. La sève morale, l’énergie créatrice s’épuise ; les forces matérielles se déchaînent seules ; le progrès n’est plus qu’une dissémination vulgaire du bien-être et de toutes les jouissances, et il est lui-même menacé parce qu’il a perdu son principe et son frein. Contre ce déchaînement, il n’y a qu’une garantie : c’est la farce morale par la liberté, qui communique aux âmes la virilité, par le spiritualisme, qui rend à l’intelligence le sentiment de sa supériorité, de sa position et de son rôle dans le monde.


CHARLES DE MAZADE