Du charbon chez nos principaux animaux domestiques

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DU CHARBON


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SYNONYMIE ET DÉFINITION.


Anthracnose, maladie du sang ; glossanthrax ; fièvre charbonneuse, fièvre putride ; fièvre maligne, fièvre pernicieuse, fièvre adéno-nerveuse.

Gastro-entérite charbonneuse, typhus charbonneux, typhoémie, peste charbonneuse ; et suivant, son siège. Angine charbonneuse, glossanthrax, anti-coeur, araignée, piétin sang de rate, splénite, charbon interne, etc.

Cette maladie est connue depuis les temps les plus reculés ; ce qui nous le prouve, c’est que Moïse l’a désignée sous le nom d’ignis sacer : Ovide, Homère, Lucrèce, ont cité des épizooties qui régnaient de leur temps, mais sans nous faire connaître ses caractères. Grégoire de Tours, André Duchesne, Ramazini, Valentini, Sauvages, Paulet, Chaignebrun, Huzard, Godine, Chabert, Gilbert, d’Arboval, Delafond, Garreau, Barthélemy, M. Lafosse, Rey, Reynal, et tous les vétérinaires de l’époque, se sont occupés de cette question.

C’est une affection qui règne continuellement à l’état sporadique dans toute la France, et elle ne se montre enzootique que dans quelques contrées : la Beauce, les Landes, le Lauragais, la Provence. Rarement nous la voyons épizootique, ce qui est dû, sans doute, aux mesures de police sanitaire qu’on lui oppose dès son apparition.

Elle se traduit par un état fébrile, avec ou sans exanthèmes ; ces derniers apparaissent parfois sans fièvre préalable ; dans les deux cas, ils ont une tendance bien marquée à se terminer par gangrène.

La marche de cette maladie est très rapide, ses altérations s’étendent à toute l’économie et se concentrent principalement dans le sang des herbivores et omnivores ; on croit qu’elle n’apparaît chez l’homme et les domestiques carnivores, que par le coït et la contagion.


ÉTIOLOGIE.

Les causes de cette maladie restent encore plongées dans l’obscurité, quoiqu’un grand nombre d’auteurs se soient occupés de leur recherche ; certains ont invoqué l’insalubrité des logements, la mauvaise alimentation, les eaux bourbeuses des étangs, des marais, etc. ; d’autres, l’influence atmosphérique, les grandes pluies, la sécheresse.

Il est vrai de dire, que tous ces agents peuvent prédisposer l’économie, la débiliter à tel point, que l’agent morbifique exercera plus de ravages sur les animaux déjà malades que sur un animal sain ; aussi ne les prend-t-on pas comme cause efficiente. Et si l’on était assez exclusif pour admettre qu’une quelconque de ces causes prises en particulier peut faire développer le charbon, on aurait à enregistrer beaucoup plus de désastres.

Dans les temps anciens, la science n’étant qu’un tissu de faux préjugés, basés sur des croyances absurdes, on attachait à une cause physique, quelquefois inoffensive, la production de la maladie. Plusieurs écrivains de l’époque croyaient qu’elle était due à la morsure de la musaraigne, du mulot, de la couleuvre ; l’araignée a eu aussi son règne.

D’autres, trouvant la cause morbifique dans les végétaux, affirment que l’avoine javellée, quelques plantes des ombellifères, des solanées, pouvaient engendrer l’affection. Tout au plus si leur ingestion occasionne un léger narcotisme qui se dissipe bien vite.

Vers le xe et le XIe siècles, époque célèbre par son fanatisme religieux, on comprend que la marche du charbon frappât les esprits, aussi ne voyait-on dans sa production qu’un effet de la colère divine. Certains l’attribuaient encore à un maléfice, un sortilège jeté sur le troupeau, et on ne croyait la guérison possible, qu’autant que les sorciers faisaient des signes cabalistiques sur les animaux atteints. On avait même recours aux prières afin de conjurer la maladie ; aujourd’hui, ces idées sont complètement tombées dans l’oubli, et la science se propageant de plus en plus dans les campagnes, tend à faire disparaître ces préjugés absurdes.

Vers le xve siècle, dans une épizootie charbonneuse qui régna en Italie, les médecins qui s’occupèrent de son traitement, se rapprochèrent assez des idées nouvelles, en lui attribuant pour cause l’alimentation composée d’avoine, blé, ivraie et seigle. Ce dernier aurait pu être ergoté, mais alors on n’aurait vu se produire qu’une gangrène sèche, phénomène qu’on ne reconnaît pas dans leurs descriptions. Le bromus secalinus (seigle bâtard) ; le centauréa cyanus (bleuette) ; le papaver rhéas (coquelicot) ; la campanulle, l’herve lentille, les châtaignes moisies, plantes très inoffensives, ont joué un rôle plus ou moins important dans sa production ; mais leur innocuité est parfaitement établie de nos jours. Actuellement on admet, avec juste raison, l’influence combinée de la température, du sol, des marais et des aliments ; quoique l’on ait de beaucoup exagéré leur degré d’action. Je rechercherai, me basant sur les opinions des principaux praticiens, à placer chaque cause dans son cadre le plus naturel, et donner à chacune d’elles sa juste valeur.


CAUSES OCCASIONNELLES.


On attribue au changement des saisons la disposition plus ou moins grande des animaux à se laisser influencer par les causes productrices de la maladie.

Au commencement du printemps, de l’été, sous l’influence des fonctions vitales suractivées par une nourriture fraîche et nouvellement récoltée, les globules sanguins chargés de la revivification du sang, ne peuvent parfaitement remplir leur rôle. Qu’arrive-t-il ? c’est que le rejet de l’acide carbonique et l’absorption de l’oxigène ne pouvant se faire régulièrement, un des gaz prédomine, l’équilibre normal est rompu ; il en résulte une altération du sang qui, jointe à d’autres causes morbifiques, pourra produire le charbon. D’ailleurs, ne voit-on pas le charbon apparaître le plus souvent au printemps et en été ; époque de changement dans le régime et les travaux de l’animal ? Dans les fermes où les animaux sont bien nourris pendant l’hiver, où le changement de nourriture n’est pas brusque, c’est-à-dire que l’on va par gradation, on ne voit apparaître le charbon qu’exceptionnellement.

Des chaleurs torrides succédant au temps frais et pluvieux de l’hiver, opéreront une transition trop brusque, et alors le nombre de malades et l’intensité de la maladie s’accroîtront avec rapidité.

La température de chaque saison peut être plus ou moins prédisposante, et il se peut bien qu’une cause faisant développer telle maladie dans les temps chauds, en fera développer une autre par les temps froids. Ainsi la cause qui fera naître le charbon en été, donnera naissance à l’état typhoïque du sang en hiver ; beaucoup d’auteurs reconnaissent cette influence et admettent cette opinion.

Il est bien permis de supposer que l’agent morbifique est soumis aux mêmes variations que les corps du règne inorganique, et nous savons que ces derniers subissent une métamorphose complète dans leurs propriétés sous l’action de la lumière et de la chaleur.

Les orages et les brouillards sont aussi des causes occasionnelles. Pendant les premiers, l’atmosphère éprouve des grandes commotions ; les animaux, les hommes respirent avec peine, les fonctions d’hématose sont retardées, l’équilibre est rompu, l’organisme est par conséquent dans un état maladif, mais de courte durée ; il disparaît aussitôt après. Or, admettons qu’à ce moment-là l’agent infectieux producteur du charbon réside depuis quelques jours dans son intérieur : les deux causes agissant de concert, il devra nécessairement se montrer ; nous trouvons la preuve de cette influence toute spéciale, dans la production de la maladie dans les endroits où elle ne se montre que rarement, à de rares intervalles, et après ces perturbations atmosphériques.

Les brouillards agissent par l’humidité qu’absorbent les animaux par les muqueuses respiratoires et digestives : il y a hydrohémie, par conséquent débilitation.

Les travaux excessifs joints à une alimentation peu substantielle ou donnée avec parcimonie, ne peuvent être une cause essentielle de la maladie, comme l’ont avancé beaucoup d’auteurs.

Leur action est toute simple, ils ruinent l’organisme et le mettent seulement dans des conditions favorables à se laisser attaquer par l’agent morbifique producteur. Une objection puissante qu’on pourrait faire à ces messieurs, serait de leur demander comment il peut se faire que les animaux en stabulation permanente, soient aussi attaqués de cette même maladie, puisque leurs conditions d’existence sont tout-à-fait opposées.

Mais la stabulation permanente peut être envisagée aussi comme cause occasionnelle, car les animaux que l’on y soumet sont ordinairement destinés à la boucherie, et pour favoriser la production de la graisse, on les tient dans des conditions tout-à-fait contraire aux lois de l’hygiène. Les locaux sont peu aérés, afin que l’oxigène étant moins abondant, ne puisse brûler les principes hydre-carbonés, qui vont former la graisse ou le lait. Qu’arrive-t-il ? c’est que ces animaux sont dans un état anormal, et acquièrent des propriétés nouvelles aux dépens de l’équilibre fonctionnel ; cet équilibre rompu, l’organisme aura moins de force pour lutter contre les agents extérieurs.

Lorsque les animaux sont conduits aux marchés d’approvisionnement, on leur fait exécuter des marches forcées ; quelques auteurs ont considéré ces grandes fatigues comme causes productrices du charbon. Ici, comme dans les cas précédents, l’organisme est débilité et donne plus de prise à l’action des causes morbifiques.

Que l’on invoque chacune de ces causes en particulier, ou bien toutes en général, on ne peut pas, avec M. Reynal, admettre qu’elles seules produisent la maladie. Elles pourront agir comme causes occasionnelles ou prédisposantes, et non comme vraiment efficientes. Seules ou réunies, elles produisent des maladies très variées ; mais comment démontrer qu’elles engendrent une maladie spécifique, jouissant du triste privilège de se transmettre par contagion ; et le charbon n’existant jamais sans cette altération, il faudra bannir toutes ces causes hypothétiques, ne leur faire jouer qu’un rôle accessoire et rechercher la production du véritable facteur morbifique dans d’autres agents qu’il n’est pas encore permis de donner comme vrais.

Examinons l’influence géologique que plusieurs auteurs ont admise comme cause productrice du charbon. Ce serait sur les terrains argilo-calcaires où tout simplement calcaires que la maladie se montrerait le plus souvent ; tandis qu’on ne la verrait jamais se produire sur les terrains siliceux et granitiques.

La Beauce, le Roussillon, le Nivernais, l’Aveyron, terrains de nouvelle formation, sont dévastés tous les ans par cette maladie. Les vieux terrains des Pyrénées et de l’Aveyron en sont préservés ; à quoi cela tient-il ? nul ne peut le dire ; mais on est porté à croire qu’il existe ici la même influence que dans les terrains marécageux.


Influence des eaux bourbeuses. Nous pouvons classer dans cette dénomination les marais ordinaires, les terrains, où les inondations laissent déposer une couche d’alluvion, et les marais non exploités. Tous ces endroits renferment dans leur intérieur, ou à leur surface, des végétaux et des microzoaires qui, à une certaine époque de l’année, surtout pendant les fortes chaleurs, entrent en putréfaction, et laissent échapper des gaz méphitiques, plus une matière organique d’origine inconnue. Ce serait cette dernière qui, d’après MM. Magne et Verheyen, renfermerait l’élément producteur de la maladie ; les vétérinaires du Midi sont aussi de cet avis. D’ailleurs, la meilleure preuve de cette opinion se trouve dans l’examen des contrées où règne annuellement la maladie : la Sologne, le Loiret, la Vendée, les Landes, l’Aude, le Gard, les Bouches-du-Rhône, sont dévastés par le charbon.

Puisque l’élément essentiel de la maladie nous est inconnu, n’est-il pas permis de supposer qu’il se trouve dans le miasme effluvien. On peut nous objecter qu’une cause unique ne peut produire des maladies différentes ; ce n’est pas prouvé, nous voyons un exemple du contraire dans les maladies que fait naître le miasme simple. Si l’on pousse plus loin, et qu’on examine bien toutes les maladies qui ont leur origine commune dans les marais, nous trouvons que le typhus, les fièvres intermittentes, typhoïques, ont une grande analogie quant à leurs symptômes, puisqu’ils se montrent par accès ; on la trouve encore dans les lésions, car certains micrographes distingués, ont cru reconnaître des bactéries dans le sang des cadavres morts des maladies précédentes.

Leur traitement curatif est le même : le quina, le sulfate de quinine, leurs succédanés, et tous les toniques en général, font avorter ou pallient toutes ces affections.

Or, examinons ces médicaments, ils ont une propriété générale et spéciale ; la première rend au sang les principes et, les propriétés physiques qu’il perd dans beaucoup de ces maladies ; la seconde varie suivant les divers systèmes de l’économie auxquels elle est propre.

1° Les toniques analeptiques divers reconstituent le sang ;

2° Les toniques amers fortifient le système musculaire ;

3° Les toniques névrosthéniques régularisent l’action du système nerveux.

Puisque une même classe de médicaments, jouissant séparément de propriétés spéciales et générales en même temps, entrave la marche de ces maladies, ne pourrions-nous pas étendre cette propriété du règne inorganique au règne organique et inférer que toutes ces affections, typhus, charbon, fièvres typhoïdes ont une même origine, et que la même cause produirait l’une quelconque d’elles, suivant qu’elle agirait sur des climats différents, sur des animaux à tempéraments sanguins, lymphatiques, nerveux et à idiosyncrasie différente.

Sans être cependant trop exclusif, nous croyons avoir donné une analyse et une synthèse suffisantes pour faire valoir l’opinion précédente. Cependant l’homme ne contracte jamais le charbon, quoique exposé aux mêmes causes ; mais en revanche il est souvent atteint de fièvres intermittentes et de fièvres pernicieuses dont le sulfate de quinine triomphe presque toujours. À quoi attribuer ce fait ? nous ne le savons pas, l’homme peut être indemne puisque le charbon n’est jamais spontané chez lui, et d’ailleurs il existe de ces bizarreries de la nature dont la science ne peut nous donner la raison.

Beaucoup d’exemples peuvent nous prouver la concomitance des fièvres intermittentes et des maladies carbunculaires dans les endroits marécageux ; nous nous bornerons à citer le suivant : Dans l’arrondissement de Narbonne, M. Reboul fut appelé, il y a à peu près dix ans, pour donner ses soins à quelques chevaux d’équatade, vivant au milieu des prairies inondées en hiver, et à sec pendant l’été ; ce praticien diagnostiqua une angine charbonneuse, qui fit périr une douzaine de chevaux. Eh bien, que remarque-t-on dans cette contrée ? Les habitants de l’exploitation, obligés de vivre dans le même milieu que les animaux, sont presque toujours atteints de fièvres intermittentes ; ils sont forcés d’émigrer pour s’y soustraire. Une objection que l’on peut nous faire : comment le charbon règne-t-il en Beauce, pays très sain et très fertile ? Nous répondrons que le sous-sol étant argilo-calcaire, il empêche les eaux de filtrer, il se forme alors des marais souterrains dont l’influence est tout aussi fâcheuse que celle des marais ordinaires. D’un autre côté, la Sologne n’est pas éloignée de la Beauce, et il pourrait bien se faire que l’effluve soit transportée dans cette dernière, par les vents et autres variations atmosphériques ; agissant alors sur des animaux de race et de constitution différentes, elle produirait le charbon, tandis qu’elle ne produit que l’hydroémie dans la Sologne où les conditions d’existence sont essentiellement opposées.

Ce que nous avons pu dire jusqu’ici parait un peu absolu, mais nous ne serons pas assez exclusifs pour bannir les autres causes productrices de la maladie. Somme toute, nous raisonnons sur des hypothèses, et une ressemblance n’est pas une identité.

Que la maladie soit due à un germe, à un virus, peu importe, nous l’ignorons, mais cet être pourrait bien avoir son habitat dans la matière organique du miasme effluvien, si toutefois il ne le constituait pas réellement. Nous avons cherché à le prouver. Examinons maintenant les conditions qui font varier la formation de l’effluve et les circonstances dans lesquelles la maladie se montre. C’est d’ordinaire dans les saisons les plus chaudes que leur développement se fait en plus grande quantité ; en effet, n’est-ce pas dans les mois d’août, septembre que la maladie sévit avec le plus d’intensité, et ne peut-on poser en principe que « la gravité de la maladie est en raison directe de l’élévation de température ? » C’est à ces époques où les marais ne sont qu’à demi-submergés, que les matières qu’ils renferment entrent en fermentation, et ce dessèchement étant dû à de fortes chaleurs, l’on peut dire que le nombre de malades marche de pair avec l’élévation de la température. Donc le développement des effluves correspond au degré de sécheresse de l’atmosphère, il est retardé par son degré d’humidité. Le matin et le soir les effluves étant condensées par l’abaissement de température, sont très abondantes, tandis qu’elles sont entraînées parla vapeur d’eau pendant le jour ; les grands vents les poussent quelquefois à de grandes distances et ces germes vont semer la maladie là où on ne la connaissait pas.

Des aliments. D’après certaines lois physiologiques, un organe en fonction éprouve des déperditions continues ; il faut donc, pour maintenir l’organisme dans un équilibre constant, que la somme des produits assimilables égale celle des produits excrétés. Si cette harmonie est détruite, une cause morbifique quelconque aura plus de prise sur l’organisme non équilibré que sur l’organisme sain. Quand les déperditions seront trop grandes, il y aura anhémie ; mais, s’il y a au contraire exubérance de principes, je suis porté à croire que ce sera une maladie charbonneuse ; car beaucoup de médecins disent que « jamais l’animal n’est si près de la maladie que quand il a trop d’embonpoint ». D’ailleurs, dans la majorité des cas, n’est-ce pas les animaux pléthoriques qui sont le plus souvent atteints.

Il peut exister aussi dans la composition des aliments des corps complètement étrangers ; ces corps peuvent se développer à la suite de l’emmagasinage de foins trop verts, ou laissés aux champs, exposés à la pluie ou à la chaleur. On est amené, d’après les lésions, à supposer que ces cryptogames introduits dans l’organisme produisent le charbon. Divers auteurs, Chabert et Gilbert, admettent cette idée ; mais ils font intervenir les modificateurs hygiéniques envisagés précédemment ; d’autres, trop exclusifs, regardent ces êtres organisés comme la cause absolue de la maladie. M. Masse, entr’autres, a exposé cette idée dans sa doctrine cryptogamique.

Ce praticien nous dit que ces êtres introduits dans l’économie produisent une maladie septique, telle que le charbon, la clavelée, le typhus. Une fois formées, ces dernières maladies ne pourraient se communiquer qu’autant qu’il y aurait dégagement de la vapeur organique unie à la vapeur (fumet) des cryptogames qui lui auraient donné naissance, et lorsqu’elles seraient isolées, il n’y aurait aucune influence ; M. Plasse est trop absolu : 1° si l’on envisage les épizooties et les enzooties qui ont régné jusqu’à ce jour, on les voit se produire pendant de longues années sur des grandes surfaces et dans des localités complètement opposées quant à la température et au climat ; or, il est évident que les médecins ou vétérinaires qui les ont étudiées, n’ont pas toujours constaté la présence des cryptogames sur les fourrages, puisqu’ils n’en ont pas parlé.

2° Ces effluves, miasmes, venins, etc., ne se produisent que dans de certaines conditions, et leur production est entravée par beaucoup d’agents ; or, admettons que la vapeur de l’animal soit formée, il peut bien se faire que certaines causes s’opposent à sa réunion avec la vapeur ou fumet cryptogamique, et si cette dernière a lieu, les mêmes causes peuvent empêcher leur éclosion.

3° Admettons toutes ces conditions possibles ; comment pourrait-il se faire qu’une goutte de sang de volume très minime, introduite dans un organisme sain, donne naissance à la maladie. Il est de toute évidence que cette molécule ne pourra contenir un cryptogame de la grosseur de ceux de M. Plasse ; il faudrait admettre avec lui qu’en se divisant, ces corps se dynamisent. Or, en divisant la matière on la détruit, on annule tous les principes qu’elle pouvait recéler dans son ensemble :

4° Le principe contagifère (vapeur cryptogamique et vapeur animale) se conserve très longtemps et est absorbé par les muqueuses respiratoires. S’il en était ainsi, tous les êtres organisés se trouvant dans une atmosphère qui renferme ces sporules, devraient être attaqués d’une maladie quelconque, typhus, clavelée, charbon, fièvres intermittentes ; heureusement qu’on observe toujours le contraire.

5° Les cryptogames que M. Masse a cherché à nous faire voir, n’existent pas ; car M. Gourdon a parfaitement reconnu que ce n’étaient que des filaments d’herbes ; enfin, prouverait-on même qu’ils existent, ils ne détermineraient qu’une intoxication particulière, ne pouvant engendrer le charbon. Des expériences ont été faites à ce sujet, M. Magne a nourri pendant longtemps des animaux avec de la paille rouillée ; au lieu d’avoir le charbon, les animaux d’expérience se sont engraissés. MM. Gerlach et Lafosse n’ont pas réussi non plus, et ce dernier nous dit dans ses leçons, que parfois il est survenu des entérites légères, mais jamais le charbon. Les auteurs qui font jouer un grand rôle aux productions cryptogamiques dans la genèse du charbon, ne disent pas bien souvent dans quelles circonstances il s’est montré, ou bien ils avancent que c’est après de longues pluies, suivies de fortes chaleurs et de grandes sécheresses ; mais que survient-il alors ? Nous l’avons dit en parlant des variations de température et des effluves, et en second lieu, si les fourrages sont gâtés, ils ne feront que débiliter l’économie et la rendre plus attaquable par l’agent morbifique. Aussi, admettra-t-on facilement que ces causes agissent comme prédisposantes, mais jamais comme vraiment efficientes.

Notre professeur, M. Lafosse, est aussi de cette opinion ; mais au lieu de considérer les cryptogames extérieurs comme les vraies causes, il croit le principe morbifique encore inconnu et associé aux aliments.

Opinion de Lafosse. Notre professeur attribue la genèse du charbon aux aliments, et comme cette affection n’est spontanée que chez les herbivores et les omnivores, il fait ressortir leur mode de préparation. En effet, l’homme se nourrit d’aliments cuits, préparés ; tandis que les animaux les mangent à l’état de nature. Or, nous savons que la cuisson détruit les helminthes que contient la viande trichinée, et que l’on peut se nourrir impunément de ces viandes infectées. Ne se pourrait-il pas que la même préparation rendît les aliments altérés, inoffensifs ?

M. Lafosse, qui admet que les maladies du sang se conduisent comme les affections parasitaires, pense que les germes microscopiques produisent le charbon, et les bactéries ou bâtonnets que l’on trouve dans le sang ne seraient, d’après lui, qu’une transformation ou une éclosion de ces mêmes germes. En vertu de ce principe, il propose des expériences pour démontrer ce qu’il y a de vrai dans son opinion.

Ainsi, la maladie règne dans une contrée où les animaux se nourrissent naturellement des aliments fournis dans les lieux où ils vivent ; il faudra faire venir des aliments d’une contrée où le charbon n’existe pas et voir si la maladie exerce encore ses ravages ; ou bien encore, faire l’inverse, prendre des aliments d’une contrée infectée et les transporter dans une contrée saine, et si l’on voit les animaux auxquels on aura supprimé le premier mode d’alimentation ne plus être attaqués, tandis que la maladie sévira sur les animaux, se nourrissant des aliments provenant des contrées où existe le charbon, la preuve sera évidente. Du reste, le hazard n’a-t-il pas lui-même expérimenté : Exemples : 1° quand le charbon règne en Beauce, on fait émigrer les animaux en Sologne, et la maladie disparaît ; 2° les maquignons qui achètent les moutons affectés du sang de rate, les font émigrer dans cette contrée et la maladie disparaît aussi.

1° Pour attribuer la cessation de la maladie à l’influence exercée par le changement de nourriture, il faudrait que les analyses chimiques et microscopiques eussent démontré la présence des germes ou cryptogames dans les aliments de la Beauce ; rien cependant ne l’a prouvé jusqu’ici ; serait-ce à l’insuffisance de nos moyens d’investigation qu’il faudrait l’attribuer ? Cela paraît possible, si réellement les germes existent dans les aliments.

2° Il faut aussi faire entrer l’émigration en ligne de compte dans ces expériences. On sait parfaitement quelle est son influence ; tantôt elle aggrave la maladie, exemple le typhus ; d’autrefois elle la fait disparaître ou bien la pallie, comme cela arrive pour la fluxion périodique, les maladies du foie et des poumons.

3° Le climat de la Sologne différant beaucoup de celui de la Beauce ; son action doit nécessairement se faire sentir sur les moutons Beaucerons. Le pays est humide, les conditions d’existence ne sont plus les mêmes, la maladie doit être entravée. Cette opinion pleine de sagesse pourra peut-être triompher plus tard, et nos quelques objections ne sont tout au plus qu’un simple exposé de faits qui ne détruisent pas sa valeur. Nous aidant des leçons de nos honorés professeurs et ayant consulté les statistiques sur les enzooties charbonneuses, nous avons voulu rechercher les causes qui provoquent leur apparition fréquente et presque continue dans un même pays.

Nous voyons en zootechnie, le climat imprimer des caractères fixes et immuables aux animaux qui vivent dans certaines contrées, et ces animaux se reproduisent continuellement en conservant le même type. De même que ce acteur exerce des modifications hygiéniques, il en exerce aussi de morbifiques ; nous en voyons un exemple frappant chez les chevaux des contrées basses et humides qui sont toujours atteints de la fluxion périodique, et chez les bœufs des steppes de la Russie qui ont le typhus ; ces maladies sont inhérentes aux animaux de ces pays, elles font partie intégrante de leur organisme et ne se développent ou disparaissent quo sous l’influence de l’émigration.

Ces espèces apportent la maladie en venant au monde, ou bien sa prédisposition à la contracter. Or, qui nous empêche d’appliquer ces propriétés aux animaux des contrées où règne le charbon d’une manière permanente ? Cette maladie serait à l’état latent chez eux, et ne se développerait que sous l’influence d’agents excitateurs, tels que les travaux excessifs ou le passage de la stabulation hibernale au pacage en plein air ; l’influence exercée par ces deux dernières causes serait analogue à celle de l’émigration, puisque les animaux sont obligés de se faire à ce nouveau mode d’existence.

En raisonnant ainsi, nous serions forcés d’admettre pour facteurs génériques du charbon, le climat, l’alimentation, la composition du sol et même l’hérédité, mais cette dernière comme prédisposante seulement ; et nous pourrions déduire son traitement en détruisant ou affaiblissant leur mode d’action.

Voyons comment on pourrait à peu près détruire cette influence en Beauce. Le terrain est argilo-calcaire, on devrait opérer des défoncements, mélanger au sol du sable en assez grande quantité, et construire des canaux d’irrigation. La nourriture se compose de fourrages très riches en principes protéiques, il faudrait la changer complètement : donner des aliments aqueux pour ne pas prédisposer le animaux à la pléthore, mais on n’y parviendra que par la transformation du sol.

L’introduction chaque année d’animaux de race différente, afin de corriger les caractères qu’imprime la race actuelle, produisant un très bon effet, on finirait par détruire, à la longue, la prédisposition qu’ils transmettent à leurs descendants. En dernier lieu, le mode d’entretien devrait être changé, et on ne pourra réussir qu’en cultivant pour l’été les plantes aqueuses et les pâturages arrosés.


CONTAGION.

La contagion par virus fixe est bien établie et admise par tous les auteurs ; la maladie se transmet non-seulement aux animaux, mais encore à l’homme, à la suite des manipulations exercées sur les cadavres et les animaux vivants. Cependant cette aptitude de transmission n’est pas la même pour toutes les espèces : on a fait les remarques suivantes : que le porc et le chien étaient réfractaires et ne contractaient pas la maladie, par l’inoculation faite avec du sang charbonneux provenant d’espèces différentes. M. Reynal avance que le charbon de la vache ne peut s’inoculer ; mais M. Lafosse nous dit dans ses leçons, avoir obtenu un résultat contraire.

On peut tracer une échelle décroissante suivant la facilité d’inoculation chez nos espèces domestiques. En premier lieu, nous trouvons le mouton, puis le lapin, le cheval, le bœuf, les carnivores et les volailles.

Où se trouve le virus charbonneux ? quelques auteurs admettent son existence dans toute l’économie ; d’autres ne le trouvent que dans le sang, et la sérosité qui s’écoule des tumeurs, engorgements, etc. : ils considèrent ces épiphénomènes conne des émonctoires où l’économie déverserait ce qu’elle contient de malfaisant.

Ces deux opinions sont vraies et nous pouvons citer des exemples à leur appui :

1° Une simple goutte de sang prise sur un animal sain et inoculé détermine la maladie ;

2° Beaucoup de vétérinaires ont contracté la pustule maligne en ouvrant des tumeurs charbonneuses ;

Paulet rapporte qu’une jeune fille ayant refusé d’administrer un breuvage à un bœuf charbonneux, sa mère manipula l’animal et plongea sa main couverte de bave dans le sein de la jeune fille, qui eut un anthrax ;

4° La pratique de la fouille rectale a fait contracter la pustule maligne ; cela peut être dû aussi à l’écoulement du sang, qui aura été déterminé par quelques érosions faites à la muqueuse.

Contagion par virus volatil. La propriété contagieuse par ce dernier mode est bien loin d’être toute aussi évidente que par virus fixe. Beaucoup d’auteurs rapportent des exemples à l’appui du contraire ; mais cependant, comme un seul fait de contagion est tout une vérité, nous n’hésitons pas à la croire contagieuse. Nous nous bornerons seulement à citer quelques exemples, car n’ayant pas d’expérience personnelle, il ne nous est pas permis de nous prononcer.

1° M. Pradal déclare avoir fait naître le charbon en plaçant des animaux sains à une petite distances des animaux infectés.

[illisible] que des animaux bien portant ayant été mis en rapport avec des animaux affectés, le charbon s’est déclaré chez les premiers.

3° Gilbert cite le fait suivant : Un propriétaire ayant perdu ses bœufs du charbon, les remplaça, quinze jours après, par d’autres venant d’un pays distant de vingt lieues, et où la maladie n’existait pas, les animaux importés moururent de la maladie.

4° M. Garreau rapporte qu’ayant attaché son cheval à la porte d’une étable où étaient morts des moutons charbonneux, la maladie emporta son animal quelques jours après.

5° Un bœuf charbonneux fut enfoui dans une étable, afin de conjurer la maladie ; quelques jours après, l’affection se déclara, dans cette étable, et tous les bœufs qui en faisaient partie moururent.

Citons quelques faits à l’appui du contraire :

1° M. Renault a fait cohabiter des moutons atteints du charbon avec des moutons sains et jamais il n’a vu la maladie se transmettre.

2° Roche-Lubin cite quatre-vingt cas affirmant la non-contagion du charbon par virus volatil, nous ne relaterons ici que le plus concluant.

Cet auteur a appliqué pendant douze heures des peaux fraîches d’animaux charbonneux, sur des moutons dont la peau était dépourvue de laine, et il n’a pu parvenir à faire développer la maladie.

5° M. Caussé émet l’opinion suivante, qu’il croit à la contagion volatile, mais il ne l’a jamais observée.


SYMPTOMES DE LA FIÈVRE CHARBONNEUSE.

Les maladies charbonneuses se présentent sous trois formes principales : la fièvre charbonneuse, le charbon essentiel, et la réunion des deux précédentes, appelée charbon symptomatique.

Cette division, que l’on doit à Chabert, est la seule qu’on admette de nos jours. Les divers noms donnés par un grand nombre de médecins et de vétérinaires, tels qu’anti-coeur, charbon des cuisses ou trousse-galant, angine charbonneuse, n’ont plus leur raison d’être, puisqu’ils expriment une seule et même maladie ; on les range dans la seconde forme.

Fièvre charbonneuse. Elle attaque tous nos animaux domestiques, excepté le chien, et se manifeste par des prodrômes dans le cas où la maladie doit être d’une durée relativement longue. Elle se présente sous le type rémittent et se traduit par des accès qui, bien souvent, emportent l’animal, tandis que d’autres fois les accès se prolongeant et devenant moins fréquents, on peut augurer d’une bonne terminaison. La première variété se montre dans les épizooties et enzooties, et la seconde à l’état sporadique.

Chez le bœuf cette affection se présente subitement : au travail ou au repos, les animaux s’arrêtent ou cessent de ruminer, quelques frissons, des tremblements partiels accompagnent ces phénomènes. Les poils sont hérissés, le corps se couvre de sueurs, les cornes, les oreilles et les extrémités des membres sont le siège d’une chaleur et d’un froid alternatifs. Il y a une grande sensibilité de la colonne vertébrale et de l’appendice xyphoïde du sternum ; les ganglions lymphatiques de l’aine et de l’entrée de la poitrine sont engorgés, douloureux. Le pourtour des yeux est infiltré, ces organes sont larmoyants et le mufle est sec

Le pouls offre un caractère particulier, il est petit, [illisible] la respiration, s’accélère devient plaintive, et l’animal tombe ou se se laisse aller. À cette période d’excitation succède un affaissement général, le pouls devient inexplorable, les battements du cœur imperceptibles, un froid général gagne toutes les parties du corps L’animal rejette des excréments et de l’urine, mais involontairement, quelques convulsions apparaissent et il meurt. Tels sont les caractères de cette redoutable maladie qui emporte les animaux en cinq, six, dix minutes ; son apparition subite surprend beaucoup de vétérinaires ; quelques-uns même se laissent tromper à la seule inspection de l’animal, qui paraît jouir d’une bonne santé ; mais un examen attentif fait supposer qu’il se passe quelque chose d’insolite chez lui.

Mais ces signes caractéristiques ne le sont pas assez, cependant pour établir un diagnostic certain ; aussi quelques praticiens du Midi se basent-ils constamment sur les suivants : « On présente des fourrages à l’animal, il s’en empare subitement, mais il les dédaigne et ne les regarde même pas ; au bout de quelques minutes, s’il rumine on remarque qu’au lieu de donner cinquante à soixante coups de dents au bol alimentaire, il ne le mâche tout au plus que huit ou dix fois ; les poils sont hérissés, le pouls est petit, fébrile, et on entend un léger craquement en doublant la peau. » (Citation orale de M. Cauvet.)

D’autres fois la maladie se montre par accès plus ou moins violents qui ne reviennent que toutes les quatre ou cinq heures ; ils emportent souvent le malade, ou bien leur marche est décroissante, et il y a guérison.

Il ne faudrait pas cependant se laisser tromper par l’état tranquille de l’animal dans les rémissions ; on reconnaîtra toujours une espèce de stupeur, de somnolence ; il semble vivre de la vie intérieure sans s’occuper de ce qui se passe autour de lui. Les muqueuses sont un peu pâles, violacées, l’engorgement des ganglions persiste, et si on reste à ses côtés, un nouvel accès ne tardera pas à paraître. Les mêmes phénomènes se représentent, accompagnés souvent de grincements de dents, de symptômes vertigineux ; l’animal piétine le sol, lance des coups de pieds, se rue sur les corps environnants, et tombe épuisé ou paralysé du train postérieur.

On a vu des accès se montrer cinq, six fois dans l’espace de vingt-quatre heures, et ce n’est que deux ou trois jours après que l’on peut considérer l’animal guéri, s’ils ne reviennent plus.

Chez le cheval, les animaux sont tristes, faibles, ils restent debout ou couchés, ou bien encore acculés sur leurs membres postérieurs. Des coliques intenses peuvent survenir, ils se regardent alors le flanc et se le mordent ; quelquefois aussi ils cherchent à ruer ou à mordre les objets ou les personnes qui les entourent. Les muscles de l’encolure, du grasset et des membres se contractent violemment et d’une manière intermittente, comme dans les affections du système nerveux. L’œil est hagard, la conjonctive prend une teinte jaunâtre assez intense, les battements du cœur sont forts et si tumultueux qu’il est impossible de bien saisir leur rythme ; des déjections séro-sanguinolentes se font par l’anus. Quant aux caractères fournis par les appareils circulatoires et respiratoires, nous ne les indiquerons pas, ils sont les mêmes que chez le bœuf. Quoique ces symptômes soient bien violents, il est rare que l’animal meure tout d’un coup, ce n’est d’ordinaire qu’au milieu du calme le plus parfait qu’il succombe.

La scène morbide se prolonge pendant vingt-quatre, quarante-huit heures et même pendant trois jours, au dire de quelques vétérinaires. Mais si nous envisageons la marche de l’affection dans les épizooties et les enzooties, il n’en est plus de même ; l’animal meurt alors au bout de dix, quinze heures, ou bien encore il semble frappé par la foudre. On a fait la remarque suivante : Ce sont les sujets jeunes et vigoureux qui résistent le moins, les sujets maigres et débiles résistent davantage Lafosse nous dit aussi, que la maladie est d’autant moins intense que les accès sont de plus longue durée.

Chez le mouton. La fièvre charbonneuse porte le nom de sang de rate chez cet animal, à cause des lésions que présente cette glande. On observe souvent des phénomènes précurseurs : les animaux sont vifs, gais, se tiennent en avant du troupeau, ne broutent que les sommités des plantes et cherchent à saillir ceux qui se trouvent à leurs côtés. Si on leur presse le nez, ils font des efforts pour tousser, et rejettent en même temps une urine sanguinolente qui colore en rouge ocreux la laine de la queue. La peau est légèrement rosée, les vaisseaux de l’œil sont infiltrés.

D’autres fois les animaux sont nonchalants, paresseux, respirent difficilement, lèchent les murs, leur ventre se ballonne.

Ces signes réunis servent de diagnostic aux bergers de la Beauce, qui prédisent sûrement et d’avance quels seront les animaux attaqués les premiers. Plusieurs causes adjuvantes font développer l’affection, lorsque les signes précédents ne disparaissent pas, telles qu’une forte insolation, un repas trop copieux avec digestion difficile.

Symptômes. Les animaux chancellent ou tombent, l’œil pirouette dans l’orbite, la respiration s’accélère tellement qu’ils semblent s’asphyxier. Ils toussent, mais ce phénomène est suivi d’ébrouement et de rejet de matières sanguinolentes par les naseaux. La salive qui s’écoule de la bouche est roussâtre, les excréments et les urines sont teints par une matière séro-sanguinolente, et la mort ne tarde pas à arriver.

Lorsque la maladie s’annonce d’une manière subite, les animaux s’arrêtent tout d’un coup, tournoient, se débattent et tombent comme foudroyés ; les muqueuses sont violacées ; il y a rejet de quelques gouttes de sang mêlées à une petite quantité d’urine. Le pouls est très accéléré, fébrile.

Tous ces symptômes s’accompagnent de frissons, de tremblements, de convulsions générales et l’animal succombe instantanément.

Chez le porc. Cette affection porte encore les noms de typhus charbonneux ; gastro-entérite charbonneuse ; elle est très commune chez les animaux de cette espèce. Comme les symptômes sont à peu près identiques à ceux, des autres animaux, nous ne donnerons que les principaux.

Les porcs recherchent les endroits frais, la chaleur les incommode, ils se vautrent dans les eaux sales et bourbeuses qui se trouvent à proximité, et enfoncent leur groin dans la terre. La douleur qu’ils éprouvent se traduit par des plaintes, des grognements ; leur marche est vacillante, quelquefois impossible ; la peau et la base des oreilles sont de couleur violacée et insensibles. Il se manifeste pendant le cours de cette période un symptôme qui sert beaucoup aux vétérinaires pour établir leur diagnostic ; ce sont des tâches d’abord marbrées, puis rouges, qui envahissent la peau du cou, des membres, elles restent limitées ou bien progressent dans tous les sens.

Une température chaude et orageuse accélère la marche de la maladie, surtout en été ; tandis qu’elle cesse à la suite d’une gelée lorsqu’elle apparaît pendant l’hiver.

Charbon essentiel ou encore fièvre charbonneuse avec éruption de tumeurs extérieures. Cette forme affecte tous nos animaux domestiques, elle est ordinairement curable, et lorsqu’elle accompagne la fièvre, c’est un indice de terminaison favorable. On dirait que l’économie animale réunit toutes ses forces pour chasser au dehors ou localiser en un point quelconque, l’agent morbide qui l’infectait. M. Lafosse l’a divisée en charbon bénin et charbon malin, suivant le siège qu’il occupe.

Évolution des tumeurs. Elles sont constituées par des nodosités arrondies de la grosseur d’un pois ou d’une noisette, placées dans le tissu cellulaire ; la peau qui les recouvre est sensible, chaude, les poils sont hérissés à sa surface ; d’autres fois elles sont molles et œdémateuses. Elles peuvent être uniques ou multiples ; dans ce dernier cas, une traînée de tissu cellulaire infiltré les réunit à la manière des cordes faisant communiquer les boutons farcineux. Ces tumeurs grossissent à vue d’œil, acquièrent en peu de temps le volume de la tête d’un enfant ou d’un pain de quatre à six livres, et s’étendent dans tous les sens ; on constate alors une diminution de la chaleur et de la sensibilité.

M. Goux, d’Agen, a signalé un de leurs caractères principaux : lorsqu’on les presse on perçoit un frémissement local analogue à celui de l’ébullition sous-cutanée ; il serait dû, d’après cet écrivain, à la crépitation des gaz enfermés dans le tissu cellulaire emphysémateux qui les entoure.

Les engorgements ont les mêmes caractères, progressent en tout sens et surtout vers le cœur.

Les œdèmes charbonneux sont formés par une infiltration séro-sanguinolente dans le tissu cellulaire général et intermusculaire.

Si la maladie change de siège et qu’elle attaque les muqueuses, on voit apparaître des phlyctènes ou ampoules dont la grosseur varie depuis une noisette jusqu’à un œuf de poule. Ces phlyctènes se développent aussi sur les tumeurs et engorgements ; elles s’ouvrent, le poil tombe, et un liquide séreux, jaunâtre, corrosif s’écoule de leur intérieur. « Cette variété peut aussi se montrer sous forme de tâches brunes, noires, qui sont indépendantes des tumeurs si elles ne se trouvent à leur surface. »

Après leur complet développement, ce qui peut avoir lieu dans un intervalle de un à cinq jours, ces tumeurs, engorgements, œdèmes, etc., se dépriment à leur centre qui se dépile, brunit, devient insensible ; tandis que les tissus environnants restent douloureux. Ces parties se fendillent, se crevassent et laissent suinter une humeur roussâtre, sanguinolente et corrosive ; ou bien elles tombent et laissent à nu une plaie anfractueuse de mauvaise nature, couverte de boutons, saignant au moindre contact.

Une particularité à noter, c’est que l’hémorrhagie résultant de ces bourgeons, est très difficile à maîtriser.

Ayant fait connaître les caractères de toutes les formes de cette affection, nous n’aurons qu’à rappeler ici les différents noms qu’on lui a donnés, et quelques-uns des principaux symptômes relatifs au siège qu’elles occupent.

Charbon bénin de M. Lafosse. Il siège aux membres, aux parois abdominales, et fait son évolution en deux ou trois heures ; cependant la gangrène ne se montre qu’au bout de deux ou trois jours ; c’est cette variété qui se communique le plus souvent à l’homme.

Charbon malin. Une forte fièvre de réaction accompagne l’éruption des tumeurs qui résonnent à la percussion ; des pétéchies se montrent sur toutes les muqueuses, et si le sphacèle ne s’élimine pas assez vite, il y a infection putride.

Charbon emphysémateux, charbon blanc de Chalut. Il est très commun chez le bœuf. La peau mortifiée résonne et est au même niveau que la peau saine. Les animaux mangent et ruminent comme à l’état normal ; mais bientôt ces fonctions diminuent, cessent complètement et la mort arrive comme dans la variété précédente.

Charbon érysipélateux métastatique ou ambulant. Il est œdémateux sur ses limites, la gangrène et l’infection putride arrivent en peu de temps ; d’autres fois les tumeurs disparaissent, se montrent sur d’autres points ou bien sur les organes internes, et la mort est imminente.

Charbon ulcéreux de d’Arboval. Cette variété se montre souvent chez le mouton et siège à l’ombilic. L’ulcère perfore la peau, la tunique abdominale, gagne en profondeur et non en largeur ; comme phénomène consécutif, on voit apparaître les intestins au-dehors ; elle est presque toujours mortelle.

Glossanthrax. Cette forme, qui attaque surtout le bœuf, porte le nom d’ulcère de la langue : cet organe est immobile dans la bouche, d’où s’écoule une salivation abondante ; ou bien il fait saillie en dehors des incisives qui le pressent et peuvent même le couper ; l’animal ne mange, ni ne rumine. L’infection putride et l’asphyxie sont ses terminaisons ordinaires.

Angine charbonneuse. Esquinancie charbonneuse. Elle se caractérise par une tuméfaction de la région parotidienne, progressant vers le cœur. Les animaux ne mangent pas, ne peuvent respirer, et rejettent par le nez des matières muqueuses mélangées aux aliments. Elle affecte le porc, les chevaux, et est toujours mortelle.

Charbon des mamelles. Trousse-galant ou arraignée. Il est souvent consécutif à la mammite chez les brebis.

Anti-cœur siège en avant du poitrail ; cette variété est très redoutable et affecte les bœufs et les chevaux.

Charbon des yeux. Se caractérise par un grand trouble des humeurs de l’œil, l’ulcère progresse et peut même gagner le cerveau, au dire de quelques vétérinaires, et provoquer l’apparition de phénomènes vertigineux, ordinairement mortels.

Charbon du pied ou piétin. Cette variété s’accompagne de chute d’onglon, chez le bœuf et les solipèdes ; elle est toujours incurable à cause des graves désordres qu’elle produit.

Charbon symptomatique. Ce n’est autre chose que la réunion des deux premières formes, fièvre d’abord, puis apparition des tumeurs qui disparaissent bientôt, et se portent sur les organes des cavités splanchniques. Son degré de curabilité se base sur la fixation des tumeurs au-dehors, en tant que leur gangrène reste limitée.

Lésions. État du sang pendant la vie. La saignée qu’on fait sur les animaux charbonneux est toujours baveuse, et les scarrifications pratiquées dans les tumeurs ou engorgements, laissent s’écouler en nappe le sang veineux ou artériel ; ces liquides sont noirs, incoagulables, et recueillis dans une éprouvette, ils présentent un caillot qui se réduit très vite en déliquium boueux ; le sérum revêt une teinte citrine ressemblant à la couleur d’une forte décoction de café. Chez le bœuf il se prend en gelée forte et peu consistante, et répand une odeur infecte lorsqu’on l’expose à l’air. Sa température est d’abord un peu plus élevée qu’à l’état normal, et elle va en décroissant en approchant de la terminaison de la maladie. Examinés au microscope, ses globules seraient dentelés ou déchiquetés ; on remarquerait aussi des corpuscules étrangers dans sa masse.

Après la mort, le sang est noir, incoagulable, épais, poisseux, il se putréfie avec rapidité et colore fortement les mains en rouge brun. La séparation de ses principes constituants se fait toujours d’une manière imparfaite. Sa densité augmente d’après M. Renault. Quant à son incoagulabilité, elle est due à la diminution notable de la fibrine.

Arrivons à sa principale lésion. MM. Héring, Collenders, Delafond, ont constaté la présence de petits corpuscules appelés bâtonnets, bactéries et bactéridies, par analogie avec les êtres auxquels ils ressemblent. Brown admet que ce sont des vibrions incomplètement développés ; Delafond les assimilait à l’hectotryx, cryptogame que l’on trouve dans la bouche des scorbutiques ; d’autres micrographes disent que ce sont des corps inertes. C’est leur présence qui donne au sang ses propriétés contagieuses : on l’a prouvé par des expériences concluantes sous ce rapport ; car, lorsque ces corpuscules manquent, il n’y a pas de contagion. Delafond nous fait entrevoir leur aspect général, quand il dit qu’ils forment, par leur agglomération, une espèce de taillis assez clair, ou une masse touffue ; dans ce dernier cas, seulement, on les trouve entre les interstices globuleux.

Caractères anatomiques. Leur forme est allongée, à bords nets et délimités, à teinte obscure ; ils ont O mm 2 de diamètre, comme les globules sanguins, et sept ou huit fois plus larges qu’eux.

Delafond ajoute aussi que les globules sont dentelés, crénelés sur leur enveloppe ; cependant M. Robin n’a pas constaté ce caractère.


Lésions générales. Cette affection se présentant avec des caractères très variés, il est assez naturel que les lésions soient nombreuses, et que leur diversité ait jeté la confusion dans les écrits qu’on a produits sur elle.

Peu de temps après la mort, des gaz se forment dans l’intérieur des mailles du tissu cellulaire, et produisent un emphysème général ; la peau est parsemée de tâches violettes sur toute sa surface, une odeur infecte s’échappe du cadavre. Les incisions pratiquées dans le tissu cellulaire, donnent passage à du sang boueux, en même temps on perçoit une crépitation particulière due à la sortie des gaz.

Les lésions constatées sur le tissu musculaire sont très variables, mais elles manquent souvent dans la véritable fièvre charbonneuse ; lorsqu’elles existent, les muscles sont rouges, mous, friables, sans consistance, et adhèrent faiblement aux tendons et aux os ; quand ces dernières lésions se présentent, le périoste se détruit avec facilité. La sérosité qui infiltre les tissus cellulaire interstitiel forme des traînées linéaires mettant en relief les fibres qui les composent, et ces fibres sont tâchées de noir.

Tumeurs. Elles sont constituées par un amas de sérosité infiltrée dans les tissus cellulaire et musculaire. Leur incision donne passage à des gaz fétides, inflammables, de même nature que ceux formés dans les météorisations, et la tumeur s’affaisse, les tissus environnants peuvent être intacts ou colorés par la partie rouge du sang qui a servi à les former.

Exanthèmes. Il y a gangrène du tissu cellulaire et musculaire et des tissus sous-jacents ; d’autres fois la peau est mortifiée, résonne comme du vieux cuir, ou bien encore elle est ramollie, amincie.

système circulatoire et système lymphatique. L’aorte, la veine cave, les cavités du cœur sont remplies d’un sang noir reflétant une teinte verdâtre, il y a même endocardite, les parois des vaisseaux et de cet organe sont infiltrées par un liquide noirâtre résistant au lavage.

Les ganglions lympathiques ont un volume double, triple ; ils sont infiltrés, ecchymosés, ramollis ; en un mot, ils présentent les mêmes caractères que les tumeurs. Les vaisseaux contiennent un liquide rougeâtre et ressemblent, par les nodosités, qu’on trouve sur leur trajet, aux cordes farcineuses.

Le péritoine, l’épiploon sont irrégulièrement ecchymosés et renferment un liquide séreux dans leur intérieur ; des tumeurs se trouvent souvent entre les lames du mésentère, lorsque l’animal a succombé à la fièvre charbonneuse et au charbon symptomatique. Elles ont pour siège le tissu graisseux qui entoure les reins, le pancréas et les ganglions sous-lombaires. La muqueuse gastro-intestinale est épaissie, ecchymosée par plaques, ses villosités sont dépourvues d’épithélium et ont augmenté de volume. Du sang extravasé en nature, est mélangé quelquefois aux matières alimentaires, ou infiltré dans l’épaisseur de la muqueuse qu’on écrase facilement.

Rate. Cet organe présente une couleur livide, bleuâtre ou noirâtre, il est bosselé et ces bosselures sont formées par du sang extravasé soulevant l’enveloppe jusqu’au point de la déchirer. Le volume de cette glande est trois, quatre fois plus grand dans tous les sens, la putréfaction ne tarde pas à s’en emparer. M. Lafosse a fait remarquer que les lésions de cet organe sont en raison inverse des lésions intestinales. Le foie présente des caractères analogues.


OPINIONS SUR LA NATURE DE LA MALADIE.

Hippocrate, ses disciples, et les auteurs grecs ou latins qui se sont occupés de la vétérinaire jusqu’au xve siècle, tous part : sans de la doctrine humorale, admettaient que la maladie était due à un virus, un agent particulier dont la naissance ou l’habitat résidaient dans l’air, les aliments, les eaux ingérés dans l’économie et pervertissaient les humeurs. Sa présence dans le corps, provoquait l’apparition de boutons, tumeurs et autres phénomènes morbides qui se montraient à la peau. C’était pour eux une espèce de crise par laquelle l’économie rejetait au-dehors le principe morbide. Cette doctrine pleine de sagesse est parvenue jusqu’à nous et trouve encore beaucoup de partisans ; car les idées généralement reçues aujourd’hui, ont une grande analogie avec elle ; on n’a fait que changer les termes que le médecin de Cos avait employés.

Que la maladie soit due à un virus, où le trouvons-nous ? dans l’air pour les uns, dans les eaux marécageuses pour d’autres ; qu’elle soit due à un germe, où croyons-nous qu’il prend naissance ? dans les aliments.

Il est utile d’ajouter que vers le xve siècle certains auteurs voulurent apporter quelques modifications quant à la gravité ou la bénignité de la maladie. D’après eux, elle restait bénigne tant que les tumeurs ne suppuraient pas, et elle prenait un caractère alarmant lorsque la suppuration se montrait ; les raisons que nous pourrions donner pour démontrer l’absurdité de cette hypothèse prouveraient facilement que c’est le contraire qui a toujours lieu.

Paulet admet que les maladies de ce genre sont de nature inflammatoire, elles n’en diffèrent que par la rapidité de leur marche, de leurs symptômes et de leur terminaison qui aurait toujours lieu par gangrène ou par suppuration ; mais celle-ci ne se montrait que lorsque l’escharre qui recouvrait les tumeurs était complètement éliminée. La maladie était incurable si les tumeurs passaient à l’intérieur.

Ce médecin leur reconnaissait trois formes principales : 1° l’anthrax était dû à un insecte ou ver qui, dégluti avec les aliments, était absorbé, passait dans la circulation, infectait l’économie et rendait la maladie contagieuse ; 2° le charbon œdémateux provoqué par la piqûre de frelons, ou bien encore par la cause précédente ; 3° l’anthrax musaraigne, siégeant aux endroits pourvus de lympathiques, il le réputait non contagieux à cause de l’innocuité de la morsure de l’animal.

Ces maladies ne peuvent être de nature inflammatoire, et s’il en était ainsi, on aurait observé d’autres terminaisons que la gangrène et la suppuration.

Quant à la différence qui existait dans leur marche, ce n’est plus un caractère distinctif comme veut bien le dire Paulet, puisque nous voyons tous les jours les congestions intestinales, pulmonaires, encéphaliques marcher avec autant de rapidité et n’être pas contagieuses ; ce médecin s’est basé sur les effets observés et non sur les causes, pour déterminer la vraie nature de la maladie.

Cependant, Paulet semble revenir aux idées premières en ajoutant que l’anthrax est produit par des insectes, par des parasites ; mais puisque les maladies sont de même nature, dans quel but faire une division quant à la contagion ? pourquoi dire que : l’anthrax était contagieux, tandis que le charbon des cuisses ne l’était pas ? C’était admettre deux maladies distinctes. L’erreur de Paulet est bien reconnue, car on admet unanimement que le charbon est toujours contagieux sous quelque forme qu’il se présente. Il a sans doute confondu dans la seconde variété l’élément contagieux avec les moyens dont se sert la nature pour transmettre la maladie, puisque les insectes qu’il cite comme leur ayant donné naissance, sont inoffensifs et ne déterminent le plus souvent qu’une légère inflammation.

Chabert et les vétérinaires de l’époque l’ont considérée « comme une fièvre putride gangréneuse consistant dans une perversion totale des humeurs, ainsi que dans le relâchement, la stupeur et l’inertie des solides ; ils ont ajouté que le changement arrivé aux solides pouvait être primitivement l’effet du climat, cet effet étant ensuite augmenté par la dépravation des fluides. » Ce vétérinaire distingué avait cru tout d’abord à l’existence d’une fièvre essentielle, en se basant sur l’ensemble des symptômes que présentent les animaux atteints du charbon et les lésions externes de l’organisme ; mais comme ce n’était qu’une hypothèse mal fondée, puisque les théories des anciens n’indiquaient rien sur la nature et la lésion qui provoquent l’état fébrile, il admettait comme cause de la fièvre, l’introduction d’un miasme hétérogène dans l’économie ; quel est ce miasme ? Il n’en indique pas l’origine ; le seul tort qu’il a eu, selon nous, c’est de faire jouer un rôle trop important à l’influence climatérique ; je veux bien croire cela jusqu’à une certaine limite, mais on ne peut admettre, avec lui, que le climat ait été vicié sur de grandes surfaces et à une même époque ; il est probable que s’il en avait été ainsi, des maladies différentes auraient attaqué en même temps les hommes et les autres animaux, au lieu de se borner seulement à quelques espèces. Nous pouvons citer à l’appui de notre objection, l’influence qui s’est manifestée sur les hommes et les animaux, lors de la fameuse gastro-entérite de 1825.

Comment se fait-il que cette influence ait agi primitivement sur les solides et non sur tout l’ensemble de l’organisme comme cela arrive toujours ? Il n’en est dit rien, et les faits nous prouvent le contraire : dans toutes les maladies par altération du sang, c’est toujours ce liquide qui est le premier attaqué.

Hurtrel d’Arboval, partisan de la doctrine physiologique de Broussais, a formulé une opinion conforme aux idées que professait ce savant médecin. D’après lui, la maladie serait provoquée par une irritation gastro-intestinale, déterminée par l’usage de fourrages avariés.

La misère, la malpropreté des écuries et étables, viendraient surajouter leur influence débilitante à la première pour irriter la muqueuse des intestins et de l’estomac. Cette irritation produite, il y avait transmission directe au tissu cellulaire par voie sympathique et il se formait des tumeurs, des bubons et exanthèmes. Mais comme les aréoles que renferme ce tissu sont de nature fibreuse et qu’elles empêchent la distension, le grossissement de la tumeur formée, la gangrène terminait la scène morbide.

D’Arboval a été nécessairement conduit à ces principes ; en se basant sur les causes qu’il invoque comme génératrices de la maladie, il faisait leur part trop grande et oubliait complètement que l’altération primitive réside dans les liquides.

Sa théorie pêche par la base, puisqu’on voit tous les jours des gastro-entérites déterminées par les facteurs en question ; mais elles affectent un caractère simplement inflammatoire et manquent de cette propriété maligne et septique que tous les médecins s’accordent à reconnaître au charbon. Il examine plutôt l’effet que la cause ; en effet, dès le début, on peut reconnaître le charbon à l’irritation que présentent les organes digestifs ; mais ce n’est que très secondaire, et cela découle naturellement de ce principe physiologique, qui nous enseigne, que du moment où le sang est altéré, tous les systèmes sont désordonnés et ne fonctionnent plus normalement.

Cet auteur admet aussi une plus ou moins grande facilité de curabilité, suivant que le charbon est essentiel, primitif, ou qu’il a été transmis. Il se basait sur les données suivantes ; dans le premier cas, l’irritation était primitive sur le canal intestinal ; dans le second, elle n’était que sympathique.

Or, aujourd’hui, que la maladie soit spontanée ou qu’elle soit transmise, il n’y a pas de raison plausible pour établir cette différence, puisque la dernière est de même nature et tout aussi redoutable que la première.

Nous nous basons sur ce principe général, qu’il suffit d’une molécule infime de sang vicié pour déterminer une maladie identique tout aussi grave. H. d’Arboval aurait-il voulu faire entrer en ligne de compte l’idiosyncrasie, le tempérament, la constitution peur expliquer cette différence ? je ne le crois pas, ce n’était que l’idée théorique de Broussais qu’il invoquait pour se l’expliquer.

Delafond a donné deux opinions dans son Traité des maladies du sang des bêtes bovines ; ce qui provient sans doute de ce qu’il a cru trouver deux maladies distinctes dans une même affection, comme beaucoup d’auteurs l’ont démontré dans la suite. En second lieu, ces maladies, quoique portant des noms différents, fièvre charbonneuse et maladie du sang, se traduisent par les mêmes caractères symptomatiques et cadavériques. Cela posé, examinons la première : la maladie résulte d’une proportion trop forte de principes protéïques, albumine et fibrine dans le sang, et de l’absence ou la diminution des principes aqueux ; on doit alors les ranger dans les maladies inflammatoires, si telle est leur nature, et elles ne doivent pas être contagieuses ; cependant les faits démontrent le contraire.

Les causes génératrices que leur assigne M. Delafond, telles que la culture des fourrages, l’hygiène, le régime abusif des aliments secs et succulents ne peuvent faire naître qu’une inflammation simple et non une inflammation spécifique, si toutefois le charbon doit être classé dans ce genre.

On est tout étonné, en lisant cet auteur, de ne pas le voir parler des bactéries qu’il a constatées dans le sang des animaux charbonneux. Cependant ces maladies sont de même nature, puisque MM. Lafosse et Garreau les ont trouvées dans le sang des bêtes à laine attaquées de la maladie dont parle M. Delafond. Ce seul caractère, du reste, nous empêche de les considérer comme d’origine et de nature différentes.

Lorsqu’il examine la fièvre charbonneuse, ce serait un élément putride altérant le principe organique du sang et modifiant ses propriétés excitantes, qui produirait la maladie. Où se trouvait ce principe putride ? ce ne peut être dans aucune des causes précédentes, excepté qu’il ne soit renfermé dans les aliments, comme le pense M. Lafosse. Cependant il faut rendre justice à cet auteur, car en trouvant le premier les bactéries dans le sang, il a donné lieu à l’hypothèse la plus vraie sur la nature du charbon.

D’après M. Plasse, les maladies charbonneuses seraient dues à une infection cryptogamique ; nous avons assez discuté cette opinion en parlant de l’étiologie de la maladie ; aussi nous paraît-il tout-à-fait inutile d’y revenir ; disons seulement que si son hypothèse était fondée sur de bonnes bases, la maladie devrait prendre place parmi les affections parasitaires.

« M. Reynal nous dit qu’elle est due à une altération profonde du sang, caractérisée par une tendance à s’épancher dans les tissus et à se décomposer. »

Ce savant professeur ne nous apprend rien sur la véritable nature de l’affection, car il ne fait que citer un fait connu de tout le monde, et qui se produit dans toutes les maladies de ce genre.

Quel est donc l’agent qui produit cette altération ? Est-ce un virus, un germe, un cryptogame ? il n’en dit rien ; cependant il est étonnant qu’avec, de pareilles données, M. Reynal puisse admettre la contagion ; il ne peut donner la raison de ce phénomène qu’en constatant les faits, ou bien en considérant le sang comme virulent, ce qui ne nous avance guère plus. Si la maladie consistait tout simplement dans les deux caractères du sang qu’il nous signale, les agents thérapeutiques qui ont la faculté de rendre au sang ses propriétés primitives, devraient être employés avec succès ; on voit malheureusement tout le contraire, lors de leur administration ; ce qui nous prouve qu’il existe un élément étranger qu’il faut détruire ou faire éliminer.

Des virus. La majorité des médecins et des vétérinaires s’accorde à regarder la maladie comme virulente, elle serait due à un virus spécial appelé virus charbonneux. Ces auteurs sont bien dans le vrai ; mais quelle est la nature du virus ? ou prend-il naissance ? quelle est sa manière d’agir sur le sang ? on en est réduit à de vaines hypothèses. On l’a comparé aux ferments ; il est bien certain qu’il se reproduit comme eux ; mais connaît-on davantage la manière d’être de ces derniers ? on peut répondre sûrement que non. C’est un être hypothétique inventé pour donner une satisfaction à l’esprit à bout de recherches.

Cette théorie est oubliée de nos jours, depuis la découverte des bactéries dans le sang. Il est tout-à-fait impossible qu’un être invisible, inconnu, fictif, puisse donner naissance à ces corps vivants.

Étant arrivé par voie d’exclusion à n’admettre aucune des opinions précédentes, nous sommes naturellement amené à voir la vérité dans celle de M. le professeur Lafosse.

Ce savant auteur a basé sa théorie sur les lésions observées dans le sang : examiné au microscope, le liquide circulatoire des animaux charbonneux renferme des corps étrangers appelés bactéries, bactéridies, bâtonnets par M. Davaine, Delafond et plusieurs auteurs allemands. Cependant il existe une dissidence entre ces messieurs : les uns, croient qu’on a à faire à des corps inertes, les autres à des corps vivants ; cette question de vitalité ou d’inertie n’empêche pas que leur présence constatée dans le sang fait développer la maladie par inoculation ; tandis qu’on voit le contraire se produire s’ils n’y sont pas. Or, qu’arriverait-il dans les deux cas ? c’est que, s’ils sont vivants, c’est réellement l’agent morbifique lui-même, ou bien ils agissent comme propagateurs. Les faits examinés, M. Lafosse a été conduit à l’hypothèse suivante : La maladie serait due à un être organisé, qui pénétrant dans l’économie par les voies digestives, serait absorbé, et se conduirait à la manière des parasites, il se reproduirait comme ces derniers, et, rejeté au-dehors, il irait exercer ses ravages sur d’autres animaux. Cette opinion est pleinement justifiée par la présence des bactéries qui se trouvent dans le liquide circulatoire.

Cependant on pourrait bien objecter que ces corpuscules sont le produit de la putréfaction sanguine, ou plutôt de la fermentation qu’aurait subi le liquide circulatoire, comme nous voyons la formation des vibrions dans un bocal contenant des matières fermentescibles. Mais pour justifier cette dernière opinion, il nous faudrait admettre la génération spontanée, et il est bien plus naturel de croire à l’existence d’un être organisé, ingéré avec les aliments, qui leur aurait donné naissance. Nous nous rangeons complètement du côté de cette opinion, mais je crois qu’il nous est permis de faire la supposition suivante :

Cet être organisé pourrait bien constituer ou habiter la matière organique de l’effluve. L’analogie existant entre les fièvres typhoïdes, la cachexie et le charbon se trouvant justifiée jusqu’à une certaine limite par la présence des bactéries chez les typhoïdes, ces maladies pourraient avoir leur source dans les endroits marécageux. Cette hypothèse ne pourra être vérifiée que lorsque les instruments d’optique seront plus perfectionnés et nos puissances d’analyse chimique plus grandes ; l’une des deux idées triomphera, et dès-lors on n’invoquera plus, pour expliquer leur production, le concours de toutes ces causes qui n’agissent que d’une manière secondaire et ne font que préparer l’organisme à recevoir l’agent qui doit l’infecter et le détruire.

Opinion de M. Caussé. Ce vétérinaire, s’inspirant des idées de Gilbert sur la nature de la maladie, a formulé l’opinion suivante : Il la considère comme une altération du sang, avec défaut dans l’innervation et tendance à l’épanchement dans les tissus. Cette opinion, reproduite par M. Reynal, ne nous indique rien de précis ; le défaut d’innervation n’est que consécutif et se produit dans beaucoup de maladies du même ordre. Il est bien évident que le sang altéré arrivant au cerveau, doit produire une fâcheuse influence sur cet organe, et partant, sur les fonctions qui lui sont dévolues ; de là les désordres nerveux observés dans la fièvre charbonneuse.

Mais M. Caussé a un mérite qu’on ne peut lui contester ; s’il n’a pas trouvé la véritable nature de la maladie, il a dirigé son traitement de façon à calmer l’action vitale qui était produite.

Aussi a-t-il successivement employé le sulfate de quinine et l’huile phosphorée, qui font souvent avorter le charbon, et le guérissent même quelquefois.

Que ces médicaments agissent sur l’innervation, ou qu’ils reconstituent le sang en détruisant les bactéries, peu nous importe, puisqu’ils sont presque spéciaux contre cette affection.

Et si la théorie est fausse quant à la nature, elle est du moins rationnelle quant au traitement.

Nous serions heureux qu’il en fût ainsi de toutes les maladies par altération du sang ; les innovations de ce genre seraient bien plus profitables à la science et aux intérêts agricoles, que ces questions philosophiques dont nous n’aurons peut-être jamais une solution bien complète.


TRAITEMENT.

Le traitement a varié avec les opinions qu’on se faisait sur la nature de la maladie et les formes qu’elle affectait.

De nos jours on a abandonné un grand nombre de ces médicaments empiriques qui précipitaient souvent sa marche vers une fâcheuse terminaison, et on l’a basé sur les phénomènes observés pendant son cours.

Fièvre charbonneuse. — La première question que se sont posé les vétérinaires, en présence de cette affection redoutable, a été de savoir s’il était utile ou non de pratiquer la saignée ; MM. Chabert, Gilbert, et quelques praticiens du Lauragais, n’ont eu qu’à se louer de ses bons effets ; tandis que MM. Delafond et Ardouin n’ont eu que des mécomptes à en registrer. Quelle est la cause de cette divergence d’opinions, en présence de ces deux faits contradictoires ? Nous croyons la faire connaître dans les quelques lignes suivantes : Dans toutes les épizooties et enzooties, il existe une constitution atmosphérique spéciale tendant à affaiblir l’organisme, quoique les symptômes observés fassent croire à une surexcitation toute particulière.

Cette dernière est due plutôt à la présence de l’agent infectieux, qu’à une surabondance de principes plastiques dans la masse sanguine, et si l’on suit bien la marche de la maladie, on voit apparaître tout aussitôt un état d’affaissement général. On dirait que l’économie a fait tous ses efforts en vue de chasser ce qui l’irrite et la gêne.

Une autre preuve encore, mais bien plus convaincante, ce sont les lésions que présente le sang : il est appauvri, riche en sérum et manquant de principes fibrineux et albumineux. La déplétion sanguine est alors bien plus nuisible qu’utile, puisqu’elle affaiblit le corps et l’empêche de réagir contre l’influence morbifique. L’opinion que se faisait M. Delafond sur la nature du charbon, a sans doute beaucoup contribué à lui faire pratiquer cette opération, et si des auteurs comme Chabert et Gilbert ont réussi dans son emploi, on doit beaucoup l’attribuer à la manière dont la maladie a régné, car ils n’ont eu à observer cette affection qu’à l’état sporadique.

On pourrait presque poser les règles à suivre, lorsqu’il est urgent d’en faire son application ; elle ne devra être pratiquée que bien rarement dans les épizooties et enzooties, si ce n’est que sur les animaux forts et pléthoriques ; et elle sera toujours proscrite chez les animaux de faible constitution, lors même qu’elle se montrerait à l’état sporadique.

Médication thérapeutique. — Chabert a donné une longue suite de ces agents. Il employait la sauge, le romarin, la mélisse à la première période ; le quinquina à la seconde ; le camphre, l’essence de térébenthine et Passa fœtida à la dernière. De nos jours on pourrait y recourir ; mais on leur préfère les excitants minéraux, tels que les acide sulfurique, chlorydrique, l’eau de Rabel étendue et l’acétate d’ammoniaque, à cause de la rapidité avec laquelle ils sont absorbés. Toutes ces substances ravivent l’économie et poussent à la peau ; si les forces sont déprimées, les infusions vineuses alcooliques, de quinquina, écorce de chêne et de saule, de noix de gale sont bien indiquées ; leur action médicale, resserre les tissus, empêche souvent la décomposition du sang et lui rend ses propriétés plastiques. Les hypochlorites de chaux, de soude sont donnés avec avantage, car leurs propriétés antiputrides préviennent la formation de la gangrène.

Nous pouvons citer aussi quelques médications particulières préconisées par certains vétérinaires : on donnait aux malades 6 ou 8 litres d’aulnée en décoction, gentiane ou quinquina en poudre 30 ou 40 grammes, une cuillerée d’acétate d’ammoniaque, 6 à 8 grammes de camphre et 8 grammes de tritoxide de fer.

Delafond a conseillé les immersions d’eau froide.

Messieurs les vétérinaires du Lauragais, Caussé et Sabarthés, ont employé avec succès l’huile phosphorée et le sulfate de quinine ; on donne la première à la dose de 80 à 150 gouttes dans les infusions aromatiques. L’effet peut être prompt et l’animal est guéri, il ne réclame plus que de simples soins hygiéniques ; mais lorsque les accès reparaissent, ce qui arrive quelquefois, il faut ajouter à son action un breuvage composé de menthe infusée, à laquelle on mêle quelques gouttes d’eau-de-vie camphrée, la teinture de quinquina ou de gentiane. M. Caussé s’est basé sur l’opinion qu’il s’était fait sur la nature de la maladie pour donner ce médicament dont l’action « donne à l’économie les forces nécessaires pour résister à l’affection, et chasser par les voies ordinaires la cause naturelle qui lui a donné naissance. »

Le sulfate de quinine a été administré à la dose de 3 grammes pour les bœufs de forte taille ; on le fait dissoudre dans une petite quantité d’eau, et on ajoute la teinture de quina, l’eau de Rabel, l’eau-de-vie camphrée en quantités suffisantes pour former un litre de liquide. Cette quantité doit être fractionnée en trois parties égales, et à chacune d’elles on ajoute deux litres de décoction de saule blanc. Ce mélange est ensuite donné en trois fois et à intervalles égaux.

Les propriétés de ce corps étant antifébriles et antipériodiques, son indication est bien appropriée à la symptomatologie de cette affection.

L’acide phénique, dont l’action est antiputride et stimulante tout à la fois, serait bien indiqué.

Si réellement la théorie des germes est fondée, on devrait essayer l’emploi de l’acide arsenieux ou l’arsenic, à cause de son action anthelmentique contre les maladies dues à des parasites.

L’hypochlorite de soude avait bien réussi contre cette affection d’après un médecin ; mais l’expérience a prouvé le contraire.

Révulsifs. La fièvre charbonneuse se terminant toujours d’une manière funeste, les praticiens qui se sont occupés de son traitement ont employé les révulsifs. Leur but a été de localiser l’affection au-dehors, puisqu’on a plus de chance de guérison, lorsqu’elle se présente sous cette variété. Quelques praticiens et la grande majorité des empiriques, ignorant pour la plupart les lois physiologiques, ont posé certaines règles relativement à leur application. Les substances irritantes devaient être toujours placées au poitrail ou au fanon pour produire leur plus grand effet. À quoi bon cette différence ? Si l’économie est irritée en un point quelconque, tout l’organisme y participera par voie sympathique. On est bien revenu de ces idées, et si quelquefois on choisit cette région, ce n’est qu’à cause de sa richesse en tissu cellulaire. Les trochisques d’ellébore, de vitriol, d’arsenic, sont placés au poitrail chez le cheval et au fanon chez les bœufs ; mais il est préférable d’employer le premier, puisque son action est simplement irritante, tandis que l’emploi des seconds peut donner lieu à une intoxication.

On ajoute l’emploi des frictions du vinaigre chaud, d’ammoniaque et de moutarde à l’action de toutes ces substances, et on passe une mèche imbibée d’essence de térébenthine, ou on applique des pointes de feu dans les tumeurs qui se sont formées pendant le cours de la maladie.

Charbon essentiel. Que les tumeurs apparaissent spontanément à l’extérieur ou qu’elles soient l’effet de la médication révulsive, elles doivent y être maintenues afin de prévenir une métastase qui est ordinairement mortelle. On associe le traitement chirurgical à la médication thérapeutique pour triompher de cette variété.

Dès qu’une tumeur apparaît sur le corps, on doit pratiquer une incision cruciale dans toute son étendue, afin de donner issue aux liquides qu’elle renferme. En second lieu, il faut s’attacher à faire naître dans cet endroit une inflammation franche qui se termine toujours par la suppuration. Pour remplir cette indication, quelques praticiens introduisirent dans les incisions des substances caustiques, excitantes, antiseptiques pour stimuler les tissus et prévenir l’infection putride. Parmi les agents qui ont le mieux réussi, nous pouvons citer l’ammoniaque, l’eau de Rabel, les acides étendus, la potasse, l’arsenic, le bichlorure de mercure ; mais il faut être sobre dans l’emploi de ces derniers. L’usage des poudres inoffensives, telles que la gentiane, le quinquina, les écorces de chêne, de saule, le chlorure de chaux, leur est bien préférable. Les propriétés caustiques et antiputrides de l’acide phénique étant bien reconnues, son indication serait ici très avantageuse à cause de son prix peu élevé.

Cependant on préfère recourir à la médication potentielle dont l’effet est plus prompt, et l’action hémostatique plus puissante, surtout dans la variété appelée charbon bénin. L’application de pointes de feu très pénétrantes provoque une forte inflammation et transforme le tissu en de grandes escharres, qui, après leur chute, laissent à découvert une plaie de bonne nature ; cette dernière est ensuite pansée avec les liqueurs aromatiques, l’eau phagédénique et l’eau chlorurée.

Il faut redouter la terminaison par gangrène dans cette variété, et une fois qu’elle s’est montrée, on doit s’opposer à son extension. Les parties sphacélées doivent être détruites par les moyens déjà cités, auxquels on ajoute de fortes frictions d’essence de térébenthine et de liniment ammoniacal sur toute la circonférence. Si la gangrène menace de s’étendre, on trace tout autour une ligne circulaire de pointes de feu pénétrant jusqu’au vif. L’inflammation éliminatrice qui succède à cette médication héroïque, laisse à découvert une plaie anfractueuse, d’où s’écoule du pus mal lié d’abord, mais de bonne nature au bout de quelques jours. Un autre moyen auquel on pourrait recourir, serait l’extraction de la tumeur comme l’on ferait d’une tumeur cancéreuse.

Ces règles générales étant posées, nous allons nous occuper d’ajouter quelques indications relativement au siège que les tumeurs peuvent affecter.

Glossanthrax. Il faut ponctionner les ampoules et cautériser avec les acides sulfurique et chlorydrique étendus, l’eau de Rabel ou le nitrate d’argent. Si la gangrène se montre à la langue, on procède à son excision d’un coup de bistouri. L’inclinaison de la tête, vers les parties inférieures, est de toute nécessité dans la pratique des opérations de cette région, afin de prévenir l’ingestion des liquides et produits ulcérés.

Comme moyens complémentaires, on fait des gargarismes avec l’eau de Rabel ou le vinaigre étendus.

Angine charbonneuse. On cautérise les ulcères de l’arrière-bouche avec un mélange de miel et d’acide chlorhydrique, et pour éviter la compression exercée sur les organes respiratoires, on pratique des scarrifications de distance en distance sur tout l’engorgement ; la trachéotomie doit être faite en cas d’asphyxie.

Charbon symptomatique. Puisque cette variété n’est autre chose que la réunion de la fièvre charbonneuse et du charbon essentiel, on doit employer les deux traitements, en régularisant leur emploi suivant les diverses phases de la maladie.

L’inoculation a été pratiquée un grand nombre de fois dans le but de provoquer une maladie bénigne ; mais les expériences qu’on a fait ont complètement échoué ; quand bien même elle aurait réussi, son application n’aurait pas une grande importance, attendu que le charbon se montre plusieurs fois chez un même animal. Cependant si l’on parvenait à posséder un virus tellement affaibli que le charbon provoqué fût très bénin, on pourrait empêcher la récidive en l’appliquant dans les contrées où la maladie se montre tous les ans.

L’émigration est encore un moyen à essayer et qui a produit d’excellents résultats ; mais le morcellement de la propriété et les intérêts généraux s’opposent à sa mise en pratique.

Hygiène des animaux opérés. Les sujets étant fortement épuisés par la maladie, ils doivent être nourris avec des aliments de bonne qualité et de facile digestion, les racines cuites, par exemple, qu’en arrose avec une dissolution de sel marin. S’il y a inappétence et dégoût, on met des masticatoires dans la bouche composés de poivre, æil et assa fœtida. La gentiane et les toniques ferrugineux mélangés aux aliments et aux boissons, sont d’une absolue nécessité. Quelques lavements laxatifs aideront l’effet des substances précédentes s’il y a constipation. La saignée peut même devenir obligataire si la fièvre de, réaction est trop intense, et les aaimaux plétoriques. À toutes ces indications se joint l’application des règles hygiéniques prescrites en chirurgie.

Traitement préservatif. Ayant fait connaître les causes de la maladie et les circonstances qui la font développer, nous n’avons qu’à indiquer les moyens de les faire disparaître. On nourrira les animaux avec de bons fourrages, de facile digestion, plutôt rafraîchissants qu’échauffants. Les fourrages avariés, moisis, devront être exclus de l’alimentation. Les toniques, tels que la gentiane, l’écorce de chêne, de saule, devront être mêlés à la ration qu’on arrosera d’une dissolution de sel marin.

Il faut empêcher les animaux de pacager le matin et le soir dans les endroits marécageux, et, si on ne peut le faire, on devra les faire manger avant de les y conduire, puisque l’organisme à jeun absorbe davantage que lorsque les viscères sont dans un état de plénitude convenable.

Si les animaux ne travaillent pas à l’époque où la maladie apparait ordinairement, on devra les faire souvent promener et les soumettre à un régime un peu diététique. On enlèvera les fumiers et aérera souvent les étables ou autres habitations des animaux ; on pratiquera même quelques saignées si l’animal est trop pléthorique.

Les sétons et trochisques d’ellébore, de viorne, devront être placés au fanon lorsque la maladie aura fait son apparition dans les contrées environnantes.

Comme le charbon est une des affections qui se communiquent avec le plus de facilité, on devra séquestrer les animaux malades, éloigner les animaux sains et faire des désinfections dans les écuries, étables, etc. ; ces désinfections seront faites avec le chlore, l’eau bouillante, l’acide phénique et tous les antiputrides.

Les animaux morts devront être enfouis dans des fosses profondes recouvertes de chaux, et les harnais seront désinfectés si on veut les faire servir pour d’autres sujets. On ne devra pas faire usage des chairs d’animaux morts du charbon, quoique beaucoup d’auteurs aient avancé qu’elles ne produisaient aucun effet fâcheux sur l’organisme.

BUSCAILHON
médecin-vétérinaire.


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