Du combat spirituel (ou encore de la lutte des vertus et des vices)

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Traduction par Nicolas Laffineur (abbé) .
Texte établi par Monseigneur l’Évêque de Versailles, Louis Guérin (Sermons de saint Bernard — Paraboles attribuées à saint Bernard — Textes diverspp. 344-346).

Parabole II




Du combat spirituel {ou encore de la lutte des vices et des vertus).

1. Entre Babylone et Jérusalem point de paix, mais guerre éternelle. Chacune de ces villes a son Roi. Le roi de Jérusalem est le Seigneur Jésus ; le démon est le roi de Babylone. Et comme l’un règne avec la justice et l’autre par la malice, le roi de Babylone cherche par les esprits impurs ses ministres, à séduire et à attirer les habitants de Jérusalem et à les rendre esclaves du mal. Mais la sentinelle placée sur les murs de Jérusalem ayant vu emmener un des habitants de la cité sainte envoya aussitôt prévenir le prince qu’on venait de lui enlever un de ses sujets pour le traîner captif à Babylone. Le roi appelant un de ses serviteurs, l’esprit de Crainte, soldat excellent en ces rencontres : Va promptement, lui dit-il, et arrache cette proie à l’ennemi. Cet esprit toujours prêt à exécuter les ordres qu’on lui donne poursuit, avec une vitesse incroyable, l’ennemi qui reconnaît son approche, comme on sent venir un violent tourbillon. La Crainte en effet tonne si fort qu’à sa voix puissante l’ennemi troublé prend la fuite. Elle ne le poursuit pas bien loin, elle se contente de reprendre sou concitoyen captif et de le ramener. Mais un de ses adversaires, l’esprit de Tristesse, n’était pas avec ses compagnons lorsque la Crainte leur livra cet assaut. Voyant ses amis en fuite elle s’élance de l’embuscade où elle se tenait cachée, et accourt. Hélas ! lui dit-on, la Crainte seule a causé ce désordre, et a mis la confusion au milieu de nous. Non ! non, reprend la Tristesse, ne redoutez pas la Crainte : je sais ce qu’il y a à faire. Je vais me placer sur la route, dans un coin, et je me donnerai faussement pour une amie de la Crainte. Je la connais, et je sais qu’il faut user avec elle de ruse plus que de violence. Attendez la fin. Aussitôt dit, aussitôt fait : elle prend un chemin de traverse et devance la Crainte, et revenant sur ses pas elle accourt à sa rencontre, et lui tient un langage faussement amical, et plein de perfidie, si bien qu’elle allait la circonvenir dans sa bonne foi et l’entraîner dans l’abîme du désespoir, quand la sentinelle avisa le roi de ce qui se passait. Aussitôt le roi mande un de ses meilleurs officiers, l’Espérance, et lui prescrit de monter sur le cheval du Désir, et de courir avec l’épée de la Joie au secours de la Crainte. À peine ce fidèle officier a-t-il reçu cette mission qu’il part, et arrivé sur les lieux il met la Tristesse en fuite en brandissant l’épée de la Joie dont sa main est armée. Il délivre son concitoyen, le fait monter sur son cheval, et marchant en avant, il le tire avec la corde des promesses, tandis que la Crainte le suit et le pousse avec le fouet de ses péchés passés.

2. Le cheval marchait bien ainsi tiré et ainsi poussé, mais il courait si vite qu’une pareille marche était dangereuse. Aussi les soldats de Babylone s’assemblèrent et tinrent conseil entre eux : Que faisons-nous ? disaient-ils : le prisonnier nous échappe, et nous croyions le tenir. Comment, les applaudissements de l’enfer se sont-ils changés en pleurs ? et deux soldats seuls ont mis le ciel en joie, par la délivrance de leur concitoyen ? Quoi ! les efforts et les ruses de Satan ont été si facilement déjoués ! Un de ces soldats plus méchant que les autres, et auteur du crime, se lève, et émet un conseil profane : Vous n’y entendez rien, dit-il : vous ne savez pas le moyen de ressaisir aisément notre proie : vous oubliez que cela nous est facile, que si elle retombe en nos mains, elle en sortira plus difficilement. Suivez-la de loin ; je vais me transfigurer en ange de lumière, et comme les fugitifs, étrangers en ces régions, ne connaissent pas le chemin, je les égarerai en ayant l’air de leur servir de guide. Ce plan une fois concerté, la sentinelle mande de nouveau au roi qu’elle voit venir sur le cheval du Désir un homme qui court avec une dangereuse précipitation, parce que sa monture n’a ni bride ni selle. Les ennemis le poursuivent, dit-elle, ils sont derrière lui : d’autres vieillis dans le mal s’emparent de tous les chemins de traverse. De plus j’en vois un couvert de nos armes, encore qu’il ne soit pas des nôtres. Il faut envoyer au-devant de lui et s’informer s’il est de notre parti ou du parti ennemi.

3. Le roi jaloux du salut des âmes envoie sur le champ deux de ses conseillers, la Prudence et la Tempérance. Celle-ci fait mettre au cheval le frein de la Discrétion, et engage l’Espérance à marcher d’un pas plus doux. La Prudence adressa de vifs reproches à la Crainte, la reprit énergiquement de son impatience et lui prescrivit d’être plus circonspecte à l’avenir, de peur que le cavalier ne vînt à tomber : que du reste il s’appuyât en arrière sur la confession de ses péchés passées, et en avant sur la pensée du jugement, à gauche sur la patience, et à droite sur l’humilité. L’Espérance et la Crainte lui mirent ensuite des éperons ; au pied droit l’Espérance lui attacha l’attente de la récompense, et la Crainte lui mit au pied gauche l’appréhension des supplices éternels.

4. Bientôt, après une courte halte, et vers le soir, les ennemis se rallièrent, et en grand nombre, dans le but d’attaquer leurs adversaires. La Crainte est saisie de peur, l’Espérance presse le pas, si bien que la Prudence et la Tempérance eurent bien de la peine à les ramener à de sages pensées. Vous voyez, dit la Prudence, que le jour est avancé, la nuit approche, et quand on marche dans les ténèbres on ne sait guère où l’on va. Cependant il nous reste encore beaucoup de chemin à faire, et nos ennemis sont nombreux. Mais notre roi a un officier brave et fidèle : je le connais : son château est près d’ici, c’est une place d’une sûre défense ; c’est un nid au milieu des rochers ; dirigeons-nous de ce côté, nous y serons en sûreté. Tout le monde approuve le projet, il ne s’agit plus que de trouver un guide qui conduise à ce château. La Prudence répond : mon écuyer la Raison va marcher devant nous, il connaît le chemin, il est d’ailleurs lui-même connu de la Justice puisqu’il lui est allié. La Raison prend donc les devants, et les autres suivent : elle arrive bientôt au château, salue la Justice et lui dit qu’elle lui amène des hôtes. Quels hôtes, demande celle-ci ? d’où viennent-ils ? quel est le but de leur voyage ? Mais reconnaissant le Roi au milieu de cette troupe, elle se lève joyeuse, et vient au-devant des fugitifs, leur offre du pain et leur fait un maternel accueil. Elle aide l’âme à descendre de cheval et s’empresse de la conduire dans le plus bel appartement de la maison.

5. Cependant l’ennemi arrive sur les pas des fugitifs, et assiège de tous côtés la place : il cherche quelque endroit pour y pénétrer, il rôde autour comme un lion rugissant. Mais la voyant bien gardée et défendue partout, il pose son camp sous les murailles, place des sentinelles aux abords, afin qu’on ne puisse y entrer ni en sortir. Son dessein est d’attaquer le château de grand matin, avec toutes ses machines. Cependant la Peur toujours aux aguets et sur le qui-vive excite ses compagnons d’armes, va trouver la Justice, la questionne sur les munitions et les moyens de défense du château et exprime des inquiétudes au sujet des provisions. La Justice lui répond que la place est inaccessible, qu’elle est bâtie sur le roc, comme elle peut aisément s’en assurer : il n’y a donc rien à redouter des machines de l’ennemi. Mais comme le pays est sec et aride, il ne compte que de rares habitants vivant uniquement de pain d’orge ; actuellement ils n’ont guère que cinq pains et quelques poissons. Ô Dieu, s’écrie la Crainte, qu’est-ce que cela pour tant de monde ? Alors ses terreurs et ses tristesses redoublent, et blâmant l’âme d’être descendue de dessus le cheval du Désir, elle répète : La fin de cet homme sera pire que ses commencements. Car ce cheval, dit-elle, courait rapide vers la ville ; maintenant la raison est son unique guide : voyez si vous n’étiez pas alors moins exposée qu’à cette heure.

6. La Crainte allait s’emporter contre l’Espérance dont l’avis était différent, quand la Tempérance appela la Prudence qui reprochait déjà à la Crainte ses inquiétudes extrêmes. Ô Crainte, lui dit-elle, que ne tirez-vous votre épée contre l’ennemi ? Ne savez-vous pas que notre Roi est le Dieu des vertus, qu’il est un maître fort et puissant, et qu’on ne peut lui résister ? Envoyez-lui vite un courrier, faites lui connaître l’extrémité où ses gens sont réduits ; ils demandent du secours : qu’il leur amène du secours. Et qui se chargera de ce message, dit la Crainte ? les ténèbres couvrent la terre, des ennemis nombreux enveloppent la placée et la surveillent avec soin ; le pays nous est inconnu. On appelle la Justice qui leur donnait l’hospitalité. Aidez-nous donc, lui disent-elles, aidez-nous si vous pouvez. Courage, leur répond-elle, courage. J’ai ici un excellent courrier, très-dévoué au Roi et bien connu à la cour : c’est la Prière ; elle sait aller la nuit et par des routes secrètes jusqu’au ciel, se glisser jusqu’à la chambre du Roi, et par des paroles adroites et pressantes agir sur son esprit, et obtenir de lui secours pour ceux qui sont en danger. Eh bien, que ce courrier parte, s’il le veut. Tous ayant consenti, la Prudence donna à la Prière ses instructions sur ce qu’elle avait à représenter au Roi : la Justice lui recommanda la fidélité, la pressa de ne pas revenir les mains vides. Toutes, la Crainte surtout, l’exhortèrent à voyager avec toute la rapidité possible ; puis on lui fraya un passage secret à travers les murailles, et les bataillons ennemis. Elle arrive avec la rapidité de l’oiseau, aux portes de la nouvelle Jérusalem. Elles étaient fermées ; la Prière heurte, les gardes s’irritent d’un bruit qui trouble le repos des habitants, au milieu de la nuit, et qui peut réveiller le Roi. Mais le messager redouble d’instances, et crie plus haut encore : ouvrez-moi les portes de la justice ; quand j’y serai entré je parlerai à notre Roi et je lui dirai les douleurs innombrables qui me remplissent le cœur. C’est ici la porte de mon Maître. La Justice m’a envoyé vers vous, pour qu’on m’introduise chez le Roi, car j’ai un message secret et important a lui communiquer : une voix terrible comme le tonnerre a retenti sur notre terre.

7. Le Roi ayant appris l’arrivée d’un courrier de la Justice ordonne de l’introduire. La Prière entre, se prosterne, adore le Roi en disant : ô Roi, vivez à jamais. Votre maître se porte-t-il bien, lui demande le monarque ? Très-bien, répond-elle et grâce à votre bonté : mais voici une affaire urgente. Votre serviteur échappé aux mains des ennemis, pour vous obéir, s’est réfugié dans le château de mon maître, un de vos soldats. Or, sire, ce château est situé au midi, dans un pays brûlé par la sécheresse, et les vivres y manquent. Que mon Seigneur donne sa bénédiction et notre terre se couvrira de fruits. Nos ennemis sont réunis en grand nombre pour nous combattre : il nous faut votre secours dans l’affliction où nous voilà réduits, car de vous seul, ô mon Dieu, nous attendons protection. Alors notre Roi dont la nature est la bonté même, touché de ces larmes, appela la Charité et lui dit : Qui pourrions-nous envoyer au secours de ces malheureux ? Elle répondit : Me voici. Seigneur, envoyez-moi, je suis prête. Le Roi songeant à lui donner une escorte, je n’ai besoin, dit-elle, que de mes seuls domestiques. Aussitôt elle se met en route suivie d’un noble cortège, de la Joie, la Paix, la Patience, la Longanimité, la Bonté, l’Affabilité, la Douceur. À la tête de cette troupe notre illustre chef s’avance, assuré de la victoire ; il lève l’étendard triomphal, traverse les lignes ennemies, et arrive à la porte du château qui s’ouvre devant lui. Son arrivée excite dans la place des transports incroyables. Sous l’inspiration de la Joie, des cris s’élèvent, des acclamations retentissent, elles vont jusque dans le camp des assiégeants jeter la consternation dans les cœurs. Ô Dieu ! s’écrient ces derniers, que signifient donc ces bruyantes réjouissances qui partent du camp d’Israël et frappent nos oreilles ? Rien de pareil les jours passés : assurément il leur est arrivé du secours ; ils vont tenter contre nous une sortie furieuse ; fuyons Israël : le Seigneur combat pour lui. Cependant la Charité impatientée des lenteurs qu’on met a attaquer l’ennemi ordonne de ranger l’armée en bataille, d’ouvrir les portes du château, et de poursuivre l’ennemi ; elle déclare qu’elle ira jusqu’aux portes de l’enfer. L’armée de la Charité s’ébranle : les troupes de Babylone n’en peuvent soutenir le choc, elles fuient, sans échapper toutefois aux mains de leurs adversaires. Mille tombent sous les coups de la Crainte et dix mille sous ceux de la Charité.