Du comité central pour les élections

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DU


COMITE CENTRAL


POUR LES ELECTIONS.




Gardons-nous des méprises ; ne nous payons pas de vains mots, et voyons les choses comme elles sont. Nous avons, depuis soixante ans, essayé de tous les gouvernemens sans avoir pu jamais en garder aucun ; toujours les nouveautés politiques nous ont séduits et bientôt après dégoûtés. Républicains en temps de monarchie, royalistes sous le régime républicain, nous avons mis notre constante étude à déjouer nos institutions, et notre joie la plus grande à ruiner de nos mains notre propre souveraineté. De catastrophe en catastrophe, de déception en déception, de faute en faute, nous voici ramenés au point de départ. Allons-nous recommencer de plus belle l’œuvre de destruction ? voulons-nous, de gaieté de cœur, avec notre expérience de plus et nos illusions de moins, tenter encore les aventures ? Si la fantaisie nous en prend, hélas ! la route est toute tracée, et les étapes sont connues d’avance. Chacun sait combien de constitutions républicaines il faut traverser pour aller de la république à l’empire, par combien de chartes libérales il faut passer pour revenir de la monarchie à la république. République à tous ses degrés, despotisme militaire sous toutes ses formes, monarchie avec toutes ses variantes, ces demeures d’un jour sous lesquelles la France a pu à peine reposer sa tête ont été renversées les unes sur les autres, et leurs débris mêlés jonchent notre sol. A qui s’en prendre ? A ces constitutions elles-mêmes ? Chacune a sa vertu qui lui est propre ; à chacune d’elles quelque peuple plus heureux a dû son salut, sa grandeur, tout au moins la stabilité et le repos ; et nous-mêmes, avons-nous eu si fort à nous en plaindre ? Est-ce que la république ne nous a pas délivrés de l’invasion étrangère ? L’empire ne nous a-t-il pas donné quelque vraie et solide gloire ? De bonne foi, la royauté de 1815 et celle de 1830 ne nous ont-elles pas valu de longues années de paix, d’ordre véritable et de sérieuse liberté ? Et cependant l’empire a remplacé la république, et cependant l’empire et nos deux dynasties constitutionnelles ont disparu à leur tour. D’où leur chute est-elle venue ? Ecoutez les docteurs en révolutions, interrogez les professeurs émérites de l’émeute, parcourez les livres qu’ils inspirent et les journaux chargés d’entretenir l’ardeur de leurs adeptes : à les en croire, tous ces gouvernemens seraient tombés sous le poids de leurs fautes devant la réprobation du pays indigné. Rien de plus faux. Non, le pays n’a point joué dans ces bouleversemens le rôle qu’on lui prête. Jamais, pour son honneur, le pays ne voudra se reconnaître lui-même dans ces comparses qui, tant de fois enrôlés depuis 92, sont venus, au grand ébahissement des honnêtes gens, donner sur nos places publiques la menteuse parade de leur fausse souveraineté. A vrai dire, quels furent, par exemple, au temps de nos dernières luttes avec l’Europe, les vrais représentans de l’honneur national ? Étaient-ce ces robustes campagnards embusqués derrière les haies de les champs tirant de si grand cœur leur dernier coup de fusil, cachant sous les décombres de leurs chaumières les blessés de nos armées, ou bien les habitans de la capitale si pressés d’ouvrir ses portes aux vainqueurs, et saluant de leurs acclamations l’entrée des étrangers dans leurs murs ? Quels furent, en 1830, les vrais interprètes de nos généreuses populations ? Etaient-ce ces bandes parisiennes débouchant des faubourgs pour hâter la fuite de la royale famille trop lente à quitter Rambouillet, ou bien ces paysans silencieux se découvrant avec respect, sinon avec douleur, devant le prince malheureux que ses fautes ramenaient une dernière fois à la terre d’exil ? En 1848, où s’est fait entendre la véritable voix du peuple ? Est-elle sortie des clameurs confuses de la foule ameutée, le 25 février, devant le perron de l’Hôtel-de-Ville, ou bien de cet immense scrutin le six millions de voix renvoyant comme un défi aux fondateurs consternés de la république le nom le moins républicain qui fut jamais ? Ayons la sincérité de le reconnaître et le courage de le dire : tous ces gouvernemens n’avaient point contre eux la majorité du pays. Ils étaient goûtés, acceptés ou tolérés par la grande majorité ; ils ont été renversés par une infime minorité. Ce n’est pas la force de l’attaque qui a causé leur chute, c’est la faiblesse de la défense.

Mais pourquoi, si ces institutions étaient bonnes, ont-elles été prises de si subite défaillance ? Si ces gouvernemens avaient tant d’adhérens, Pourquoi, aux heures d’épreuves, un si fatal abandon d’eux-mêmes ? Cent ici qu’apparaît l’étendue du mal dont, malgré sa robuste apparence, notre corps social était atteint. Le mal n’a pas été tout entier dans le relâchement graduel des liens religieux et moraux, dans l’affaiblissement croissant des convictions politiques ; il est venu surtout des fâcheuses divisions que le passé nous a léguées. Ces divisions n’ont jamais cessé d’agiter les profondeurs de notre société, en apparence seulement unie et paisible. Parce que les citoyens de diverses classes avaient vécu côte à côte et à peu près confondis, on les a crus réconciliés ; c’était une erreur. Parce que les vieux partis avaient cessé de combattre au grand jour des champs de bataille, on les a supposé dissous ; c’était une illusion. La mollesse de nos mœurs modernes s’accommode mal des rudes expédiens de la guerre civile, et notre esprit national n’est point tourné aux ténébreuses conspirations. Mais il n’était besoin ni de guerre civile ni de conspiration. Mille fois plus désastreuse que la guerre civile la mieux soutenue, mille fois plus redoutable que la conspiration la mieux ourdie était la coalition permanente et avouée des partis contre celui, quel qu’il fût, dont le triomphe passager frappait les autres d’exclusion. Devenu le pouvoir, il apparaissait aussitôt à tous comme l’ennemi commun. Contre lui, point d’armes qui ne fussent bonnes, point de menées qui ne fussent permises. Qu’avec son existence ce gouvernement défendît tout ensemble ou l’indépendance même du pays, ou ces principes éternels sur lesquels repose toute société humaine, les partis ne s’en souciaient guère. Qu’à résister seul et sans des baïonnettes étrangères, ou sous l’assaut acharné que les passions perverses n’ont jamais cessé de livrer aux dépositaires de l’autorité et des lois, que leur importait encore ? N’auraient-ils pas la joie de le voir tomber et la chance de le remplacer ? Ainsi les royalistes et les républicains ont réussi à se défaire de l’empire, ainsi républicains et libéraux ont eu raison de la restauration, ainsi les républicains et les amis de la restauration se sont vengés de la maison d’Orléans. Un jour terrible s’est levé où les moins clairvoyans ont pu reconnaître à qui profitaient ces folles représailles. Acculés pêle-mêle, près d’être précipités d’un même coup dans l’abîme qu’ils avaient creusé de leurs propres mains, les honnêtes gens de tous les partis ont enfin reconnu le néant de leurs vieilles querelles. De l’enceinte même de l’assemblée législative, arène ancienne de nos discordes, est parti le signal d’alliance, et du milieu de nos rues, théâtre trop fréquent de nos luttes sanglantes, ouvriers, soldats, garde civique de Paris, gardes nationales des départemens, républicains de toute date, partisans de tous les régimes, accourus du même zèle à la commune défense, ont poussé le premier cri d’union qui a sauvé la France. Grace à Dieu, pareil accord n’est point près de finir. La paisible, mais significative manifestation du 10 décembre parle encore à tous les esprits, et voici qu’à la veille des élections un nouveau signal vient ranimer ceux qui n’interrogeaient pas sans effroi les destinées futures de la patrie. Il ne s’agit plus cette fois de l’effort spontané d’une nation courageuse sautant sur ses armes pour repousser un horrible guet-apens ; ce n’est plus seulement l’instinct irréfléchi d’une multitude charmée se ralliant avec un admirable entrain autour d’un nom glorieux. L’exemple est donné par des hommes expérimentés et réfléchis. Ce sont les chefs des vieux partis, ceux-là même dont les luttes fameuses ont tenu le monde entier attentif, qui s’entendent d’abord entre eux, qui vont chercher et s’adjoindre d’anciens amis, d’anciens adversaires politiques, et tous ensemble, s’adressant solennellement au pays, le conjurent, au nom du commun salut, d’oublier, comme eux, toutes les distinctions d’origine et de passé.

Voilà donc formé cet accord qu’au début de cette année la Revue appelait de tous ses vœux sans l’espérer si prochain. A nous plus qu’à d’autres il est permis peut-être d’accueillir avec joie ce symptôme nouveau de temps qui s’annonçaient plus mauvais, et de saluer avec un peu de confiance cette aurore d’un jour qui n’avait pas encore lui pour la France. Quand nous nous interrogeons nous-mêmes, nous devinons combien, pour cimenter une union si utile, plusieurs ont dû refouler au fond de leur cœur de souvenirs sacrés, de sentimens intimes et chers ; mais ces mutuels sacrifices obtenus de chacun ne font-ils pas le prix même de la manifestation ? Cette manifestation ne vaudrait pas tant, si elle eût moins coûté. En lisant ces noms qu’elle n’avait point coutume de rencontrer ensemble, la France comprendra du même coup l’imminence des périls qui ont commandé de tels rapprochemens et la grandeur des ressources inattendues mises à sa disposition. Elle saura gré à ceux qui auront ainsi voulu l’avertir à la fois et la rassurer.

Qu’on ne dise point l’avertissement inutile. Parce que, dans nos carrefours, l’ordre matériel a triomphé une première fois de la force brutale, est-ce à dire que tout soit fini, que tous les mauvais jours soient passés, que toutes les épreuves soient traversées ? L’esprit d’anarchie, n’a point dit son dernier mot ni livré son dernier combat. Le Protée socialiste n’a point revêtu toutes ses formes, et il faudra plus d’une rude étreinte pour lui arracher le honteux secret de sa niaise et farouche impuissance. Peut-être, à tout mettre au mieux, le théâtre de la lutte sera-t-il déplacé. Si le ciel nous favorise, s’il n’y a plus désormais que les idées aux prises, et si les systèmes seuls se heurtent en champ clos les uns contre les autres, alors sans doute la nature des armes sera changée ; mais l’importance du conflit restera la même, et de son issue dépendra toujours le salut. Qu’on ne s’y trompe pas : de long-temps, en effet, il ne s’agira point de savoir quelle forme politique l’emportera définitivement, et sous quelle constitution éphémère s’abritera un instant notre société épuisée. La société elle-même continuera-t-elle à vivre, ou cessera-t-elle d’exister ? il n’y aura pas d’autre question ; car de croire que de principes essentiellement faux et mauvais il ne sortira point de désastreuse conséquence, se figurer que les doctrines erronées ou perverses peuvent jeter le désordre dans les intelligences sans amener les troubles civils dans les rues, porter le ravage dans les consciences sans mettre la guerre sociale dans nos cités, c’est une illusion qu’aujourd’hui il n’est plus permis d’entretenir. Saisir au premier coup de rappel son fusil de garde national, marcher résolûment au secours de l’ordre matériel menacé, ce n’est pas, à l’heure qu’il est, le seul devoir des bons citoyens. Il y a des attaques moins bruyantes, plus dangereuses que celles, dont la force a raison ; contre elles, la victoire non plus ne s’obtient que par l’ensemble des manœuvres et par l’ardeur des combattans. C’est à cette guerre vraiment sainte que le comité central nous convie : la guerre du droit contre la violence, de la règle contre l’anarchie, de la civilisation contre la barbarie. Assez long-temps, dans cette mêlée trop confuse, les masses puissantes du grand parti national sont demeurées inertes, assez longtemps elles se sont livrées les unes les autres : désormais elles ne concourront plus à leur propre défaite par leurs déplorables jalousies ; elles marcheront unies et fermes contre les implacables détracteurs des règles éternelles qui régissent toute société humaine.

Si, dans ces jours difficiles où le découragement est si universel et l’énergie si rare, quelque chose peut faire courir un souffle de vie dans les artères de ce grand corps de la France, c’est à coup sûr ce cri d’alarme et de ralliement jeté aux quatre coins de son territoire par les chefs dont les voix lui sont connues. Attendons-nous cependant à voir travestir indignement les intentions du comité. Comment la puissante initiative qu’il a osé prendre si à propos n’exciterait-elle pas les colères de ceux dont elle dérange les projets ? Quoi ! les hommes du parti modéré ne vont plus, comme jadis, s’offrir divisés aux coups de leurs adversaires ! Quoi ! à la veille des élections, ils ont la prétention de s’entendre, de ne pas se laisser battre en détail et ruiner à petit bruit ! Permis aux révolutionnaires de toutes nuances, aux niveleurs de tous degrés, aux socialistes de toutes sectes de mettre fraternellement en oubli, quand besoin s’en fait sentir, leurs petites querelles de famille : à ces grandes ames et point à d’autres, il sied de pratiquer après boire le pardon des injures assez vertes qu’ils échangeaient naguère encore ! Combien il est touchant de les voir, Dieu et le vin aidant, oublier jusqu’aux coups mortels qu’ils se sont portés ! qu’il est beau de les entendre, eux, les terribles redresseurs de juin, exalter ceux qu’ils faisaient alors si impitoyablement mitrailler ! Rigueurs passées, tendresses présentes, tout n’est-il pas au profit de leur honneur, et pour le plus grand bien de la république ? Mais que des hommes anciennement séparés sur des questions de doctrines sans application actuelle, trop fatalement tenus à distance les uns des autres par des ombrages dont ils ont euxmêmes reconnu le néant, sans rien nier de leur passé, sans rien abandonner de leurs convictions, prenant le monde entier à témoin des motifs de leur union, se concertent pour convenir d’une conduite commune, là est le crime là est le scandale et l’abomination ! Un pareil concert peut-il être autre chose qu’une flagrante conspiration ? Quoi donc ! être traités de conspirateurs par les partisans passionnés du régime nouveau, est-ce injure ou faveur ? A ceux qui comptent leurs complots passés pour années ; de service, et pour faits d’armes les anciennes émeutes, que répondre ? Au risque de faire déchoir les membres du comité central dans l’opinion des fortes têtes qui ont, entre deux parties de billard, ourdi jadis tant de belles trames, nous confessons que nous tenons ces vétérans de la politique modérée pour très peu experts en matière de conspirations et très peu portés à s’y commettre. Il est vrai, ils n’avaient pas deviné les temps. La république les a pris au dépourvu ; elle les a saisis comme le mort saisit le vif. Si la donation eût été faite sous bénéfice d’inventaire, franchement, ils ne l’eussent point acceptée, tant ils craignent les mauvais comptes. La république proclamée, ils ont tâché de s’en accommoder de leur mieux ; il n’a pas même tenu à eux qu’elle ne fit dans le monde meilleure figure. Plus que ceux qui pouvaient revendiquer sur elle leurs droits d’auteur, ils ont fait effort pour corriger chez elle les imperfections d’une venue trop hâtive. Le plus grand nombre d’entre eux n’ont jamais regardé la forme républicaine comme un type idéal de gouvernement. Parmi ceux qui n’auraient eu aucune objection à l’institution elle-même, beaucoup ont toujours été persuadés que, pour des motifs particuliers à notre pays, soit à cause de l’étendue de son territoire, de sa position géographique au milieu des autres peuples du continent, soit à cause, de ses traditions, des mœurs de ses habitans et des expériences déjà tentées, chez nous plus qu’ailleurs, l’application des principes républicains était difficile. Plusieurs d’entre eux gardent encore et leurs opinions et leurs doutes ; mais de là conclure que ces mêmes hommes travaillent d’une façon préméditée à la destruction de l’ordre de choses qui fonctionne aujourd’hui, c’est une pensée qui pourrait passer pour singulière et offensante, si elle ne venait trop naturellement à ceux qui, le matin du 24 février, ont mis le mot réforme sur leur drapeau, et y substituaient le soir le nom de la république. Pour nous, nous sommes persuadés qu’avec une bonne foi d’autant plus méritoire qu’elle a été plus rare, et qu’ils n’en ont certes point reçu l’exemple, les chefs de l’opinion modérée chercheront à faire jouer régulièrement la machine informe, compliquée, dont les premiers mouvemens ont failli amener de si dangereux tiraillemens. Ce n’est pas eux, nous osons le promettre, qui sortiront les premiers de cette légalité telle quelle ; et pourquoi donc en sortiraient-ils ? Est-ce que, par une modestie qui les honore, les auteurs de notre dernière constitution n’ont pas prévu le cas où il y aurait quelque peu à retoucher à l’œuvre sortie de leurs mains ? Et si, par un hasard singulier, les successeurs des législateurs actuels se trouvaient obligés, pour cause de ruine imminente, de commencer plus tôt les réparations d’urgence, est-ce qu’on prétendrait les obliger à attendre que l’édifice entier leur croulât majestueusement sur la tête ? Est-ce que, dans la pensée de nos modernes démagogues, il y aurait prescription contre la souveraineté populaire armée du suffrage universel ? Se figureraient-ils avoir rivé la France sur la roche de Prométhée ?

Ces questions ne sont point d’ailleurs posées en ce moment, il n’y a pas lieu de s’en occuper : à chaque jour son œuvre. Si les événemens nous forçaient plus tard d’aborder ces terribles problèmes, ils se chargeraient aussi de nous en apporter la solution. Jamais nation ne s’est laissé acculer à une impasse : aux cas extrêmes, les remèdes extrêmes. L’union dans le but à obtenir, la régularité dans les moyens nécessaires pour y parvenir, ce ne sont pas là des expédiens violens pour une situation exceptionnelle, c’est l’hygiène ordinaire qui convient aux peuples libres. Il est trop vrai, l’agitation politique est l’état normal du régime républicain. Une seule chose est à savoir : la France qui demandait naguère avec une si fiévreuse ardeur l’extension des privilèges électoraux, la France des banquets de 1847 et de 1848 voudra-t-elle en 1849, témoigner un profond dédain pour des droits si récemment acquis ? Cette France si unanime en mai et en juin pour repousser les dangereux assauts d’une hideuse anarchie, si unanime encore en décembre pour inaugurer l’ère nouvelle par un nom plein de prestige, perdra-t-elle tout d’un coup la mémoire de tant de terreurs et de tant d’espérances ? Ira-t-elle se replonger à plaisir dans les abîmes dont à peine elle est tirée ? Cette fois du moins, nul secours ne lui aura manqué, ni l’expérience des récens naufrages, ni le cri vigilant des pilotes signalant les écueils cachés dans l’ombre, ni ce souffle puissant que Dieu envoie d’en haut pour mener vers le port ceux qu’il n’a pas condamnés à périr.

Ou nous périrons en effet, où nous serons sauvés par l’oubli des anciennes querelles, par l’abandon des vieilles rancunes, par la franche union de tous les esprits droits, de tous les cœurs honnêtes, par la cohésion en un seul et puissant faisceau de toutes les forces vives de ce grand parti national qui a revêtu tant de caractères différens, qui s’est appelé de tant de noms divers pendant la première république, sous l’empire, pendant la restauration, sous la dernière monarchie, mais qui, dans tous les temps et sous tous les régimes, n’a jamais eu qu’un même drapeau et une seule devise : la défense de l’autorité régulière, de l’ordre vrai, de la liberté sérieuse. Et vraiment, quand on songe quel rôle, dans le mouvement précipité qui nous emporte depuis plus d’un demi-siècle, les classes diverses de la société et les partis opposés de la politique ont joué les uns envers les autres ; quand on se rappelle quels ont été, à des époques successives, leurs mutuelles défiances, leurs réciproques injustices, leurs communs emportemens et leurs torts, il semble qu’il y ait justice à ce que, pour sortir enfin de la déplorable situation qu’ils se ont créée à eux-mêmes, pour se sauver des périls qu’ils se sont volontairement attirés, ils soient contraints à s’imposer des concessions un peu pénibles.

Dans la vie des peuples comme dans celle des individus, n’y a-t-il point des châtimens réservés de longue date et fatalement attachés à de certaines erreurs de conduite ? Pour les peuples comme pour les individus, ne faudrait-il pas, pour obtenir merci, s’être un instant humiliés sous la main de Dieu, et, pour secouer le poids accablant des anciennes fautes, les avoir devant lui reconnues, confessées et expiées ? Le régime nouveau que les événemens nous ont fait rend plus faciles et plus dignes les ménagemens que les anciens partis se doivent aujourd’hui témoigner mutuellement. A défaut d’autres mérites, la forme républicaine a du moins l’avantage de blesser le moins possible les justes susceptibilités, de pouvoir rallier honorablement tous les dévouemens, de ne point froisser trop douloureusement les fibres délicates de la conscience politique, de ne point commander l’indifférence pour ce qui ne peut devenir indifférent, l’oubli pour qui ne saurait être oublié, et de concilier dans une juste mesure l’accomplissement des devoirs nouveaux avec le respect de soi-même et des anciennes affections. C’est en ce sens que, dans un moment aussi solennel et d’un si grand poids dans la balance, de ses destinées, la France comprendra l’appel qui lui est adressé par les chefs de tous ces anciens partis, autrefois si misérablement divisés, aujourd’hui si heureusement réunis. Un éclair de joie la traversera sans doute en voyant de quelles armées et de quels chefs elle peut disposer encore. Elle se sentira reprise du sentiment de son antique fierté, en passant la revue des troupes dévouées, des capitaines habiles qui, aux jours des suprêmes dangers, sont prêts à faire face aux attaques désespérées de ses mortels ennemis. Tous ceux qui, d’un œil si avide, suivent au dehors les actes du drame terrible joué d’abord chez nous, si vite répété sur tant de théâtres en Europe, seront saisis eux-mêmes à leur tour de quelque étonnement et d’un peu de respect. Non, il n’est pas prêt à disparaître de la carte du globe, un pays prompt à se relever aussitôt qu’abattu, qui sait retrouver sa route au milieu de si épaisses ténèbres, où de si nobles impulsions sont si vite données et si vite obéies. Espérons que l’effort tenté n’épuisera pas la mesure de notre volonté, et que l’accord établi survivra long-temps aux circonstances qui l’ont commandé. A ces conditions, à ces conditions seules, il nous sera donné de jouir d’un peu de sécurité dans le présent et de prendre confiance dans l’avenir.