Du commerce extérieur de la France en 1846

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Du commerce extérieur de la France en 1846
Charles Coquelin



DU


COMMERCE EXTERIEUR


DE LA FRANCE.




I.

Nous n’avons pas dans les travaux de la statistique une confiance aveugle, et nous sommes loin surtout de les considérer comme le fondement nécessaire des grandes vérités que l’économie politique enseigne. Les données que ces travaux fournissent sont en général trop incertaines, trop fugitives, trop variables, pour qu’on en déduise des règles fixes, et, quand même elles seraient aussi exactes qu’on le suppose quelquefois, elles n’ont pas ordinairement un rapport assez direct avec les principes généraux que la science cherche à établir. Ce n’est pas sur le terrain mouvant des relevés statistiques que cette science repose ; elle s’appuie sur la base plus solide de l’observation, et c’est dans le développement régulier des faits historiques, où les effets s’enchaînent avec les causes, qu’elle va chercher ses exemples et ses leçons. Toutefois, dans un autre ordre d’idées, les travaux statistiques peuvent encore ouvrir une source féconde d’observations. S’ils ne révèlent jamais les grands principes de la science, ils en éclairent du moins l’application et les confirment quelquefois. Ils sont d’ailleurs pour un peuple une sorte de bilan toujours utile à consulter. C’est à ce titre que le tableau du commerce extérieur, publié tous les ans par l’administration des douanes, se recommande à l’attention publique.

Quelques personnes attachent peu d’importance aux relations commerciales qu’un pays se crée au dehors, prétendant qu’en somme elles sont peu considérables relativement à la masse des relations créées au dedans. Que le commerce intérieur, pris dans ses détails et son ensemble, soit toujours la grande affaire d’un peuple, c’est ce que personne ne sera tenté de nier. S’ensuit-il que le commerce extérieur n’ait aucun prix ? Quand il ne ferait qu’augmenter d’autant la masse générale des affaires, il serait encore digne de considération à ce seul titre, et ce n’est pas une augmentation si médiocre que celle qui porte aujourd’hui sur une valeur totale de 2 milliards 340 millions. Si l’on veut d’ailleurs se faire une juste idée de l’importance réelle de ce commerce, il faut le considérer beaucoup moins en lui-même que par rapport à l’influence qu’il exerce sur le commerce intérieur. On ne sait pas assez combien les relations plus ou moins étendues qu’un pays entretient avec l’étranger modifient l’organisation de sa propre industrie et sont nécessaires à l’équilibre de sa constitution économique. Si on y prenait garde, on se montrerait plus circonspect à hasarder ces mesures restrictives dont on est si facilement prodigue. Dans certains cas, le commerce extérieur est au dedans l’unique modérateur des prix, en ce qu’il peut seul prévenir les monopoles qui les élèvent. Dans d’autres cas, il est la condition nécessaire du développement de certaines industries, où il introduit la division du travail avec toutes ses conséquences, et qu’il perfectionne en les agrandissant. Renfermée dans les limites d’un seul pays, une industrie est presque toujours étroite, mesquine, bornée dans ses vues, mal ordonnée dans ses moyens, d’une organisation chétive, sans élasticité et sans force, et par-dessus tout écrasée sous le poids de monopoles qui l’amoindrissent et qui l’étouffent. Au contraire, mise en communication incessante avec le dehors par un échange continuel de produits, elle s’ordonne en général sur des bases plus larges, elle simplifie ses formes et s’organise mieux en s’étendant.

C’est quand on considère les choses de ce dernier point de vue, que la question du commerce extérieur s’élève, en se liant aux parties les plus hautes de la science économique, comme aux plus grands intérêts des peuples. il est vrai que, pour l’envisager ainsi, ce ne sont pas tant les relevés de la douane qu’il faut consulter, au moins dans leurs résultats ordinaires et leurs détails, que certains faits d’un autre ordre déduits d’une observation plus large. Au reste, tel n’est pas l’objet que nous nous proposons en ce moment. Écartant ici toute idée ou toute conception théorique, nous voulons seulement rappeler les résultats les plus intéressans que le tableau du commerce extérieur nous offre, et en présenter le résumé ou la substance, en y mêlant les réflexions que leur examen attentif suggère.


II. – INCERTITUDE DES DONNEES SUR LE COMMERCE EXTERIEUR

Mais d’abord jusqu’à quel point peut-on s’en rapporter aux relevés présentés par la douane ? Quelle confiance méritent ces tableaux de chiffres, en apparence si rigoureux et si précis ?

C’est une justice à rendre à l’administration, qu’elle apporte dans l’exécution de sa tache un soin consciencieux. Ces tableaux du commerce extérieur, qui forment depuis long-temps un beau travail, n’ont guère cessé de s’améliorer tous les ans. Ils sont à la fois plus circonstanciés qu’ils ne l’étaient, distribués dans un meilleur ordre et plus complets. Les chiffres y sont groupés de diverses manières, avec une attention souvent fort délicate, qui épargne au lecteur la peine de rapprocher pour comparer. Quant à la sincérité des calculs, elle ne saurait être mise en doute. Avec cela, il s’en faut bien qu’on doive en accepter les résultats d’une manière absolue et sans réserve, ni qu’on puisse en tirer toutes les vérités utiles que de semblables tableaux paraissent renfermer. C’est qu’il s’y trouve, outre des lacunes inévitables, de graves inexactitudes, qui naissent ou de la difficulté des évaluations ou du système vicieux qu’on y observe.

Une partie des marchandises importées en France échappe d’abord par la contrebande à l’œil vigilant de la douane, qui ne peut en conséquence la faire entrer dans ses calculs. L’administration s’efforce quelquefois, il est vrai, d’estimer approximativement la somme des valeurs ainsi dérobées à son contrôle ; mais elle ne fait cette estimation que par conjecture, par hypothèse, et il s’en faut bien qu’on puisse accepter ses chiffres comme exacts. Quoique l’exportation donne aussi parfois quelque ouverture à la fraude, c’est surtout sur l’importation qu’elle s’exerce, et c’est là par conséquent que les lacunes des relevés doivent être fortes. Ainsi, les résultats généraux sont en ce point entachés d’erreur, et, de plus, l’équilibre entre l’importation et l’exportation, si tant est que cet équilibre doive exister, est détruit.

Pour les marchandises déclarées à la douane, les évaluations ne sont guère moins fautives. A cet égard, l’administration est obligée de s’en rapporter en général à des estimations une fois faites, estimations qui n’ont peut-être jamais été parfaitement exactes, et qui, demeurant fixes, alors que toutes les valeurs réelles sont variables, sont devenues nécessairement fausses avec le temps. C’est le tarif arrêté par une ordonnance de 1826 qui sert encore de règle et que l’administration prend tous les ans pour base de ses calculs. Combien de fois, et dans quelle mesure, les valeurs des choses n’ont-elles pas changé depuis cette époque, quelques-unes en plus, la plupart en moins ! Il est bien vrai, d’ailleurs, que, pour un grand nombre de marchandises, l’estimation officielle n’a été juste en aucun temps.

Prenons pour exemple l’un des plus importans de nos produits agricoles, les vins. Dans les états de la douane, ceux de nos vins qui sont expédiés par la frontière du sud-est, pour la Sardaigne ou pour la Suisse, sont portés en compte à raison de 20 et 21 centimes le litre. Qui croira jamais, que la masse des vins exportés de France pour ces deux pays ait pu, depuis 1826, ressortir à un tel prix ? On en trouve à ce taux dans les campagnes du midi de la France et même à un taux plus bas ; mais ils sont en général consommés sur place et ne s’exportent guère, même pour un pays voisin. Quant aux vins expédiés en Belgique et en Angleterre, ils sont estimés en masse, pour le premier de ces pays, à W centimes le litre, et pour le second à 1 franc 68 centimes, estimations qui, bien que fort supérieures à la précédente, paraîtront encore au-dessous des prix réels, si l’on considère que la Belgique, où le vin est en général une boisson de luxe, n’en consomme guère de médiocre, et que l’Angleterre, où ce produit est en outre frappé de droits exorbitans, s’attache exclusivement à nos meilleurs crûs.

Une autre cause d’erreur, plus grave peut-être que les précédentes, quoiqu’elle passé généralement inaperçue, c’est que les marchandises d’exportation sont estimées au départ et les marchandises d’importation à l’arrivée, c’est-à-dire, les premières à peu près au prix de fabrique, et les autres avec la surcharge de tous les frais du voyage qu’elles ont dû faire et du bénéfice de l’expéditeur. Quand la théorie de la balance du commerce, cette vieille chimère à laquelle un certain nombre d’esprits rétifs s’attachent encore, serait aussi vraie qu’elle est fausse, cette seule considération infirmerait tous les calculs sur lesquels on prétend l’asseoir. Il résulte, en effet, de là que, dans toute expédition faite au dehors, et particulièrement par mer, la valeur estimative des retours excède nécessairement celle des envois, que par conséquent la somme officielle des importations faites par un pays est et doit toujours être fort supérieure à celle de ses exportations : d’où il suit qu’au regard des théoriciens de la balance tous les peuples du monde qui font le commerce avec l’étranger se ruinent [1]. Heureusement pour l’honneur de cette théorie, et pour la tranquillité de ceux qui la professent, la contrebande vient, en dérobant aux relevés de la douane une grande partie des valeurs d’importation, rétablir dans une certaine mesure l’équilibre ; autrement, l’effrayante disproportion qu’ils y remarqueraient sans cesse troublerait à coup sûr le repos de leurs nuits.

Malgré la contrebande, toutefois, et la lacune qu’elle produit dans les états officiels, la différence en faveur des importations subsiste encore presque partout, tant est grande l’inexactitude qui résulte de la méthode de calcul que nous venons de signaler. C’est ainsi que, pour la France en particulier, la somme totale des importations durant la période des cinq années 1840 à 1844 excède de 539 millions la somme totale des exportations.

On voit donc que les chiffres fournis par la douane, si rigoureux et si précis qu’ils paraissent, ne sont rien moins que des guides sûrs. Aussi ne faut-il pas les regarder comme des données absolues, mais seulement comme des indications relatives pouvant servir d’objets de comparaison d’une année à l’autre, en observant en outre que, sauf quelques cas particuliers, on ne doit pas s’arrêter à de faibles différences, mais prendre les choses d’un peu haut.


III – DU COMMERCE EXTERIEUR DEPUIS 1830 – RESULTATS GENERAUX

Considérons d’abord le commerce extérieur de la France durant les quinze années qui se sont écoulées depuis et y compris 1830. Il ne peut être question, quand on embrasse un si long intervalle de temps, que de -comparer les résultats généraux ; mais ces résultats ne sont ni les moins intéressans ni les moins sûrs. Ils témoignent suffisamment d’ailleurs, et beaucoup mieux que ne feraient même les détails, des progrès du pays dans le développement de ses relations extérieures, et de la continuité de ces progrès malgré quelques variations accidentelles. Ajoutons que, si les états de la douane recèlent effectivement quelques grandes vérités, c’est particulièrement dans les résultats généraux qu’on peut les rencontrer.

Voici d’abord les tableaux. Ils sont divisés en trois périodes de cinq années chacune.

PREMIERE PERIODE


Années Importation Exportation Total
Millions Millions Millions
1830 638 573 1,211
1831 513 618 1,131
1832 653 696 1,349
1833 693 766 1,459
1834 720 715 1,435
Total 3,217 3,368 6,585
Moyenne des cinq années 643 673 1,317
DEUXIEME PERIODE.


Années Importation Exportation Total
Millions Millions Millions
1835 761 834 1,595
1836 906 961 1,867
1837 808 758 1,566
1838 937 956 1,893
1839 947 1,003 1,950
Total 4,359 4,512 8,871
Moyenne des cinq années 871 902 1,774
TROISIEME PERIODE


Années Importation Exportation Total
Millions Millions Millions
1840 1,052 1,011 2,063
1841 1,121 1,066 2,187
1842 1,142 940 2,082
1843 1,187 992 2,179
1844 1,193 1,147 2,340
Total 5,695 5,156 10,851
Moyenne des cinq années. 1,139 1,031 2,170

Cherchons dans ces tableaux ce qu’ils enseignent.

Malgré les entraves dont notre commerce extérieur est chargé, on voit qu’il n’a pas laissé de s’accroître d’année en année, à. la faveur de la paix profonde dont nous jouissons, et grace au besoin que les peuples éprouvent de plus en plus de se communiquer. La progression ascendante a été même assez rapide. Du chiffre de 1,211 millions, où il était en 1830, ce commerce s’est élevé, en 1844, à 2,340 millions, c’est-à-dire qu’il a été presque doublé en quinze ans. On serait tenté de croire, en effet, qu’une série de quinze années suffit pour doubler l’importance de nos relations avec le dehors, si l’on ne considérait que l’année 1830, qui ouvre cette série, affectée dans les derniers mois par la révolution politique qui signala cette époque, fut inférieure dans son ensemble à l’année 1829 [2].

Acceptant toutefois comme juste cette comparaison entre la première et la dernière année de la série, nous trouvons que l’augmentation de l’une sur l’autre est de 1,129 millions, lesquels, répartis sur quatorze années, donnent une augmentation moyenne de 80 millions par an.

Ce mouvement ascendant de notre commerce extérieur est pourtant marqué, dans le cours des quinze années que nous parcourons, par quelques temps d’arrêt, et même par quelques pas rétrogrades ainsi, en 1831, 1834, 1837 et 1842 ; mais ces exceptions n’infirment point la règle, car il est facile de les expliquer, les unes après les autres, par des causes accidentelles, étrangères au mouvement commercial proprement dit. L’année 1831 se ressentit, comme on sait, de la commotion politique de 1830, dont elle porta, financièrement parlant, tout le poids. L’année 1834 vit naître et expirer la dernière grande émeute que l’émotion populaire, résultat de ce grand événement, ait enfantée. En 1837, le monde commercial fut ébranlé, depuis Washington jusqu’à Vienne, par la lutte du président Jackson contre la banque des États-Unis, et par la déroute générale des banques américaines. Enfin, c’est en 1842 que le changement du tarif des États-Unis ferma brusquement l’accès de ce pays à une masse considérable de nos marchandises. Au reste, à quelque cause que l’on attribue ces temps d’arrêt, ils sont encore aujourd’hui fort regrettables, car il ne nous paraît pas qu’ils aient été suffisamment compensés par des accroissemens extraordinaires dans les années suivantes ; mais on voit du moins qu’ils ne troublent pas d’une manière essentielle la loi générale du mouvement.

Il y a des conséquences d’un autre ordre, conséquences plus étranges ou plus inattendues, à tirer de ces tableaux.

Des trois périodes dans lesquelles nos quinze années se divisent, la dernière a été sans contredit la plus heureuse et la plus calme. Sauf le cri de guerre un instant poussé en 1840, et dont le monde financier n’a été que faiblement ému, aucun de ces accidens graves qui déterminent les crises commerciales n’a traversé le cours de ces cinq années prospères. On y voit figurer, du reste, l’année 1844, qui a été peut-être pour l’industrie la plus heureuse de notre histoire. Au contraire, la première période, qui va de 1830 à 1834, a été singulièrement tourmentée. Aucune des grandes commotions qui soumettent le commerce d’un pays à de rudes épreuves n’a été épargnée à ces années d’angoisses. C’est d’abord une révolution qui renverse un trône et qui ébranle l’état ; ensuite les partis aux prises et l’émeute en permanence dans les rues ; le peuple sans cesse en émoi, menaçant ou la propriété ou le trône, et la bourgeoisie toujours armée pour les défendre ; les ateliers désertés ; la guerre sur la frontière ; un vaste appel aux armes ; la France, indignée et frémissante en face de l’Europe qui la menace ; au milieu de tout cela, une disette de céréales qui se prolonge durant trois ans ; des crises financières et commerciales se succédant les unes aux autres, et devenues, pour ainsi dire, chroniques ; le crédit privé anéanti, le crédit public en péril, et les finances de l’état épuisées, et pour couronnement de l’œuvre la rente 5 pour 100 tombée à 63 francs. Tel est le tableau fidèle de cette époque, et ce tableau se rapporte plus ou moins à toutes les années de la période, puisque c’est en 1830 que l’agitation commence, et en 1834 que la dernière grande émeute est réprimée. Le contraste est donc, à cet égard, bien prononcé entre les deux périodes que nous comparons. Eh bien ! ce contraste se fait assez profondément sentir dans les relevés de la douane ; mais veut-on savoir à quels traits ? Les partisans de la balance du commerce ne le croiront jamais tant qu’ils n’auront pas consulté eux-mêmes les publications officielles qui l’attestent. Ce qui signale ce contraste, c’est que, dans la première période, dans la période calamiteuse, la balance du commerce nous est constamment et assez largement favorable, tandis que, dans la seconde, dans cette période qui n’a guère connu que des jours prospères, cette même balance est très décidément contre nous.

On peut voir, en effet, que, pour les cinq années de 1830 à 1834, la somme totale des importations n’est que de 3,217 millions, tandis que la somme des exportations s’élève à 3,368 millions : différence en faveur des exportations, 151, soit en moyenne environ 30 millions par an. Au contraire, dans la troisième période, c’est la somme des importations qui excède celle des exportations de l’énorme chiffre de 539 millions, ou en moyenne environ 108 millions par an. Ainsi, quand le commerce et l’industrie sont en souffrance, la théorie de la balance nous apprend que le pays prospère et s’enrichit, et quand, au contraire, le commerce et l’industrie sont visiblement florissans, plus florissans peut-être qu’ils ne l’ont été à aucune autre époque, cette même balance nous annonce hautement que la France se ruine. Ce qui est plus remarquable encore, c’est que, des cinq années de la première période, c’est précisément la plus calamiteuse de toutes, l’année 1831, que la balance du commerce nous montre comme la plus favorable, puisque l’excédant des exportations sur les importations est, pour cette seule année, de 103 millions, comme si les faits prenaient plaisir à se jouer des partisans de cette doctrine.

Si la théorie de la balance du commerce n’était depuis long-temps condamnée par le raisonnement, ces seuls rapprochemens suffiraient pour la confondre. A cet égard, on peut dire que, si les relevés statistiques ne nous apprennent rien, ils confirment du moins ce que la science enseigne. Après cela, ne faut-il pas s’étonner qu’il se trouve encore aujourd’hui tant d’hommes qui osent présenter cette vaine chimère de la balance du commerce comme une règle à suivre, ou qui, sans la proclamer tout haut, en acceptent aveuglément les conséquences.

Rien de plus simple, au reste, que le phénomène, en apparence étrange, que nous venons de signaler, et l’explication s’en trouve donnée par avance dans ce que nous avons écrit ici même sur le crédit et les banques [3] et sur les monnaies françaises [4]. Quand le commerce et l’industrie sont en souffrance, quand le crédit est mort, la puissance d’acheter est fort restreinte, et le besoin de vendre se fait, au contraire, très vivement sentir. En outre, les titres, de crédit n’ayant plus cours, l’emploi du numéraire s’étend, parce qu’il intervient seul dans toutes les transactions. Chacun s’efforce donc de se défaire de ses marchandises comme il le peut, quelquefois même avec perte, et il en cherche à tout prix l’écoulement au dehors, avec d’autant plus de raison qu’il trouve difficilement à les placer au dedans. C’est ainsi que l’exportation s’anime. En même temps, la gêne qu’on éprouve fait qu’on achète peu à l’étranger, et que les expéditeurs s’efforcent à l’envi l’un de l’autre de réaliser leurs capitaux, en effectuant les retours en numéraire. Il suit de là que l’accroissement proportionnel des exportations, loin d’être un signe favorable au pays, est, au contraire, un témoignage de sa détresse, et que c’est dans l’accroissement des importations qu’on trouve la véritable mesure de sa prospérité.

Après tout cependant, les importations et les exportations d’un pays tendent constamment, malgré quelques oscillations accidentelles, à se remettre en équilibre. Il est impossible, en effet, que les relations d’un peuple avec le dehors, quand on les prend sur une longue série d’années, se résolvent autrement qu’en une simple échange de produits contre produits, et en général, si les supputations de la douane étaient complètes, si les évaluations étaient exactes, on trouverait qu’après un certain laps de temps les chiffres se balancent. Au fond, les tableaux qui précédent ne paraissent pas s’éloigner beaucoup de ce résultat. Pour les quinze années qu’ils embrassent, la somme totale des importations s’élève à 13 milliards 271 millions, et celle des exportations à 13 milliards 36 millions seulement ; différence en faveur des importations, 235 millions. A cette somme totale des importations, il conviendrait d’ajouter les valeurs dérobées par la contrebande au contrôle de la douane, ce qui augmenterait sensiblement le chiffre, et rendrait la différence encore plus forte ; mais aussi nous avons vu que les évaluations de la douane sont inégalement faites, puisque les marchandises exportées sont estimées au départ, et les marchandises d’importation à l’arrivée, c’est-à-dire que, si les premières sont portées dans les états pour leur valeur réelle d’échange, les autres sont comparativement surfaites. Rien n’empêche donc de croire que, depuis 1830 jusqu’à 1844 inclusivement, l’équilibre s’est maintenu. Et, en effet, une seule chose aurait pu le rompre à notre avantage, en nous permettant de demander à l’étranger de plus grandes valeurs en marchandises que celles que nous lui aurions expédiées nous-mêmes : c’eût été l’extension nouvelle donnée à notre crédit par un large développement des banques. La propagation des titres de crédit rendant alors superflue une partie du numéraire dont notre circulation intérieure regorge, nous l’aurions versée au dehors, en échange contre des marchandises utiles, et la richesse du pays se serait accrue d’autant. De même, une seule chose aurait pu rendre l’importation sensiblement inférieure à l’exportation ; c’eût été l’appauvrissement du pays et le dépérissement intérieur de son crédit et de son commerce, circonstance qui, en amoindrissant d’une part ses ressources, en augmentant de l’autre le besoin du numéraire effectif dans ses transactions, l’aurait mis hors d’état de tirer de l’étranger l’exact équivalent de ses propres marchandises. Rien de semblable ne s’est rencontré en France. Au surplus, l’une ou l’autre de ces causes n’aurait encore rompu l’équilibre des importations et des exportations que d’une manière transitoire, et, le bénéfice une fois réalisé ou la perte consommée, cet équilibre se serait toujours rétabli sur de nouvelles Jases dans la suite des temps.

IV. — COMMERCE EXTÉRIEUR EN 1844

Les derniers tableaux publiés par l’administration des douanes se rapportent à l’année 1844, car ce n’est guère que dix mois après la fin de chaque exercice, que ces tableaux sont livrés au public. On a déjà fait remarquer plusieurs fois que cette publication est bien tardive. Quoique le travail qu’elle nécessite soit fort étendu, on peut espérer que l’administration parviendra à en rapprocher le terme.

On a vu que le commerce extérieur de la France pendant cette année 1844 a porté sur une valeur totale de 2,340 millions, savoir : 1,193 à l’importation, et 1,147 à l’exportation ; mais ce chiffre comprend toutes les valeurs que la douane a constatées à l’entrée ou à la sortie, quelle qu’en soit la destination ou la provenance, c’est-à-dire qu’on y a fait entrer les marchandises qui n’ont fait que passer sur notre territoire en transit, et même celles qui n’ont été que déposées momentanément dans les entrepôts de nos villes maritimes. C’est le commerce général. Quant au commerce spécial, comprenant seulement les produits étrangers que la France a reçus pour sa propre consommation, et les produits nationaux qu’elle a expédiés à l’étranger, il a porté sur une valeur totale de 1,657 millions, dont 867 à l’importation et 790 à l’exportation.

Remarquons en passant que si pour le commerce général les importations de 1844, comme celles des quatre années précédentes, excèdent les exportations, la différence pour le commerce spécial est encore plus forte ; c’est 46 millions d’un côté et 77 de l’autre. On a déjà vu pourquoi ce résultat n’a rien dont on doive s’étonner ni surtout s’alarmer. Nous savons, en effet, qu’en dépit de ces différences, l’année 1844 a été pour la France une époque de grande prospérité.

Dans son ensemble, le commerce extérieur de la France peut être envisagé soit par rapport à la nature ou à l’espèce des marchandises qui en ont été l’objet, soit par rapport aux pays avec lesquels les échanges ont eu lieu, soit enfin par rapport à la voie que les marchandises ont suivie, par terre ou par mer. Nous le considérerons tour à tour sous ces points de vue divers.


V. — NATURE OU ESPÈCE DES MARCHANDISES ÉCHANGÉES

C’est un fait assez digne d’attention que l’énorme chiffre pour lequel figurent dans le total des valeurs importées en France les matières nécessaires à l’industrie et les objets de consommation naturels. Au commerce spécial, le seul qui nous intéresse à cet égard, ces produits forment ensemble environ 94 pour 100 de l’importation totale. Ainsi les objets de consommation fabriqués comptent à peine dans la masse. Voici, au reste, un tableau résumé, qui donnera une juste idée de ces rapports.

COMMERCE SPECIAL – IMPORTATIONS DE 1844


Millions Proportions pour 100
Matières nécessaires à l’industrie 598.6 69.4
Objet de consommation naturels 214.6 24.2
Objets fabriqués 51.2 6.4
Total 867.4 100.0

A l’exportation, au contraire, c’est la masse des objets manufacturés qui l’emporte d’une manière sensible. Ici les produits ne sont divisés, dans les états de la douane, qu’en deux classes : produits naturels et objets manufacturés.

COMMERCE SPECIAL – EXPORTATIONS


Millions Proportion pour 100
Produits naturels 189.6 24.0
Objets manufacturés 600.8 76.0
Total 790.4 100.0

Ne semblerait-il pas résulter de là que la France, qu’on représente sans cesse comme un pays essentiellement agricole, serait au contraire, au moins par rapport à ses relations avec le dehors, un pays de fabrique, un pays essentiellement manufacturier, dont le commerce consisterait avant tout à échanger les fruits de son travail contre les produits naturels qui lui manquent ? Il est vrai de dire que les classifications admises par la douane sont à certains égards arbitraires et surtout arbitrairement appliquées. C’est ainsi qu’à l’importation on voit figurer parmi les matières nécessaires à l’industrie les fils de lin, comme si les fils de lin n’étaient pas un produit déjà fort avancé de l’industrie manufacturière, alors qu’à l’exportation ces mêmes fils sont classés, en effet, comme produits de nos manufactures. C’est encore ainsi que les eaux-de-vie de vin et les liqueurs, qui sont fabriquées dans des usines à l’aide de procédés de distillation plus ou moins complexes, sont classées dans les exportations comme produits naturels. Il est bon de remarquer en outre qu’à l’importation c’est surtout sur les objets manufacturés, dont la valeur est en général plus haute, que la contrebande s’exerce, ce qui ne laisse pas de diminuer d’une manière probablement assez forte le rapport de ces objets avec les autres dans les états officiels. Toutefois, ces réserves faites, on ne saurait douter que les importations de la France ne se composent en très grande partie de matières nécessaires à l’industrie et d’objets de consommation naturels, tandis que ses exportations sont principalement alimentées par les produits de ses manufactures. Il reste donc constant qu’à ce point de vue la France est avant tout un pays de fabrique, et que c’est particulièrement à ce titre qu’on la voit figurer sur le marché du monde.

Que d’interprétations à faire sur ce seul fait ! Malheureusement les états officiels se bornent à le constater sans en déterminer les causes, et laissent ainsi le champ libre à toutes les théories contraires. En présence de cette énorme importation de matières premières et de produits naturels que la douane signale, les uns prétendent qu’il faut se hâter d’y mettre un terme ; ils s’indignent ou s’alarment : ils s’écrient que notre agriculture est en péril, que l’invasion des produits étrangers, en supplantant les nôtres, la menace et la ruine, et qu’il faut arrêter cette invasion croissante par une large surélévation des droits protecteurs ou même par des prohibitions. D’autres, plus touchés, à ce qu’il semble, des intérêts de l’industrie manufacturière, se réjouissent de cette abondante importation de matières premières et de produits naturels, la considérant comme nécessaire, soit à l’alimentation de nos manufactures, soit à la subsistance ou à l’entretien de la classe ouvrière qui les fréquente. Quelques-uns enfin, mieux avisés selon nous, pensent qu’après tout il n’est pas bon que la France se voie forcée de tirer sans cesse du dehors des quantités si considérables de produits agricoles, sans être jamais en mesure de vendre à l’étranger des quantités équivalentes de produits du même ordre ; que l’agriculture nationale souffre de cet état de choses, qui diminue à la fois son importance et son activité ; qu’il vaudrait mieux enfin que nos manufactures fussent plus largement alimentées par les produits de notre propre sol, ou du moins que ces produits trouvassent, en compensation du débouché qui leur échappe au dedans, un débouché pareil au dehors ; mais ils pensent aussi que la cause du mal dont on se plaint est précisément dans l’existence de ces droits protecteurs que l’on invoque pour y mettre un terme, et que le remède véritable est dans le retour à une liberté complète. En théorie, ils prouvent que les droits protecteurs n’ont d’autre effet, en ce qui concerne les produits du sol, que d’en exhausser les prix à l’intérieur et d’en rendre par là l’écoulement impossible au dehors, sans arrêter pour cela l’introduction des denrées étrangères. En fait, ils montrent que les mêmes causes produisent en tous lieux les mêmes effets, et que la situation actuelle de la France répond exactement à celle de tous les pays qui ont adopté à cet égard la même conduite.

Les principales matières qui ont alimenté notre importation en 1844 sont les suivantes, que nous présentons, comme dans les tableaux officiels, par rang d’importance.

COMMERCE SPECIAL – IMPORTATIONS


Valeurs en millions Valeurs en millions
Coton en laine 104.7 Huile d’olive 22.7
Soies brutes 61.2 Cendres et regrets d’orfèvre 21.0
Sucre des colonies françaises 54.9 Tissus de lin ou de chanvre 18.7
Céréales 50.7 Café 14.4
Laines en masse 48.8 Cuivre 14.3
Bois communs 39.7 Bestiaux 9.7
Graines oléagineuses 39.2 Plomb 9.5
Fils de lin ou de chanvre 32.1 Chevaux 9.1
Peaux brutes 28.3 Lin 8.7
Tabac en feuilles 26.3 Suif brut et saindoux 8.0
Houille 24.0 Fonte brute 8.0
Indigo 23.2 Poissons de mer 7.8

Toutes ces marchandises sont ou des matières premières ou des objets de consommation naturels, sauf les fils de lin ou de chanvre, que nous ne consentons pas, malgré les indications officielles, à ranger dans la même catégorie, et les tissus qui en proviennent. Ainsi, on ne trouve dans toute cette liste que deux produits fabriqués, dont l’un est placé au 8e rang d’importance, et l’autre au 15e. Celui qui vient après, c’est l’horlogerie, qui ne figure qu’au 25e rang. C’est dire assez que, si l’agriculture française a tort d’accuser l’insuffisance de nos tarifs, l’industrie manufacturière est, à d’autres égards, aussi mal fondée à élever des plaintes semblables.

A l’exportation, les marchandises se classent par rang d’importance de la manière suivante :

COMMERCE SPECIAL – EXPORTATIONS


Valeurs en millions Valeurs en millions
Tissus de soie ou de fleuret 143.7 Peaux ouvrées 25.7
Tissus de coton 108.5 Papier et ses applications 20.6
Tissus de laine 104.0 Poterie, verres et cristaux 19.8
Vins 51.2 Linge et habillemens 15.3
Tissus de lin ou de chanvre 28.6 Eaux-de-vie de vin 11.0
Tabletterie, bimbeloterie,

mercerie, parapluies, meubles et ouvrages en bois

28.3 Chevaux, mules, mulets et

bestiaux

10.6
Ouvrages en métaux 10.3

Toutes ces marchandises sont des produits fabriqués, sauf les vins, le seul de nos produits agricoles qui ait une certaine importance au dehors, et les chevaux, mules, mulets et bestiaux, qui, réunis ensemble, n’occupent encore que le 12e rang dans nos exportations ; car, pour les eaux-de-vie de vin, nous avons déjà dit qu’elles sont classées à tort parmi les produits naturels.

L’industrie des soieries occupe toujours le premier rang parmi celles qui alimentent nos exportations, mais elle paraît tendre à le perdre, si l’on en juge par les résultats comparatifs des six années qui se terminent en 1844, et l’industrie des cotonnades, aussi bien que celle des lainages, s’apprête visiblement à le lui disputer. On en jugera par le tableau suivant :

COMMERCE SPECIAL – EXPORTATIONS
Valeurs en millions


Années Tissus de soie Tissus de coton Tissus de laine
1839 140.8 85.8 60.6
1840 141.9 108.5 61.1
1841 162.1 104.7 64.6
1842 112.1 74.3 63.8
1843 129.6 82.1 79.6
1844 143.7 108.5 104.0

On ne saurait dire que l’industrie des soieries ait décliné durant cette période, car la décroissance subite qu’elle a éprouvée en 1842, et dont elle s’est à peine relevée depuis lors, est due à une circonstance particulière, l’exhaussement du tarif des États-Unis ; mais elle ne s’est point agrandie en proportion de l’accroissement général de la richesse et de l’extension qu’a prise la consommation des soieries chez tous les peuples commerçans. Il s’en faut de beaucoup qu’elle ait suivi le progrès des industries rivales à l’étranger, et particulièrement de l’industrie anglaise. Et pourtant elle trouve sur notre propre sol la plus grande partie de la matière première qu’elle met en œuvre, avantage que ses rivales n’ont point. C’est que, dans l’état présent des choses, sous l’empire de ce système soi-disant protecteur, qui élève d’une manière artificielle la valeur vénale de tous les produits du sol, ce qui devrait être un avantage pour l’industrie devient, au contraire, une cause d’infériorité. Qu’importe qu’elle trouve sa matière première à l’intérieur, si elle lui coûte davantage ? Mieux vaudrait pour elle la tirer du dehors et ne la payer du moins que ce qu’elle vaut sur le marché du monde. Si l’existence des soies brutes sur notre sol est un bienfait de la nature, le système protecteur en a fait, pour l’industrie qui emploie ces matières, un désavantage réel, puisqu’il en a fait un prétexte pour lui défendre d’employer à des conditions égales les soies étrangères. Aussi cette industrie a-t-elle cessé de lutter au dehors pour la vente des étoffes unies ou communes, dans lesquelles la matière constitue une grande partie de la valeur : elle ne se soutient plus guère que par la production des étoffes riches, et grace à la supériorité du travail et du goût. On pourrait faire sur la fabrication des tissus de lin, dont la situation est à certains égards la même, des observations semblables. C’est ainsi que les plus nationales de nos industries sont frappées au cœur par nos lois protectrices, et semblent condamnées sous ce régime à ne traîner qu’une existence chétive et misérable.


VI. — PAYS DE PROVENANCE ET DE DESTINATION.

Si l’on considère notre commerce extérieur par rapport aux pays avec lesquels les échanges ont été effectués, on trouve que ces pays se classent par rang d’importance dans l’ordre suivant :

COMMERCE SPECIAL – IMPORTATIONS


Valeurs en millions Valeurs en millions
États-Unis 133.6 Bourbon 19.4
Belgique 104.0 Martinique 17.6
Angleterre 91.8 Deux-Siciles 16.6
États sardes 86.5 Pays-Bas 15.6
Association commerciale allemande 50.4 Norvège 13.7
Russie 44.7 Saint-Pierre et Miquelon et Grande-Pêche 18.0
Espagne 31.9 Égypte 12.8
Turquie 30.1 Toscane 12.3
Indes anglaises 26.8 Rio de la Plata, Uruguay 10.7
Suisse 24.0 Brésil 9.0
Guadeloupe 21.3
COMMERCE SPECIAL – EXPORTATIONS


Valeurs en millions Valeurs en millions
États-Unis 102.0 Mexique, Texas 12.0
Angleterre 99.2 Chili 11.2
Espagne 74.4 Possessions espagnoles en Amérique 8.3
Algérie 63.4 Rio de la Plata, Uruguay 6.8
Association commerciale allemande, Hanovre 57.4 Deux-Siciles 5.9
Suisse 47.7 Sénégal 5.6
Belgique 46.3 Pérou, Bolivia 5.4
États sardes 41.9 Saint-Pierre et Miquelon et Grande-Pêche 4.9
Guadeloupe 23.1 Haïti 4.9
Martinique 20.3 Indes anglaises 4.5
Brésil 17.2 Ile Maurice et Cap de Bonne Espérance 4.3
Toscane 17.2 Égypte 3.4
Villes anséatiques 17.0 Possessions danoises en Amérique 3.3
Pays-Bas 15.7
Bourbon 14.9
Russie 13.6
Turquie 13.1

Il y a long-temps que les États-Unis occupent dans notre commerce spécial le premier rang. Ils l’avaient perdu quant à nos exportations depuis le changement de tarif de 1842 ; ils l’ont repris en 1844, et il est à croire qu’ils le conserveront long-temps, à moins que la grande réforme commerciale qui se prépare en Angleterre ne vienne accroître d’une manière sensible nos relations avec ce dernier pays.

Ce qui s’est passé dans ces dernières années entre les États-Unis et la France ne laisse pas de porter avec soi quelques enseignemens. Par l’élévation de leurs tarifs en 1842, les États-Unis avaient tout à coup mis des entraves à l’exportation de nos marchandises, et particulièrement de nos soieries, à tel point que le chiffre avait considérablement baissé pendant deux ans ; mais la France ayant continué de son côté à recevoir les marchandises des États-Unis sur le même pied qu’auparavant, et le besoin qu’elle avait de ces marchandises, particulièrement des cotons bruts, n’ayant pas permis que l’importation en diminuât d’une manière sensible, l’exportation des marchandises françaises a repris peu à peu, et par la seule force des choses, son ancien cours. Si la France, suivant les conseils d’une politique étroite et fausse, avait agi en 1842 par représailles, c’en était fait peut-être de ces précieuses relations.

Ce n’est pas une circonstance indigne de remarque que la Belgique, qui ne renferme guère plus de 4 millions d’ames, occupé par rapport à nos importations le 2e rang, avant l’Angleterre, dont le commerce et l’industrie sont bien autrement considérables ; et qui est presque aussi voisine. Il est vrai que, par rapport à nos exportations, la Belgique n’occupe plus que le 7e rang. Pourquoi cette différence ? Ce n’est pas là, comme quelques hommes le pensent, une raison de se plaindre de nos relations avec ce pays ; cependant c’est un fait à signaler et dont il serait intéressant de rechercher la cause. Une circonstance encore plus digne d’attention, et que nous sommes étonné de ne pas voir prendre en plus sérieuse considération par le gouvernement ou par les chambres, c’est l’extrême exiguïté de notre commerce avec les états du nord de l’Europe qui se groupent autour de la mer baltique la Norvège, la Suède, la Russie du nord et le Danemark. La Norvège ne figure dans nos importations qu’au 16e rang, et pour une valeur totale de 13 millions 700,000 fr. la Suède au 27e rang, après Haïti, après les villes anséatiques, après le Mexique et le Texas, et seulement pour une valeur de 5 millions 700,000 francs. Quant au Danemark, il compte à peine, relégué qu’il est au 38e rang, après les États-Romains, Lucques et Monaco, avec un chiffre total de 1 million 700,000 francs. Pour la Russie même, si l’on distinguait la région du nord, où le commerce se fait principalement par la Baltique, de la région du midi, où il se fait par la mer Noire, on verrait qu’elle n’occupe aussi qu’un rang fort secondaire dans nos importations.

C’est bien pis pour les exportations. La Norvège n’y figure plus qu’au 40e rang et le Danemark au 39e, tous les deux avec le chiffre insignifiant de 1 million 400,000 fr. Et la Suède, ce grand pays, qui le croirait ? est au 42e rang, avec un chiffre qu’on n’ose pas dire : 700,000 fr. seulement. La Russie enfin, bien que l’on confonde toujours les deux régions en une, n’est plus ici qu’au 16e rang, après l’île Bourbon, et avec un chiffre de 13 millions 600,000 francs. Ensemble la Suède, la Norvège et le Danemark, qui forment avec la Russie cette grande région du nord placée à si peu de distance de nous, et qu’on voit s’étendre sur la carte avec un immense développement de côtes maritimes, n’égalent pas, quant à la valeur de nos exportations, l’Égypte seule, ou les possessions danoises en Amérique.

Est-ce donc que tous ces pays n’ont rien à nous offrir ou rien à recevoir de nous ? Il nous semble, au contraire, que leurs productions sont assez différentes des nôtres pour que d’utiles échanges se fassent. Combien de ces productions seraient utiles à notre industrie manufacturière ! combien d’autres nécessaires à notre navigation marchande ! Les bois de construction, les fers, les aciers, le brai et le goudron, les peaux brutes, les graines oléagineuses, le suif brut, les lins et les chanvres, les céréales et beaucoup d’autres. Et combien aussi de nos marchandises conviendraient à ces pays, sans parler de nos vins ! les tissus de soie, de laine ou de coton, le papier et ses applications, les huiles d’olive et les savons, les poteries, les verres et les cristaux, les instrumens de précision, les amandes, les olives, les fruits de table, et beaucoup d’autres produits du climat méridional. Malheureusement le gouvernement oublie ces contrées ou les néglige, ou bien notre système protecteur, en repoussant leurs produits, les éloigne de nous à leur détriment comme au nôtre.

L’Algérie figure dès à présent (année 1844) au 4e rang parmi les pays vers lesquels nous exportons nos marchandises, et il est intéressant de remarquer les progrès qu’elle a faits à cet égard depuis six ans.

Commerce spécial – Exportations pour l’Algérie


Années Valeurs en millions
1839 16.4
1840 22.1
1841 29.6
1842 33.6
1843 41.4
1844 63.4

. En suivant cette progression ascendante, l’Algérie promettrait à la France, dans un avenir prochain, des compensations pour tous les sacrifices qu’elle a nécessités. Il ne faut pourtant pas trop se flatter sur ce point, car il est probable que la présence d’une armée tous les jours de plus en plus forte entre pour quelque chose dans ce débit croissant de nos marchandises ; et ce qui tend à faire croire que c’est avec notre propre argent qu’elle nous achète nos produits, c’est qu’elle ne figure qu’au 35e rang dans nos importations.


VII - COMMERCE PAR TERRE ET PAR MER

Des deux voies que le commerce extérieur peut prendre, la terre ou la mer, cette dernière est de beaucoup la plus suivie. Dans l’ensemble du mouvement du commerce extérieur, transit compris, le commerce par mer figure, en effet, pour 1,658 millions, ou 71 p. 100, et le commerce par terre pour 682 millions, ou 29 pour 100. Le commerce par mer a donc porté sur plus des deux tiers de la totalité des valeurs échangées. A quoi faut-il attribuer une différence si forte ? La France a sans doute un grand développement de côtes maritimes, et comme la mer conduit partout, jusqu’aux pays les plus lointains, il est juste d’ajouter qu’elle est la voie par excellence. Toutefois ces deux circonstances n’expliqueraient pas suffisamment la préférence si large qu’on lui donne. La cause en est plutôt dans les droits différentiels qui, pour la plupart des marchandises, favorisent les transports par mer.

A quoi nous servent pourtant ces faveurs accordées aux transports maritimes, si ce n’est pas notre propre navigation qui en profite ?

Dans le total des valeurs transportées par mer en 1844 (1,658 millions), la part des pavillons français et étrangers a été :

Pour les navires français, de 764 millions, ou 46 pour 100 ;
Pour les navires étrangers, 894 millions, ou 54 pour 100.

Mais il est bon de faire remarquer que la part des navires français, bien qu’inférieure déjà à celle des navires étrangers, comprend ici la navigation réservée, c’est-à-dire celle qui se fait avec nos colonies, et dont les navires étrangers sont exclus. La navigation réservée ayant porté en 184 sur une valeur de 250 millions, ou 15 pour 100 du mouvement général, il reste, pour la navigation de concurrence, la seule pour laquelle nos navires entrent en partage avec les navires étrangers, et qui puisse faire l’objet d’une comparaison utile, 514 millions, ou 31 pour 100.

Ainsi la part des navires étrangers est bien, comme on le voit, de 54 pour 100 du mouvement général ; mais celle des navires français n’est en réalité que de 31 pour 100. Ces deux chiffres indiquent les véritables rapports qui existent, dans nos propres ports, entre notre marine et la marine étrangère. L’infériorité qu’ils accusent n’est pas flatteuse pour notre pavillon. Elle l’est d’autant moins, que cette proportion de 31 pour 100, si faible qu’elle paraisse, n’a été atteinte par notre marine qu’à la faveur d’un grand nombre de droits différentiels et de divers artifices de législation qu’il serait superflu de rappeler.

A quoi faut-il attribuer cette extrême infériorité de notre marine marchande, que tant d’autres faits constatent ? Il serait utile d’en rechercher les causes, et surtout d’en découvrir le remède : ce serait là, un sujet intéressant que nous recommanderions volontiers à toute l’attention de la législature ; mais, si l’on voulait une fois aborder sérieusement un sujet si grave, il faudrait, au lieu de s’arrêter à la surface, à des circonstances accessoires et très souvent insignifiantes, se porter au cœur même de la question. On accuse quelques traités de navigation, dont les avantages sont plus ou moins contestables. Évidemment la cause du mal n’est pas là ; elle est toute dans la cherté relative de notre navigation, qui oblige notre pavillon à reculer devant les autres sur toutes les mers. C’est donc cette cherté qu’il faut combattre avant tout. Si on en cherchait le remède avec un esprit dégagé de toute prévention étroite, on le trouverait sans aucun doute, comme tant d’autres, dans l’application du grand principe de la liberté du commerce, et particulièrement dans l’extension de nos relations avec ces pays du nord dont nous parlions plus haut.

Ce qu’il y a de plus déplorable, c’est de voir que notre marine marchande, loin de grandir à mesure que notre commerce extérieur se développe, tend au contraire à décroître de jour en jour. On en jugera par le tableau suivant

Tonnage – Entrées et sorties réunies
Quantités exprimés par 100 tonneaux


Navigation 1839 1840 1841 1842 1843 1844
Française réservée 404 383 421 457 466 485
Id. de concurrence 939 828 784 680 739 771
Étrangère 1,587 1,685 1,887 2,002 2,042 2,032
TOTAUX 2,930 2,896 3,092 3,139 3,247 3,288

Ainsi le total des entrées et des sorties dans nos ports, qui n’était en 1839 que de 2,930,000 tonn., s’est élevé en 1844 à 3,288,000 tonn. C’est une augmentation correspondante à celle du commerce extérieur, et par conséquent normale ; mais la marine française n’en a profité en rien, au moins dans la navigation de concurrence. Loin de là, elle a pris dans le commerce une part de moins en moins active, puisque son tonnage est tombé du chiffre de 939,000 tonneaux, où il était en 1839, à celui de 771,000 en 1844. La navigation étrangère s’est élevée, au contraire, dans le même temps, du chiffre de 1,587,000 tonneaux à celui de 2,032,000. C’est donc à elle seule que l’accroissement du commerce a profité. Quant à l’augmentation de notre navigation réservée, outre qu’elle nous coûte assez cher, elle n’offre qu’un bien faible dédommagement pour de si grandes pertes.

Vainement, pour relever notre marine marchande de cet extraordinaire abaissement, le gouvernement lui réservera-t-il le privilège exclusif du transport des charbons pour ses bateaux à vapeur et du tabac pour ses fabriques. Vainement augmenterait-il encore la somme déjà si forte des primes qu’il accorde pour la pêche. Ce sont là de bien faibles palliatifs pour un grand mal. Toutes ces charges imposées à l’état, après tant d’autres supportées par le commerce, ne peuvent qu’étendre outre mesure, au prix des plus lourds sacrifices, la navigation réservée, qui sera toujours, quoi qu’on fasse, bien restreinte et bien chétive. Elles ne rendront pas à notre marine une part plus grande dans la navigation de concurrence, la seule qui soit susceptible d’un accroissement notable, la seule peut-être qui soit digne de considération, parce qu’elle ne fait pas acheter trop cher les services qu’elle rend.


Nous avons vu que le commerce extérieur de la France s’accroît tous les ans : c’est le résultat naturel et nécessaire du travail incessant auquel une active population se livre, et de la paix féconde dont toute l’Europe jouit. Il s’en faut bien cependant que ce commerce réponde aux besoins d’un pays tel que le nôtre. Avec son immense population, avec les ressources si variées et si riches de son industrie et de son territoire, la France devrait aspirer dès à présent à égaler, sinon à surpasser tous les pays du monde ; car quel autre réunit à un plus haut degré dans son sein tous les élémens de la grandeur ? Au lieu de cela, elle reste fort loin des États-Unis et de l’Angleterre, les seuls pays auxquels on doive actuellement la comparer, et les progrès qu’elle fait, bien que réels et sensibles, ne sont pas assez grands pour diminuer l’avance qu’ils ont sur elle.

Notre commerce extérieur est en outre mal ordonné dans son ensemble. On y remarque d’étranges anomalies et des disparates choquantes. Sous quelque point de vue qu’on le considère, il porte, s’il est permis de le dire, tout d’un côté, ce qui est le signe évident d’une situation contrainte. A l’exportation, il n’a guère pour objet que les produits fabriqués, à l’importation, les matières brutes ; et, quoiqu’on puisse dire qu’un pays avancé en civilisation et chargé d’une population nombreuse doive, selon l’ordre naturel des choses, échanger souvent les produits de ses manufactures contre les produits naturels des autres, il s’en faut bien que l’état actuel de la France justifie des différences si fortes. Si l’on considère nos relations extérieures par rapport aux pays avec lesquels elles sont ouvertes, on trouve qu’elles se partagent encore d’une manière fort inégale, et que de vastes contrées, intéressantes à bien des titres, en sont presque entièrement exclues. A tous égards, ce commerce parait donc sorti de ses véritables voies, et, de quelque côté qu’on l’envisage, on y trouve l’empreinte du régime restrictif et violent auquel il est assujetti.

Le fait le plus saillant du reste, c’est la décadence de notre marine marchande, fait grave, puisqu’il intéresse tout à la fois la prospérité du commerce et la puissance de l’état. Il y a long-temps que ce mal a été signalé, et qu’il tient les esprits comme en éveil ; mais on se refuse à reconnaître et surtout à accepter le vrai remède.

Pour replacer notre commerce extérieur dans ses véritables voies, et le porter à ce degré de splendeur auquel la France a le droit de prétendre, pour relever en même temps notre marine marchande de son abaissement, il n’y a, selon nous, qu’un seul moyen efficace, c’est le retour à un régime plus libéral. Nous essaierons bientôt de le montrer. Tous les temps, nous le savons, ne sont pas également favorables au triomphe des vrais principes, et peut-être que, dans la situation actuelle des esprits en France, le principe de la liberté absolue du commerce, malgré sa puissance et sa fécondité réelle, aurait peu de chances de prévaloir ; mais nous croyons qu’il ne serait pas difficile, même dans les circonstances présentes, de soumettre à une réforme profonde et salutaire le régime établi.


CHARLES COQUELIN.


  1. Supposez un navire qui parte du Havre pour la Martinique avec une cargaison de marchandises françaises estimées valoir 150,000 francs. Le fret pour l’aller et le retour est de 20,000 fr. ; nous supposons pour le bénéfice de l’expéditeur, commission comprise, 20,000 fr. ; cette cargaison sera donc vendue à la Martinique au prix de 190,000 fr. Du montant intégral de cette somme, on achète dans la colonie des sucres pour le retour. Le bénéfice de ce retour sera, par hypothèse, de 10,000 fr., c’est-à-dire que les sucres vaudront à l’arrivée en France 200,000 fr. Si les évaluations de la douane sont exactes, au départ aussi bien qu’à l’arrivée, elle a dû porter d’une part, à la colonne des exportations, 150,000 fr. ; de l’autre, à la colonne des importations, 200,000 fr. Au dire des partisans de la balance, la France est, dans ce cas, en perte de 50,000 fr., et un tel commerce la ruine. Le fait est cependant qu’elle n’a effectué qu’un simple échange de marchandises, sans verser au dehors une seule obole en numéraire.
  2. année 1829 : commerce général, importations et exportations réunies, 1,224 millions.
  3. Du Crédit et des Banques, -Revue des Deux Mondes, livraison du 1er septembre 1842.
  4. Des Monnaies en France, — ibid., livraison du 15 octobre 1844.